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Voyages en France pendant les années 1787, 1788, 1789
Il est permis de douter que l'histoire moderne ait offert à
l'attention de l'homme politique quelque chose de plus intéressant que
le progrès et la rivalité des deux empires de France et d'Angleterre,
depuis le ministère de Colbert jusqu'à la révolution française. Dans le
cours de ces cent trente années tous deux ont jeté une splendeur qui a
causé l'admiration de l'humanité.
L'intérêt que le monde entier prend à l'examen des maximes
d'économie politique qui ont dirigé leurs gouvernements est
proportionné à la puissance, à la richesse et aux ressources de ces
nations. Ce n'est certainement pas une recherche de peu d'importance
que celle de déterminer jusqu'à quel point l'influence de ces systèmes
économiques s'est fait sentir dans l'agriculture, l'industrie, le
commerce, la prospérité publique. On a publié tant de livres sur ces
sujets, considérés au point de vue de la théorie, que peut-être ne
regardera-t-on point comme perdu le temps consacré à les reprendre sous
leur aspect pratique. Les observations que j'ai faites il y a quelques
années en Angleterre et en Irlande, et dont j'ai publié le résultat
sous le titre de Tours, étaient un pas, dans cette voie qui mène à la
connaissance exacte de l'état de notre agriculture. Ce n'est pas à moi
de les juger ; je dirai seulement qu'on en a donné des traductions dans
les principales langues de l'Europe, et que, malgré leurs fautes et
leurs lacunes, on a souvent regretté de n'avoir pas une semblable
description de la France, à laquelle le cultivateur et l'homme
politique puissent avoir recours. On aurait, en effet, raison de se
plaindre que ce vaste empire, qui a joué un si grand rôle dans
l'histoire, dût encore rester un siècle inconnu à l'égard de ce qui
fait l'objet de mes recherches. Cent trente ans se sont passés ; avec
eux, l'un des règnes les plus glorieux les plus fertiles en grandes
choses dont l'on ait gardé la mémoire ; et la puissance, les ressources
de la France, bien que mises à une dure épreuve, se sont montrées
formidables à l'Europe. Jusqu'à quel point cette puissance, ces
ressources s'appuyaient-elles sur la base inébranlable d'une
agriculture éclairée, sur le terrain plus trompeur du commerce et de
l'industrie ? Jusqu'à quel point la richesse, le pouvoir, l'éclat
extérieur, quelle qu'en fût la source, ont-ils répandu sur la nation le
bien-être qu'ils semblaient indiquer ? Questions fort intéressantes,
mais résolues, bien imparfaitement par ceux qui ourdissent au coin du
feu leurs systèmes politiques ou qui les attrapent au vol en traversant
l'Europe en poste. L'homme dont les connaissances en agriculture ne
sont que superficielles ignore la conduite à suivre dans de telles
investigations : à peine peut-il faire une différence entre les causes
qui précipitent un peuple dans la misère et celles qui le conduisent au
bonheur. Quiconque se sera occupé de ces études ne traitera pas mon
assertion de paradoxe. Le cultivateur qui n'est que cultivateur ne
saisit pas, au milieu de ses voyages, les relations qui unissent les
pratiques agricoles à la prospérité nationale, des faits en apparence
insignifiants à l'intérêt de l'Etat ; relations suffisantes pour
changer, en quelques cas, des champs fertiles en déserts, une culture
intelligente en source de faiblesse pour le Royaume. Ni l'un ni l'autre
de ces hommes spéciaux ne s'entendra en pareille matière ; il faut,
pour y arriver, réunir leurs deux aptitudes à un esprit libre de tous
préjugés, surtout des préjugés nationaux, de tous systèmes, de toutes
ces vaines théories qui ne se trouvent que dans le cabinet de travail
des rêveurs. Dieu me garde de me croire si heureusement doué ! Je ne
sais que trop le contraire. Pour entreprendre une oeuvre aussi
difficile je ne me fonde que sur l'accueil favorable obtenu par mon
rapport sur l'agriculture anglaise. Une expérience de vingt ans,
acquise depuis que ces essais ont paru, me fait croire que je ne suis
pas moins préparé à les tenter de nouveau que je ne l'étais alors. Il y
a plus d'intérêt à connaître ce qu'était la France, maintenant que des
nuages qui, il y a quatre ou cinq ans, obscurcissaient son ciel
politique a éclaté un orage si terrible. C'eût été un juste sujet
d'étonnement si, entre la naissance de la monarchie en France et sa
chute, ce pays n'avait pas été examiné spécialement au point de vue de
l'agriculture. Le lecteur de bonne foi ne s'attendra pas à trouver dans
les tablettes d'un voyageur le détail des pratiques que celui-là seul
peut donner, qui s'est arrêté quelques mois, quelques années, dans un
même endroit : vingt personnes qui y consacreraient vingt ans n'en
viendraient pas à bout ; supposons même qu'elles le puissent, c'est à
peine si la millième partie de leurs travaux vaudrait qu'on la lût.
Quelques districts très avancés méritent qu'on y donne autant
d'attention ; mais le nombre en est fort restreint en tout pays, et
celui des pratiques qui leur vaudraient d'être étudiés plus restreint
encore. Quant aux mauvaises habitudes, il suffit de savoir qu'il y en
a, et qu'il faut y pourvoir, et cette connaissance touche bien plutôt
l'homme politique que le cultivateur. Quiconque sait au moins un peu,
quelle est ma situation, ne cherchera pas dans cet ouvrage ce que les
privilèges du rang et de la fortune sont seuls capables de fournir ; je
n'en possède aucun et n'ai en d'autres armes, pour vaincre les
difficultés. qu'une attention constante et un labeur persévérant. Si
mes vues avaient été encouragées par cette réussite dans le monde qui
rend les efforts plus vigoureux, les recherches plus ardentes, mon
ouvrage eût été plus digne du public ; mais une telle réussite se
trouve ici dans toute carrière autre que celle du cultivateur. Le non
ulus aratro dignus honos ne s'appliquait pas plus justement à Rome au
temps des troubles civils et des massacres, qu'ils ne s'applique à
l'Angleterre en un temps de paix et de prospérité.
Qu'il me soit permis de mentionner un fait pour montrer que,
quelles que soient les fautes contenues dans les pages qui vont suivre,
elles ne viennent pas d'une assurance présomptueuse du succès,
sentiment propre seulement à des écrivains bien autrement populaires
que je ne le suis. Quand l'éditeur se chargea de hasarder l'impression
de ces notes et que celle du journal fut un peu avancée, on remit au
compositeur le manuscrit entier afin de voir s'il aurait de quoi
remplir soixante feuilles. Il s'en trouva cent quarante, et, le lecteur
peut m'en croire, le travail auquel il fallut se livrer pour retrancher
plus de la moitié de ce que j'avais écrit, ne me causa aucun regret,
bien que je dusse sacrifier plusieurs chapitres qui m'avaient coûté de
pénibles recherches.
L'éditeur eût imprimé le tout ; mais l'auteur, quels que soient ses
autres défauts, doit être au moins exempt de se voir taxé d'une trop
grande confiance dans la faveur publique puisqu'il s'est prêté aux
retranchements, aussi volontiers qu'il l'avait fait à la composition de
son oeuvre.
Le succès de la seconde partie dépendait tellement de l'exactitude
des chiffres. que je ne m'en fiai pas à moi-même pour l'examen des
calculs, mais à un instituteur qui passe pour s'y connaître, et
j'espère qu'aucune erreur considérable ne lui sera échappée.
La révolution française était un sujet difficile, périlleux à
traiter ; mais on ne pouvait la passer sous silence. J'espère que les
détails que je donne et les réflexions que je hasarde seront reçus avec
bienveillance, en pensant à tant d'auteurs d'une habileté et d'une
réputation non communes qui ont échoué en pareille matière. Je me suis
tenu si éloigné des extrêmes que c'est à peine si je puis espérer
quelques approbations ; mais je m'appliquerai, à cette occasion, les
paroles de Swift : « J'ai, ainsi que les autres discoureurs, l'ambition
de prétendre à ce que tous les partis me donnent raison ; mais, si j'y
dois renoncer, je demanderai alors que tous me donnent tort ; je me
croirais par là pleinement justifié, et ce me serait une assurance de
penser que je me suis au moins montré impartial et que peut-être j'ai
atteint la vérité. »
Il y a deux manières d'écrire les voyages : on peut ou enregistrer
les faits qui les ont signalés, ou donner les résultats auxquels ils
ont conduit. Dans le premier cas, on a un simple journal, et sous ce
titre doivent être classés tous les livres de voyages écrits en forme
de lettres. Les autres se présentent ordinairement comme essais sur
différents sujets. On a un exemple de la première méthode dans presque
tous les livres des voyageurs modernes. Les admirables essais de mon
honorable ami, M. le professeur Symonds, sur l'agriculture italienne,
sont un des plus parfaits modèles de la seconde.
Il importe peu pour un homme de génie d'adopter l'une ou l'autre de
ces méthodes, il rendra toute forme utile et tout enseignement
intéressant. Mais pour des écrivains d'un moindre talent, il est d'une
importance de peser les circonstances pour et contre chacun de ces
modes.
Le journal a cet avantage qu'il porte en soi un plus haut degré de
vraisemblance, et acquiert, par conséquent, plus de valeur. Un voyageur
qui enregistre ainsi ses observations, se trahit dès qu'il parle de
choses qu'il n'a pas vues. Il lui est interdit de donner ses propres
spéculations sur des fondements insuffisants : s'il voit peu de choses,
il n'en peut rapporter que peu ; s'il a de bonnes occasions de
s'instruire, le lecteur est à même de s'en apercevoir, et ne donnera
pas plus de créance à ses informations que les sources d'où elles
sortent ne paraîtront devoir en mériter. S'il passe si rapidement à
travers le pays qu'aucun jugement ne lui soit possible, le lecteur le
sait ; s'il reste longtemps dans des endroits de peu ou de point
d'importance, on le voit, et on a la satisfaction d'avoir contre les
erreurs soit volontaires, soit involontaires, autant de garanties que
la nature des choses le permet, tous avantages inconnus à l'autre
méthode.
Mais, d'un autre côté, de grands inconvénients leur font
contre-poids, parmi lesquels vient au premier rang la prolixité, que
l'adoption du journal rend presque inévitable. On est obligé de revenir
sur les mêmes sujets et les mêmes idées, et ce n'est certainement pas
une faute légère d'employer une multitude de paroles à ce que peu de
mots suffiraient à exprimer bien mieux. Une autre objection sérieuse,
c'est que des sujets importants, au lieu d'être groupés de manière à ce
qu'on puise en tirer des exemples ou des comparaisons, se trouvent
donnés comme ils ont été observés, par échappées, sans ordre de temps
ni de lieux, ce qui amoindrit l'effet de l'ouvrage et lui enlève
beaucoup de son utilité.
Les essais fondés sur les principaux faits observés, et donnant les
résultats des voyages et non plus les voyages eux-mêmes, ont évidemment
en leur faveur ce très grand avantage, que les sujets traités de la
sorte sont réunis et mis en lumière autant que l'habileté de l'auteur
le lui a permis ; la matière se présente avec toute sa force et tout
son effet. La brièveté est une autre qualité inappréciable, car tous
détails inutiles étant mis de côté, le lecteur n'a plus devant lui que
ce qui tend à l'éclaircissement du sujet : quant aux inconvénients, je
n'ai nul besoin d'en parler, je les ai suffisamment indiqués en
montrant les avantages du journal ; il est clair que les avantages de
l'une de ces formes seront en raison directe des inconvénients de
l'autre.
Après avoir pesé le pour et le contre, je pense qu'il ne m'est pas
impossible, dans ma position particulière, de joindre le bénéfice de
l'une et de l'autre.
J'ai cru qu'ayant pour objet principal et prédominant
l'agriculture, je pourrais répartir chacun des objets qu'elle embrasse
en différents chapitres, conservant ainsi l'avantage de donner
uniquement les résultats de mes voyages.
En même temps je me propose, afin de procurer au lecteur la
satisfaction que l'on peut trouver dans un journal, de donner sous
cette forme les observations que j'ai faites sur l'aspect des pays
parcourus et sur les moeurs, les coutumes, les amusements, les villes,
les routes, les maisons de plaisance, etc., etc., qui peuvent, sans
inconvénient, y trouver place. J'espère le contenter ainsi sur tous les
points dont nous devons, en toute sincérité, lui donner connaissance
pour les raisons que j'ai indiquées plus haut.
C'est, d'après cette idée que j'ai revu mes notes et composé le
travail que j'offre maintenant au public.
Mais voyager sur le papier a aussi bien ses difficultés que gravir
les rochers et traverser les fleuves. Quand j'eus tracé mon plan et
commencé à travailler en conséquence, je rejetai sans merci une
multitude de petites circonstances personnelles et de conversations
jetées sur le papier pour l'amusement de ma famille et de mes amis
intimes. Cela m'attira les remontrances d'une personne pour le jugement
de laquelle je professe une grande déférence. A son avis, j'aurais
absolument gâté mon journal par le retranchement des passages mêmes qui
avaient le plus de chance de plaire à la grande masse des lecteurs. En
un mot, je devais abandonner entièrement mon journal ou le publier tel
qu'il avait été écrit : traiter le public en ami, lui laisser tout voir
et m'en fier à sa bienveillance pour excuser ce qui lui semblerait
futile. C'est ainsi que raisonnait cet ami : « Croyez-moi, Young, ces
notes, écrites au moment de la première impression, ont plus chance de
plaire que ce que vous produirez à présent de sang-froid, avec l'idée
de la réputation en tête : la chose que vous retrancherez, quelle
qu'elle soit, eût été intéressante, car vous serez guidé par
l'importance du sujet ; et soyez sûr que ce n'est pas tant cette
considération qui charme, qu'une façon aisée et négligée de penser et
d'écrire, plus naturelle à l'homme qui ne compose pas pour le public.
Vous-même me fournissez une preuve de la rectitude de mon opinion.
Votre voyage en Irlande ( me disait-il trop obligeamment ) est une des
meilleures descriptions de pays que j'aie lues : il n'a pas eu
cependant grand succès. Pourquoi ? Parce que la majeure partie en est
consacrée à un journal de fermier que personne ne voudra lire, quelque
bon qu'il puisse être à consulter. Si donc vous publiez quelque chose,
que ce soit de façon qu'on le lise, ou bien abandonnez cette méthode,
et tenez-vous-en aux dissertations en règle. Souvenez-vous des voyages
du docteur *** et de madame ***, dont il serait difficile de tirer une
seule idée ; ils ont été cependant reçus avec applaudissements ; il
n'est pas jusqu'aux sottes aventures de Baretti, parmi les muletiers
espagnols, qui ne se lisent avec avidité »
La haute opinion que j'ai du jugement de mon ami m'a fait suivre
son conseil ; en conséquence , je me hasarde à offrir au publie cet
itinéraire, absolument tel qu'il a été écrit sur les lieux, priant le
lecteur, qui trouvera trop de choses frivoles, de pardonner, en
réfléchissant que l'objet principal de mes voyages se douve dans une
autre partie de celle oeuvre, à laquelle il peut recourir dès
maintenant, s'il ne veut s'occuper que des objets d'une plus grande
importance.
VOYAGES EN FRANCE PENDANT LES ANNEES 1787, 1788 ET 1789
15 mai 1787. —— Il faut qu'un voyageur traverse bien des fois le
détroit qui sépare, si heureusement pour elle, l'Angleterre du reste du
monde, pour cesser d'être surpris du changement soudain et complet qui
s'est fait autour de lui lorsqu'il débarque à Calais. L'aspect du pays,
les gens, le langage, tout lui est nouveau, et dans ce qui paraît avoir
le plus de ressemblance, un oeil exercé n'a pas de peine à découvrir
des traits différents.
Les beaux travaux d'amélioration d'un marais salant, exécutés par
M. Mourlon ( de cette ville ), m'avaient fait faire sa connaissance, il
y a quelque temps, et je l'avais trouvé si bien renseigné sur plusieurs
objets importants, que c'est avec le plus grand plaisir que je l'ai
revu. J'ai passé chez lui une soirée agréable et instructive. —— 165
milles
Le 17. —— Neuf heures de roulis à l'ancrage avaient tellement
fatigue ma jument, que je crus qu'un jour de repos lui serait
nécessaire ; ce matin seulement j'ai quitté Calais. Pendant quelques
milles le pays ressemble à certaines parties du Norfolk et du Suffolk ;
des collines en pente douce, quelques maisons entourées de haies au
fond des vallées, et des bois dans le lointain. Il en est de même en
s'approchant de Boulogne. Aux environs de cette ville, je fus charmé de
trouver plusieurs châteaux appartenant à des personnes qui y demeurent
habituellement. Combien de fausses idées ne recevons-nous pas des
lectures et des ouï-dire ? Je croyais que personne en France, hors les
fermiers et leurs gens, ne vivait à la campagne et mes premiers pas
dans ce royaume me font rencontrer une vingtaine de villas. —— Route
excellente.
Boulogne n'est pas désagréable ; des remparts de la ville haute, on
embrasse un horizon magnifique, quoique les eaux basses de la rivière
ne me le fissent pas voir à son avantage. On sait généralement que
Boulogne est depuis fort longtemps le refuge d'un grand nombre
d'Anglais à qui des malheurs dans le commerce ou une vie pleine
d'extravagances ont rendu le séjour de l'étranger plus souhaitable que
celui de leur propre patrie. Il est facile de s'imaginer qu'ils y
trouvent un niveau de société qui les invite à se rassembler dans un
même endroit. Certainement, ce n'est pas le bon marché, car la vie y
est plutôt chère. Le mélange de dames françaises et anglaises donne aux
rues un aspect singulier ; les dernières suivent leurs modes, les
autres ne portent pas de chapeaux ; elles se coiffent d'un bonnet fermé
et portent un manteau qui leur descend jusqu'aux pieds. La ville a
l'air d'être florissante ; les édifices sont en bon état et
soigneusement réparés ; il y en a quelques-uns de date récente, signe
de prospérité tout aussi certain, peut-être, qu'aucun autre. On
construit une nouvelle église sur un plan qui nécessitera de grandes
dépenses. En somme, la cité est animée, les environs agréables ; une
plage de sable ferme s'étend aussi loin que la marée. Les falaises
adjacentes sont dignes d'être visitées par ceux qui ne connaissent pas
déjà la pétrification de la glaise ; elle se trouve à l'état rocheux et
argileux que j'ai décrit à Harwich. ( Annales d'Agriculture ) —— 24
milles.
Le 18. —— Boulogne, où se trouvent des collines opposées à la
distance d'un mille, forme un charmant paysage ; la rivière serpente
dans la vallée, et s'étend, en une belle nappe, au-dessous de la ville,
avant de se jeter dans la mer, que l'on aperçoit entre deux falaises,
dont l'une sert de fond au tableau. Il n'y manque que du bois ; s'il
s'en trouvait un peu plus, on aurait peine à imaginer une scène plus
agréable. Le pays s'améliore, les clôtures deviennent plus fréquentes,
quelques parties se rapprochent beaucoup de l'Angleterre. Belles
prairies aux, environs de Boubrie ( Pont-de-Brique ) ; plusieurs
châteaux. L'agriculture ne fait pas l'objet de ce journal, mais je dois
noter, en passant, qu'elle est certainement aussi misérable que le pays
est bon. Pauvres moissons, jaunes de mauvaises herbes ! Cependant le
terrain est resté tout l'été en jachère, bien inutilement. Sur les
collines non loin de la mer, les arbres en détournent leurs cimes
dépouillées de feuillage, ce n'est donc pas au vent du S.-O. seul qu'on
doit attribuer cet effet. Si les Français n'ont pas d'agriculture à
nous montrer, ils ont des routes ; rien de plus magnifique, de mieux
tenu, que celle qui traverse un beau bois, propriété de M. Neuvillier ;
on croirait voir une allée de parc. Et, certes, tout le chemin, à
partir de la mer, est merveilleux : c'est une large chaussée
aplanissant les montagnes au niveau des vallées : elle m'eût rempli
d'admiration si je n'eusse rien su des abominables corvées, qui me font
plaindre les malheureux cultivateurs auxquels un travail forcé a
arraché cette magnificence. Des femmes que l'on voit dans le bois,
arrachant à la main l'herbe pour nourrir leurs vaches, donnent au pays
un air de pauvreté.
Longé près de Montreuil des tourbières semblables à celles de
Newbury. La promenade autour des remparts de cette ville est très jolie
; les petits jardins des bastions sont curieux. Beaucoup d'Anglais
habitent Montreuil ; pourquoi ? Il n'est pas aisé de le concevoir ; car
on n'y trouve pas cette animation qui fait le charme du séjour dans les
villes. Dans un court entretien avec une famille anglaise retournant
chez elle, la dame, qui est jeune et, je crois, agréable, m'assura que
je trouverais la cour de Versailles d'une splendeur surprenante. Oh !
qu'elle aimait la France ! Comme elle aurait regretté son voyage en
Angleterre, si elle ne se fût pas attendue à en revenir bientôt ! Comme
elle avait traversé tout le royaume, je lui demandai quelle en était la
partie qui lui plaisait le mieux ; la réponse fut telle qu'on la devait
attendre d'aussi jolies lèvres : « Oh ! Paris et Versailles ! » Son
mari, qui n'est plus si jeune, me répondit : « La Touraine. » Il est
très probable qu'un fermier approuvera plutôt les sentiments du mari
que ceux de la femme, malgré tous ses attraits. —— 24 milles.
Le 19. —— J'ai dîné, ou plutôt je suis mort de faim, à Bernay, où,
pour la première fois, j'ai rencontré ce vin dont j'avais entendu si
souvent dire en Angleterre qu'il était pire que la petite bière. Pas de
fermes éparses dans cette partie de la Picardie, ce qui est aussi
malheureux pour la beauté de la campagne qu'incommode pour sa culture.
Jusqu'à Abbeville, pays uni, mal plaisant, il y a beaucoup de bois, qui
sont fort grands, mais sans intérêt. Passé près d'un château
nouvellement construit, en craie ; il appartient à M. Saint-Maritan.
S'il avait vécu en Angleterre, il n'aurait pas élevé une belle maison
dans cette situation, ni donné à ses murs l'air de ceux d'un hôpital.
Abbeville passe pour contenir 22,000 âmes ; c'est une ville
ancienne et mal bâtie ; beaucoup de maisons sont en bois et me
paraissent les plus antiques que je me souvienne avoir vues ; il y a
longtemps qu'en Angleterre leurs soeurs ont été démolies. J'ai visité
la manufacture de Van-Robais, établie par Louis XIV, et dont Voltaire
et d'autres ont tant parlé. J'avais à prendre ici beaucoup
d'informations sur la laine et les lainages, et, dans mes conversations
avec les manufacturiers, je les ai trouvés grands faiseurs de politique
et très violents contre le nouveau traité de commerce avec
l'Angleterre. —— 30 milles.
Le 21. —— Même pays plat et ennuyeux jusqu'à Flixcourt. —— 15
milles.
Le 22 —— De la misère et de misérables moissons jusqu'à Amiens ;
les femmes sont au labour avec un couple de chevaux pour les semailles
d'orge. La différence de coutumes entre les deux nations n'est nulle
part plus frappante que dans les travaux des femmes : en Angleterre,
elles vont peu aux champs, si ce n'est pour glaner et faner, parties de
plaisir ou de maraude bien plus que travaux réguliers ; en France,
elles tiennent la charrue et chargent le fumier. Les peupliers d'Italie
ont été introduits ici. en même temps qu'en Angleterre. [ Il faut que
les choses aient changé depuis A. Young, car il nous avons vu les
Anglaises travailler aux champs, et même la surprise n'a pas été petite
de rencontrer une paysanne, en robe à trois étages de volants, en train
de sarcler ses navets. En Ecosse, où les gens de la campagne ont
conservé le costume qu'exige leur situation, ces travaux ne nuisent en
rien à l'ordre du ménage et à la bonne tenue de la famille. ]
Une affaire remarquable dont Picquigny a été le théâtre fait le
plus grand honneur à l'esprit tolérant des Français. M. Colmar, qui est
juif, a acheté, du duc de Chaulnes, la seigneurie et les terres
comprenant la vicomté d'Amiens, en vertu de quoi il nomme les chanoines
de la cathédrale. L'évêque s'est opposé à l'exercice de ce droit ; un
appel a porté la discussion devant le Parlement de Paris, qui s'est
prononcé pour M. Colmar. La seigneurie immédiate de Picquigny, sans ses
dépendances, a été revendue au comte d'Artois.
Vu la cathédrale d'Amiens, que l'on dit bâtie par les Anglais ;
elle est très grande et magnifique de légèreté et de richesse
d'ornementation. On y disposait une tenture noire avec baldaquin et des
luminaires pour le service du prince de Tingry, colonel du régiment de
cavalerie en garnison dans la ville. Ce spectacle était une affaire
pour les bourgeois, il y avait foule à chaque porte. On me refusa
l'entrée ; mais, quelques officiers ayant été admis, donnèrent des
ordres pour laisser passer un monsieur anglais ; je me trouvais déjà à
une certaine distance lorsqu'on me rappela, en m'invitant, avec
beaucoup de politesse, à entrer, et me faisant des excuses sur ce qu'on
ne m'avait pas d'abord reconnu pour Anglais. Ce ne sont là que de bien
petites choses, mais elles montrent un esprit libéral et doivent être
notées. Si un Anglais reçoit des attentions en France, parce qu'il est
Anglais, point n'est besoin de dire la conduite à tenir envers un
Français en Angleterre. Le Château-d'Eau, ou machine hydraulique qui
alimente Amiens vaut la peine d'être vu, mais on n'en pourrait donner
une idée qu'au moyen de planches. La ville contient un grand nombre de
fabriques de lainages. Je me suis entretenu avec plusieurs maîtres, qui
s'accordaient entièrement avec ceux d'Abeville pour condamner le traité
de commerce. —— 15 milles.
Le 23. —— D'Amiens à Breteuil, pays accidenté, des bois en vue
pendant tout le chemin. —— 21 milles.
Le 24. - Campagne plate, crayeuse et ennuyeuse presque jusqu'à
Clermont, où elle s'améliore, s'accidente et se boise. Jolie vue de la
ville et des plantations du duc de Fitzjames, au débouché de la vallée.
—— 24 milles.
Le 25. —— Les environs de Clermont sont pittoresques. Les coteaux
de Liancourt sont jolis et couverts d'une culture que je n'avais pas
vue auparavant, mélange de vignes ( car la vigne se présente ici pour
la première fois ), de jardins et de champs : une pièce de blé, une
autre de luzerne, un morceau de trèfle ou de vesces, un carré de
vignes, des cerisiers et d'autres arbres à fruits plantés çà et là, le
tout cultivé à la bêche. Cela fait un charmant ensemble, mais doit
donner de pauvres produits. Chantilly ! La magnificence est son
caractère dominant, on l'y voit partout. Il n'y a ni assez de goût, ni
assez de beauté pour l'adoucir : tout est grand, excepté le château et
il y a en cela quelque chose d'imposant. Je mets à part la galerie des
batailles du grand Condé et le cabinet d'histoire naturelle, bien que
riche en beaux échantillons, très habilement disposés ; il ne contient
rien qui mérite une mention particulière ; pas une salle ne serait
regardée comme grande en Angleterre. L'écurie est vraiment belle et
surpasse en vérité de beaucoup tout ce que j'ai pu voir jusqu'ici :
elle a 580 pieds de long, 40 de large, et renferme quelquefois 240
chevaux anglais. J'avais tellement l'habitude de retrouver, dans les
pièces d'eau, l'imitation des lignes sinueuses et irrégulières de la
nature, que j'arrivais à Chantilly prévenu contre l'idée d'un canal ;
mais la vue de celui d'ici est frappante, elle m'impressionna comme les
grandes choses seules le peuvent faire. Ce sentiment résulte de la
longueur et des lignes droites de l'eau s'unissant à la régularité de
tous les objets en vue.
C'est, je crois, lord Kaimes qui dit que la portion du jardin
contiguë au château doit participer à la régularité des bâtiments ;
dans un endroit, si somptueux, cela est presque indispensable. L'effet,
ici, est amoindri par le parterre devant la façade, dans lequel les
carrés et les petits jets d'eau ne correspondent pas à la magnificence
du canal. La ménagerie est très jolie et montre une variété prodigieuse
de volailles de toutes les parties du monde ; c'est un des meilleurs
objets auxquels une ménagerie puisse être consacrée ; ceci et le cerf
de Corse prit toute mon attention. Le hameau renferme une imitation de
jardin anglais ; comme ce genre est nouvellement introduit en France,
on ne doit pas user d'une critique sévère. L'idée la plus anglaise que
j'aie rencontrée est celle de la pelouse devant les écuries : elle est
grande, d'une belle verdure et bien tenue, preuve certaine que l'on
peut avoir d'aussi beaux gazons dans le nord de la France qu'en
Angleterre. Le labyrinthe est le seul complet que j'aie vu, et il ne
m'a pas laissé de désir d'en voir un autre : c'est le rébus du
jardinage. Dans les sylvae, il y a des plantes très rares et très
belles. Je souhaite que les personnes qui visitent Chantilly et qui
aiment les beaux arbres n'oublient pas de demander le gros hêtre ;
c'est le plus, beau que j'aie vu, droit comme une flèche, n'ayant pas,
à vue d'oeil, moins de 80 à 90 pieds de haut, 40 jusqu'à la première
branche, et 12 de diamètre à 5 pieds du sol.
C'est, sous tous les rapports, un des plus beaux arbres qui se
rencontrent en aucun lieu. Il y en a deux qui s'en rapprochent sans
l'égaler. La forêt de Chantilly, appartenant au prince de Condé, est
immense et s'étend fort loin dans tous les sens ; la route de Paris la
traverse pendant dix milles dans la direction la moins étendue. On dit
que la capitainerie est de plus de cent milles en circonférence,
c'est-à-dire que dans cette circonscription les habitants sont ruinés
par le gibier, sans avoir la permission de le détruire, afin de fournir
aux plaisirs d'un seul homme. Ne devrait-on pas en finir avec ces
capitaineries ?
A Luzarches, ma jument m'a paru incapable d'aller plus loin ; les
écuries de France, espèces de tas de fumier couverts, et la négligence
des garçons d'écurie, la plus exécrable engeance que je connaisse, lui
ont fait prendre froid. Je l'ai laissée, en conséquence, jusqu'à ce que
je l'envoie chercher de Paris, et j'ai pris la poste pour cette ville.
J'ai trouvé ce service plus mauvais, et même, en somme, plus cher qu'en
Angleterre. En chaise de poste, j'ai voyagé comme on voyage en chaise
de poste, c'est-à-dire, voyant peu, ou rien. Pendant les dix derniers
milles, je m'attendais à cette cohue de voitures qui près de Londres
arrête le voyageur. J'attendis en vain ; car le chemin, jusqu'aux
barrières, est un désert en comparaison. Tant de routes se joignent
ici, que je suppose que ce n'est qu'un accident. L'entrée n'a rien de
magnifique ; elle est sale et mal bâtie. Pour gagner la rue de Varenne,
faubourg Saint-Germain, je dus traverser toute la ville, et le fis par
de vilaines rues étroites et populeuses.
A l'hôtel de Larochefoucauld, j'ai trouvé le duc de Liancourt et
ses fils, le comte de Larochefoucauld et le comte Alexandre, ainsi que
mon excellent ami, M. de Lazowski, que tous j'avais eu le plaisir de
connaître dans le Suffolk. Ils me présentèrent à la duchesse
d'Estissac, mère du duc, et à la duchesse de Liancourt. L'agréable
réception et les attentions amicales que me prodigua toute cette
généreuse famille étaient de nature à me laisser la plus favorable
impression... —— 42 milles.
Le 26. —— J'avais passé si peu de temps en France que tout y était
encore nouveau pour moi. Jusqu'à ce que nous soyons accoutumés aux
voyages, nous avons un penchant à tout dévorer des yeux, à nous étonner
de tout, à chercher du nouveau en cela même où il est ridicule d'en
attendre. J'ai été assez sot d'espérer trouver le monde bien autre que
je le connaissais, comme si une rue de Paris pouvait se composer
d'autre chose que de maisons, les maisons d'autre chose que de brique
ou de pierre ; comme si les gens qui s'y trouvent, parce qu'ils
n'étaient pas des Anglais, eussent dû marcher sur la tête. Je me
déferai de cette sotte habitude aussi vite que possible, et porterai
mon attention sur le caractère national et ses dispositions. Cela mène
tout naturellement à saisir les petits détails qui les expriment le
mieux ; tâche peu aisée et sujette à beaucoup d'erreurs.
Je n'ai qu'un jour à passer à Paris, et il est employé à faire des
achats. A Calais, ma trop grande prévoyance a causé les désagréments
qu'elle voulait empêcher : j'avais peur de perdre ma malle si je la
laissais à l'hôtel Dessein ; pour qu'on la mît à la diligence, je
l'envoyai chez Mouron. Par suite, je ne l'ai pas trouvée à Paris, et
j'ai à me procurer de nouveau tout ce qu'elle renfermait, avant de
quitter cette ville pour les Pyrénées. Ce devrait être, selon moi, une
maxime pour les voyageurs, de toujours confier leurs bagages aux
entreprises publiques du pays, sans recourir à des précautions
extraordinaires.
Après une rapide excursion avec mon ami, M. Lazowski, pour voir
beaucoup de choses, trop à la hâte pour en avoir quelque idée exacte,
j'ai passé la soirée chez son frère, où j'ai eu le plaisir de
rencontrer M. de Boussonet, secrétaire de la Société royale
d'agriculture, et M. Desmarets, tous deux de l'Académie des sciences.
Comme M. Lazowski connaît bien les manufactures de France, dans
l'administration desquelles il occupe un poste important, et comme ces
autres messieurs se sont beaucoup occupés d'agriculture, la
conversation ne fut pas peu instructive, et je regrettai que
l'obligation de quitter Paris de bonne heure ne me laissât pas
l'espérance de retrouver une chose aussi agréable pour moi que la
compagnie d'hommes dont la conversation montrait la connaissance des
intérêts nationaux. Au sortir de là, je partis en poste, avec le comte
Alexandre de Larochefoucauld, pour Versailles. afin d'assister à la
fête du jour suivant ( Pentecôte ). Couché à l'hôtel du duc de
Liancourt.
Déjeuné avec lui, dans ses appartement, au palais, privilège qu'il
tient de sa charge de grand maître de la garde-robe, une des
principales de la cour de France. Là, je le trouvai au milieu d'un
cercle de gentils-hommes, entre autres le duc de Larochefoucauld,
célèbre par son goût pour l'histoire naturelle ; je lui fus présenté,
car il se rend à Bagnères-de-Luchon, où j'aurai l'honneur d'être de sa
compagnie.
La cérémonie du jour était causée par le cordon bleu dont le roi
devait donner l'investiture au duc de Berri, fils du comte d'Artois. La
chapelle de la reine y chanta, mais l'effet fut bien mince. Pendant le
service, le roi était assis entre ses deux frères, et semblait, par sa
tenue et son inattention, regretter de n'être pas à la chasse. Il eût
tout aussi bien fait que de s'entendre prêter un serment féodal, ou
quelque autre sottise de ce genre, par un enfant de dix ans. A la vue
de tant de pompeuses vanités, j'imaginai que c'était là le Dauphin, et
m'en informai d'une dame fort à la mode, assise près de moi, ce qui la
fit me rire au nez, comme si j'avais été coupable de la bêtise la plus
signalée ; rien ne pouvait être plus offensant ; car ses efforts pour
se retenir ne marquaient que mieux l'expression de son visage. Je
m'adressai à M. de Larochefoucauld afin de savoir quelle grosse
absurdité m'était échappée à mon insu ; c'était de croirez-vous ? )
parce que le Dauphin, comme tout le monde le sait en France, reçoit le
cordon bleu en naissant.
Etait-il si impardonnable à un étranger d'ignorer une chose
d'autant d'importance dans l'histoire du pays que la bavette bleue
donnée à un marmot au lieu d'une bavette blanche ?
Après cette cérémonie, le roi et les chevaliers se dirigèrent en
procession vers un petit appartement où le roi dîna ; ils saluèrent la
reine en passant. Il parut y avoir plus d'aisance et de familiarité que
d'apparat dans cette partie de la cérémonie ; Sa Majesté qui, par
parenthèse, est la plus belle femme que j'aie vue aujourd'hui, reçut
ces hommages de façons diverses. Elle souriait aux uns, parlait aux
autres, certaines personnes semblaient avoir l'honneur d'être plus dans
son intimité. Elle répondait froidement à ceux-ci, tenait ceux-là à
distance. Elle se montra respectueuse et bienveillante pour le brave
Suffren. Le dîner du roi en public a plus de singularité que de
magnificence. La reine s'assit devant un couvert, mais ne mangea rien,
elle causait avec le duc d'Orléans et le duc de Liancourt qui se tenait
derrière sa chaise. C'eût été pour moi un très mauvais repas, et si
j'étais souverain, je balayerais les trois quarts de ces formalités
absurdes. Si les rois ne dînent pas comme leurs sujets, ils perdent
beaucoup des plaisirs de la vie ; leur situation est assez faite pour
leur en enlever la plus grande partie ; le reste, ils le perdent par
les cérémonies vides de sens auxquelles ils se soumettent. La seule
façon confortable et amusante de dîner serait d'avoir une table de dix
à douze couverts, entourée de gens qui leur plairaient ; les voyageurs
nous disent que telle était l'habitude du feu roi de Prusse.
Il connaissait trop bien le prix de la vie pour la sacrifier à de
vaines formes ou à une réserve monastique.
Le palais de Versailles, dont les récits qu'on m'avait Ils avaient
excité en moi la plus grande attente, n'est pas le moins du monde
frappant. Je l'ai vu sans émotion ; l'impression qu'il m'a laissée est
nulle. Qu'y a-t-il qui puisse compenser le manque d'unité ? De quelque
point qu'on le voie, ce n'est qu'un assemblage de bâtiments, un beau
quartier pour une ville, non pas un bel édifice, reproche qui s'étend à
la façade donnant sur le parc, quoiqu'elle soit de beaucoup la plus
remarquable. La grande galerie est la plus belle que je connaisse, les
autres salles ne sont rien ; on sait, du reste, que les statues et les
peintures forment une magnifique collection. Tout le palais, hors la
chapelle, semble ouvert à tout le monde ; la foule incroyable, au
travers de laquelle nous nous frayâmes un chemin pour voir la
procession, était composée de toutes sortes de personnes, quelques-unes
assez mal vêtues, d'où je conclus qu'on ne repoussait qui que ce soit
aux portes. Mais à l'entrée de l'appartement où dînait le roi, les
officiers firent des distinctions, et ne permirent pas à tous de
s'introduire pêle-mêle.
Les voyageurs, même de ces derniers temps, parlent beaucoup de
l'intérêt remarquable que prennent les Français à ce qui concerne leurs
rois, montrant par la vivacité de leur attention non seulement de la
curiosité, mais de l'amour. Où, comment et chez qui l'ont-ils découvert
? C'est ce que j'ignore. —— Il doit y avoir de l'inexactitude, ou bien
le peuple a changé, dans ce peu d'années, au delà de ce qu'on peut
croire.
Dîné à Paris ; le soir, la duchesse de Liancourt, qui paraît être
la meilleure des femmes, m'a mené à l'Opéra, à Saint-Cloud, où nous
avons aussi visité le palais que la reine fait bâtir ; il est grand,
mais je trouve beaucoup à redire dans la façade. —— 20 milles.
Le 28. —— Ma jument étant assez remise pour supporter le voyage,
point essentiel pour un aussi pauvre écuyer que moi, j'ai quitté Paris
avec le comte de Larochefoucauld et mon ami Lazowski, et me suis mis en
chemin pour traverser tout le royaume jusqu'aux Pyrénées. La route
d'Orléans est une des plus importantes de celles qui partent de Paris ;
j'espérais, en conséquence, que ma précédente impression du peu
d'animation des environs de cette ville serait effacée ; elle s'est au
contraire confirmée : c'est un désert, comparé aux approches de
Londres.
Pendant dix milles nous n'avons pas rencontré une diligence ; rien
que deux messageries et des chaises de poste en petit nombre ; pas la
dixième partie de ce que nous aurions trouvé près de Londres à la même
heure.
Connaissant la grandeur, la richesse et l'importance de Paris, ce
fait m'embarrasse beaucoup. S'il se confirmait plus tard, il y aurait
abondance de conclusions à en tirer.
Pendant quelques milles on voit de tous côtés des carrières, dont
on extrait la pierre au moyen de grandes roues. La campagne est variée
; il y faudrait une rivière pour la rendre plus agréable aux yeux. On
a, en général, des bois en vue ; la proportion du territoire français,
couvert par cette production en l'absence de charbon de terre, doit
être considérable, car elle est la même depuis Calais. A Arpajon, petit
château du duc de Mouchy, rien ne le recommande à l'attention. —— 20
milles.
Le 29. —— Contrée plate jusqu'à Étampes, le commencement du fameux
Pays de Beauce. Jusqu'à Toury, chemin plat et ennuyeux, deux ou trois
maisons de campagne en vue, seulement. —— 31 milles.
Le 30. —— Plaine unie, sans clôtures, sans intérêt et même
ennuyeuse, quoique l'on ait partout en vue des villages et de petites
villes ; on ne trouve pas réunis les éléments d'un paysage. Ce Pays de
Beauce renferme, selon sa réputation, la fine fleur de l'agriculture
française ; sol excellent, mais partout des jachères. Passé à travers
la forêt d'Orléans, propriété du duc de ce nom, c'est une des plus
grandes de France.
Du clocher de la cathédrale d'Orléans, la vue est fort belle. La
ville est grande ; ses faubourgs, dont chacun se compose d'une seule
rue, s'étendent à près d'une lieue. Le vaste panorama qui se déroule de
toutes parts est formé par une plaine sans bornes, à travers laquelle
la magnifique Loire serpente majestueusement ; c'est un horizon de
quatorze lieues parsemé de riches prairies, de vignes, de jardins et de
forêts. Le chiffre de la population doit être élevé ; car, outre la
cité, qui contient près de 40,000 habitants, le nombre de villes plus
petites et de villages qui se pressent dans cette plaine est assez
grand pour donner au paysage beaucoup d'animation. La cathédrale, d'où
nous observions cette scène grandiose, est un bel édifice ; le choeur
en fut élevé par Henri IV. La nouvelle église est jolie, le pont de
pierre superbe ; c'est le premier essai en France de l'arche plate, qui
y est maintenant en vogue. Il a neuf arches et mesure 410 yards de long
sur 45 pieds de large. A entendre certains Anglais, on supposerait
qu'il n'y a pas un beau pont dans toute la France ; ce n'est, je
l'espère, ni la première, ni la dernière erreur que ce voyage
dissipera. On voit amarrés aux quais beaucoup de barges et de bateaux
construits sur la rivière, dans le Bourbonnais, etc. ; chargés de bois,
d'eau-de-vie, de vin et d'autres marchandises, ils sont démembrés à
leur arrivée à Nantes et vendus avec la cargaison. Le plus grand nombre
est en sapin. Entre Nantes et Orléans, il y a un service de bateaux
partant quand il se trouve six voyageurs à un louis d'or par tête ; on
couche à terre ; le trajet dure quatre jours et demi. La rue principale
conduisant au pont est très belle, pleine d'activité et de mouvement,
car on fait ici beaucoup de commerce. On doit admirer les beaux acacias
épars dans la ville. —— 20 milles.
Le 31. En la quittant, on entre dans la misérable province de
Sologne, que les écrivains français appellent la triste Sologne. Les
gelées de printemps ont été fortes partout dans le pays, car les
feuilles de noyers sont noires et brûlées. Je ne me serais pas attendu
à ce signe certain d'un mauvais climat de l'autre côté de la Loire ; la
Ferté-Lowendahl, plateau graveleux couvert de bruyères. Les pauvres
gens qui cultivent ici sont métayers, c'est-à-dire que, n'ayant pas de
capital, ils reçoivent du propriétaire le bétail et la semence, et
partagent avec lui le produit ; misérable système qui perpétue la
pauvreté et empêche l'instruction.
Rencontré un homme employé sur le chemin, qui est resté quatre ans
prisonnier à Falmouth ; il ne semble pas garder rancune aux Anglais,
bien qu'il n'ait pas été satisfait de la façon dont on l'avait traité.
Le château de la Ferté, appartenant au marquis de Coix, est très beau ;
on y trouve de nombreux canaux, de l'eau en abondance. A
Nonant-le-Fuzellier, singulier mélange de sables et de flaques d'eau ;
clôtures nombreuses, maisons et chaumières en bois, à murs d'argile ou
de briques, couvertes, non pas en ardoises, mais en tuiles,
quelques-unes en bardeaux, comme dans le Suffolk ; rangées de tétards
dans les haies, excellente route, sol sableux. L'aspect général du pays
est boisé ; tout concourt à produire une ressemblance frappante avec
plusieurs parties de l'Angleterre ; mais la culture en est si
différente, que la moindre attention suffit à détruire cette apparence.
—— 27 milles.
Le 1er Juin. —— Même pays malheureux jusqu'à la Loge ; les champs
trahissent une agriculture pitoyable, les maisons la misère. Cependant
le sol serait susceptible de grandes améliorations, si l'on savait s'y
prendre ; mais c'est peut-être la propriété de quelques-uns de ces
êtres brillants qui figuraient dans la cérémonie de l'autre jour à
Versailles. Que Dieu m'accorde de la patience quand j'aurai à
rencontrer des pays aussi abandonnés, et qu'il me pardonne les
malédictions qui m'échappent contre l'absence ou l'ignorance de leurs
possesseurs. Entré dans la généralité de Bourges et bientôt après dans
une forêt de chênes, appartenant au comte d'Artois ; les arbres se
couronnent avant d'atteindre une taille convenable. Ici finit la
Sologne pauvre. Le premier aspect de Verson ( Vierzon ) et de ses
alentours est très beau : une vallée majestueuse s'ouvre à vos pieds ;
le Cheere ( Cher ) la suit, et l'oeil le retrouve plusieurs fois
pendant quelques lieues ; un soleil brillant faisait resplendir ses
eaux comme une chaîne de lacs sous les ombrages d'une vaste forêt. On
aperçoit Bourges sur la gauche. —— 18 milles.
Le 2. —— Passé le Cher et la Lave. Ponts bien construits ; belles
rivières formant, avec les bois, les maisons, les bateaux, les collines
adjacentes, une scène animée.
Vierzon. —— Plusieurs maisons neuves, édifices en belle pierre ; la
ville semble florissante et doit sans doute beaucoup à la navigation.
Nous sommes actuellement en Berry, pays gouverné par une assemblée
provinciale ; par conséquent, les routes sont bonnes et faites sans
corvées.
La petite ville de Vatan s'occupe surtout de filature. Nous y avons
bu d'excellent vin de Sancerre, généreux, haut en couleur, d'une saveur
riche, à 20 sous la bouteille ; dans la campagne, il n'en coûte que 10.
Horizon étendu aux approches de Châteauroux. Vu les manufactures. —— 40
milles.
Le 3. —— Nous sommes tombés, à environ 3 milles d'Argenton, sur un
paysage admirable, malgré sa sévérité : c'est une vallée étroite entre
deux rangs de collines boisées, se resserrant, de façon à être
embrassées d'un coup d'oeil, pas un acre de sol uni, sauf le fond, que
sillonne une petite rivière baignant les murs d'un vieux château placé
à droite, de façon pittoresque ; à gauche une tour s'élève au-dessus
des bois.
Argenton. —— J'ai gravi les rochers qui surplombent la ville, et
une scène délicieuse s'est offerte à mes regards : la vallée, qui a 1/2
mille de large, 2 ou 3 de long, fermée, à l'une de ses extrémités, par
des collines, à l'autre par Argenton et les vignes qui l'entourent,
présente des traits assez abruptes pour former un ensemble pittoresque
; dans le fond, la rivière serpente gracieusement au milieu
d'innombrables enclos d'une charmante verdure.
Les vénérables ruines d'un château, situées près du spectateur,
sont bien faites pour éveiller les réflexions sur le triomphe des arts
de la paix sur les ravages barbares des âges féodaux, alors que chacune
des classes de la société était plongée dans le désordre, et les rangs
inférieurs dans un esclavage pire que celui de nos jours.
De Vierzon à Argenton, plaine unie et semée de bruyères. Pas
d'apparence de population, les villes mêmes sont distantes. Pauvre
culture, gens misérables. Par ce que j'ai pu voir, je les crois
honnêtes et industrieux ; ils paraissent propres, sont polis et ont
bonne façon. Je pense qu'ils amélioreraient volontiers leur pays, si la
société dont ils font partie était réglée par des principes tendant à
la prospérité nationale. —— 18 milles.
Le 4 —— Traversé une suite d'enclos, qui auraient eu meilleure
apparence si les chênes n'avaient perdu leurs feuilles, par suite des
ravages d'insectes dont les toiles pendent encore sur leurs bourgeons.
Il en repousse de nouvelles. Traversé un cours d'eau qui sépare le
Berry de la Marche ; on voit aussitôt paraître les châtaigniers ; ils
s'étendent sur les champs, et donnent la nourriture du pauvre.
De beaux bois, des accidents de terrain, mais peu de signes de
population. On voit aussi des lézards pour la première fois. Il semble
y avoir une corrélation entre le climat, les châtaigniers et ces
innocents animaux. Ils sont très nombreux, quelques-uns ont près d'un
pied de long. Couché à la Ville-au-Brun. —— 24 milles.
La campagne devient plus belle. Passé un vallon où les eaux d'un
petit ruisseau, retenues par une chaussée, forment un lac, principal
ornement de ce tableau délicieux. Ses rives ondulées et les éminences
couvertes de bois sont pittoresques ; de chaque côté, les collines sont
en harmonie ; l'une d'elles, couverte maintenant de bruyères, peut se
transformer en une pelouse pour l'oeil prophétique du goût. Rien ne
manque, pour faire un jardin charmant, qu'un peu de soin.
Pendant seize milles, le pays est de beaucoup le plus beau que
j'aie vu en France. Bien clos, bien boisé ; le feuillage ombreux des
châtaigniers donne aux collines une éclatante verdure, comme les
prairies arrosées ( que je vois ici pour la première fois aujourd'hui )
la donnent aux vallées. Des chaînes de montagnes lointaines forment
l'arrière-plan du tableau dont elles rehaussent l'intérêt. La pente qui
mène à Bassines offre une superbe vue ; et, à l'approche de la ville,
le paysage présente un mélange capricieux de rochers, de bois et
d'eaux.
Le long de notre route vers Limoges, nous avons rencontré un second
lac artificiel entre deux collines ; puis des hauteurs plus sauvages
coupées de jolis vallons ; un autre lac plus beau que le précédent,
avec une belle ceinture de bois ; nous avons ensuite passé une montagne
revêtue d'un taillis de châtaigniers, d'où se découvrait un horizon
comme je n'en avais pas encore vu, soit en France, soit en Angleterre,
très accidenté, tout couvert de forêts, et bordé de montagnes
éloignées. Pas une trace d'habitation humaine ; ni village, ni maison,
ni hutte, pas même une fumée indiquant la présence de l'homme ; scène
vraiment américaine, où il ne manquait que le tomahawk du sauvage.
Halte à une exécrable auberge, appelée Maison-Rouge, où nous projetions
de passer la nuit ; mais, après examen, les apparences furent jugées si
repoussantes, et il nous vint de la cuisine un rapport si misérable,
que nous reprîmes le chemin de Limoges. La route, pendant tout ce
trajet, est vraiment superbe, bien au delà de ce que j'ai vu en France
ou autre part. —— 44 milles.
Le 6. —— Visité Limoges et ses manufactures. C'était certainement
une station romaine, et il y reste encore quelques traces de son
antiquité. Elle est mal bâtie, les rues sont étroites et tortueuses,
les maisons hautes et d'un aspect désagréable ; les gros murs sont en
granit ou en bois, revêtus avec des lattes et du plâtre, ce qui épargne
la chaux article très cher ici, car on l'amène de douze lieues de
distance ; toits garnis de tuiles, très avancés et presque plats ;
preuve certaine que nous sommes hors de la région des neiges.
Le plus bel édifice public est une fontaine dont l'eau, amenée de
trois quarts de lieue par un aqueduc voûté, passe à soixante pieds sous
un rocher pour arriver à l'endroit le plus élevé de la ville, d'où elle
tombe dans un bassin de quinze pieds de diamètre, taillé dans un seul
bloc de granit ; de là elle se rend dans des réservoirs garnis
d'écluses, que l'on ouvre pour l'arrosage des rues ou en cas
d'incendie.
L'antique cathédrale est en pierre ; on y voit des arabesques
sculptées avec autant de légèreté, de délicatesse, d'élégance, que ce
que fait l'orgueil des maisons modernes décorées dans le même style.
L'archevêque actuel s'est bâti un grand et beau palais, et son
jardin est la chose la plus remarquable de Limoges, car il domine un
paysage dont la beauté a peu d'égales ; ce serait perdre son temps d'en
donner d'autre description que juste ce qu'il faut pour engager les
autres voyageurs à le voir. La rivière serpente dans une vallée
entourée de coteaux, qui présentent l'assemblage le plus animé et le
plus riant de villas, de fermes, de vignes, de prairies en pente, de
châtaigneraies, s'harmonisant avec un tel bonheur, qu'il en résulte un
spectacle vraiment délicieux. Cet évêque est un ami de la famille du
comte de Larochefoucauld ; il nous invita à dîner et nous reçut
largement.
Lord Macartney, amené en France après la prise des Grenadines,
passa quelque temps avec lui : il y eut un exemple de politesse
française à l'égard de Sa Seigneurie, qui montre l'urbanité de ce
peuple : l'ordre était venu de la Cour de chanter le Te Deum, juste le
jour où lord Macartney devait arriver. Sentant ce que des
démonstrations de joie publique, pour une victoire qui avait enlevé sa
liberté à cet hôte distingué, auraient de pénible pour lui, l'évêque
proposa à l'intendant de remettre la cérémonie à quelques jours plus
tard, afin qu'elle ne le surprît point à l'improviste ; ce que fut
convenu, et fait ensuite de manière à montrer autant d'attention pour
les sentiments de lord Macartney que pour les leurs propres. L'évêque
me dit que lord Macartney parlait mieux français qu'il ne l'aurait cru
possible à un étranger, s'il ne l'avait entendu ; mieux que beaucoup de
Français bien élevés.
La place d'intendant ici a été illustrée par un ami de l'humanité,
Turgot, dont la réputation, bien gagnée dans cette province, le fit
mettre à la tête des finances du royaume, comme on le peut voir dans
son intéressante biographie, écrite par le marquis de Condorcet avec
autant d'exactitude que d'élégance. La renommée laissée ici par Turgot
est considérable. Les magnifiques chemins que nous avons suivis, si
fort au-dessus de tout ce que j'ai vu en France, comptent parmi ses
bonnes oeuvres ; on leur doit bien ce nom, car il n'y employa pas les
corvées. Le même patriote éminent a fondé une société d'agriculture ;
mais dans cette direction, où les efforts de la France ont presque
toujours été malheureux, il n'a rien pu faire, des abus trop enracinés
lui barraient le chemin. Comme dans les autres sociétés, on s'assemble,
on fait la conversation, on offre des prix et on publie des sottises.
Il n'y a pas grand mal à cela ; le peuple, ne sachant pas lire, est
bien loin de consulter les mémoires qu'on écrit. Il peut voir
cependant, et si une ferme lui était présentée digne d'être imitée, il
pourrait apprendre. Je demandai, entre autres choses, si les membres de
cette société avaient des terres, d'où l'on pût juger s'ils
connaissaient eux-mêmes ce dont ils parlaient ; on m'en assura,
cependant la conversation m'éclaira bientôt là-dessus. Ils ont des
métairies autour de leurs maisons de campagne, et se considèrent comme
faisant valoir, se faisant justement un mérite de ce qui est la
malédiction et la ruine du pays. Dans toutes mes conversations sur
l'agriculture depuis Orléans, je n'ai pas trouvé une personne qui
sentît le mal dérivant de ce mode de fermage.
Le 7. —— Les châtaigneraies cessent une lieue avant
Pierre-Buffière, parce que, dit-on, le sol est un granit très dur ; on
ajoute aussi à Limoges que sur ce granit il ne vient ni vignes, ni blé,
ni châtaignes, bien que ces plantes prospèrent quand il se désagrège ;
il est vrai que le granit et les châtaignes nous apparurent à la fois à
notre entrée dans le Limousin. La route est incomparable, et ressemble
plutôt aux allées bien tenues d'un jardin qu'à un grand chemin
ordinaire. Vu pour la première fois de vieilles tours ; elles semblent
nombreuses dans ce pays. —— 33 milles.
Le 8. —— Spectacle extraordinaire pour l'oeil d'un Anglais :
plusieurs bâtiments, trop bien construits pour mériter le nom de
chaumières, n'ont pas une vitre. A quelques milles sur la droite se
trouve Pompadour, haras royal ; il y a des chevaux de toutes races,
mais principalement des arabes, des turcs et des anglais. Il y a trois
ans, on importa quatre étalons arabes coûtant soixante-douze mille
livres ( 3,149 L. ). Le prix d'une saillie n'est que de trois livres,
au bénéfice du palefrenier ; les propriétaires peuvent vendre leurs
poulains comme ils l'entendent, mais lorsque ceux-ci atteignent la
taille voulue, les officiers du roi jouissent d'un privilège, pourvu
qu'ils donnent le prix offert par d'autres. On ne monte pas ces chevaux
avant six ans. Ils pâturent tout le jour ; la nuit on les renferme par
crainte des loups, une des grandes plaies du pays. Un cheval de six
ans, haut de quatre pieds six pouces, se vend soixante-dix liv. st. ;
on a offert quinze liv. st. d'un poulain d'un an. Passé Uzarche ; dîné
à Douzenac ; entre cet endroit et Brives, rencontré le premier champ de
maïs ou blé de Turquie.
La beauté du pays, dans les 34 milles qui séparent Saint-Georges de
Brives, est si variée, et sous tous les rapports si frappante et de
tant d'intérêt, que je n'entreprendrai pas une description minutieuse ;
je remarquerai seulement, d'une manière générale, que je doute qu'il y
ait en Angleterre ou en Irlande quelque chose de comparable. Ce n'est
pas que, dans le Royaume-Uni, une belle vue ne rompe çà et là
l'uniformité ennuyeuse de tout un district, et ne récompense le
voyageur ; mais il n'y a pas cette rapide succession de paysages, dont
bon nombre seraient fameux en Angleterre par la foule de curieux qu'ils
attireraient. Le pays est tout en collines et en vallées ; les collines
sont très hautes, elles seraient chez nous des montagnes si elles
étaient désertes et revêtues de bruyères ; la culture, qui s'étend
jusqu'au sommet, les amoindrit à l'oeil. Leurs formes sont très variées
: elles se renflent en dômes superbes ; elles se dressent en masses
abruptes, enserrant des gorges profondes ( glens ); elles s'étendent en
amphithéâtres de cultures que l'oeil suit de gradin en gradin ; à de
certains endroits se trouvent amoncelées mille et mille inégalités de
terrain ; dans d'autres, la vue se repose sur des tableaux de la plus
douce verdure. Ajoutez à ceci le riche vêtement de châtaigneraies que
la main prodigue de la nature a jeté sur les pentes. Soit que les
vallées ouvrent leur sein verdoyant pour que le soleil y fasse
resplendir les rivières qui s'y reposent, soit qu'elles se resserrent
en sombres gorges, livrant à peine passage aux eaux qui roulent sur
leurs lits de rochers, éblouissant l'oeil de l'éclat des cascades,
toujours le paysage est rempli d'intérêt et de caractère. Des vues,
d'une beauté singulière, nous rivaient au sol ; celle de la ville
d'Uzarche, couvrant une montagne conique surgissant du milieu d'un
amphithéâtre de forêts, les pieds baignés par une magnifique rivière,
n'a point d'égale en son genre. Derry ( Irlande ) y ressemble, mais les
traits les plus beaux lui manquent. De la ville elle-même, et un peu
après l'avoir passée, on jouit de délicieuses scènes formées par les
eaux. A la descente de Douzenac, on a également un horizon immense et
magnifique. Il faut y joindre le plus beau chemin du monde,
parfaitement construit, parfaitement tenu : on n'y voit pas plus de
poussière, de sable, de pierres, d'inégalités que dans l'allée d'un
jardin ; solide, uni, formé de granit broyé, tracé toujours tellement
de façon à dominer le paysage, que si l'ingénieur n'avait pas eu
d'autre but, il ne l'eût pas fait avec un goût plus accompli.
La vue de Brives, prise des hauteurs, est si attrayante, que l'on
s'attend à trouver une charmante petite ville ; l'animation des
alentours confirme cet espoir ; mais en entrant le contraste est tel,
qu'il vous en dégoûte entièrement. Les rues étroites, mal bâties,
tortueuses, sales, puantes, empêchent le soleil et presque l'air de
pénétrer dans les habitations ; il faut en excepter quelques-unes sur
la promenade. —— 34 milles.
Le 9. —— Nous entrons dans une nouvelle province, le Quercy, partie
de la Guyenne ; elle n'est pas, à beaucoup près, si belle que le
Limousin, mais en revanche, elle est beaucoup mieux cultivée, grâce au
maïs qui y fait merveilles. Passé devant Noailles ; sur le sommet d'une
haute colline, on voit le château du duc de ce nom. Nous avons quitté
le granit pour le calcaire, et perdu du même coup les châtaigniers.
En descendant à Souillac, on jouit d'une vue qui doit plaire à tout
le monde : c'est une échappée sur un délicieux petit vallon, encaissé
entre des collines très abruptes ; de sauvages montagnes font ressortir
la beauté de la plaine couverte de cultures, ombragée çà et là de
noyers. Rien ne semble pouvoir surpasser l'exubérance de ce fonds.
Souillac est une petite ville florissante, qui compte quelques gros
négociants. Par la Dordogne, rivière navigable huit mois de l'année, on
reçoit du merrain d'Auvergne qu'on exporte à Bordeaux et Libourne,
ainsi que du vin, du blé et du bétail ; on importe du sel en grande
quantité. Impossible pour une imagination anglaise de se figurer les
animaux qui nous servirent à l'hôtel du Chapeau-rouge : des êtres
appelés femmes par la courtoisie des habitants de Souillac, en réalité
des tas de fumier ambulants. Mais ce serait en vain qu'on chercherait
en France une servante d'auberge proprement mise. —— 34 milles. Le 10.
—— Passé la Dordogne sur un bac, parfaitement arrangé aux deux
extrémités pour l'entrée et la sortie des chevaux, sans qu'on soit
obligé, comme en Angleterre, de les battre outrageusement pour les
décider à y sauter : le contraste des prix n'est pas moindre ; pour un
whisky anglais, un cabriolet français, un cheval de selle et six
personnes, nous ne payâmes que 50 sous ( 2/1 ). En Angleterre, sur ces
exécrables bacs, j'ai payé une demi-couronne par roue, et au grand
risque de rompre les jambes des chevaux. La rivière coule dans une
vallée très profonde entre deux rangs de collines élevées : la vue qui
s'étend loin, rencontre partout des villages ou des habitations isolées
; l'apparence d'une nombreuse, population. Les châtaigniers viennent
ici sur le calcaire, contrairement à la maxime limousine.
Passé Payrac, rencontré beaucoup de mendiants, ce qui ne m'était
pas encore arrivé. Partout le pays, filles et femmes n'ont ni bas, ni
souliers ; les hommes à la charrue n'ont ni sabots, ni bas à leurs
pieds. Cette pauvreté frappe à sa racine la prospérité nationale, la
consommation du pauvre étant d'une bien autre importance que celle du
riche : la richesse d'un peuple consiste dans la circulation intérieure
et sa propre consommation ; on doit donc regarder comme un mal des plus
funestes, que les produits des manufactures de lainage et de cuir
soient hors de la portée des classes pauvres. Cela nous rappelle la
misère de l'Irlande. Traversé Pont-de-Rodez et gagné un terrain élevé,
d'où nous jouissons d'un immense panorama de chaînes de montagnes, de
collines, de pentes douces, de vallées, s'échelonnant l'une derrière
l'autre dans toutes les directions ; peu de bois, mais de nombreux
arbres disséminés. On embrasse distinctement au moins quarante milles,
sur lesquels pas un acre n'est de niveau ; le soleil, sur le point de
se coucher, en éclairait une partie et montrait un grand nombre de
villages et de fermes éparses. Les monts d'Auvergne, à une distance de
cent milles, ajoutaient à l'effet.
Passé près de plusieurs chaumières, fort bien bâties en pierre et
couvertes en tuiles ou ardoises, cependant sans vitres aux fenêtres : y
a-t-il apparence qu'un pays soit florissant quand la préoccupation
principale est d'éviter la consommation des objets manufacturés ? Un
autre signe de misère que je remarque, pendant tout le chemin, depuis
Calais jusqu'ici, ce sont ces femmes qui vont ramasser dans leur
tablier de l'herbe pour leurs vaches. —— 30 milles.
Le 11. —— Vu pour la première fois les Pyrénées, à la distance de
150 milles. —— Pour moi qui n'avais aperçu de montagnes qu'à 60 ou 70
milles au plus, j'entends celles de Wicklow, au sortir d'Holyhead, le
coup d'oeil était intéressant. L'oeil, en quête de nouveaux objets,
finissait toujours par se reposer là. Leur grandeur, leur cimes
neigeuses, les deux royaumes qu'elles partagent, le but de notre voyage
que nous savions y trouver, rendent bon compte de cet effet. Vers
Cahors, le pays change et prend un aspect sauvage ; cependant partout
on voit des maisons, et un tiers des terres est en vignes.
Ville laide ; les rues ne sont ni larges ni droites ; la nouvelle
route est une amélioration. Le principal objet du commerce d'ici sont
les vins et les eaux-de-vie. Le vrai vin de Cahors, dont la réputation
est grande, provient d'une suite d'enclos très rocailleux, situés sur
une chaîne de collines en plein sud ; on l'appelle vin de Grave, parce
qu'il vient sur un sol de gravier. Dans les années d'abondance, le prix
du bon vin ici ne dépasse pas le prix du fût ; l'année dernière, il se
vendait 10/6 la barrique, ou 8 d. la douzaine. On nous en servit, aux
Trois-Rois, de trois à dix ans ; ce dernier à raison de 30 sous ( 2/3 )
la barrique ; excellent, généreux, montant, sans être capiteux, et, à
mon goût, bien meilleur que nos Porto. Il me plut tellement que
j'établis une correspondance avec M. Andoury, l'aubergiste. [ Je lui en
demandai depuis une barrique ; mais, soit que ( ce que je ne veux pas
croire ) il m'en ait envoyé de mauvais, soit que ce vin soit tombé en
de mauvaises mains ; je n'en sais rien; mais je compte l'argent qu'il
m'a coûté comme un gaspillage. ] La chaleur de ce pays suffit à la
production de ce vin très fort. Voici le jour le plus brûlant que nous
ayons encore eu.
Après Cahors la montagne s'élève si brusquement qu'on la croirait
près de culbuter dans la ville. Les feuilles de noyers ont été noircies
par les gelées d'il y a quinze jours. En questionnant, j'ai appris que
les mois de printemps sont sujets à ces gelées, et, quoique les seigles
en soient quelquefois brûlés, on connaît à peine la rouille du froment
; preuve décisive contre la théorie qui fait des gelées la cause de ce
fléau. Il est rare qu'il tombe de la neige. Couché à Ventillac. —— 22
milles.
Le 12. —— Par leur forme et leur couleur, les maisons des paysans
ajoutent à la beauté de la campagne : elles sont carrées, blanches, ont
des toits presque plats, et peu de fenêtres. Les paysans sont pour la
plupart propriétaires. Le tableau immense des Pyrénées se déploie
devant nous dans des proportions d'étendue et de hauteur vraiment
sublimes : près de Perges, la vue d'une riche vallée, qui semble
s'étendre jusqu'au pied des montagnes, est une scène splendide ; on ne
voit qu'une vaste nappe de culture, parsemée de ces maisons blanches si
bien bâties ; l'oeil se perd dans une vapeur qui s'arrête au pied de la
magnifique chaîne, dont les sommets, couverts de neige, se découpent de
la façon la plus hardie. Le chemin de Caussade est bordé de six rangées
d'arbres, dont deux de mûriers, les premiers que j'aie vus. Ainsi nous
avons donc presque atteint les Pyrénées avant de rencontrer une culture
que quelques-uns voudraient introduire en Angleterre ! Le fond de la
vallée est tout à fait plat ; la route est bien construite, et faite
principalement de gravier. Montauban est une ville ancienne mais non
pas mal bâtie. Il y a de belles maisons, bien qu'elles ne forment pas
de belles rues. On la dit populeuse ; le mouvement qui y règne en est
la preuve. La cathédrale est moderne, d'une assez bonne construction,
mais lourde. Le collège, le séminaire, l'évêché et le palais du premier
président de la Cour des Aides sont de beaux édifices ; ce dernier est
grand, avec une entrée trop fastueuse. Promenade bien située, sur le
plus haut des remparts, embrassant cette admirable vallée, ou plutôt
cette plaine, une des plus riches de l'Europe, bornée d'un côté par la
mer, de l'autre par les Pyrénées, dont les masses sublimes, amoncelées
les unes sur les autres et couvertes de neige, déploient une étonnante
variété d'ombres et de lumières, naissant de leurs formes abruptes et
de l'immensité de leurs proportions. Cet amphithéâtre, de cent milles
de diamètre, a la majesté de l'Océan, l'oeil s'y perd : horizon presque
infini de cultures ; ensemble animé et confus de parties infiniment
variées, se fondant par degrés dans la lointaine obscurité, d'où sort
l'imposant chaos des Pyrénées, dont les cimes argentées s'élèvent par
delà les nuages. J'ai rencontré à Montauban le capitaine Plampin, de la
marine royale ; il était avec le major Crew, qui vit avec sa famille
dans une maison qu'il a achetée ici. Il nous en fit courtoisement les
honneurs ; elle est délicieusement placée, à la sortie de la ville,
devant un très beau paysage ; leur obligeance m'éclaira sur certains
points, dont leur résidence ici les faisait bon juges. La vie est à bon
marché ; on nous nomma une famille, dont on supposait le revenu de
1,500 louis par an, et qui vivait sur le pied de 5,000 l. st. en
Angleterre. La cherté et le bon marché relatifs des différents pays est
un sujet de considérable importance, mais d'une analyse difficile.
Comme, à mon avis, les Anglais sont beaucoup plus avancés que les
Français dans les arts usuels et les manufactures, l'Angleterre doit
être le pays où il fait le moins cher vivre. Ce que nous observons ici,
c'est l'habitude de moins dépenser ; chose, très différente. —— 30
milles.
Le 13. —— Traversé Grisolles : les chaumières sont, les unes bien
bâties, mais sans vitres aux fenêtres, les autres sans autre ouverture
que la porte. Dîné à Pompinion ( Pompignan ), au Grand-Soleil, auberge
excellente, où le capitaine Plampin, qui nous avait accompagnés, prit
congé de nous. Violent orage ; j'avais trouvé cette pluie plus forte
que ce que je connaissais en Angleterre ; mais en nous remettant en
route pour Toulouse, je fus immédiatement convaincu qu'il n'en était
pas tombé de semblable dans le royaume car la désolation répandue sur
la scène, qui nous souriait dans son abondance peu d'heures auparavant,
faisant mal à voir.
Partout la détresse ; les belles moissons de blé sont tellement
couchées, que je doute qu'elles se relèvent jamais, d'autres champs
sont si inondés, qu'on ne sait, en les regardant, si l'eau ne les a pas
toujours occupés. Les fossés, rapidement comblés par la boue, avaient
débordé sur la route et porté du sable et du limon au travers des
récoltes.
Traversé les plus beaux champs de blé que l'on puise voir nulle
part. L'orage a donc été heureusement partiel. Passé à Saint-Jorry ;
route superbe, sans surpasser celles du Limousin. Jusqu'aux portes de
Toulouse, c'est le désert ; on ne rencontre pas plus de monde que si
l'on était à cent milles de toute cité. —— 31 milles.
Le 14. —— Visité la ville, qui est très ancienne et très grande,
mais non peuplée à proportion ; les édifices sont de briques et de
bois, et, par suite, de triste apparence. Toulouse s'est toujours
enorgueilli de son goût pour les beaux-arts et la littérature. Son
université date de 1215, et ses prétentions font remonter la fameuse
Académie des Jeux floraux jusqu'à 1323 ; elle possède aussi une
Académie royale des sciences, et une autre de peinture, sculpture et
architecture. L'église des Cordeliers a des caveaux, dans lesquels nous
descendîmes, et qui ont la propriété de préserver les cadavres de la
corruption ; on en montre que l'on dit avoir cinq cents ans.
Si j'avais un caveau bien éclairé, qui conservât l'air et la
physionomie, aussi bien que la chair et les os, j'aimerais à y voir
tous mes ancêtres, et ce désir serait, je le suppose, proportionné, à
leur mérite et à leur renommée ; mais la tombe ordinaire, avec sa
voracité, est préférable à celle-ci qui conserve des difformités
cadavéreuses et perpétue la mort. Toulouse n'est pas sans objet plus
intéressants que des églises et des académies : il y a le nouveau quai,
les moulins à blé et le canal de Brienne. Le quai est très long, bel
ouvrage sous tous les rapports ; les maisons qu'on doit bâtir seront
régulières comme celles qui existent déjà, d'un style massif et sans
élégance. Le canal de Brienne, ainsi appelé du nom de l'archevêque de
Toulouse, depuis premier ministre et cardinal, a été destiné à joindre
à Toulouse la Garonne et le canal de Languedoc, qui se réunissent à
deux milles de cette ville. La nécessité de cette jonction vient de ce
que la navigation est impossible dans la ville, à cause des barrages
établis pour les moulins à blé. Il communique au fleuve par une voûte
qui passe sous le quai ; une écluse le met de niveau avec le canal de
Languedoc. Sa largeur permet à plusieurs barges de passer de front. Ces
entreprises ont été bien conçues, et leur exécution est vraiment
magnifique ; mais la magnificence surpasse le besoin ; tandis que le
canal de Languedoc est très animé, celui de Brienne est un désert.
Nous vîmes, entre autre choses à Toulouse, la maison de M. du
Barry, frère du mari de la célèbre comtesse. Grâce à certaines
manoeuvres qui prêteraient à l'anecdote, il parvint à la tirer de
l'obscurité, puis à la marier avec son frère, et en fin de compte à se
faire par elle une assez jolie fortune. Au premier étage se trouve
l'appartement principal, composé de sept à huit pièces, tapissé et
meublé avec un tel luxe, qu'un amant enthousiaste disposant des
finances d'un royaume, pourrait à grand'peine répéter sur une échelle
un peu large ce qui se trouve ici en proportion modérée. Pour qui aime
la dorure il y en a à satiété, tellement que pour un Anglais cela
paraîtrait trop brillant. Mais les glaces sont belles et en grand
nombre. Salon très élégant ( toujours à l'exception des dorures ) ;
j'ai remarqué un arrangement d'un effet très agréable : c'est un miroir
devant les cheminées, au lieu des différents écrans dont on se sert en
Angleterre ; il glisse en avant et en arrière dans le mur. Il y a un
portrait de madame du Barry, qui passe pour ressemblant ; si vraiment
il l'est, on pardonne les folies faites par un roi pour l'écrin d'une
telle beauté ! Quant au jardin, il est au-dessous de tout mépris, si ce
n'est comme exemple des efforts où peut entraîner l'extravagance : dans
l'espace d'un acre sont entassées des collines en terre, des montagnes
de carton, des rochers de toile ; des abbés, des vaches et des
bergères, des moutons de plomb, des singes et des paysans, des ânes et
des autels en pierre ; de belles dames et des forgerons, des perroquets
et des amants en bois ; des moulins à vent, des chaumières, des
boutiques et des villages, tout, excepté la nature.
Le 15. —— Rencontré des montagnards qui me rappelèrent ceux
d'Écosse ; je les avais vus pour la première fois à Montauban, ils
portent des bonnets ronds et plats et de larges culottes : « La
cornemuse, les bonnets bleus, le gruau d'avoine, se trouvent tout aussi
bien, dit Sir James Stuart, en Catalogne, en Auvergne et en Souabe que
dans le Lochaber. » Beaucoup de femmes ici vont sans bas ; j'en ai
rencontré revenant du marché avec leurs souliers dans leurs paniers. [
Il en est de même en Écosse, où les femmes du peuple vont généralement
nu-pieds, surtout les servantes et les ouvrières des manufactures.
C'est un spectacle très commun aux abords des villes où se tiennent les
marchés, que celui de jeunes personnes en chapeau, avec de belles
robes, de beaux châles de Paisley et le boa de rigueur, se lavant les
pieds pour mettre les bas et les souliers qu'elles ont apportés avec
elles. ] La vue des Pyrénées est si nette, on distingue si bien les
contrastes de lumière et d'ombre sur la neige que l'on serait tenté de
réduire à quinze les soixante milles qui nous en séparent. —— 30
milles.
Le 16. —— A partir de Toulouse nous avons vu, de l'autre côté de la
Garonne, une rangée de hauteurs qui a pris hier de plus en plus de
régularité ; ce sont, sans aucun doute, les ramifications les plus
lointaines des Pyrénées, qui s'étendent dans cette immense vallée
jusqu'à Toulouse,. mais pas plus loin. On s'approche des montagnes, la
culture couvre les étages inférieurs, le reste semble être boisé ;
chemins toujours mauvais. Rencontré plusieurs charrettes, toutes
chargées de deux pièces de vin posées tout à fait à l'arrière sur le
train : comme les roues de derrière sont beaucoup plus hautes que
celles de devant, on voit que ces montagnards ont plus de bon sens que
John Bull. Les roues sont toutes cerclées en bois.
Ici, pour la première fois, j'ai vu des festons de vignes, courant
d'arbre en arbre dans des rangées d'érables ; on les conduit au moyen
de liens de ronces, de sarments ou d'osier. Elles donnent beaucoup de
raisins, mais le vin en est mauvais. Traversé Saint-Martino (
St-Martory ), puis un village composé de maisons bien bâties, sans une
seule vitre. —— 30 milles.
Le 17. —— Saint-Gaudens est une ville en train de s'embellir :
beaucoup de maisons neuves, avec quelque chose de plus que du confort.
Vue extraordinaire de Saint-Bertrand ; on arrive tout d'un coup sur une
vallée assez enfoncée pour que l'oeil n'en perde ni un buisson, ni un
arbre ; la ville se presse sur une éminence autour de sa grande
cathédrale : on l'eût bâtie tout exprès pour rehausser le pittoresque
du paysage, qu'on ne l'eût su mieux placer. Les montagnes s'élèvent
orgueilleusement tout autour, faisant un cadre rustique à ce délicieux
petit tableau.
Passé la Garonne sur un nouveau pont d'une seule belle arche, en
calcaire bleu compacte. Dans toutes les haies, des néfliers, des
pruniers, des cerisiers, des érables, servent d'appui à la vigne. Halte
à Lauresse, après quoi nous touchons presque aux montagnes, qui ne
laissent qu'une étroite vallée, dont la Garonne et la route occupent
une partie. Immense quantité de volaille ; dans tout ce pays on en sale
la plus grande partie et on la conserve dans de la graisse. Nous
goutâmes de la soupe faite avec une cuisse d'oie ainsi conservée, elle
était loin d'être aussi mauvaise que je m'y serais attendu.
Les moissons d'ici sont arriérées et trahissent le manque de soleil
; il n'y a pas à s'en étonner, car nous suivons depuis longtemps les
bords d'une rivière très rapide, et quoique nous soyons encore dans la
vallée, nous devons avoir atteint une grande altitude. Les montagnes
deviennent de plus en plus intéressantes. Aux yeux d'un homme du nord,
elles sont d'une beauté singulière ; on sait l'aspect sombre et désolé
qu'offrent les nôtres, ici le climat les couvre de verdure, les plus
hautes cimes que nous ayons en vue sont boisées ; la neige ne se trouve
que sur des chaînes plus élevées.
Quitté la Garonne à quelques lieues avant Sirpe ( Cierp ) où elle
reçoit la Neste. La route de Bagnères suit cette rivière dans une
étroite vallée, à la naissance de laquelle est bâtie Luchon, terme de
notre voyage, qui a été pour moi un des plus agréables que j'aie
entrepris : mes compagnons avaient la bonne humeur et le bon sens
indispensables aux voyageurs pour retirer d'une telle expédition et
plaisir et profit.
Après avoir traversé le royaume et fréquenté pas mal d'auberges
françaises, je dirais généralement qu'elles sont, en moyenne,
supérieures à celles d'Angleterre sous deux rapports, inférieures sous
tout le reste. Nous avons été mieux traités sans aucun doute, pour la
nourriture et la boisson que nous ne l'eussions été en allant de
Londres aux Highlands d'Écosse, pour le double du prix. Mais si on ne
regarde pas à la dépense, on vit mieux en Angleterre. La cuisine
ordinaire en France a beaucoup d'avantages ; il est vrai que si on
n'avertit pas, tout est rôti outre mesure ; mais on donne des plats si
variés et en tel nombre, que si les uns ne vous conviennent pas, vous
en trouverez sûrement d'autres à votre goût. Le dessert d'une auberge
de France n'a pas de rival en Angleterre ; on ne doit pas non plus
mépriser les liqueurs. Si nous avons quelquefois trouvé le vin mauvais,
il est en général bien meilleur que le porto de nos hôteliers. Les lits
de France surpassent les autres, qui ne sont bons que dans les premiers
hôtels. On n'a pas non plus le tracas de voir si les draps sont mis à
l'air, sans doute par rapport au climat. Hors cela, le reste fait
défaut. Pas de salle à manger particulière, rien qu'une chambre à deux,
trois et quatre lits. Vilain ameublement, murs blanchis à la chaux ou
papier de différentes sortes dans la même pièce, ou encore tapisseries
si vieilles, que ce sont des nids de papillons et d'araignées ; un
aubergiste anglais jetterait les meubles au feu. Pour table, on vous
donne partout une planche sur des tréteaux arrangés de façon si
commode, qu'on ne peut étendre ses jambes qu'aux deux extrémités. Les
fauteuils de chêne, à siège de jonc, ont le dossier tellement
perpendiculaire, que toute idée de se délasser doit être abandonnée. On
dirait les portes destinées autant à donner une certaine musique qu'à
laisser entrer le monde ; le vent siffle à travers leurs fentes, les
gonds sont toujours grinçant, il entre autant de pluie que de lumière
par les fenêtres ; il n'est pas aisé de les ouvrir, une fois fermées ;
ni une fois ouvertes, aisé de les fermer.
L'inventaire des ustensiles d'une auberge de France ne doit faire
mention ni de têtes-de-loup, ni de balais de crin, ni de brosses. De
sonnettes, il n'en est pas question, il faut brailler après la fiIle,
qui, lorsqu'elle paraît n'est ni propre ni bien habillée, ni jolie. La
cuisine est noire de fumée ; le maître est ordinairement aussi
cuisinier ; moins on voit ce qui s'y fait, plus il est probable que
l'on conservera d'appétit, mais ceci n'a rien de particulier à la
France. Grande quantité de batterie de cuisine en cuivre, quelquefois
mal étamée. La politesse et les attentions envers leurs hôtes semblent
rarement aux maîtresses de maison un des devoirs de leur état. —— 30
milles.
Le 28. —— Après dix jours passés dans le logement que les amis du
comte de Larochefoucauld nous ont procuré, il est temps de prendre note
de quelques particularités de notre manière de vivre ici. M. Lazowski
et moi nous avons occupé deux belles pièces au rez-de-chaussée, ayant
chacune un lit, plus une chambre de domestique pour 4 livres ( 3/6 )
par jour. Nous sommes si peu habitués en Angleterre à habiter dans nos
chambres à coucher que l'on trouve singulier qu'en France on ne se
tienne nulle part ailleurs ; c'est ce que j'ai vu dans toutes les
auberges, c'est ce que fait ici tout le monde sans différence de rangs.
Ceci m'est nouveau : notre coutume anglaise est bien plus commode et
bien plus agréable. Mais j'attribue cette habitude à l'économie
française.
Le lendemain de notre arrivée, je fus présenté à la société
Larochefoucauld avec laquelle nous vivons ; elle se compose du duc et
de la duchesse de Larochefoucauld, fille du duc de Chabot ; de son
frère, le prince de Laon ; de la princesse, fille du duc de Montmorency
; du comte de Chabot, autre frère de la duchesse de Larochefoucauld ;
du marquis d'Aubourval ; ce qui, en comptant mes deux compagnons et
moi-même, fait un total de neuf convives au dîner et au souper. Un
traiteur nous prend 4 livres par tête pour les deux repas, composés : à
dîner, de deux services et un dessert ; à souper, d'un service et de
dessert, le tout bien garni des fruits de saison ; on paye le vin à
part, 6 sous ( 3 d. ) la bouteille. Ce n'est qu'avec difficulté que le
palefrenier du comte a pu trouver une écurie. Le foin ne vaut guère
moins de 5 l. st. par tonne ; l'avoine est à peu près au même prix en
Angleterre, mais moins bonne ; la paille est chère et si rare que
souvent les chevaux se passent de litière.
Les états de Languedoc font bâtir un grand établissement de bains,
contenant des cabinets séparés avec baignoire, une vaste salle commune
et deux galeries où l'on peut se promener à l'abri du soleil et de la
pluie. Il n'y a actuellement que d'horribles trous. Les patients sont
enfoncés jusqu'au cou dans une eau sulfureuse, bouillante, que l'on
croirait destinée, ainsi que la caverne de bêtes sauvages d'où elle
sort, à donner plus de maladies qu'elle n'en guérit.
On y a recours pour des éruptions cutanées. La vie y est monotone.
Les baigneurs et les buveurs d'eau ne vont à la source que vers cinq
heures et demie, six heures du matin, mais mon ami et moi parcourons
déjà les montagnes, en admirant les scènes grandioses et sauvages que
l'on y rencontre à chaque pas. La région des Pyrénées tout entière est
d'une nature et d'un aspect tellement différents de ce que j'avais
encore vu, que ces excursions m'intéressent au plus haut point. La
culture est d'une grande perfection, surtout en ce qui regarde les
prairies arrosées ; nous recherchons le paysans qui nous paraissent les
plus intelligents et nous nous entretenons longuement avec ceux qui
entendent le français, ce que tous ne font pas, car le langage du pays
est un mélange de catalan, de provençal et de français. Ceci, avec
l'examen des minéraux ( sujet pour lequel le duc de Larochefoucauld
aime à nous tenir compagnie, étant lui-même très versé dans cette
branche de l'histoire naturelle ) et la revue des plantes que nous
connaissons, nous fait employer très agréablement notre temps. La
course du matin achevée, nous revenons nous habiller pour le dîner, à
midi et demi, une heure ; puis on visite alternativement le salon de
madame de Larochefoucauld ou celui de la comtesse de Grandval, les
seules dames logées assez grandement pour recevoir toute notre
compagnie. Personne n'est exclu ; comme le premier soin de tout
arrivant est de faire le matin une visite à ceux qui l'ont précédé, que
cette visite est rendue, tout le monde se connaît à ces réunions, qui
durent jusqu'à ce que la fraîcheur du soir permette de faire une
promenade. Il n'est question que de cartes, de tric-trac, d'échecs et
quelquefois de musique ; mais les cartes dominent : point n'est besoin
de dire que je m'absentais souvent de ces assemblées, que je trouve
aussi mortellement ennuyeuses en France qu'en Angleterre. Le soir, la
compagnie se sépare pour la promenade jusqu'à huit heures et demie, on
soupe à neuf ; ensuite vient une heure de conversation dans la chambre
d'une de ces dames, et c'est le meilleur moment de la journée, car la
causerie y est libre, vive et pleine d'abandon ; on ne l'interrompt que
les jours du courrier, alors le duc reçoit de tels paquets de journaux
et de pamphlets que nous devenons tous de sérieux politiques. Tout le
monde est couché à onze heures. Dans cet ordre du jour il n'y a rien de
plus gênant que l'heure du dîner ; c'est une conséquence de ce qu'on ne
déjeune pas, car la toilette étant de rigueur, il faut être de retour
de toute excursion matinale à midi. Cette seule chose, lorsqu'on s'y
tient, suffit à exclure toutes recherches, sauf les plus frivoles. En
coupant la journée exactement en deux, on rend impossible toute affaire
demandant sept ou huit heures d'attention non interrompue par les soins
de la toilette ou des repas, soins que l'on accepte volontiers après de
la fatigue ou un travail quelconque. En Angleterre nous nous habillons
pour le dîner, et avec raison, le reste du jour étant consacré au
loisir, à la conversation, au repos ; mais le faire à midi, c'est trop
de temps perdu. A quoi est bon un homme en culottes et en bas de soie,
le chapeau sous le bras et la tête bien poudrée ? —— A faire de la
botanique dans une prairie arrosée ? —— A gravir les rochers pour
recueillir des échantillons minéralogiques ? —— A parler fermage avec
le paysan et le valet de charrue ? —— Non, il n'est propre qu'à
s'entretenir avec les dames, ce qui certainement en tout pays, mais
surtout en France où leur esprit est très éclairé, forme un excellent
emploi du temps ; seulement on n'en jouit jamais aussi bien qu'après
une journée passée à un exercice actif ou à une recherche animée ; à
quelque chose qui ait élargi la sphère de nos conceptions, ou ajouté au
trésor de nos connaissances. Je suis conduit à faire cette remarque,
parce que l'habitude de dîner à midi est générale en France, excepté
chez les personnes de haut rang à Paris. On ne saurait l'attaquer avec
trop de sévérité ni trop de ridicule, parce qu'elle est contraire à
toute vue de la science, à tout effort vigoureux, à toute occupation
utile.
Vivre, comme je le fais, avec des personnes considérables du
royaume, est une excellente occasion pour un voyageur désireux de
connaître les coutumes et le caractère d'une nation. J'ai toute raison
d'être satisfait de l'expérience, car elle me fait jouir constamment
des avantages d'une société libre et polie, dans laquelle prévaut,
éminemment, une condescendance invariable, une douceur de caractère, ce
que nous appelons en anglais good temper ; elles viennent, je le crois
au moins, de mille petites particularités sans nom, qui ne sont pas le
résultat du caractère personnel des individus, mais apparemment de
celui de la nation. Outre les personnes déjà nommées, nous avons encore
dans nos réunions : le marquis et la marquise de Hautfort ( d'Hautefort
) ; le duc et la duchesse de Ville, la duchesse est une des meilleures
personnes que je connaisse ; le chevalier de Peyrac ; M. l'abbé Bastard
; le baron de Serres ; la vicomtesse Duhamel ; Ies évêques de Croire (
Cahors ? ) et de Montauban ; M. de la Marche ; le baron de Montagu,
célèbre joueur d'échecs ; le chevalier de Cheyron et M. de Bellecombe,
qui commandait à Pondichéry, et fut pris par les Anglais. Il y a aussi
une demi-douzaine de jeunes officiers et trois ou quatre abbés.
S'il m'était permis, d'après ce que j'ai vu là, de hasarder une
remarque sur le ton de la conversation en France, j'en louerais la
parfaite convenance, bien qu'en la trouvant insipide. Toute vigueur de
pensée doit tellement s'effacer dans l'expression, que le mérite et la
nullité se trouvent ramenés à un même niveau. Châtiée, élégante, polie,
insignifiante, la masse des idées échangées n'a le pouvoir ni
d'offenser ni d'instruire ; là où le caractère est si effacé, il y a
peu de place pour la discussion, et sans la discussion et la
controverse, qu'est-ce que la conversation ? L'humeur facile et la
douceur habituelle sont les premières conditions de la société privée ;
mais l'esprit, les connaissances, l'originalité, doivent rompre cette
surface uniforme par quelques saillies de sentiment ; sans cela
l'entretien n'est qu'un voyage sur une plaine sans fin.
La vallée de Larbousse, dans laquelle Luchon se trouve, est avec
son cadre de montagnes la plus grande de toutes les beautés rustiques
que nous avons à contempler. La chaîne qui la borde au nord est
déboisée mais couverte de cultures ; aux trois quarts de sa hauteur, un
grand village est perché sur une côte si escarpée, que le voyageur
inexpérimenté tremble que le village, l'église et les habitants ne
culbutent dans la vallée. Des villages ainsi juchés, comme l'aire d'un
aigle, sont très communs dans les Pyrénées, qui paraissent
prodigieusement peuplées. La hauteur de la montagne, à l'ouest de la
vallée, est étonnante. les prairies arrosées et les cultures en
occupent plus du tiers. Une forêt de chênes et de hêtres forme
au-dessus une superbe ceinture, plus haut il n'y a que de la bruyère,
plus haut encore, de la neige. De quelque point qu'on la contemple,
cette montagne est imposante par sa masse, magnifique par sa verdure.
La chaîne de l'est est d'un caractère différent : il y a plus de
variété de cultures, de villages, de forêts, de gorges et de cascades.
Celle de Gouzat, qui met un moulin en mouvement en tombant de la
montagne, est d'une beauté romantique ; et rien ne lui manque de ce
qu'il faut pour la rehausser. Il y a des détails dans celle de
Montauban que Claude Lorrain eût reproduits sur sa toile, et la vue
prise du roc au châtaignier, est vive et animée. Au sud, notre vallée
se termine d'une manière remarquable ; la Neste jette d'incessantes
cascades sur les rochers qui semblent lui opposer une éternelle
résistance. L'éminence, au centre d'une petite vallée sur laquelle est
une vieille tour, forme un site sauvage et romantique ; le grondement
des eaux s'harmonise avec les montagnes, dont les forêts sourcilleuses
perdues dans la neige, donnent une grandeur imposante, une majesté
sombre à cette scène, et semblent élever entre les deux royaumes une
barrière infranchissable aux armées. Mais que peuvent les rochers, les
montagnes et les neiges contre l'ambition humaine ? Les ours se
retirent dans les tanières de leurs bois, les aigles nichent sur leurs
rocs. Tout est grand ; la sublimité de la nature, avec une majesté
imposante, remplit l'âme de terreur ; l'esprit est comme enchaîné à ces
lieux, et l'imagination, malgré tout son pouvoir, ne cherche rien au
delà : elle rend plus sourds les mugissements des cascades et revêt les
bois d'une teinte plus sombre.
Il faut du temps pour visiter un semblable pays. Le climat est tel
ou du moins a été tel depuis que je suis à Bagnères-de-Luchon, que l'on
ne peut guère compter plus d'un beau jour sur trois. Les nuages,
arrêtés et déchirés par les montagnes, déversent incessamment leur
contenu. Du 26 juin au 2 juillet, nous eûmes une pluie abondante qui
dura soixante heures sans interruption. Les montagnes, quoique proches,
étaient cachées jusqu'à la base par les nuages. Elles n'arrêtent pas
seulement ceux qui flottent dans l'atmosphère, mais semblent pouvoir en
produire : vous voyez de légères vapeurs s'élever des gorges, s'amasser
le long des pentes, s'accroître par degrés, jusqu'à ce qu'elles forment
des nuées assez lourdes pour reposer sur les hauts sommets, ou
autrement jusqu'à ce qu'elles soient emportées avec les autres dans
l'atmosphère.
Parmi les maîtres de cette immense chaîne, les premiers en dignité,
à l'égard du mal qu'ils font, sont les ours. Il y en a de deux espèces
: carnivores et frugivores ; les dégâts de ces derniers surpassent ceux
de leurs plus terribles frères. Ils viennent la nuit ravager les
grains, surtout le sarrasin et le maïs, et sont d'un goût si délicat
dans le choix des épis, qu'ils renversent et gâtent infiniment plus
qu'ils ne mangent. Les carnivores attaquent le gros bétail aussi bien
que les moutons ; on ne peut laisser les troupeaux la nuit au pâturage.
Quand ils sortent, c'est sous la garde d'un berger armé d'un fusil et
accompagné de chiens grands et forts ; le soir, tout le long de
l'année, on les ramène aux étables. Quelquefois des boeufs s'égarent et
courent risque d'être dévorés. Les ours les attaquent en leur sautant
sur le dos, ils les forcent à baisser la tête, puis les déchirent avec
leurs ongles dans une étreinte effroyable. On fait, chaque année, des
battues, plusieurs paroisses associant leurs efforts. Une ligne de
chasseurs resserre peu à peu le bois où se trouve l'ours. Les ours sont
gras en hiver, une bonne pièce vaut alors trois louis. Jamais ils
n'attaquent les loups, mais plusieurs loups poussés par la faim
attaqueront un ours et le dévoreront. On ne voit ici les loups qu'en
hiver. En été ils se retirent dans les endroits des Pyrénées les plus
déserts, les plus éloignés des habitations ; c'est la terreur des
troupeaux de moutons, comme par tout le reste de la France.
Dans le premier projet de notre tour aux Pyrénées, se trouvait une
excursion en Espagne. Notre hôte de Luchon avait déjà auparavant
procuré des mulets et des guides à des personnes se rendant à Saragosse
et à Barcelone pour affaires. Sur notre demande, il écrivit à Vielle,
première ville espagnole au delà des montagnes, qu'on envoyât trois
mules et un guide parlant français. Quand ils arrivèrent, au jour fixé,
nous nous mîmes en route. [ Le récit de cette excursion se trouve dans
le volume publié en 1860 sous le titre de Voyages en Italie et en
Espagne pendant les années 1787, et 1789, trad. de M. Lesage, p. 347 et
suiv. Paris, Guillaumin, in-18 de 424 p. ] ( Voir, pour les détails,
Annales d'Agr., t. VIII, p. 193. )
21 Juillet. —— Retour. —— Quitté Jonquières, où la figure et les
manières des habitants vous feraient croire qu'il n'en est pas un qui
ne soit contrebandier ; nous arrivons à une superbe route que le roi
d'Espagne a ordonné de faire. Elle commence aux piliers marquant la
frontière des deux monarchies et se joint à la route française : elle
est magnifiquement construite. Nous prenons congé de l'Espagne pour
rentrer en France ; le contraste est frappant. Lorsque l'on passe la
mer de Douvres à Calais, les apprêts et les embarras d'une traversée
conduisent graduellement l'esprit a l'idée du changement ; mais ici,
sans franchir une ville, une barrière, un mur même, vous entrez dans un
nouveau monde. Une superbe chaussée, faite avec la solidité et la
magnificence qui distinguent les grandes routes françaises, prend la
place des misérables chemins de Catalogne, encore tels que la nature
les a tracés ; de beaux ponts sont jetés sur les torrents qu'il fallait
passer à gué. Nous nous trouvions tout à coup transportés d'une
province sauvage, déserte et pauvre, au milieu d'un pays enrichi par
l'industrie de l'homme. Tout tenait le même langage et nous disait en
termes sur lesquels on ne pouvait se méprendre, qu'une cause puissante
et active produisait ces contrastes, trop évidents pour être méconnus.
Plus on voit, plus, selon mon opinion, on est conduit à penser qu'il
n'y a qu'une influence toute-puissante qui stimule le genre humain ——
le gouvernement. D'autres produisent des exceptions et des nuances :
celle-ci agit avec une efficacité permanente et universelle. L'exemple
présent est remarquable ; car le Roussillon est en fait une partie de
l'Espagne : les habitants sont Espagnols de langage et de coutumes ;
mais ils sont soumis à un gouvernement français.
Nous laissons la chaîne des Pyrénées dans le lointain. Rencontré
des bergers parlant catalan. Sur la route, les cabriolets sont
espagnols. On bat le grain comme de l'autre côté des montagnes. Les
auberges et les maisons sont les mêmes. Gagné Perpignan ; là je me suis
séparé de M. Lazowski. Il retournait à Luchon, tandis que j'avais
arrangé un tour dans le Languedoc, pour finir la saison. —— 15 milles.
Le 22. —— Le duc de Larochefoucauld m'avait donné une lettre pour
M. Barri de Lasseuses, major d'un régiment à Perpignan, qui, disait-il,
s'entendait en agriculture, et serait charmé de s'entretenir avec moi
sur ce sujet. J'allai chez lui le matin, mais, comme c'était dimanche,
il passait la journée à sa maison de campagne de Pia, à une lieue
environ. Je me rôtis en m'y rendant à travers des vignobles pierreux.
Monsieur, madame et mademoiselle de Lasseuses m'accueillirent avec une
grande politesse. Je leur expliquai que le motif de mon voyage n'était
pas de courir à l'étourdie comme le troupeau des voyageurs vulgaires,
mais d'examiner l'agriculture, afin d'imiter ce que j'y pourrais
trouver de bon et d'applicable à l'Angleterre. On applaudit beaucoup ce
dessein ; le major dit que c'était un motif de voyage vraiment digne de
louanges ; qu'il était étonnant que cela fût si peu commun, et se fit
fort d'assurer qu'il n'y avait pas un seul Français en Angleterre
poussé par la même raison. Il me pria de passer la journée avec lui. La
vigne était la plus importante de ses cultures. Mais le peu qu'il avait
de terres arables était tenu selon la singulière coutume de cette
province. Il me montra un village appelé Rivesaltes qu'il me dit
produire un des plus fameux vins de France ; je trouvai au dîner que
cette réputation était juste. Retourné le soir à Perpignan, après une
journée fort instructive. —— 8 milles.
Le 23. —— Pris la route de Narbonne. Passé près de Rivesaltes. De
la montagne jaillit la plus grande source que j'aie rencontrée.
Otterspool et Holywell ne sont auprès que des bulles de savon. Elle
fait tourner un moulin dès sa naissance, c'est plutôt une rivière
qu'une source. Traversé une plaine unie, dévastée, sans arbres ni
maisons ni village pendant un espace considérable ; certes le plus
vilain pays que j'aie vu en France. Le grain est foulé aux pieds des
mules, comme en Espagne. Dîné à Séjeen ( Sigean ) au Soleil, bonne
auberge neuve, où je rencontrai par hasard le marquis de Tressan. Il me
dit qu'il fallait que je fusse un singulier original de voyager aussi
loin sans autre but que l'agriculture ; il n'avait jamais vu ni entendu
rien de pareil ; mais il m'approuvait beaucoup et souhaitait d'en
pouvoir faire autant.
Les routes sont d'admirables travaux. J'ai passé une tranchée, dans
le roc vif qui facilite une descente, elle coûte 90,000 liv. ( 3, 937
l. st. ) pour quelques centaines de yards. Les trois lieues et demie de
Sigean à Narbonne coûtent 1,800,000 liv. ( 78,750 l. st. ). On a fait
des folies, des sommes énormes ont été employées au nivellement des
pentes les plus douces. Les chaussées sont en remblai, avec un mur de
soutènement de chaque côté, formant une masse artificielle solide,
traversant les vallées à la hauteur de six, sept et huit pieds, et
n'ayant pas moins de cinquante pieds de large. Il y a un pont d'une
seule arche dont la chaussée est vraiment quelque chose d'admirable ;
nous n'avons pas en Angleterre l'idée d'une telle route. La circulation
n'exigeait cependant pas de semblables efforts, un tiers de la largeur
est battu, l'autre sert à peine, il pousse de l'herbe sur le reste.
Pendant 36 milles je n'ai croisé qu'un cabriolet, une demi-douzaine de
charrettes et quelques bonnes femmes menant leur âne. Pourquoi cette
prodigalité ? En Languedoc, il est vrai, les corvées n'existent pas ;
mais il y a de l'injustice à exiger une contribution qui n'en diffère
que peu. On procède par tailles, et dans la répartition les terres
nobles sont si favorisées, tandis que l'on charge au contraire
tellement les terres de roture, que près d'ici 120 arpents dans le
premier cas ne payent que 90 livres, alors que 400 autres, qui
proportionnellement devraient 300 livres, sont taxées à 1,400 livres. A
Narbonne, le canal qui se joint à celui du Languedoc mérite attention ;
c'est un très bel ouvrage, qui, dit-on, sera terminé le mois prochain.
—— 36 milles.
Le 24. —— Des femmes sans bas, beaucoup même sans souliers ; mais
si leurs pieds sont pauvrement couverts, il leur reste la superbe
consolation de les poser sur une chaussée grandiose ; la nouvelle voie
a cinquante pieds de large, plus cinquante autres déblayés pour lui
faire place.
Les vendanges peuvent à peine égaler l'animation et le mouvement
universel du dépiquage que présentent les villes et les villages du
Languedoc. Les gerbes sont empilées grossièrement autour d'une aire où
un grand nombre de mules et de chevaux trottent en cercle ; une femme
tient les rênes, une autre ou bien une ou deux petites filles activent
la marche avec des fouets ; les hommes alimentent l'aire et la
nettoient ; d'autres vannent en jetant le grain en l'air pour que les
déchets soient emportés. Personne ne reste inoccupé et chacun s'emploie
de si bon coeur qu'on dirait les gens aussi joyeux de leurs travaux,
que le maître de ses tas de blé. Le tableau est singulièrement animé et
joyeux. Je m'arrêtais souvent et je descendais de cheval pour examiner
ces travaux ; toujours on me traita courtoisement, et mes voeux pour
que les prix fussent bons pour le fermier sans l'être trop pour le
pauvre, furent toujours bien reçus. Cette méthode avec laquelle on se
passe de granges, dépend absolument du climat : depuis mon départ de
Bagnères-de-Luchon jusqu'ici, en Catalogne, en Roussillon, en
Languedoc, je n'ai pas vu de pluie, mais un ciel toujours clair et un
soleil brûlant ; la chaleur n'était nullement étouffante et, pour moi,
nullement désagréable. Je demandai si l'on n'était pas quelquefois
surpris par la pluie ; c'est bien rare, me dit-on, et alors, après une
violente averse, vient un soleil ardent qui a bientôt fait de tout
sécher.
Le canal de Languedoc est la chose la plus remarquable de cette
province. La montagne qu'il traverse de part en part est isolée au
milieu d'une grande vallée et à un demi-mille seulement de la route.
C'est une oeuvre grandiose et merveilleuse, d'environ trois toises de
largeur et creusée sans le secours de puits d'aérage. Quitté le chemin
et traversé le canal que je suis jusqu'à Béziers ; neuf écluses font
descendre l'eau de la montagne pour l'amener à la ville. Superbe
ouvrage ! Le port est assez large pour porter quatre grandes barques de
front, la plus grande jaugeant de 90 à 100 tonnes. Beaucoup étaient
amarrées au quai, d'autres en mouvement, signes d'affaires très
actives. Voici la plus belle chose que j'aie vue en France. Ici, Louis
XIV, tu es vraiment grand ! - Ici, d'une main généreuse et
bienfaisante, tu dispenses à ton peuple le bien-être et la richesse !
—— Si sic omnia, ton nom eût été, à juste titre, couvert de vénération.
Pour cette réunion des deux mers, moins d'argent fut dépensé que pour
assiéger Turin ou se saisir de Strasbourg comme un voleur. Un tel
emploi des revenus d'un grand royaume est la seule manière louable dans
un monarque de conquérir l'immortalité; les autres ne font revivre leur
nom qu'au milieu de ceux des incendiaires, des brigands, des fléaux de
l'humanité. Le canal traverse la rivière pendant environ une
demi-lieue, séparé d'elle par des murs qui sont couverts en temps
d'inondation ; il prend ensuite la direction de Cette. Dîné à Béziers.
Sachant que M. l'abbé Rozier, le célèbre éditeur du Journal Physique,
actuellement en train de publier un dictionnaire d'agriculture, très
renommé en France, faisait valoir une ferme près de Béziers, je
demandai à l'hôtel le chemin de sa maison. On me dit qu'il avait quitté
Béziers depuis deux ans, mais que de la rue on pouvait voir sa maison;
on me la montra d'une espèce d'esplanade qui donnait d'un côté sur la
campagne ajoutant qu'elle appartenait à un M. de Rieuse qui avait
acheté la terre de l'abbé. Il me semblait, en visitant la ferme d'un
homme célèbre par ses écrits, que je me mettais en état de mieux
saisir, à la lecture de son livre, ses allusions au sol, à l'exposition
et aux autres circonstances.
Je fus fâché d'entendre, à table d'hôte, jeter du ridicule sur
l'agriculture de l'abbé Rozier, en prétendant qu'il avait beaucoup de
fantaisie, mais rien de solide ; on se moquait surtout de son idée de
paver une vigne. Je fus enchanté d'avoir connaissance d'une telle
expérience, qui me parut trop remarquable pour ne pas la voir. Il
arrive ici à l'abbé, comme fermier, ce qui arrivera sûrement à tout
homme qui se départ des errements de ses voisins ; car il n'est pas
dans la nature des paysans d'admettre parmi eux quelqu'un qui pense
pour eux. Je m'enquis de la raison qui lui avait fait quitter le pays,
et on me répondit par une curieuse anecdote. L'évêque de Béziers
voulait, avec l'argent de la province, ouvrir une route qui menât à la
porte de sa maîtresse ; comme cette route passait sur les domaines de
l'abbé, il s'ensuivit une telle querelle que M. Rozier se vit forcé de
quitter la place. Voici un joli trait de gouvernement : un homme forcé
de vendre son bien et de s'éloigner du pays par des galanteries
d'évêques, avec les femmes des voisins, je suppose, car il n'y en a pas
d'autres à la mode en France... Laquelle de mes voisines pousserait
l'évêque de Norwich à ouvrir une route sur ma ferme et à me forcer de
vendre Bradfield ? Je donne mon autorité pour cette anecdote : des
bavardages de table d'hôte, ayant autant de chances d'être faux que de
se trouver véridiques ; mais, après tout, les évêques du Languedoc ne
sont certainement pas des prélats anglais. —— M. de Rieuse me reçut
poliment et satisfit à mes réponses comme il put, car il ne savait
guère des systèmes de l'abbé que ce qu'en rapportait la voix publique
et ce qu'en montrait la ferme elle-même.
Quant aux vignes pavées, il n'y avait rien de semblable : le conte
doit provenir d'un clos de ceps de Bourgogne que l'abbé fit planter
d'une façon nouvelle, les plaçant en arc dans un trou qu'il recouvrit
seulement de pierres à fusil au lieu de terre, ce qui réunit très bien.
Je parcourus la ferme, admirablement située sur le penchant et le
sommet d'une hauteur qui domine Béziers, sa riche vallée, ses cours
d'eau et un bel horizon de montagnes.
Béziers a une belle promenade ; les Anglais commencent à préférer
cette ville à Montpellier à cause de l'air. Pris le chemin de Pézenas.
Il gravit une colline d'où l'on découvre la Méditerranée.
Dans tout ce pays, surtout dans les bois d'oliviers, la cigale fait
retentir son cri constant, aigu, monotone ; on ne saurait imaginer de
compagnie plus odieuse, Pézenas domine un très beau pays, une vallée de
six à huit lieues toute cultivée ; mélange de vignes, de mûriers,
d'oliviers, de villas et de fermes éparses, beaucoup de belles
luzernes, le tout encadré de collines cultivées jusqu'au sommet. Au
souper, à table d'hôte, nous fûmes servis par une fille sans bas ni
souliers, d'une laideur repoussante, et sentant plus fort, mais non pas
mieux que roses. Il y avait cependant un chevalier de Saint-Louis et
deux ou trois marchands, à en juger par les apparences, bavardant avec
elle très familièrement : à un repas de fermiers, dans le marché le
plus pauvre et le plus écarté de l'Angleterre, un tel animal ne serait
souffert ni par le maître dans sa maison, ni par les hôtes dans leur
salle à manger. —— 32 milles.
Le 25. —— Magnifique viaduc accompagnant un pont long de plus d'un
mille, large de dix yards, haut de huit à douze pieds ; de six en six
yards de chaque côté s'élèvent des colonnes en pierres ; c'est un
ouvrage prodigieux. Je ne sais rien d'aussi remarquable pour le
voyageur que les routes du Languedoc : nous n'avons pas en Angleterre
l'idée de tels efforts ; c'est superbe, splendide. Si je pouvais aussi
bien chasser de mon esprit le souvenir des taxes injustes qui les
soutiennent, j'admirerais sans cesse la magnificence déployée par les
Etats de cette province. Cependant la police est très mauvaise, car je
rencontre à peine un charretier qui ne soit pas endormi.
Suivi la route de Montpellier, à travers une délicieuse campagne,
sur une autre immense chaussée soutenue par des murs ; elle est large
de dix yards et haute de huit à douze pieds, longeant le bord de la
mer. Passé à Pijan et près Frontignan et Montbazin, dont les vins sont
si célèbres. Les environs de Montpellier, dans un rayon d'une lieue,
sont charmants et bien plus coquets que tout ce que j'ai vu en France.
Des villas bien bâties, propres, aisées, paraissant être la propriété
de personnes riches, sont répandues à profusion dans toute la campagne.
Ce sont, en général, de jolis bâtiments carrés, dont quelques-uns sont
très spacieux. Montpellier, qui semble plutôt une capitale qu'une ville
de province, couvre une colline s'élevant avec hardiesse. L'entrée vous
réserve une désillusion par ses rues étroites, mal bâties, tortueuses,
mais très peuplées et pleines de l'animation des affaires ; il n'y a
cependant pas de manufactures considérables ; les principales sont
celles de vert-de-gris, de foulards, de couvertures, de parfums et de
liqueurs.
La grande curiosité pour l'étranger, c'est une promenade ou une
place ( car on y trouve les caractères de l'un et de l'autre ) qu'on
appelle le Pérou ( Peyrou ). Un magnifique aqueduc, à trois rangs
d'arches, alimente la ville avec les eaux d'une montagne éloignée ;
c'est un très bel ouvrage ; un château d'eau les reçoit dans un bassin
circulaire, d'où elles tombent dans un réservoir extérieur pour fournir
aux besoins de la ville et aux jets d'eau qui rafraîchissent l'air d'un
jardin placé plus bas, le tout dans une belle esplanade très élevée
au-dessus du reste de la ville et entourée d'une balustrade et d'autres
décorations en pierre ; au centre se trouve une belle statue équestre
de Louis XIV. Il y a dans cet ouvrage d'utilité publique un air de
vraie grandeur qui me fit plus d'impression que quoi que ce soit à
Versailles. La vue aussi est singulièrement belle. Au sud, l'oeil se
promène avec délices sur une riche vallée parsemée de villas et se
terminant à la mer. Au nord s'étend une chaîne de hauteurs en culture.
D'un côté, la magnifique chaîne des Pyrénées va se perdre dans le
lointain, de l'autre, les neiges éternelles des Alpes brillent
au-dessus des nuages. C'est un des spectacles les plus sublimes que
l'on puisse contempler, lorsqu'un ciel clair permet de l'embrasser dans
son ensemble. —— 32 milles.
Le 26. —— La foire de Beaucaire met en mouvement tout le pays ;
j'ai rencontré beaucoup de charrettes chargées, et neuf diligences
allant ou revenant. —— Hier et aujourd'hui sont les jours les plus
chauds que j'aie sentis ; nous n'avions rien de semblable en Espagne.
—— Les mouches sont plus désagréables encore que la chaleur. —— 30
milles.
Le 27. —— L'amphithéâtre de Nîmes est un édifice merveilleux,
montrant combien les Romains savaient adapter ces lieux aux abominables
fêtes auxquelles ils étaient destinés. La bonne disposition d'un
théâtre pouvant recevoir sans embarras 17,000 personnes, sa masse, la
manière inébranlable dont ces énormes pierres sont posées sans ciment,
les ravages du temps, et plus encore des barbares qui l'ont à peine
entamé dans les révolutions de seize siècles, tout captive l'attention.
J'ai visité hier la Maison-Carrée, je l'ai revue ce matin et deux
fois dans la journée : c'est, sans comparaison, l'édifice le plus
léger, le plus élégant, le plus charmant que j'aie jamais vu. Quoiqu'il
n'ait aucune masse qui surprenne, ni aucune magnificence extraordinaire
qui éblouisse, le regard ne peut s'en détacher. Il y a dans les
proportions une harmonie magique qui charme les yeux. Aucun détail ne
ressort par une beauté particulière, c'est un tout parfait de grâce et
de symétrie Quelle infatuation des architectes modernes, de dédaigner
la pure et élégante simplicité pour élever ces chefs-d'oeuvre
d'extravagance et de lourdeur si communs en France ! Le Temple de
Diane, comme on l'appelle, les bains dernièrement restaurés et la
promenade, forment les parties d'un même tableau qui orne
magnifiquement la cité. Par malheur pour moi, on avait retiré l'eau des
bains et des canaux pour les nettoyer. Les pavés ( mosaïques ) romains
sont fort beaux et très bien conservés.
L'hôtel du Louvre, excellente maison, vaste et commode, où j'étais
descendu à Nîmes, ressemblait, depuis le matin jusqu'à la nuit, autant
à une foire que le champ de Beaucaire lui-même.
Je dînais et soupais à table d'hôte ; le bon marché de ces tables
convient à mes finances et l'on peut y étudier les habitudes du pays ;
nous étions de vingt à quarante à chaque repas, compagnie mêlée de
Français, d'Italiens, d'Espagnols et d'Allemands, avec un Grec et un
Arménien. On me dit qu'il y avait à peine une nation d'Europe ou d'Asie
qui n'ait pas son représentant à cette grande foire, principalement
pour le commerce des soies gréges, dont il se fait des affaires de
millions en quatre jours ; on y trouve également tous les autres
produits du monde.
A propos de cette nombreuse table d'hôte, je dois noter un fait
dont j'ai été souvent frappé : l'humeur taciturne des Français.
J'arrivai dans ce royaume, m'attendant à avoir constamment les oreilles
rompues par la vivacité et la volubilité infinie de ces gens, que tant
de personnes ont décrits, au coin de leur feu en Angleterre, sans
doute. A Montpellier, quoiqu'il y eût quinze personnes à table parmi
lesquelles plusieurs dames, il me fut impossible de leur faire rompre
ce silence inflexible par plus d'un monosyllabe, et la société
ressemblait plutôt à une assemblée de quakers muets qu'à la réunion des
deux sexes chez un peuple fameux par sa loquacité. Ici il en était de
même à chaque repas, aucun Français n'ouvrait la bouche. Aujourd'hui, à
dîner, désespérant des gens de cette nation, et dans la peur de perdre
l'usage d'un organe dont ils semblaient si peu disposés à se servir, je
m'assis à côté d'un Espagnol, et comme j'arrivais récemment de son
pays, je le trouvai en humeur de parler et assez communicatif. Nous
eûmes, à nous seuls, plus de conversation que les trente autres
personnes.
Le 28. —— Parti de bon matin pour le pont du Gard, en traversant
une grande plaine couverte, vers la gauche, de vastes plants d'oliviers
au milieu de beaucoup de rochers arides. A première vue, je fus
désappointé, je me figurais quelque chose d'autrement grandiose, mais
je découvris bientôt mon erreur, et restai convaincu, après l'avoir
examiné de plus près, qu'il ne lui manque aucune des qualités qui
commandement l'admiration. C'est un travail prodigieux ; la grandeur et
la solidité massive de l'architecture, qui peut encore défier deux ou
trois mille ans, unies à l'incontestable utilité de l'entreprise, nous
donnent une haute idée de la hardiesse qui l'a fait exécuter, pour
fournir aux besoins d'une ville de province : la surprise cesse
toutefois en voyant que ce furent les nations enchaînées qui fournirent
au travail. Sur le chemin de Nîmes, j'ai rencontré beaucoup de
marchands de retour de la foire ; chacun portait un tambour d'enfant
attaché son porte-manteau ; j'avais trop ma petite-fille en tête pour
ne pas les aimer, pour cette preuve d'attention envers leurs enfants ;
mais pourquoi un tambour ? N'y a-t-il pas assez d'esprit militaire dans
ce royaume, où eux-mêmes sont exclus des honneurs, de la considération
et des bénéfices venant du sabre ? J'aime beaucoup Nîmes ; et si les
habitants étaient le moins du monde au niveau de leur ville, je la
préférerais comme résidence à la plupart, si ce n'est à toutes les
villes de France sous le rapport du théâtre, point fort important, on
dit que Montpellier l'emporte. —— 24 milles.
Six lieues de pays très désagréable jusqu'à Sauve ; vignes et
oliviers. Le château de M. Sabattier se remarque dans une contrée si
sauvage ; il a enclos une partie de sa propriété de murs en pierres
sèches, planté beaucoup de mûriers et d'oliviers qui semblent jeunes et
bien venants, surtout bien défendus, cependant le sol est si pierreux,
qu'on n'y voit pas de terre : quelques-uns de ses murs ont quatre pieds
d'épaisseur, l'un même atteint douze pieds sur cinq de hauteur, d'où il
semble qu'il prenne à tâche d'enlever les pierres, amélioration sur
laquelle j'ai des doutes. Il a bâti trois ou quatre nouvelles fermes ;
je suppose qu'il a l'intention de résider sur ses terres pour les
mettre en bon état. J'espère qu'il n'a aucune charge dont les vains
tracas puissent le détourner d'une conduite aussi honorable pour lui
que bienfaisante pour le pays. Au sortir de Sauve, j'ai été très frappé
de voir au grand espace qui ne paraissait être qu'un amas d'énormes
rochers, enclos et planté avec le soin le plus industrieux. Chacun a un
mûrier, un olivier, un amandier, un pêcher ou quelques vignes répandus
çà et là ; de sorte que le terrain forme le plus bizarre mélange de
plantes et de quartiers de roches que l'on puisse concevoir. Les
habitants de ce village méritent d'être encouragés pour leur industrie,
et, si j'étais ministre, ils le seraient. Ils changeraient bientôt en
jardins les déserts qui les entourent. Un tel centre d'agriculteurs
actifs, qui transforment leurs rochers en une scène de fertilité, parce
que, je le suppose, ces rochers leur appartiennent, feraient de même
pour les solitudes environnantes, en vertu du même principe
tout-puissant. Dîné à Saint-Hippolyte avec huit marchands protestants,
retournant chez eux, dans le Rouergue, après la foire de Beaucaire.
Comme nous partîmes en même temps, je voyageai dans leur compagnie et
je sus d'eux plusieurs choses dont je désirais être informé ; ils
m'apprirent aussi que les mûriers s'étendent au-delà du Vigan, mais là
et surtout à Milhau les amandiers prennent leur place et sont très
abondants.
Mes amis de Rouergue me pressèrent de les accompagner à Milhau et à
Rodez, m'assurant que le bon marché était si grand dans leur province,
que je serais tenté de me fixer quelque temps parmi eux. Je pourrais
trouver à Milhau un logement garni, composé de quatre pièces
ordinaires, de plain-pied, pour 12 louis par an, et vivre avec ma
famille, si je la faisais venir, dans la plus grande abondance, pour
100 louis ; il y avait des familles nobles, vivant d'un revenu de 50 et
même de 25 louis. De tels récits, considérés au point de vue de la
politique, ont leur intérêt ; ce bon marché contribue, d'un côté au
bien-être des individus ; de l'autre, à la prospérité, à la richesse, à
la puissance du royaume. Si je rencontrais beaucoup d'exemples
semblables ou d'autres directement opposés, il deviendrait nécessaire
d'y réfléchir plus longuement. —— 30 milles.
Le 30 —— En sortant de Ganges, je fus surpris de rencontrer le
système d'irrigation le plus avancé que j'aie vu en France ; je passai
ensuite près de montagnes fort escarpées, parfaitement cultivées en
terrasses. Grandes irrigations à Saint-Laurent ; paysage d'un grand
intérêt pour le fermier. Depuis Ganges jusqu'à la rude montagne que
j'ai traversée, la course a été la plus intéressante que j'aie faite en
France ; les efforts de l'industrie les plus vigoureux ; le travail le
plus animé. Il y a ici une activité qui a balayé devant elle toutes les
difficultés et revêtu les rochers de verdure. Ce serait insulter au bon
sens que d'en demander la cause : la propriété seule l'a pu faire.
Assurez à un homme la possession d'une roche nue, il en fera un jardin
; donnez-lui un jardin par bail de neuf ans, il en fera un désert.
Montadier, sur une rude montagne couverte de buis et de lavande, est un
village de mendiants, avec une auberge qui me fit presque reculer. Je
trouvai, mangeant du pain noir, des espèces de coupe-jarrets dont le
visage avait un tel air de galères, que je croyais entendre le bruit de
leur chaîne. Je les regardai aux jambes et ne pus m'empêcher d'imaginer
qu'il vaudrait mieux qu'ils ne fussent pas libres. Il y a une sorte de
physionomie si horriblement mauvaise, qu'il est impossible de s'y
tromper. J'étais seul et sans aucune arme. Jusqu'alors, il ne m'était
pas à l'idée d'emporter des pistolets ; à cette heure j'eusse été fort
aise d'en avoir. Le maître de l'auberge, qui semblait cousin-germain de
ses hôtes, me donna avec difficulté un mauvais pain, qui cependant
n'était pas noir. Ni viande, ni oeufs, ni légumes, et du vin exécrable
; pour ma mule, ni avoine, ni foin, ni paille, ni fourrage vert ; par
bonheur la miche était grosse, j'en pris un morceau et coupai le reste
en tranches pour mon ami le quadrupède espagnol, qui le mangea d'un air
reconnaissant ; l'aubergiste grognait. Descendu par une route sinueuse
excellente à Maudières, où un pont d'une arche est jeté sur le torrent.
Passé Saint-Maurice et traversé une forêt détruite, au milieu des
troncs d'arbres. Descente de trois heures sur une route superbe,
tranchée dans la montagne jusqu'à Lodève, ville sale, laide, mal
construite, avec d'étroites rues tortueuses, mais très peuplée et fort
industrieuse. Bu d'excellent vin blanc léger, à 5 sous la bouteille. ——
36 milles.
Le 31. —— Traversé la montagne par un affreux chemin et gagné Beg
de Rieux ( Bédarieux ), qui partage avec Carcassonne la fabrication des
londrins pour le commerce du Levant. —— Grands espaces incultes jusqu'à
Béziers. J'ai rencontré aujourd'hui dans un marchand français de bonne
mine, un exemple d'ignorance qui m'a surpris. Il m'avait harassé par
une foule de questions saugrenues, et me demandait, pour la troisième
ou quatrième fois, de quel pays j'étais. Je lui dis que j'étais
Chinois. —— Combien y a-t-il d'ici ? Deux cents lieues, répliquai-je.
Deux cents lieues ! diable ! c'est un grand chemin ! —— L'autre jour un
Français me demanda, après que je lui eus dit que j'étais Anglais, si
nous avions des arbres dans mon pays. —— Quelquefois, lui répondis-je.
—— Et des rivières ? —— Oh ! pas du tout. —— Ah ! ma foi, c'est bien
triste. [ Je puis renchérir là-dessus, car deux étudiants de Cambridge
avec lesquels j'allais à Londres, me demandèrent : " Est-ce que la Saxe
est en Allemagne ? Est-ce que le Saxon ( peut-être entendaient-ils
l'anglo-saxon ) y est le langage usuel ? " —— J'en pourrais citer
d'autres exemples venant de personnes des classes moyennes à Londres,
mais ces exemples ne signifient que peu de chose, et on en trouverait
partout. ( ZIMMERMANN, traduct. allem. Berlin, 1791, vol. I, p. 70.
Note. ) ]. Cette ignorance incroyable, quand on la compare aux lumières
si universellement répandues en Angleterre, doit être attribuée, comme
tout le reste, au gouvernement. —— 40 milles.
1er août. —— Quitté Béziers pour me rendre à Capestang, par la
montagne Percée. Traversé plusieurs fois le canal de Languedoc et de
grands terrains incultes avant d'arriver à Pléraville. On voit les
Pyrénées en plein sur la gauche, et leurs derniers contreforts ne sont
qu'à quelques lieues. A Carcassonne, on me mena voir une fontaine d'eau
bourbeuse et la porte des Casernes ; mais je fus plus satisfait de
quelques grandes maisons de manufacturiers, qui marquaient de la
richesse. —— 40 milles.
Le 2. —— Faujours ( Fargeaux ), couvent considérable, avec une
longue ligne de bâtiments très élevés.
Le 3. —— A Mirepoix, on bâtit un pont magnifique à sept arches
plates, chacune de 64 pieds d'ouverture, qui coûtera 1,8000,000 livres
( 78,758 l. st. ). Voilà douze ans qu'on y travaille ; il en faudra
encore bien deux pour le finir. Le temps, depuis quelques jours, a été
aussi beau que possible, mais très chaud ; aujourd'hui, la chaleur
était si désagréable, que je me suis reposé à Mirepoix depuis midi
jusqu'à trois heures ; il faisait un soleil si brûlant, qu'il m'en
coûta beaucoup de faire un demi-quart de mille pour voir le pont. Des
myriades de mouches me dévoraient, et je pouvais à peine supporter un
peu de clarté dans ma chambre. Le cheval me fatiguant, je cherchai un
véhicule quelconque pour ces grandes chaleurs, c'est ce que j'avais
fait à Carcassonne ; mais on ne put m'en procurer d'aucune sorte. En se
rappelant que Carcassonne est une des villes manufacturières les plus
considérables de France, comptant 15,000 âmes, que Mirepoix est loin
d'être sans importance, et que cependant on n'y peut trouver de voiture
d'aucune espèce, combien un Anglais doit s'estimer heureux des
facilités de tout genre, universellement répandues dans son pays, où je
ne crois pas qu'il y ait une ville de 1,500 âmes dans laquelle on ne
puisse avoir, en un moment, une chaise de poste et de bons chevaux.
Quel contraste ! Ceci confirme le fait déduit du peu de mouvement sur
les routes près de Paris. La circulation est presque nulle en France.
La chaleur était telle que je quittai Mirepoix presque malade : c'est
de beaucoup le jour le plus chaud que j'aie éprouvé. L'air paraissait
enflammé des rayons ardents qui rendaient impossible de diriger les
regards même à bien des degrés de distance de l'orbe radieux flamboyant
alors dans les cieux. Traversé un autre beau pont de trois arches ;
puis, une contrée boisée, ce qui ne m'était pas arrivé depuis
longtemps. Vignes nombreuses autour de Pamiers, qui est situé au centre
d'une belle vallée, sur le bord d'une jolie rivière. La ville elle-même
est remarquablement laide et mal bâtie ; et quelle auberge ! Adieu,
monsieur Gascit ; si le sort m'en départ encore une comme la vôtre, que
cela me soit compté en rémission de mes péchés ! —— 28 milles.
Le 4. —— Un peu après, au sortir d'Amons ( du Mas d'Azil ), on a le
spectacle extraordinaire d'une rivière sortant d'une caverne ; au
revers de la montagne, on voit l'autre caverne par où elle entre ; la
montagne est percée. Dans beaucoup de pays, il y a de ces exemples de
rivières souterraines. A St-Géronds ( St-Girons ), descendu à la
Croix-Blanche, le plus exécrable réceptacle de saleté, de vermine,
d'impudence et de vol qui ait jamais exercé la patience ou blessé les
sentiments d'un voyageur ! Là préside une sorcière décrépite, le démon
de la brutalité. Je me couchai ( je ne dis pas que j'aie dormi ) dans
une chambre au-dessus de l'écurie, dont les vapeurs étaient les moins
désagréables des parfums qu'exhalait ce hideux bouge. On ne put me
servir que deux oeufs gâtés, pour lesquels seulement je dus payer vingt
sous. L'Espagne ne m'a rien présenté qui égalât ce cloaque, dont un
porc anglais se détournerait avec horreur. Mais toutes les auberges
depuis Nîmes sont misérables, excepté celles de Lodève, de Ganges, de
Carcassonne et de Mirepoix. Saint-Géronds paraît avoir de 4 à 5,000
âmes. Pamiers en contient près du double. Quelle peut être, entre ces
centres de population et d'autres, la circulation, encouragée par de
semblables auberges ? Certains écrivains ont regardé de telles
remarques comme dictées purement par la vivacité des voyageurs ; cela
montre leur ignorance. Il y a une donnée politique dans ces petites
observations. Nous ne pouvons demander que tous les registres de France
soient ouverts pour trouver quelle est la circulation dans ce royaume ;
le politique doit donc le préjuger de choses à sa portée et parmi
celles-ci, la circulation sur les grandes routes, et la disposition des
maisons établies pour la réception des voyageurs nous disent et le
nombre et la qualité de ces voyageurs. J'entends les gens du pays, que
les affaires ou les plaisirs appellent hors de chez eux ; car, s'ils ne
sont pas assez nombreux pour entretenir de bonnes auberges, ce ne
seront certes pas ceux qui viennent de loin qui le feront : on le voit
par la détestable hospitalité offerte même sur le grand chemin de
Londres à Rome. Au contraire, allez en Angleterre, dans des villes de
1,500, 2,000 ou 3,000 habitants, tout à fait en dehors de la
circulation comme moyen de ressource, et n'ayant à attendre presque
aucun voyageur, vous y trouverez cependant des auberges bien tenues par
du monde propre et convenable, de bons meubles, une civilité cordiale ;
si vos sens ne sont pas flattés, au moins ne seront-ils blessés par
rien ; et, si vous demandez une chaise de poste et un couple de bons
chevaux, ce qui ne coûte pas moins de 80 liv. st., vous l'aurez à votre
disposition pour vous mener où bon vous semblera, malgré la lourde taxe
qui les grève. N'y a-t-il pas des conclusions politiques à tirer de ce
contraste ? Cela prouve qu'il y a assez de communications entre les
villes anglaises pour soutenir de telles maisons. Les clubs des
habitants, les visites de leurs amis et de leurs parents, les parties
de plaisir, les marchés, les rapports avec la capitale et les autres
centres, forment les bonnes auberges ; et quand elles n'existent pas
dans un pays, c'est qu'il n'a pas le même mouvement, ou que ce
mouvement entraîne moins de richesse, moins de consommation, moins de
bien-être. Dans cette tournée en Languedoc, j'ai traversé un nombre
incroyable de magnifiques ponts et de superbes chaussées. Cela ne
prouve que l'absurdité et l'oppression du gouvernement. Des ponts de 70
à 80,000 l. s., et d'immenses chaussées pour réunir des villes sans
auberges autres que celles décrites ci-dessus, paraît une grande
erreur. Cela n'est pas à l'usage seul des habitants, le quart seul leur
suffirait ; c'est donc un faste que l'on déploie aux yeux des
voyageurs. Mais quel voyageur, au milieu de la saleté d'un cabaret,
blessé par tous les sens, ne condamnera une aussi vaine folie, et ne
souhaitera moins d'apparente splendeur et plus de bien-être réel. —— 30
milles.
Le 5. —— Jusqu'à Saint-Martory, suite d'enclos bien cultivés. ——
Depuis plus de cent milles, les femmes vont sans souliers, même dans
les villes ; à la campagne, beaucoup d'hommes font de même.
La chaleur, hier et aujourd'hui, est aussi intense qu'auparavant ;
il est hors de propos de chercher à voir clair dans les appartements ;
tout doit être clos, ou il n'y en a pas d'assez frais ; en passant
d'une chambre éclairée dans une autre, noire, quoique toutes deux au
nord, on éprouve une fraîcheur bien différente ; mais aller de là sur
une terrasse couverte, c'est comme si on entrait dans un four. On m'a
conseillé, aujourd'hui, de ne pas bouger avant quatre heures. De dix
heures du matin à cinq heures de l'après-midi, la chaleur rend tout
exercice pénible, et les mouches sont une vraie plaie d'Egypte. Plutôt
le froid et les brouillards de l'Angleterre qu'une telle chaleur, si
elle devait durer ! Les gens du pays me disent que cette intensité a
atteint son terme ordinaire, quatre ou cinq jours, et que même, dans
les mois les plus brûlants, il fait beaucoup plus frais qu'à présent.
Pendant deux cent cinquante milles, je n'ai rencontré que deux
cabriolets et trois misérables choses semblables à notre vieille chaise
de poste anglaise à un cheval ; pas un gentilhomme ; beaucoup de
négociants, comme ils s'appellent, avec deux ou trois porte-manteaux en
croupe : rareté de voyageurs surprenante ! —— 28 milles.
Le 6. —— Rejoint mes amis à Bagnères-de-Luchon, très aise de me
reposer un peu au sein de ces fraîches montagnes, après une si brûlante
tournée.
Le 10. —— Notre société n'étant pas encore prête à retourner à
Paris, je résolus d'employer les dix ou douze jours qui restaient à
visiter Bagnères-de-Bigorre et Bayonne, et de revenir rejoindre mes
compagnons à Auch sur le chemin de Bordeaux. Cela conclu, je montai ma
jument anglaise et pris un dernier congé de Bagnères-de-Luchon. —— 28
milles.
Le 11. —— Paré près d'un couvent de Bernardins, dont le revenu est
de 30,000 livres ; il est situé, dans un vallon qu'arrose un charmant
ruisseau aux eaux cristallines ; des hauteurs, boisées de chênes,
l'abritent en arrière. —— Arrivé à Bagnères, qui contient peu de choses
remarquables, mais que l'on fréquente beaucoup à cause de ses eaux.
Visité la vallée de Campan, dont j'avais entendu faire de grands
récits, et qui a cependant surpassé mon attente. Elle diffère
entièrement de celles que j'ai vues dans les Pyrénées ou en Catalogne.
Les traits en sont autrement disposés. En général, les pentes cultivées
des montagnes sont divisées en enclos ; ici, elles restent ouvertes. La
vallée elle-même est une nappe unie de cultures et de prairies
arrosées, parsemée de nombreux villages et de maisons isolées. Les
montagnes de l'est sont sauvages, escarpées, rocheuses, et ne
nourrissent que des moutons et des chèvres. Elles forment le trait le
plus saillant de ce tableau par leur contraste frappant avec celles de
l'ouest qui déploient une admirable succession de moissons et de
verdure, sans haies ni fossés, coupée seulement par les lignes de
division des propriétés et les canaux, amenant aux basses région, les
eaux des sommets ; leurs pentes offrent l'aspect de la plus riche et la
plus luxuriante végétation. Çà et là s'éparpillent quelques bouquets de
bois que le hasard a groupés avec un merveilleux bonheur pour jeter de
la variété. La saison, en mélangeant l'or des blés mûrs avec le vert
des prairies, colorait vivement ce paysage, qui est en somme, pour les
formes et les teintes, le plus exquis dont nos yeux se soient récréés.
—— Pris le chemin de Lourdes ; on y tient garnison dans un château bâti
sur le roc, rien que pour garder les prisonniers d'Etat envoyés ici par
lettres de cachet. On en connaît sept ou huit qui y sont ; il y en a eu
jusqu'à trente à la fois, arrachés par la main impitoyable d'une
jalouse tyrannie, du sein des douceurs de la famille, enlevés à leurs
femmes, à leurs enfants, à leurs amis, et condamnés pour des crimes
ignorés d'eux, peut-être pour leurs vertus, à languir dans ce séjour de
douleur et à y mourir de désespoir ! O liberté ! liberté ! Et ce
gouvernement est encore, après le nôtre, le plus doux de ceux d'Europe.
Les décrets de la Providence semblent avoir permis à la race humaine
d'exister, sous condition de servir de proie aux tyrans, comme elle a
fait les pigeons pour les vautours. —— 35 milles.
Le 12. —— Pau est une ville considérable, ayant un Parlement et une
manufacture de toile, mais elle est plus célèbre comme lieu de
naissance d'Henri IV. J'ai vu le château, et on m'a montré, comme à
tous les voyageurs, la chambre où Henri IV vint au monde et l'écaille
de tortue qui lui servit de berceau. Influence des talents sur la
postérité ! Voici une grande ville, mais je doute que rien y amenât
l'étranger s'il n'y avait pas ce souvenir favori.
En prenant la route de Moneng ( Moneins ), je suis tombé sur une
scène si nouvelle pour moi en France, que j'en pouvais à peine croire
mes yeux. Une longue suite de chaumières bien bâties, bien closes et
confortables, construites en pierres et couvertes en tuiles, ayant
chacune son petit jardin entouré d'une baie d'épines nettement taillée,
ombragé de pêchers et d'autres arbres à fruits, de beaux chênes épars
dans les clôtures, et çà et là de jeunes arbres traités avec ce soin,
cette attention inquiète du propriétaire, que rien ne pourrait
remplacer. De chaque maison dépend une ferme, parfaitement enclose ; le
gazon des tournières dans les champs de blé est fauché ras, et ces
champs communiquent ensemble par des barrières ouvertes dans les haies.
Les hommes portent des bonnets rouges comme les montagnards d'Ecosse.
Quelques parties de l'Angleterre ( là où il reste encore de petits
Yeomen ) se rapprochent de ce pays de Béarn, mais nous en avons bien
peu d'égales à ce que je viens de voir dans ma course de douze milles
de Pau à Moneng. Il est tout entre les mains de petits propriétaires
sans que les fermes se morcèlent assez pour rendre la population
misérable et vicieuse. Partout on respire un air de propreté, de
bien-être et d'aisance qui se retrouve dans les maisons, dans les
étables fraîchement construites. dans les petits jardins, dans les
clôtures, dans la cour qui précède les maisons, jusque dans les mues de
volailles et les toits à porcs. Peu importe au paysan que son porc soit
mal abrité, si son propre bonheur tient à un fil, à un bail de neuf
ans. Nous sommes en Béarn, à quelques milles du berceau d'Henri IV.
Serait-ce de ce bon prince qu'ils tiennent tant de bonheur ? Le génie
bienveillant de cet excellent monarque semble régner encore sur le pays
: chaque paysan y a la poule au pot. —— 34 milles.
Le 13. —— L'agréable tableau d'hier se déroule encore devant nos
yeux : beaucoup de petites propriétés, toutes les apparences du bonheur
champêtre. Navarreins est une petite ville murée et fortifiée, ayant
trois rues principales, qui se coupent à angle droit, et une petite
place. Des remparts on domine une belle campagne. La fabrication de la
toile est très répandue. Jusqu'à Saint-Palais, le pays est le plus
souvent enclos, et, en général, par des haies admirablement venues et
soigneusement coupées. —— 25 milles.
Le 14. —— Pris un guide de Saint-Palais pour me conduire à quatre
lieues de là, à Auspan ( Hasparren ). Jour de foire, la place est
remplie de fermiers ; j'ai vu la soupe qu'on leur préparait : c'était
une montagne de tranches d'un pain de couleur peu ragoûtante, une
grande masse de choux, de la graisse et de l'eau, et pour quelques
vingtaines de personnes, à peu près autant de viande qu'en eussent
mangé six fermiers anglais, en grognant contre leur hôte pour sa
parcimonie. —— 26 milles.
Le 15. —— Bayonne est de beaucoup la plus jolie ville que j'aie vue
en France : non seulement les maisons sont en pierre et bien bâties,
mais les rues sont larges, et il y a beaucoup de vides qui, sans former
de places régulières, sont d'un bon effet. La rivière est large,
beaucoup de maisons lui font face, ce qui, du pont, forme une belle
perspective. La promenade est charmante ; les allées d'arbres, dont les
têtes se croisent en berceau, donnent un ombrage délicieux dans ce
climat brûlant. Le soir elle était remplie de personnes de bonne mine ;
les femmes de ce pays sont les plus belles que j'aie vues en France.
Sur mon chemin, depuis Pau, j'ai rencontré, ce qui est bien rare dans
ce royaume, des paysannes jolies et proprement mises ; dans la plupart
des provinces, un travail dur leur gâte la taille et le teint. La fleur
de la santé sur les joues d'une fille de campagne convenablement
habillée n'est pas la moindre beauté d'un paysage. Loué une chaloupe
pour voir l'endiguement à l'embouchure. L'eau en se répandant
détériorait le port ; le gouvernement, pour la retenir, fait élever un
mur d'un mille de long sur la rive N., et au S. un autre de moitié
cette longueur. Il est large de dix à vingt pieds, et haut d'environ
douze ou quinze pieds. Vers le goulet il a vingt pieds d'épaisseur, et
les pierres sont reliées ensemble par des crampons de fer. On enfonce
actuellement des pilotis en pin de seize pieds de longueur pour les
fondations. C'est, en somme, un travail qui exigera de grandes
dépenses, mais d'une grande magnificence et d'une grande utilité.
Le 16. —— Dax n'est pas précisément sur la route d'Auch ; mais
j'étais résolu à voir le fameux désert appelé les Landes de Bordeaux,
sur lequel j'avais tant lu de choses, et dont on m'avait tant parlé. On
m'assura qu'en suivant cette route j'en traverserais au moins douze
lieues. Il s'étend presque jusqu'aux portes de Bayonne, mais quelques
endroits cultivés s'y montrent pendant une ou deux lieues. Ces landes
forment une zone sableuse, couverte de pins que l'on exploite
régulièrement pour la résine. Les historiens rapportent que, lors de
leur expulsion d'Espagne, les Morisques demandèrent à la cour de France
l'autorisation de coloniser et de défricher ces landes, ce que la cour
leur refusa, au mécontentement général. Puisqu'il paraissait impossible
aux Français de s'y fixer, ne valait-il pas mieux les abandonner aux
Maures qu'à la solitude ? —— A Dax, il y a au centre de la ville une
source chaude fort remarquable. Elle sourd en abondance du fond d'un
large bassin revêtu de maçonnerie : elle est bouillante, n'a aucune
saveur, on la dit dépourvue de toute espèce de minéral. On ne l'emploie
qu'à laver le linge. En toutes saisons elle reste toujours la même et
pour la quantité et pour le degré de chaleur. —— 27 milles.
Le 17. —— Traversé une région blanche comme la neige et dont le
terrain est tellement désagrégé, que le vent l'emporte ; il y a
cependant, grâce à un sous-sol de terre forte et blanche comme la
marne, des chênes de deux pieds de diamètre. Passé trois rivières très
propres à l'irrigation et dont on ne tire aucun parti.
Le duc de Bouillon a de vastes domaines dans ce pays. En quelque
temps et en quelque lieu que ce soit, si vous voyez des terres
abandonnées, bien qu'elles soient susceptibles d'améliorations, il
suffit, dites qu'elles appartiennent à un grand seigneur. —— 29 milles.
Le 18. —— Comme les prix sont, dans mon opinion, généralement assez
élevés en France, la sincérité veut que je donne, quand je les
rencontre, des exemples du contraire. A la Croix-d'Or, à Aire, on me
servit de la soupe, des anguilles, du pain blanc, avec des petits pois,
un pigeon, un poulet et des côtelettes de veau, plus un dessert composé
de biscuits, de pêches, de pêches-abricots et de prunes, un verre de
liqueur et une bouteille de bon vin, le tout pour quarante sous ( vingt
p. ) : je payai pour ma jument l'avoine 20 sous, et le foin dix sous. A
Saint-Sever, le jour d'avant, j'avais eu un semblable souper. Tout à
Aire était bon et propre, et chose extraordinaire, j'avais un salon
pour moi seul, et la fille qui me servait était fort convenable et mise
avec soin. Il avait plu si fort deux heures avant mon arrivée, que mon
surtout de soie était traversé ; ma vieille hôtesse ne s'en pressa pas
davantage de me faire du feu. Pour souper j'eus le souvenir de mon
dîner. —— 35 milles.
Le 19. —— Beek ( Vic ) semble une florissante petite ville à en
juger par les maisons qui s'y construisent. La Clef-d'Or est une
nouvelle auberge, grande et bien tenue.
Une observation générale que je puis faire sur les deux cent
soixante-dix milles qui séparent Bagnères-de-Luchon d'Auch, c'est que
tout, à quelques exceptions près, est enclos, et que les fermes sont
dispersées ça et là, au lieu d'être groupées en villes comme dans
beaucoup d'autres provinces françaises. Je n'ai presque pas rencontré
de châteaux modernes ; en général, ils sont d'une rareté surprenante.
Je n'ai pas vu non plus de voiture de maître, pas un cavalier qui
semblât un gentilhomme en train de faire des visites à ses voisins. En
somme, pas de noblesse. A Auch, mes amis se trouvaient au rendez-vous,
prêts à partir pour Paris. La ville n'a presque ni industrie, ni
commerce ; elle ne se nourrit que des revenus de la campagne. Il y a
beaucoup de nobles dans la province, mais trop pauvres pour vivre ici :
si pauvres en vérité, que quelques-uns d'entre eux labourent leurs
champs eux-mêmes ; il pourrait bien se faire qu'ils soient pour la
société des membres plus estimables que les sots et les fripons qui les
tournent en ridicule. —— 31 milles.
Le 20. —— Fleuran ( Fleurance ) ; on y trouve de belles maisons.
Contrée populeuse jusqu'à La Tour ( Lectoure ), évêché dont nous avons
laissé le titulaire à Bagnères-de-Luchon. Situation pittoresque à
l'extrémité d'une rangée de collines. —— 20 milles.
Le 22, —— Par Leyrac, à travers une campagne très belle, nous
arrivons à la Garonne, qu'un bac nous fait traverser. La rivière a un
quart de mille de large et paraît animée par le commerce. Un grand
chaland passait chargé de cages à volaille. La consommation de la
grande ville de Bordeaux se fait sentir aussi loin que la rivière est
navigable. Cette riche vallée se continue parfaitement cultivée jusqu'à
Agen ; mais elle n'a plus la beauté des environs de La Tour.
Si de nouvelles constructions sont un indice sûr de l'état
florissant d'une ville, Agen prospère. L'évêque s'est bâti un superbe
palais dont le centre est de bon goût ; le raccordement avec les ailes
est moins heureux. —— 23 milles.
Le 23. —— La route d'Aiguillon suit une vallée riche et de bonne
culture ; beaucoup de chanvre, toutes les paysannes y sont employées.
Beaucoup de fermes propres et bien bâties sur de petites propriétés ;
tout le pays est très peuplé. Vu le château du duc d'Aiguillon, dont la
situation dans la ville n'est pas selon nos idées rurales, mais en
France une ville est l'accessoire obligé d'un château ; il en était
ainsi autrefois dans la plus grande partie de l'Europe ; il semblait
résulter du pacte féodal que le grand seigneur garderait ses esclaves
le plus possible à sa portée, comme on bâtit ses écuries près de la
maison. Cet édifice, qui est considérable, a été bâti par le duc actuel
; il le commença, il y a une vingtaine d'années, lorsqu'il resta exilé
ici pendant huit ans. Grâce à ce bannissement, l'édifice s'éleva
majestueusement ; le corps de bâtiment fut fait, et les ailes détachées
presque achevées. Mais à peine eut-on révoqué la sentence que le duc
courut à Paris, d'où il n'est pas revenu depuis ; en conséquence, tout
est arrêté. C'est ainsi que l'exil seul force la noblesse de France à
ce que les Anglais font par plaisir : résider sur leurs domaines et les
embellir. Une grande magnificence, c'est la construction d'un théâtre
élégant et spacieux, qui remplit une des ailes. L'orchestre contient
vingt-quatre musiciens payés et défrayés de tout par le duc, quand il
est ici. Ce luxe agréable et de bon goût, à portée des grandes
fortunes, est général en Europe, l'Angleterre exceptée ; les grands
propriétaires y préfèrent des chevaux et des chiens à tous les plaisirs
qu'on peut retirer du théâtre. Tonnance ( Tonneins. ) —— 25 milles.
Le 24. —— Quantité de belles maisons de plaisance, nouvellement
bâties, bien construites et accompagnées de jardins, de plantations,
etc., etc. ; autant d'effets de la richesse de Bordeaux. Le peuple
d'ici, comme le Français en général, mange peu de viande ; à Leyrac, on
ne tue que cinq boeufs par an; dans une ville anglaise de même
importance, il en faudrait deux ou trois par semaine. La vue est
superbe du côté de Bordeaux pendant plusieurs lieues ; on découvre la
rivière en cinq ou six endroits. Gagné Langon et bu de son excellent
vin blanc. —— 32 milles.
Le 25. —— Traversé Barsac, fameux aussi par ses vins. On laboure
maintenant avec les boeufs entre les rangées de ceps, opération qui
suggéra à Jethro Tull l'idée de sarcler les blés avec la houe à cheval.
Population dense et nombreuses villas pendant tout le chemin. A Castres
la campagne devient plate et sans intérêt. Arrivé à Bordeaux, à travers
un village continuel. —— 30 milles.
Le 26 —— Malgré tout ce que j'avais lu et entendu sur le commerce,
la richesse et la magnificence de cette ville, mon attente fut
grandement surpassée. Paris n'y répondit en rien, car on ne saurait le
comparer à Londres ; mais il ne faut pas mettre Liverpool en parallèle
avec Bordeaux. La chose principale, que l'on m'avait le plus vantée,
est ce qui m'a frappé le moins : je veux dire le quai, remarquable
seulement par sa longueur et l'activité dont il est le théâtre, choses
que l'étranger n'apprécie guère, si la beauté y fait faute. Les maisons
qui le bordent sont régulières, sans grandeur ni élégance. C'est une
berge boueuse, glissante, sans pavés par intervalles, embarrassée de
tas de boue et de pierres ; on y amarre les alléges servant à charger
et décharger les navires, qui ne peuvent s'approcher de ce qui devrait
être un quai. On y trouve toute la saleté et les ennuis du commerce
sans l'ordre, l'arrangement, la grandeur d'un beau port. Barcelone est
unique à cet égard. En m'avançant jusqu'à blâmer les bâtiments qui
bordent la rivière, il ne faut pas supposer que ce soit le tout ; la
demi-lune placée sur la même ligne est bien mieux. La place royale,
avec une statue de Louis XV au centre, est très belle ; les maisons qui
l'encadrent ont de la régularité et un grand air. Mais le quartier du
Chapeau-Rouge est réellement magnifique, composé de beaux hôtels
construits, comme le reste de la ville, en pierre de taille blanche. Il
confine au Château-Trompette, qui occupe près d'un demi-mille du
rivage. Ce fort a été acheté au roi par une compagnie de spéculateurs,
qui l'abattent dans l'intention d'y tracer une place et plusieurs rues
avec dix-huit cents maisons. J'ai vu les plans, et si on les exécute,
ce sera le plus beau développement qu'ait reçu aucune ville en Europe.
La peur que le roi ne revienne sur son marché a fait suspendre ce grand
travail.
Le théâtre, bâti il y a environ dix ou douze ans, est de beaucoup
le plus magnifique de France. Je n'ai rien vu qui en approche. Cet
édifice est isolé et couvre un espace de trois cent six pieds sur cent
soixante-cinq ; un portique de douze colonnes corinthiennes occupe la
façade principale tout entière. De ce portique on se rend, par un
superbe vestibule, non seulement aux différentes parties du théâtre,
mais encore à une salle de concert ovale, fort élégante, et à des
salons de promenade et de rafraîchissement. Le théâtre lui-même est de
grande dimension et forme uni segment d'ellipse. La troupe pour la
comédie, la tragédie, l'opéra, le ballet, l'orchestre, etc., donne une
idée de la richesse et du luxe de cette ville. On m'a assuré qu'il a
été payé de 30 à 50 louis par soirée à une actrice favorite de Paris.
Larrive, le premier tragédien de la capitale, est maintenant ici à
raison de 500 livres ( 21 l. st 12 sch. 6 p. ) par soirée, plus deux
bénéfices. Dauberval, le danseur, et sa femme ( mademoiselle Théodore,
de Londres ) sont engagés comme maître de ballet et première danseuse,
aux appointements de 28,000 livres ( 1,225 l. st. ) ; on joue tous les
jours, sans excepter le dimanche, comme partout en France. La vie des
négociants ici est très somptueuse. Leurs maisons d'habitation et leurs
magasins sont sur un grand pied. Grands dîners, souvent servis en
vaisselle plate ; le pis est un gros jeu, et la chronique scandaleuse
parle de commerçants comme entretenant ces dames du chant et de la
danse, à un taux fort dangereux pour leur crédit. Ce théâtre, qui fait
tant d'honneur au goût de Bordeaux pour les plaisirs, fut élevé à ses
frais, moyennant 270,000 livres.
Le nouveau moulin à farine et qui marche par les marées, qu'une
compagnie vient de construire, mérite d'être visité. Un grand canal
creusé sous le bâtiment et revêtu de murs en pierres de taille, de
quatre pieds d'épaisseur, reçoit la marée montante et la jette sur les
roues ; de là d'autres canaux également soignés la mènent à un
réservoir d'où, en s'écoulant aux reflux, elle produit encore du
mouvement. Trois de ces canaux passent sous le bâtiment, qui contient
vingt-quatre paires de meules. Ces travaux sont admirablement exécutés
pour la solidité et la durée. On estime la dépense à huit millions de
livres ( 350,000 l. st ) ; je ne saurais croire que l'on aventurât
ainsi une pareille somme. De combien une à machine à vapeur, pour faire
le même ouvrage, eût été plus économique, c'est ce que je ne
rechercherai pas ; mais je craindrais que les moulins ordinaires de la
Garonne, qui n'exigent pas de si énormes dépenses pour marcher,
n'arrivent, par le cours habituel des choses, à ruiner la compagnie.
Les constructions s'élevant dans tous les quartiers de la ville
indiquent sa prospérité à ne pouvoir s'y méprendre. Dans les faubourgs
on fait de nouvelles rues, d'autres sont déjà tracées et en partie
bâties. Elles se composent en général de petites ou de médiocres
habitations, pour les commerçants de classe inférieure. Toutes sont en
pierre blanche, et, une fois finies, ajoutent beaucoup à la beauté de
la ville. Je me suis enquis de la date de ces nouvelles rues : elles ne
remontent pas à plus de quatre ou cinq ans, c'est-à-dire à la paix ; et
de la couleur de la pierre des constructions immédiatement antérieures,
on voit que cette activité avait cessé pendant la guerre. Depuis la
paix elle est plus grande que jamais. Quelle satire du gouvernement des
deux royaumes, de permettre que dans l'un les préjugés des
manufacturiers et des marchands, dans l'autre la politique double d'une
cour ambitieuse, précipitent les deux nations dans des guerres
éternelles qui arrêtent tous les travaux utiles et répandent la
désolation la où les efforts privés tendaient à appeler le bonheur. Les
loyers qui s'élèvent tous les jours, comme ils l'ont fait beaucoup
depuis la paix, malgré les constructions en train de se faire ou
achevées, se joignent à la hausse des denrées ; on se plaint qu'en dix
ans la vie a augmenté de 30 %. Il n'y a pas de preuve plus frappante de
progrès en prospérité.
Le traité de commerce avec l'Angleterre était un sujet trop
intéressant pour ne pas attirer notre attention ; nous posâmes les
questions nécessaires. On le regarde ici d'une bien autre façon qu'à
Abbeville et à Rouen : pour les Bordelais, c'est une sage mesure
également profitable aux deux pays. Nous n'insisterons pas ici sur le
commerce de cette ville.
On alla deux fois voir Larrive remplir ses deux rôles principaux du
prince Noir, dans Pierre le Cruel, de M. du Belloy, et de Philoctète ;
il me donna une très haute idée du Théâtre-Français. Excellents hôtels,
entre autres l'hôtel d'Angleterre et celui du Prince des Asturies ;
nous trouvâmes à ce dernier tout ce que l'on peut souhaiter, mais avec
des contrastes que l'on ne saurait trop condamner : ainsi nous avions
un appartement très élégant, on nous servait en vaisselle plate ; mais
les lieux d'aisance étaient le même temple d'abomination que l'on eut
trouvé dans les boues d'un village.
Le 28. —— Quitté Bordeaux ; traversé la rivière sur un bac qui
emploie vingt-neuf hommes et quinze bateaux ; on l'afferme 18,000 l.
par an ( 787 l. st. ). La Garonne offre un beau coup d'oeil, elle est
deux fois aussi large que la Tamise à Londres ; le nombre de grands
vaisseaux qui y sont ancrés en fait, je suppose, le plus riche tableau
maritime dont la France puisse se vanter. Nous gagnons la Dordogne,
fort belle rivière encore, quoique très inférieure à la Garonne ; nous
la passons sur un bac affermé 6.000 liv. Gagné Cavignac. —— 20 milles.
Le 29. —— Barbezieux, au milieu d'une belle campagne variée
d'aspect et boisée ; le marquisat, ainsi que le château, appartient au
duc de Larochefoucauld, que nous y avons rencontré ; il le tient du
fameux Louvois, le ministre de Louis XIV. Dans les trente-sept milles
compris entre la Garonne, la Dordogne et la Charente, par conséquent
ait milieu des marchés les plus importants de la France, il est
incroyable que l'on rencontre autant de terres incultes ; c'est ce qui
m'a frappé le plus dans cette excursion. Beaucoup de ces terrains
appartenaient au prince de Soubise, qui n'en voulait rien céder. Il en
est de même chaque fois que vous tombez sur un grand seigneur ; eût-il
des millions de revenus, vous êtes sûr de trouver sa propriété déserte.
Celles du prince et celles du duc de Bouillon sont des plus grandes de
France, et tous les signes que j'ai aperçus de leur grandeur sont des
bruyères, des landes, des déserts, des fougeraies. Visitez leur
résidence où qu'elle soit, et vous les verrez probablement au milieu
des forêts très peuplées de cerfs, de sangliers et de loups. Ah ! si
pour un jour j'étais le législateur de la France, comme je ferais
sauter les grands seigneurs ! [Je puis assurer le lecteur que tels
étaient alors mes sentiments. ] Soupé avec le duc ; l'assemblée
provinciale de Saintonge devant se réunir bientôt, il reste pour la
présider.
Le 30. —— Pays crayeux, bien boisé, sans clôtures ; les approches
d'Angoulême sont charmantes, la Charente embellit ces campagnes qu'elle
arrose ; elle est navigable ici. —— 25 milles.
Le 31. —— Passé Angoulême, on ne voit guère que des vignes ; puis
vient une forêt, propriété de la duchesse d'Anville, mère du duc de
Larochefoucauld ; à Verteuil, un château appartenant à cette même dame,
bâti en 1459, et où nous trouvâmes tout ce qu'un voyageur peut désirer
de l'hospitalité la plus large. L'empereur Charles-Quint y fut reçu par
Anne de Polignac, veuve de François II, comte de Larochefoucauld, et ce
prince déclara tout haut « n'avoir jamais été en maison qui sentît
mieux sa grande vertu, honnêteté et seigneurie que celle-là. » Il est
parfaitement tenu, complètement réparé, meublé entièrement et en bon
ordre, ce qui mérite d'être loué, quand on songe que la famille passe
rarement ici plus de quelques jours chaque année possédant d'autres
châteaux, et bien plus considérables, en différentes provinces du
royaume. Si ces égards, pour les intérêts de ceux qui suivront, étaient
plus communs en France, nous n'aurions pas le triste spectacle de tant
de manoirs ruinés. Dans la galerie se trouve une suite de portraits
depuis le dixième siècle ; on voit, par l'un deux, que ce fut une
demoiselle de Larochefoucauld qui acquit ce domaine en 1470. Le parc,
la forêt et la Charente forment un délicieux ensemble [ Les derniers
événements qui sont arrivés me rendaient désireux de retrancher ce
passage et d'autres semblables ; mais il est plus loyal envers tous de
les laisser tels quels. —— Édit. de 1792 ] cette rivière abonde de
carpes, de tanches et de perches ; il est aisé en tout temps d'y pêcher
de 50 à 100 couples de poissons pesant de trois à dix livres chacune ;
on nous servit à souper une couple de carpe, les meilleures, sans
exception, que j'aie jamais goûtées. Si je plantais ma tente en France,
ce serait sur les bords d'une rivière donnant de semblables poissons.
Rien ne vous agace davantage à la campagne que d'avoir en vue soit lac,
soit rivière, soit la mer, et de se passer de poisson à dîner, comme
c'est souvent le cas en Angleterre. —— 27 milles.
1er septembre. - Caudec ( Condac ), Ruffec, Maisons-Blanches et
Chaunay. Dans le premier de ces endroits, un très beau moulin à farine
construit par le feu comte de Broglie, frère du maréchal de ce nom, un
des officiers les plus capables et les plus actifs de l'armée
française. Ses entreprises, comme particulier, portent toutes
l'empreinte d'une sollicitude nationale : ce moulin, une forge et un
projet de navigation ont prouvé qu'il était disposé à tous les efforts
nécessaires au bien du pays, selon les idées en vogue, c'est-à-dire en
toutes choses, excepté dans la seule qui eût été efficace,
l'agriculture pratique. Le jour s'est passé, à quelques exceptions
près, dans un pays pauvre, triste et désagréable. —— 35 milles.
Le 2. Le Poitou selon ce que j'en vois, est une vilaine et pauvre
province, pour laquelle on n'a rien fait. Elle semble manquer de
communications, de débouchés, de mouvement de toutes sortes, et elle ne
produit pas en moyenne la moitié de ce qu'elle devrait produire. Le
Bas-Poitou est bien meilleur et plus riche.
Arrivé à Poitiers, une des villes les plus mal construites que
j'aie vues en France ; très vaste, irrégulière, ne contenant presque
rien de remarquable, sauf la cathédrale ; elle est bien bâtie et fort
bien tenue. La plus belle chose de la ville, sans contredit, c'est la
promenade, la plus grande que j'aie vue ; elle occupe un terrain
considérable, a des allées sablées et tenues très soigneusement. —— 12
milles.
Le 3. —— Jusqu'à Châtellerault, le pays est blanchâtre, crayeux,
ouvert et peu peuplé, quoiqu'il n'y manque pas de maisons de plaisance.
La ville a l'animation, grâce à sa rivière qui se jette dans la Loire.
La fabrique de coutellerie est considérable : à peine étions-nous
arrivés, que notre appartement fut rempli de femmes et de filles de
manufacturiers, ayant chacune sa boîte de ciseaux, de couteaux, de
joujoux, etc. ; et elles pressaient de leur acheter avec une
sollicitude si polie, que quand même rien ne vous eût été nécessaire,
on ne pouvait laisser tant d'instances infructueuses. Il faut remarquer
ici que, quoique les produits soient à bon marché, le travail est à
peine divisé : des ouvriers, sans aucun rapport entre eux. font tout
pour leur propre compte, sans autre aide que celui de leur famille. ——
25 milles.
Le 4. —— Campagne plus riante, parsemée de châteaux jusqu'aux
Ormes, où on s'arrêta pour visiter la résidence que s'y est construite
feu le comte de Voyer-d'Argenson. C'est un bel édifice en pierre,
flanqué de deux ailes considérables pour les communs et la réception
des étrangers : on entre par un vestibule très convenable, au bout
duquel se trouve le grand salon, pièce circulaire en marbre extrêmement
élégante et parfaitement meublée ; dans le petit salon, des peintures
représentent les quatre victoires remportées par les Français dans la
guerre de 1744 ; on voit ici, dans chaque appartement, une forte
tendance à imiter les modes et le mobilier anglais. Cette retraite
charmante appartient maintenant au comte d'Argenson, Le dernier comte,
celui qui l'a fait élever, avait formé avec le duc de Grafton actuel le
projet d'une partie très agréable. Le duc devait venir, avec ses
chevaux et sa meute, passer ici quelques mois en compagnie de certains
de ses amis. L'idée en était venue d'une proposition de chasser les
loups de France avec les limiers anglais pour le renard. Rien n'était
mieux combiné, car il y a place aux Ormes pour une nombreuse société ;
mais la mort du comte mit tout à néant. C'est une sorte d'échange entre
la noblesse des deux royaumes, que je m'étonne de ne pas voir pratiquer
quelquefois ; cela varierait très agréablement la monotonie de leur vie
et produirait quelques-uns des avantages des voyages de la façon la
plus convenable. —— 23 milles.
Le 5. —— Pays plat, ennuyeux, mais la plus belle route que j'aie
vue en France ; il est impossible qu'il y en ait qui la surpasse, du
moment qu'il ne s'agit pas, comme, en Languedoc, de faire des prodiges,
mais tout simplement d'employer avec art d'admirables matériaux. Il y a
partout des châteaux dans cette partie de la Touraine, mais les fermes
et les chaumières sont clair-semées, jusqu'à ce que l'on vienne en vue
de la Loire, dont les rives semblent ne former qu'un seul village. Le
Val peut avoir trois milles de largeur ; c'est une suite de prairies
que le soleil a roussies.
L'entrée de Tours, par une avenue nouvelle, bordée de grandes
maisons de taille blanche, aux façades régulières, est vraiment
magnifique. Cette superbe rue, large et bordée de trottoirs des deux
côtés, coupe la ville en ligne droite, se dirigeant vers le nouveau
pont, de quinze arches plates, ayant chacune 75 pieds d'ouverture.
C'est un noble effort pour l'embellissement d'une ville de province. Il
reste encore à bâtir quelques maisons dont les façades seules sont
achevées. Des révérends pères, satisfaits de leur ancien logis, ne
veulent rien dépenser pour l'exécution du plan des architectes de Tours
; on les devrait bien dénicher, s'ils s'obstinent dans leur refus, car
rien de plus ridicule que ces façades sans maisons. De la tour de la
cathédrale on a une vue fort étendue ; mais pour un fleuve aussi
considérable que la Loire, et que l'on vante comme le plus beau
d'Europe, sa beauté est bien compromise par une si grande largeur
d'écueils et de bancs de sable. Il y a dans la chapelle du vieux palais
de Louis XI, le Plessis-lès-Tours, trois tableaux méritant l'attention
des voyageurs : une Sainte Famille, une Sainte Catherine et une
Hérodiade ; ils me semblent du plus beau siècle de l'art italien. La
promenade est belle, longue et admirablement ombragée par quatre
rangées d'ormes majestueux et élancés, qui n'ont point d'égaux pour
abriter contre un soleil brûlant ; il y en a une autre courant
parallèlement sur le vieux rempart qui domine les jardins adjacents.
Mais ces promenades, si longtemps l'orgueil des habitants, sont
devenues des objets de pitié : le corps de ville a mis les arbres en
vente , et l'on assure qu'ils seront abattus l'hiver prochain. On ne
s'étonnerait pas qu'une corporation anglaise sacrifiât la promenade des
dames pour une plus grande abondance de tortue, de venaison et de
madère ; mais que les Français montrent aussi peu de galanterie, c'est
inexcusable.
Le 9. —— Des petits accès ressentis par le comte de Larochefoucault
à son arrivée ici, et qui nous avaient empêchés de continuer notre
route, se sont tournés le second jour en fièvre déclarée. On appela le
meilleur médecin de la ville, et sa méthode me plut beaucoup, car il
eut peu de recours aux médicaments, beaucoup d'attention à ce que la
pièce fût fraîche et bien aérée, et sembla s'en remettre presque
entièrement à la nature de se débarrasser de ce qui la gênait. Qui
est-ce donc qui dit que la différence est grande entre un mauvais et un
bon médecin, mais qu'il y en a bien peu entre un bon médecin et pas du
tout ?
Entre autres excursions, je me suis promené à cheval du côté de
Saumur, sur les bords de la Loire, et j'ai trouvé le même pays
qu'auprès de Tours ; mais les châteaux ne sont ni si nombreux, ni si
beaux. Là où les collines de craie s'avancent perpendiculairement sur
le fleuve, elles présentent le plus singulier assemblage d'habitations
extraordinaires ; car un grand nombre de maisons sont creusées dans le
roc, maçonnées sur la façade ; des trous à la partie supérieure leur
servent de cheminée, de sorte que souvent vous ne savez d'où sort la
fumée qui s'élève devant vous. En quelques endroits, ces maisons sont
étagées les unes au-dessus des autres. Certaines font un joli effet
avec leur petit coin de jardin. Elles sont en général occupées par les
propriétaires eux-mêmes, mais beaucoup sont louées 10, 15 et 20 liv.
par an. Les gens auxquels je parlai semblaient contents de leurs
habitations pour la salubrité et le bien-être ; preuve de la sécheresse
du climat. En Angleterre, il n'y aurait guère d'autres habitants que
les rhumatismes. Promenade à pied au couvent des bénédictins de
Marmoutiers, dont le cardinal de Rohan, actuellement ici, est abbé.
Le 10. —— Le comte étant remis, grâce à la nature ou au docteur
tourangeau, nous nous mettons en route. On chemine jusqu'à Chanteloup,
sur une digue qui défend des inondations un espace considérable. Ce
pays offre moins d'intérêt que je ne m'y serais attendu sur les rives
d'un grand fleuve. Visité Chanteloup, la retraite de feu le duc de
Choiseul. Elle est située sur une élévation, à quelque distance de la
Loire, qui en hiver ou après de grandes crues peut orner le paysage,
mais que l'on voit à peine maintenant. Le rez-de-chaussée de la façade
se compose de sept pièces : la salle à manger d'environ 30 pieds sur
20, et le salon de 30 sur 33 ; la bibliothèque, de 72 sur 20 ; elle
vient d'être ornée par le possesseur actuel, le duc de Penthièvre, de
très belles tapisseries des Gobelins. Dans le parc, sur une colline
dominant un vaste horizon, le duc a fait bâtir une pagode de 120 pieds
de haut en mémoire des personnes qui l'ont visité dans son exil. Leurs
noms sont gravés sur des tablettes de marbre fixées au mur de la
première pièce. Le nombre et le rang de ces personnes font honneur au
duc et à elles-mêmes. L'idée était heureuse. La forêt qui s'étend à nos
pieds est très grande, elle passe pour avoir onze lieues de large ; des
avenues la sillonnent menant à la pagode. Du vivant du duc, ces
clairières présentaient l'animation dévastatrice d'une grande chasse
entretenue si libéralement, qu'elle a ruiné le propriétaire et fait
passer le domaine dans les dernières, mains auxquelles je voudrais le
voir : celles d'un prince du sang. Les seigneurs ont une malheureuse
préférence à s'entourer de forêts, de sangliers et de chasseurs, au
lieu de fermes propres et bien cultivées, de chaumières avenantes et de
gais paysans. Par cette manière de signaler sa magnificence, on
garderait moins de forêts, on dorerait moins de dômes, on élèverait
moins de colonnes superbes ; mais à leur place on aurait des édifices
pleins de bien-être, d'aisance et de félicité ; on récolterait les
expressions d'une vive gratitude, au lieu de la chair des sangliers ;
on verrait la prospérité publique fondée sur sa base la plus sûre, le
bonheur privé. Une chose montre que le duc ne manquait pas de mérite
comme fermier, c'est une belle vacherie : une plate-forme centrale
règne entre deux rangs de mangeoires pour 78 bêtes, une autre étable en
contient un peu moins, une troisième est destinée aux veaux. Il importa
120 vaches suisses très belles, qu'il montrait tous les jours à sa
société, car elles ne sortaient jamais. J'ajouterai à cela la bergerie,
la mieux construite que j'aie vue en France, et il me semble avoir
aperçu de la pagode une partie de la ferme mieux traitée et labourée
que dans le pays ; il aura donc amené probablement des laboureurs
étrangers. Il y a du mérite en cela, mais grande part en revient à
l'exil. Chanteloup n'eût jamais été ni bâti, ni arrangé, ni meublé, si
le duc fût resté à Versailles. Il en a été de même avec le duc
d'Aiguillon. Les ministres eussent envoyé le pays à tous les diables,
avant d'avoir élevé de tels édifices ou formé de tels établissements,
si on ne les avait chassés de la cour. Visité, à Amboise, les aciéries
fondées par le duc de Choiseul. La vigne est la principale culture. ——
37 milles.
Le 11. —— Blois, vieille ville dans une jolie situation sur la
Loire, beau pont de pierre de onze arches. On visite le château, les
souvenirs historiques qu'il renferme l'ayant rendu fameux. On nous fit
voir la salle du conseil et la cheminée devant laquelle se tenait le
duc de Guise quand un page du roi vint lui dire de se rendre près de
celui-ci, la porte où il fut poignardé, la tapisserie qu'il relevait
déjà pour pénétrer dans le cabinet, la tour où l'on jeta son frère, et
un trou dans le donjon de Louis XI, sur lequel le guide nous raconta
plusieurs histoires effrayantes, du même ton que son collègue, le
gardien de l'abbaye de Westminster, récite sa monotone histoire des
tombeaux. Le meilleur résultat du spectacle des lieux ou des murs
témoins d'actions généreuses, pleines d'audace, d'importance, est
l'impression qu'ils font sur l'esprit ou plutôt sur le coeur de celui
qui les contemple, car c'est une émotion de sentiment plutôt qu'un
effort de réflexion. Les meurtres ou exécutions politiques accomplis
dans ce château, quoique non sans intérêt, ont été infligés et
soufferts par des hommes qui n'ont droit ni à notre amour, ni à notre
vénération. Les temps et les hommes nous inspirent également le dégoût.
Un fanatisme et une ambition, l'un et l'autre sombres, perfides et
sanglants, ne permettent aucuns regrets. De tels hommes n'étaient
propres sans doute qu'à de telles rivalités. Quitté la Loire et passé à
Chambord. Grande quantité de vignes, poussant très bien, sur un mauvais
sable que le vent agite. Que mon ami Le Blanc serait heureux si ses
plus maigres dunes de Cavenham lui donnaient annuellement 100 douzaines
de bon vin par acre ! Embrassé d'un coup d'oeil 2,000 acres de ces
vignes.
Visité le château royal de Chambord, bâti par François 1er, ce
prince magnifique, et habité par feu le maréchal de Saxe. On m'avait
beaucoup parlé de ce château, et il a surpassé mon attente. Il donne
une grande idée de la splendeur de François 1er. En comparant les
époques et les ressources, Louis XIV et son ancêtre, je préfère
infiniment Chambord à Versailles. Les appartements en sont vastes,
nombreux et bien distribués. J'admirai particulièrement l'escalier de
pierre au centre du bâtiment, qui, étant en ligne spirale double,
renferme deux escaliers distincts, l'un au-dessus de l'autre, de façon
que deux personnes peuvent monter ou descendre à la fois sans se voir.
Les quatre appartements des combles, à voûtes de pierre, ne sont pas de
moindre goût. Le comte de Saxe en avait transformé un en un charmant
théâtre, très commode. On nous montra l'appartement occupé par ce grand
capitaine et la chambre où il mourut. Si ce fut ou non dans son lit,
c'est un problème laissé, à résoudre aux fureteurs d'anecdotes. Le
bruit commun en France est qu'il fut atteint au coeur dans un duel avec
le prince de Conti, venu tout exprès, et que l'on prit le plus grand
soin de le cacher au roi Louis XV, car son amitié pour le maréchal
était si vive, qu'il eût certainement banni le prince du royaume.
Plusieurs pièces ont été arrangées au goût du jour, soit par le
maréchal, soit par les gouverneurs qui lui ont succédé. Dans l'une
d'elles se voit un beau portrait de Louis XIV à cheval. Près du château
sont les quartiers du régiment de 1,500 chevaux formé par le maréchal,
et que Louis XV lui donna, en fixant Chambord pour garnison, tant que
son colonel y résiderait. Il vivait ici sur un grand pied, vénéré de
son souverain, comme de tout le royaume. Le château n'est pas bien
situé, il est trop bas et sans la moindre perspective ; du reste le
pays en général est si uni, qu'il serait difficile d'y découvrir une
éminence. De la plate-forme on découvre un horizon dont les trois
quarts sont couverts par le parc ou forêt ; le mur qui l'entoure
renferme 20,000 arpents remplis à profusion de toute sorte de gibier.
De grandes clairières sont ou incultes, ou en bruyères, ou mal
cultivées ; je ne pouvais m'empêcher de penser que, si jamais il
prenait au roi de France l'idée d'établir une ferme-modèle sur le
système de récoltes-racines suivi en Angleterre, c'était ici qu'il le
fallait faire. Qu'il donne le château pour résidence au directeur et à
son monde, que l'on convertisse en étables les casernes qui ne servent
plus à rien maintenant, et les profits du bois suffiront à l'achat du
bétail et à la mise en oeuvre de toute l'entreprise. Quelle comparaison
y a-t-il entre l'utilité d'un tel établissement et celui qu'à bien plus
grands frais on a fait ici d'un haras, qui ne peut produire par sa
tendance que du mal ? J'ai beau recommander de semblables institutions
; on ne s'en est jamais occupé nulle part, et jamais on ne s'en
occupera, jusqu'à ce que l'humanité soit régie par des principes
absolument contraires à ceux d'à présent, jusqu'à ce que l'on pense que
le progrès d'une agriculture nationale demande autre chose que des
académies et des mémoires. —— 35 milles.
Le 12. - A deux milles du port, nous avons tourné la grande route
d'Orléans. Un vigneron nous a informés ce matin que la gelée avait été
assez forte pour faire du mal au raisin ; et je dois dire que, depuis
quatre ou cinq jours, le ciel a été constamment clair, le soleil
brillant, mais qu'il a soufflé un vent de nord-est si froid, que l'on
eût dit nos journées claires d'avril en Angleterre ; nous n'avons pas
quitté nos surtouts de toute la journée. Dîné à Clarey ( Cléry ) et
visité le tombeau de ce tyran, si habile et si sanguinaire, Louis XI :
il est en marbre blanc ; le roi est représenté à genoux, implorant, je
suppose, pour ses bassesses et ses meurtres, un pardon qui, sans doute,
lui fut promis par ses prêtres. Arrivé à Orléans. —— 30 milles.
Le 13. —— Ici mes compagnons, pressés d'arriver aussitôt que
possible à Paris, ont pris la route directe ; comme je l'avais déjà
parcourue, j'ai préféré celle de Fontainebleau par Petivier (
Pithiviers ). Un de mes motifs pour cette résolution était de voir
Denainvilliers, résidence de feu le célèbre M. du Hamel, le lieu des
expériences d'agriculture, qu'il a rapportées dans plusieurs de ses
ouvrages. Etant tout près à Petivier, j'y allai à pied pour le plaisir
de parcourir des terres dont j'avais si souvent entendu parler, les
regardant avec une sorte de vénération classique. Son homme d'affaires,
qui conduisait la ferme, étant mort, je ne pus recueillir beaucoup de
renseignements sur lesquels on pût se fier. Il en eût été autrement si
M. Fougeroux, le propriétaire actuel, ne s'était trouvé absent.
J'examinai le sol, point capital dans toutes les expériences dont il y
a des conclusions à tirer ; je pris aussi quelques notes d'agriculture
usuelle. Ayant appris, de l'ouvrier qui me guidait, que les instruments
en usage, du temps de M. du Hamel, existaient encore dans un grenier,
j'allai avec plaisir les voir, et je trouvai, autant que je me le
rappelle, qu'ils avaient été parfaitement représentés dans les planches
qui en ont été données par leur ingénieux auteur. Je fus satisfait de
les voir mis en réserve jusqu'à ce qu'un autre fermier voyageur, aussi
enthousiaste que moi-même, contemple les vénérables reliques d'un génie
bienfaisant. Il y a un poèle et une étuve à sécher les grains,
également décrits par lui ; dans une haie derrière la maison, une
collection d'arbres exotiques très curieux, en bon état, et le long des
chemins, près du château, plusieurs avenues de frênes, d'ormes et de
peupliers ont été plantées par M. du Hamel. J'éprouvai un plaisir
encore plus grand de trouver que Denainvilliers n'était pas un domaine
insignifiant : de vastes terrains, un château de bonne apparence, avec
offices, jardin, etc., tout ce qui annonce la fortune, prouvent que si
cet infatigable auteur a échoué dans quelques-unes de ses entreprises,
la cour ne s'en est pas moins honorée en le récompensant, et on ne le
laissa pas, comme tant d'autres, chercher dans l'obscurité le prix que
l'industrie obtient de ses propres efforts. Quatre milles avant
Malsherbes ( Malesherbes ), de beaux arbres ont été plantés de chaque
côté de la route par M. de Malsherbes ( Malesherbes ) ; c'est un effort
remarquable pour embellir un pays plat. Pendant plus de deux milles, ce
sont des mûriers ; ils se joignent à ces magnifiques plantations de
Malsherbes, qui comprennent une grande variété des arbres les plus
curieux importés en France. —— 36 milles.
Le 14. —— Après trois lieues dans la forêt de Fontainebleau, je
suis arrivé dans cette ville, et j'ai visité le château auquel
plusieurs rois ont tellement ajouté, qu'il n'est plus aisé de faire la
part de François 1er, son fondateur. Il n'a pas si bon air que
Chambord. C'était une résidence favorite des Bourbons, cette famille de
Nemrods. Parmi les appartements que l'on montre, ceux du Roi, de la
Reine, de Monsieur et de Madame sont les principaux ; la dorure semble
l'ornement en vogue, mais, dans le boudoir de la reine, elle est
parfaitement employée et avec une extrême élégance. La décoration de
cette délicieuse petite retraite est exquise, et rien ne peut surpasser
le goût des ornements qu'on y a prodigués. Dans ce palais, les
tapisseries de Beauvais et des Gobelins se montrent à leur avantage. Je
remarquai avec plaisir que la galerie de François 1er avait été
conservée dans son ancien état jusqu'aux chenets, qui sont ceux dont se
servait ce monarque. Le jardin est insignifiant, et il ne faut pas
comparer le grand canal ( comme on l'appelle ) avec celui de Chantilly.
Dans l'étang proche du palais, il y a des carpes aussi grosses et aussi
apprivoisées que celles du prince de Condé. Mon hôte pensa sans doute
qu'il ne faut pas que l'on visite gratis les résidences royales, car il
me fit payer 10 livres un dîner qui ne m'aurait pas coûté plus de
moitié à l'hôtel de l'Étoile et de la Jarretière à Richmond. Gagné
Meulan ( Melun ). —— 34 milles.
Le 15. —— Traversé, sur un espace considérable, la royale forêt de
chênes de Sénart. Aux environs de Montgeron, champs sans clôtures,
produisant avec la récolte autant de perdrix qu'il en faut pour la
manger, car le nombre en est énorme. On peut compter en moyenne une
couvée pour deux acres, outre certaines places favorites où elles
foisonnent beaucoup plus. A Saint-George-Villeneuve, la Seine surpasse
la Loire en beauté. Rentré à Paris en renouvelant mon observation,
qu'on ne trouve pas sur les routes qui y aboutissent le dixième du
mouvement des environs de Londres. Descendu à l'hôtel de
Larochefoucauld. —— 20 milles.
Le 16. —— Accompagné le comte à Liancourt. —— 38 milles.
J'y allais faire une visite de trois ou quatre jours ; mais toute
la famille s'employa si bien à me rendre l'endroit agréable sous tous
les rapports, que j'y ai passé plus de trois semaines. A environ un
demi-mille se trouvait une suite de collines en grande partie
abandonnées. Le duc de Liancourt l'a dernièrement convertie en jardin
anglais, avec bosquets, allées sinueuses, bancs de verdure et
tonnelles. Le site est très heureux. Des sentiers ornés suivent le bord
des pentes, pendant trois ou quatre milles, Les vues qu'ils offrent
sont agréables, dans quelques endroits elles ont de la grandeur. Près
du château, la duchesse a fait construire une ménagerie et une laiterie
d'un goût charmant, Le boudoir et l'antichambre sont fort jolis, le
salon élégant ; la laiterie elle-même est tout en marbre. Dans un
village près de Liancourt, le duc a fondé une manufacture de toiles et
de tissus mêlés, fil et coton, qui promet de rendre de grands services
; on y compte 25 métiers, et on se prépare à en monter d'autres. La
filature pour ces métiers emploie un grand nombre de bras, qui
autrement seraient inoccupés ; car, bien que la contrée soit populeuse,
il n'y a aucune espèce de manufactures. De tels efforts méritent d'être
loués hautement. A ceci se rattache un excellent projet du duc pour
donner à la génération nouvelle des habitudes d'industrie. Les filles
pauvres sont reçues dans une institution où on leur apprend un métier :
on leur enseigne la religion, la lecture, l'écriture et le filage du
coton ; elles y restent jusqu'à l'âge de se marier, et on leur donne
alors pour dot une portion déterminée de leurs gains. Il y a aussi un
autre établissement ( pour lequel je me récuse ) destiné à former les
orphelins de l'armée à être soldats. Le duc a élevé pour eux de grands
bâtiments parfaitement aménagés. Le tout est dirigé par un digne et
intelligent officier, M. Leroux, capitaine de dragons et croix de
Saint-Louis, qui surveille tout lui-même. Le nombre des enfants est
maintenant de 120, tous en uniforme. Mes idées ont maintenant pris une
tournure que je suis trop vieux pour changer : j'aurais mieux aimé voir
120 garçons élevés à la charrue, dans des principes meilleurs que ceux
d'à présent ; mais, il faut l'avouer, l'établissement est fait dans un
but d'humanité, et la conduite en est excellente.
Je reconnus à Liancourt la fausseté des idées que je m'étais
faites, avant mon voyage en France, d'une maison de campagne dans ce
royaume. Je m'attendais à n'y voir qu'une copie de la capitale, toutes
les formes assommantes de la ville, moins ses plaisirs ; mais je me
détrompai. La vie et les occupations ressemblent beaucoup plus à celles
d'une résidence de grand seigneur anglais que l'on ne se l'imaginerait
ordinairement. On trouve le thé servi, si l'on veut descendre déjeuner
; puis la promenade à cheval, la chasse, les plantations, le jardinage,
mènent jusqu'au dîner, que l'on ne sert qu'à deux heures et demie, au
lieu de l'ancienne habitude de midi ; la musique, les échecs, ainsi que
les autres passe-temps ordinaires d'un salon de compagnie et une
bibliothèque de sept ou huit mille volumes permettent d'employer
agréablement les loisirs qui restent. On voit que la façon de vivre est
en grande partie la même dans les différents pays d'Europe. Il faut ici
que les ressources de l'intérieur soient très nombreuses ; car, avec un
tel climat, on ne peut compter sur celles du dehors ; la quantité de
pluie qui tombe est incroyable. J'ai remarqué que pendant vingt-cinq
ans, en Angleterre, je n'ai jamais été retenu à la maison par la pluie
; il peut tomber une forte averse, qui dure plusieurs heures ; mais
saisissant le moment, on peut se permettre un tour de promenade, soit à
pied, soit à cheval. Depuis mon séjour à Liancourt, nous avons eu une
pluie incessante, si forte, que je ne pouvais aller du château au
pavillon du duc sans courir le risque d'être traversé. Il est tombé
pendant dix jours plus d'eau, j'en suis sûr, si on avait pu la mesurer,
qu'il n'en tombe jamais en Angleterre pendant un mois. C'est une mode
nouvelle, en France, que de passer quelque temps à la campagne : dans
cette saison et depuis plusieurs semaines Paris est comparativement
désert. Quiconque a un château s'y rend, les autres visitent les plus
favorisés. Cette révolution remarquable dans les habitudes françaises
est certainement le meilleur emprunt fait à notre pays, et son
introduction avait été préparée par les enchantements des écrits de
Rousseau. L'humanité doit beaucoup à cet admirable génie, chassé, de
son vivant, de pays en pays avec autant de fureur qu'un chien enragé,
grâce à cet ignoble esprit de superstition qui n'a pas encore reçu le
dernier coup.
Les femmes du premier rang, en France, rougiraient, à présent, de
laisser allaiter leurs enfants par d'autres, et les corsets, qui si
longtemps torturèrent, comme encore en Espagne, le corps de la pauvre
jeunesse, sont universellement bannis. Le séjour à la campagne n'a pas
encore produit d'effets aussi remarquables, mais ils n'en sont pas
moins sûrs et n'amélioreront pas moins toutes les classes de la
société.
Le duc de Liancourt, devant présider l'assemblée provinciale de
l'élection de Clermont se rendit à la ville pour plusieurs jours et
m'invita au dîner de l'assemblée, où se devaient trouver plusieurs
agriculteurs en renom. Ces assemblées, proposées depuis de si longues
années par les patriotes français et surtout par le marquis de
Mirabeau, le célèbre ami des hommes ; reprises par M. Necker, et
jalousées par certaines personnes ne voyant pas de gouvernement
meilleur que celui sur les abus duquel se fondait leur fortune, ces
assemblées, dis-je, m'intéressaient au plus haut point. J'acceptai
l'invitation avec plaisir. Il s'y trouvait trois grands cultivateurs,
non pas propriétaires, mais fermiers. J'examinai avec attention leur
conduite en face d'un grand seigneur du premier rang, d'une fortune
considérable et très haut en l'estime du roi ; à ma grande satisfaction
ils s'en tirèrent avec une aisance et une liberté fort convenables
quoique modestes, d'un air ni trop dégagé ni trop obséquieux pour être
en désaccord avec nos idées anglaises. Ils émirent leur opinion
librement et s'y tinrent avec une confiance convenable. Un spectacle
plus singulier était la présence de deux dames au milieu de vingt-cinq
à vingt-six messieurs ; une telle chose ne se ferait pas en Angleterre.
—— Dire que les coutumes françaises l'emportent à cet égard sur les
nôtres, c'est affirmer une vérité qui saute aux yeux. Si les femmes
sont éloignées des réunions où l'entretien doit rouler sur des sujets
plus sérieux que ceux qu'on traite d'ordinaire dans la conversation,
elles resteront dans l'ignorance, ou bien se jetteront dans les
extravagances d'une éducation exagérée, pédante, affectée, en un mot
rebutante chez elles. L'entretien d'hommes s'occupant de choses
importantes est la meilleure école pour une femme.
La politique, dans toutes les sociétés que j'ai vues, roulait
beaucoup plus sur les affaires de Hollande que sur celles de France.
Tout le monde parlait d'apprêts pour une guerre avec l'Angleterre ;
mais les finances françaises sont dans un tel désordre, que les mieux
informés la déclarent impossible. Le marquis de Vérac, dernier
ambassadeur à La Haye ( envoyé, disent les politiques anglais, pour
soulever une révolution ), a passé trois jours à Liancourt. On peut
croire qu'il se montrait prudent au milieu d'une compagnie si mêlée ;
mais il ne faisait pas mystère de ce que cette révolution qu'il était
chargé de provoquer en Hollande pour changer le stathouder ou réduire
son pouvoir, avait été depuis longtemps combinée et tramée de manière à
défier toutes chances mauvaises, si le comte de Vergennes n'eût
compromis cette affaire, à force de manoeuvres pour se rendre
nécessaire au cabinet de Versailles. Ceci s'accorde avec les idées de
quelques Hollandais, hommes de sens, à qui j'en avais parlé.
Pendant mon séjour à Liancourt, mon ami Lazowski m'accompagna dans
une petite excursion de deux jours à Ermenonville, chez M. le marquis
de Girardon ( Girardin ). Nous passâmes par Chantilly et Morefountain (
Mortfontaine ), maison de campagne de M. de Mortfontaine, prévôt des
marchands de Paris. On m'avait dit qu'elle était arrangée à l'anglaise.
Il y a deux. parties bien distinctes : l'une est un jardin sillonné de
sentiers sinueux et orné d'une profusion de temples, de bancs, de
grottes, de colonnes, de ruines et que sais-je encore ? J'espère que
les Français qui n'ont point vu notre pays ne prendront point ceci
comme échantillon du goût anglais, qui en diffère autant que le style
régulier du siècle passé. L'autre, dont l'eau forme le principal
ornement, a une gaieté, une vie, qui contrastent bien avec les collines
sombres et tristes qui l'encadrent, et que revêt une solitude propre au
pays environnant. On a fait beaucoup ici, et peu s'en faut que l'on ait
atteint la perfection que le pays comporte.
Gagné Ermenonville à travers une autre partie de la forêt du prince
de Condé, qui confine aux jardins du marquis de Girardin. Cet endroit
est devenu fameux depuis la résidence et la mort du malheureux et
immortel Rousseau, dont chacun ici connaît la tombe, et l'on s'y rend
de toutes parts. Il a été décrit, et on en a gravé les principales vues
; en faire une nouvelle description ne causerait que de l'ennui. Je me
contenterai d'une ou deux observations qui ne me semblent point avoir
été faites par d'autres. Les deux lacs et la rivière présentent trois
points de vue différents. On nous montra d'abord celui qui est si
fameux par la petite île des Peupliers, dans laquelle repose ce qu'il y
avait de périssable dans cet extraordinaire et inimitable écrivain. Ce
paysage est parfaitement conçu et exécuté. Le lac a de quarante a
cinquante acres ; des collines l'entourent de deux côtés, de hautes
futaies ferment les autres de façon à l'isoler entièrement. Les restes
du génie que nous avons perdu impriment à cette scène un caractère
mélancolique auquel les ornements siéraient peu ; aussi n'y en a-t-il
que quelques-uns. C'était par une soirée calme que nous le visitions.
Le soleil, en se couchant, allongeait les ombres sur le lac, et le
silence semblait reposer sur les eaux qu'aucun souffle ne ridait, comme
le dit un poète, je ne sais lequel. Les hommes illustres à qui est
dédié le temple des Philosophes, et dont les noms sont gravés sur ses
colonnes, sont : Newton, Lucem ; Descartes, Nil in rebus inane ;
Voltaire, Ridiculum ; Rousseau, Naturam ; et, sur une autre colonne non
terminée : Quis hoc perficiet ? L'autre lac est plus grand ; il remplit
tout le fond de la vallée autour de laquelle s'élèvent des collines
sauvages, de rochers ou de sable infertile, ou nues ou revêtues de
bruyères ; quelques endroits sont boisés, d'autres parsemés de
genièvres. Le caractère est ici celui d'une nature sauvage, l'art s'est
caché autant qu'il était compatible avec un accès facile. Une rivière
forme l'autre tableau, en serpentant au milieu d'une pelouse partant de
la maison, parsemée de bouquets de bois. Le terrain est trop plat pour
faire un heureux effet, nulle part on ne le voit à son avantage.
Le lendemain matin, nous allâmes d'Ermenonville à Brasseuse,
résidence de madame du Pont, soeur de la duchesse de Liancourt. Quelle
fut ma surprise de trouver un grand agriculteur dans cette vicomtesse !
Une dame, une Française, assez jeune encore pour goûter tous les
plaisirs de Paris, vivant à la campagne et s'occupant de ses terres,
c'était un spectacle inattendu. Elle fait probablement plus de luzerne
que qui que ce soit en Europe, 250 arpents. Elle me donna, avec un
agrément et une simplicité charmante, des détails sur ses luzernières
et sa laiterie : mais ce n'est les ici le lieu d'en parler. Retourné à
Liancourt par Pont, où l'on passe l'eau sur trois arches soutenues de
façon originale, chaque culée consistant en quatre piliers, avec un
chemin de halage sous l'une des arches ; la rivière et navigable.
La chasse était un des amusements du matin auxquels je prenais part
à Liancourt. Pour le cerf, les chasseurs forment autour du bois une
ligne qu'ils vont toujours resserrant, et il est rare que plus d'une
seule personne puisse tirer ; c'est plus ennuyeux qu'on ne saurait
aisément se l'imaginer ; comme la pêche à la ligne, une attente
incessante et un désappointement perpétuel. La chasse aux perdrix et au
lièvre est presque aussi différente de ce qui se pratique en
Angleterre. Nous nous y livrions dans la belle vallée de Catnoir (
Catenoy ), à cinq ou six milles de Liancourt.
On se mettait en file, à 30 yards environ l'un de l'autre, ayant
chacun derrière soi un domestique avec un fusil chargé tout prêt pour
quand on aurait fait feu : de cette façon, nous parcourions la vallée
en travers, forçant le gibier à se lever devant nous. Quatre ou cinq
couples de lièvres et une vingtaine de couples de perdrix formaient les
trophées de la journée. Cette chasse a pour moi peu de charmes de plus
que celle du cerf à l'affût. Le meilleur résultat pour moi de cet
exercice en campagne, c'est l'entrain du dîner qui couronne le jour.
Pour en jouir, il ne faut pas que la fatigue ait été trop grande. Un
excès de gaîté après un excès d'exercice est une affectation propre à
de jeunes écervelés ( je me rappelle bien d'en avoir été de mon temps )
; mais quelque chose au delà de la modération met l'excitation du corps
à l'unisson de celle de l'esprit, et la bonne compagnie est alors
délicieuse. Dans de telles occasions, nous revenions trop tard pour le
dîner ; on nous en servait un exprès, pour lequel nous ne faisions
autre toilette que de changer de linge ; ce n'était pas alors que le
champagne de la duchesse avait le moins de bouquet. Un homme n'est pas
bon à pendre qui ne sait boire un peu trop le cas échéant ; mais
prenez-y garde : revenez-y par trop souvent et que cela tourne en
réunions bachiques, la fleur du plaisir se fane, et vous devenez un de
nos chasseurs de renard d'autrefois.
Un jour que nous dînions ainsi à l'anglaise, buvant à la charrue, à
la chasse, à je ne sais quoi, la duchesse de Liancourt et quelques-unes
de ses dames vinrent par partie nous visiter. Ce pouvait être pour
elles l'occasion de trahir leur malignité, en cachant à peine sous les
sourires leur mépris pour des façons étrangères ; il n'en fut rien,
elles ne manifestèrent qu'une curiosité enjouée, un plaisir naturel à
voir les autres gais et heureux. « Ils ont été de grands chasseurs
aujourd'hui, disait l'une. Oh ! ils s'applaudissent de leurs exploits.
—— Ont-ils bu en l'honneur du fusil ? disait l'autre. Ils ont bu à
leurs maîtresses certainement, ajoutait une troisième. J'aime à les
voir en gaîté, il y a là quelque chose d'aimable dans ceci. » Il
semblera peut-être superflu de prendre note de semblables bagatelles ;
mais qu'est-ce que la vie, les bagatelles mises de côté ? Elles
caractérisent une nation mieux que les grandes affaires. Au conseil,
dans la victoire, dans la défaite, dans la mort, l'humanité, je le
suppose, est toujours et partout la même. Les riens font plus de
différence, et le nombre est infini de ceux qui me donnent l'idée de
l'excellent naturel des Français. Je n'aime ni un homme ni un écrit
montés sur des échasses et vêtus de cérémonie. Ce sont les sentiments
de tous les jours qui donnent la couleur à notre vie, et qui les goûte
le mieux a le plus de chances d'atteindre le bonheur. Mais, bien à mon
regret, il est temps de quitter Liancourt. Pris congé de la bonne
duchesse, dont l'hospitalité et la bienveillance ne doivent pas être de
sitôt oubliées. —— 51 milles.
Les 9, 10 et 11. —— Revenu par Beauvais et Pontoise à Paris, où je
viens pour la quatrième fois. Je m'y confirme dans l'idée que les
routes de la banlieue sont des déserts en comparaison de celles de
Londres.
Par quel moyen cette ville se relie-t-elle à la campagne ? Les
Français doivent être le peuple le plus casanier du globe ; une fois en
place, il ne leur doit pas même venir l'idée d'en bouger ; ou bien il
faut que les Anglais soient le plus remuant de tous les peuples et
trouvent plus de plaisir à passer d'un endroit à l'autre que de jouir
de la vie en aucun. Si la noblesse française ne se rendait dans ses
terres que sur l'ordre de la cour, les routes ne seraient pas plus
solitaires. —— 25 milles.
Le 12. —— Mon intention était de loger en garni ; mais, en arrivant
à l'hôtel de Larochefoucauld, j'ai trouvé ma bonne duchesse aussi
hospitalière à la ville qu'à la campagne ; elle m'avait fait préparer
un appartement. La saison est si avancée, que je ne resterai à Paris
que le temps nécessaire pour voir les monuments publics. Cela
s'arrangera bien avec mes visites à quelques savants pour lesquels j'ai
des lettres de recommandation, et me laissera la soirée pour les
nombreux théâtres de cette ville. Dans mes notes, après un coup d'oeil
rapide sur ce que je vois d'une cité aussi connue en Angleterre, il
m'arrivera de décrire plutôt mes idées et mes sentiments que les objets
en eux-mêmes ; qu'on se le rappelle bien, je me propose de dédier ce
journal négligé bien plus aux riens qu'aux choses d'une importance
réelle. Des tours de la cathédrale, on embrasse tout Paris. C'est une
grande ville, même pour ceux qui ont vu Londres du haut de Saint-Paul.
Sa forme circulaire lui donne un grand avantage ; la clarté de son
ciel, un plus grand encore. Il est maintenant si pur, qu'on se croirait
en été. Les nuages de fumée de charbon de terre qui enveloppent
toujours Londres empêchent de bien distinguer la grandeur de la
capitale, mais je la crois excéder Paris au moins d'un tiers. Le
Parlement est défiguré par une porte dorée de mauvais goût et de grands
toits à la française. L'hôtel des Monnaies est un bel édifice, et la
façade du Louvre une des plus élégantes du monde, parce que ( pour
l'oeil au moins ) ils ne sont pas couverts d'un toit ; sitôt que paraît
le toit, le bâtiment en souffre. Je ne me rappelle pas un seul édifice
renommé par sa beauté ( ceux où il y a des dômes exceptés ) dans
lesquels la toiture ne soit si plate, qu'on ne l'y aperçoive point ou à
peine. Quel oeil avaient donc les artistes français pour charger tant
d'édifices de combles dont l'élévation est destructive de toute beauté
? Chargez le Louvre de ceux qui défigurent le Parlement ou les
Tuileries, que deviendra-t-il ? Passé la soirée à l'Opéra, que j'ai cru
un beau théâtre jusqu'à ce que l'on m'ait dit qu'il avait été bâti en
six semaines ; alors ce ne fut plus rien pour moi, supposant qu'il
devait crouler dans six ans. L'idée de durée est une des plus
essentielles à l'architecture ; quel plaisir donnerait une belle façade
en carton peint ? On donnait l'Alceste de Gluck avec mademoiselle
Saint-Huberty, la première chanteuse, une excellente actrice. Quant à
la mise en scène, aux costumes, aux décors, au ballet, ce théâtre bat
Haymarket tout à plat.
Le 14. —— Traversé Paris pour voir M. Broussonnet, secrétaire de la
Société d'agriculture, rue des Blancs-Manteaux ; il est en Bourgogne.
Visité M. Cook, de Londres, qui attend ici la saison pour montrer au
duc d'Orléans son drill plough [ Charrue servant à la fois à ouvrir les
sillons à y semer le grain et à le recouvrir de terre. On en trouve de
nombreuses descriptions avec planches dans l'ouvrage de Bailey. ——
ZIMMERMANN ( Traduc. all. de ce Voyage, 93. ) ] ; voilà une idée
française d'améliorer l'agriculture de cette façon. On doit savoir
marcher avant d'apprendre à danser. Il y a de l'agilité dans les
cabrioles, et même on peut y mettre de la grâce ; mais pourquoi en
faire ? Il a beaucoup plu aujourd'hui, il est presque incroyable, pour
une personne habituée à Londres, combien les rues de Paris sont sales
et le danger qu'il y a à les parcourir ; la plupart manquent de
trottoirs. La table était très garnie ; il s'y trouvait quelques
politiques, et on a causé de l'état présent de la France. L'opinion
générale semble être que l'archevêque ne pourra tirer le pays de sa
situation actuelle ; les uns prétendent qu'il lui en faudrait la
volonté, d'autres, le courage, d'autres encore, la capacité. Certains
ne le croient attentif qu'à son propre intérêt ; suivant les autres,
les finances sont trop dérangées pour être rétablies par aucun système,
hors la réunion des états généraux du royaume, et une telle assemblée
ne peut se faire sans provoquer une révolution dans le gouvernement.
Tous s'accordent à pressentir quelque chose d'extraordinaire, et l'idée
d'une banqueroute est loin d'être rare. Mais qui aura le courage de
s'en charger ?
Le 14. —— Abbaye des Bénédictins de Saint-Germain, piliers de
marbre africain, etc., etc. —— C'est la plus riche de France ; l'abbé a
300,000 livres ( 13,125 l. st. ). La patience m'échappe, quand je vois
disposer de tels revenus comme on le faisait au dixième siècle et non
selon les idées du dix-huitième. Quelle magnifique ferme on créerait
avec le quart seulement de cette rente ! Quels navets, quels choux,
quelles pommes de terre, quels trèfles, quels moutons, quelle laine !
Est-ce que tout cela ne vaut pas mieux qu'un prêtre à l'engrais ? Si un
actif fermier anglais était derrière cet abbé, il ferait plus de bien à
la France, avec moitié de sa prébende, que la moitié des abbés du pays
avec toutes les leurs. Passé près de la Bastille, autre objet propre à
faire vibrer dans le coeur de l'homme d'agréables émotions. Je mis en
quête de bons cultivateurs, et à chaque coin je me heurte contre, des
moines et des prisons d'Etat. —— A l'Arsenal, pour voir M. Lavoisier,
ce célèbre chimiste dont la théorie, anéantissant le phlogistique, a
fait autant de bruit que celle de Stahl, qui l'établissait. Le docteur
Priestley m'avait donné pour lui une lettre de recommandation. Dans la
conversation, je parlai de son laboratoire ; il m'y a donné rendez-vous
pour mardi. Revenu par les boulevards à la place Louis XV, qui n'est
pas, à proprement parler, une place, mais la magnifique entrée d'une
grande ville. Les façades des deux édifices qu'on vient d'y élever sont
parfaites. L'union de la place Louis XV avec tes Champs-Elysées, le
jardin des Tuileries et la Seine lui donne un aspect de grandeur et
d'élégance ; c'est la partie la mieux bâtie et la plus agréable de
Paris ; on n'est pas dans la boue, et l'on respire librement. Mais,
certes, la plus belle chose que j'aie encore vue à Paris, c'est la
Halle aux blés, immense rotonde ; la couverture, entièrement en bois,
sur un nouveau système de charpente, demanderait, pour en donner une
idée, quelques planches accompagnées de longues explications ; la
galerie a 150 pas de circonférence, par conséquent autant de pieds de
diamètre : à sa légèreté, on la dirait suspendue par des fées. Des
grains, des haricots. des pois et des lentilles sont emmagasinés et
vendus sur l'aire centrale ; la farine est mise sur des plates-formes
de bois dans les divisions qui entourent cette aire. On arrive par des
escaliers tournants enlacés l'un dans l'autre, à de grandes salles pour
le seigle, l'orge, l'avoine, etc. Le tout est si bien conçu et si
admirablement exécuté, que je ne connais pas, en France ou en
Angleterre, un monument qui le surpasse. Et si l'appropriation de
toutes les parties aux exigences du service, l'adaptation de chacune à
sa fin spéciale, unies à cette élégance qui ne demande aucun sacrifice
de l'utilité et cette magnificence résultant de la solidité et de la
durée, si ces conditions, dis-je, sont celles de l'excellence d'un
édifice public, je n'en connais pas un qui l'égale. On ne peut y faire
qu'un reproche, sa situation ; on l'aurait dû mettre sur le quai pour y
décharger les bateaux sans recourir au transport par terre. Le soir, à
la Comédie italienne, beau bâtiment, tout le quartier est régulier et
nouvellement construit : c'est une spéculation privée du duc de
Choiseul, dont la famille y a une loge à perpétuité. On jouait l'Amant
jaloux. Il y a une, jeune cantatrice, mademoiselle Renard, dont lit
voix est si suave, que, chantant en italien et selon la méthode
italienne, elle ferait une charmante artiste.
Visite la tombe du cardinal de Richelieu ; noble production du
génie, la plus belle statue de beaucoup que j'aie vue. On ne peut
souhaiter rien qui soit plus aisé et plus gracieux que l'attitude du
cardinal, ni une plus grande expression que celle de la science en
larmes. Dîné au Palais-Royal avec mon ami. Le monde y est bien mis, les
repas propres, bien préparés et bien servis : mais ici, comme partout
ailleurs, il faut payer bon pour de bonnes choses ; ne l'oublions pas,
payer peu une chose mauvaise n'est point un bon marché. Le soir, à la
Comédie française, l'Ecole des Pères, pièce lamentable, genre
larmoyant. Ce théâtre, le principal de Paris. est un bel édifice avec
un portique superbe. Après les salles circulaires de France, comment
supporter nos trous oblongs et mal agencés de Londres ?
Le 16. —— Rendez-vous citez M. Lavoisier. Madame Lavoisier,
personne pleine d'animation, de sens et de savoir, nous avait préparé,
un déjeuner anglais au thé et au café ; mais la meilleure partie de son
repas, c'était, sans contredit, sa conversation, soit sur l'Essai de M.
Kirwan sur le Phlogistique, qu'elle est en train de traduire, soit sur
d'autres sujets qu'une femme de sens, travaillant avec son mari dans le
laboratoire, sait si bien rendre intéressants. J'eus le plaisir de
visiter cette retraite, théâtre d'expériences suivies par le monde
scientifique. Dans l'appareil pour les recherches sur l'air, rien ne
frappe autant que la partie destinée à brûler l'air inflammable et
vital et à condenser l'eau ; c'est une machine admirable. Trois
vaisseaux sont tenus en suspension par des index qui accusent
immédiatement leurs variations de poids ; deux d'entre eux, aussi
grands que des demi-barils, contiennent de l'air inflammable, le
troisième de l'air vital ; un tube de communication le met en rapport
avec les autres, qui lui envoient leur contenu pour le brûler, par des
arrangements trop complexes pour être décrits sans le secours de
planches. On voit que la perte de poids des deux airs, indiquée par
leurs balances respectives, est égale à chaque moment au gain du
troisième vaisseau, dans lequel l'eau se forme ou se condense, car on
ne sait pas encore si cette eau se forme au moment même ou bien se
condense. Si elle est exacte ( ce que je ne saurais trop dire ), c'est
une magnifique invention. M. Lavoisier me dit, lorsque j'en louai la
construction : « Mais oui, Monsieur, et même par un artiste français !
» [ MM. Cannivet et Fortin, à Paris, travaillent d'une manière
parfaite. Ce dernier a fait l'appareil en question. —— ZIMMERMANN. ]
d'un ton qui semblait admettre leur infériorité générale par rapport
aux nôtres. On sait que nous avons une exportation considérable
d'instruments de précision pour toutes les contrées de l'Europe, et la
France entre autres. Et ceci n'est pas d'hier, car l'appareil qui
servit aux académiciens français à mesurer un degré du cercle polaire
avait été fait par M. G. Graham. [ Whitehurst, Formation de la terre,
2e édit., p. 26. ) ] M. Lavoisier nous montra un autre appareil formé
d'une machine électrique dans un ballon pour expérimenter les effets de
l'électricité dans différents milieux. La cuve à mercure est
considérable, elle contient 250 lb. ; son réservoir est aussi très
grand, mais je ne trouvai pas ses fourneaux si bien calculés, pour
obtenir de hautes températures, que certains autres que j'avais vus. Je
fus enchanté de le voir magnifiquement logé et avec toutes les
apparences d'une fortune considérable. Cela satisfait toujours ; les
emplois de l'Etat ne sont jamais en meilleures mains qu'en celles
d'hommes qui dépensent ainsi le superflu de leurs richesses. A voir
l'usage qu'on fait de l'argent, on croirait que c'est lui qui contribue
le moins à l'avancement des choses vraiment utiles à l'humanité ; la
plupart des grandes découvertes qui ont élargi l'horizon de la science
ont été obtenues par des moyens en apparence sans proportions avec
leurs fins, par les efforts énergiques d'esprits ardents sortant de
l'obscurité et rompant les liens de la pauvreté, peut-être de la
misère. —— Hôtel des Invalides ; le major de l'établissement eut la
bonté de m'en faire les honneurs. Le soir, visite à M. Lomond, jeune
mécanicien très ingénieux et très fécond, qui a apporté une
modification au métier à filer le coton. Les machines ordinaires filent
trop dur pour de certaines fabrications ; celle-ci donne un fil lâche
et mou. Il a fait une découverte remarquable sur l'électricité : on
écrit deux ou trois mots sur un morceau de papier ; il l'emporte dans
une chambre et tourne une machine renfermée dans une caisse
cylindrique, sur laquelle est un électromètre, petite balle de moelle
de sureau ; un fil de métal la relie à une autre caisse, également
munie d'un électromètre, placée dans une pièce éloignée ; sa femme, en
notant les mouvements de la balle de moelle, écrit les mots qu'ils
indiquent ; d'où l'on doit conclure qu'il a formé un alphabet au moyen
de mouvements. Comme la longueur du fil n'a pas d'influence sur le
phénomène, on peut correspondre ainsi a quelque distance que ce soit :
par exemple, du dedans au dehors d'une ville assiégée, ou pour un motif
bien plus digne et mille fois plus innocent, l'entretien de deux amants
privés d'en avoir d'autre. Quel qu'en puisse être l'usage, l'invention
est fort belle. M. Lomond a plusieurs autres machines curieuses, toutes
oeuvres de ses propres mains ; le génie de la mécanique lui semble
naturel. —— Le soir à la Comédie française ; Molé jouait dans le Bourru
bienfaisant ; l'art ne saurait atteindre à une plus grande perfection.
Le 17. —— Visite à M. l'abbé Messier, astronome du roi et de
l'Académie des sciences ; visité l'exposition de l'Académie de peinture
au Louvre. Pour un beau tableau d'histoire dans nos expositions de
Londres, il y en a ici dix : c'est beaucoup plus qu'il n'en faut pour
contre-balancer la différence entre une exposition annuelle et une
bisannuelle. Dîné aujourd'hui dans une société dont la conversation a
été entièrement politique. La Requête au Roi de M. de Calonne a paru ;
tout le monde la lit et la discute. On semble cependant généralement
d'accord que, sans se décharger lui-même de l'accusation d'agiotage, il
a jeté sur les épaules de Monseigneur l'archevêque de Toulouse, premier
ministre actuel, un fardeau non petit, et que celui-ci doit se trouver
dans un singulier embarras pour repousser cette attaque. Mais l'un et
l'autre sont condamnés par tous et en bloc, comme absolument incapables
de faire face aux difficultés d'une époque si critique. Toute la
compagnie semblait imbue de cette opinion, que l'on est à la veille de
quelque grande révolution dans le gouvernement, que tout l'indique :
les finances en désordre, avec un déficit impossible à combler sans
l'aide des états généraux du royaume, sans que l'on ait une idée
précise des conséquences de leur réunion : aucun ministre soit au
pouvoir, soit au dehors, ayant assez de talents pour promettre d'autres
remèdes que des palliatifs ; sur le trône, un prince dont les
dispositions sont excellentes, mais à qui font défaut les ressources
d'esprit qui lui permettraient de gouverner par lui-même dans un tel
moment ; une cour enfoncée dans le plaisir et la dissipation, ajoutant
à la détresse générale au lieu de chercher une position plus
indépendante ; une grande fermentation parmi les hommes de tous les
rangs qui aspirent à du nouveau sans savoir quoi désirer, ni quoi
espérer ; en outre, un levain actif de liberté qui s'accroît chaque
jour depuis la révolution d'Amérique : voilà une réunion de
circonstances qui ne manquera pas de provoquer avant peu un mouvement,
si quelque main ferme, de grands talents et un courage inflexible ne
prennent le gouvernail pour guider les événements et non pas se laisser
emporter par eux. Il est remarquable que jamais pareille conversation
ne s'engage sans que la banqueroute n'en soit le sujet ; on se pose à
son propos cette question curieuse : Occasionnerait-elle une guerre
civile et la chute complète du gouvernement ? Les réponses que j'ai
reçues me paraissent justes ; une telle mesure, conduite par un homme
capable, vigoureux et ferme, ne causerait certainement ni l'une ni
l'autre. Mais, essayée par un autre, elle les amènerait très
probablement toutes les deux. On tombe d'accord que les états ne
peuvent s'assembler sans qu'il en résulte une liberté plus grande ;
mais je rencontre si peu d'hommes qui aient des idées justes à cet
égard, que je me demande l'espèce de liberté qui en naîtrait. On ne
sait quelle valeur donner aux privilèges du peuple ; quant à la
noblesse et au clergé, si la révolution ajoutait quelque chose en leur
faveur, je suis d'avis qu'elle ferait plus de mal que de bien. [ Je
souris, en transcrivant ces lignes, de quelques appréciations que les
événements survenus depuis ont placées dans un jour très singulier. Je
ne change rien à aucun de ces passages : ils montrent quelle était,
avant la Révolution, sur les sujets les plus importants, l'opinion de
la France ; les événements ne les ont rendus que plus intéressants. ——
Juin 1790. ( Note de l'Auteur. ) ]
Le 18. —— Les Gobelins sont sans aucun doute, la première
manufacture de tapisseries du monde ; un roi peut seul en soutenir de
pareilles. Le soir, vu la Métromanie, cette incomparable comédie de
Piron, très bien jouée. Plus je vois le théâtre français, plus je
l'aime, et je n'hésite pas un moment à le préférer de beaucoup au
nôtre. Auteurs, acteurs, édifices, mise en scène, décors, musique,
ballets, prenez le tout en masse, il n'y a rien d'égal à Londres. Nous
avons certainement quelques brillants de première eau ; mais, tout mis
en balance, ce n'est pas le plateau de l'Angleterre qui l'emporte.
J'écris ce passage d'un coeur plus léger que je ne le ferais s'il me
fallait donner la palme à la charrue française.
Le 19. —— Charenton près Paris, visité l'Ecole vétérinaire et la
ferme de la Société royale d'agriculture. M. Chabert, le directeur
général, nous a reçus avec la plus cordiale politesse ; j'avais eu le
plaisir de connaître en Suffolk M. Flandrein, son second et son gendre.
Ils me montrèrent tout l'établissement vétérinaire ; il fait honneur au
gouvernement de la France. Fondé en 1766, on y ajouta une ferme en 1783
et quatre nouvelles chaires, deux d'économie rurale, une d'anatomie et
une de chimie. On m'informe que M. Daubenton, qui est à la tète de la
ferme avec un traitement de 6,000 livres par an, professe l'économie
rurale, surtout en ce qui regarde les moutons dont un troupeau est
gardé pour démonstration. Il y a une vaste salle, bien aménagée pour la
dissection des chevaux et autres animaux ; un grand cabinet où sont
conservées dans l'esprit-de-vin les parties les plus intéressantes de
leur corps et aussi celles qui montrent l'effet des maladies. C'est une
grande richesse. Cet établissement et un autre semblable près de Lyon
ne demandent ( sauf les additions de 1783 ) que la somme modérée de
60,000 livres ( 2,600 liv. st. ), comme il résulte des écrits de M. de
Necker ; d'où il paraîtrait ( comme dans beaucoup d'autres cas ) que ce
qui est le plus utile est aussi ce qui coûte le moins. On y compte à
présent cent élèves de toutes les provinces de France comme de tous les
pays de l'Europe, excepté I'Angleterre, étrange exception quand on voit
la grossière ignorance de nos vétérinaires, et que tous les frais pour
entretenir un jeune homme ici ne sont que de 100 louis par an pendant
les quatre années que dure le cours. Quant à la ferme, elle est sous la
direction d'un grand naturaliste, haut placé dans les académies, et
dont le nom est célèbre par toute l'Europe pour son mérite dans les
branches supérieures de la science. Attendre une pratique sûre de
telles gens dénoterait en moi bien peu de connaissance de la nature
humaine. Ils croiraient probablement au-dessous d'eux et de leur
position dans le monde d'être bons laboureurs, bons sarcleurs de
navets, bons bergers ; je trahirais par conséquent mon ignorance de la
vie, si j'exprimais la moindre surprise d'avoir trouvé cette ferme dans
un tel état, que j'aime mieux l'oublier que la décrire. Vu le soir un
champ cultivé avec beaucoup plus de succès, mademoiselle Saint-Huberti
dans la Pénélope de Piccini.
Le 20. —— J'ai été à l'École militaire, établie par Louis XV pour
l'éducation de cent quarante jeunes gens de la noblesse ; de semblables
institutions sont ridicules et injustes. Donner de l'éducation au fils
d'un homme qui ne peut la lui donner lui-même, c'est une grande
injustice, si on ne lui assure dans la vie une situation qui réponde à
cette éducation. Si vous la lui assurez, vous détruisez l'effet de
l'éducation, parce que le mérite seul doit donner cette certitude de
parvenir. Si, au contraire, vous le faites pour des gens qui ont le
moyen, vous chargez le peuple, qui ne l'a pas, pour alléger le fardeau
de ceux qui seraient en état de le porter, et c'est ce qu'on est sûr de
voir arriver dans de tels établissements.
Passé la soirée à l'Ambigu-Comique, joli petit théâtre entouré de
beaucoup d'ordures. Tout le long des boulevards, des cafés, de la
musique, du bruit et des filles ; de tout, hormis des balayeurs et des
réverbères. Il y a un pied de boue, et dans certains endroits pas une
lumière.
Le 21. —— M. de Broussonnet étant revenu de Bourgogne, j'ai eu le
plaisir de passer chez lui une couple d'heures très agréables.
C'est un homme d'une rare activité, possédant une grande variété de
connaissances usuelles dans toutes les branches de l'histoire
naturelle, et il parle très bien l'anglais. Il est difficile de voir un
homme plus propre que M. de Broussonnet pour le poste de secrétaire de
la Société royale.
Le 22. —— Course au pont de Neuilly, qui passe pour le plus beau de
France ; c'est de beaucoup le plus beau que j'aie vu. Il se compose de
cinq arches plates, en style florentin, toutes d'égale ouverture,
construction incomparablement plus élégante et plus frappante que nos
arches de différentes grandeurs. Nous avons vu, ensuite la machine de
Marly, qui ne fait plus maintenant la moindre impression. L'ancienne
résidence de madame du Barry est sur le coteau, juste au-dessus de
cette machine. Elle s'est bâti, au bord de la pente dominant le
paysage, un pavillon meublé et décoré avec beaucoup d'élégance. Il y a
une table exquise en porcelaine de Sèvres. J'ai oublié le nombre de
louis qu'elle coûte. Les Français à qui j'ai parlé de Luciennes se sont
récriés contre les maîtresses et les extravagances avec plus de
violence que de raison, à mon sens. Qui, en conscience, refuserait à
son roi le plaisir d'une maîtresse, pourvu que le jouet ne devînt pas
une affaire d'Etat ? Mais Frédéric le Grand avait-il une maîtresse ;
lui faisait-il bâtir des pavillons, et les meublait-il de tables de
porcelaine ? Non ; mais il avait un tort cinquante fois plus grand.
Mieux vaut qu'un roi courtise une jolie femme que les provinces de ses
voisins. La maîtresse du roi de Prusse lui a coûté cent millions
sterling et cinq cent mille hommes, et, avant que le règne de cette
favorite ne soit passé, elle peut en coûter encore autant. Les plus
grands génies et les plus grands talents pèsent moins qu'une plume, si
la rapine, la guerre et la conquête en sont les suites.
Saint-Germain. —— Fort belle terrasse. J'ai trouvé ici M. de
Broussonnet, et nous sommes allés dîner, avec M. Breton, chez le
maréchal duc de Noailles, qui a une belle collection de plantes
curieuses. J'y ai vu le plus beau sophora japonica que je connaisse. ——
10 milles.
Le 10. —— Une lettre de M. Richard m'a fait entrer dans le jardin
anglais de la reine à Trianon. Il contient environ cent acres, arrangés
d'après les descriptions que l'on nous donne des jardins chinés, d'où
l'on suppose que vient notre style. Il a plus de la manière de sir
W.Chambers que de M. Brown ; [ Brown est connu par toute l'Angleterre
par son talent à dessiner des jardins anglais. On l'appelle d'ordinaire
Brown la Capacité, parce qu'il se sert toujours de ce mot à la vue d'un
terrain où il lui parait possible de faire quelque chose —— ZIMMERMANN.
] plus d'art que de nature ; cela sent plus le faste que le bon goût.
On concevrait difficilement une chose que l'art peut placer dans un
jardin, qui ne soit pas dans celui-ci. On y voit des bois, des rochers,
des pelouses, des lacs, des rivières, des îles, des cascades, des
grottes, des promenades, des temples, de tout, jusqu'à un village.
Plusieurs parties sont très jolies et bien exécutées. La seule chose à
reprendre est l'entassement, erreur qui a conduit à une autre, celle de
sillonner la pelouse par trop de sentiers sablés, erreur commune à
presque tous les jardins que j'ai vus en France. Mais la gloire du
petit Trianon, ce sont les arbres et arbrisseaux exotiques. Le monde
entier a été heureusement mis à contribution pour l'orner. On en trouve
qui sont à la fois et beaux et curieux pour charmer les yeux de
l'ignorance et exercer la mémoire des savants. Parmi les édifices, je
citerai le Temple de l'Amour comme vraiment élégant.
Versailles, encore une fois. En parcourant l'appartement que le roi
venait de quitter depuis un quart d'heure à peine, et qui portait les
traces du léger désordre causé par son séjour, je m'amusais de voir les
figures de vauriens circulant sans contrôle dans le palais, jusque dans
la chambre à coucher ; d'hommes dont les haillons accusaient le dernier
degré de misère ; et cependant j'étais seul à m'ébahir et à me demander
comment diable ils s'étaient introduits. Il est impossible de n'être
pas touché de cet abandon négligent, de cette absence de tout soupçon.
On aime le maître de maison qui ne se sent pas blessé de voir, en
arrivant à l'improviste, son appartement ainsi occupé ; s'il en était
autrement, tout accès serait bien défendu. C'est encore là un trait de
ce bon naturel qui me semble si visible partout en France. Je désirais
voir l'appartement de la reine, mais on ne me le permit pas. « Sa
Majesté y est-elle ? —— Non. —— Alors pourquoi ne pas le visiter aussi
bien que celui du roi ? ——Ma foi, monsieur, c'est une autre chose ! »
Parcouru les jardins ainsi que les bords du grand canal, m'étonnant
profondément des exagérations des écrivains et des voyageurs. On trouve
de la magnificence du côté de l'Orangerie, mais nulle part de la beauté
; seulement quelques statues ont assez de mérite pour qu'on souhaite de
les voir à l'abri. Comme dimension, le canal ne dit rien aux yeux, et
il n'est pas en si bon état qu'un abreuvoir de ferme. La ménagerie est
bien, mais n'a rien de grand. Que ceux qui veulent conserver des
créations de Louis XIV l'impression qu'ils ont prise dans les écrits de
Voltaire aillent voir le canal du Languedoc, et non Versailles. —— 14
milles.
Le 24. —— Visité, en compagnie de M. de Broussonnet, le cabinet
royal d'histoire naturelle et le jardin botanique, qui est arrangé dans
un très bel ordre. Ses richesses sont bien connues, et la politesse de
M. Thouin, effet de son aimable caractère, donne à ce jardin des
charmes qui ne viennent pas seulement de la botanique. Dîné aux
Invalides avec M. de Parmentier, le célèbre auteur de tant d'écrits
économiques, surtout sur la boulangerie de France. A une quantité
considérable de connaissances usuelles, il joint beaucoup de ce feu et
de cette vivacité pour lesquelles sa nation est renommée, mais que je
n'ai pas trouvés aussi souvent que je m'y attendais.
Le 25. —— Paris. Cette grande ville me parait, de toutes celles que
j'ai vues, la dernière qu'une personne de fortune modeste devrait
choisir pour résidence. Elle est à ce point de vue considérablement
inférieure à Londres. Les rues sont très étroites, encombrées par la
foule, boueuses pour les neuf dixièmes, et toutes sans trottoirs. La
promenade, qui à Londres est si agréable et si aisée que les dames s'y
livrent chaque jour, est ici un travail, une fatigue, même pour un
homme, par conséquent chose impossible à une femme en toilette. Les
voitures sont nombreuses, et le pis c'est qu'il y a une infinité de
cabriolets à un cheval, menés par les jeunes gens à la mode et leurs
imitateurs, également écervelés, avec tant de rapidité que cela devient
un danger et rend les rues périlleuses à moins d'incessantes
précautions. Un pauvre enfant a été écrasé et probablement tué devant
nos yeux, et j'ai été plusieurs fois couvert des pieds à la tête par
l'eau du ruisseau. Cette mode absurde de courir les rues d'une grande
capitale sur ces cages à poules vient de la pauvreté ou d'un esprit de
misérable économie : on n'en saurait parler trop sévèrement. Si nos
jeunes nobles allaient à Londres, dans les rues sans trottoirs, du
train de leurs frères de Paris, ils se verraient bientôt et justement
rossés de la bonne façon et traînés dans le ruisseau. Ceci rend le
séjour difficile pour les personnes et surtout pour les familles qui
n'ont pas le moyen d'avoir une voiture ; commodité tout aussi chère ici
qu'à Londres. Les fiacres, remises, etc., y sont beaucoup plus laids
que chez nous, et pour des chaises, il n'y en a plus, elles seraient
renversées à tout moment. [ L'auteur n'a pas pensé à mentionner les
brouettes ou chaises à deux roues, ou bien ne les a pas remarquées. ——
ZIMMERMANN. ]
A cela se rapporte aussi la nécessité pour toutes les personnes peu
aisées de s'habiller en noir, avec des bas également noirs ; cette
couleur sombre, en société, n'est pas si odieuse que la démarcation
qu'elle trace entre un homme riche et un autre qui ne l'est pas. Avec
l'orgueil, l'arrogance et la dureté des Anglais riches, elle ne serait
pas supportable ; mais le bon naturel dominant du caractère français
adoucit toutes ces causes malencontreuses d'irritation. Les logements
en garni, sans être aussi bons de moitié que ceux de Londres, sont
considérablement plus chers. Si, dans un hôtel, vous ne prenez pas
toute une enfilade de pièces, il vous faudra monter trois, quatre et
cinq étages, et vous contenter en général d'une chambre avec un lit. On
conçoit, après l'horrible fatigue des rues ce qu'a de détestable une
pareille ascension. Vous avez beaucoup à chercher avant de vous faire
accepter comme pensionnaire dans une famille, ainsi qu'on le fait
habituellement à Londres, et cela se paye bien plus. Les gages de
domestiques sont à peu près les mêmes. On doit, regretter ces
désavantages de Paris [ Je me réjouis de donner à l'auteur, en cela
comme dans la plupart de ses remarques sur Paris, une entière
approbation. Moi non plus, je n'ai pas trouvé de ville qui autant que
Paris satisfasse aux besoins des savant —— ZIMMERMANN ], car autrement
je le tiens pour le séjour à préférer par ceux qui aiment la vie des
grandes villes. Il n'y a nulle part de meilleure société pour un homme
de lettres ou un savant. Leur commerce avec les grands, qui, s'il n'est
pas sur le pied d'égalité, ne doit pas avoir lieu du tout, est plein de
dignité. Les gens du plus haut rang se tiennent au courant de la
science et de la littérature et envient la gloire qu'elles donnent. Je
plaindrais volontiers l'homme qui croirait être bien reçu dans un
cercle brillant à Londres, sans compter sur d'autres raisons que son
titre de membre de la Société royale. Il n'en serait pas de même à
Paris pour un membre de l'Académie des sciences, il est assuré partout
d'un excellent accueil. Peut-être ce contraste vient-il en grande
partie de la différence de gouvernement des deux pays. La politique est
suivie avec trop d'ardeur en Angleterre pour permettre que l'on
s'occupe dignement du reste ; que les Français établissent un
gouvernement plus libre, ils ne tiendront plus les académiciens en si
haute estime, en face des orateurs qui soutiendront les droits et la
liberté dans un libre parlement.
Le 28. —— Quitté Paris par la route de Flandre. M. de Broussonnet a
eu l'obligeance de m'accompagner jusqu'à Dugny, pour me montrer la
ferme d'un agriculteur très capable, M. Cretté de Palluel. A Senlis,
j'ai pris la grand'route ; à Dammartin, j'ai rencontré par hasard M. du
Pré du Saint-Cotin. M'entendant parler culture avec un fermier, il se
présenta comme un amateur, me donna un aperçu de plusieurs expériences
qu'il avait faites sur ses terres en Champagne, et me promit quelque
chose de plus détaillé, en quoi il a fait honneur à sa parole. —— 22
milles.
Le 29. —— Traversé Nanteuil, où le prince de Condé a un château ;
Villers-Cotterets, au milieu d'immenses forêts appartenant au duc
d'Orléans. Les récoltes de ce pays sont, en conséquence, celles de
princes du sang, c'est-à-dire, des lièvres, des faisans, des cerfs et
des sangliers. —— 26 milles.
Le 30. —— Soissons paraît une pauvre ville, sans manufactures,
vivant surtout du commerce des blés qui, d'ici, s'en vont par eau à
Paris et à Rouen. —— 25 milles.
Le 31. —— Coucy est magnifiquement situé sur une colline, avec une
belle vallée serpentant à ses pieds. J'ai vu à Saint-Gobain, au milieu
de grands bois, la fabrique des plus grandes glaces du monde. J'eus la
bonne fortune d'arriver une demi-heure avant le coulage du jour. Passé
La Fère. Gagné Saint-Quentin, dont les grandes manufactures me prirent
mon après-midi tout entière. Depuis Saint-Gobain, les toitures
d'ardoises sont les plus belles que j'aie vues en aucun pays. —— 30
milles.
1er novenbre. —— Près de la Belle-Anglaise, j'ai fait un détour
d'une demi-lieue pour voir le canal de Picardie, dont on m'avait
beaucoup parlé. De Saint-Quentin à Cambrai, le pays s'élève tellement,
qu'il a fallu creuser un tunnel à une profondeur considérable
au-dessous de plusieurs vallées aussi bien que des collines. Dans l'une
de ces vallées se trouve un puits avec escalier voûté pour le visiter.
Je comptai 134 marches avant de trouver l'eau, et comme cette vallée
est beaucoup au-dessous des vallées adjacentes, on peut en conclure
l'étonnante profondeur de ce canal. Sur la porte d'entrée se lit
l'inscription suivante : L'année 1781, M. le comte d'Agay étant
intendant de cette province, M. de Laurent de Lionni étant directeur de
l'ancien et nouveau canal de Picardie, et M. de Champrosé inspecteur,
Joseph Il, Empereur, Roi des Romains, a parcouru en bateau le canal
souterrain depuis cet endroit jusques au puits n° 20, le 28, et a
témoigné sa satisfaction d'avoir vu cet ouvrage en ces termes : « Je
suis fier d'être homme, quand je vois qu'un de mes semblables a osé
imaginer et exécuter un ouvrage aussi vaste et aussi hardi. Cette idée
m'élève l'âme. » Ces trois messieurs mènent ici la danse dans un style
très français. Le grand Joseph suit humblement leurs traces ; et quant
au pauvre Louis XVI, aux frais duquel tout fut fait, ces messieurs ont
certainement pensé qu'après celui d'un empereur, aucun nom ne pouvait
marcher avec les leurs. Les inscriptions des monuments publics ne
devraient porter d'autres noms que celui du roi, dont le mérite a
patronisé l'oeuvre, et de l'artiste dont le génie l'a exécutée. Quant à
la cohue des intendants, directeurs et inspecteurs, qu'elle aille au
diable ! Ici le canal est large de 10 pieds de France et haut de 12,
entièrement taillé dans une roche crayeuse renfermant des lits de
cailloux siliceux ( pierre à fusil ), sans maçonnerie. On n'a fini
comme modèle qu'une petite longueur de 10 toises, elle a 20 pieds en
tous sens. Cinq mille toises sont déjà faites de la manière que j'ai
dite, toute la partie souterraine, quand le tunnel sera entièrement
percé, comptera 7,020 toises ( de six pieds chaque ), ou 9 milles
anglais environ. La dépense s'élève déjà à 1,200,000 liv. ( 52,500 l.
st. ), pour le compléter il faudra 2,500,000 liv. ( 109,375 l. st. ),
ce qui donne un total de 4 millions. Il est fait par puits ; l'eau n'a
que 5 ou 6 pouces de hauteur à présent. Depuis l'administration de
l'archevêque de Toulouse, ce grand travail a été arrêté entièrement.
Quand nous voyons de tels ouvrages languir faute de fonds, nous devons
en toute raison nous demander : « Quels sont donc les services auxquels
on pourvoit ? » et conclure que chez les rois, les ministres et les
nations, l'économie est la première des vertus : sans elle le génie est
un feu follet, la victoire un vain bruit, la splendeur d'une cour un
vol public.
Visité les manufactures de Cambrai. Ces villes de la frontière de
Flandre sont bâties dans le vieux style ; mais les rues sont belles,
larges, bien pavées et bien éclairées. Point n'est besoin de remarquer
que toutes sont fortifiées, et que chaque pied de terre de cette région
s'est rendu glorieux ou infâme ( selon les sentiments particuliers du
spectateur ) par beaucoup de guerres les plus sanglantes qui aient
affligé et épuisé la chrétienté. Chambre, repas et service excellent à
l'hôtel de Bourbon. —— 22 milles.
Le 2. —— Arrivé par Bouchain à Valenciennes, autre vieille ville
qui, comme le reste des cités flamandes, montre plutôt une opulence
ancienne qu'une richesse actuelle. —— 18 milles.
Le 3. —— Orchies. —— Le 4. —— Lille ; il y a dans sa banlieue plus
de moulins à vent pour l'extraction de l'huile de colza qu'on n'en peut
voir en aucun endroit du monde. On traverse moins de ponts-levis et
d'ouvrages fortifiés ici qu'à Calais : la grande force de cette place
est dans ses mines et autres souterraines. Passé la soirée au
spectacle.
Je fus surpris du cri de guerre qui s'élève contre notre pays. Tous
ceux à qui j'ai parlé prétendent que sans aucun doute ce sont les
Anglais qui ont amené une armée prussienne en Hollande, et que la
France a de justes et nombreuses raisons qui la poussent à la guerre.
Il est assez aisé de découvrir l'origine de toute cette violence ;
c'est le traité de commerce, que l'on exècre ici comme le coup le plus
fatal porté aux manufactures du pays. Ces gens sont dans les vraies
idées du monopole, tout prêts à jeter 21 millions de leurs concitoyens
dans les misères certaines de la guerre, plutôt que devoir l'intérêt,
de ces 24 millions de consommateurs prévaloir sur celui des
manufacturiers. Rencontré dans la ville beaucoup de petites charrettes
traînées par un chien ; le propriétaire de l'une d'elles me dit, ce qui
me paraît difficile à croire, que son chien tirerait 700 livres pendant
une demi-lieue. Les roues sont très hautes par rapport à l'animal, en
sorte que son poitrail est beaucoup au-dessous de l'essieu.
Le 6. —— Au sortir de Lille, un pont en réparation me fit suivre
les bords du canal, sous les ouvrages de la citadelle. Ils sont très
nombreux et parfaitement placés sur une éminence en pente douce,
entourée de marais peu profonds, faciles à inonder. Traversé
Armentières, grande ville pavée. Couché à Mont-Cassel. —— 30 milles.
Le 7. —— Cassel occupe le sommet de la seule hauteur qui soit en
Flandre. On répare le bassin de Dunkerque, si fameux dans l'histoire
par une hauteur que l'Angleterre aura payée cher. Je place sur une même
ligne d'arrogance nationale Dunkerque, Gibraltar et la statue de Louis
XIV, sur la place des Victoires. Il y a beaucoup d'ouvriers à ce bassin
; une fois fini, il ne tiendra que vingt à vingt-cinq frégates, ce qui,
pour un regard non expérimenté, semble un objet indigne de la jalousie
d'une grande nation, à moins qu'elle ne soit jalouse de corsaires.
Je m'informai de l'importation des laines d'Angleterre ; on me la
donna comme tout à fait insignifiante. Je remarquai qu'en sortant de la
ville, mon petit porte-manteau fut aussi scrupuleusement examiné que si
je venais de débarquer avec une cargaison de marchandises prohibées ; à
un fort à deux milles de là, ce fut de même. Dunkerque étant un port
franc, la douane est aux portes. Que penserons-nous de nos
manufacturiers, qui dans leur demande de lois sur la laine, d'infâme
mémoire, amenèrent du quai de Dunkerque à la barre de la Chambre des
lords un certain Th. Wilkinson, qui jura que la laine passe à Dunkerque
sans que l'on demande ni une entrée ni un droit avec deux douanes qui
se contrôlent l'une l'autre, et où l'on fouille jusqu'à un
porte-manteau. C'est sur un semblable témoignage que notre législateur,
selon le véritable esprit du boutiquier, menaça, par un acte d'amendes
et de peines de toutes sortes, les producteurs de laine anglais. ——
Promenade à Rosendal, près de la ville, où M. Le Brun me montra fort
obligeamment ses travaux d'amélioration des dunes. Sur les chemins, on
a bâti un grand nombre de jolies petites maisons ayant chacune son
jardin et un ou deux champs enclos où l'industrie a tiré parti du sable
blanc et mouvant des dunes. La baguette magique de la prospérité a
changé le sable en or. —— 18 milles.
Le 8. —— Quitté Dunkerque et son excellente auberge du Concierge ;
je n'en ai pas trouvé d'autres en Flandre. Passé à Gravelines, qui, à
mon oeil inexpérimenté, sembla la plus forte place que j'aie encore vue
; au moins ses ouvrages apparents sont plus nombreux que dans les
autres. [ Ce sont des fossés, des remparts et des ponts-levis sans fin.
J'aime cette partie de l'art militaire : elle ne s'occupe que de la
défense, et laisse l'odieux de l'attaque au voisin. ( Note de l'Auteur.
) ] Si Gengis-Khan ou Tamerlan avaient trouvé des villes comme Lille et
Gravelines sur leur chemin, où seraient leurs conquêtes et leur
destruction du genre humain ? —— Arrivé à Calais ! Ici se termine mon
voyage, qui m'a donné beaucoup de plaisir et plus d'instruction que je
ne m'attendais à en rapporter d'un royaume moins bien cultivé que le
nôtre. Ç'a été le premier que j'aie fait à l'étranger, et il m'a
confirmé dans l'opinion que, si nous voulons bien connaître notre
propre pays, il faut que nous voyons quelque peu les autres. Les
nations se jugent par comparaison, et on doit mettre au rang des
bienfaiteurs de l'humanité les peuples qui ont le mieux établi la
prospérité publique sur la base du bonheur privé. M'assurer du degré
atteint par les Français dans cette voie a été un des motifs de mon
voyage. C'est une enquête qui s'étend loin et n'est pas peu complexe ;
mais une seule excursion est trop peu de chose pour que l'on y ait
pleine confiance. Il faut que je revienne encore et encore avant de me
hasarder à conclure. —— 15 milles.
Descendu chez Dessein, où j'ai attendu trois jours le paquebot et
un vent favorable. ( Le duc et la duchesse de Glocester étaient au même
hôtel et dans le même cas. ) Un capitaine se conduisit envers moi de
pauvre façon : il me trompa pour s'engager avec une famille qui ne
voulait recevoir personne sur le même bord. Je ne demandai pas même à
quelle nation appartenait cette famille. —— Douvres, Londres, Bradfield
; je ressens plus de plaisir à donner à ma petite-fille une poupée de
France qu'à voir Versailles.
ANNÉE 1788
————————————————-
Le long voyage que j'avais fait en France l'année précédente me
suggéra une foule de réflexions sur l'agriculture et sur les sources et
le développement de la prospérité nationale dans ce royaume. Malgré moi
ces idées fermentaient dans ma tête, et tandis que je tirais des
conclusions relativement aux circonstances politiques de ce grand pays,
dans ce qui touche à l'agriculture, j'arrivais à chaque moment à
trouver l'importance qu'il y aurait à faire du tout un relevé exact,
autant qu'il est possible à un voyageur. Poussé par ces raisons, je me
déterminai à essayer de finir ce que j'avais si heureusement commencé.
Juillet 30. —— Quitté Bradfield et arrivé à Calais. —— 161 milles.
Août 5. —— Le lendemain pris la route de Saint-Omer. Passé le
Sans-Pareil, ce pont qui sert à deux cours d'eau à la fois ; on l'a
loué au-delà de son mérite, il coûte plus qu'iI ne vaut. Saint-Omer
contient peu de choses remarquables ; il en contiendrait encore moins
s'il était en moi de guider les parlements d'Angleterre et d'Irlande ;
pourquoi forcer les catholiques à chercher à l'étranger une mauvaise
éducation, au lieu de leur permettre de fonder des institutions chez
nous, où on les élèverait bien ? La campagne se montre plus à son
avantage du clocher de Saint-Bertin. —— 25 milles.
Le 7. —— Le canal de Saint-Omer s'élève par une suite d'écluses.
Aire, Lillers, Béthune, villes bien connues dans l'histoire militaire.
—— 25 milles.
Le 8. —— Le pays change : ce n'est qu'une plaine, admirable chemin
sablé de Béthune, jusqu'à Arras. Rien dans cette dernière ville, si ce
n'est la grande et riche abbaye du Var, qu'on ne voulut pas me laisser
voir : ce n'était pas le jour ou quelque prétexte aussi frivole. La
cathédrale n'est rien. —— 17 milles 1/2.
Le 9. —— Jour de marché ; en sortant de la ville, j'ai rencontré
une centaine d'ânes au moins, chargés les uns d'une besace, les autres,
d'un sac, mais en général de toutes choses peu pesantes en apparence ;
la route fourmillait d'hommes et de femmes. C'est véritablement un
marché abondamment pourvu, mais une grande partie du travail du pays se
perd, au temps de la moisson, pour fournir aux besoins d'une ville qui,
en Angleterre, serait nourrie par la quarantième partie de ce monde.
Toutes les fois que je vois bourdonner cet essaim d'oisifs dans un
marché, j'en infère, une mauvaise et trop grande division de la
propriété. Ici, mon seul compagnon de voyage, ma jument anglaise, me
révèle par son oeil un secret, non des plus agréables : elle se fait
aveugle et le sera bientôt. Elle a la fluxion périodique, mais notre
imbécile de vétérinaire à Bradfield m'avait assuré qu'elle en avait
encore pour plus d'un an. Il faut convenir que voilà une de ces
agréables situations dans lesquelles peu de personnes croiront qu'on se
mette volontiers. Ma foy ! c'est bien un échantillon de ma bonne veine
; ce voyage n'est guère qu'une corvée que d'autres se font payer pour
l'entreprendre sur un bon cheval, moi je paye pour le faire sur un
aveugle ; pourvu que je ne paye pas en me cassant le cou. —— 20 milles.
Le 10. —— Amiens. M. Fox a couché ici hier, et la conversation à
table d'hôte était fort amusante : on s'étonnait qu'un si grand homme
voyageât si simplement. Je demandais quel était son train ? Monsieur et
madame [ On sait que C. Fox n'est pas marié. —— ZIMMERMANN ] étaient
dans une chaise de poste anglaise, la fille et le valet de chambre dans
un cabriolet ; un courrier français faisait tenir prêts les chevaux de
relais. Que leur faut-il de plus que ces aises et ce plaisir ? La peste
soit d'une jument aveugle ! Mais j'ai travaillé toute ma vie ; lui, il
parle.
Le 11. —— Gagné Aumale par Poix; entré en Normandie. —— 25 milles.
Le 12. —— De là à Neufchâtel par le plus beau pays que j'aie vu
depuis Calais. Nombreuses maisons de campagne appartenant aux marchands
de Rouen. —— 40 milles.
Le 13. —— Ils ont bien raison d'avoir des maisons de campagne pour
sortir de cette grande et vilaine ville, puante, étroite et mal bâtie,
où l'on ne trouve que de l'industrie et de la boue. En Angleterre, quel
tableau de constructions neuves offre une ville manufacturière
florissante ! Le choeur de la cathédrale est entouré par une magnifique
grille de cuivre massif. On y montre les tombeaux de Rollon, premier
duc de Normandie, et de son fils ; de Guillaume Longue-Epée ; de
Richard Coeur de lion, et de son frère Henry ; du duc de Bedford,
régent de France ; d'Henry V, qui en fut roi ; du cardinal d'Amboise,
ministre de Louis XII. Le tableau d'autel est une Adoration des bergers
par Philippe de Champaigne. La vie à Rouen est plus chère qu'à Paris ;
aussi les gens, pour ménager leur bourse, doivent-ils se serrer le
ventre. A la table d'hôte de la Pomme-du-Pin nous étions seize pour le
dîner suivant : une soupe, environ 3 livres de bouilli, une volaille,
un canard, une petite fricassée de poulet, une longe de veau d'environ
2 livres, et deux autres petits plats avec une salade ; prix 45 sous,
plus 20 sous pour une pinte de vin ; en Angleterre, pour 20 d. ( 40
sous ), on aurait un morceau de viande qui, littéralement, pèserait
plus que tout ce dîner ! Les canards furent nettoyés si vivement, que
je ne mangeai pas la moitié de mon appétit. De semblables tables d'hôte
sont parmi les choses bon marché de France !
Parmi toutes les réunions sombres et tristes, la table d'hôte
française occupe le premier rang ; pendant huit minutes, un silence de
mort ; quant à la politesse d'entamer conversation avec un étranger, on
ne doit pas s'y attendre. Nulle part on ne m'a dit un seul mot qu'en
réponse à mes questions, Rouen n'a rien de particulier à cet égard. Le
parlement est fermé, et ses membres relégués depuis un mois dans leurs
maisons de campagne, pour refus d'enregistrer une nouvelle contribution
territoriale. Je m'informai beaucoup du sentiment public, et vis que le
roi personnellement, depuis son voyage ici, est plus populaire que le
parlement, auquel on attribue la cherté générale. Rendu visite à M.
d'Ambournay, auteur d'un traité sur la préférence à donner à la garance
verte sur la garance sèche ; j'ai eu le plaisir de causer longuement
avec lui sur différents sujets d'agriculture qui m'intéressaient.
Le 14. —— Barentin. Traversé une forêt de pommiers et de poiriers.
Le pays vaut mieux que les fermiers. Yvetot, plus riche encore, mais
misérablement cultivé. —— 21 milles.
Le 15. —— Même pays jusqu'à Bolbec ; les clôtures me rappellent
celles de l'Irlande : ce sont de hauts et larges talus en terre, avec
des haies, des chênes et des hêtres en très bon état. Depuis Rouen, il
y a une multitude de maisons de campagne qui me fait plaisir à voir ;
partout des fermes et des chaumière, et, dans toutes, la filature de
coton. De même jusqu'à Harfleur. Les approches du Havre-de-Grâce
indiquent une ville très florissante : les coteaux sont presque
entièrement couverts de petites villas nouvelles ; on en élève de plus
nombreuses ; quelques-unes sont si près l'une de l'autre, qu'elles
forment presque des rues. La ville aussi s'agrandit considérablement.
—— 30 milles.
Le 16. —— Il n'est pas besoin d'informations pour s'apercevoir de
la prospérité de cette ville ; impossible de s'y méprendre : il y a
plus de mouvement, de vie, d'activité que n'importe où j'aie été en
France. On a loué dernièrement, pour trois ans, à raison de 600 liv.
par an, une maison prise à bail pour dix ans, en 1779, à raison de 240
liv., sans aucun pot-de-vin ; il y a douze ans, on l'aurait eue pour 24
liv. Le goulet, formé par une jetée, est étroit ; mais il s'élargit en
deux bassins oblongs, encombrés de plusieurs centaines de navires. Le
commerce occupe tous les quais ; tout y est hâte, confusion et
animation. On dit qu'un vaisseau de 50 peut y entrer, peut-être en
ôtant ses canons. Ce qui vaut mieux, ce sont des navires marchands de
500 et 600 tonneaux. L'état du port a cependant donné de l'inquiétude :
si on n'y eût pris garde le goulet se serait vite ensablé, mal qui va
s'accroissant, et sur lequel on a consulté beaucoup d'ingénieurs. Le
manque d'eau pour chasser ce que la mer apporte est si grand, qu'on a
entrepris, aux frais du roi, un magnifique ouvrage, un vaste bassin,
séparé de l'Océan par un mur, ou bien plutôt l'Océan lui-même a été
emprisonné dans une maçonnerie solide de 700 yards de long, 5 de large,
et dépassant de 10 ou 12 pieds le niveau de la haute marée ; et deux
autres murs extérieurs, longs de 400 yards, larges de 3 yards, laissant
entre eux un espace de 7 yards qu'on remplit de terre. On espère, au
moyen de ce bassin, obtenir assez d'eau pour nettoyer le port de toute
obstruction. C'est un travail qui fait honneur au pays.
La Seine, vue de cette jetée, est remarquable ; elle a cinq milles
de largeur ; de hautes terres forment son horizon sur la rive opposée,
et les falaises de craie qui s'ouvrent pour lui laisser porter son
énorme tribut à l'Océan sont grandes et pittoresques.
Rendu visite à M. l'abbé Dicquemarre, le célèbre naturaliste, chez
qui j'ai eu le plaisir de rencontrer mademoiselle Le Masson Le Golft,
auteur de quelques ouvrages agréables, entre autres l'Entretien sur le
Havre, 1781 . quand il ne comptait que 25,000 âmes. Le lendemain, M. de
Reiseicourt ( Récicourt ), capitaine au corps royal du génie, pour
lequel j'avais des lettres de recommandation, me présenta à MM.
Hombert, qui prennent rang parmi les plus notables négociants de
France. On dîna dans une de leurs maisons de campagne, en nombreuse
société, de façon très somptueuse. Les femmes, les filles, les cousins
et les amis de ces messieurs ont beaucoup d'enjouement, de grâce et
d'instruction. L'idée de les quitter si tôt ne me revenait nullement,
car leur société me semblait devoir rendre un plus long séjour très
agréable. Il n'y a pas de mauvais penchant à aimer des gens qui aiment
l'Angleterre, où ils ont été pour la plupart. —— Nous avons assurément
en France de belles, d'agréables et de bonnes choses ; mais on trouve
une telle énergie dans votre nation !
Le 18. —— Passé à Honfleur sur le paquebot, bateau ponté, qu'un
fort vent du nord fit franchir ces 7 1/2 milles en une heure. Le fleuve
était plus houleux que je croyais qu'un fleuve pût l'être. Honfleur est
une petite ville très-industrieuse, avec un bassin rempli de navires,
parmi lesquels des négriers ( Guinea-men ) aussi forts qu'au Havre.
Visité, à Pont-Audemer, M. Martin, directeur de la manufacture
royale de cuirs. Je vis huit ou dix Anglais employés là ( il y en a
quarante en tout ). L'un d'eux, du Yorkshire, me dit qu'on l'avait
trompé pour le faire venir. Bien qu'ils fussent largement payés, la vie
est très chère, au lieu d'être à bon marché, comme on le leur avait
donné à entendre. —— 20 milles.
Le 19. —— Pont-I'Évêque. En approchant de cette ville, la campagne
devient plus riche, c'est-à-dire qu'il y a plus de pâturages ;
l'ensemble en est singulier ; ce sont des vergers entourés de haies si
épaisses et si bonnes, quoique composées d'osier avec quelques épines,
que le regard peut à peine les pénétrer : beaucoup de châteaux épars,
dont quelques-uns sont beaux, mais un chemin exécrable. Pont-I'Évêque
est dans le pays d'Auge, célèbre par la grande fertilité de ses
pâturages. Gagné Lisieux à travers la même riche contrée ; haies
admirablement plantées ; le sol est divisé en nombreux enclos et très
boisé. Descendu à l'hôtel d'Angleterre, nouvel établissement propre et
bien monté ; j'y fus parfaitement traité et servi. —— 26 milles.
Le 20. —— Caen. Le chemin gravit une hauteur qui domine la riche
vallée de Corbon, la plus fertile du pays d'Auge. Elle est remplie de
beaux boeufs du Poitou, et se ferait remarquer dans le Leicester et le
Northampton. —— 28 milles.
Le 21. —— Le marquis de Guerchy, que j'avais eu le plaisir de voir
en Suffolk, était colonel du régiment d'Artois, en garnison ici ;
j'allai lui rendre visite ; il me présenta à la marquise. Comme la
foire de Guibray allait avoir lieu et qu'il s'y rendait lui-même, il me
fit remarquer que je ne pouvais rien faire de mieux que de
l'accompagner car cette foire était la deuxième de France. J'y
consentis ; en chemin, nous passâmes par Bon pour dîner avec le marquis
de Turgot, frère aîné du contrôleur général si justement célèbre ;
lui-même est auteur de quelques mémoires sur les plantations, publiés
dans les Trimestres de la Société royale de Paris. Il nous fit voir, en
nous les expliquant, toutes ses plantations ; il se glorifie surtout
des plantes étrangères, et j'eus le chagrin de m'apercevoir qu'il
songeait un peu moins à leur utilité qu'à leur rareté. Ce travers n'est
pas peu commun en France, non plus qu'en Angleterre. Je voulais, à
chaque moment de cette longue promenade, amener la conversation des
arbres sur la culture ; je fis même plusieurs efforts, mais en vain. On
passa le soir au théâtre, jolie salle ; on donnait Richard Coeur de
lion ; je ne pus m'empêcher de remarquer le grand nombre de jolies
femmes. N'y a-t-il pas un antiquaire qui attribue la beauté, chez les
Anglaises, au sang normand, ou qui pense, comme le major Jardine, que
rien n'améliore autant les races que de les croiser ; à lire ses
agréables voyages, on ne croirait pas qu'il y en ait aucune nécessité,
et cependant, en regardant ces filles et en entendant leur musique, on
ne saurait douter de son système. Soupé chez le marquis d'Ecougal, à
son château, à la Fresnaye. Si ces marquis de France n'ont pas de beaux
produits en blés et en navets à me montrer, ils en ont de magnifiques
d'une autre nature, de belles et élégantes filles, portraits charmants
d'une agréable mère ; rien qu'à la première rougeur, je déclarai la
famille tout aimable ; ces dames sont enjouées, gracieuses,
intéressantes ; j'aurais voulu les mieux connaître, mais c'est le
destin du voyageur d'entrevoir des occasions de plaisir pour les
quitter aussitôt. Après souper, tandis qu'on jouait aux cartes, le
marquis m'entretint de choses qui m'intéressaient. —— 22 milles 1/2.
Le 22. —— On vend, à cette foire de Guibray, pour 6 millions (
262,500 l. st. ) ; à Beaucaire, le montant est de 10. J'y trouvai une
quantité considérable d'articles anglais, de la quincaillerie en
entrepôt : des draps et des tissus de coton. —— Une douzaine
d'assiettes communes en imitation française, bien moins bonnes que les
nôtres, valent 3 et 4 liv. ; je demandai au marchand ( un Français ),
si le traité de commerce ne serait pas nuisible avec une telle
différence. « C'est précisément le contraire, Monsieur ; quelque
mauvaise que soit cette imitation, on n'a encore rien fait d'aussi bien
en France ; l'année prochaine on fera mieux, nous perfectionnerons, et
enfin nous l'emporterons sur vous. » Je le crois bon politique ; sans
concurrence, aucune fabrication ne progresse. Une douzaine d'anglaises,
à filets bleus ou verts, 5 livres 5 sous. Revenu à Caen dîné avec le
marquis de Guerchy, lieutenant-colonel, le major de son régiment, et
leurs femmes, nombreuse et charmante société. Visité l'abbaye des
Bénédictins, fondée par Guillaume le Conquérant. Superbe édifice,
massif, solide, magnifique, avec de grands appartements et des
escaliers de pierre dignes d'un palais. Soupé avec M. du Mesnil,
capitaine au corps du génie, pour lequel j'avais des lettres ; il m'a
présenté à l'ingénieur chargé du nouveau canal qui amènera à Caen des
navires de 3 à 400 tonneaux, bel ouvrage à ranger parmi ceux qui font
honneur à la France.
Le 23. —— M. de Guerchy et l'abbé de *** m'ont accompagné à
Harcourt, résidence du duc d'Harcourt, gouverneur de Normandie et du
Dauphin. On me l'avait donné comme ayant le plus beau jardin anglais de
France ; Ermenonville ne lui laisse pas ce rang, quoique le château y
soit moins beau. Trouvé enfin un cheval pour essayer de poursuivre mon
chemin un peu moins en Don Quichotte ; il ne me convint pas, il
bronchait à chaque pas, était cher, et on demandait le prix d'un bon ;
nous continuerons ensemble, mon aveugle ami et moi. —— 30 milles.
Le 24. —— Bayeux ; la cathédrale a trois tours, dont une est très
légère, très élégante et richement sculptée.
Le 25. —— Passé à Isigny, sur la route de Carentan, un bras de mer
qui est guéable. En arrivant dans cette dernière ville, je me trouvai
si mal par suite, je crois, de rhumes négligés, que j'eus peur de
tomber malade ; je m'en ressentais dans tous mes membres, j'étais
accablé d'une pesanteur générale. Je me couchai de bonne heure, et une
dose de poudre d'antimoine provoqua chez moi une transpiration qui me
soulagea assez pour reprendre mon voyage. —— 23 milles.
Le 26. —— Valognes ; de là jusqu'à Cherbourg le pays est très boisé
et ressemble au Sussex. Le marquis de Guerchy m'avait prié de rendre
visite à M. Doumerc, cultivateur très entreprenant, à Pierre-Buté près
Cherbourg; je le fis ; mais M. Doumerc était à Paris ; cependant son
régisseur M. Baillio mit une grande courtoisie à me montrer et à
m'expliquer tout. —— 30 milles.
Le 27. —— Cherbourg. J'avais des lettres de recommandation pour M.
le duc de Beuvron, qui commande la ville, le comte de Chavagnac et M.
de Meusnier, de l'Académie des sciences, traducteur des voyages de Cook
; le comte est à la campagne. J'avais tant entendu parler des fameux
travaux entrepris pour faire ici un port, que je ne voulais pas
attendre un moment de plus pour les voir : le duc m'accorda un
laissez-passer ; je pris un bateau et me fis conduire à travers le port
artificiel formé par les fameux cônes. Comme ce voyage peut être lu par
des personnes n'ayant ni le temps, ni le désir de chercher dans
d'autres livres la description de ces travaux, je ferai en quelques
mots une esquisse des intentions qui y ont présidé et de l'exécution
qui a suivi. De Dunkerque jusqu'à Brest la France n'a pas de port
militaire ; encore le premier ne peut-il recevoir que des frégates.
Cette lacune lui a été fatale plus d'une fois dans ses guerres avec
notre pays, dont la côte plus favorisée offre non-seulement,
l'embouchure de la Tamise, mais aussi la magnifique rade de Portsmouth.
Afin d'y remédier, on a conçu le projet d'une digue jetée en travers de
la rade ouverte de Cherbourg. Mais la formation d'une enceinte capable
d'abriter une flotte de guerre eût demandé une muraille si étendue, si
exposée à de fortes marées, que la dépense eût été beaucoup trop grande
pour que l'on y pensât, la réussite trop douteuse pour oser
l'entreprendre. On renonça donc à une jetée régulière, et on en adopta
une partielle. Pour la former, on éleva dans la mer, sur toute la ligne
que l'on voulait couvrir, des colonnes isolées en charpente et en
maçonnerie, assez fortes pour résister à la violence de l'Océan ; elles
en brisent les vagues et permettent d'établir une digue de l'une à
l'autre. Ces colonnes ont reçu de leur forme le nom de cônes ; elles
ont 140 pieds de diamètre à la base, 60 pieds au sommet, et 60 pieds de
hauteur verticale ; enfoncées de 30 à 34 pieds, elles sont couvertes au
reflux des plus hautes marées. Construits en chêne avec toutes les
garanties de force et de solidité, ces énormes tonneaux à large base
étaient, une fois terminés, chargés d'autant de pierres qu'il en
fallait pour les couler ; chacun pesait alors 1,000 tonnes ( de 2,000
livres ). Afin de les faire flotter jusqu'à destination, on attachait
tout autour avec des cordes 60 pièces vides de 10 pipes chaque, de
nombreux vaisseaux les remorquaient en présence d'innombrables
spectateurs. Au signal convenu, toutes les cordes sont coupées à la
fois et l'énorme pilier s'engloutit ; il est alors rempli de pierres
par des bateaux que l'on tient prêts chargés, et on le recouvre de
maçonnerie. La capacité de chacun, jusqu'à 4 pieds de la surface
seulement, est de 2,500 toises cubiques de pierre. Un nombre immense de
navires sont ensuite occupés à construire de l'un à l'autre une
chaussée de pierre, que l'on voit à marée basse au temps de la
quadrature ( neap tides ). 18 cônes selon un certain projet, et 33
selon un autre, compléteront ce travail, qui ne laissera que deux
passes, commandées par deux très beaux forts nouvellement construits,
le fort Royal et le fort d'Artois, parfaitement bien approvisionnés,
dit-on, car on ne les laisse pas voir, et munis d'un four à boulets
rouges. Le nombre de cônes dépend de l'espacement qui doit régner entre
eux. J'en trouvai huit finis et la charpente de deux autres sur le
chantier ; mais tout est arrêté par l'archevêque de Toulouse, grâces à
ses plans de futures économies. Les quatre cônes dernièrement
submergés, étant très exposés, sont maintenant en réparation ; on les a
trouvés trop faibles pour résister à la furie des tempêtes et aux coups
de mer par les vents d'ouest. Le dernier de tous est le plus endommagé
: plus on avance, plus il en sera ainsi ; ce qui a fait croire à
plusieurs habiles ingénieurs que le tout n'aboutira pas si l'on ne
dépense pour le reste des sommes qui suffiraient à épuiser le revenu
d'un royaume. Ce qu'il y a déjà de fait suffit à donner depuis quelques
années à Cherbourg un nouvel aspect : il y a des maisons et jusqu'à des
rues neuves, aussi l'annonce de la cessation des travaux a-t-elle été
fort mal reçue. On dit qu'on y employait 3,000 ouvriers, y compris les
carriers. Ces huit cônes seuls et la levée qui les accompagne ont rendu
parfaitement sûre une partie considérable du port projeté. Deux
vaisseaux de 40 y sont à l'ancre depuis 18 mois, par forme
d'expérience, et quoiqu'il y ait eu d'assez fortes tempêtes pour
éprouver le tout rigoureusement, et même, comme je l'ai dit, endommager
beaucoup trois des cônes, ces vaisseaux n'ont pas ressenti la plus
légère agitation ; sans rien ajouter de plus, c'est déjà un refuge pour
une petite flotte. Si l'on continue, on devra construire des cônes plus
fort, peut-être plus grands, et donner bien plus d'attention à leur
solidité, on devra voir aussi s'il ne faut pas les rapprocher davantage
: en tous cas la dépense sera presque double, mais toute dépense
disparaît devant l'importance d'avoir un port de refuge si bien situé
en cas de guerre avec l'Angleterre ; cette importance est immense, au
moins aux yeux des habitants de Cherbourg.
Je remarquai, en traversant le port, que, tandis qu'en dehors de la
digue la mer eût été bien rude pour un canot, elle était tout à fait
paisible en deçà. Je montai sur deux de ces cônes, dont l'un portait
cette inscription : « Louis XVI, sur ce premier cône échoué le 6 Juin
1784, a vu l'immersion de celui de l'est, le 23 juin 1786. »
En somme, le projet est grandiose et ne fait pas peu d'honneur à
l'esprit d'entreprise de la génération actuelle en France. Une grande
marine y est une idée favorite ( que ce soit à tort ou à raison, c'est
une autre question ). Maintenant ce port fait voir que, quand ce grand
peuple entreprend des travaux semblables, il sait trouver des génies
audacieux pour en dresser le plan, et d'habiles ingénieurs pour le
mettre à exécution d'une manière digne de ce royaume. Le duc de Beuvron
m'avait invité à dîner mais je réfléchis que, si j'acceptais, il me
faudrait la journée du lendemain pour voir les verreries ; je mis en
conséquence les affaires avant les plaisirs et, demandant à ce
gentilhomme une lettre qui m'en ouvrît l'entrée, j'y allai à cheval
dans l'après-midi. Elles sont à environ trois milles de Cherbourg. M.
de Faye, le directeur, m'expliqua le tout de la façon la plus
obligeante.
Il ne faut pas s'arrêter à Cherbourg plus que le strict nécessaire.
On m'y écorcha plus scandaleusement que dans aucune autre ville de
France. Les deux meilleurs hôtels étant pleins, je fus forcé d'aller à
la Barque, vilain trou, à peine meilleur qu'un toit à pourceaux, où,
pour une misérable chambre toute malpropre, deux soupers se composant
d'un plat de pommes, d'un peu de beurre, un peu de fromage plus
quelques rogatons trop mauvais pour y toucher, et un pauvre dîner, on
m'apporta un compte de 31 liv. ( 1 l. 7 s. 1 d. ) ; on ne se contentait
pas de me mettre la chambre à 3 liv. la nuit, mais on comptait encore
l'écurie pour mon cheval, après d'énormes items pour l'avoine le foin
et la paille. C'est un abus qui ternit le caractère national. Je
montrai, en passant, cette note à M. Baillio, qui cria au scandale ; il
me dit qu'il ne fallait pas s'en étonner : ces gens, qui se retiraient
du commerce, se faisaient une règle d'écorcher leurs hôtes de la bonne
façon. Que personne ne passe à Cherbourg sans faire d'avance le prix de
tout, jusqu'à la litière et à la stalle de son cheval, jusqu'au sel, au
poivre et à la nappe de sa table. —— 10 milles.
Le 28. —— Retourné à Carentan, et, le 29, gagné, par un beau pays,
bien enclos, Coutances, capitale du Cotentin. On y construit en terre
d'excellentes habitations, de belles granges, et même des maisons à
trois étages et d'autres bâtiments considérables. Cette terre ( la plus
convenable à cet emploi, est une glaise riche et noire ) est pétrie
avec de la paille ; après l'avoir étendue sur le terrain en couche
épaisse d'environ 4 pouces, on la coupe en carrés de 9 pouces que l'on
prend sur une pelle pour les donner au maçon qui fait le mur ; à chaque
couche de 3 pieds, on laisse, comme en Irlande, sécher le mur, afin de
pouvoir le continuer. Sa largeur est d'environ 2 pieds ; on fait
dépasser d'un pouce en plus, pour couper cela ras, couche par couche.
Si on les badigeonnait comme en Angleterre, ces murs feraient aussi bon
effet que nos murs en lattes et en plâtre, et dureraient davantage.
Dans les belles maisons, les encadrements des portes et des fenêtres
sont en pierre. —— 20 milles.
Le 30. —— Beau paysage formé par la mer, les îles de Chaussey à 5
lieues de distance, Jersey, que l'on distingue clairement à 40 milles,
et Granville, qui se montre sur un cap élevé. La beauté de cette ville
disparaît quand on y entre : c'est un trou laid, étroit, sale et mal
bâti. Aujourd'hui, jour de marché, on y voit cette foule d'oisifs
commune en France. La baie de Cancale s'étendant à droite et le rocher
conique de Saint-Michel s'élevant brusquement de la mer, portant un
château au sommet, forment un ensemble très pittoresque. —— 30 milles.
Le 31. —— Entré en Bretagne par Pont-Orsin ( Pontorson ). La
propriété semble être plus divisée que je ne l'ai vue jusque-là. Dans
la ville épiscopale de Doll ( Dol ) une longue rue tout entière n'a pas
de carreaux ; chétive apparence ! Le début en Bretagne me donne l'idée
d'une bien pauvre province. —— 22 milles.
Le 1er septembre. —— Combourg. Le pays a un aspect sauvage ; la
culture n'est pas beaucoup plus avancée que chez les Hurons, ce qui
paraît incroyable au milieu de ces terrains si bons. Les gens sont
presque aussi sauvages que leur pays, et leur ville de Combourg est une
des plus ignoblement sales que l'on puisse voir. Des murs de boue, pas
de carreaux, et un si mauvais pavé que c'est plutôt un obstacle aux
passants qu'un secours. Il y a cependant un château, et qui est habité.
Quel est donc ce M. de Chateaubriand, le propriétaire, dont les nerfs
s'arrangent d'un séjour au milieu de tant de misère et de saleté ?
Au-dessous de ce hideux tas d'ordures se trouve un beau lac entouré de
hais bien boisées. Au sortir d'Hédé, beau lac appartenant à M. de
Blassac, intendant de Poitiers ; superbes bois aux alentours. Avec un
peu de soin, on ferait de ceci un tableau délicieux. Il y a un château,
des fenêtres duquel on ne voit que quatre rangées d'arbres, rien de
plus, selon le style français. Dieu du goût, faut-il que le possesseur
de ce château soit aussi celui de cet admirable lac ! et cependant M.
de Blassac a fait à Poitiers la plus belle promenade de France ! Mais
le goût de la ligne droite et celui de la ligne sinueuse sont fondés
sur des sentiments et des idées aussi séparés, aussi distincts que la
peinture et la musique, la poésie et la sculpture. Le lac est
poissonneux ; il y a des brochets de 36 liv., des carpes de 24, des
perches de 4 et des tanches de 5. Jusqu'à Rennes, même confusion
bizarre de déserts et de cultures ; pays moitié sauvage, moitié
civilisé. —— 31 milles.
Rennes est bien bâtie et a deux belles places, surtout celle de
Louis XV, où se trouve sa statue. Le Parlement étant en exil, on ne
peut voir la salle des séances. Le jardin des Bénédictins, appelé le
Tabour, est remarquable ; mais ce qu'il y a de plus curieux à Rennes
maintenant, c'est, aux portes de la ville, un camp formé par quatre
régiments d'infanterie et deux de dragons, sous le commandement d'un
maréchal de France, M. de Stainville. Le mécontentement du peuple, qui
avait amené ces précautions, venait de deux causes : la cherté du pain
et l'exil du Parlement. La première est fort naturelle ; mais ce que je
ne puis entendre, c'est cet amour pour le Parlement ; car tous ses
membres sont nobles comme ceux des états, et nulle part la distinction
entre la noblesse et les roturiers n'est si tranchée, si insultante, si
oppressive, qu'en Bretagne. On m'assura, cependant, que la population
avait été poussée par toutes sortes de manoeuvres et même par des
distributions d'argent. Les troubles présentaient une telle violence,
avant que le camp ne fût établi, que la troupe fut incapable de
maintenir l'ordre. M. Argentaise, pour lequel j'avais des lettres, eut
la bonté de me servir de guide pendant les quatre jours que je passai
ici. Il fait bon marché vivre à Rennes, et cela me frappe d'autant
plus, que je sors de Normandie, où tout est à un prix extravagant. La
table d'hôte, à la Grande-Maison, est bien tenue : à dîner il y a deux
services abondamment pourvus d'excellents mets, et un très grand
dessert bien composé ; à souper un bon service, un fort morceau de
mouton et un délicieux dessert. Chaque repas se paye, avec le vin
ordinaire, 40 sous ; pour 20 sous en plus, vous avez de très bon vin ;
l'entretien du cheval 30 sous ; en tout cela ne fait ( avec du vin de
choix ) que 6 livres 10 sous par jour ou 5 shill. 10 ds. Cependant on
se plaint que le camp a fait hausser tous les prix.
Le 5. —— Montauban. Les pauvres ici le sont tout à fait ; les
enfants terriblement déguenillés, et plus mal peut-être sous cette
couverture que s'ils restaient tout nus ; quant aux bas et aux
souliers, c'est un luxe hors de propos. Une charmante petite fille de
six à sept ans, qui jouait avec une baguette et souriait, avait sur
elle de tels haillons, que mon coeur s'en serra : on ne mendiait pas,
et quand je donnai quelque chose, on me, parut plus surpris que
reconnaissant. Le tiers de ce que j'ai vu de cette province me paraît
inculte. et la presque totalité dans la misère. Quel terrible fardeau
pour la conscience des rois, des ministres, des parlements, des états,
que ces millions de gens industrieux, livrés à la faim et à l'oisiveté
par les exécrables maximes du despotisme et les préjugés non moins
abominables d'une noblesse féodale ! Couché au Lion-d'Or, affreux
bouge. —— 20 milles.
Le 6. —— L'aspect est le même jusqu'à Brooms ( Broons ) ; mais près
de cette ville il devient plus agréable, le terrain étant plus
accidenté.
Lamballe. —— Plus de cinquante familles nobles passent l'hiver dans
cette petite ville et vivent sur leurs biens en été. Il y a
probablement autant d'extravagance et de sottise, et, pour ce que j'en
sais, autant de bonheur dans leurs cercles que dans ceux de Paris. Ici
et là on ferait bien mieux de cultiver ses terres et de donner du
travail aux malheureux. —— 30 milles.
Le 7. —— Le pays change immédiatement au delà de Lamballe. Le
marquis d'Urvoy, que j'ai connu à Rennes, et qui possède un beau
domaine à Saint-Brieuc, m'avait donné une lettre pour son intendant ;
celui-ci y a fait honneur. —— 12 milles 1/2.
Le 8. —— Jusqu'à Guingamp ; contrée sombre couverte d'enclos. Passé
Châteaulandren ( Chatelaudren ) et entré en Basse-Bretagne : on
reconnaît au premier coup d'oeil un autre peuple. On rencontre une
quantité de gens n'ayant d'autre réponse à vos questions que : « Je ne
sais pas ce que vous dites», ou : «Je n'entends rien.» Entré à Guingamp
par des portes, des tours, des fortifications qui paraissent de la plus
vieille architecture militaire : tout annonce l'antiquité et est en
parfait état de conservation. L'habitation des pauvres gens est loin
d'être si bonne : ce sont de misérables huttes de boue, sans vitres,
presque sans lumière ; mais il y a des cheminées en terre. J'en étais à
mon premier somme à Belle-Isle quand l'aubergiste vint à mon chevet et
tira le rideau en faisant tomber une pluie d'araignées, pour me dire
que j'avais une jument anglaise superbe, et qu'un seigneur voulait me
l'acheter. Je lui jetai à la tête une demi-douzaine de fleurs
d'éloquence française pour son impertinence ; alors il jugea prudent de
nous laisser en paix, moi et les araignées. Il y avait grande partie de
chasse. Ce doivent être des chasseurs de première force que ces
seigneurs bas-bretons pour arrêter leur admiration sur une jument
aveugle. A propos des races de chevaux en France, cette jument m'avait
coûté 23 guinées lors de la cherté des chevaux en Angleterre, et en
avait été vendue 16 quand ils étaient un peu meilleur marché : on peut
s'en faire une idée ; cependant on l'admira, et beaucoup, et souvent
pendant ce voyage, et en Bretagne elle rencontra rarement d'égale.
Cette province, et la même chose arrive en Normandie, est infestée de
mauvaises rosses d'étalons, perpétuant la malheureuse race que l'on
rencontre partout. Le vilain trou qui s'intitule la Grande-Maison est
la meilleure auberge d'une station de poste sur la grande route de
Brest ; des maréchaux de France, des ducs, des pairs, des comtesses,
etc., etc., doivent s'y être arrêtés de temps à autre, selon les
accidents auxquels on est sujet dans les longs voyages. Que doit-on
penser d'un pays qui, au XVIIIe siècle, n'a pas de meilleurs abris pour
les voyageurs ! —— 30 milles.
Le 9. —— Morlaix est le port le plus singulier que j'aie vu. Dans
une vallée juste assez large pour contenir un beau canal, on voit deux
quais et deux rangées de maisons ; en arrière s'élève la montagne,
abrupte et boisée d'un côté, semée de jardins, de roches et de
broussailles de l'autre ; l'effet en est charmant et romantique.
Commerce assez lourd à présent, mais très florissant pendant la guerre.
—— 20 milles.
Le 10. —— Jour de foire à Landivisier ( Landivisiau ), ce qui me
donne l'occasion de voir réunis nombre de Bas-Bretons et de leurs
bestiaux. Les hommes portent de larges culottes, plusieurs ont les
jambes nues, et la plupart sont en sabots ; ils ont les traits
fortement accentués comme les Gallois, et un air moitié énergique,
moitié nonchalant ; ils sont grands de taille, larges de poitrine et
carrés d'épaules. Les femmes, même jeunes, sont tellement ridées par la
fatigue, qu'elles perdent l'air de douceur naturel à leur sexe. Le
premier coup d'oeil les fait reconnaître pour absolument différents des
Français. N'est-ce pas un miracle de les retrouver ainsi, avec leur
langage, leurs moeurs, leurs costume, après treize cents ans de séjour
sur cette terre ? —— 35 milles.
Le 11. —— J'avais des lettres de personnes fort recommandables pour
d'autres personnes aussi très recommandables de Brest, à l'effet de
m'obtenir l'entrée des arsenaux. Ce fut en vain.
M. le chevalier de Tredairne fit en ma faveur des instances très
pressantes auprès du commandant : mais l'ordre de ne laisser pénétrer
qui que ce fût, Français ou étranger, était trop strict pour qu'on osât
l'enfreindre, à moins que sur un avis exprès du ministre de la marine,
rarement donné, et auquel on n'obéit qu'à contre-coeur. M. Tredairne me
dit que cependant lord Pembroke l'avait visité, il y avait peu de
temps, en vertu d'une telle dépêche ; et lui-même fit la remarque,
voyant bien qu'elle ne m'échapperait pas, qu'il était singulier de
montrer ce port à un général anglais, gouverneur de Portsmouth, pour en
refuser la vue à un fermier. Il m'assura cependant que le duc de
Chartres n'avait pas été plus heureux ces jours passés. La musique de
Grétry, qui, sans avoir de largeur, est franche et même élégante,
n'était pas de nature à me mettre de bonne humeur ; le théâtre donnait
Panurge. Brest est une ville bien bâtie, à belles rues régulières, et
le quai, avec ses vaisseaux de ligne et ses autres navires, a beaucoup
de cette vie et de ce mouvement qui animent les ports de mer.
Le 12. —— Retourné à Landerneau. Le maître du Duc-de-Chartres, la
meilleure auberge et la plus propre de l'évêché, vint me dire qu'il y
avait là un monsieur, un homme comme il faut, et que le dîner serait
meilleur si nous le prenions ensemble : De tout mon coeur. C'était un
noble Bas-Breton, avec une épée et un misérable petit bidet très agile.
Ce seigneur ignorait que le duc de Chartres de l'autre jour fût autre
que celui qui était dans la flotte de M. d'Orvilliers. Pris la route de
Nantes. —— 25 milles.
Le 13. —— Pays plus accidenté jusqu'à Châteaulin ; le tiers en est
inculte. Région bien inférieure au Léon et à Tréguier ; aucun effort,
aucune marque d'intelligence ; tout près cependant du grand marché de
Brest et sur un bon terrain. Quimper, quoique ce soit un évêché, n'a de
remarquable que sa promenade, une des plus belles de France. —— 25
milles.
Le 14. —— En sortant de Quimper, on voit un peu plus de culture,
mais ce n'est que pour un instant. Déserts, déserts et déserts. Arrivé
à Quimperlay ( Quimperle ). —— 27 milles.
Le 15. —— Même aspect sombre jusqu'à Lorient, mais quelques traces
de culture et beaucoup de bois. Lorient était si plein de badauds venus
pour assister au lancement d'un vaisseau de guerre, que je ne trouvai à
l'Epée-Royale ni lit pour moi, ni place pour mon cheval. Au
Cheval-Blanc, misérable trou, je plaçai mon compagnon au milieu de
vingt autres empilés comme des harengs en caque ; mais moi je n'obtins
rien. Le duc de Brissac, avec sa suite, ne fut pas plus heureux. Si le
gouverneur de Paris ne put sans peine trouver à coucher dans Lorient,
il ne faut pas s'étonner des obstacles que rencontra A. Young. J'allai
sur-le-champ remettre mes lettres. Je trouvai M. Besné, négociant, chez
lui ; il me reçut avec une cordialité sincère, préférable à un million
de cérémonies, et, lorsqu'il sut ma position, il m'offrit, dans sa
maison, une hospitalité que j'acceptai. Le Tourville, de
quatre-vingt-quatre canons, devait être lancé à trois heures ; on remit
au lendemain, à la grande joie des aubergistes, heureux de retenir un
jour encore cet essaim d'étrangers. J'aurais voulu que le vaisseau les
étranglât, car je n'avais en tête que ma pauvre jument, exposée toute
la nuit au milieu des rosses de Bretagne. Cependant une pièce de douze
sous au valet d'écurie la mit considérablement à l'aise. La ville est
moderne et régulière ; les rues partent en divergeant de la porte, et
sont coupées à angle droit par d'autres, larges, bien bâties et bien
pavées : beaucoup de maisons ont vraiment bon air. Mais ce qui fait
l'importance de Lorient, c'est l'entrepôt du commerce des Indes, qui
renferme les navires et les magasins de la Compagnie. Ces derniers sont
réellement grandioses, et annoncent la royale munificence dont ils
tirent leur origine. Ils ont plusieurs étages, sont construits en
voûte, d'un grand style et d'une immense étendue. Mais il leur manque,
au moins à présent, comme à tant d'autres superbes établissements en
France, la vigueur et le mouvement d'un commerce actif. Les affaires
ici semblent insignifiantes. Trois vaisseaux de quatre-vingt-quatre, le
Tourville, l'Éole et le Jean-Bart, et une frégate de trente-deux sont
en chantier. On m'assura qu'il n'avait fallu que neuf mois pour la
construction du Tourville. Le port a de la vie ; quinze vaisseaux de
ligne stationnés ici à l'ordinaire, quelques navires de la Compagnie
des Indes et d'autres marchands, en font un agréable tableau. Une belle
tour ronde en pierre blanche, de cent pieds de haut, légère et
gracieuse dans ses proportions, et portant une balustrade au sommet,
sert aux vigies et aux signaux. Mon hôte est un homme simple et franc,
avec quelques idées originales qui lui donnaient plus d'intérêt ; il a
une charmante fille, qui me distrait par son chant, qu'elle accompagne
sur la harpe. Le lendemain matin, le Tourville descendit à flot au
bruit de la musique des régiments et des acclamations de milliers de
spectateurs. Quitté Lorient, arrivé à Hennebont. —— 7 1/2 milles.
Le 17. —— Traversé, en allant à Auray, les dix-huit milles les plus
pauvres que j'aie encore vus en Bretagne. Bonnes maisons de pierre,
couvertes d'ardoises, mais sans vitres. Auray a un petit port et
quelques sloops, ce qui donne toujours de la gaieté à une ville.
Jusqu'à Vannes, campagne variée, mais les landes dominent. Vannes n'est
pas sans importance, mais son port et sa promenade en font la
principale beauté.
Le 18. —— Musiliac ( Muzillac ). On a en vue Belle-Isle et les îles
plus petites d'Hédic ( Haëdic ) et d'Honat ( Houat ). Si Musiliac ne
peut se vanter d'autre chose, il le peut au moins de son bon marché.
J'eus pour dîner deux bons poissons plats, des huîtres, de la soupe, un
beau rôti de canard, avec un ample dessert consistant en raisin,
poires, noix, biscuits et liqueur, une pinte d'excellent bordeaux ; ma
jument, outre le foin, reçut trois quarts de peck ( soit 7 litres )
d'avoine, pour 56 sous ; 2 sous à la fille et autant au garçon, font en
tout 3 fr. Jusqu'à la Roche-Bernard, des landes, des landes, des landes
! La hardiesse des rives de la Vilaine la rend pittoresque, il n'y a
pas d'ennuyeuses plaines ; elle a les deux tiers de la largeur de la
Tamise à Westminster, et serait égale à quelque rivière que ce soit si
ses bords étaient boisés ; mais ce ne sont que les déserts du reste du
pays. —— 33 milles.
Le 19. —— Fait un détour sur Auvergnac, château du comte de La
Bourdonnaye, pour lequel j'avais une lettre de la duchesse d'Anville ;
c'était la personne qui pouvait le mieux me renseigner sur la Bretagne,
ayant été pendant vingt-cinq ans premier syndic de la noblesse. On
aurait à plaisir amoncelé les pentes et les rochers, que l'on aurait eu
peine à faire un plus mauvais chemin que ces cinq milles ; si j'eusse
pu mettre autant de foi que les bonnes gens de campagne dans deux
morceaux de bois attachés ensemble, je me serais signé ; mais mon
aveugle ami, avec une sûreté de pied incroyable, m'amena sain et sauf à
travers de tels endroits ; sans mon habitude journalière du cheval,
j'aurais tremblé d'abord, quand même ma monture aurait eu d'aussi bons
yeux que ceux d'Eclipse ; car je suppose qu'un beau coureur, sur la
vélocité duquel tant d'imbéciles étaient prêts à aventurer leur argent,
devait avoir des yeux aussi bons que ses jambes. Un tel chemin
desservant plusieurs villages et le château de l'un des premiers
seigneurs du pays montre quel doit être l'état de la société ; pas de
communications, de voisinage ; aucune des occasions de dépenses
naissant de la compagnie, une vraie retraite pour épargner ce qu'on
dépensera dans les villes. Le comte me reçut avec beaucoup de politesse
; je lui exposai mes motifs et mon plan de voyage, qu'il voulut bien
louer avec chaleur, exprimant sa surprise que j'aie entrepris une aussi
grosse affaire que l'examen de la France sans être encouragé par mon
gouvernement. Je lui expliquai qu'il connaissait très peu ce
gouvernement, s'il supposait qu'il donnerait un shelling pour une
entreprise agricole ou pour son auteur ; qu'il importait peu que le
ministre fût whig ou tory, que le parti de la charrue n'en comptait pas
un dans ses rangs ; qu'enfin l'Angleterre, qui comptait plusieurs
Colberts, n'avait pas un Sully. Ceci nous mena à une conversation
intéressante sur la balance de l'agriculture, de l'industrie et du
commerce, et les moyens de les encourager. En réponse à ses questions,
je lui fis comprendre quels sont leurs rapports en Angleterre et
comment notre culture florissait à la barbe des ministres, par la seule
protection que la liberté civile donne à la propriété ; que, par
conséquent, sa situation était pauvre en regard de ce qu'elle eût été,
si on lui avait donné les mêmes secours qu'au commerce et à
l'industrie. J'avouai à M. de La Bourdonnaye que sa province ne me
semblait rien avoir que des privilèges et de la misère. Il sourit, me
donna quelques explications importantes ; mais jamais noble
n'approfondira cette question comme elle le devrait être, car c'est à
lui que sont départis ces privilèges ; au peuple la pauvreté. Il me fit
voir des plantations très belles et très florissantes qui l'abritent
complètement de chaque côté, même du sud-ouest, quoique si près de la
mer. De son jardin on voit Belle-Isle et les autres, et un petit roc
qui lui appartient. Il me dit que le roi d'Angleterre le lui prit après
la victoire de sir Edw. Hawkes, mais que Sa Majesté voulut bien le lui
laisser après une nuit de possession. —— 20 milles.
Le 20. —— J'ai pris congé de M. et de madame de La Bourdonnaye,
très charmé de leur courtoisie et de leurs amicales attentions. Des
collines près de Saint-Nazaire on a une belle vue de l'embouchure de la
Loire ; mais des rives trop basses lui enlèvent l'air de grandeur que
des promontoires élevés donnent au Shannon. A droite, à l'infini, se
gonfle le sein de l'Atlantique. Savinal ( Savenay ) est le séjour de la
misère. —— 33 milles.
Le 21. —— Rencontré un essai d'amélioration au milieu de ces
déserts, quatre bonnes maisons de pierre et quelques acres recouverts
de pauvre gazon, qui cependant avaient été défrichés ; mais tout cela
est redevenu presque aussi sauvage que le reste. Je sus ensuite que
cette amélioration, comme on l'appelle, avait été tentée par des
Anglais aux frais d'un gentilhomme qu'ils avaient ruiné aussi bien
qu'eux-mêmes. Je demandai comment on s'y était pris. Après un écobuage,
on avait fait du froment, puis du seigle, puis de l'avoine. Et
toujours, toujours il en est ainsi ! Les mêmes sottises, les mêmes
bévues, la même ignorance ; et puis tous les imbéciles du pays ont été
dire, comme ils le disent encore, que ces déserts ne sont bons à rien.
A mon grand étonnement je vis, chose incroyable, qu'ils s'étendaient
jusqu'à trois milles de la grande ville commerciale de Nantes : voilà
un problème et une leçon à méditer, mais pas à présent. Après mon
arrivée, je suis allé de suite au théâtre, construit tout récemment en
belle pierre blanche. La façade a un superbe portique de huit colonnes
corinthiennes fort élégantes ; quatre autres en dedans séparent ce
portique d'un vestibule majestueux. A l'intérieur, ce n'est qu'or et
peinture, le coup d'oeil d'entrée me frappa grandement. La salle est,
je crois, deux fois aussi grande que celle de Drury-Lane et cinq fois
plus magnifique. Comme c'était un dimanche, la salle était comble. Mon
Dieu ! m'écriai-je intérieurement ; est-ce à un tel spectacle que
mènent les garennes, les landes, les déserts, les bruyères, les
buissons de genêt et d'ajonc et les tourbières que j'ai traversés
pendant 300 milles ? Quel miracle que toute cette splendeur et cette
richesse des villes en France n'aient aucun rapport avec l'état de la
campagne ! Il n'y a pas de transitions graduelles : la médiocrité aisée
et la richesse, la richesse et la magnificence. D'un bond vous passez
de la misère à la prodigalité, de mendiants dans leur hutte de boue à
Mademoiselle Saint-Huberti, dans des spectacles splendides à 500 liv.
par soirée ( 21 liv. st. 17 sh. 6 d. ). La campagne est déserte, ou si
quelque gentilhomme l'habite, c'est dans quelque triste bouge, pour
épargner cet argent, qu'il vient ensuite jeter dans les plaisirs de la
capitale. —— 20 milles.
Le 22. —— Remis mes lettres. —— Autant que le comporte
l'agriculture, mon objet principal, je dois acquérir toutes les notions
sur le commerce que je puis obtenir des négociants, car il est facile
d'avoir d'utiles renseignements en abondance sans poser de questions,
qui mettront la personne interrogée dans l'embarras, et même sans en
poser aucune. M. Riédy se montra très civil et satisfit à beaucoup de
mes demandes ; je dînai une fois avec lui et vis avec plaisir la
conversation se tourner sur le sujet important de la situation
respective de la France et de l'Angleterre dans le commerce,
particulièrement celui des Antilles. J'avais aussi une recommandation
pour M. Espivent, conseiller au Parlement de Rennes, dont le frère, M.
Espivent de la Villeboisnet, est un des notables négociants d'ici. On
ne saurait être plus obligeant que ces deux messieurs ; leur conduite
envers moi fut pleine d'attention et de cordialité : ils rendirent mon
séjour en cette ville à la foi instructif et agréable. La ville a, dans
ses nouvelles constructions, un signe de prospérité qui ne trompe
jamais. Le quartier de la Comédie est magnifique, toutes les rues sont
en pierre de taille et se coupent à angle droit. Je ne sais si l'Hôtel
de Henri IV n'est pas le plus beau de l'Europe : celui de Dessein, à
Calais, a de plus grandes dimensions ; mais il n'est ni construit, ni
distribué, ni meublé comme celui-ci, que l'on vient d'achever. Il
revient à 400,000 livres, avec le mobilier ( 17,500 liv. st. ), et se
loue 14,000 1. ( 6121. st. 10 sh. ) par an, la première année ne
comptant pas. Il y a 60 lits de maître et une écurie pour 25 chevaux.
Les appartements de deux pièces, très convenables, se payent 6 liv. par
jour ; une belle pièce 3 liv. Les commerçants ne donnent que 5 liv.
pour le dîner, le souper, le vin et la chambre, et 35 sous pour leur
cheval. C'est sans comparaison le premier des hôtels où je suis
descendu en France ; il est de plus très bon marché. Situé sur une
petite place, près du théâtre, de manière aussi commode pour le plaisir
et le commerce que le peuvent souhaiter ceux qui recherchent l'un ou
l'autre. Le théâtre a coûté 450,000 liv., et se loue aux comédiens
17,000 l. par an ; plein, il donne 120 louis d'or. Le terrain de
l'hôtel a été acheté 9 liv. le pied carré ; dans quelques quartiers de
la ville, il se vend jusqu'à 15 liv. Cette valeur du terrain conduit à
donner aux maisons une hauteur qui en enlève la beauté. Le quai n' a
rien de remarquable, le fleuve est embarrassé d'îles ; mais plus loin,
du côté de la mer, s'élève une longue file de maisons régulières. Une
institution commune aux grandes villes commerciales de France, mais
florissant particulièrement à Nantes, c'est une chambre de lecture, ce
que nous appellerions un book-club, qui ne se défait pas de ses livres,
mais en forme une bibliothèque. Il y a trois salles : une pour la
lecture, une pour la conversation, la dernière pour la bibliothèque. En
hiver on y trouve un bon feu et des bougies ( de cire ). Messieurs
Espivent eurent la bonté de m'accompagner dans une excursion sur l'eau,
pour voir l'établissement de M. Wilkinson, pour forer les canons, situé
dans une île de la Loire en aval de Nantes. Jusqu'à la venue de ce
célèbre manufacturier anglais, on ignorait en France cette méthode de
fondre les canons massifs pour les roder ensuite. L'appareil de
Wilkinson, pour quatre canons, mû par des roues hydrauliques, est
maintenant en oeuvre ; mais on vient de construire une machine à vapeur
avec un nouvel appareil pour en forer sept de plus. M. de la Motte, qui
a la direction du tout, nous montra aussi un modèle de cette machine de
6 pieds de long, 5 de haut sur 4 ou 5 de large, qu'il mit en mouvement
devant nous, en faisant un petit feu sous une chaudière qui ne dépasse
pas les dimensions d'une grande théière. C'est une des machines que
j'aie vue qui aient le plus d'intérêt pour un physicien voyageur.
Nantes est aussi enflammé pour la cause de la liberté qu'aucune
ville de France ; les conversations dont je fus témoin m'ont fait voir
l'incroyable changement qui s'est opéré dans l'esprit des Français, et
je ne crois pas possible pour le gouvernement actuel de durer un
demi-siècle de plus, si les talents les plus éminents et les plus
courageux ne tiennent le gouvernail. La révolution d'Amérique en
entraînera une autre en France, si le gouvernement n'y prend garde. [
Il ne fallait pas être grand prophète pour prédire ceci ; mais les
derniers événements ont montré que j'étais bien loin de compte en
parlant de cinquante ans. ( Note de l'auteur. ) ]
Le 23. —— Un des douze prisonniers de la Bastille est arrivé ici ;
c'était le plus violent de tous, et sa détention a été loin de lui
apprendre à se taire.
Le 25. —— Ce n'est pas sans regrets que j'ai quitté une société à
la fois intelligente et agréable, et il me serait pénible de ne pas
espérer au moins de revoir MM. Espivent. Il y peu de chances pour que
je revienne à Nantes ; mais s'ils retournaient une seconde fois en
Angleterre, j'ai la promesse de leur visite à Bradfield. Le plus jeune
d'entre eux a passé, avec lord Shelburne à Bowood, une quinzaine qu'il
se rappelle avec beaucoup de plaisir ; le colonel Barré et le docteur
Priestley s'y trouvaient en même temps. Jusqu'à Ancenis, tout est en
enclos ; nombreuses villas pendant les sept premiers milles. —— 22 1/2
milles.
Le 26. —— Tableau des vendanges. Je ne l'avais jamais vu avant
aussi bien qu'ici ; les fortes pluies de l'automne dernier en faisaient
un triste spectacle. A ce moment de l'année, tout est vie et activité.
Les alentours sont divisés en nombreux enclos par de belles haies.
Superbe vue de la Loire, du dernier village de Bretagne ; il y a une
grande barrière qui traverse le chemin, et des douanes pour la visite
de tout ce qui vient de là. La Loire prend ici les proportions d'un
grand lac ; des bois l'environnement sur chaque rive, ce qui est rare
pour ce fleuve. Des villes, des clochers, des moulins à vent, un bel
horizon, de charmantes campagnes, couvertes de vignobles, donnent à ce
fleuve autant de gaieté qu'il a de noblesse. Entré en Anjou par
d'immenses prairies. Traversé Saint-Georges et pris la route d'Angers.
Après avoir perdu la Loire de vue pendant dix milles, je la retrouve
dans cette ville. Des lettres de M. de Broussonnet m'attendaient ; mais
ce monsieur n'avait pu savoir dans quelle partie de l'Anjou résidait le
marquis de Tourbilly. Il m'était si important de trouver la ferme où ce
gentilhomme a fait les admirables défrichements décrits dans son
Mémoire sur ce sujet, que je me déterminai d'y aller, à quelque
distance que ce fût de mon chemin. —— 30 milles.
Le 27. —— Parmi mes lettres j'en avais pour M. de la Livonière,
secrétaire perpétuel de la Société d'agriculture d'Angers ; je le
trouvai à sa maison de campagne, à deux lieues d'ici ; lorsque
j'arrivai, il était à table avec sa famille ; comme il n'était pas
midi, je pensais avoir évité cette maladresse ; mais lui-même et madame
prévinrent mon embarras par leurs instances cordiales de les imiter,
et, sans faire le moindre dérangement d'aucune sorte, me mirent tout
d'un coup à mon aise, devant un dîner médiocre, mais assaisonné de tant
de laisser-aller et d'entrain, que je le trouvai plus à mon goût que
les tables le plus splendidement servies. Une famille anglaise à la
campagne, de même rang, et prise de même à l'improviste, vous recevrait
avec une politesse anxieuse et une hospitalité inquiète : après vous
avoir fait attendre que l'on change en toute hâte la nappe, la table,
les assiettes, le buffet, le bouilli et le rôti, on vous donnerait un
si bon dîner, que, soit crainte, soit lassitude, personne de la famille
ne trouverait un mot de conversation, et vous partiriez chargé de voeux
faits de bon coeur de ne vous revoir jamais. Cette sottise, si commune
en Angleterre, ne se voit pas en France : les gens y sont tranquilles
chez eux et font tout de bonne grâce.
M. de la Livonière s'entretint longuement de mon voyage, qu'il loua
beaucoup ; mais il lui sembla extraordinaire que ni le gouvernement, ni
l'Académie des sciences, ni celle d'agriculture ne m'en payent au moins
les frais. Cette idée est tout à fait française : ils ne comprennent
pas qu'un particulier quitte ses affaires ordinaires pour le bien
public sans que le public le paye, et il ne m'entendait pas non plus
quand je lui disais qu'en Angleterre, tout est bien, hors ce que fait
le gouvernement. Je fus très contrarié qu'il ne pût m'indiquer la
demeure de feu le marquis de Tourbilly ; car il serait fâcheux de
traverser la province sans la trouver, pour m'entendre dire après qu'à
mon insu j'en suis passé à quelques milles. Retourné le soir à Angers.
—— 20 milles.
Le 28. —— La Flèche. Le château de Duretal, appartenant à la
duchesse d'Estissac, s'élève fièrement au-dessus de la petite ville de
ce nom et sur les bords d'une belle rivière, dont les pentes, exposées
au midi, sont couvertes de vignes. Le pays est gai, sec et d'un séjour
agréable. J'ai demandé à plusieurs messieurs la résidence du marquis,
toujours en vain. Ces trente milles de chemin jusqu'à La Flèche sont
superbes ; il est sablé, uni et tenu dans un ordre admirable. La Flèche
est une jolie petite ville, propre et assez bien bâtie sur la rivière
qui passe à Duretal, et que les bateaux remontent jusqu'ici ; mais le
commerce est insignifiant. Mon premier soin en arrivant ici, comme
partout ailleurs en Anjou, fut de m'enquérir du marquis. Je persistai
jusqu'à ce que j'appris qu'il y avait à peu de distance de La Flèche un
endroit appelé Tourbilly, mais qui n'était pas mon affaire, car on n'y
connaissait pas de marquis de Tourbilly, mais un marquis de Galway qui
tenait ce domaine de son père. Ceci m'embarrassait de plus en plus, et
je renouvelai mes recherches avec tant de ténacité, que bien du monde
crut que j'en avais perdu la tête à moitié. A la fin je rencontrai une
dame âgée qui résolut la difficulté : elle m'assura que le domaine de
Tourbilly, à quinze milles de La Flèche, était bien ce que je cherchais
; qu'il appartenait à un marquis de ce nom, lequel lui semblait, en
effet, avoir écrit quelques livres ; que ce marquis était mort
insolvable, et sa propriété avait été achetée par le père du marquis de
Galway actuel. Je n'en demandai pas davantage et me décidai à prendre
un guide le lendemain matin pour visiter les restes de ces travaux,
puisque je ne pouvais voir leur auteur. La mention de sa mort en état
d'insolvabilité me fit beaucoup de peine ; c'était un mauvais
commentaire à son livre, et je prévoyais que quiconque je rencontrerais
à Tourbilly n'aurait que des risées pour une agriculture qui avait
ruiné le domaine où on l'avait mise en pratique. —— 30 milles.
Le 29. —— Ce matin, j'ai exécuté mon projet. Le paysan qui me
servait de guide étant doué de deux bonnes jambes, il me conduisit à
travers les bruyères dont le marquis parle dans son Mémoire. Elles
paraissent sans bornes, et l'on me dit que je pourrais voyager bien des
jours sans voir autre chose ; quel champ d'amélioration pour créer, non
pas pour perdre des domaines. A la fin, nous arrivâmes à Tourbilly,
pauvre hameau composé de quelques maisons éparses dans une vallée entre
deux hauteurs encore incultes ou couvertes de bruyères. Le château est
au milieu ; on y arrive par de belles avenues de peupliers. Je ne puis
décrire aisément la curiosité inquiète que je ressentais en visitant
chaque coin de la propriété : il n'y avait pas une baie, un arbre, un
buisson, qui n'eût pour moi de l'intérêt. Longtemps avant d'avoir pu me
procurer l'original du Mémoire sur les défrichements, j'en avais lu la
traduction dans l'Agriculture de M. Mill, dont c'était, à mon avis, la
partie la plus intéressante, et m'étais résolu, si jamais j'allais en
France, de visiter des travaux dont la description m'avait fait tant de
plaisir. Je n'avais ni lettre ni recommandation pour le propriétaire
actuel, le marquis de Galway. En conséquence, je lui exposai simplement
ce fait, que j'avais lu avec tant de plaisir le livre de M. de
Tourbilly, que je désirais vivement voir les choses qui y sont
rapportées. Il me répondit sur-le-champ en bon anglais, me reçut avec
une politesse si cordiale et de telles expressions d'estime pour
l'objet de mon voyage, qu'il me mit parfaitement à l'aise avec
moi-même, et par suite avec tout ce qui m'entourait. Il commanda un
déjeuner à l'anglaise et donna des ordres pour qu'un homme nous
accompagnât dans cette excursion. Je désirai que ce fût le plus vieil
ouvrier du temps de feu le marquis. Je fus satisfait d'apprendre qu'il
y en avait un qui l'avait servi dès le commencement des travaux. A
déjeuner, M. de Galway me présenta son frère, qui, lui aussi, parle
anglais ; il regretta de ne pouvoir me faire connaître madame de Galway
; mais elle était en couches. Il me fit ensuite l'histoire de
l'acquisition de ce château par son père. Son arrière-grand-père
s'était établi en Bretagne du temps que Jacques Il fuyait le trône ;
plusieurs membres de la famille vivent encore dans le comté de Cork,
près de Lotta. Son père s'était rendu fameux dans cette province par
son habileté agricole, et en récompense d'améliorations faites sur les
landes, les états lui avaient donné dans Belle-Isle une vaste étendue,
qui appartient encore à son fils. Ayant appris que le marquis de
Tourbilly était entièrement ruiné, et que ses biens d'Anjou allaient
être vendus par les créanciers, il les examina, et trouvant la terre
susceptible d'être amendée, acheta Tourbilly pour 15,000 louis d'or,
marché fort avantageux, bien qu'avec le domaine il ait aussi acheté
quelques procès. Il y a environ 3,000 arpents presque contigus, la
seigneurie de deux paroisses, avec la haute justice, etc., etc., un
beau château, vaste et commode, des communs très complets, et beaucoup
de plantations, oeuvres de l'homme célèbre dont je m'enquérais. Je
respirais à peine en arrivant à l'histoire de la ruine d'un si grand
innovateur. « Vous êtes malheureux qu'un homme se soit ruiné par cet
art que vous aimez tant. » C'était la vérité. Mais il me remit à mon
aise en m'annonçant que cela ne serait jamais arrivé si le marquis se
fût contenté de faire valoir et d'améliorer ses domaines. Un jour,
comme il cherchait de la marne, sa mauvaise étoile lui fit découvrir
une veine de terre parfaitement blanche, ne donnant pas d'effervescence
avec les acides. Il crut avoir du kaolin, montra sa terre à un
fabricant, qui la déclara excellente. Son imagination s'enflamma ; il
crut changer Tourbilly en une grande ville en y créant une manufacture
de porcelaine. Il entreprit tout à ses frais, éleva les bâtiments,
réunit tout ce qu'il fallait hors le capital et le savoir-faire. A
force d'essais, il fit de la bonne porcelaine, fut volé par ses agents
et ses ouvriers, puis ruiné. Une savonnerie qu'il établit également,
ainsi que plusieurs procès à propos d'autres biens, contribuèrent aussi
à sa perte ; ses créanciers saisirent le domaine, en lui permettant de
l'administrer jusqu'à sa mort. C'est alors qu'il fut vendu. La seule
partie de ce récit qui diminua mes regrets fut que, bien que marié, il
n'avait pas laissé d'enfants ; de sorte que ses cendres dormiront en
paix sans être avilies par une postérité misérable. Ses ancêtres
avaient acquis ce bien par mariage dans le quatorzième siècle. M.
Galway réitéra ses assurances que les améliorations du marquis ne lui
avaient porté aucun préjudice ; elles ne furent ni bien exécutées, ni
assez largement conduites par lui ; mais elles donnèrent plus de valeur
au domaine, et jamais on n'avait dit qu'elles lui eussent causé la
moindre difficulté. Je ne puis m'empêcher de noter ici la fatalité qui
semble poursuivre les gentilshommes campagnards lorsqu'ils veulent
s'occuper d'industrie ou de commerce. Je n'ai jamais vu, en Angleterre,
un propriétaire foncier, avec l'éducation et les habitudes qu'entraîne
cette qualité, s'adonner à l'une ou à l'autre sans être infailliblement
ruiné, ou, du moins, sans faire des pertes ; soit que les idées et les
principes du commerce aient en eux quelque chose qui répugne aux
sentiments qui doivent découler de l'éducation, soit que le peu
d'attention que les gentilshommes campagnards donnent ordinairement aux
petits bénéfices et aux petites économies, qui sont l'âme du commerce,
leur rendent le succès impossible ; quelle qu'en puisse être la cause,
le fait est tel ; il n'y en a pas un sur un million qui réussisse.
L'amélioration de leurs terres est la seule spéculation qui leur soit
permise ; et quoique l'ignorance en rende l'essai dangereux
quelquefois, cependant ils y courent moins de risques que dans toute
autre tentative. Le vieux laboureur, dont le nom est Piron ( aussi
propice, je pense, à la culture qu'à l'esprit ), étant arrivé, nous
sortîmes pour parcourir ce que je regardais comme une terre classique.
Je m'arrêterai peu sur les détails : ils font bien meilleure figure
dans le Mémoire sur les défrichements qu'à Tourbilly. Les prairies,
même près du château, sont encore bien inégales ; en général, tout est
assez grossièrement fait ; mais les peupliers dont le marquis parle
dans ses Mémoires sont bien venus, et font honneur à son nom ; ils ont
soixante à soixante-dix pieds de haut et un pied de circonférence ; les
saules sont aussi beaux. Que n'étaient-ce des chênes, pour garder aux
fermiers voyageurs du siècle à venir le bonheur que j'éprouve en
contemplant ces peupliers plus périssables. Les chaussées près du
château doivent avoir causé un travail très difficile. On néglige les
mûriers. M. de Galway père, n'aimant pas cette culture, en a détruit
beaucoup ; mais il en reste encore quelques centaines. On m'a dit que
les pauvres gens du pays avaient obtenu jusqu'à 25 liv. de soie ; mais
personne n'en fait plus maintenant. Près du château, 50 ou 60 arpents
de prairies ont été drainés et amendés ; il y a des joncs à présent :
toutefois, c'est encore très bon pour le pays. A côté, il y a un bois
de pins de Bordeaux, semés il y a trente-cinq ans, valant actuellement
6 ou 7 liv. le pied. Je traversai la partie tourbeuse produisant les
grands choux dont il fait mention ; elle touche à un fonds très étendu
et susceptible de beaucoup d'améliorations. Piron m'apprit que le
marquis a écobué environ 100 arpents, et qu'il y parquait 250 moutons.
A notre retour au château, M. de Galway, voyant à quel agriculteur
enthousiaste il avait affaire, fouilla ses papiers pour y trouver un
manuscrit du marquis, entièrement de sa main, dont il eut la bonté de
me faire présent, et que je conserverai parmi mes curiosités agricoles.
La réception courtoise de M. Galway, la chaleur amicale avec laquelle
il entrait dans mes vues, et son désir de m'aider à les réaliser
m'eussent décidé à me rendre à son invitation de passer quelques jours
avec lui si je n'avais craint que l'état de madame de Galway ne rendit
inopportune cette visite inattendue. Je pris congé le soir et retournai
à La Flèche par une route différente de celle que j'avais suivie le
matin. —— 25 milles.
Le 30. —— lmmenses bruyères jusqu'au Mans. On m'assura à Guerces
qu'elles ont 60 lieues de tour, sans grandes interruptions. Au Mans
j'eus la mauvaise chance de ne pas trouver M. Tournai, secrétaire de la
société d'agriculture. —— 28 milles.
Le 1er octobre. —— Vers Alençon, la campagne forme un contraste
avec celle que j'ai traversée hier ; bonne terre, bien enclose,
passablement cultivée et marnée, de bons bâtiments, route superbe en
pierre noire, probablement ferrugineuse, qui se tasse bien. —— Près de
Beaumont, on voit des vignes sur les hauteurs : ce sont les dernières
qu'on rencontre en marchant au nord. Tout le pays est bien arrosé par
des rivières et des cours d'eau ; cependant il n'y a pas d'irrigations.
—— 30 milles.
Le 2. —— Jusqu'à Nonant, 4 milles de beaux herbages, pâturés par
des boeufs. —— 28 milles.
Le 3. —— De Gacé vers Bernay. Passé à Broglie, château du maréchal
duc de Broglie, qui est entouré d'une telle quantité de haies tondues,
doubles, triples et quadruples, que ce travail doit faire vivre la
moitié des pauvres de cette petite ville. —— 25 milles.
Le 4. —— Quitté Bernay, où, comme en bien d'autres endroits du
pays, il y a beaucoup de murs de terre, formés d'une glaise rouge et
grasse, couverts en chaume au sommet et soutenant de beaux arbres
fruitiers : modèle à suivre dans notre pays, où la pierre et la brique
sont chères. Arrivé dans une des plus riches contrées de la France et
même de l'Europe. Il y a peu de vues plus belles que celle d'Elbeuf,
quand on vient à la découvrir de la hauteur qui la domine : la ville
est à vos pieds, dans la vallée ; la Seine d'un côté offre un beau
bassin parsemé d'îles boisées, et un cirque immense de collines,
couvertes par une forêt, encadre le tout.
Le 5. —— Rouen. L'hôtel-Royal fait opposition à cette hideuse
tanière de fripons et d'insolents, la Pomme de pin. Au théâtre, le soir
: il n'est pas, je pense, aussi grand que celui de Nantes, et surtout
il ne lui est pas comparable pour l'élégance et le luxe : il est sombre
et malpropre. La Caravane du Caire de Grétry : la musique, quoiqu'il y
ait un peu trop de choeurs et de tapage, contient quelques passages
tendres et agréables. Je la préfère à tout ce que j'ai entendu de ce
célèbre compositeur. Le lendemain matin, j'allai visiter M. Scanegatty,
professeur de physique dans la Société royale d'agriculture ; il me
reçut avec politesse. Une salle fort grande est garnie d'instruments de
mathématiques et de physique et de modèles. Il m'expliqua quelques-uns
de ces derniers, particulièrement un four pour le plâtre qu'on apporte
ici en grandes quantités de Montmartre. Visité MM. Midy, Roffec et
compagnie, les plus grands négociants en laines du royaume. Ils eurent
la bonté de me faire voir une grande variété de laines de toutes les
parties de l'Europe et de me permettre d'en prendre des échantillons.
Le jour suivant, au matin, j'allai à Darnetal, chez M. Curmer, qui me
montra sa fabrique. Retourné à Rouen et dîné avec M. Portier, directeur
général des fermes, pour lequel j'avais une lettre du duc de
Larochefoucauld. La conversation tomba entre autres choses sur le
manque de nouvelles rues à Rouen en comparaison du Havre, de Nantes et
de Bordeaux. On remarqua que, dans ces dernières villes, un négociant
s'enrichit en dix ou quinze ans et fait bâtir. Ici c'est un commerce
d'économie, dans lequel la fortune est longue à venir et ne permet pas
les mêmes entreprises. A table, tout le monde s'accorda sur ce point
que les pays de vignobles sont les plus pauvres de France. J'objectai
le produit par arpent, qui est de beaucoup supérieur à celui d'autres
terres ; on maintint le fait comme généralement admis et reconnu. Passé
la soirée au théâtre. Madame Dufresne me fit grand plaisir ; c'est une
excellente actrice, qui ne charge jamais ses rôles et vous fait
ressentir ce qu'elle ressent elle-même. Plus je vois le théâtre
français, plus je suis forcé de reconnaître qu'il l'emporte sur le
nôtre par le grand nombre de bons acteurs, la rareté des mauvais, et la
très grande quantité de danseurs, chanteurs et gens dont dépend le
théâtre. Dans les passages que l'on applaudit, je remarque, chez les
spectateurs français, cette générosité qui bien des fois en Angleterre
m'a fait aimer mes compatriotes. Nous nous laissons trop entraîner à
notre penchant haineux contre les Français. Pour moi, je vois bien des
raisons pour les estimer : en attribuant beaucoup de fautes à leur
gouvernement, peut-être trouverons-nous dans le nôtre la cause de notre
grossièreté et de notre mauvais caractère.
Le 8. —— Mon projet, pendant quelque temps, avait été de retourner
tout droit de Rouen en Angleterre, car la poste m'avait causé de
cruelles inquiétudes. Je n'avais reçu aucune lettre de ma famille
depuis un certain temps, quoique j'eusse souvent écrit de manière
pressante. Ces lettres étaient envoyées à une personne à Paris, qui
devait me les faire tenir ; mais, soit négligence, soit toute autre
raison, elles ne venaient pas, tandis que celles adressées dans les
villes où je passais m'arrivaient régulièrement ; je craignais que
quelqu'un ne fût malade chez moi et qu'on ne voulût pas me mander de
mauvaises nouvelles, lorsque ma position ne me laissait pas moyen d'y
porter remède. Le désir que j'avais d'accepter l'invitation de la
duchesse d'Anville et du duc de Larochefoucauld, à la Roche-Guyon,
prolongea cependant mon voyage, et je me mis en route pour cette
nouvelle excursion. La vue du chemin au-dessus de Rouen est vraiment
superbe : à l'une des extrémités de la vallée, la ville et le fleuve
qui l'arrose, tout parsemé d'îles boisées ; à l'autre, deux grands
canaux embrassant un archipel tantôt cultivé, tantôt en pâturage ;
autour une magnifique ceinture de forêts. Passé par Pont-de-l'Arche,
dans ma route sur Louviers ; j'avais des lettres pour M. Decretot, le
célèbre manufacturier, qui me reçut avec une bonté pour laquelle il
devrait y avoir une autre expression que celle de courtoisie. Il me fit
voir sa fabrique, la première du monde certainement, si la réussite, la
beauté des tissus et une invention inépuisable pour répondre à tous les
caprices de la fantaisie, sont des mérites à une telle supériorité.
Rien n'égale les draps de vigogne de M. Decretot, à 110 francs l'aune (
4 l. st. 16 sh. 3 d. ). Il me montra aussi sa filature de coton,
dirigée par deux Anglais. Près de Louviers se trouve une manufacture de
plaques de cuivre pour le doublage des vaisseaux de la marine royale ;
c'est encore une colonie d'Anglais. Je soupai avec M. Decretot, et
passai la soirée en compagnie de dames fort aimables. —— 17 milles.
Le 9. —— Vernon par Gaillon. Riches terres labourables dans la
vallée. Parmi la liste que j'ai prise il y a longtemps des choses à
voir en France, se trouvaient la plantation de mûriers et la magnanerie
du maréchal de Belle-Isle à Bissy près Vernon ; les nombreux essais de
la Société des Arts de Londres, pour introduire la soie en Angleterre,
donnaient un grand intérêt aux entreprises semblables tentées dans le
nord de la France. Je fis en conséquence toutes les recherches
nécessaires pour m'éclairer sur les résultats d'essais aussi
méritoires. Bissy est un beau domaine acheté à la mort du duc de
Belle-Isle par le duc de Penthièvre, qui ne connaît qu'un seul plaisir,
celui d'habiter successivement les nombreuses terres qu'il possède dans
toutes les parties de la France. Il y a de la raison dans ce goût :
moi-même j'aimerais à avoir une vingtaine de fermes, depuis la Huerta
de Valence jusqu'aux Highlands d'Ecosse, à les visiter et à les faire
valoir tour à tour. Passé la Seine à Vernon, franchi de nouveau les
collines de craie, puis fait une nouvelle ascension pour gagner la
Roche-Guyon, l'endroit le plus singulier que j'aie vu. Madame d'Anville
et le duc de Larochefoucauld m'accueillirent d'une façon qui m'aurait
fait trouver de l'agrément au milieu d'un marais. Ce fut aussi pour moi
un très grand plaisir d'y retrouver la duchesse de Larochefoucauld,
avec laquelle j'avais passé des heures si agréables à Luchon ;
excellente femme, douée de cette simplicité de caractère que font
disparaître ordinairement l'orgueil de famille et la morgue du rang.
L'abbé Rochon, [ Connu par son voyage à Madagascar, que G. Forster a
traduit en allemand. —— ZIMMERMANN. ] célèbre astronome de l'Académie
des sciences, et quelques autres personnes, donnaient à la Roche-Guyon,
avec l'entourage domestique et le luxe d'un grand seigneur, l'aspect
exact de la résidence d'un de nos pairs d'Angleterre. L'Europe se
ressemble tellement, qu'en visitant des maisons d'un revenu de 15 à
20,000 l., on trouve la vie bien plus la même que ne s'y attendrait un
jeune voyageur. —— 23 milles.
Le 10. —— Voilà certainement le plus singulier endroit où je me
sois trouvé. On a coupé le roc perpendiculairement pour faire place au
château. La cuisine, qui est très grande, de vastes caves, d'immenses
celliers ( magnifiquement remplis, par parenthèse ) et des offices sont
taillés dans le roc vif, et n'ont en brique que la façade ; le château
est large et contient 38 pièces. La duchesse actuelle a ajouté un beau
salon de 48 pieds de long, bien proportionné, avec quatre belles
tapisseries des Gobelins, et aussi une bibliothèque bien garnie. On me
montra l'encrier du fameux Louvois, ministre de Louis XIV, en
m'assurant que c'était celui dont s'était servi le roi pour signer la
révocation de l'édit de Nantes, et je suppose aussi, l'ordre pour
Turenne d'incendier le Palatinat. Ce marquis de Louvois était
grand-père des deux duchesses d'AnvilIe et d'Estissac, dont toute la
fortune leur est revenue, ainsi que celle de leur propre famille,
branche de la maison de Larochefoucauld, d'où elles tirent, je le
pense, leur caractère qui n'a rien de celui des Louvois. L'appartement
principal communique par une terrasse avec des sentiers qui serpentent
le long de la montagne. Comme dans tous les châteaux français, il y a
une petite ville et un grand potager, qu'il faudrait enlever pour le
mettre d'accord avec nos idées anglaises. Bissy est de même ; chez le
duc de Penthièvre il y a devant la maison une pente douce avec un
ruisseau dont on pourrait se servir pour créer une pelouse ; ici,
exactement à la même place, s'étend un immense potager avec assez de
murs pour une forteresse. Les pauvres se creusent, comme en Touraine,
des maisons dans la craie, qui ont une apparence singulière : il y a
deux rues, l'une au-dessus de l'autre ; on dit ces demeures saines,
chaudes en hiver, fraîches en été ; d'autres pensent, au contraire, que
la santé des habitants en souffre. Le duc eut la bonté d'ordonner au
régisseur de me renseigner sur l'agriculture du pays, et de voir tout
le monde qu'il faudrait pour éclaircir tous les doutes. Chez un noble
de mon pays on eût, à cause de moi, invité à dîner trois ou quatre
fermiers, qui se seraient assis à table à côté de dames du premier
rang. Je n'exagère pas en disant que cela m'est arrivé cent fois dans
les premières maisons du Royaume-Uni. C'est cependant une chose que,
dans l'état actuel des moeurs en France, on ne verrait pas de Calais à
Bayonne, excepté par hasard chez quelque grand seigneur ayant beaucoup
voyagé en Angleterre, [ J'ai vu cela une fois chez le duc de Liancourt.
( Note de l'auteur. ) ] et encore à condition qu'on le demandât. La
noblesse française n'a pas plus l'idée de se livrer à l'agriculture, ou
d'en faire un objet de conversation, excepté en théorie, comme on
parlerait d'un métier ou d'un engin de marine, que de toute autre chose
contraire à ses habitudes, à ses occupations journalières. Je ne la
blâme pas tant de cette négligence que ce troupeau d'écrivains absurdes
et visionnaires qui, de leurs greniers dans la ville, ont, avec une
impudence incroyable, assez inondé la France de satires et de théories,
pour dégoûter et ruiner toute la noblesse du royaume.
Le 12. —— Quitté avec regrets une société où j'avais tant de
raisons de me plaire. —— 35 milles.
Le 13 —— Même pays jusqu'à Rouen. La première apparition de cette
ville est soudaine et frappante ; mais la route, faisant un zigzag pour
descendre plus doucement la côte, présente à l'un de ces coudes la plus
belle vue de ville que j'aie jamais contemplée. La cité avec ses
églises, ses couvents et sa cathédrale, qui s'élève fièrement au
milieu, remplit la vallée. Le fleuve présente une belle nappe,
traversée par un pont, avant de se diviser en deux bras qui enceignent
une grande île couverte de bois ; le reste du paysage, parsemé de
verdure, de champs cultivés, de jardins et d'habitations, achève ce
tableau en parfaite harmonie avec la grande cité qui en forme l'objet
principal. Visité M. d'Ambournay, secrétaire de la Société
d'agriculture, absent alors de mon premier passage ; nous eûmes un
entretien très intéressant sur l'agriculture et les moyens de
l'encourager. J'appris, de cet ingénieux savant, que sa méthode de
l'emploi de la garance verte, qui fit il y a quelques années tant de
bruit dans le monde agricole, n'est à présent nulle part en pratique ;
ce n'est pas qu'il ne persiste à la croire bonne. Le soir, à la
comédie, mademoiselle Crétal, de Paris. jouait Nina : c'est la plus
grande fête que m'ait donnée le théâtre en France. Elle s'en acquitta
avec une expression inimitable, et une tendresse, et une naïveté, et
une élégance qui s'emparaient de tous les sentiments du coeur, contre
lesquels la pièce a été écrite. Sa physionomie est aussi gracieuse que
sa figure est belle ; dans son jeu rien n'est de trop, elle suit en
tout la simplicité de la nature. La salle était comble ; des guirlandes
de fleurs et de lauriers jonchèrent le théâtre ; ses camarades la
couronnèrent ; mais elle, elle retirait modestement de sa tête chaque
couronne que l'on essayait d'y placer. —— 20 milles.
Le 14. —— Pris la route de Dieppe. Vallée couverte de prairies bien
irriguées ; on fait les foins. Couché à Tôtes. 7 milles et demi.
Le 15. —— Dieppe. J'ai eu le bonheur de trouver le paquebot prêt à
mettre à la voile. Je suis monté à bord avec ma pauvre compagne aveugle
dont le pied est si sûr. Je ne la remonterai probablement jamais ;
cependant tous mes sentiments répugnaient à ce que je la vende en
France. Sans y voir elle m'a porté en toute sécurité pendant plus de
1500 milles ; pour le reste de sa vie elle ne connaîtra d'autre maître
que moi ; si je le pouvais, ce voyage serait son dernier travail ; mais
j'en suis sûr, elle labourera encore de bon coeur pour moi à la ferme.
Le débarquement dans la jolie petite ville neuve de Brighthelmstone
( Brighton ) fait un plus grand contraste avec Dieppe, qui est vieux et
sale, qu'il n'y a entre Douvres et Calai ; à l'auberge du Château, je
me suis cru un instant dans le pays des fées ; mais l'enchantement se
fit payer cher. Passé la journée suivante chez lord Sheffield, où je ne
vais de fois sans en remporter autant de plaisir que d'instruction.
J'aurais voulu profiter un peu du cercle du soir à la bibliothèque ;
mais quelques mots, dits au hasard dans la conversation, se joignant à
mon manque de lettres en France, je me mis en tête qu'un de mes enfants
était mort pendant mon absence ; je partis à la hâte le lendemain matin
pour Londres, où j'eus le plaisir de voir le peu de fondement de mes
alarmes ; on m'avait écrit, mais rien ne m'était arrivé. —— Bradfield.
—— 202 milles.
ANNEE 1789
——————————————————
Mes deux précédents voyages m'avaient fait traverser la moitié
ouest de la France dans toutes les directions, et les renseignements
reçus en les accomplissant m'avaient donné autant de connaissance des
méthodes générales de culture, du sol, de son aménagement, de ses
productions, qu'on pouvait en avoir sans pénétrer dans chaque localité,
sans vivre longtemps dans différents endroits, manière d'examiner qui,
pour un royaume comme la France, demanderait plusieurs générations, et
non plusieurs années. Il me restait à visiter l'Est. Le grand espace
formé par le triangle dont Paris, Strasbourg et Moulins sont les
sommets, et la région montagneuse au sud-est de cette dernière ville,
me présentaient sur la carte un vide qu'il fallait combler avant
d'avoir de ce royaume une idée telle que je me l'étais proposée. Je me
déterminai à ce troisième voyage afin d'accomplir mon dessein ; plus
j'y réfléchissais, plus il me paraissait important ; moins aussi il me
semblait avoir de chance d'être exécuté par ceux que leur position
mettait mieux à même que moi d'achever l'entreprise. La réunion des
états généraux de France qui s'approchait me pressait aussi de ne pas
perdre de temps ; car selon toutes les probabilités humaines, cette
assemblée doit marquer l'ère d'une nouvelle constitution qui produira
de nouveaux effets, suivis, selon que j'en juge, d'une nouvelle
agriculture ; et tout homme avide d'une science politique réelle aurait
à regretter de ne pas connaître le pays où se montrait sur son déclin
ce soleil royal dont nous avions presque vu l'aurore. Les événements
d'un siècle et demi, en comptant le règne éclatant de Louis XIV,
rendront à jamais intéressantes pour l'humanité les origines de la
puissance française, surtout afin de connaître sa situation avant
l'établissement d'un gouvernement meilleur ; car il n'y aura pas peu
d'intérêt à comparer les effets du nouveau système et ceux de l'ancien.
Le 2 juin. —— Londres. Le soir, représentation de la Generosita
d'Alessandro de Tarchi ; il signor Marchesi y déploya sa puissance et
chanta un duo qui, pour quelques moments, me fit oublier tous les
moutons et les porcs de Bradfield. Je fus cependant plus charmé ensuite
en soupant chez mon ami le docteur Burney, où je rencontrai miss
Burney. Qu'il est rare de voir à la fois deux personnes auxquelles un
grand renom n'enlève rien de leur amabilité privée : combien en
voyons-nous, de gens célèbres, avec qui nous n'aurions jamais le désir
de vivre. Parlez-moi seulement de ceux qui, à de grands talents,
joignent des qualités qui nous fassent souhaiter de rester avec eux
portes closes.
Le 3. —— Je n'entends bruire à mon oreille que les récits de la
fête donnée hier par l'ambassadeur d'Espagne. La plus belle fête du
temps présent est celle que dix millions d'hommes se donnent à
eux-mêmes.
La fête de la raison et le trop-plein de l'âme,
le vif sentiment de coeurs que la reconnaissance fait battre pour
le danger commun auquel on a échappé et l'espérance avide de la
continuation d'un bonheur commun. Rencontré le comte de Berchtold chez
M. Songa ; c'est un homme plein de bon sens et de vues profondes.
Pourquoi l'empereur ne le rappelle-t-il pas pour en faire son premier
ministre ? Le monde ne sera jamais bien gouverné tant que les rois ne
connaîtront pas leurs sujets.
Le 4. —— Arrivé à Douvres par la diligence avec deux négociants de
Stockholm, l'un Suédois, l'autre Allemand, qui vont jusqu'à Paris. J'ai
plus de chance de tirer quelque utilité de leur conversation que de la
cohue d'une diligence anglaise. —— 72 milles.
Le 5. —— Passage à Calais. Quatorze heures de réflexion dans un
véhicule qui ne laisse à personne la faculté de réfléchir. —— 21
milles.
Le 6. —— Nous avions dans la voiture un Français et sa femme ; une
institutrice française venant d'Irlande, pleine d'une affectation et
d'une extravagance qu'elle n'avait pas prises sûrement parmi les siens,
et un jeune homme tout novice, son compatriote, qu'elle tâchait
d'éblouir par ses grands airs et ses grâces. Le mari et la femme mirent
en évidence un paquet de cartes, afin, disaient-ils, de bannir l'ennui
du voyage ; mais ils s'arrangèrent aussi de façon à soulager de cinq
louis notre jeune compagnon. C'est la première fois que j'ai été dans
une diligence française, ce sera la dernière : elles sont détestables.
Couché à Abbeville. —— 78 milles.
Tous ces gens, à l'exception du Suédois, se croient très enjoués
parce qu'ils sont très bruyants ; ils m'ont étourdi de leurs chansons ;
j'ai eu les oreilles tellement rebattues d'airs français, que j'aurais
presque préféré faire la route les yeux bandés sur un âne. Je perds
patience en semblable compagnie. Voilà ce que les Français appellent de
la gaieté, et non pas une véritable émotion du coeur ; ils ne disent
mot ou ils chantent ; pour de la conversation, ils n'en ont aucune. Le
ciel m'afflige d'une jument aveugle, plutôt que d'une autre diligence !
Après avoir passé la nuit aussi bien que le jour sur le chemin, nous
arrivâmes à Paris à neuf heures du matin. —— 102 milles.
Le 8. —— Visite à mon ami Lazowski, pour savoir où était le
logement que je lui avais écrit de me louer ; mais ma bonne duchesse
d'Estissac ne lui a pas permis de faire cette commission. Je trouvai
dans son hôtel un appartement tout préparé pour moi. —— Paris est à
présent dans une telle fermentation, à propos des états généraux tenus
à Versailles, que la conversation est absorbée par eux. On ne parle pas
d'autre chose. Tout est considéré, et à juste titre, comme important,
dans une telle phase de la destinée de vingt-cinq millions d'hommes. Il
y a maintenant une discussion sérieuse, pour savoir si les
représentants s'appelleront communes ou tiers état ; eux-mêmes se
donnent constamment ce premier titre, que la cour et la noblesse
rejettent avec une sorte de crainte, comme s'il recouvrait un sens
dangereux à approfondir. Mais ce sujet est de peu d'importance en
regard d'un autre qui a retenu, pendant quelque temps, les états dans
l'inaction, le mode de vérification des pouvoirs, séparément ou en
commun. La noblesse et le clergé sont pour le premier, mais les
communes s'y refusent avec fermeté : la raison qui fait qu'on s'attache
aussi obstinément à une chose en apparence assez légère est qu'elle
peut, par la suite, décider la manière de tenir séance, en chambres
séparées ou en une seule assemblée. Ceux qu'échauffe l'intérêt du
peuple déclarent qu'il sera impossible de réformer quelques-uns des
plus grands abus de l'Etat, si la noblesse, siégeant à part, peut
mettre à néant les voeux du peuple, et que donner un tel veto au clergé
serait plus absurde encore. Si, au contraire, par la vérification des
pouvoirs en commun, les trois ordres se trouvent réunis, le parti
populaire pense qu'il ne restera pas de puissance capable de les
séparer. La noblesse et le clergé prévoient le même résultat et ne
veulent pas en conséquence s'y prêter. Dans ce dilemme, il est curieux
d'examiner les sentiments du jour. Ce n'est pas mon affaire d'écrire
des mémoires sur ce qui se passe, mais mon attention se porte à saisir,
autant que je le peux, l'opinion qui prévaut dans le moment. Pendant
mon séjour à Paris, je verrai toute sorte de monde, depuis les
politiques du café, jusqu'aux meneurs des états, et l'objet principal
de notes rapides, comme celles que je jette sur le papier, sera de
reproduire les impressions sur l'heure : plus tard, en les comparant
avec les événements qui auront lieu, j'en retirerai tout au moins une
distraction. Le fait le plus saillant du jour, c'est qu'aucune idée de
communauté de périls et d'intérêts ne semble unir ceux qui, divisés, se
trouvent incapables de résister au danger commun, naissant de la
conscience qu'aura le peuple de sa force en face de leur faiblesse. Le
roi, la cour, la noblesse, le clergé, l'armée et le parlement sont à
peu près dans la même situation. Tous voient, avec une égale frayeur,
les idées de liberté qui circulent aujourd'hui. Seul, le roi, pour des
raisons très simples à qui connaît son caractère, se tourmente peu,
même des circonstances qui touchent le plus intimement son pouvoir.
Chez les autres, ce sentiment du danger est commun, et ils s'uniraient
s'il se trouvait un homme de talent qui le leur rendît facile, afin de
se passer tout à fait des états. —— Les communes elles-mêmes
considèrent cette union hostile comme plus que probable. On peut en
avoir la preuve dans cette idée, qui va gagnant chaque jour du terrain,
que si les deux autres ordres continuaient à confondre leurs intérêts
dans une chambre, ce serait une nécessité pour le tiers de se poser
hardiment comme la représentation du royaume tout entier, puis
d'appeler la noblesse et le clergé à venir prendre place dans son sein,
et s'ils s'y refusaient, d'expédier sans eux les affaires. Toutes les
conversations d'aujourd'hui roulent sur ce sujet, mais les opinions
sont plus divisées que je ne m'y serais attendu. Il y en a qui haïssent
le clergé si cordialement, que, plutôt que de le voir former une
chambre à part, ils hasarderaient un système nouveau, si dangereux
qu'il fût.
Le 9. —— Les boutiques où se débitent les brochures font des
affaires incroyables. Je suis allé au Palais-Royal pour voir les
nouvelles publications et m'en procurer un catalogue complet. Chaque
heure en produit une. Il en a paru treize aujourd'hui, seize hier, et
quatre-vingt-douze la semaine dernière. Nous nous imaginons quelquefois
que les magasins de Debrett ou de Stockdale à Londres sont encombrés,
mais ce sont des déserts à côté de celui de Dessin et quelques autres
ici, où l'on a peine à se faufiler de la porte jusqu'au comptoir. Il en
coûtait, il y a deux ans, de 27 à 30 liv. par feuille pour l'impression
; c'est maintenant de 60 à 80 liv. Le besoin de lire des brochures
politiques s'est tellement étendu, dit-on, dans la province, que toutes
les presses de France sont également occupées. Les 19/20es de ces
productions sont en faveur de la liberté ; elles sont ordinairement
très violentes contre les ordres privilégiés ; j'en ai retenu
aujourd'hui beaucoup de cette espèce qui ont de la réputation ; mais
lorsque je me suis enquis d'autres d'opinion contraire, j'ai trouvé, à
mon grand étonnement, qu'il n'y en avait que deux ou trois d'assez de
mérite pour être connues. N'est-il pas étonnant que, tandis que la
presse répand à foison des principes excessivement niveleurs et même
séditieux qui renverseraient la monarchie si on les appliquait, rien ne
paraisse en réponse, et que la cour ne prenne aucune mesure contre la
licence extrême de ces publications. Il est aisé de concevoir l'esprit
que l'on éveille de la sorte chez le peuple. Mais les cafés du
Palais-Royal présentent des scènes encore plus singulières et plus
étonnantes : non seulement l'intérieur est comble, mais une foule
patiente se presse aux portes et aux fenêtres, écoutant à gorge
deployée certains orateurs qui, montés sur une table ou sur une chaise,
haranguent chacun son petit auditoire. On ne se figure pas aisément
l'avidité avec laquelle ils sont écoutés et le tonnerre
d'applaudissements qu'ils reçoivent pour toute expression plus hardie
ou plus violente que d'ordinaire contre le gouvernement. Je n'en
reviens pas que les ministres souffrent de tels nids, de telles
pépinières de sédition et de révolte, répandant à toute heure chez le
peuple des principes qu'il leur faudra bientôt combattre avec vigueur,
et dont il semble que ce soit une sorte de folie de permettre
actuellement la propagation.
Le 10. —— Tout conspire à rendre l'époque présente critique pour ce
pays : la disette est terrible ; à chaque instant, il arrive des
provinces des nouvelles d'émeutes et de troubles, on appelle la force
armée pour maintenir l'ordre sur les marchés. Les prix dont on parle
sont les mêmes que j'ai trouvés à Abbeville et à Amiens, cinq sous (
deux deniers et demi ) la livre de pain blanc ; celle de pain bis, dont
se nourrissent les pauvres, de trois sous et demi à quatre sous. Ce
taux est au delà de leurs moyens et occasionne une grande misère. A
Meudon, la police, c'est-à-dire l'intendant, a ordonné que personne
n'achetât de froment sans prendre à la fois une égale quantité d'orge.
Quelle ridicule et stupide réglementation que celle qui met obstacle à
l'approvisionnement du marché, afin qu'il soit mieux approvisionné ;
qui montre au peuple les appréhensions du gouvernement, créant par là
des frayeurs et faisant hausser les prix que l'on voudrait voir
baisser. J'ai causé de ceci avec quelques personnes instruites, qui
m'ont assuré que le prix est, comme d'ordinaire, trop élevé par rapport
à la demande, et qu'il n'y aurait pas eu de disette réelle si M. Necker
avait laissé tranquille le commerce des grains ; mais que ses édits
restrictifs, purs commentaires de son livre sur cette matière, ont plus
contribué à élever le cours que tout le reste. Il me paraît clair que
les violents amis des communes ne sont pas mécontents de cette cherté,
qui seconde grandement leurs vues et leur rend un appel aux passions du
peuple plus facile que si le marché était bas. Il y a trois jours, le
clergé a imaginé une proposition très insidieuse : c'était d'envoyer
aux communes une députation pour leur soumettre l'idée d'un comité des
trois ordres, qui s'occupât de la misère du peuple et délibérât sur les
moyens d'amener une baisse. Ceci eût conduit à la délibération par
ordre et non par tête, et devait, conséquemment, être rejeté ; les
communes se montrèrent aussi habiles : dans leur réponse, elles
prièrent et supplièrent le clergé de venir les joindre dans la salle
commune des états pour délibérer. On ne le sut pas plus tôt à Paris,
que le clergé en devint doublement un objet de haine, et que les
politiques du café de Foy se demandèrent si les communes n'avaient pas
le droit d'appliquer, par un décret, les biens de cet ordre au
soulagement de la détresse du peuple.
Le 11. —— J'ai beaucoup vu de monde aujourd'hui et ne puis
m'empêcher de remarquer qu'il n'y a pas d'idées arrêtées sur les
meilleurs moyens de faire une nouvelle constitution. Hier, l'abbé
Sieyès a fait une motion dans les communes pour déclarer formellement
aux ordres privilégiés que, s'ils ne veulent pas se réunir à eux, ils
procéderont sans leur assistance à l'expédition des affaires nationales
; les communes y ont adhéré avec un amendement insignifiant. On parle
beaucoup des conséquences de cette mesure, et aussi sur ce qui pourrait
arriver du refus des deux autres ordres de délibérer en commun, de leur
protestation contre ce qui se ferait sans eux, et de leur appel au roi
pour obtenir la dissolution des états et leur reconstitution sous une
forme plus favorable à l'arrangement des difficultés présentes. Dans
ces discussions excessivement intéressantes, on s'appuie, d'un côté,
sur un prétendu droit naturel idéal et chimérique ; de l'autre, on se
garde de présenter aucun projet de garanties, rien qui assure le peuple
d'être à l'avenir mieux traité qu'il ne l'a été jusqu'ici ; ce serait
cependant absolument nécessaire. Mais la noblesse défend les principes
des grands seigneurs avec lesquels je m'entretiens ; absurdement
entichée de ses vieux privilèges, quelque lourds qu'ils soient pour le
peuple, elle ne veut pas entendre parler de céder, à l'esprit de
liberté, rien au delà de l'égalité des taxes foncières, qu'elle tient
pour tout ce que l'on peut raisonnablement demander. Le parti
populaire, d'autre part, semble faire dépendre toute liberté de
l'absorption des classes privilégiées par les communes au moins pour
faire la constitution. Quand je représente que, si l'on admet une fois
l'union des ordres, aucun pouvoir ne sera capable d'arriver à la
séparation ensuite, et qu'en pareil cas la constitution ne sera guère
bonne si elle n'est mauvaise tout à fait, on me répond toujours que le
premier point, pour le peuple, est d'avoir le pouvoir de faire le bien,
et que ce n'est pas un argument valable que de dire qu'il en peut mal
user. Parmi ces gens règne l'idée commune que tout ce qui tend à
constituer un ordre à part, comme notre Chambre des lords, n'est pas en
harmonie avec la liberté. Ce qui me paraît parfaitement extravagant et
sans fondement aucun.
Le 12. —— A la réunion de la Société royale d'agriculture, à
l'Hôtel-de-viIle, en qualité d'associé, je pris part au vote et reçus
un jeton. C'est une petite médaille donnée aux membres présents à la
séance, pour leur rappeler l'objet de leur institution ; il en est de
même à toutes les académies royales, etc., ce qui fait au bout de
l'année une dépense excessive et ridicule ; car que faudrait-il
attendre d'hommes qui ne s'y rendraient que pour recevoir leur jeton ?
Quel qu'en fût le motif, il y avait beaucoup de monde ; près de trente
membres étaient présents, entre lesquels Parmentier, vice-président,
Cadet de Vaux, Fourcroy, Tillet, Desmarets, Broussonnet, secrétaire, et
Creté de Palieul, dont j'ai visité la ferme il y a deux ans, le seul
agriculteur pratique de la Société. Le secrétaire lit les titres des
mémoires présentés, et en fait un compte rendu sommaire ; mais on n'en
donne lecture que s'ils offrent un intérêt particulier. Les membres
communiquent ensuite leurs mémoires ou leurs rapports ; et quand il y a
une discussion, c'est sans ordre, tous parlent à la fois comme dans une
conversation animée. L'abbé Raynal a offert un prix de 1200 liv. ( 52
l. st. 10 s. ) pour récompenser quelque service important, et on me
demanda pourquoi on devrait l'accorder. « Employez-les, dis-je, à
encourager l'introduction des turneps. » Mais tous me le représentèrent
comme impossible ; ils ont essayé tant de fois, le gouvernement l'a
fait de son côté sans résultat ; cela leur paraît une chose dont il
faut désespérer. Je ne dis pas que l'on n'avait fait jusqu'ici que des
sottises et que le vrai moyen de réussir était de tout défaire pour
recommencer. Je n'assiste jamais à aucune Société d'agriculture, soit
en France, soit en Angleterre, sans me demander, à part moi, si même
bien dirigées elles font plus de bien que de mal ; c'est-à-dire si les
avantages que l'agriculture nationale en retire ne sont pas plus que
balancés par le préjudice qu'elles causent en détournant l'attention
publique d'objets importants, ou en revêtant ces objets importants de
formes frivoles, qui les font dédaigner. La seule société réellement
utile serait celle qui, dans l'exploitation d'une grande ferme,
offrirait un parfait exemple à l'usage de ceux qui y voudraient
recourir, qui se composerait, par conséquent, d'hommes pratiques ;
reste maintenant la question de savoir si tant de bons cuisiniers ne
gâteraient pas la sauce.
Les idées du public sur les grandes affaires de Versailles changent
chaque jour, chaque heure. On paraît croire à présent que les communes
ont été trop loin dans leur dernier vote, et que l'union de la
noblesse, du clergé,de l'armée, du parlement et du roi les écrasera. On
parle de cette union comme se préparant ; on dit que le comte d'Artois,
la reine et le parti qui prend son nom s'arrangent à cet effet, pour le
moment où les démarches des communes demanderont d'agir avec vigueur et
ensemble. L'abolition du parlement passe chez les meneurs populaires
pour une mesure essentiellement nécessaire ; parce que, tant qu'ils
existent, ce sont des tribunaux auxquels la cour peut recourir, si elle
avait l'intention de menacer l'existence des états généraux ; de leur
côté, ces grands corps ont pris l'alarme et voient avec un profond
regret que leur refus d'enregistrer les ordonnances royales a créé dans
la nation une puissance non seulement hostile, mais encore dangereuse
pour eux-mêmes. On sait aujourd'hui partout que, si le roi se
débarrassait des états et gouvernait sur des principes tels quels, tous
ses édits seraient reçus par tous les parlements. Dans ce dilemme et
l'appréhension de ce jour, on se tourne beaucoup vers le duc d'Orléans,
comme chef, mais avec une défiance générale très visible : on déplore
sa conduite, on regrette de ne pouvoir compter sur lui dans des
circonstances difficiles ; on le sait sans fermeté, redoutant fort
d'être éloigné des plaisirs de Paris ; on se rappelle les bassesses
auxquelles il descendit il y a longtemps afin d'être rappelé d'exil. On
est cependant tellement au dépourvu, qu'on s'arrange de lui ; le bruit
qui s'est répandu qu'il était déterminé d'aller, à la tête d'une
fraction de la noblesse, se joindre aux communes pour vérifier ensemble
les pouvoirs, a causé beaucoup de satisfaction. On tombe d'accord que
s'il avait quelque peu de fermeté, avec son énorme revenu de 7 millions
( 306,204 l. st. ) et les 4,175,000 l. en plus qui lui feront retour à
la mort de son beau-père le duc de Penthièvre, il pourrait tout, en se
mettant à la tête de la cause populaire.
Le 13. —— Visité le matin la Bibliothèque royale de Paris, que je
n'avais pas encore vue. C'est un vaste local, magnifiquement rempli,
comme tout le monde sait. Tout est combiné pour la commodité des
lecteurs : il y en avait 60 ou 70. Au centre des salles, des cages de
verre renferment des modèles d'instruments de différents arts que l'on
garde pour la postérité ; ils sont à l'échelle exacte des proportions ;
on y voit entre autres ceux qui servent au potier, au fondeur, au
briquetier, au chimiste, etc., etc., et un très grand relief de jardin
anglais, pauvrement conçu, qui a été ajouté dernièrement. Dans tout
cela, pas une charrue, pas un iota d'agriculture ; il serait cependant
bien plus aisé et infiniment plus utile de représenter une ferme que ce
jardin. Je ne fais pas de doute que dans bien des cas il n'y ait une
utilité très grande à conserver exactement ces modèles ; je le vois
clairement, au moins pour la culture ; pourquoi n'en serait-il pas
ainsi pour les autres arts ? Cela a toutefois un tel air de joujoux que
je ne répondrais pas que, si ma petite fille eût été ici, elle n'eût
pleuré pour qu'on les lui donnât. Visité la duchesse d'Anville, chez
qui je me suis trouvé avec l'archevêque d'Aix, l'évêque de Blois, le
prince de Laon, le duc et la duchesse de Larochefoucauld ( j'avais
connu ces trois derniers à Bagnères de Luchon ), lord et lady
Camelford, lord Eyre, etc., etc.
Toute la journée je n'ai entendu parler que d'inquiétudes sur ce
que cette crise des états va produire. L'embarras du moment est
extrême. Tout le monde convient qu'il n'y a pas de ministère. La reine
se rapproche du parti des princes, dont le comte d'Artois est le chef,
et ils sont si hostiles à M. Necker que la confusion touche au dernier
degré. Mais le roi, qui personnellement est le plus honnête homme du
monde, n'a d'autres souhaits que de faire le bien. Cependant, dénué de
ces qualités dominantes qui mettent l'homme à même de prévoir les
difficultés et de les éviter, il ne sait à quels conseils se vouer.
On dit que M. Necker tremble pour son pouvoir, et il circule sur
son compte des anecdotes peu à son avantage, et probablement fausses :
il aurait intrigué pour se faire bien venir de l'abbé de Vermont,
lecteur de la reine, dont l'influence est grande dans les choses dont
il veut bien se mêler : c'est peu croyable, car ce parti est
excessivement contraire a M. Necker, et l'on raconte même qu'il y a
deux jours, le comte d'Artois, madame de Polignac et quelques autres
rencontrant madame Necker dans le jardin privé de Versailles, où ils se
promenaient, s'abaissèrent jusqu'à la siffler. S'il y avait la moitié
de vrai là-dedans, il est clair que le ministre devrait se retirer au
plus vite. Tous ceux qui adhèrent à l'ancienne constitution, ou plutôt
à l'ancien gouvernement, le regardent comme leur ennemi mortel, disant,
avec raison, qu'à son entrée aux affaires il aurait pu tout ce qu'il
aurait voulu, le roi et le royaume étaient entre ses mains ; mais que
les erreurs dont il s'est rendu coupable, par faute de plans bien
arrêtés, ont été cause de tout le mal qu'on a éprouvé depuis. Ils
l'accusent hautement de la réunion des notables, comme d'une fausse
démarche qui n'a rien produit que de mauvais, et ils ajoutent que
c'était une folie de laisser le roi se rendre aux états généraux avant
que leurs pouvoirs fussent vérifiés, et les mesures nécessaires prises
pour conserver la séparation des ordres, surtout après avoir accordé le
doublement du tiers. Il aurait dû nommer des commissaires pour recevoir
la vérification avant d'admettre personne. Ils lui reprochent, en
outre, d'avoir fait tout cela par une excessive et insupportable
vanité, qui lui faisait croire que ses connaissances et sa réputation
lui laisseraient la direction des états. Le portrait d'un homme tracé
par ses ennemis doit nécessairement être chargé ; mais voici de ses
traits dont chacun ici reconnaît la vérité, quelque joie maligne qu'il
éprouve des erreurs de son caractère. Les amis les plus intimes de M.
Necker soutiennent que c'est de bonne foi qu'il a agi et qu'il est en
principe partisan du pouvoir royal aussi bien que de l'amélioration du
sort du peuple. La pire chose que je connaisse de lui, est son discours
pour l'ouverture des états ; c'était une belle occasion qu'il a perdue
: aucune vue grandiose ou magistrale., aucune détermination des points
sur lesquels devait porter le soulagement du peuple, ni des nouveaux
principes de gouvernement qu'il fallait adopter ; c'est le discours que
l'on attendrait d'un commis de banque de quelque habileté. A ce propos
il y a une anecdote qui vaut qu'on la rapporte ; il savait que son
organe ne lui permettrait pas de le lire dans une si grande salle et
devant une si nombreuse assemblée ; en conséquence, il avait averti M.
de Broussonnet, de l'Académie des sciences et secrétaire de la Société
royale d'Agriculture, de se tenir prêt à le remplacer. Il avait assisté
à une séance annuelle générale de cette Société, où M. de Broussonnet
avait lu un discours d'une voix puissante, entendue distinctement à la
plus grande distance. Ce Monsieur le vit plusieurs fois pour prendre
ses instructions et s'assurer qu'il entendait bien les changements
faits même après que le discours eut été fini. Il se trouvait avec lui
la veille de la séance d'ouverture, à neuf heures du soir ; le
lendemain, quand il revint, il trouva le manuscrit chargé de nouvelles
corrections que M. Necker avait faites en le quittant ; elles portaient
principalement sur le style, et montraient combien il attachait
d'importance à la forme ; il eût mieux fait, à mon avis, de se
préoccuper davantage des idées. Cette petite anecdote me vient de M. de
Broussonnet lui-même. Ce matin trois curés de Poitou se sont joints aux
communes pour la vérification de leurs pouvoirs et ont été reçus avec
des applaudissements frénétiques ; ce soir à Paris on ne parle de rien
autre chose. Les nobles ont discuté toute la journée sans arriver à une
conclusion et se sont ajournés à lundi.
Le 14. —— Visité le Jardin du Roi, où M. Thouin a eu la bonté de me
montrer quelques petites expériences qu'il avait faites sur des plantes
qui promettent beaucoup pour les cultivateurs, surtout le lathyrus
biennis et le melilotus siberica, [ Il y a bien un vicia biennis qui
croît en Sibérie et forme un excellent fourrage, mais pas de lathyrus
biennis. De même, pour le melilotus siberica, à moins que l'on entende
par là le trif. melil. officinalis ou le trif. lupinaster. ( Note de M.
Wildenow. ) —— ZIMMERMANN. ] que l'on vante beaucoup comme fourrages ;
tous deux sont bisannuels, mais durent trois ou quatre ans si on les
coupe avant qu'ils aient monté en graine ( I'Achillea siberica et un
astragalus réussissent assez bien ). [ J'ai depuis cultivé ces plantes
sur une petite échelle, et je leur crois une grande importance. ( Note
de l'auteur. ) ] Le chanvre de Chine a produit des graines parfaites,
ce qu'il n'avait pas encore fait en France. Plus je vois M. Thouin,
plus je l'apprécie ; c'est un des hommes les plus aimables que je
connaisse.
M. Vandermonde m'a fait voir, avec une politesse et un empressement
infinis, le Conservatoire royal des machines. Ce qui m'a frappé
davantage, est la machine de M. Vaucanson pour faire une chaîne. On me
dit que M. Watt, de Birmingham, l'a beaucoup admirée, ce qui paraît ne
pas déplaire à mes compagnons. Une autre pour denter les roues de fer.
Il y a un hache-paille, d'après un original anglais, et le modèle d'une
grotesque charrue destinée à marcher sans chevaux : ce sont les seules
machines agricoles. Plusieurs inventions très ingénieuses pour tordre
la soie, etc., etc. Théâtre-Français, le Siège de Calais, par M. de
Belloy, pièce médiocre, mais populaire. Les meneurs ont décidé, pour
demain, de faire déclarer illégales toutes les taxes levées sans
l'autorisation des états, mais de les voter immédiatement pour un
certain terme, soit pour deux ans, soit pour la durée de la session
actuelle des états. Ce projet est très approuvé des amis de la liberté
: c'est très certainement une mesure raisonnable, fondée sur des
principes justes, et qui jettera la cour dans un grand embarras.
Le 15. —— Voici un beau jour, tel que jamais on n'en eût attendu de
pareil en France il y a dix ans. Il devait y avoir une discussion
importante sur ce que, dans notre Chambre des communes, on appellerait
l'état de la nation. Mon ami, M. Lazowski, et moi, nous étions à
Versailles à huit heures du matin. Nous allâmes immédiatement à la
salle des états pour nous assurer de bonnes places dans la galerie. Il
y avait déjà quelques députés et un auditoire assez nombreux. Le local
est trop grand ; seuls les organes de stentor ou les voix du timbre le
plus clair peuvent se faire entendre ; cependant les dimensions mêmes
de la salle, qui peut contenir deux mille personnes, donnent de la
majesté à la scène. Elle était vraiment pleine d'intérêt. Le spectacle
des représentants de vingt-cinq millions d'hommes, à peine sortis des
misères de deux cents ans de pouvoir absolu, et appelés aux bienfaits
d'une constitution plus libre, s'assemblant sous les yeux du public,
auquel les portes étaient ouvertes, ce spectacle, dis-je, était bien
fait pour raviver toute flamme cachée, toute émotion d'un coeur
libéral, pour me faire bannir toute idée que ce peuple s'était montré
trop souvent hostile envers le mien, et pour me raire reposer les yeux
avec plaisir sur le splendide tableau du bonheur d'une grande nation,
de la félicité des millions d'hommes qui n'ont point encore vu le jour.
M. l'abbé Sieyès ouvrit les débats. C'est un des principaux zélateurs
de la cause populaire ; il ne pense pas à modifier le gouvernement
actuel, qui lui paraît trop mauvais pour être modifié en rien ; mais
ses idées tendent à le voir renversé, car il est républicain et violent
; c'est la réputation qu'on lui fait généralement, et il la justifie
assez par ses pamphlets. Il parle sans grâce et sans éloquence, mais il
argumente très bien ; je devrais dire : Il lit, car il lisait, en
effet, un discours préparé. Sa motion, ou plutôt sa série de motions,
tendait à faire déclarer aux communes qu'elles se considéraient comme
l'assemblée des représentants reconnus et vérifiés de la nation
française, en admettant le droit de tous les députés absents ( de la
noblesse et du clergé ) d'être reçus parmi eux sur vérification de
leurs pouvoirs. M. de Mirabeau parla, sans le secours d'aucunes notes,
pendant près d'une heure, avec une chaleur, une animation, une
éloquence qui lui donnent droit au titre d'orateur. Il s'opposa, avec
une grande force de raisonnement, aux mots reconnus et vérifiés de la
motion de l'abbé Sieyès, et proposa à la place le nom de représentants
du peuple français, puis avança les résolutions suivantes : qu'aucune
autre assemblée ne pût arrêter par un veto l'effet de leurs
délibérations : que tous les impôts fussent déclarés illégaux et
concédés seulement pour la durée de la présente session et non au delà
; que les dettes du roi fussent reconnues par la nation et payées sur
des fonds à ce destinés. On l'écouta avec attention et on l'applaudit
beaucoup. M. Mounier, député du Dauphiné, homme de grand renom et qui a
aussi publié quelques brochures très bien reçues du public, fit une
motion différente : de se déclarer les représentants légitimes de la
majorité de la nation ; d'adopter le vote par tête, et non par ordre ;
de ne jamais reconnaître aux représentants du clergé et de la noblesse
le droit de délibérer séparément.
M. Rabaud-Saint-Étienne, protestant du Languedoc ; auteur, lui
aussi, d'écrits sur les affaires présentes, homme de talent
considérable, parla à son tour pour émettre les propositions : que l'on
se proclamât les représentants du peuple de France, que les impôts
fussent déclarés nuls, qu'on les accordât seulement pour la durée de la
session des états ; que la dette fût vérifiée et consolidée et un
emprunt voté. Ce qui fut fort approuvé, sauf l'emprunt que l'assemblée
rejeta avec répugnance. Ce député parle avec clarté et précision, et ne
s'aide de ses notes que par intervalles. M. Barnave, un tout jeune
homme, de Grenoble, improvisa avec beaucoup de chaleur et d'animation ;
quelques-unes de ses phrases furent d'un rythme si heureux, et il les
prononça de façon si éloquente, qu'il en reçut beaucoup
d'applaudissements ; plusieurs membres crièrent bravo ! Quant à leur
manière générale de procéder, elle pèche en deux endroits : on permet
aux spectateurs des tribunes de se mêler aux débats par leurs
applaudissements et d'autres expressions bruyantes d'approbation, ce
qui est d'une grossière inconvenance, et a même son danger ; car s'ils
peuvent exprimer leur approbation, ils peuvent en conséquence exprimer
leur déplaisir, c'est-à-dire siffler, aussi bien que battre des mains ;
ce qui, dit-on, s'est produit plusieurs fois : de la sorte ils
domineraient les débats et influenceraient la délibération. En second
lieu, il n'y a pas d'ordre parmi les députés eux-mêmes ; il y a eu plus
d'une fois aujourd'hui une centaine des membres debout à la fois, sans
que M. Baillie ( Bailly ) pût les ramener à l'ordre. Cela dépend
beaucoup de ce qu'on admet des motions complexes ; parler dans une même
proposition de leur titre, de leurs pouvoirs, de l'impôt, d'un emprunt,
etc., etc., paraîtrait absurde à des oreilles anglaises, et l'est en
effet. Des motions spéciales fondées sur des propositions simples,
isolées, peuvent seules produire de l'ordre dans les débats, car on
n'en finit pas lorsque 500 membres viennent tous motiver leur
approbation sur un point, leur dissentiment sur un autre. Une assemblée
délibérante ne devrait procéder aux affaires qu'après avoir établi les
règles et l'ordre à suivre dans ses séances, ce qu'on fera seulement en
prenant le règlement d'autres assemblées expérimentées, en confirmant
ce que l'on y trouve d'utile, en modifiant le reste selon les
circonstances. Comme je pris ensuite la liberté de le dire à M.
Rabaud-Saint-Etienne, on aurait pu prendre dans le livre de M. Hatsel
le règlement de la Chambre des communes, on aurait ainsi épargné un
quart du temps. On leva la séance pour le dîner. Nous dînâmes
nous-mêmes chez M. le duc de Liancourt, au Palais, où se trouvèrent 20
députés. J'étais à côté de M. Rabaud-Saint-Etienne, et j'eus avec lui
une longue conversation ; tous parlent avec une égale confiance de la
chute du despotisme. Ils prévoient bien que l'on fera des tentatives
très pernicieuses contre la liberté, mais ils croient l'excitation de
l'esprit populaire trop grande maintenant pour pouvoir être domptée
désormais. En voyant que le débat actuel ne pouvait arriver aujourd'hui
à une conclusion, que toutes les probabilités sont contraires à ce
qu'il se termine même demain, à cause du grand nombre d'orateurs qui
veulent y prendre part, je suis retourné le soir à Paris.
Le 16. —— Dugny. 10 milles de Paris. J'y suis allé en compagnie de
M. de Broussonnet, pour voir M. Creté de Palieul, le seul cultivateur
pratique de la Société d'agriculture, M. de Broussonnet, dont personne
ne peut surpasser le zèle pour l'honneur et les progrès de
l'agriculture. désirait que je voie les cultures et les améliorations
d'un homme si haut placé parmi les agriculteurs de France. Nous sommes
allés d'abord chez le frère de M. Creté, qui tient à présent la poste.
Il a 140 chevaux. On visita sa ferme, et il nous montra des avoines et
des froments très beaux en somme, quelques-uns même d'une qualité
supérieure ; mais je dois avouer que ma satisfaction eût été plus
grande si ses écuries n'avaient pas été remplies dans une vue toute
différente de la ferme. Il est inutile de chercher un système de
rotation en France. M. Creté sème deux, trois et jusqu'à quatre fois du
blé blanc dans la même pièce. A dîner, je causai beaucoup avec les deux
frères et quelques cultivateurs du voisinage sur ce sujet, et je leur
recommandai soit les turneps, soit les choux, suivant le sol, pour
rompre leur succession de froments. Chacun d'eux, excepté M. de
Broussonnet, se prononça contre moi. « Pouvons-nous faire du blé après
les navets et les choux ? » Certes, et avec succès, si vous essayez sur
une petite étendue ; mais cela est rendu impraticable par le temps
qu'il faut pour consommer la plus grande partie de cette récolte. «Cela
nous suffit, si nous ne pouvons faire du blé après les racines ; elles
ne valent rien pour la France. » Cette idée est partout à peu près la
même en ce royaume. Je leur dis alors qu'ils pourraient n'emblaver que
la moitié de leurs terres et être cependant de bons cultivateurs.
Ainsi, par exemple : 1° des fèves ; 2° du blé ; 3° des lentilles ; 4°
du blé ; 5° du trèfle ; 6° du blé ; cela leur convint mieux, bien que
leur méthode leur parût plus profitable. La chose la plus intéressante
dans leur culture est la chicorée ( Chicorium intybus ). Je fus
satisfait de voir que M. Creté de Palieul en avait aussi bonne opinion
que jamais, que son frère l'avait adoptée, et qu'elle réussissait très
bien dans leurs fermes et celles de quelques voisins. Je ne vois jamais
cette plante sans me féliciter d'avoir voyagé pour quelque chose de
plus que pour écrire dans un cabinet, sans me dire que son introduction
en Angleterre serait assez pour que l'on dît d'un homme que ce n'est
pas en vain qu'il a vécu. J'en parlerai plus tard, ainsi que des
expériences de M. Creté.
Le 17. —— Toutes les conversations roulent sur la motion de l'abbé
Sieyès, que l'on croit devoir être votée, bien qu'on lui préfère celle
du comte de Mirabeau. Mais sa réputation le paralyse : on le soupçonne
d'avoir reçu 100,000 livres de la reine ; bruit aveugle, improbable.
S'il était vrai, sa conduite serait très différente ; mais quand un
homme n'a pas été exempt des plus grandes erreurs ( pour parler
modérément ), les soupçons l'accompagnent sans cesse, quoiqu'il soit
aussi innocent de ce qui les cause que le plus pur de leurs patriotes.
Ce bruit en éveille d'autres ; ainsi que c'est à son instigation qu'il
a publié ses anecdotes sur la cour de Berlin, et que le roi de Prusse,
informé de cette publication, a fait répandre par toute l'Allemagne les
Mémoires de madame de la Mothe. Voilà les histoires éternelles, les
soupçons et les absurdités pour lesquelles Paris a toujours été si
fameux. On voit aisément toutefois, par la tournure de la conversation,
même sur le sujet le plus ridicule, pourvu qu'il soit d'intérêt public,
jusqu'où va la confiance en certains hommes, et sur quoi elle est
fondée. Dans toutes les sociétés, quelle que soit leur composition,
vous entendez vanter les talents du comte de Mirabeau ; c'est le
premier écrivain, c'est le premier orateur de France. Il ne pourrait
cependant compter sur six votes de confiance dans les états. Ses écrits
toutefois se répandent par tout Paris et dans les provinces ; il a
publié un Journal des états ; mais quelques numéros furent d'une telle
force, d'une telle témérité, que le gouvernement lui imposa silence par
ordre exprès. On attribue ce coup à M. Necker, dont la vanité était
blessée au vif par le peu de cérémonie avec lequel on le traitait. Tel
était le nombre des souscripteurs, que j'ai entendu mettre à 80,000
liv. ( 3,500 l. st. ) par an le profit de M. de Mirabeau. Depuis cette
suppression il publie, une ou deux fois par semaine, un petit pamphlet
répondant au même but de donner un compte rendu des débats ; il y met
pour titre : 1re, 2e, 3e Lettres du comte de Mirabeau à ses
commettants. Quoique pleins de violence, de sarcasme et de sévérité, la
cour, arrêtée sans doute par ce titre, n'a pas trouvé à propos de les
suspendre. Il y a de la faiblesse et de la lâcheté à prohiber ainsi une
seule publication, parmi tant d'autres qui font gémir la presse, et
dont la tendance manifeste est de renverser l'état de choses actuel.
D'un autre côté, c'est folie et aveuglement de permettre que de pareils
pamphlets circulent dans tout le royaume, même par les soins du
gouvernement, entre les mains duquel sont les postes et les diligences
: il n'y a rien qu'on n'en doive attendre. —— Passé la soirée à
l'Opéra-Comique : de la musique italienne, des paroles italiennes, des
chanteurs italiens, et des applaudissements si continus, si
enthousiastes, que les oreilles françaises doivent faire de rapides
progrès. Qu'aurait dit Jean-Jacques s'il avait vu un tel spectacle à
Paris !
Le 18. —— Hier, en conséquence de la motion amendée de l'abbé
Sieyès, les communes ont décrété : qu'elles prendraient le titre
d'Assemblée nationale ; que se considérant comme en activité, toutes
taxes étaient illégales, mais que leur levée serait accordée pour le
temps de la session ; qu'enfin elles procéderaient sans délai à la
consolidation de la dette et au soulagement de la misère du peuple. Ces
mesures donnent bon espoir aux partisans extrêmes d'une nouvelle
constitution ; mais je vois évidemment, parmi les personnes de sens
plus rassis, une grande appréhension que cette démarche n'ait été trop
précipitée. C'est une violence dont la cour peut se saisir comme
prétexte et tourner au préjudice du peuple. Le raisonnement de M. de
Mirabeau contre ces mesures était très fort et très juste : Si je
voulais employer, contre les autres motions les armes dont on se sert
pour attaquer la mienne, ne pourrais-je pas dire à mon tour : De
quelque manière que vous vous qualifiiez, que vous soyez les
représentants connus et vérifiés de la nation, les représentants de
vingt-cinq millions d'hommes, les représentants de la majorité du
peuple, dûssiez-vous même vous appeler l'Assemblée nationale, les états
généraux, empêcherez-vous les classes privilégiées de continuer des
assemblées que Sa Majesté a reconnues ? Les empêcherez-vous de prendre
des délibérations ? Les empêcherez-vous de prétendre au veto ?
empêcherez-vous le roi de les recevoir, de les reconnaître, de leur
continuer les mêmes titres qu'il leur a donnés jusqu'à présent ? Enfin,
empêcherez-vous la nation d'appeler le clergé, le clergé, la noblesse,
la noblesse ?
A la Société royale d'agriculture, où j'ai voté comme tout le
monde, pour élire le général Washington membre honoraire. Cette motion
avait été faite par M. de Broussonnet, à qui j'avais présenté le
général comme un excellent fermier avec lequel j'avais eu une
correspondance sur ce sujet. L'abbé Commerel, qui était présent, me
donna une petite brochure de lui sur un nouveau sujet : le Chou à
faucher, et un sac en papier plein de semence.
Le 19. —— Accompagné M. de Broussonnet chez M. Parmentier à l'hôtel
des Invalides, où nous avons dîné. Il y avait là un président du
Parlement, un Mailly, beau-frère du chancelier, l'abbé Commerel, etc.
Je l'ai noté, il y a deux ans, M. Parmentier est le meilleur des
hommes, et, comme on peut le voir par ses écrits, s'entend mieux que
tout autre en ce qui regarde la boulangerie. Après le dîner, promenade
à la plaine des Sablons pour voir les pommes de terre que la Société y
cultive et ses préparations du sol pour les navets ; je n'en dirai que
ceci seulement : que je souhaite de voir mes frères se tenir
obstinément à leur agriculture scientifique, laissant la pratique à
ceux qui s'y connaissent. C'est une chose bien triste, pour des
cultivateurs savants, que Dieu ait créé une peste semblable au
chiendent ( triticum repens ) !
Le 20. —— Des nouvelles ! des nouvelles ! Chacun s'étonne de ce
qu'il aurait dû s'attendre à voir arriver : un message du roi aux
présidents des trois ordres, les prévenant qu'il les réunirait lundi,
et des gardes françaises, avec la baïonnette au bout du fusil, placées
à chaque porte de la salle des états pour empêcher qui que ce soit
d'entrer, sous prétexte des préparatifs pour la séance royale. La
manière dont s'est exécuté cet acte de violence mal inspiré a été aussi
mal inspirée que l'acte lui-même. M. Bailly n'avait reçu d'autre
avertissement qu'une lettre du marquis de Brézé, et les députés se
réunirent à la porte de la salle sans savoir qu'elle fût fermée. On
ajouta ainsi, de gaieté de coeur, des formes provoquantes à une mesure
suffisamment odieuse et inconstitutionnelle par elle-même. On prit sur
les lieux une noble et ferme résolution : ce fut de se transporter
immédiatement au Jeu de Paume, et là l'assemblée tout entière
s'engagea, par serment, de ne se séparer que de son propre mouvement,
et de se considérer et d'agir comme Assemblée nationale partout où la
violence et les hasards de la fortune pourraient la chasser ; les
prévisions étaient si menaçantes, que des exprès furent envoyés à
Nantes annonçant la nécessité où se verrait peut-être l'assemblée de
chercher un refuge dans quelque ville éloignée. Ce message et la
fermeture de la salle des états sont le résultat de conciliabules très
longs et très fréquents tenus en présence du roi, à Marly, où il a été
plusieurs jours sans voir personne, et où l'on n'admettait, même les
officiers de la cour, qu'avec un soin et une circonspection extrêmes.
Les frères du roi n'ont pas place au conseil ; mais le comte d'Artois
suit sans cesse les délibérations et en fait part à la reine dans de
longues conférences qu'ils ont ensemble. A la réception de ces
nouvelles à Paris, le Palais-Royal fut en feu : les cafés, les magasins
de brochures, les galeries et les jardins étaient remplis par la foule
; l'inquiétude se voyait dans tous les yeux ; les bruits que l'on
faisait courir prêtant à la cour des intentions de la dernière
violence, comme si elle avait résolu d'anéantir tout ce qui, en France
n'appartenait pas au parti de la reine, étaient d'une absurdité
incroyable ; mais rien n'était trop ridicule pour la foi aveugle de la
populace. Il était cependant curieux de voir, parmi les personnes de
classe plus élevée ( car je fis plusieurs visites après l'arrivée de
ces nouvelles ), l'opinion reprocher à l'Assemblée nationale ( comme
elle s'appelait ) d'avoir été trop loin, d'avoir avec trop de
précipitation, de violence, adopté des mesures que la masse du peuple
ne soutiendrait pas. Nous pouvons conclure de là que si la cour,
instruite de ces dernières démarches, poursuit un plan ferme et habile,
la cause populaire aura peu de raisons de s'en louer.
Le 21. —— II est impossible, dans un moment si critique, de
s'occuper a autre chose que de courir de maison en maison demander des
nouvelles et de noter les idées et les opinions qui ont le plus de
cours. Le moment actuel est, entre tous, celui qui contient en germe
les futures destinées de la France. La résolution par laquelle les
communes se sont déclarées Assemblée nationale, indépendamment des deux
autres ordres et du roi lui-même, en rejetant toute possibilité de
dissolution, est la prise de possession de tous les pouvoirs du
royaume. Elles se sont tout d'un coup transformées dans le
Long-Parlement de Charles 1er. Il n'est pas besoin de perspicacité pour
s'assurer que, si une telle prétention n'est pas mise à néant, le roi,
les grands seigneurs et le clergé sont a jamais dépouillés de leur part
de pouvoir. On ne doit pas souffrir de l'armée ou d'un parlement une
démarche aussi audacieuse et destructive de l'autorité royale comme des
intérêts qu'elle attaque directement. Si l'on n'y met obstacle, tous
les autres pouvoirs tomberont devant celui des communes. Avec quelle
anxieuse inquiétude ne doit-on pas attendre la décision de la couronne
pour savoir si elle se montrera ferme dans cette occasion, sans se
départir du système de liberté absolument nécessaire en ce moment. Tout
bien considéré, c'est-à-dire connaissant le caractère des gens au
pouvoir, il ne faut espérer ni plan bien arrêté, ni ferme exécution.
Passé la soirée au théâtre. Madame Rocquère ( Raucourt ) jouait la
Reine dans Hamlet ; on se figurera aisément comment la pièce de
Shakespeare a été mise en pièces ; le talent admirable de l'actrice lui
rendait cependant un peu de vie.
Le 22. —— J'arrivais à Versailles, à six heures du matin, afin
d'être, prêt pour la séance royale. Nous déjeunions avec le duc de
Liancourt quand on nous apprit que le roi l'avait remise à demain. Hier
il y a eu une séance du conseil, qui s'est prolongée jusqu'à minuit ;
Monsieur et le comte d'Artois y assistaient : chose extraordinaire et
attribuée à l'influence de la reine, le comte d'Artois, l'adversaire
constant des plans de M. Necker, s'est opposé à son système et a obtenu
de faire remettre la séance de vingt-quatre heures, pour qu'il y ait
aujourd'hui conseil en présence du roi. En sortant du château, nous
allâmes chercher les députés ; il courait plusieurs versions sur le
lieu de leur réunion. Nous vîmes d'abord les Récollets ; ils y avaient
été, mais s'y trouvant peu commodément, ils s'étaient rendus à
Saint-Louis, où nous les suivîmes ; nous arrivâmes à temps pour voir M.
Bailly ouvrir la séance et lire la lettre du roi, ajournant la séance
royale à demain. L'aspect de celle assemblée était extraordinaire : une
foule immense se pressait en dedans et autour de l'église ;
l'inquiétude des regards, la variété d'expression causée par la
différence des opinions et des sentiments, imprimaient aux visages de
tout le monde un caractère que je n'avais jamais vu auparavant. La
seule affaire d'importance que l'on traita, et qui dura jusqu'à trois
heures, fut la réception du serment et de la signature de quelques
députés absents au Jeu de Paume, et la réunion de trois évêques et de
cent cinquante députés du clergé, qui vinrent faire vérifier leurs
pouvoirs et furent accueillis par de tels applaudissements, de telles
acclamations de la foule, que l'église en retentit. Apparemment les
habitants de Versailles, au nombre de 60,000, sont, jusqu'au dernier,
dans les intérêts des communes : ceci est remarquable, car cette ville
est nourrie par le palais, et si la cour n'y est pas populaire, on peut
supposer ce qu'en pense le reste du royaume. Dîné avec le duc de
Liancourt au Palais : il s'y trouvait beaucoup de noblesse et de
députés des communes, entre autres le duc d'Orléans, l'évêque de
Rhodez, l'abbé Siéyes, et M. Rabaud-Saint-Etienne.
Voici un des exemples les plus frappants de l'impression que
produisent les grands événements sur les hommes de classes diverses.
Dans la rue et dans l'église Saint-Louis, il y avait une telle
inquiétude sur chaque visage, que l'importance du moment se lisait dans
les physionomies. Toutes les formes de civilité ordinaires étaient
négligées ; mais parmi les personnes du rang bien plus élevé avec
lesquelles je m'assis à table, la différence me frappa. Il n'y avait
pas, dans trente convives, cinq personnes dans la figure desquelles on
pût deviner qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire ; la
conversation fut même plus indifférente que je ne l'aurais cru. Si elle
l'avait été complètement, il n'y aurait rien eu d'étonnant ; mais on
fit, avec la plus grande liberté, des observations qui furent reçues de
façon à prouver qu'on ne les trouvait pas déplacées. N'aurait-on pas
cru, dans ce cas, à une plus grande énergie de sentiments et
d'expressions, à une plus grande vivacité dans un entretien sur cette
crise qui nécessairement devait remplir toutes les pensées ? Cependant
chacun mangeait, buvait, se promenait, souriait avec une négligence qui
me confondait : je ne revenais pas de tant de froideur. Il y a
peut-être une certaine nonchalance devenue naturelle aux gens de bonne
société par suite d'une longue habitude, et qui les distingue du
vulgaire : celui-ci a, dans l'expression de ses sentiments, mille
rudesses qu'on ne retrouve pas à la surface polie de ceux dont les
manières ont été adoucies, sinon usées par le frottement de la société.
Cette remarque serait injuste dans la plupart des cas ; mais, je le
confesse, le moment actuel, le plus critique, sans aucun doute, que la
France ait traversé depuis la fondation de la monarchie, puisque le
conseil qui doit décider de la conduite du roi est assemblé, ce moment
aurait motivé une tout autre tenue. La présence et surtout les manières
du duc d'Orléans y pouvaient être pour quelque chose, mais pour bien
peu ; ce ne fut pas sans un certain dégoût que je lui vis plusieurs
fois montrer un esprit de mauvais aloi et un air moqueur qui, je le
suppose, font partie de son caractère ; autrement il n'en eût rien paru
aujourd'hui. A en juger par ses façons, l'état des affaires ne lui
déplaît pas. L'abbé Siéyès a une physionomie remarquable : son oeil vif
et toujours en mouvement pénètre la pensée des autres, mais se tient
soigneusement sur la réserve, pour ne pas livrer la sienne.
Autant cette figure a de caractère, autant celle de
Rabaud-Saint-Étienne a de nullité ; elle lui fait tort cependant, car
ses talents sont incontestables. On semble d'accord que si le comte
d'Artois l'emporte dans le conseil, M. Necker, le comte de Montmorin et
M. de Saint-Priest se retireront ; en ce cas, la rentrée triomphale de
M. Necker aux affaires est inévitable. —— Ce soir. —— Le plan du comte
d'Artois est accepté ; le roi le déclarera demain dans son discours ;
M. Necker a offert sa démission, que le roi a refusée. On se demande
maintenant quel est ce plan.
Le 23. —— Le grand jour est passé : dès le matin Versailles
semblait rempli de troupes ; vers dix heures, on forma la haie dans les
rues avec les gardes françaises, quelques régiments suisses, etc. La
salle des états était entourée, des sentinelles postées à tous les
passages et à toutes les portes ; aucune autre personne que les députés
n'était admise. Ces préparatifs militaires étaient mal entendus, car
ils semblaient trahir l'odieux et l'impopularité des mesures que l'on
allait proposer, et l'attente, peut-être la crainte, d'un mouvement
populaire. On déclarait, avant que le roi eût quitté le château, que
ses projets étaient hostiles à la nation par la force qui paraissait
les escorter. C'est cependant le contraire qui a eu lieu : on connaît
les propositions ; ce plan avait du bon, on accordait beaucoup au
peuple sur des points essentiels, et cela avant que les états eussent
pourvu aux difficultés de finances qui les ont fait réunir, en leur
laissant ainsi plein pouvoir de faire ensuite, dans l'intérêt de la
nation, ce que les circonstances auraient permis ; il semble qu'ils
eussent dû accepter, moyennant quelques garanties pour leur future
réunion, sans laquelle rien n'est assuré ; mais comme une courte
négociation peut aisément amener cela ; je crains que les députés ne se
rendent conditionnellement. L'emploi de la force armée, quelques
imprudentes tentatives du parti royal, pour agir sur la constitution
intérieure, et la réunion des états, jointe à la mauvaise humeur qu'ils
avaient eu le temps de couver depuis trois jours, empêchèrent les
communes d'accueillir le roi avec des acclamations. Le clergé et
quelques nobles crièrent « Vive le roi! » mais les trois quarts de
l'assemblée firent contraste par leur silence. Il paraît qu'on était
résolu d'avance à ne souffrir aucune violence, car lorsque le roi fut
parti, le clergé et la noblesse s'étant retirés, le marquis de Brézé
attendit qu'obéissant aux ordres de la couronne, le tiers se rendît
aussi dans la salle préparée pour lui ; puis s'apercevant que personne
ne bougeait, —— Messieurs, dit-il, vous connaissez les intentions du
roi. Un silence de mort s'ensuivit, et alors les talents supérieurs
s'emparèrent de cet empire, devant lequel disparaissent toutes les
autres considérations. Les yeux de l'assemblée entière furent tournés
sur le comte de Mirabeau, qui, à l'instant, répondit au marquis de
Brézé : « Oui, monsieur, nous avons entendu les intentions qu'on a
suggérées au roi, et vous qui ne sauriez être son organe auprès des
états généraux ; vous qui n'avez ni place, ni voix, ni droit de parler,
vous n'êtes pas fait pour nous rappeler son discours. Cependant pour
éviter toute équivoque et tout délai, je vous déclare que si l'on vous
a chargé de nous faire sortir d'ici, vous devez demander des ordres
pour employer la force, car nous ne quitterons nos places que par la
puissance de la baïonnette. » Sur quoi, ce fut un cri unanime de « Tel
est le voeu de l'assemblée. » On confirma sur-le-champ les arrêtés pris
antérieurement, et sur la motion du comte de Mirabeau, on déclara
l'inviolabilité de la personne des députés, aussi bien hors de
I'assemblée que dans son sein, et fut réputé infâme et traître
quiconque ferait contre eux une tentative.
Le 24. —— La fermentation à Paris passe toute conception ; toute la
journée il y a eu dix mille personnes au Palais-Royal ; on avait
apporté ce matin un récit très complet des événements d'hier, qui a été
lu et commenté à la foule par plusieurs des meneurs apparents de
petites sociétés. A ma grande surprise les propositions du roi n'ont
rencontré qu'un dégoût universel. Il ne disait rien d'explicite sur le
retour périodique des états ; il regardait comme une propriété tous les
vieux droits féodaux. Ceci et le changement de l'équilibre de la
représentation, dans les assemblées provinciales, est ce qui cause le
plus de répugnance. Mais au lieu d'espérer et de tendre vers des
concessions ultérieures sur ces points, afin de les faire mieux
concorder avec les voeux de la majorité, le peuple semble saisi d'une
sorte de frénésie, repoussant tout moyen terme, et insister sur
l'absolue nécessité de la réunion des ordres, afin que, tout pouvoir
passant au tiers, il puisse effectuer ce qu'on appelle la régénération
du royaume :mot favori, auquel on n'attache aucun sens bien précis, et
que l'on explique vaguement par la réforme générale de tous les abus.
On croit aussi beaucoup à la démission de M. Necker, et on semble s'y
attacher plus particulièrement qu'à des points d'une bien autre
importance. Il est clair pour moi, d'après les conversations et les
harangues dont j'ai été le témoin, que les réunions permanentes du
PaIais-Royal, qui arrivent à un degré de licence et à une furie de
liberté à peine croyables, s'unissant aux innombrables publications
incendiaires que chaque heure a vues naître, depuis l'assemblée des
états, ont tellement enflammé les désirs du peuple, et lui ont donné
l'idée de changements si radicaux, que rien ne le satisferait
maintenant de ce que pourraient faire ou le roi ou la cour. En
conséquence, il serait de la dernière inutilité de faire des
concessions, si on n'est pas fermement résolu non-seulement à les faire
observer par le roi, mais aussi à maintenir le peuple, en s'occupant en
même temps de rétablir l'ordre. Mais la pierre d'achoppement de ce
projet, comme de tous ceux que l'on peut imaginer, comme chacun le sait
et le crie dans les carrefours, c'est la situation des finances qu'il
n'est guère possible de restaurer que par un secours libéral, accordé
par les états, ou par une banqueroute. Il est de notoriété publique que
ce point a été chaudement débattu en conseil. M. Necker a prouvé que la
banqueroute était inévitable, si l'on rompait avec les états avant que
les finances ne fussent en ordre, et la terreur d'une telle mesure, que
pas un ministre n'oserait prendre sur soi, a été la grande difficulté
qui s'est opposée aux projets de la reine et du comte d'Artois. On a eu
recours à un moyen terme, par lequel on espère se gagner un parti dans
la nation et dépopulariser assez les députés pour s'en débarrasser
ensuite ; cette attente sera infailliblement trompée. Si du côté du
peuple on avance que les vices d'un gouvernement suranné rendent
nécessaire l'adoption d'un système nouveau, et qu'il n'y a que les
mesures les plus vigoureuses qui soient susceptibles de mettre la
nation en possession des bienfaits d'un gouvernement libre, on
réplique, de l'autre côté, que le caractère personnel du roi doit
éloigner toute crainte de voir employer la violence ; que, sous quelque
régime que ce soit, l'état des finances doit être réglé ou par le
crédit ou par la banqueroute, qu'il faut temporiser pour gagner, dans
les négociations, ce que la force mettrait en question ; qu'en poussant
les choses à l'extrême, on s'expose à une coalition des autres ordres
avec l'armée, le parlement et même cette partie prépondérante du peuple
qui désapprouve les excès. Quand à tout cela on ajoute la possibilité
de jeter le pays dans une guerre civile, avec laquelle on est si
familiarisé que son nom est sur toutes les lèvres, nous devons avouer
que, si les communes refusent obstinément ce qui leur est proposé,
elles exposent d'immenses bienfaits assurés aux hasards de la fortune,
qui peut-être les fera maudire par la postérité, au lieu de faire bénir
leur mémoire comme celle de vrais patriotes qui n'avaient en vue que le
bonheur de leur pays. Les oreilles me bourdonnaient de politique depuis
quelques jours, j'allai m'en refaire à l'Opéra-Italien. Rien ne valait
pour cela la pièce que l'on donnait : la Villanella rapita, de Bianchi,
composition vraiment délicieuse. Croirait-on que ce même peuple qui
naguère n'estimait d'un opéra que les danses et n'entendait que des
orages de cris, suit maintenant avec passion les mélodies italiennes,
les applaudit avec goût et avec enthousiasme, et cela sans qu'elles
empruntent le secours d'un seul pas ! La musique est charmante,
élégamment enjouée, légère et gracieuse ; il y a, pour la signora
Mandini et Vigagnoni, un duo de premier mérite. La Mandini est une
cantatrice qui vous fascine : sa voix n'est rien ; mais sa grâce, son
expression, son âme, s'harmonisent dans une exquise sensibilité.
Le 25. —— La conduite de M. Necker est sévèrement critiquée, même
parmi ses amis, aussitôt qu'ils sortent d'un certain monde. On assure
positivement que l'abbé Siéyès, MM. Mounier, Chapelier, Barnave,
Turgot, Tourette, Rabaud et autres chefs de partis se sont presque mis
à ses genoux pour qu'il insiste à faite accepter sa démission, dans la
conviction que sa retraite jetterait plus que toute autre chose le
parti de la reine dans des difficultés infiniment plus graves et plus
embarrassantes. Mais sa vanité a prévalu sur leurs efforts pour lui
faire prêter l'oreille aux paroles insidieuses de la reine, qui a l'air
de lui demander grâce et lui fait croire que lui seul est capable de
maintenir la couronne sur la tête du roi. En même temps qu'il se prête
à ces manoeuvres, contrairement à l'intérêt des amis de la liberté, il
brigue les applaudissements de la populace de Versailles d'une manière
déplorable. Pour aller chez le roi et pour en revenir, les ministres ne
traversent jamais la cour à pied ; ce dont M. Necker s'avisa, quoiqu'il
ne l'eût pas fait dans des temps plus tranquilles, afin de provoquer
les louanges, de s'entendre appeler le Père du peuple, et de traîner
sur ses traces une foule immense qui l'acclame. Presque au même moment
que la reine, dans une entrevue privée, parlait à M. Necker, ainsi que
je l'ai dit, elle recevait les députés de la noblesse, en appelait à
leur honneur pour soutenir les droits de son fils qu'elle leur
présentait, montrant clairement que, si les projets du roi n'étaient
pas vigoureusement soutenus, la monarchie était perdue et la noblesse
engloutie. Tandis que le tumulte soulevé par M. Necker faisait retentir
le château, le roi, se rendant en voiture à Marly, n'était accueilli
que par un lugubre et morne silence, et cela, après avoir accordé au
peuple et à la cause de la liberté plus qu'aucun de ses prédécesseurs.
Telle est la foule, telle l'impossibilité de la satisfaire dans un
moment comme celui-ci, lorsque l'imagination exaltée pare toutes les
chimères des couleurs enchanteresses de la liberté. Je suis très
curieux d'apprendre le résultat des délibérations qui ont suivi les
premières protestations des communes contre la violence militaire
employée d'une façon à la fois si injustifiable et si peu judicieuse.
Si les propositions du roi étaient venues après le vote des subsides,
et à propos de quelques questions moins importantes, ce serait autre
chose ; mais les présenter avant d'avoir un shilling de voté, ou une
mesure prise pour sortir de cet embarras, change l'affaire du tout au
tout. Le soir. La conduite de la cour est inexplicable et inconséquente
: tandis que par la séance royale on avait tout fait pour maintenir la
séparation des ordres, on a permis à une grande partie du clergé de se
réunir aux communes. Le duc d'Orléans, à la tête de quarante-sept
membres de la noblesse, fait de même : et, autre preuve de
l'instabilité des conseils de la cour, les communes se sont maintenues
dans la grande salle des états, malgré l'exprès commandement du roi. Le
fait est que la séance royale était contraire à ses sentiments
personnels, et que ce n'est qu'avec beaucoup de difficulté que le
conseil la lui avait fait adopter ; aussi, lorsqu'à chaque instant il
devenait de plus en plus urgent de donner des ordres efficaces pour le
maintien du système proposé, il fallut, de nouveau, livrer bataille sur
chaque point, et le projet ne fut que mis en train sans que l'on y
persistât. Voilà ce qu'on en dit, et c'est probablement la vérité. On
voit aisément que mieux aurait valu, pour mille raisons, ne pas prendre
cette mesure, car le gouvernement a perdu tout prestige et toute
énergie, et le peuple va se montrer plus exigeant que jamais. Hier, à
Versailles, la populace a insulté, et même maltraité, les membres du
clergé et de la noblesse connus par leurs efforts pour maintenir la
séparation des ordres. L'évêque de Beauvais a reçu à la tête une pierre
qui l'a presque assommé. [ Il eût été tué que personne n'en aurait eu
grand regret. Dans une réunion de la Société d'agriculture, à la
campagne, où l'on avait admis des fermiers à la table avec des
personnes de premier rang, cet imbécile n'avait-il pas fait des
difficultés pour prendre place dans une telle compagnie ! ( Note de
l'auteur. ) ] On a brisé toutes les fenêtres chez l'archevêque de
Paris, et il a dû changer de logement ; le cardinal de Larochefoucauld
a été hué et sifflé. La confusion est si grande, que la cour ne peut
compter que sur les troupes ; encore dit-on maintenant d'une manière
positive que, si ordre est donné aux gardes françaises de faire feu sur
le peuple, ils refuseront. Cela n'étonne que ceux qui ne savent pas
combien ils sont las des mauvais traitements, de la conduite et des
manoeuvres du duc du Châtelet, leur colonel ; tant les affaires de la
cour ont été mal menées sous tous les rapports, tant elle a été
malheureuse dans le choix des hommes dont dépendent le plus sa sûreté
et même son existence ! Quelle leçon pour les princes qui souffrent que
de vils courtisans, des femmes, des bouffons, s'emparent d'un pouvoir
qui n'offre de sécurité qu'entre les mains de l'habileté et de la
prudence. On affirme que ces troubles ont été machinés par les meneurs
des communes, et quelques-uns payés par le duc d'Orléans. La confusion
du ministère est au comble. —— Le soir, Théâtre-Français : le Comte
d'Essex et la Maison de Molière.
Le 26. —— Chaque moment semble apporter au peuple une nouvelle
ardeur ; les réunions du Palais-Royal sont plus nombreuses, plus
violentes et plus audacieuses que jamais, et dans la réunion des
électeurs, convoqués à Paris pour envoyer une députation à l'Assemblée
nationale, grands comme petits ne parlaient de rien moins que d'une
révolution dans le gouvernement et de l'établissement d'une libre
constitution. Ce qu'on entend par libre constitution n'est pas
difficile à deviner : c'est la République ; car les doctrines du temps
y tendent de plus en plus chaque jour ; on dit toutefois que l'Etat
doit conserver la forme monarchique ou que, du moins, il y a besoin
d'un roi. On est étourdi dans les rues par les colporteurs de pamphlets
séditieux et de relations d'événements chimériques dont la commune
tendance est de maintenir le peuple dans la frayeur et l'incertitude.
Il n'y a pas d'exemple d'une nonchalance, d'une stupidité pareilles à
celles de la cour. Le moment demanderait la plus grande décision ; et
hier, pendant que l'on discutait s'il serait doge de Venise ou roi de
France, le roi était à la chasse ! Jusqu'à onze heures du soir, et
comme nous en avons été informés ensuite, presque jusqu'au matin le
Palais Royal a présenté un spectacle curieux. La foule était
prodigieuse ; on faisait partir des pièces d'artifice de toutes sortes,
et tout l'édifice était illuminé ; les réjouissances se faisaient pour
célébrer la réunion du duc d'Orléans et de la noblesse aux communes ;
elles se joignaient à la liberté excessive ou plutôt à la licence des
orateurs populaires. Ce bruit, cette agitation, les alarmes excitées un
peu auparavant, ne laissent pas respirer la foule et la préparent
singulièrement pour exécuter les projets, quels qu'ils soient, des
meneurs de l'Assemblée : elle est entièrement contraire aux intérêts de
la cour ; des deux côtés, même aveuglement, même infatuation. Tout le
monde comprend aujourd'hui que le projet de la séance royale est hors
de question. Au moment que les communes, averties par la circonstance
insignifiante de leur réunion dans la grande salle des états, ont
soupçonné, de l'hésitation, elles ont méprisé les autres ordres du roi,
les ont regardés comme non avenus et ne méritant aucune considération
jusqu'à ce qu'on les appuyât par des moyens dont on ne voyait pas
trace. Elles ont érigé en maxime que leur droit s'étendait sur beaucoup
plus de choses que n'en a mentionnées le roi ; qu'en conséquence, elles
n'accepteront aucune commission du pouvoir, mais évoqueront tout à
elles comme leur appartenant. Beaucoup de personnes avec lesquelles je
m'en suis entretenu paraissent n'y rien voir d'extraordinaire ; mais il
me semble pour moi que de telles prétentions sont également dangereuses
et inadmissibles, et menant tout droit à une guerre civile, le comble
de l'égarement et de la folie, quand les libertés publiques pourraient
certainement être assurées sans recourir à de telles extrémités. Si les
communes revendiquent toute autorité, quelle puissance y a-t-il dans
l'Etat, hors les armes, pour repousser leurs empiétements ? Elles
excitent chez le peuple des espérances sans bornes ; si l'effet ne les
suit pas, tout sera dans le chaos : le roi lui-même, quelles que soient
sa nonchalance, son apathie, son indifférence pour le pouvoir, prendra
l'alarme un jour ou l'autre, et prêtera l'oreille à des projets
auxquels il ne donnerait pas à présent un moment d'attention. Tout
semble indiquer fortement un grand désordre et des troubles intérieurs,
et fait voir qu'il eût été plus sage d'accepter les ordres du roi :
c'est dans cette idée que je quittai Paris.
Le 27. —— On dirait que l'affaire est terminée et la révolution
complète. Le roi, effrayé par les mouvements populaires, a défait son
oeuvre de la séance royale en écrivant aux présidents de la noblesse et
du clergé se joindre avec leurs ordres aux communes, donnant ainsi le
démenti à ses ordres antérieurs. On lui a représenté que la disette est
si grande dans toutes les parties du royaume, qu'il n'y avait pas
d'excès auxquels le peuple ne fût capable de se porter ; qu'à moitié
mort de faim il écouterait toutes les objections et se tenait, sur le
qui-vive pour tous les mouvements ; que Paris et Versailles seraient
infailliblement brûlés ; qu'en un mot tous les malheurs suivraient son
obstination à ne pas se départir du plan de la séance royale. Ses
appréhensions l'emportèrent sur les conseils du parti qui l'avait
dirigé ces derniers jours, et il prit celle décision dont l'importance
est telle qu'il ne saura plus maintenant ni où s'arrêter, ni quoi
refuser. Sa position dans la réorganisation du royaume sera celle de
Charles 1er, spectateur impuissant des résolutions efficaces d'un
Long-Parlement. La joie excitée par cet acte a été infinie, et
l'Assemblée se mêlant au peuple s'est empressée de se rendre au château
; les cris de : Vive le roi ! auraient pu s'entendre de Marly. Le roi
et la reine se montrèrent aux balcons et furent reçus par des clameurs
enthousiastes, ceux qui dirigeaient ce mouvement connaissant bien mieux
la valeur des concessions que ceux qui les avaient faites. J'ai parlé
aujourd'hui avec plusieurs personnes, et parmi elles plusieurs nobles,
non sans m'étonner de leur voir entretenir l'idée que cette union n'est
que pour la vérification des pouvoirs et la confection de la
constitution, nouveau terme qu'ils ont adopté comme si leur nouvelle
constitution était un pudding que l'on fasse d'après une recette. Je
leur ai demandé en vain où est le pouvoir qui les séparera ensuite si
les communes n'y veulent pas consentir, chose probable, puisque cet
arrangement met toute l'autorité dans leurs mains. J'ai fait appel en
vain, pour les persuader, au témoignage des chefs de l'Assemblée qui,
dans leurs pamphlets font bon marché de la constitution anglaise, parce
que le pouvoir de la couronne et des lords y restreint de beaucoup
celui des communes. Le résultat me paraît si évident qu'il n'y a aucune
difficulté à le prédire : tout pouvoir réel passera désormais aux
communes. Après avoir excité les espérances du peuple dans l'exercice
qu'elles en feraient, elles seront incapables de s'en servir avec
modération ; la cour ne se résignera pas à se voir lier les mains ; la
noblesse, le clergé, les parlements et l'armée, menacés
d'anéantissement, se réuniront pour la défense commune ; mais comme un
tel accord demande du temps pour s'établir, ils trouveront le peuple
armé, d'où une guerre civile sanglante devra suivre. Cette opinion, je
l'ai manifestée plus d'une fois sans trouver quelqu'un qui s'y ralliât.
[ Je me permettrai de remarquer ici, longtemps après avoir écrit cette
prédiction, que quoiqu'elle ne se soit pas accomplie, j'étais dans le
vrai en la faisant, et que la suite ordinaire des choses eût amené la
guerre civile, à laquelle tout tendait depuis la séance royale. De même
je persiste plus que jamais à croire qu'il fallait accepter les
propositions offertes. Il n'y avait pas plus à s'occuper de ce qui est
advenu ensuite que de mes chances pour devenir roi de France. ( Note de
l'auteur. ) ] A tout hasard, le vent est tellement en faveur du peuple,
et la conduite de la cour est si faible, si indécise, si aveugle, qu'il
arrivera peu de chose que l'on ne puisse dater de ce moment. De la
vigueur et du savoir-faire eussent tourné les chances du côté de la
cour, car la grande majorité de la noblesse du royaume, le haut clergé,
les parlements et l'armée soutenaient la couronne ; son abandon de la
seule marche qui assurât son pouvoir laisse place à toutes les
exigences. Le soir, les feux d'artifice, les illuminations, la foule et
le bruit ont été croissants au Palais-Royal : la dépense doit être
énorme, et cependant personne ne sait de source certaine par qui elle
est supportée. On donne dans les boutiques autant de pétards et de
serpenteaux pour douze sous qu'on en aurait eu pour cinq livres en
temps ordinaire. Nul doute que ce ne soit aux frais du duc d'Orléans.
On tient ainsi le peuple dans une perpétuelle fermentation, toujours
assemblé, toujours prêt à se jeter dans les hasards lorsqu'il y sera
appelé par les hommes auxquels il a confiance. Naguère il aurait suffi
d'une compagnie de Suisses pour étouffer tout cela, a présent il
faudrait un régiment mené avec vigueur ; dans quinze jours, c'est à
peine si une armée y réussira. Au théâtre, mademoiselle Contat m'a
enchanté dans le Misanthrope de Molière. C'est vraiment une grande
actrice, réunissant l'aisance, la grâce, le port, la beauté, à l'esprit
et à l'âme. Molé a joué Alceste d'une manière admirable. Je ne prendrai
pas congé du Théâtre-Français sans lui donner encore une fois la
préférence sur tout ce que j'ai vu.
Je quitterai Paris, toutefois, heureux de l'assurance que les
représentants du peuple ont sans conteste dans leurs mains le pouvoir
d'améliorer tellement la constitution du pays, que désormais les grands
abus y soient, sinon impossibles, au moins d'une extrême difficulté à
établir ; que, par conséquent, ils fonderont une liberté politique
entière, et s'ils y réussissent, qu'ils mettront à profit mille
occasions de doter leurs compatriotes du bienfait inappréciable de la
liberté civile. L'état des finances place en fait le gouvernement sous
la dépendance des états et assure ainsi leur périodicité. D'aussi
grands bienfaits répandront le bonheur chez vingt-cinq millions
d'hommes, idée noble et encourageante qui devrait animer tout citoyen
du monde, quels que soient son état, sa religion, son pays. Je ne me
permettrais pas un instant de croire que les représentants puissent
jamais assez oublier leurs devoirs envers la nation française,
l'humanité, leur propre honneur, pour que des vues impraticables, des
systèmes chimériques, de frivoles idées d'une perfection imaginaire,
arrêtent leurs progrès et détournent leurs efforts de la voie certaine
pour engager dans les hasards des troubles les bienfaits assurés qu'ils
ont en leur puissance. Je ne concevrai jamais que des hommes ayant sous
la main une renommée éternelle, jouent ce riche héritage sur un coup de
dés, au risque d'être maudits comme les aventuriers les plus effrénés
qui aient jamais fait honte à l'humanité. Le duc de Liancourt ayant une
collection de brochures, puisqu'il achète tout ce qui se publie sur les
affaires présentes, et entre autres les cahiers de tous les districts
et villes de France pour les trois ordres, il y avait pour moi un grand
intérêt de parcourir tous ces cahiers, dans la certitude d'y trouver
l'énumération des griefs des trois ordres et l'indication des
améliorations à apporter au gouvernement et à l'administration. Les
ayant tous parcourus la plume à la main pour en faire des extraits, je
quitterai Paris demain.
Le 28. —— M'étant pourvu d'un cabriolet français ( ce qui répond à
notre gig ) et d'un cheval, je me mis en route après avoir pris congé
de mon excellent ami M. Lazowski, dont l'inquiétude sur le sort de son
pays m'inspirait autant de respect pour son caractère que les mille
attentions que chaque jour je recevais de lui m'avaient donné de
raisons pour l'aimer. Ma bonne protectrice, la duchesse d'Estissac, eut
la bonté de me faire promettre de revenir chercher l'hospitalité dans
son hôtel, au terme du voyage que j'allais entreprendre. Je ne me
souviens pas du nom de l'endroit où je dînai en allant à Nangis ; mais
c'est une station de poste, à gauche, un peu à l'écart de la route. Il
n'y avait qu'une mauvaise chambre avec des murailles nues. Le temps
était froid et le feu me manquait ; car, à peine fut-il allumé, qu'il
fuma d'une façon insupportable. Cela me mit d'effroyable humeur. Je
venais de passer quelque temps à Paris, au milieu de l'ardeur, de
l'énergie et de l'animation d'une grande révolution ; dans les moments
que ne remplissaient pas les préoccupations politiques, je jouissais
des ressources de conversations libérales et instructives, de
l'amusement du premier théâtre du monde, et les accents enchanteurs de
Mandini m'avaient tour à tour consolé ou charmé pendant des instants
trop fugitifs. Le brusque changement de tout cela contre une chambre
d'auberge, et d'auberge française, l'ignorance de chacun sur les
événements d'alors qui le regardaient au plus haut point, la
circonstance aggravante de manquer de journaux avec une presse bien
plus libre qu'en Angleterre, formaient un tel contraste que le coeur me
manqua. A Guignes, un maître de danse ambulant faisait sauter avec sa
pochette quelques enfants de marchands ; pour soulager ma tristesse,
j'assistai à leurs plaisirs innocents, et je leur donnai, avec une
munificence grande, quatre pièces de douze sous pour acheter un gâteau,
ce qui les remplit d'une nouvelle ardeur ; mais mon hôte, le maître de
poste, fripon hargneux pensa que, puisque j'étais si riche, il en
devait avoir sa part, et me fit payer neuf livres dix sous pour un
poulet maigre et coriace, une côtelette, une salade et une bouteille de
mauvais vin. Une si basse et si pillarde disposition ne contribua pas à
me remettre de bonne humeur. —— 30 milles.
Le 29 —— Nangis. Le château appartient au marquis de Guerchy, qui,
l'an dernier, à Caen, m'avait fait promettre, par ses instances
amicales, de passer quelques jours ici. Une maison presque remplie
d'hôtes, dont quelque-uns fort agréables, l'ardeur de M. de Guerchy
pour la culture, et l'aimable naïveté de la marquise sur ce point comme
sur ceux de la politique et de la vie commune, étaient ce qu'il fallait
pour me relever. Mais je me trouvai dans un cercle de politiques avec
lesquels je ne pus m'accorder que sur une chose, les souhaits d'une
liberté indestructible pour la France ; quant aux moyens de l'obtenir,
nous étions aux pôles opposés. Le chapelain du régiment de M. de
Guerchy, qui a ici une cure et que j'avais connu à Caen, M. l'abbé de
..., se montrait particulièrement très porté pour ce que l'on appelle
la régénération du royaume, impossible d'entendre par cela, suivant ses
explications, autre chose qu'une perfection théorique de gouvernement,
douteuse à son point de départ, risquée dans son développement et
chimérique quant à ses fins. Elle m'a toujours eu l'air suspect, parce
que tous ses avocats, depuis les meneurs de l'Assemblée nationale dans
leurs pamphlets jusqu'aux messieurs qui me faisaient actuellement son
panégyrique, affectaient tous de faire bon marché de la constitution
anglaise en ce qui touche à la liberté. Comme elle est, sans aucun
doute et selon leurs propres aveux, la meilleure que le monde ait
encore vue, ils déclarent en appeler de la pratique à la théorie, chose
très admissible ( toutefois avec précaution ) dans une question de
science ; mais qui, pour l'établissement de l'équilibre des nombreux
intérêts d'un grand royaume, des garanties de la liberté de vingt-cinq
millions d'hommes, me partait être le comble de l'imprudence, la
quintessence de l'égarement. Mes arguments roulaient sur la
constitution anglaise : « Acceptez-la, disais-je, en bloc; c'est
l'affaire d'un tour de scrutin ; votre représentation égale et réelle
pour tous a fait disparaître sa plus grande imperfection ; quant au
reste, dont l'importance est minime, modifiez-la, mais prudemment ; car
ce n'est qu'ainsi que l'on touche à une charte qui, dès son
établissement, a procuré le bonheur à une grande nation, la grandeur à
un peuple que la nature avait fait petit, mais qui, à force de copier
humblement ses voisins, s'est rendu dans un siècle le rival des nations
les plus illustres dans ces arts qui embellissent la vie humaine, et
maître de toutes dans ceux qui contribuent à son bien-être. » On louait
mon attachement à ce que je pensais être la Iiberté ; en répondant que
le roi de France ne devait pas apposer son veto à la volonté de la
nation, que l'armée devait être entre les mains des provinces, et cent
idées également absurdes et impraticables.
Tels sont cependant les sentiments que la cour a tout fait pour
répandre dans le pays, car, la, postérité le croira-t-elle ? pendant
que la presse fourmillait de publications incendiaires tendant à
prouver les bienfaits d'un chaos théorique et d'une licence
spéculative, on n'a pas employé un seul écrivain de talent à réfuter
leur doctrine, en vogue et à les confondre ; on ne s'est pas donné la
moindre peine pour faire circuler des oeuvres d'une autre couleur. A ce
propos, je dois dire que quand la cour vit que les états ne pouvaient
plus être convoqués sous leur ancienne forme, qu'il fallait en
conséquence procéder à de grandes innovations, elle aurait dû prendre
notre constitution pour modèle, rassembler le clergé et la noblesse
dans une seule chambre et mettre un trône pour le roi quand il s'y fût
rendu ; réunir tes communes dans une autre salle, puis faire vérifier
par chacune d'elles les pouvoirs de ses membres Dans le cas d'une
séance royale, on aurait invité les communes à paraître à la barre de
la chambre haute, où des sièges leur eussent été préparés. Dans l'édit
de leur constitution, le roi aurait dû copier l'Angleterre assez pour
éviter ces discussions préliminaires sur les formes à suivre dans les
débats, qui, en France, ont pris deux mois et laissé aux imaginations
ardentes du peuple le temps de travailler. De telles mesures auraient
permis de faire face, dans les meilleures conditions possibles, aux
changements ou événements imprévus qui seraient venus à se produire.
Le château de mon ami est considérable et mieux bâti qu'on ne le
faisait en Angleterre à la même époque, il y a deux cents ans ; je
crois que cette supériorité était générale en France dans tous les
arts. On y était, j'en suis presque sûr, du temps de Henri IV, bien
plus avancé que nous pour les villes, les maisons, les rues, les
chemins, bref en toute chose. Grâce à la liberté, nous sommes parvenus
à changer de rôle avec les Français. Comme tous les châteaux que j'ai
vus dans ce pays, celui-ci touche à une ville ; il en forme même une
extrémité ; mais l'arrière-façade, donnant sur de belles plantations,
sans aucune vue de bâtiments, a tout à fait l'air de la campagne. Le
marquis actuel a formé là une pelouse avec des sentiers sablés et
sinueux, et d'autres embellissements pour l'encadrer. On y fait les
foins, et le marquis, M. l'abbé et quelques autres montèrent avec moi
sur la meule pour que je leur montrasse à l'arranger et le tasser. Des
politiques aussi ardents, quelle merveille que la meule n'ait pas pris
feu ! —— Nangis est assez près de Paris pour que le peuple s'occupe de
ce qui s'y passe ; le perruquier qui m'accommodait ce matin m'a dit que
chacun était résolu à ne pas payer les taxes si l'Assemblée l'ordonnait
ainsi. « Mais les soldats, n'auront-ils rien à dire ? —— Non, monsieur,
jamais ; soyez assuré comme nous que les soldats français ne tireront
jamais sur le peuple, et puis le feraient-ils, que mieux vaut mourir
d'une balle que de faim. » Il me traça un affreux tableau de la misère
du peuple : des familles entières étaient dans le plus grand dénûment ;
ceux qui ont de l'ouvrage n'en retirent pas le profit nécessaire à les
nourrir ; beaucoup d'autres, trouvent même de la difficulté à se
procurer cet ouvrage. Je demandai à M. de Guerchy si c'était vrai ;
effectivement. Les magistrats ont défendu à la même personne d'acheter
plus de deux boisseaux de blé dans le même marché, par crainte
d'accaparement. Le sens commun montre que ces mesures tendent
directement à accroître le mal, mais il est inutile de discuter avec
des personnes dont les idées sont irrévocablement arrêtées.
Aujourd'hui, jour de marché, j'ai vu le froment se vendre sous l'empire
de ces règlements ; un piquet de dragons se tenait au centre de la
place pour prévenir les troubles. D'ordinaire le peuple se querelle
avec les boulangers, prétendant que le prix qu'ils demandent est
au-dessus du cours ; de ces mots il passe aux voies de fait, soulève
une émeute et se sauve emportant sans bourse délier et le blé et le
pain. C'est ce qui est arrivé à Nangis et en plusieurs endroits ; la
conséquence fut que boulangers et fermiers refusèrent de s'y rendre
jusqu'à ce que la disette fût à son comble ; alors les céréales durent
s'élever à un taux énorme, ce qui augmenta le mal et nécessita vraiment
la présence des soldats pour rassurer les pourvoyeurs du marché. J'ai
interrogé madame de Guerchy sur les dépenses de la vie ; notre ami M.
l'abbé était de cette conversation, et il en résulte que pour habiter
un château comme celui-ci, avec six domestiques mâles, cinq servantes,
huit chevaux, entretenir un jardin, etc., etc., tenir table ouverte,
recevant quelque société, sans jamais aller à Paris, il faut environ
mille louis de revenu. En Angleterre, ce serait deux mille. Il y a donc
entre les modes de vie, et non pas entre le prix des choses, cent pour
cent de différence. Il y a des gentilshommes qui vivent ici pour 6 à
8000 liv. ( 262 à 320 liv. st. ) avec deux domestiques, deux servantes,
trois chevaux et un cabriolet ; en Angleterre, il y en a qui mènent le
même train, mais ce sont des prodigues.
Parmi les voisins qui visitaient Nangis se trouvaient M. Trudaine
de Montigny et sa jeune et jolie femme. Ils ont un beau château à
Montigny et un domaine donnant un revenu de 4000 louis. Cette dame
était une demoiselle de Cour-Breton, nièce de M. de Calonne ; elle
avait dû épouser le fils de M. de Lamoignon, mais elle y avait la plus
grande répugnance. Trouvant que les refus ordinaires ne lui servaient
de rien, elle se résolut à en donner un qui ne laissât aucune réplique
: elle se rendit à l'église, selon les ordres de son père, mais là elle
répondit un non solennel au lieu du oui qu'on attendait ; elle s'en fut
ensuite à Dijon, d'où elle ne bougea pas ; le peuple la salua de ses
acclamations pour avoir refusé de s'allier avec la cour plénière ;
partout on loua très fort sa fermeté. Il y avait aussi M. de la
Luzerne, neveu de l'ambassadeur de France à Londres, qui voulut bien
m'informer dans un anglais pitoyable qu'il avait pris des leçons de
boxe de Mendoza. Personne ne serait bien venu à dire qu'il a voyagé
sans profit. Est-ce que le duc d'Orléans, lui aussi, aurait appris à
boxer ? Mauvaises nouvelles de Paris ; le trouble s'accroît ; les
alarmes sont telles que la reine a fait appeler le maréchal de Broglie
dans le cabinet du roi ; il y a eu plusieurs conférences ; le bruit
court qu'une armée va être réunie sous son commandement. Cela peut être
indispensable, mais quelle triste conduite que d'en être arrivé là !
2 juillet. —— Meaux. M. de Guerchy a eu la bonté de me reconduire
jusqu'à Coulommiers ; j'avais une lettre pour M. Anvée Dumée. De Rosoy
à Maupertuis, le pays est varié par des bois, animé par des villages et
des fermes isolées se répandant çà et là comme auprès de Nangis.
Maupertuis semble avoir été la création du marquis de Montesquiou, qui
possède ici un très beau château construit d'après ses propres plans,
un grand jardin anglais fait par le jardinier du comte d'Artois et la
ville ; tout cela est son oeuvre. Le jardin m'a fait plaisir à voir. On
a tiré bon parti d'un cours d'eau assez fort et de plusieurs sources
jaillissant sur le domaine ; elles ont été bien dirigées, et l'ensemble
fait preuve de goût. L'application d'une de ces sources au potager est
excellente : elle circule en zigzag sur un canal pavé, formant de temps
en temps des bassins pour l'arrosement ; on pourrait très aisément la
conduire alternativement sur chaque planche, comme en Espagne. C'est
une suggestion d'une utilité réelle pour ceux qui créeront des jardins
en pente, car l'arrosage au moyen d'arrosoirs ou de seaux est
misérable, comparé à cette méthode infiniment plus efficace. Je ne
reprocherai à ce jardin que d'être trop près de la maison, d'où l'on ne
devrait rien avoir en vue que des gazons et quelques bouquets d'arbres.
Une plantation convenable pourrait cacher la route. Celle-ci, du reste,
jusqu'à Coulommiers, a été admirablement construite en pierres cassées
fin comme du gravier, sous les ordres de M. de Montesquiou, et en
partie à ses frais. Avant d'en finir avec ce gentilhomme, j'ajouterai
que sa famille est la seconde de France, et même la première selon ceux
qui admettent ses prétentions, car elle croit remonter aux d'Armagnac,
descendance incontestable de Charlemagne. Le roi actuel, quand il
signait des actes se rapportant à cette famille, et semblant admettre
ce fait ou y faire allusion, remarquait que, par sa signature, il
reconnaissait un de ses sujets comme de meilleure maison que lui-même.
Mais on s'accorde généralement à laisser le premier rang aux
Montmorency, d'où sortent les ducs de Luxembourg et de Laval et le
prince de Robec. M. de Montesquiou est député aux états, un des
quarante de l'Académie française, à cause de quelques écrits qu'il a
publiés, et en outre premier officier de Monsieur, frère du roi, ce qui
lui vaut 100,000 liv. par an ( 4375 l. st. ). Dîner avec M. et madame
Dumée : la conversation, comme dans toutes les villes de province, ne
roule presque que sur la cherté des grains. Il y avait eu marché hier,
et émeute malgré la présence des troupes ; le blé vaut 46 liv. ( 2 l. 3
d. ) le septier ou demi-quarter, quelquefois plus. —— Meaux. —— 32
milles.
Le 3. —— Meaux ne se trouvait guère sur mon chemin, mais le
district qui l'entoure, la Brie, est si célèbre pour sa fertilité, que
je ne pouvais passer sans la voir. J'avais des lettres pour M. Bernier,
grand fermier du pays, à Chauconin, près Meaux, et pour M. Gibert, de
Neufmoutier, grand cultivateur qui a fait, comme son père, une fortune
considérable dans l'agriculture. Le premier n'était pas chez lui ; je
trouvai le second très hospitalier et très disposé à me fournir tous
les renseignements que je désirais. Il a élevé une maison belle et
commode avec des bâtiments d'exploitation conçus largement et
solidement construits. J'étais heureux de voir une telle fortune due
tout entière à la charrue. Il ne me laissa pas ignorer qu'il était
noble, exempt de tailles, et jouissait du privilège de la chasse, son
père ayant acheté la charge de secrétaire du roi ; mais, homme sage
ayant tout, il vit en fermier. Sa femme apprêta la table, et son
régisseur, la fille de laiterie, etc., etc., prirent place avec nous.
Voilà de vraies façons campagnardes ; elles sont très convenables et ne
menacent pas, comme les airs à prétention de petits gentilshommes, de
dévorer une fortune pour satisfaire à une fausse honte et à de sottes
vanités. La seule chose à laquelle je trouve à redire, c'est la
construction d'une habitation bien au delà de sa manière de vivre, et
qui ne peut avoir pour effet que d'induire un de ses successeurs à des
dépenses qui dissipent ses épargnes et celles de son père. Cela serait
sûr en Angleterre ; en France, il y a moins de danger.
Le 4. —— Gagné Château-Thierry en suivant le cours de la Marne. Le
pays est agréablement varié, et offre assez d'accidents de terrain pour
former toujours tableau, s'il s'y trouvait des haies. Château-Thierry
est magnifiquement placé sur cette rivière. Il était cinq heures quand
j'y arrivai, et dans un moment si plein d'intérêt pour la France et
même pour l'Europe, je désirais lire un journal. Je demandai un café ;
il n'y en avait pas dans la ville. On compte ici deux paroisses et
quelques milliers d'habitants, et il n'y a pas un journal pour le
voyageur dans un moment où tout devrait être inquiétude ! Quel
abrutissement, quelle pauvreté, quel manque de communications ! A peine
si ce peuple mérite d'être libre ; le moindre effort vigoureux pour le
maintenir en esclavage serait couronné de succès. Celui qui s'est
habitué à voir, en parcourant l'Angleterre, la circulation rapide et
énergique de la richesse, de l'activité, de l'instruction, ne trouve
pas de mots assez forts pour peindre la tristesse et l'abrutissement de
la France. Tout aujourd'hui j'ai suivi une des plus grandes routes à
trente milles de Paris ; je n'ai cependant pas vu de diligence ; je
n'ai rencontré qu'une voiture de personne aisée et rien davantage qui y
ressemblât. —— 30 milles.
Le 5. —— Mareuil. La Marne, large d'environ vingt-cinq perches
anglaises, coule à droite dans une riche vallée. Le pays est accidenté,
souvent agréable ; des hauteurs on en a une belle vue de la rivière.
Mareuil est la résidence de M. Leblanc, dont M. de Broussonnet m'avait
parlé fort avantageusement, surtout par rapport à ses moutons d'Espagne
et à ses vaches de Suisse. C'était lui aussi sur lequel je comptais
pour mes renseignements touchant les fameux vignobles d'Épernay, qui
produisent le meilleur champagne. Quel fut mon désappointement quand
j'appris de ses domestiques qu'il était allé à neuf lieues de là pour
ses affaires : « Madame Leblanc y est-elle ? —— Non, elle est à
Dormans. » Mes exclamations de dépit furent interrompues par l'arrivée
d'une fort jolie jeune personne qui n'était autre que mademoiselle
Leblanc. « Maman sera ici à dîner, et papa ce soir ; si vous lui voulez
parler, veuillez bien l'attendre. » Quand la persuasion prend d'aussi
gracieuses formes, il n'est pas facile de lui résister. Il y a dans la
manière de faire les choses un tour qui vous y laisse indifférent on
vous y fait prendre intérêt. L'enjouement naturel et la simplicité de
mademoiselle Leblanc me firent attendre patiemment le retour de sa
mère, en me disant à part moi : « Vous ferez, mademoiselle, une
excellente fermière. » Madame Leblanc approuva la naïve hospitalité de
sa fille, et m'assura que son mari arriverait le lendemain de bon matin
; car elle lui dépêchait un exprès pour ses propres affaires. Le soir,
nous soupâmes avec M. B..., mari d'une nièce de M. Leblanc, qui demeure
dans le même village. Si l'on ne fait qu'y passer, Mareuil semble un
hameau de petits fermiers entouré des chaumières de leurs ouvriers, et
la première idée qui vienne, c'est la tristesse qu'il y aurait a y être
banni pour la vie. Qui croirait y rencontrer deux familles à leur aise
? trouver dans l'une mademoiselle Leblanc chantant en s'accompagnant
sur le sistre ; dans l'autre la jeune et belle madame B ..... jouant
sur un excellent piano-forte anglais ? Nous avons comparé le prix de la
vie en Champagne et en Suffolk : cent louis dans le premier pays en
valent cent quatre-vingts dans l'autre, ce que je crois exact. A son
retour, M. Leblanc a satisfait à toutes mes demandes de la façon la
plus obligeante et m'a donné des lettres pour les propriétaires des
crus les plus célèbres.
Le 7. —— Epernay, vins fameux. J'étais recommandé à M. Parétilaine
( Parctelaine ), un des plus grands négociants d'ici, qui, avec deux
autres messieurs, eut la bonté d'entrer dans de grands détails sur le
profit et le produit des vignes. L'hôtel de Rohan est très bon ; je m'y
régalai, pour quarante sous, d'une bouteille d'excellent vin mousseux,
que je bus à la prospérité de la vraie liberté en France. —— 12 milles.
Le 8. —— Aï. Petit village non loin de la route de Reims, très
fameux par ses vins. J'avais une lettre pour M. Lasnier, qui a soixante
mille bouteilles de champagne dans ses caves. Par malheur, il n'était
pas chez lui. M. Dorsé en a de trente à quarante mille. Tout le long du
chemin, la moisson avait mauvaise apparence, non point à cause d'une
forte gelée, mais des froids de la semaine dernière.
Arrivé à Reims à travers les cinq milles de forêts couronnant les
hauteurs qui séparent le vallon d'Épernay de la grande plaine de Reims.
Le premier coup d'oeil de cette ville, au moment où l'on commence à
descendre, est magnifique. La cathédrale s'élève d'un air majestueux,
et l'église Saint-Remy termine noblement la ville. Ces aspects de cités
sont communs en France ; mais, à l'entrée, vous ne trouvez plus qu'une
confusion de ruelles étroites, sales, tortueuses et sombres. A Reims,
c'est autre chose, les rues sont presque toutes droites, larges et bien
bâties ; elles vont de pair avec tout ce que je connais de mieux sous
ce rapport, et l'hôtel de Moulinet est si grand et si bien servi, qu'il
ne détruit pas le plaisir causé par les choses agréables que l'on a
vues, en provoquant des sensations toutes contraires chez le voyageur,
ce qui est trop souvent le cas dans les hôtels français. On me servit à
dîner une bouteille d'excellent vin. Je suppose que l'air condensé (
fixed air ) est bon pour les rhumatismes, car j'en ressentais quelques
atteintes avant d'entrer dans cette province, mais le champagne
mousseux les a fait complètement disparaître. J'avais des lettres pour
M. Cadot aîné, grand manufacturier et propriétaire d'une vigne étendue
qu'il cultive lui-même ; à ces deux titres, je devais faire fond sur
lui. Il me reçut très courtoisement, répondit à mes demandes et me
montra sa fabrique. La cathédrale est grande, mais me frappe moins que
celle d'Amiens ; elle est cependant richement sculptée, et a de beaux
vitraux. On me montra l'endroit où les rois sont couronnés. On entre
dans Reims et on en sort par de superbes portes de fer très élégantes ;
pour ces décorations publiques, ces promenades, etc., etc., les villes
de France sont bien supérieures à celles d'Angleterre. Fait halte à
Sillery, pour visiter les propriétés du marquis de ce nom ; c'est un
des plus grands propriétaires de vignes de toute la Champagne : il en a
180 arpents. Ce ne fut qu'en y arrivant que je sus que ce gentilhomme
était le mari de madame de Genlis ; [ La marquise de Sillery ( Mme de
Genlis ) s'est fait en Angleterre comme en Allemagne une grande
réputation : ici je ne l'entends jamais nommer que d'un air railleur et
avec un sourire de malveillance. Elle est la bête noire des gens de
lettres ; ( Extrait des lettres d'un Allemand habitant en Angleterre
écrites pendant ses voyages en