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Anthologie du Journalisme

Paul Ginisty

 

  • INTRODUCTION
  • LES ÉCUEILS DU JOURNALISTE
  • LA COULEUVRE DU DAUPHINÉ
  • UN PROGRAMME
  • LA RÉVOLUTION
  • MIRABEAU
  • LA LIBERTÉ DELA PRESSE
  • ÉLYSÉE LOUSTALOT
  • CONTRE LA PEINE DE MORT
  • CONDORCET (1743-1794)
  • MES PRINCIPES
  • RIVAROL
  • UN ENNEMI DE LA RÉVOLUTION.
  • CAMILLE DESMOULINS
  • SPARTIATES ET ATHENIENS
  • LE COMITÉ DE CLÉMENCE (1)
  • MAXIMILIEN ROBESPIERRE (1759-1794)
  • DES FÊTES NATIONALES ET DES HONNEURS PUBLICS
  • ANDRÉ CHÉNIER
  • DES MANOEUVRES DES JACOBINS
  • MARAT (1743-1798)
  • RÉVEILLONS-NOUS, IL EN EST TEMPS
  • HÉBERT (1757-1794)
  • LA PLUS GRANDE DE TOUTES LES JOIESDU PÈRE DUCHESNE
  • GRACCHUS BABEUF
  • LES MOEURS DU JOUR
  • MALLET DU PAN
  • LA DICTATURE
  • ROEDERER
  • D'UNE NOUVELLE MALADIE DE LA JEUNESSE
  • MmeDE GENLIS
  • LES VALETS DE COMÉDIE
  • ANGE PITOU
  • LA MORT DU GENRE HUMAIN
  • J.FIÉVÉE
  • LA POLITIQUE D'UN PHILOSOPHE
  • GEOFFROY (1743-1814)
  • F.GUIZOT
  • L'IMPOLITESSE
  • CHATEAUBRIAND
  • NÉRON... MAIS TACITE
  • DE JOUY (1764-1846)
  • L'AUTEUR MÉCONTENT
  • KÉRATRY
  • GENS DE LETTRES D'AUTREFOIS
  • BENJAMIN CONSTANT
  • LE RETOUR DE L'ILE D'ELBE
  • J.- T.Merle (1785-1852)
  • PARIS A LA FIN DE JUIN1815
  • UN BILAN
  • PAUL-LOUIS COURIER
  • LA PEUR DE LA PRESSE
  • ÉTIENNE
  • LE RESPECT DE LA CHARTE
  • MARTAINVILLE
  • L'ASSASSINAT DU DUC DE BERRY
  • CHARLES NODIER
  • DU MOT «MONSIEUR»
  • POLICHINELLE
  • ÉTIENNE BEQUET
  • MALHEUREUSE FRANCE!
  • HENRI DE LATOUCHE
  • FAUSSES NOUVELLES VRAISEMBLABLES
  • LE MOUTON ENRAGÉ
  • ADOLPHE THIERS (1797-1877)
  • PROTESTATIONS DES JOURNALISTESCONTRE LES ORDONNANCES
  • SAINT-MARC GIRARDIN (1801-1873)
  • LA CURÉE
  • ALFRED DE MUSSET (1810-1857)
  • LA CHUTE DU BAL DE L'OPÉRA
  • CHARLES DUVEYRIER
  • LE PARIS SAINT-SIMONIEN
  • FÉLIX PYAT
  • LE THÉATRE-FRANCAIS
  • ARMAND MARRAST
  • ATTENDRE ET SE PRÉPARER,
  • BARTHÉLEMY
  • A MONSIEUR DE LAMARTINE
  • CH. PHILIPON ET LE CHARIVARI
  • AFIN QUE SI JAMAIS L'ÉTAT LEUR MANQUE ILS NE MANQUENT DU MOINS JAMAIS D´ÉTAT
  • LOUIS DESNOYERS
  • LES BÉOTIENS DE PARIS
  • SAINTE-BEUVE
  • LES SOIRÉES LITTÉRAIRES
  • A.JAY
  • CONTRE LES ROMANTIQUES
  • ARMAND CARREL
  • UN DÉFI
  • HONORÉ DE BALZAC
  • LA REVUE PARISIENNE
  • GUSTAVE PLANCHE (1808-1857)
  • LE MÉTIER DE JOURNALISTE
  • VICTOR CONSIDÉRANT
  • LE NOUVEAU CHAMP DE BATAILLE
  • FRÉDÉRICK LEMAITRE AUX «FOLIES-DRAMATIQUES»
  • L.-M. DE CORMENIN
  • UNE RÉFORME JUDICIAIRE
  • ÉMILE DE GIRARDIN
  • LA «PRESSE»
  • THÉOPHILE GAUTIER
  • «L'AN 1841 ET L'AN 1941»
  • JOSEPH MÉRY
  • LE CLIMAT DE PARIS
  • ROGER DE BEAUVOIR
  • LE TOURISTE
  • MmeÉMILE DE GIRARDIN
  • LE PREMIER VOYAGE EN CHEMIN DE FER
  • LE DOCTEUR VÉRON (1798-1867)
  • RACHEL
  • GÉRARD DE NERVAL
  • HISTOIRE VÉRIDIQUE DU CANARD
  • EUGÈNE BRIFFAULT
  • LES BAINS FROIDS
  • E.-J. DELÉCLUZE
  • DE LA BARBARIE DE CE TEMPS
  • ALPHONSE KARR
  • LA DIFFICULTÉ D'ÉCRIRE L'HISTOIRE
  • NESTOR ROQUEPLAN
  • LE «CHIC»
  • ÉTIENNE ARAGO
  • LE FIGURANT
  • PHILIBERT AUDEBRAND
  • SÉDUCTIONS ET DANGERS DU THÉÂTRE
  • LOUIS REYBAUD
  • BALZAC JUGÉ PAR UN DE SES CONTEMPORAINS
  • TAXILE DELORD
  • CHICARD
  • CHAMPFLEURY
  • DELACROIX
  • GRANIER DE CASSAGNAC
  • LES MOTS ET LES CHOSES
  • HENRI MURGER
  • SOUVENIRS DU CORSAIRE-SATAN
  • ELZÉAR BLAZE
  • CHASSEURS ET CHASSEURS
  • CHARLES MAURICE (1782-1869)
  • TALMA
  • SILVESTRE DE SACY
  • LA MORALE NATURELLE
  • CUVILLIER-FLEURY
  • JULES JANIN
  • ÉMILE DE LA BÉDOLLIÈRE
  • LA POLITIQUE DE L'INVALIDE
  • PIERRE LEROUX
  • AUX POLITIQUES
  • P. -J. PROUDHON
  • LA PROPRIÉTE
  • GEORGE SAND
  • AU PEUPLE
  • AMÉDÉE ACHARD
  • LE CLUB DU VILLAGE
  • LÉON GOZLAN
  • UN PARAGRAPHE EN FAVEUR DES FEMMES
  • LOUIS BLANC
  • LA SOLIDARITÉ DES INTERÊTS
  • AUGUSTE BLANQUI
  • MES CALOMNIATEURS
  • AUGUSTE LIREUX
  • LA MORALE AU THÉATRE
  • LAMENNAIS
  • SILENCE AUX PAUVRES
  • LES JOURNAUX DE FEMMES
  • DE LEUVEN ET BRUNSWICK ET LE JOURNAL-VAUDEVILLE


  • INTRODUCTION

    I

    Du premier numéro de la Gazette de Théophraste Renaudot au journal actuel, quel chemin parcouru par la Presse!

    La fondation de la Presse, en France, date véritablement de cette petite feuille hebdomadaire qui commença à paraître le 30mai 1631 (1) sur quatre pages in-4°, au «Bureau d'adresses», autre invention de l'ingénieux Renaudot, à l'enseigne du Grand Coq, «sortant du Marché-Neuf, près le Palais». Débuts modestes, mais quelle idée était plus grosse d'avenir?

    [(1) Les premiers numéros ne portaient d'autre indication qu'un signe alphabétique. C'est par induction, une date apparaissant en tête du sixième numéro (4juillet 1631) qu'on a établi, pour le numéro initial, celle du 30 mai.]

    Cerveau sans cesse occupé de conceptions neuves, le médecin Théophraste Renaudot avait voyagé, en observateur curieux. C'est de l'étranger qu'il avait rapporté le principe d'institutions charitables, développé avec son tour d'esprit personnel et son sens avisé des réalisations pratiques. Les gazettes vénitiennes et hollandaises et un écrit périodique anglais lui inspirèrent la pensée d'une publication plus ordonnée et plus méthodique, plus véridique aussi. Ce souci de la vérité, fort altérée par les colporteurs de nouvelles, quand elle n'était pas travestie par les auteurs de pamphlets clandestins, le préoccupait fort. «Mes gazettes, dit-il dans un de ces exposés où il commentait et défendait son oeuvre, seront maintenues pour l'utilité qu'en reçoivent le public et les particuliers: le public, pour ce qu'elles empeschent plusieurs faux bruits qui servent souvent d'allumettes aux mouvements et séditions intestines;... les particuliers, chacun d'eux ajustant volontiers ses affaires au modèle du temps.»

    Le privilège de la Gazette était exclusif. Dès le mois de novembre de cette année 1631, un arrêt du Conseil du roi spécifiait que «quiconque porterait préjudice à Renaudot seroit puni de six mille livres d'amende» Louis XIII et Richelieu (rien ne reste plus, aujourd'hui, de la légende romantique de Louis XIII, fantôme de roi entre les mains du cardinal) avaient compris toute l'importance d'un organe de publicité; mais ils avaient compris, en même temps, les dangers, pour le Pouvoir, de la presse naissante. Ils prévenaient l'opposition en ne lui laissant pas de moyens d'expression. Son privilège, Renaudot le défendit parfois avec âpreté, mais ce n'était que contre des contrefacteurs. La concurrence était impossible. Ce n'était pas seulement la faveur royale qui soutenait l'auteur de la Gazette, c'était un intérêt de gouvernement.

    Louis XIII ne se bornait pas à accorder son efficace protection à la Gazette. Il était le plus important de ses collaborateurs anonymes, et de cette collaboration il reste la trace, des notes de la main même du roi, conservées aux manuscrits de la Bibliothèque nationale (fonds français 3840). Ces notes avaient trait surtout aux opérations militaires, mais Louis XIII adressait aussi à Renaudot des comptes rendus des ballets de cour, et il en fut ainsi, notamment, pour le ballet de la Merlaizon, qu'il avait composé.

    La Gazette n'offrit d'abord que des «informations» fort brèves, «commençant par les lieux les plus éloignés pour finir par la France». Pour la France, ce n'étalent guère que des nouvelles de la cour et des déplacements royaux. Dès le mois de novembre, Renaudot doubla son format. Il y eut bientôt aussi les «Extraordinaires», sortes de «suppléments» consacrés aux événements officiels dont le récit demandait quelques détails ou à des biographies de personnages dont la mort était récente. Le père du journalisme avait tout entrevu! En 1632 il accompagnait certains faits de quelques réflexions sommaires. Mais il avait accoutumé, généralement une fois par mois, de se plaire à une manière de causerie avec ses lecteurs, pleine de bonhomie et parfois de malice, où il répondait à ses détracteurs (il n'avait pas manqué d'en avoir), où il disait ses projets, où il constatait son succès, où il mettait aussi le public au courant des difficultés qu'il rencontrait, où il s'excusait de quelque erreur commise malgré sa bonne foi. «Guère de gens possible ne remarquent la différence qui est entre l'Histoire et la Gazette, ce qui m'oblige de vous dire que l'Histoire est le récit des choses advenues, la Gazette seulement le bruit qui en court. La première est tenue de dire toujours la vérité, la seconde fait assez si elle empêche de mentir. Et elle ne ment pas, même quand elle rapporte quelque nouvelle fausse qui lui a été donnée pour véritable. Il n'y a que le seul mensonge qu'elle controuverait à dessein qui la puisse rendre digne de blasme.»

    Dans une de ces causeries, il parlait des mesures prises par des Etats étrangers contre la circulation de la Gazette. Il en parlait non sans hauteur et d'une façon prophétique: «Feray-je en ce lieu prière aux princes et Estats estranges de ne point perdre inutilement le temps à vouloir fermer passage à mes Nouvelles, veu que c'est une marchandise dont le commerce ne s'est jamais pu deffendre et qui tient cela de la nature des torrents qu'il se grossit par la résistance.»

    La Gazette paraissait le samedi et était vendue, par cinquante colporteurs se répandant dans Paris, un sol parisis. Une estampe contemporaine, mêlant la réalité à l'allégorie, montre un de ces colporteurs, son panier en bandoulière et y entassant les exemplaires. Quant à la Gazette, elle est représentée sous la figure d'une femme, assise sur un trône, — le futur quatrième Pouvoir! Ce trône a pour marches quantité de feuillets d'imprimerie. La Gazette fait tomber le masque du Mensonge. Elle est vêtue d'une robe toute parsemée d'oreilles.

    La Gazette, assise sur un trône par l'inspirateur de l'estampe, n'en était pas moins, forcément, fort dépendante de ses puissants protecteurs. Telle note émanée de Richelieu devait être parfois insérée d'urgence, dût-on arrêter le tirage commencé et supprimer, pour faire place à cette «copie», politique, un nombre de lignes équivalent. A la mort de Louis X111, Théophraste Renaudot, déjà très attaqué par les médecins, ne lui pardonnant pas l'autorisation qu'il avait obtenue de bâtir l' «Hôtel des consultations charitables», dans lequel ils voyaient une Faculté rivale, employant contre lui toutes les influences dont ils disposaient, risqua fort une disgrâce complète. On se faisait une arme contre lui, auprès de la régente Anne d'Autriche, d'une de ces notes de Richelieu où, à mots couverts, il avait, quelque dix ans auparavant, menacé la reine à propos de son attitude à l'égard de l'Espagne (1).

    [(1) Voir sur toutes les luttes qu'eut à soutenir le fondateur de la Gazette, l'ouvrage du regretté docteur Gilles de la Tourette, Théophraste Renaudot,.]

    Renaudot, bien qu'il pût prouver qu'il n'avait fait qu'obéir à un ordre du cardinal, ne se tira pas sans difficultés du péril. Ce ne fut qu'à force d'adresse et de souplesse qu'il maintint ses privilèges. Mais ses ennemis multipliaient contre lui les pamphlets, tels que celui, dont Guy Patin était peut-être l'auteur, intitulé: le Nez pourri de Théophraste Renaudot, alchymiste, charlatan, empirique, usurier comme juif, perfide comme un Turc, méchant comme un renégat, grand fourbe, grand gazettier de France. Renaudot se défendit énergiquement contre toutes ces attaques; il rentra en faveur à la cour et fut même nommé historiographe de France.

    Pendant la Fronde, il ne pouvait pas hésiter sur sa ligne de conduite, et il installa la Gazette à Saint-Germain. Mais, en homme avisé, il prévoyait toutes les éventualités. Il avait suivi Mazarin. Si, cependant, la cause du Parlement triomphait? Il était assez malaisé, alors, de deviner exactement l'avenir. Renaudot eut une idée admirable d'ingéniosité, du moins de façon à ne pas être victime des événements, quels qu'ils fussent. La Gazette, à Saint-Germain, défendait le parti de la cour; à Paris, les fils de Renaudot, Isaac et Eusèbe, ses collaborateurs très dévoués, eurent un journal à la dévotion du Parlement. Ce fut le Courrier français, qui eut douze numéros. Les deux feuilles rivales s'entendaient à merveille, au fond. Quand la cour rentra à Paris, le fondateur de la Gazette revendiqua ses droits, et le Courrier français, qui avait été un habile expédient, disparut.

    Renaudot eut à lutter souvent contre les contrefacteurs, qui s'emparaient de ses gazettes, par une entente avec les colporteurs, et tiraient profit de ces reproductions illicites Il en arriva à marquer de signes particuliers, même de lettres chinoises, les exemplaires authentiques. Dans ses dernières années, il avait un peu élargi sa manière et, dans des époques troublées, il donnait plus librement cours à ses sentiments personnels. Il y a une sorte d'éloquence dans la façon dont il déplore les divisions, risquant de compromettre la grandeur du pays «Les ennemis ont grand sujet de rire de nos dissensions perpétuelles qui leur donnent le moyen qu'ils n'auroyent pas autrement de réparer les affronts qu'ils ont reçus dans les campagnes précédentes.» Ou ailleurs: «Faut-il que ma plume qui n'avoit accoustumé de vous entretenir que des célèbres victoires de nostre monarque sur ses ennemis estrangers, ne vous apprenne plus, maintenant que celles qu'il remporte sur ses sujets?» Renaudot mourut le 25octobre 1653. Ses fils puis son neveu, lui succédèrent dans la rédaction de la Gazette. Il est piquant de se reporter à la première chronique du premier journal français. Et est- ce autre chose qu'une chronique, en effet, que cette page où Théophraste Renaudot, d'une façon vive et alerte exposait les embarras du journaliste devant les prétentions de tous ceux qui voudraient être cités par lui et devant les exigences du public?

    *****

    LES ÉCUEILS DU JOURNALISTE

    La difficulté que je dis rencontrer en la composition de mes gazettes n'est pas mise ici en avant pour en faire plus estimer mon ouvrage: ceux qui me connoissent peuvent dire aux autres si je ne trouve pas de l'employ honorable aussi bien ailleurs qu'en ces feuilles C'est pour excuser mon style, s'il ne respond pas toujours à la dignité de son sujet, le sujet à votre humeur et tous deux à votre mérite. Les capitaines y voudroient rencontrer tous les jours des batailles ou des sièges levés et des villes prises, les plaideurs des arrests en pareil cas; les personnes devotieuses y cherchent les noms des prédicateurs, des confesseurs de remarque. Ceux qui n'entendent rien aux mystères de la cour les y voudroient trouver en grosses lettres. Tel, s'il a porté un paquet en cour ou mené une compagnie d'un village à l'autre sans perte d'hommes, ou payé le quart de quelque médiocre office, se fâche si le Roi ne voit son nom dans la gazette. D'autres y voudroient avoir ces noms de Monseigneur ou de Monsieur répétés à chaque personne dont je parle, à faute de remarquer que ces titres ne sont pas ici apposés comme trop vulgaires, joint que ces compliments, étant omis en tous, ne peuvent donner jalousie à aucuns.

    Il s'en trouve qui ne pensent qu'au langage fleuri, d'autres qui veulent que mes relations semblent à un squelette décharné, de sorte que la relation en soit toute une, ce qui m'a fait essayer de contenter les uns et les autres.

    Se peut-il faire que vous ne me plaigniez pas en toutes ces rencontres et que vous n'excusiez pas ma plume si elle ne peut plaire à tout le monde, en quelque posture qu'elle se mette, non plus que ce paysan et son fils, quoiqu'il se misse premièrement seuls et puis ensemble, tantost à pied et tantost sur leur asne? Et si la crainte de déplaire à leur siècle a empesché plusieurs bons auteurs de toucher à l'histoire de leur aage, quelle doit estre la difficulté d'escrire celle de la semaine, voire du jour même où elle est publiée: joignez-y la brièveté du temps que l'impatience de votre humeur me donne: et je suis bien trompé si les plus riches censeurs ne trouvent digne de quelque excuse un ouvrage qui se doit faire en quatre heures de jour que la venue des courriers me laisse pour assembler, ajuster et imprimer ces lignes.

    ...Mais non, je me trompe, estimant par ces remontrances pouvoir tenir la bride à votre censure, et, si je le pouvois, je ne dois pas le faire, cette liberté de reprendre n'étant pas le moindre plaisir de ce genre de lecture et votre plaisir et votre divertissement étant l'une des causes pour lesquelles cette nouveauté a été inventée. Jouissez donc à votre aise de cette liberté française, et que chacun dise hardiment qu'il eût osté ceci ou changé cela, qu'il auroit bien mieux fait, je le confesse.

    Et une seule chose ne céderai je à personne: en la recherche de la vérité, de laquelle, néanmoins, je ne me fais pas son garant, étant malaisé qu'entre cinq cents nouvelles écrites à la haste, il n'en échappe quelque une à nos correspondants qui mérite d'être corrigée par son père le Temps. Mais encore se trouvera-t-il des personnes curieuses de savoir qu'à ce temps-là, tel bruit était tenu pour véritable. Ceux qui se scandalisent possible de deus ou trois faux bruits, seront par là invités à débiter au public par ma plume (que je leur offre à cette fin) les nouvelles qu'ils croient plus vraies, et, comme telles, plus dignes de lui être communiquées. Que ceux qui s'occupent à syndiquer mes écrits ou mes oeuvres viennent m'aider, et nous verrons à faire mieux ensemble.

    *****

    La Muse Historique de Jean Loret, qui commença sa publication en 1651, n'était point à proprement parler un journal: pour l'amusement de Mllede Longueville, sa protectrice, Loret avait entrepris de conter en petits vers les menus événements de chaque semaine. De ces bavardages rimés on tira des copies, qui furent de plus en plus demandées. C'était, en somme, un gazetier, mais non clandestin et même pensionné. Si Renaudot écrivait l'histoire hebdomadaire, Loret écrivait l'historiette. La forme de ce verbiage est insupportable, mais ce recueil est précieux aujourd'hui, pour les traits de moeurs qu'il se trouve enregistrer, pour les nomenclatures de personnes qu'il donne, pour les façons de juger du temps. Ce qui le caractérise, c'est une extrême familiarité. Loret, par exemple, termine ainsi une de ses gazettes:

    Fait en avril, le vingt-huit, Avant que mon souper fût cuit.

    Ce railleur, à la raillerie facile, n'avait pas manqué de prendre pour cible Théophraste Renaudot quand le fondateur de la Gazette s'avisa, sur le tard, de se remarier:

    Je ne devais pas oublier, Mais dès l'autre mois publier (Car c'est assez plaisante chose) Que le sieur Gazetier en prose, Autrement Monsieur Renaudot En donnant un fort ample dot, Pour dissiper mélancolie A pris une femme jolie Qui n'est encor qu'en son printemps, Quoiqu'il ait plus de septante ans. Pour avoir si jeune compagne Il faut qu'il ait mis en campagne Multitude de ces louis Par qui la vue est éblouie...

    Loret, au milieu de tous ses bavardages, eut une heure de courage. Ce fut après la disgrâce de Fouquet, l'un de ses protecteurs, — de ses abonnés, pourrait-on dire, car Fouquet l'avait inscrit dans ses libéralités pour une rente de deux cent cinquante écus. — Loret osa le plaindre, ajoutant que s'il pouvait

    De son sort adoucir la rigueur, Il le ferait de tout son coeur.

    La Muse Historique, ancêtre des «échos», dura jusqu'en 1659.

    Si la Gazette fut le premier journal français, le Journal des savants, qui date de 1665, fut la première revue française (1).

    [(1) Le Journal des Savants avait été fondé par M.de Sallo, conseiller au Parlement de Paris._]

    Il était consacré à des dissertations de littérature et de science. Puis ce fut, sous une forme plus vivante et avec des prétentions beaucoup moins graves, le Mercure galant de Donneau de Visé (1672), paraissant sous la forme d'un volume de petit format, comprenant trois cents pages, tous les trois mois d'abord, puis tous les mois.

    Donneau de Visé était un personnage assez entreprenant, qui avait commencé par écrire des satires contre Corneille, contre Molière, contre Quinault, mais qui, constatant bientôt l'inanité de ces attaques contre des écrivains illustres, chercha une plus sûre façon d'attirer sur lui l'attention. L'idée du Mercure, pour établir un lien entre Paris et les provinces, naquit en son esprit. A la vérité, le journalisme moderne est en germe dans le Mercure et dès son premier numéro, qui, sous le prétexte de lettres à une dame, contient — un peu en désordre, sans doute — toutes les rubriques actuelles.

    «Vous saurez, disait Donneau de Visé à cette correspondante imaginaire, les morts et les mariages de conséquence, avec des circonstances qui pourront quelquefois vous donner des plaisirs que ces sortes de nouvelles n'ont pas d'elles-mêmes. Comme on entend de temps en temps parler de procès si extraordinaires et si remplis d'aventures que les romans les plus surprenants n'ont rien qui s'en approche, je ne manquerai pas de vous en divertir.» Il annonçait aussi qu'il n'aurait garde de ne pas mander ce qui concerne les modes.

    Dans ce même numéro, la critique dramatique était représentée par un discours sur Bajazet, du sieur Racine; la chronique par le récit commenté du voyage de l'Académie française à Versailles; les faits divers, par plusieurs aventures singulières, dont celle d'un gentilhomme étranger dépourvu de scrupules qui, pour soustraire des perles appartenant à sa maîtresse, les avait avalées; le feuilleton, par l' «Histoire de la Fille-Soldat_». Les «échos» c'étaient la réception du duc de La Feuillade dans la charge de colonel du régiment de gardes-françaises, le départ du duc d'Estrées pour son ambassade à Rome, le récit de galanteries turques. Bientôt, Donneau de Visé s'associait Thomas Corneille, et le frère du grand Corneille était, comme on sait, un écrivain infatigable. (1)

    [(1) M.Gustave Reynier a eu la bonne fortune de retrouver l'acte d'association, qui prévoyait toutes les formes de bénéfices du Mercure: «C'est à savoir que nous dits sieurs Corneille et de Visé partagerons chacun par moitié tout le profit qui pourra revenir, soit de la vente des livres, soit des présents qui pourraient être faits en argent, meubles, bijoux et pensions, et même si le Roi accordait à l'un de nous une pension, elle serait également partagée comme les autres choses ci-dessus.» La pension arriva: elle attribuait à Donneau de Visé cinq cents écus et le logement au Louvre, en qualité d'historiographe de Sa Majesté.]

    La périodicité du recueil fut dès lors régulière. Dans cette association, Donneau de Visé était évidemment l'homme d'affaires. Il avait en la divination de la réclame ingénieusement dissimulée, et il ne se faisait pas faute de prodiguer les louanges intéressées. On peut dire qu'il inventa aussi le «canard», qui devait avoir une longue carrière et a encore la vie dure. Au milieu d'articles littéraires ou mondains, Donneau de Visé se plaisait à exciter la curiosité de son lecteur. Telle, entre autres, en 1680, l'Histoire, fort extraordinaire, de

    *****

    LA COULEUVRE DU DAUPHINÉ

    Dans le mois de mai dernier, au village de Dolomieu en Dauphiné, entre Morestel et la Tour du Pin, un fermier, nommé Jacques Tirenet, ayant remarqué plusieurs fois qu'un dragon volant qui paraissait tout en feu (on lui donne aussi le nom de couleuvre) passait, entre dix et onze heures du soir, au-dessus de sa maison, demandait à tout le monde d'où pouvait venir ce feu. Comme il n'était pas le seul qui le remarquait, il entendit dire à quelques-uns que cette couleuvre portait dans sa tête une escarboucle qui jetait cette lumière, et que, n'y ayant point de pierre plus rare, elle n'avait point de prix. Le fermier se mit plusieurs nuits à l'affût. Deux ou trois fois, ayant vu venir la couleuvre, il n'osa tirer. Enfin, il se montra un peu plus hardi et ajusta si bien le monstre qu'il lui perça le gosier. S'il l'eût frappé par un autre endroit, le coup n'eût pas été mortel, à cause de la dureté de l'écaille. Cette bête, ayant perdu beaucoup de sang par cette blessure, mourut deux heures après, mais avec des sifflements épouvantables.

    Le paysan, effrayé, demeura longtemps hors de lui-même, tant à cause de la peur que lui causèrent divers élancements qu'elle fit que pour l'odeur empestée qu'elle répandait aux environs. Aussitôt qu'il vit le dragon sans mouvement, il s'en approcha et prit l'escarboucle. Il n'eut pas de peine à la trouver, l'éclat dont elle brillait la montrait assez. C'était une si grande lumière que, le fermier ayant mis l'escarboucle sur la table quand il se coucha, quelques valets qui sortirent dans la cour pendant la nuit crurent voir toute la maison en feu et mirent l'alarme dans le village.

    ... La pierre est de la grosseur d'un jaune d'oeuf, un peu en ovale et a une croix au milieu. Elle est de plusieurs couleurs qui paraissent par bandes, rouges, blanches, jaunes et couleur de sang. Quant au dragon, il avait environ deux pas de long, la tête d'un chat, avec des oreilles de mulet, des ailes semblables à celles des chauves-souris et une arête sur l'épine du dos, courte, hérissée d'un grand poil. Il était presque écaillé partout, et sa grosseur surpassait celle de la cuisse d'un homme.

    Les naturalistes prétendent que si l'on voit si peu d'escarboucles, c'est parce qu'il n'y en a que dans les plus vieilles de ces couleuvres, qui ne verraient pas à se conduire si elles n'avaient un pareil secours, qu'elles la portent entre leurs dents, où elle s'attache au moyen du trou qu'elle a et que, la mettant à terre pour manger et boire, elles la reprennent après qu'elles ont mangé.

    *** N'est-ce pas là le prototype des faits divers dans le genre de l'histoire fameuse du serpent de mer, tablant avec quelque audace sur la crédulité du lecteur?

    C'est dans le Mercure galant aussi que commença la longue vogue des énigmes, proposées à la sagacité des devineurs. Le Mercure de Donneau de Visé cherchait avant tout à être amusant et relativement actuel. C'est l' «actualité» qui y faisait parfois traiter des questions sérieuses ou soutenir des tournois littéraires.

    Le Mercure, qui inspira la comédie de Boursault, était destiné à grandir au XVIIIe siècle, en importance et en autorité (surtout faute de concurrence), en devenant le Mercure de France. Dufresny succéda à Donneau de Visé: ce bohème, à qui Louis XIV voulait du bien, en raison d'une illustre bâtardise, tout en disant en riant qu'il n'était pas assez riche pour préserver de la misère un homme aussi expert à faire foudre l'argent entre ses doigts, ce fantaisiste qui épousa un jour sa blanchisseuse, ne pouvant acquitter la note de quelques écus qu'elle lui présentait, ne prépara pas l'évolution. Elle se fit avec ses successeurs, Lefèvre, l'abbé Bariche, de la Roque, Leclerc de La Bruère, Boissy, Marmontel. Le brevet du Mercure rapportait vingt-cinq mille livres à La Bruère; après lui, le Mercure dut, sur les bénéfices d'une entreprise prospère, servir des pensions à des gens de lettres désignés par la Cour ou à des favorisés. Ainsi, en 1754, ces pensions étaient accordées à Cahuzac (2.000 livres), à l'abbé Raynal (2.000 livres), à Piron (1.200 livres), à Marmontel (1.200 livres), à M.de Senoncourt, ci-devant consul au Caire (2.000 livres), au chevalier de la Nigérie, frère de Leclerc de La Bruère (1.200 livres), à Médard de la Garde (1.200 livres)´ Ces pensions, plus tard, montèrent jusqu'à 30.000 livres.

    Marmontel accrut le succès du Mercure, auquel, sous la direction de Boissy, il avait donné ses Contes Moraux, puis, par la protection de Mmede Pompadour, il en obtint le brevet, en avril1758, et rédigea une sorte de profession de foi de journaliste.

    *****

    UN PROGRAMME

    La forme du Mercure le rend susceptible de tous les genres d'agrément et d'utilité, et les talents n'ont ni fleurs ni fruit dont il ne se couronne. Il extrait, il recueille, il annonce, il embrasse toutes les productions du génie et du goût; il est comme le rendez-vous des sciences et des arts, et le canal de leur commerce. C'est un champ qui peut devenir de plus en plus fertile, et par les soins de la culture et par les richesses qu'on y répandra. Il peut être considéré comme extrait ou comme recueil. Comme extrait, c'est moi qu'il regarde; comme recueil, son succès dépend des secours que je recevrai. Dans la partie critique, l'homme estimable à qui je succède, sans oser prétendre à le remplacer, me laisse un exemple d'exactitude et de sagesse, de candeur et d'honnêteté, que je me fais une loi de suivre. Je me propose de parler aux gens de lettres le langage de la vérité, de la décence et de l'estime, et mon attention à relever les beautés de leurs ouvrages justifiera la liberté avec laquelle j'en observerai les défauts. Je sais mieux que personne, et je ne rougis pas de l'avouer, combien un jeune auteur est à plaindre, lorsque, abandonné à l'insulte, il a assez de pudeur pour s'interdire une défense personnelle. Cet auteur, quel qu'il soit, trouvera en moi, non pas un vengeur passionné, mais, selon mes lumières un appréciateur équitable. Une ironie, une parodie, une raillerie ne prouvent rien et n'éclairent personne; ces traits amusent quelquefois; ils sont même plus intéressants pour le bas peuple des lecteurs qu'une critique correcte et sensée: le ton modéré de la raison n'a rien de consolant pour l'envie, rien de flatteur pour la malignité; mais mon, dessein n'est pas de prostituer ma plume aux envieux et aux méchants. A l'égard de la partie collective de cet ouvrage, quoique je me propose d'y contribuer autant qu'il est en moi, ne fût-ce que pour remplir les vides, je ne compte pour rien ce que je suis: tout mon espoir est dans la bienveillance et le secours des gens de lettres, et j'ose croire qu'il est fondé. Si quelques-uns des plus estimables n'ont pas dédaigné de confier au _Mercure les amusements de leur loisir, souvent même les fruits d'une étude sérieuse, dans le temps que le succès de ce journal n'était qu'à l'avantage d'un seul homme, quel secours ne dois-je pas attendre du concours des talents intéressés à le soutenir? Le Mercure_ n'est plus un fonds particulier: c'est un domaine public, dont je ne suis que le cultivateur et l'économe.

    ***

    Le Mercure_, au XVIIIesiècle, ne reflète pas tout son temps. Sa collection n'en reste pas moins, par sa continuité, une source précieuse d'informations.

    Le XVIIIesiècle vit encore naître le Journal de Trévoux réservé à des travaux scientifiques, et dans cet ordre des Revues, comme nous dirions aujourd'hui, le Spectateur français de Marivaux, riche de fines observations, le Pour et le Contre, où l'abbé Prévost avait appliqué son idée d'un écrit périodique comme ceux qui existaient à Londres. Ce titre signifiait que le journaliste s'expliquerait sans prendre parti sur rien. Cette feuille dura de1733 à1740. Elle est faite de compilations et de traductions. On est là fort loin de Manon Lescaut! Ce sont parfois d'assez invraisemblables «faits divers», comme l'histoire du trésor d'un navire ayant fait naufrage, trésor qui fut retrouvé d'une façon bien singulière. On avait découvert et sauvé toute la cargaison du navire, sauf la caisse qui contenait de l'or et des diamants. Or, un jour, des pêcheurs de Colchester aperçurent, échoué sur le rivage, un monstrueux poisson. On s'avisa, tandis que l'agitaient de derniers soubresauts, qu'un lien le retenait à un objet lointain ballotté par les flots. On l'acheva et on l'ouvrit, et on reconnut qu'il avait avalé le crochet, «qui avait pénétré jusqu'au fond de ses entrailles», fixé à une corde. On tira sur la corde, et on amena ainsi fort miraculeusement la précieuse caisse. «On croit que le capitaine avait accroché la caisse à sa ceinture, en se jetant à la mer, et que, ayant été dévoré par le poisson, cet animal goulu s'était enferré de lui-même, en avalant jusqu'au crochet.»

    Les réflexions sont assez rares. Il en est pourtant ça et là qui ne laissent pas que d'être curieuses:

    *****

    Il est fort ordinaire d'entendre souhaiter que les bons naturels puissent se rencontrer et s'unir, surtout dans l'état de mariage; mais ce souhait est contraire au bien de la société. Il arriverait de là, par une conséquence nécessaire, que les mauvais caractères s'uniraient ainsi et quels désordres ne verrait-on pas naître d'une oeuvre si pernicieuse? Au lieu que le mélange, tel que la Providence le permet dans toutes les conditions de la vie, sert également aux uns et aux autres, à ceux-ci par les exemples du bien qu'ils devraient suivre, à ceux-là par la vue du mal qu'ils doivent éviter!

    ***

    Puis ce sont l'Avant. Coureur (1760-1766) et l'Année Littéraire de Fréron, de Fréron si durement «exécuté» par Voltaire, en pleine Comédie française, dans son Écossaise, avec une telle sévérité que le malheureux journaliste porte encore devant la postérité la marque des coups reçus ce soir-là et est demeuré un peu trop calomnié, bien que sa mémoire ne soit pas des plus nettes. (1).

    [(1) La Préface que donnait Fréron à son Année littéraire commençait ainsi: «La critique m'apparut dernièrement en songe, environnée d'une foule de poètes, d'orateurs, d'historiens et de romanciers. J'aperçus dans une de ses mains un faisceau de dards, dans l'autre quelques branches de lauriers. Son aspect, loin d'inspirer la crainte, inspirait la confiance aux plus ignorés amants des savantes Soeurs. Ils osaient l'envisager d'un oeil fixe et semblaient défier son courroux. La déesse indignée faisait pleuvoir sur eux une grêle de traits. Quelques écrivains dont la modestie rehaussait les talents obtenaient des couronnes; plusieurs recevaient à la fois des récompenses et des châtiments. Cette vision m'a fourni l'idée de ces lettres où l'éloge et la censure seront également dispensés.»]

    Il faut arriver à l'année 1777 pour rencontrer le premier journal quotidien, le , Journal de Paris, fondé sur le modèle des gazettes anglaises. Il est piquant de voir, aujourd'hui, avec quel scepticisme fut accueillie la nouvelle de son apparition. On doutait qu'il pût voir le jour, et le projet paraissait extravagant.

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    Il est question d'une feuille que l'on veut composer dans cette capitale, à l'instar du London Evening Post, qui paraîtrait tous les jours; elle contiendrait tout ce qui peut intéresser les habitants de cette ville, ainsi que les étrangers, et si le prospectus était rempli, vous n'auriez pas besoin de moi à bien des égards. On ne croit point qu'il soit jamais exécuté, sous le point de vue qu'il présente. Il y a même des gens qui parient que ce journal n'aura point lieu et sera étouffé avant sa naissance. Indépendamment de la difficulté de remplir le projet par des entraves que la police donnera aux rédacteurs, par celles qu'exigeront beaucoup de corps et biens de particuliers de considération, presque tous les autres journaux existants sont intéressés à empêcher l'essor d'un rival qui leur fera tort plus ou moins par son essence, en les gagnant toujours de primauté. Ce qui fait encore plus douter de la réussite du projet, c'est que les entrepreneurs ne sont pas des gens dont les entours ou le mérite personnel soient fort recommandables. Ils paraissent devoir se briser à coup sûr contre les échecs qu'ils éprouveront indispensablement (1).

    *****

    [(1) L'Espion anglais, tomeIV, p.365-66.]

    Il était difficile de se tromper plus lourdement sur l'avenir du journal quotidien! Celui-ci tâtonnait un peu, tout d'abord. Ses fondateurs, Corenée, La Place, Cadet, frère d'un membre de l'Académie des Sciences, et Dussieux, se heurtaient d'ailleurs à des premières difficultés, et si incolore que paraisse aujourd'hui cette feuille, elle connut tôt les rigueurs de la suspension.

    Le Journal de politique et de littérature de Linguet, du bouillant et versatile Linguet, avait été créé en 1777. Le privilège en fut retiré deux ans plus tard à son rédacteur et demeura dans les mains du prudent La Harpe. Linguet, cependant, continuait, dans l'exil, son oeuvre de polémiste dans un autre organe, les Annales politiques et littéraires, transportait, après quelques années, son journal à Paris, était enfermé à la Bastille, où il restait deux ans, reprenait une existence aventureuse qui devait se terminer tragiquement. «Il exige, disait un contemporain en parlant de Linguet, qu'on croie que tout le bon sens réside dans sa tête, toute la justice dans son coeur, toute l'honnêteté dans ses procédés et non seulement il le pense ou semble le penser mais il le dit, il le répète, il l'écrit et le dira, le répétera et l'écrira jusqu'à ce que la parole lui manque ou la plume lui tombe des doigts.»

    Avec un Journal des spectacles, et un Journal du commerce, telle était la presse, à la veille de la Révolution. Le libraire Panckouke avait fini par réunir presque toutes ces feuilles.

    II

    Mais cette évocation à grands traits de la presse à ses origines ne serait pas complète si l'on ne parlait pas des nouvellistes et des «gazetiers à la main». Les premiers journaux, dépendant d'un ou plusieurs censeurs, étaient loin de pouvoir tout dire. Disposant d'ailleurs de peu de place, ils ne suffisaient pas à satisfaire la curiosité de ceux qui voulaient tout connaître. C'est dans les gazettes à la main que naquit vraiment l'«information», que naquit aussi 1' «écho», bien français de race. Ces gazettes, généralement clandestines, furent tantôt persécutées, tantôt tolérées, bien que leur existence officielle ne fût pas reconnue. Dans leur première période, elles constituaient un recueil de nouvelles à l'usage d'un cercle prive. Un gazetier était un luxe de grande maison, et ne faisait guère plus figure qu'une sorte de domestique. Puis des offices d'informations se constituèrent ayant leurs abonnés, qui recevaient les feuilles manuscrites régulièrement,... à moins qu'il ne fût arrivé quelque malheur au gazetier, qu'il n'eût été envoyé, par exemple, à la Bastille. Les nouvellistes à la main comptèrent leurs martyrs. L'un des premiers d'entre eux, Nicolas Brunel, fut condamné à mort, et une estampe conservée à la Bibliothèque nationale représente son supplice. D'autres furent enfermés au Mont Saint - Michel, dans une cage de fer. D'autres furent publiquement fouettés, au-dessous d'un écriteau qui portait cette mention: «Gazetier à la main.» D'autres furent envoyés aux galères, d'autres encore furent enrégimentés de force dans les troupes du roi. Les sévérités exceptionnelles de Louis XIV contre ce qu'on appelait les «Nouvellistes d'Etat» n'empêchèrent pas ces interprètes de l'opinion, plus ou moins bien renseignés, d'être nombreux sous son règne, justifiant le mot d'un de ceux qui, par ses ordres, les avaient traqués sans relâche, qu'ils constituaient «un mal sans remède (1)».

    [(1) Voir le curieux chapitre sur la répression des nouvellistes à la main dans Figaro et ses devanciers, de M.Funck-Brentano, avec la collaboration de M.Paul d'Estree, le plus récent travail, et le plus riche en informations et en documents, excellemment mis en. oeuvre, sur l'histoire des Nouvellistes.]

    Les nouvellistes qui ne s'occupaient que des menues nouvelles de la ville étaient moins exposés aux rigueurs, mais ils couraient d'autres risques, comme le gazetier Montandré, à qui le marquis de Vardes coupa le nez, non parce que ce folliculaire avait parlé de sa soeur, mais parce qu'il n'en avait pas bien parlé.

    En dépit de tout, les «gazetins» se multiplièrent: nombre de leurs collections, complètes ou non, ont été conservées. Elles forment une source précieuse de renseignements sur les moeurs et sur les façons de juger et de sentir d'une époque. A côté des journaux, encore si sommaires, elles représentent la presse, vive et légère, touchant à tout, souvent avec verve et avec esprit. Les gazetiers s'affinèrent, d'ailleurs, et la concurrence qu'ils se faisaient les obligeait à plus d'efforts. Il y eut des périodes où le Pouvoir comprit qu'il avait mieux à faire que de poursuivre les nouvellistes à la main: se servir d'eux était plus habile. Des ministres s'avisèrent d'avoir ce qu'on appellerait aujourd'hui leurs agences, qui leur permettaient de tâter l'opinion. Puis une réaction succéda à une demi-liberté toujours fragile, d'ailleurs, mais, de nouveau, elle fut impuissante à déjouer les ruses des nouvellistes qui, bien que Bicêtre les menaçât trouvaient toujours le moyen d'écrire et de répandre leurs feuilles. M.Funck-Brentano, dont les travaux sont définitifs sur cette matière, a retrouvé les prix d'abonnement à ces gazetins; il y en avait qui s'élevaient jusqu'à six cents livres par an. Le prix moyen était de douze livres par mois. Il n'y avait que les nouvellistes de second ordre, pillant leurs confrères, qui livrassent leurs informations pour trois livres par mois: c'étaient les écumeurs de la profession. Tel gazetier bien coté, comme Gaultier ou comme Felmé, ne comptait pas moins de soixante à soixante-dix abonnés. Ces journalistes d'avant le journal ne laissaient pas que de faire volontiers leur propre éloge et de vanter la sûreté de leurs nouvelles, en assurant «qu'ils n'en forgeaient point». En 1742, Rambaud, chef d'une entreprise de nouvelles, désespérait de les faire copier à la main pour ses deux cent quatre-vingts abonnés, chiffre par lequel, ayant fait des progrès sur ses devanciers, il laissait loin derrière lui ses rivaux, et il imaginait de les faire graver. Le graveur fut arrêté au bout de peu de temps.

    Les nouvelles à la main forment l'histoire au jour le jour, une histoire qui n'est pas toujours la vérité absolue, mais elles reflètent les émotions, les curiosités, voire les préjugés d'un temps. Elles sont «ce qu'on dit» à côté de ce qui s'écrit officiellement. Elles gardent la trace de ces conversations où était l'âme de Paris, ou qui faisaient l'objet des réunions des nouvellistes-amateurs, au Jardin du Palais Royal, groupés sous le fameux «arbre de Cracovie». On a publié plusieurs de ces recueils, conservés dans des dépôts français ou étrangers, comme les feuilles de Jean Buvat, concernant l'époque de la Régence (1), abondantes en renseignements sur le système de Law ou sur la conspiration de Cellamare comme les Nouvelles de la cour et de la ville de1734 à1738, comme la première Correspondance secrète.

    [(1) A la date du 4 de juin1717, on lit dans les nouvelles à la main de Buvat: «On va envoyer à Pierre-Encise le jeune avocat, dont on a saisi les papiers qui contiennent des choses effroyables sur les choses les plus saintes et les personnes les plus respectables. Il y sera sans encre et papier, et pour le reste de ses jours. On a agité si on le chasserait du royaume, mais on a dit que, de là, il écrirait contre tout le genre humain, et que c'était une peste, qu'il fallait le séquestrer de la société civile. » On sait que Voltaire ne subit pas de telles rigueurs, et qu'il se tira du mauvais pas avec onze mois d'emprisonnement à la Bastille. On lui laissa si bien «encre et papier »que c'est pendant ce séjour à la Bastille qu'il écrivit. sa tragédie d'OEdipe. ]

    MM.Ravaisson, de Lescure, de Barthélemy, Campardon, se sont particulièrement occupés de ces écrits des nouvellistes. On peut citer, parmi ces fondateurs du «reportage», gens bien informés, mais plus ou moins tarés, Charles de Julie spécialiste des nouvelles mondaines et du théâtre Nicolas Tollot, le chevalier de Mouby, qui eut quelque temps Voltaire pour abonné, — abonné mécontent, il est vrai. Chevrier, lançant, en 1752, la feuille manuscrite qu'il intitule le Courrier de Paris (1), devient bientôt un enragé pamphlétaire, qui se doit réfugier, pour distiller son venin, à Bruxelles et en Hollande.

    [(1) Le Courrier de Paris, traqué par la police, avait imaginé pour la dépister, de commencer la feuille sur le ton d'une lettre adressée à un particulier, selon la qualité et les occupations de l'abonné.]

    Mais voici les grands nouvellistes. C'est Bachaumont, «le père des échos de Paris», l'ami de MmeDoublet, cette curieuse physionomie, cette femme avisée, dont l'âge ne parvint pas à éteindre la curiosité, dont le nom est associé à l'histoire du journalisme, — avant que le journal eût droit de vie. «Son salon, ont dit les Goncourt, était le rendez- vous des échos, le cabinet noir où l'on décachetait les nouvelles. Pêle-mêle y tombait le XVIIIesiècle, heure par heure. un je ne sais quoi sans ordre, une moisson à peine brassée de paroles et de choses. salon envié, confessionnal du XVIIIesiècle, où tant d'esprit s'est confessé.» Ce salon, on le surnommait la «Paroisse», et ses hôtes, les «paroissiens», formaient une manière de très vivante académie. En 1740, Bachaumont, par dilettantisme plus que par intérêt, car ce «philosophe épicurien» était fort à son aise, se plut à réunir, à filtrer, à commenter ces nouvelles qui, de tous les côtés, aboutissaient chez MmeDoublet. (2)

    [(2) Voici comment il annonçait ses nouvelles à la main: ce prospectus est un document de l'histoire de la Presse: «Un écrivain connu entreprend de donner, deux fois chaque semaine, une feuille de nouvelles manuscrites. Ce ne sera point un recueil de petits faits secs et peu intéressants, comme les feuilles qui se débitent depuis quelques années. Avec les événements publics que fournit ce qu'on appelle le cours des affaires, on se propose de rapporter toutes las aventures journalières de Paris et des capitales de l'Europe, et d'y joindre quelques réflexions sans malignité, néanmoins sans partialité, dans le seul dessein d'instruire et de plaire, par un récit où la vérité paraîtra toujours avec quelques agrément. Un recueil suivi de ces feuilles formera proprement l'histoire de notre temps. Il sera de l'intérêt de ceux qui les prendront de n'en laisser tirer de copie à personne et d'en ménager même le secret, autant pour ne pas les avilir, en les rendant trop communes, que pour ne pas se faire de querelles avec les arbitres de la librairie. A chaque ordinaire, on portera à ceux qui voudront prendre.» Les Nouvelles a la main devinrent en 1762 les Mémoires secrets. Les Mémoires secrets contenaient une mine si riche d'informations sur le XVIIIesiècle qu'ils furent recueillis et imprimés dès 1788 par Chopin de Versey. Ils ont eu, depuis, comme éditeurs successifs, Merle, Ravenel, Paul Lacroix, etc.]

    Avec lui, le nouvelliste prenait une tout autre envergure. Bachaumont, pour malicieux qu'il fût, était un galant homme, estimé, exerçant, au moins théoriquement, une charge, n'ayant pas de besoins d'argent, cultivé, ayant fait ses preuves d'écrivain, de bon connaisseur et de spirituel observateur. Tout ce qui se passait était de son domaine. En traits légers et mordants, il donnait la formule de la chronique rapide. Nouvelles de la cour, de la ville, du théâtre, des lettres, aventures galantes, tout lui était bon, et il tenait la promesse qu'il avait faite de donner a quelques agréments, à ses informations, en y joignant souvent les couplets qui couraient Paris ou les parodies dont le temps était si friand. Bachaumont, qui, s'il n'en avait pas été l'initiateur, avait singulièrement perfectionné le genre, mourut en 1771, et vraiment la plume à la main. Son dernier «écho» était relatif au scandale de la naissance d'un enfant de la duchesse de Durfort, séparée de son mari, scandale pour lequel le chroniqueur était d'ailleurs assez indulgent, ne retenant que la chanson faite à cette occasion.

    Les Mémoires secrets furent continués par Pidansat de Mairobert, qui donna un tragique aliment à la chronique par un suicide accompli dans des conditions de singulière détermination, et par Moufle d'Angerville, qui devait continuer la tradition des gazetiers envoyés à la Bastille.

    C'est, en même temps, la Correspondance secrète, connue sous le nom de Correspondance secrète de Metra, bien que Metra y ait été probablement étranger. C´était l'homme le mieux informé de Paris. «Que dit le bonhomme Metra?», demandait parfois Louis XVI. Il était, quant à lui, nouvelliste par dilettantisme, mais des gens avisés ne laissaient pas que de recueillir ses nouvelles et d'en tirer profit.

    Celui de tous qui fait la figure la plus importante, c'est Grimm. Ses abonnés à lui étaient gens de conséquence: la plupart étaient des souverains (1).

    [(1) Grimm se chargea de la Correspondance littéraire en 1753 et la continua jusqu'en 1790. Eu dehors des souverains, aux libéralités desquels il s'en remettait, expert à les provoquer, il avait pour abonnés des particuliers, lui versant trois cents livres par an. C'est par eux que la correspondance se répandait dans Paris.

    Sainte-Beuve fait grand cas de Grimm, appréciant particulièrement chez lui le mérite d'exprimer des jugements qui lui appartiennent en propre, précédant les autres. Il conte qu'il avait quelques préventions contre lui, d'abord, et qu'en en cherchant la cause, il trouva qu'elle reposait uniquement sur le témoignage de J.-J.Rousseau dans ses Confessions. Or, ce témoignage est souvent suspect. «Jean-Jacques, toutes les fois que son amour-propre et ses airs de vanité malade sont en jeu, ne se gêne en rien pour mentir.» — Mmed'Epinay, avec quelque partialité, assurément, a tracé de Grimm ce portrait: «Sa figure est agréable par un mélange de naïveté et de finesse, sa physionomie est intéressante, sa contenance négligée et nonchalante; son âme est ferme, tendre, généreuse et élevée; elle a précisément la dose de fierté qui fait qu'on se respecte sans humilier personne. En parlant mal, personne ne se fait mieux écouter; il me semble qu'en matière de goût, nul n'a le tact plus délicat, plus fin ni plus sûr. Il a un tour de plaisanterie qui lui est propre et ne sied qu'à lui. Il a l'art de présenter à ses amis les plus dures vérités avec autant de ménagements que de force. Personne n'est plus éclairé sur les intérêts des autres ni ne consulte mieux.»]

    On sait quel habile homme était ce natif de Ratisbonne, devenu très Parisien, et dont Voltaire disait: «De quoi s'avise ce Bohémien d'avoir plus d'esprit que nous?» Le cadre de cette introduction ne permet pas de parler de son rôle dans la société du XVIIIesiècle. Il ne s'agit ici que du journaliste. Il l'était essentiellement; il était né surtout rédacteur en chef, ayant le flair des collaborateurs utiles, et il eut, en effet, nombre de collaborateurs, dont Mmed'Epinay, engagée avec lui dans une liaison célèbre, Diderot, toujours bouillant d'idées, toujours prêt à témoigner son amitié, à qui il demanda ses fameux «Salons», son secrétaire Meister. La Correspondance littéraire, qu'on imprima en 1812, cinq ans après la mort de Grimm, est devenue un des documents les plus précieux de l'histoire du XVIIIesiècle, par l'indépendance habituelle de ses jugements. N'eût-elle donné que les «Salons» de Diderot, qu'elle mériterait l'estime dans laquelle elle est tenue. Avec son enthousiasme coutumier, Diderot attribuait à ses conversations avec Grimm sa compétence en fait d'art: «Si j'ai quelques notions réfléchies de la peinture et de la sculpture, écrivait-il un jour à Grimm, c'est à vous que je le dois.» Quel journal, au sens moderne du mot, eût fait l'auteur de la Correspondance littéraire, avec son don de bien mettre les hommes à leur place et de deviner les talents! Attaché au duc d'Orléans, introduit dans le monde diplomatique, lié avec les encyclopédistes, habitué des salons de MmeGeoffrin et du baron d'Holbach, il était à la source de tout ce qui était sujet de préoccupations intellectuelles. On disait de lui, en faisant allusion à un léger défaut de constructions de son visage: «Il a le nez tourné, mais toujours du bon côté.»

    A côté de ces correspondances (parmi lesquelles on pourrait encore citer celle de La Harpe), il y avait aussi, se rattachant à l'histoire de la presse naissante, les correspondances qui étaient des manières de revues, comme l'Espion anglais, ne s'attachant qu'à un seul objet d'actualité, traité avec abondance, tantôt pamphlets, tantôt commentaires sur un événement. Et dans toutes ces publications qui s'imprimaient généralement en Hollande, ne pouvant prétendre qu'à une curiosité éphémère, c'était déjà le ton du journal et sa vivacité. Le journal était tout armé et n'avait plus à s'improviser au moment où la liberté allait lui donner son essor.

    En dépit de périodes de vicissitudes, il allait jouer un rôle de plus en plus important, en représentant une force avec laquelle, en fin de compte, tout doit se mesurer: l'Opinion.

    Il devait, dans les heures graves où le salut du pays était en jeu, être, lui aussi, un combattant, — se contraignît-il à accepter une discipline qui pesait à son fougueux tempérament, — et, propageant le sentiment du droit, soutenant et stimulant les énergies, exaltant les héroïsmes, flétrissant les crimes et les manoeuvres de l'ennemi, apportant des ressources de clairvoyance et de lucidité dans l'oeuvre de la défense, s'attester, plus que jamais, comme un indispensable élément de la vie nationale.

    *****

    LA RÉVOLUTION

    Avec la Révolution, le journal, qui n'a été jusque-là qu'aux ordres du Pouvoir, devient lui-même une puissance. 1788, dans l'effervescence des esprits, est l'année de la brochure, du pamphlet, du mémoire véhément; 1789 est l'année du journal, conquérant sa liberté, même avant le 14juillet. Dès le mois de juin, ce sont le Journal des Etats généraux, de Mirabeau; le Courrier de Versailles à Paris, de Gorsas; le Point du jour, de Barère; le Patriote français, de Brissot. Puis voici, paraissant presque en même temps, le Journal politique national, auquel collabore Rivarol; le Bulletin de l'Assemblée nationale, de Maret, — le futur duc de Bassano; — les Annales patriotiques, de Mercier et Carra; les Révolutions de Paris, de Prudhomme et Loustalot; l'Orateur du Peuple, de Fréron, la Gazette nationale, fondée par l'éclectique Panckoucke; le Journal des Débats et Décrets, dont l'idée appartient à Gaultier du Biauzat (le prix de l'abonnement est de 10livres pour deux mois pour tout le royaume); le Journal de la Société de 1789, dont André Chénier est l'un des rédacteurs; la Chronique de Paris, où Condorcet exprime ses idées; les Révolutions de France et de Brabant, de Camille Desmoulins; le Publiciste parisien, de Marat, qui, à partir du sixième numéro, deviendra l'Ami du Peuple, pour prendre ensuite d'autres titres, etc. Le Journal général de la cour et de la ville, plus connu sous le titre de Petit Gaultier, les spirituels Actes des Apôtres (c'est des apôtres de la Révolution qu'il s'agit), la Gazette de Paris, de Rozoy, puis l'Ami du Roi, de l'abbé Royou, etc., représentent les luttes des royalistes contre les idées qui acquièrent chaque jour plus de hardiesse et plus de force. On ne saurait dénombrer ici ces publications périodiques, dont beaucoup sont éphémères et dont les titres sont souvent singuliers: il faut renvoyer aux travaux bibliographiques de M.Maurice Tourneux. Toutes les opinions, toutes les nuances d'opinions, sont représentées. «Aujourd'hui, dit un contemporain, les journalistes exercent le ministère public: ils dénoncent, décrètent, règlent à l'extraordinaire, absolvent et condamnent. Tous les jours ils montent à la tribune, et il est parmi eux des poitrines de Stentors. Les places pour entendre l'orateur ne coûtent que deux sols. Les journaux pleuvent tous les matins comme la manne du ciel, et cinquante feuilles viennent chaque jour éclairer l'horizon.» C'est un prodigieux mouvement d'idées. La presse a fait état de sa liberté, même avant la séance du 26août 1789 où l'Assemblée nationale la décrète. Cependant, comme les limites de cette liberté ne sont pas encore déterminées, c'est la municipalité de Paris qui agit a contre les imprimés calomnieux propres à produire une fermentation dangereuse». Le 28septembre, Marat est dénoncé au procureur du roi, et ses presses sont saisies. Dans cette période, la question des abus commis par la voie de la presse revient souvent, est résolue, à peu de jours de distance, dans des sens opposés. On révoque les mesures de rigueur, on en rétablit d'autres, qui ne sont pas exécutées. Cependant, en 1790, Camille Desmoulins et Fréron sont poursuivis et déférés au Châtelet. La constitution de 1791 établit les cas où les poursuites peuvent être exercées: les circonstances donnent aux lois peu d'action.

    Après le 10août, la plupart des journaux royalistes disparaissaient, à la fois par les mesures prises par le Conseil général de la Commune et en raison du mouvement irrésistible de l'opinion. Cependant, quelques feuilles à tendances monarchiques se substituent à celles qui ont été supprimées ou ont abandonné le combat: le Bulletin de Paris ou Feuille du Matin, l'Avertisseur, le Journal Français, de Nicolle de Ladevèze. Mais la lutte n'est plus, bientôt, qu'entre journaux de la Gironde et journaux de la Montagne. Au Patriote, que dirige Brissot, au Courrier de Gorsas, à la Sentinelle, de Louvet, RU Thermomètre du jour, de Dulaure, aux Annales, de Carra, s'opposent les journaux de Camille Desmoulins, de Marat, de Fréron, d'Hébert.

    Puis, après la chute de la Gironde, — qui, elle même, avait forgé les armes par lesquelles elle devait périr, et, notamment, suscité le décret du 29mars 1793, punissant de mort les écrits «provoquant à la dissolution de la Convention Nationale», — c'est entre les vainqueurs de la veille que reprend la guerre. Elle se fait avec des moyens terribles, qu'enregistre le Bulletin du Tribunal criminel révolutionnaire.. Les «enragés» et les «indulgents» succomberont tour à tour: après Hébert et son Père Duchesne, Camille Desmoulins et son courageux Vieux Cordelier. Le Comité de salut public a sa presse officieuse, la Feuille du Salut public, que rédige Rousselin (c'est lui qui s'est acharné contre les comédiens-français après l'affaire de Paméla), le Journal universel, d'Audouin, le Journal des Hommes libres, de Vatar, l'Anti-Fédéraliste. Le Moniteur reçoit une souscription, avec cette restriction «que l'abonnement cessera aussitôt que le Moniteur cesserait d'être composé dans le sens de la révolution républicaine». Il y a, en l'anII, le Courrier de l'Egalité, le Républicain universel, la Montagne, etc., puis ce sont les journaux destinés aux armées, la Soirée du camp, à la rédaction de laquelle veille Carnot, le Bulletin général des armées et de la Convention, le Postillon des armées, etc. Mais, encore une fois, il ne peut s'agir ici d'une énumération qui dépasserait le cadre de cette rapide étude d'ensemble sur un sujet qui prêterait à tant de développements.

    Du moins peut-on évoquer, si sommairement que ce soit, quelques figures caractéristiques, dans les divers camps, à côté de celles dont le rôle historique est le plus connu. C'est, dans la première période de la Révolution, l'enthousiaste et généreux Elisée Loustalot, dont il sera question plus loin; c'est le pittoresque «Cousin Jacques» (Abel Beffroy de Reigny), qui salue avec des transports de belle humeur l'aurore de la Révolution dans les Lunes, «journal comme on n'en a jamais fait», où il se pique de donner des leçons de gaieté. Les Lunes se transforment en Courrier des Planètes, où le «Cousin Jacques» vaticine avec la même candeur.

    C'est, plus tard, le journaliste royaliste Durozoy, le fondateur de la Gazette de Paris, le premier publiciste payant alors de sa vie ses convictions. Traduit en jugement quelques jours après le 10août, non pour ses écrits, à la vérité, mais pour ses actes, inculpé de participation à un complot, Durozoy mourait avec une intrépidité dédaigneuse; c'est l'impétueux, téméraire brouillon, compromettant Suleau, rédigeant une feuille intitulée le Journal de M.Suleau, capable de toutes les impertinences, de toutes les fanfaronnades, de toutes les absurdités, revenu un peu de son royalisme perdu en raison de l'ingratitude de ceux qu'il a défendus, mais conspirant encore par habitude et essayant, à la veille de l'écroulement de la monarchie, de provoquer un soulèvement: dans un tableau de sa Théroigne de Méricourt, M.Paul Hervieu a porté à la scène sa mort tragique aux Tuileries. C'est Gorsas, résolument patriote d'abord, et objet de toutes les railleries des journaux royalistes pour avoir dit, dans son Courrier des Départements, au moment de la fuite de Mesdames, tantes du roi, parties avec des fonds relativement considérables, que tout ce qu'elles possédaient était à la nation, et que rien ne leur appartenait, «pas même leurs chemises». Député à la Convention, il combattit violemment la Montagne, fut proscrit avec les Girondins, chercha à provoquer la résistance en Normandie; des raisons sentimentales le ramenèrent à Paris où il fut arrêté et envoyé à l'échafaud. C'est un autre journaliste girondin, Girey Dupré, le collaborateur dévoué de Brissot au Patriote, arrêté le 21novembre 1793, il se présente ironiquement devant le tribunal révolutionnaire, ayant déjà fait sa toilette de condamné à mort, les cheveux coupés, le col de la chemise échancré. Dans ses réponses, il se pique d'aphorismes à l'antique; dans la charrette qui le mène à la guillotine, il entonne le chant dont Alexandre Dumas devait utiliser le refrain:

    Mourons pour la patrie, C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie.

    Plus tard encore, c'est ce pauvre diable de Marcandier, vengeur des Girondins, qui imprime lui. même dans un grenier les onze numéros de son Véritable Ami du peuple, dans le style du Père Duchesne, mais dans un sens tout contraire. Sa femme, exaltée comme lui, va, la nuit, afficher au distribuer ces pamphlets.

    Après la mort de Robespierre, la réaction thermidorienne fait naître une foule de feuilles anti-jacobines, piétinant le parti écrasé, rédigées avec la dernière violence, prodiguant les insultes aux morts. Les feuilles satiriques haineuses pullulent: l'ombre du vaincu du 9 thermidor fait encore peur. Fréron, l'ancien terroriste, qui a changé le titre de son Orateur du Peuple en celui d'Ami du Peuple, se trouve à la tête de cette réaction. Le fougueux Martainville, qui se livrera à tant de palinodies, est le bouffon enragé du parti contre-révolutionnaire. Dans l'Accusateur public, Richer-Serizy attaque éperdument, avec une verve furieuse, tous les hommes de la Révolution. Des journaux royalistes apparaissent: les Nouvelles politiques, la Quotidienne, où Suard, qui a refusé asile à Condorcet, son ami, se montre brave, à présent qu'il n'y a plus de danger. Le Petit Gautier reprend sa mordante publication, imité par la Petite Poste. Le Directoire est criblé de railleries. Hoffmann, qui sera l'un des rédacteurs du Journal des Débats, fonde le Menteur, «journal par excellence» qui, en affectant de les louer, tourne en dérision les actes du gouvernement. Le Thé, de Bertin d'Antilly, apporte sa note narquoise. Les journaux-pamphlets se multiplient; le jury, d'ailleurs, acquitte les journalistes qui lui sont déférés. Les journaux républicains, le Défenseur de la Patrie, le Télégraphe, le Journal universel, le Courrier de Paris, le Rédacteur, sont submergés par le flot des feuilles d'opposition. Les opinions moyennes ont pour organes le Journal de Paris, le Journal de Perlet (qui n'est pas encore le policier Perlet), le Journal du soir; la Décade philosophique, politique et littéraire se tient en équilibre au milieu des partis; le Journal des Débats et Décrets se borne encore au rôle d'enregistreur des délibérations des Conseils; le Moniteur, qui a toujours été de l'opinion du Pouvoir, garde ses habitudes; Gracchus Babeuf, dans le Tribun du Peuple (voir plus loin), expose avec véhémence ses théories sociales. Une figure singulière, entre autres, dans cette presse du Directoire: Poultier, rédacteur de l'Ami des Lois_, membre du Conseil des Cinq-Cents, qui, jadis, a été successivement bénédictin, militaire, chanteur à l'Opéra.

    Mais le coup d'Etat du 18 fructidor anV impose silence, par des mesures rigoureuses, à la violence des journaux, implique leurs rédacteurs dans une conspiration contre la sûreté de la République. Ces mesures ne désarment pas entièrement la presse, cependant. Malgré les scellés mis sur leurs presses, les frères Bertin, notamment, continuent, par un artifice ingénieux, à faire paraître leur journal, l'Eclair. Deux ans plus tard, c'est la proscription, c'est la déportation à l'île d'Oléron des journalistes qui «pervertissent l'opinion».

    En dix années, par quelles phases diverses a passé la presse!

    *****

    MIRABEAU

    (1749-1791)

    Mirabeau fut le premier député-journaliste. Bien que, dans sa vie si agitée, il soit impossible d'isoler, en quelque sorte, un des aspects de cette orageuse physionomie, il ne saurait être question ici que de l'action de Mirabeau dans la presse. — En 1787, il avait proposé au ministre des affaires étrangères, M.de Montmorin, de créer un journal «qui serait une analyse fidèle, mais décente, nerveuse, mais adroite, des papiers- nouvelles anglais». Cette feuille parut de 1787 à novembre1789. Enlevant d'assaut la liberté de la presse, Mirabeau fondait en mai le Journal des Etats généraux, dont un arrêt du conseil interdisait bientôt la circulation. Il éludait cette défense en appelant ce journal Lettres de Mirabeau à ses commettants. Sous cette forme, cette publication se poursuivit jusqu'au 6juillet 1789, où elle prit le nom de Courrier de Provence paraissant trois fois par semaine.

    Mirabeau eut comme collaborateurs au Courrier de Provence Dumont, Duroveray, l'un et l'autre de Genève, qui prirent part, plus d'une fois, à la préparation de ses discours (Dumont a écrit des souvenirs sur Mirabeau), puis Mejan, Chamfort Reybaz.

    En février1790, Mirabeau abandonna la direction du Courrier de Provence qui était, selon l'expression d'Edmond Rousse, «le journal et la chronique de lui-même», à Clavière, le futur ministre des finances de 1792. Celui-ci devait, l'année suivante, après son arrestation, se tuer dans sa prison.

    Mirabeau avait pressenti la puissance du journal: il l'éprouva, et l'épigraphe qu'il avait donnée au sien, Novus rerum nascitur ordo, était vraiment prophétique.

    Dans le premier numéro du Journal des Etats généraux, il s'était élevé contre l'étiquette surannée qui avait présidé à la réunion des Etats, contre la distinction des costumes imposés aux trois ordres. Dans la première Lettre aux commettants, il protestait énergiquement contre la mesure qui avait atteint son journal. Le ton de cette protestation est violent. C'était, cependant, le moment où il écrivait ailleurs: «Le meilleur moyen de faire avorter la révolution est de trop demander. Il est certain que la nation n'est pas mûre. La Révolution a dépassé notre aptitude et notre instruction; je me conduis en conséquence.»

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    LA LIBERTÉ DELA PRESSE

    Il est donc vrai que, loin d'affranchir la nation, on ne cherche qu'à river ses fers! que c'est en face de la nation assemblée qu'on ose produire ces décrets auliques où l'on attente à ses droits les plus sacrés et que, joignant l'insulte à la dérision, on a l'incroyable impéritie de lui faire envisager cet acte de despotisme et d'iniquité comme un provisoire utile à ses intérêts. Il est heureux qu'on ne puisse imputer au monarque ces prescriptions que les circonstances rendent encore plus criminelles. Personne n'ignore aujourd'hui que les arrêts du conseil sont des faux éternels, où les ministres se permettent d'apposer le nom du roi: on ne prend même pas la peine de déguiser cette étrange malversation, tant il est vrai que nous en sommes au point où les formes les plus despotiques marchent aussi rondement qu'une administration légale!

    Vingt-cinq millions de voix réclament la liberté de la presse; la nation et le roi demandent unanimement le concours de toutes les lumières. Eh bien! c'est alors qu'on nous présente un veto ministériel; c'est alors qu'après nous avoir leurrés d'une tolérance illusoire et perfide, un ministère soi-disant populaire ose effrontément mettre le scellé sur nos pensées, privilégier le trafic du mensonge et traiter comme un objet de contrebande l'indispensable exportation de la vérité!

    Quels sont les papiers publics que l'on autorise? Tous ceux avec lesquels on se flatte d'égarer l'opinion: coupables lorsqu'ils parlent, plus coupables lorsqu'ils se taisent, on sait que tout en eux est l'effet de la complaisance la plus servile et la plus criminelle. S'il était nécessaire de citer des faits, je ne serais embarrassé que du choix.

    J'ai regardé, messieurs, comme le devoir essentiel de l'honorable mission dont vous m'avez chargé celui de vous prémunir contre ces coupables manoeuvres: on doit voir que leur règne est fini, qu'il est temps de prendre une autre allure; ou, s'il est vrai que l'on n'ait assemblé la nation que pour consommer avec plus de facilité le crime de sa mort politique et morale, que ce ne soit pas, du moins en affectant de vouloir le régénérer! que la tyrannie se montre avec franchise, et nous verrons alors si nous devons nous raidir ou nous envelopper la tête!

    ( Lettres du comte de Mirabeau à ses commettants, 10mai 1789.)

    ***

    Par contre, les appréciations qui suivent la séance du 23juin 1789, où Mirabeau prononça les paroles auxquelles la légende a donné cette forme définitive: «Allez dire à ceux qui vous envoient que nous sommes ici par la volonté nationale, et que nous n'en sortirons que par la puissance des baïonnettes,» ces appréciations sont d'un ton mesuré et réfléchi:

    *****

    La journée du 23juin a fait sur ce peuple inquiet et malheureux une impression dont je crains les suites. Où les représentants de la Nation n'ont vu qu'une erreur de l'autorité, le peuple a cru voir un dessein formel d'attaquer leurs droits et leurs pouvoirs. Il n'a pas encore eu l'occasion de connaître toute la fermeté de ses mandataires Sa confiance en eux n'a point encore des racines assez profondes. Qui ne sait, d'ailleurs, comment les alarmes se propagent, comment la vérité même, dénaturée par les craintes exagérées, par les échos d'une grande ville, empoisonnée par suite des passions, peut occasionner une fermentation violente qui, dans les circonstances actuelles et la crise de la misère publique, serait une calamité ajoutée à une calamité! Le mouvement de Versailles et bientôt le mouvement de Paris, l'agitation de la capitale, se communique aux provinces voisines, et chaque commotion, s'étendant à un cercle plus vaste de proche en proche, produit enfin une agitation universelle. Telle est l'image faible, mais vraie, des mouvements populaires, et je n'ai pas besoin de prouver que les derniers événements, dénaturés par la crainte, interprétés par la défiance, accompagnés de toutes les rumeurs publiques, risquent d'égarer l'imagination du peuple déjà préparée aux impressions sinistres par une situation vraiment détestable.

    Quand on se rappelle les désastres occasionnés dans la capitale par une cause infiniment disproportionnée à ses suites cruelles, tant de scènes où le sang des citoyens a coulé par le fer des soldats et le glaive des bourreaux, on sent la nécessité de prévenir de nouveaux excès de frénésie et de vengeance, car les agitations, les tumultes, les excès, ne servent que les ennemis de la liberté. Je considère tous les bons effets d'une marche ferme, sage et tranquille: c'est par elle seule qu'on peut se rendre les événements favorables, qu'on profite des fautes de ses adversaires pour le triomphe du bon droit; au lieu que, jetés peut-être hors de mesures sages, les représentants de la nation ne seraient plus les maîtres de leurs mouvements; ils verraient d'un jour à l'autre les progrès d'un mal qu'ils ne pourraient plus arrêter, et ils seraient réduits au plus grand des malheurs, celui de n'avoir plus que le choix des fautes.

    Les délégués de la nation ont pour eux la souveraine des événements: la nécessité, qui les pousse au but salutaire qu'ils se sont proposé; elle soumettra tout par sa propre force, mais sa force est dans sa raison. Rien ne lui est plus étranger que les tumultes., les cris du désordre, les agitations sans objet et sans règle. La raison veut vaincre par ses propres armes; tous ces auxiliaires séditieux sont ses plus grands ennemis. A qui, dans ce moment, convient-il mieux qu'aux députés de France d'éclairer, de calmer, de sauver le peuple des excès que pourrait produire l'ivresse d'un zèle furieux?

    ( Quatorzième lettre de Mirabeau à ses commettants.)

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    ÉLYSÉE LOUSTALOT

    (1761-1790)

    C'est l'aurore de la Révolution qui s'évoque avec ce jeune homme ardent, probe, désintéressé, mort à vingt-neuf ans, que Manuel appelait l' «Evangéliste» et qui fut, en effet, un de ceux qui défendirent avec le plus d'enthousiasme les idées nouvelles. Il fut le rédacteur principal des Révolutions de Paris, le journal que fit paraître Prudhommc trois jours après la prise de la Bastille, et qui fut, pendant la première période de sa publication, la feuille la plus répandue et la plus lue. L'existence de Loustalot fut courte, mais les deux dernières années de sa vie furent singulièrement remplies. La brusque disparition de ce vaillant combattant de la presse, dont les clubs des Jacobins et des Cordeliers portèrent le deuil pendant trois jours, donna naissance à la légende d'un empoisonnement, aujourd'hui controversée. Avec Loustalot, c'est le temps de toutes les généreuses illusions. C'est ainsi que dans le No XXIV des Révolutions il se déclarait le partisan de la suppression de la peine de mort.

    *****

    CONTRE LA PEINE DE MORT

    ... Quoi donc! tous les jugements à mort qui ont été rendus ne sont que des assassinats judiciaires? Précisément, et de plus, ils ne sont excusés ni par la nécessité ni par l'utilité.

    La peine de mort est nécessaire, dit-on, pour empêcher le malfaiteur de récidiver. Eh! garrottez-le, faites-en un esclave de peine, rendez-le bon à quelque chose! Quoi! vingt- quatre millions de citoyens n'ont pas une assez grande force publique pour mettre quelques centaines de malfaiteurs hors d'état de récidiver! Comment fait l'impératrice de Russie, comment fait Joseph lui-même, ce Joseph dont le nom n'est prononcé dans ce moment qu'avec horreur? Il a aboli la peine de mort. Ah! que de travaux publics qui écrasent, qui avilissent le citoyen, et auxquels on ne devrait employer que les malfaiteurs!

    Leur mort est utile, parfois, pour effrayer les méchants et les contenir dans la terreur? Quiconque a vu une exécution et est entré dans un bagne sent bien le vide de cette objection et toute la justesse de cette idée de Beccaria: «Le frein le plus propre à arrêter les crimes n'est pas tant le spectacle terrible et momentané de la mort d'un scélérat que le spectacle continuel d'un homme privé de sa liberté, transformé, en quelque sorte, en bête de somme et restituant à la société par un travail pénible le dommage qu'il lui a fait.»

    Dans notre affreuse pratique, la peine de mort ne punissait vraiment pas le criminel; elle le retranchait seulement du nombre des vivants. Il n'apprenait jamais son jugement qu'une heure avant l'exécution. Il était alors livré aux exhortations d'un prêtre, et quelques minutes de souffrance lui enlevaient bientôt la faculté de réfléchir sur l'énormité de son crime. Je parle du plus ordinaire des supplices, car je ne veux pas savoir, pour l'honneur de la France, qu'elle en emploie quelques-uns où l'art de prolonger la vie et les douleurs s'exerce par une atroce habileté, digne des plus cruels cannibales.

    Si la peine de mort n'est ni utile pour effrayer les méchants, ni nécessaire pour mettre le coupable hors d'état de récidiver, si la servitude de peine remplit parfaitement, au contraire, l'un et l'autre objet, la nation française s'avancera sans doute jusqu'aux rangs des nations humaines en abolissant ce supplice. La Déclaration des Droits dit: «La loi ne doit établir que des peines strictement et évidemment nécessaires. »Or, il est évident que la peine de mort n'est pas nécessaire et que, dans un gouvernement qui a de grandes forces, de vastes moyens, c'est une lâcheté de la part de ceux qui gouvernent que d'y avoir recours.

    Il y a une considération contre la peine de mort, dont je suis étonné que l'on n'ait pas été frappé. La vie n'est pas un bienfait de la société, mais de la nature. On dit que la société nous la conserve: c'est une supposition toute gratuite, car qui peut savoir si, dans l'ordre naturel, ma vie eût été attaquée, si je ne l'eusse pas défendue et si je n'eusse pas été le plus fort? La vie n'est donc, sous aucun point de vue, un bienfait de la société. Or, peut- elle ôter par une peine plus qu'elle n'a donné, et tout son pouvoir ne doit-il pas se borner à priver celui qui enfreint le pacte social des avantages qui en résultent? La privation absolue de la liberté est donc le dernier terme du pouvoir souverain en matière pénale.

    Il est injuste, d'ailleurs, d'employer comme peine un moyen que la société ne peut faire cesser, en cas d'erreur, lorsqu'une fois elle l'a mis en usage. La société n'étant composée que d'hommes, les hommes étant tous sujets à l'erreur, il peut arriver, par mille causes différentes, que l'homme le plus innocent paraisse le plus évidemment coupable; et lorsque l'erreur ou la méchanceté des témoins ou des juges lui a fait perdre la vie, toutes les nations s'assembleraient vainement pour la lui rendre. Si la société n'eût pas employé des peines hors de sa portée, Calas vivrait encore; et, ne lui resta-t-il qu'une heure à vivre, le plaisir d'être reconnu innocent, la joie de revoir sa famille, les bénédictions de tout un peuple, lui feraient oublier une injuste servitude et de longues souffrances.

    ( Les Révolutions de Paris, du 19 au 26 déc. 1789.)

    *****

    CONDORCET (1743-1794)

    On sait le portrait tracé par Mllede Lespinasse du «cher et bon Condorcet», comme elle disait. Elle louait en lui «cette simplicité parfaite qui ne paraît jamais soupçonner l'étonnement quo causent l'étendue et la supériorité de son esprit ce calme de l'homme pour tout ce qui n'intéresse que lui, tandis qu'il est tout mouvement, tout activité, dès que le malheur ou l'amitié réclament son secours, cet amour vrai de l'humanité qui le dispose à y sacrifier ses facultés et même sa gloire; son indifférence pour toute injustice personnelle, tandis qu'à la moindre injustice, il montre une énergie que la douceur naturelle de son caractère ne ferait pas supposer...» Longtemps avant la Révolution, il avait annoncé, montré enseigné tout ce qu'avait à faire la France nouvelle pour sa régénération, et il avait déjà livré de grandes batailles d'idées. Nul n'avait été, plus que lui, pénétré de l'esprit de réforme: dans ses écrits philosophiques il avait d'avance établi la Déclaration des droits de l'homme. Secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, membre de l'Académie française, célèbre comme mathématicien et comme penseur, c'était un rare journaliste que celui qui allait user de la puissance d'expansion de la presse. Journaliste, il devait l'être d'une manière assidue, régulière. Après avoir pris part à la rédaction du Journal de la société de 1789, après avoir donné nombre de pages à la Bouche de fer, fut un des fondateurs du journal qui dès le mois de juin1792, prenait ce titre: le Républicain. Puis, au Journal de Paris, il faisait le compte rendu des séances de l'Assemblée nationale, mais ses idées étaient plus avancées que celles de cette feuille, et il passait à la Chronique de Paris, où, jusqu'en mars1793, il écrivit un article quotidien. A côté de ses polémiques souvent véhémentes, il développait plus longuement ses théories et ses doctrines dans la Revue du mois et le Journal d'Instruction sociale. Condorcet peut être considéré comme un précurseur de la cause des droits politiques des femmes; ce fut, dans ses études sociales, une des idées sur lesquelles il revint souvent. — Député à la Convention, Condorcet vota, dans le procès du roi, «pour la peine la plus grave qui ne fût pas celle de mort» Pendant la lutte de la Gironde et de la Montagne, il avait essayé l'oeuvre impossible de concilier les deux partis. Il était donc en dehors de la conspiration girondine. Ce qui le perdit, ce fut la publication de sa brochure A tous les Français, où, épousant, après la mort des vaincus, leur cause perdue, il s'élevait contre la Convention, opposait à la nouvelle constitution le projet dont il avait été le rapporteur, réclamait la réunion d'une nouvelle assemblée. Des attaques injustes, où ne se retrouvait plus sa hauteur de vues habituelles, étaient mêlées à ses critiques. C'était se livrer de lui-même aux représailles. Décrété d'accusation le 8juillet 1793, il se mit, après avoir répondu par une lettre hautaine, qui avait le ton d'un défi, à l'abri des poursuites. Dans Condorcet, sa vie, son oeuvre le docteur Robinet a conté minutieusement les émouvantes péripéties du séjour du proscrit chez la femme courageuse qui lui avait donné l'hospitalité, MmeVernet, rue Servandoni, de la fuite du conventionnel condamné, ne voulant pas exposer plus longtemps sa généreuse hôtesse au danger qu'elle avait accepté, de sa stoïque mort volontaire dans la prison de Bourg-la-Reine, devenu Bourg-Egalité.

    «Je déplairai aux partis,» avait dit prophétiquement Condorcet dans un article où il faisait une profession de foi philosophique et politique.

    *****

    MES PRINCIPES

    Puisque vous croyez pouvoir accorder quelquefois à mes réflexions une place dans vos feuilles, j'ai pensé qu'un tableau simple de mes principes les mettrait plus à portée d'apprécier mes opinions particulières.

    Je crois l'espèce humaine indéfiniment perfectible, et qu'ainsi elle doit faire vers la paix, la liberté et l'égalité, c'est-à-dire vers le bonheur et la vertu, des progrès dont il est impossible de fixer le terme.

    Je crois aussi que ces progrès doivent être l'ouvrage de la raison, fortifiée par la méditation, appuyée par l'expérience.

    D'après mes principes, ma philosophie doit être froide et patiente.

    Je dois être beaucoup moins effrayé des bruits de conspiration que des mauvais systèmes qui peuvent retarder plus longtemps le progrès des lumières.

    Je dois être plus ennemi des fausses opinions, lorsqu'elles sont nouvelles, lorsqu'elles flattent l'esprit du moment, que des vieux préjugés, dont la ruine est infaillible et qui n'épouvantent plus que par la masse de leurs débris.

    Comme, suivant cette manière de voir le droit et la justice doivent être les seuls principes de toute opération politique, je paraîtrai tantôt porter à l'excès l'amour de l'égalité et aspirer à une perfection chimérique, et tantôt je ne serai qu'un citoyen tiède et presque protecteur des abus.

    Je ne dirai pas «tout est bien» mais «tout sera bien» et, par là, je déplairai aux deux partis.

    Les préjugés ont reçu, depuis un an, de si violentes secousses que, pour faire de grands progrès vers le bien, il suffit de laisser à la raison humaine, un peu trop agitée, le temps de reprendre quelque calme.

    Tous nos maux actuels disparaîtraient bientôt devant elle, et, alors, dans tous les partis (s'il en reste encore quelques traces), tous diront que les désordres de la Fronde ont été bien plus cruels et n'ont valu à la France que cent ans de despotisme.

    ( La Bouche de fer, 1790.)

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    RIVAROL

    Un dilettantisme aristocratique caractérise d'abord Rivarol. Dans le Journal politique national il philosophe plus qu'il ne polémique, et, avant de se décider tout à fait pour la cause royaliste, il a louvoyé quelque temps. Une fois son parti pris, il n'épargne guère plus, d'ailleurs, ses amis que ses ennemis: «Lorsqu'on veut empêcher une révolution, écrit-il, il faut la vouloir et la faire soigner: elle était trop nécessaire en France pour ne pas être inévitable.» Lui qui a tant d'esprit, il garde, même en défendant les idées monarchiques une hautaine indépendance — fût-ce à l'égard de ses lecteurs: «Quelques- uns de ces lecteurs se sont plaints du style de nos résumés; ils prétendent que cette manière d'écrire donne trop à penser, et qu'il n'existe point de journal où l'on ait si peu d'égards pour eux. Nous les avertissons que nous ferons rarement le sacrifice de notre manière. D'ailleurs, si nous descendions toujours, pour leur épargner la peine de monter, nous laisserions la bonne compagnie qui nous suit depuis lontemps, et qui est plus aisée à vivre qu'on ne pense, puisqu'elle n'exige pas qu'on sépare les égards qui lui sont dus de ceux qu'on doit à la langue, au goût, au véritable ton et à la majesté de l'histoire.» Il se définit ainsi lui-même parfaitement: il pense être toujours dans les salons, où il était un merveilleux causeur, disant des choses sérieuses avec une grâce frivole, élevant les choses frivoles jusqu'à en dégager de la pensée, ayant sur tout des opinions originales «salué à la ronde à chaque coup de griffe», incisif au point de se moquer de lui aussi, après son mariage malheureux avec une aventurière qu'il avait faite aussi facilement grande dame qu'il s'était créé lui-même grand seigneur, en dépit de son humble origine: «Je m'étais avisé de médire de l'amour: il m'a envoyé l'hymen pour se venger.»

    Le journaliste, en Rivarol, sera le mieux représenté par les traits et par les maximes parfois contradictoires où se retrouve «le grand maître de la causerie».

    *****

    — Le peuple donne sa faveur, jamais sa confiance.

    — Les droits sont des propriétés appuyées sur la puissance: si la puissance tombe, les droits tombent aussi.

    - Le génie, en politique, consiste, non à créer, mais à conserver; non à changer, mais à fixer. Ce n'est pas la meilleure loi, mais la plus fixe, qui est la bonne.

    — Il en est de la personne des rois comme des statues des dieux: les premiers coups portent sur le dieu même; les derniers ne tombent plus que sur un marbre défiguré.

    — L'imprimerie est l'artillerie de la pensée.

    — Voltaire a dit: «Plus les hommes seront éclairés, et plus ils seront libres.» Ses successeurs ont dit au peuple que plus ils seront libres, plus ils seront éclairés, ce qui a tout perdu.

    — Malheur à ceux qui remuent le fond d'une nation.

    — La philosophie étant le fruit d'une longue méditation et le résultat de la vie entière, ne peut, ne doit jamais être présentée au peuple, qui est toujours au début de la Vie.

    — Quand Neptune veut calmer les tempêtes, ce n'est pas aux flots, mais aux vents qu'il s'adresse.

    — Les vices de tous ont commencé la Révolution; les vices du peuple l'achèveront.

    — Il faut attaquer l'opinion avec les armes de la raison: on ne tire pas des coups de fusil aux idées.

    — La religion unit les hommes dans les mêmes dogmes, la politique les unit dans les mêmes principes, et la philosophie les resserre dans les lois; c'est le dissolvant de la société.

    — Les souverains ne doivent jamais oublier que les écrivains peuvent recruter parmi les soldats, et qu'un général ne peut recruter parmi les lecteurs.

    — Le peuple est un souverain qui ne demande qu'à manger: Sa Majesté est tranquille quand elle digère.

    — Les nobles d'aujourd'hui ne sont plus que les mânes de leurs ancêtres

    — La populace de Paris et celle des autres villes du royaume ont encore bien des crimes à commettre avant d'égaler les sottises de la cour et des grands.

    — Il n'est point de siècles de lumière pour la populace. La populace est, toujours et en tout pays, la même: toujours cannibale, toujours anthropophage.

    — L'amitié entre le monarque et le sujet doit toujours trembler, comme cette nymphe de la Fable, que Jupiter ne s'oublie un jour, et ne lui apparaisse environné de foudres et d'éclairs.

    — Le crédit est la seule aumône qu'on puisse faire à un homme d'Etat

    — La postérité aura peine à croire tout ce qu'a fait le gouvernement et tout ce qu'il n'a pas fait. Il y a eu comme un concert de bêtises dans le conseil

    — Quand les peuples cessent d'estimer, ils cessent d'obéir.

    — Règle générale: les nations que les rois assemblent et consultent commencent par des voeux et finissent par des volontés.

    — Quand M.de Calonne assembla les Notables il découvrit aux yeux du peuple ce qu'il ne faut jamais leur révéler: le défaut de lumières plus encore que le défaut d'argent.

    — Les maximes actuelles ne tendent qu'à détruire. Elles ont déjà ruiné les riches sans enrichir les pauvres, et, au lieu de l'égalité des biens, nous n'avons encore que l'égalité des misères et des maux.

    — Ceux qui exécutent une révolution et ceux mêmes qui en sont les simples témoins voudraient qu'on partageât leur effervescence et qu'on justifiât des excès; mais nous avons cru devoir écrire ce qui se passe sous nos yeux comme voudra le lire la génération suivante.

    — Dans les rois, la bonté ne convient qu'à la puissance. Un roi honnête homme et qui n'est que cela est un pauvre homme de roi.

    ***

    LES ACTES DES APOTRES

    ***

    Mais, selon l'expression de Rivarol lui-même, «tous les grands coups ont été frappés». La Révolution ne peut plus être endiguée. Alors, Rivarol abandonne le ton philosophique qu'il a gardé dans le Journal politique national. La Révolution, il la combat avec d'autres armes avec des flèches acérées — et souvent empoisonnées — par la raillerie, en cherchant à la ridiculiser. Et il est au premier rang des tirailleurs des -Actes de, Apôtres-. «Les Actes de, Apôtres, a dit M.de Lescure, l'historien de Rivarol, c'est la Révolution mise en vaudeville, la réaction en ponts-neufs. C'est l'entreprise insensée, courageuse, frivole, puissante, banale, originale, insolente, stérile, de gens prêts à tout sacrifier à un bon mot. C'est une Fronde contre-révolutionnaire, une carnavalade politique. C'est la parade de l'échafaud, jouée par des suspects en belle humeur; c'est un pique-nique de médisances, une débauche de satire, une orgie de personnalités. C'est Tacite avec des grelots, Montesquieu avec une marotte ou de Maistre brouillé avec du Beaumarchais, du Voltaire mâtiné de Vadé. C'est la politique à coups de poing, la philosophie à coups de sifflet. C'est une carmagnole de sans-culottes à talon rouge, un club d'aristocrate grasseyant la langue des faubourgs.» Rivarol se rencontre là avec Champcemetz, «son clair de lune», Peltier, Montlosier, Suleau, qui expiera, massacré, sur la terrasse des Feuillants, ses attaques contre Théroigne de Méricourt, Langnon, Mirabeau cadet, etc. D'ailleurs, Rivarol se décide à émigrer et à quitter Paris le 10juin 1792.

    Ce que fut cette guerre de plume des Actes des Apôtres (1789-1791), par les «mousquetaires de la contre-révolution», on ne peut ici en donner qu'une idée sommaire par quelques citations de ces «échos» mordants. Ce sont des parodies comme celle du songe d'Athalie:

    Oui, je viens dans un temple adorer Mirabeau.

    de prétendues copies d'actes officiels, ou d'imaginaires comptes rendus des séances de l'Assemblée, dans ce goût:

    *****

    UN ENNEMI DE LA RÉVOLUTION.

    — Messieurs, on pille, on brûle, on assassine.

    RÉPONSE. — La question préalable!

    M.DE ROBESPIERRE. — Ces accidents ne proviennent que d'une méprise.

    LE CÔTÉ DROIT. — Messieurs, mettez fin à tant d'horreurs. En Bourgogne, en Limousin, en Périgord, on brûle les châteaux...

    M.DE ROBESPIERRE. — Ce sont les aristocrates qui égarent ce bon peuple.

    ***

    Ou ce sont des dialogues des morts et des vivants, ou des couplets narquois.

    ***

    Depuis longtemps nous gémissions Sous un joug despotique, Et point alors ne connaissions l'esprit patriotique. Mais tout a bien changé de ton, La faridondaine, la faridondon! Nous sommes libres aujourd'hui, Biribi, A la façon de Barbari, Mon ami.

    Nos aïeux, avec leur bon sens, Étaient bien en arrière. Leurs neveux à pas de géants Marchent dans la carrière. Plus d'hommes, de religion, La faridondaine, la faridondon. L'intérêt règle tout ici, Biribi, A la façon de Barbari, Mon ami...

    Les couplets abondent, sur tous les timbres du temps:

    Plus de nobles, ni clergé, Ni magistrature. Partout est l'égalité, La pure nature! Va-t'en voir s'ils viennent, Jean, Va-t-en voir s'ils viennent.

    Au lieu d'argent monnayé Dont le poids assomme, On nous donne du papier Qui vaudra tout comme... Va-t'en voir s'ils viennent, Jean, Va-t'en voir s'ils viennent.

    ***

    La guillotine elle-même a été raillée, sur l'air du Menuet d'Exaudet:

    ***

    Guillotin, Médecin Politique, S'avise un beau matin Que pendre est inhumain Et peu patriotique. Aussitôt Il lui faut Un supplice Qui, sans corde ni poteau, Supprime du bourreau L'office, C'est en vain que l'on publie Que c'est pure jalousie D'un suppôt Du tripot D'Hippocrate, Qui, d'occire impunément Se flatte. Le Romain Guillotin, Qui s'apprête, Consulte gens du métier Barnave et Chapelier, Même le coupe-tête, Et sa main Fait soudain La machine Qui proprement nous tuera Et que l'on nommera Guillotine.

    ***

    Les épigrammes sont innombrables: telle celle-ci sur le duc d'Orléans, qui a fait ôter les fleurs de lis de ses armoiries:

    Un ci-devant prince de Gaule, Mais qui n'est qu'un franc polisson, Fait rayer de son écusson Ce qui lui manque sur l'épaule.´

    Quand les Actes des apôtres disparaissent, le Journal de la Cour et de la Ville, qu'on appelle communément le Petit Gautier, du nom de son fondateur, continue cette petite guerre de plume, plus violemment encore, jusqu'à l'écroulement de la monarchie, le 10août 1792. La violence n'est pas d'ailleurs le fait des seuls révolutionnaires: les Actes des apôtres et le Petit Gautier réclament, eux aussi, la suppression de leurs adversaires:

    Quinze milliers de potences Qui seraient fort bien en France...

    Le Petit Gautier, dans sa fureur de réaction, attaque même les volontaires qui se lèvent pour la défense de la patrie:

    Ils n'ont vu, ces pauvres garçons, Le feu que devant leurs tisons, Et vont sur la frontière. Ah! qu'ils vont croquer d'émigrants! Car ils sont gens, car ils sont fou... Oui, gens foudres-de-guerre.

    Des railleries allant jusqu'à cette aberration indiquent expressivement l'état d'esprit contre-révolutionnaire.

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    CAMILLE DESMOULINS

    (1760-1794)

    «Voilà donc la récompense destinée au premier apôtre de la liberté!» s'écriait Camille Desmoulins sur l'échafaud, évoquant cette journée du 12juillet 1789 où, dans le jardin du Palais-Royal, invitant les citoyens à prendre des feuilles d'arbres, «cocardes vertes, couleur de l'espérance», il appelait le peuple aux armes. C'était, dans son premier pamphlet, la France libre, la fièvre de l'enthousiasme pour l'ère nouvelle qui s'ouvrait: «Il y a peu d'années, écrivait-il, je cherchais partout des âmes républicaines, je me désespérais de n'être pas né Grec ou Romain.. Mais c'est à présent que les étrangers vont regretter de n'être pas Français. Fiat, fiat! Oui, tout ce bien va s'opérer, oui, cette révolution fortunée, cette régénération va s'accomplir, sublime effet de la philosophie, de la liberté et du patriotisme!» — Puis, c'est le Discours de la Lanterne aux Parisiens, où se donne carrière toute la fougue du journaliste-né qu'est Camille Desmoulins, exaltant ce qui s'est déjà accompli de grandiose, exposant la vaste tâche qui s'offre encore pour étouffer tous les germes de l'aristocratie. C'est de la Lanterne, que l'exaspération populaire transforme en potence, qu'il s'agit: «Quand on ne fait pas justice au peuple, il se la fait à lui-même». Cependant, cette Lanterne à laquelle Camille Desmoulins prête la parole, si elle reconnaît que «bien des scélérats» lui ont échappé déclare «qu'elle n'aura point une justice trop expéditive» et « qu'elle veut préalablement un interrogatoire et la révélation de nombre de faits».

    Le 28novembre 1789, Camille Desmoulins fait paraître les Révolutions de France et de Brabant, journal hebdomadaire, sorte de brûlot, plutôt, qui se poursuivra jusqu'au 24juillet 1791. Là se répand abondamment la verve, l'esprit incisif, mêlé de gaminerie, parfois, l'éloquence chaleureuse de Camille, qui, en ses jugements hâtifs, en ses contradictions, en sa mobilité même, représente plus que tout autre, pendant deux ans, l'opinion de Paris. L'âme de Paris bat, en effet, dans ces feuilles violentes, frondeuses, généreuses aussi. De ses variations, Camille Desmoulins se défendait par un mot spirituel: «Ce n'est pas la girouette qui change: c'est le vent.» Le polémiste est merveilleux et redoutable. En 1791, Marat, qui l'a appelé le «Paillasse de la liberté», est l'objet d'une éblouissante riposte. Marat lui a aussi reproché sa jeunesse. «Évidemment, répond Camille, tu as sur moi le pas de l'ancienneté: il y a vingt-quatre ans que Voltaire s'est moqué de toi. Mais tu auras beau me dire des injures, tant que tu n'extravagueras que dans le sens de la Révolution, je persisterai à te louer, par ce que je pense que nous devons défendre la liberté, comme jadis la ville de Saint-Malo, non seulement avec des hommes, mais avec des chiens.» Le dernier numéro des Révolutions sera cinglant pour La Fayette, «libérateur des deux mondes, fleur des janissaires-agas, phénix des alguazils-majors, Don Quichotte des Capets».

    Dans cette période de batailles où la gaieté est aussi une arme, Camille, avec un caustique bon sens, est amené un jour à réfuter les théories des disciples de Mably qui souhaiteraient une société spartiate. Il rêve, au contraire, une société libre, embellie par les arts, s'accommodant avec l'égalité, car il proteste contre le décret qui exige un revenu pour être électeur, «citoyen actif». « Les citoyens actifs, s'écrie-t-il, ce sont ceux qui ont pris la Bastille!»

    *****

    SPARTIATES ET ATHENIENS

    La science de Lycurgue n'a consisté qu'à imposer des privations à ses concitoyens; l'art est de ne rien retrancher aux hommes du petit nombre de leurs jouissances, mais d'en prévenir l'abus. Le beau mérite qu'avait Lycurgue d'ôter la cupidité aux Lacédémoniens avec sa monnaie de cuivre, dont mille francs, aujourd'hui si légers dans un billet de caisse, remplissaient la maison jusqu'au toit! Le beau mérite de leur inspirer la frugalité, avec son fromage et sa sauce détestable; de guérir les maris de la jalousie, en mettant le cocuage en honneur; de guérir de l'ambition, avec sa table d'hôte à dix sous par repas! Mably trouve tout cela admirable; mais c'est détruire la passion de l'amour avec un rasoir et en vérité il n'y a pas là de quoi se récrier sur l'invention! Lycurgue est un médecin qui vous tient en santé avec la diète et l'eau. Mais quelle pire maladie qu'un tel régime, et la diète et l'eau éternellement? Je ne m'étonne plus, disait un Sybarite qui venait de passer vingt-quatre heures à Lacédémone, et qui faisait bien vite remettre les chevaux à sa voiture pour continuer ses voyages, je ne m'étonne plus du courage de ces gens-là. Qui diable craindrait la mort dans ce pays et ne s'empresserait de se faire tuer bien vite pour être délivré d'une telle vie? — Lycurgue avait rendu ses Lacédémoniens égaux, comme la tempête rend égaux ceux qui ont fait naufrage. C'est ainsi qu'Omar a rendu les musulmans aussi savants les uns que les autres, en brûlant la bibliothèque d'Alexandrie. Ce n'est point cette égalité-là que nous envions. La politique, l'art de gouverner les hommes qui n'est que celui de les rendre heureux, ne consiste-t-il pas plutôt à faire tourner au profit de la liberté les arts, ces dons du ciel, pour enchanter le rêve de la vie? Ce n'est ni son théâtre ni son luxe, ni ses hôtels, ni ses jardins, ni ses statues, ni son commerce florissant et ses richesses qui ont perdu Athènes: c'est sa cruauté dans ses victoires, ses exactions sur les villes d'Asie, sa hauteur et son mépris pour les alliés, sa prévention aveugle, son délire pour des chefs sans expérience et des idoles d'un jour, son ingratitude pour ses libérateurs, sa fureur de dominer et d'être non seulement la métropole, mais le tyran de la Grèce. Dans un temps où il n'y avait ni imprimerie, ni journaux, ni liberté indéfinie d'écrire, les lumières et la philosophie firent à Athènes l'effet des lois somptuaires, des lois agraires, des lois si austères et du carême éternel de Lacédémone.

    ( Révolutions de France et de Brabant, No 20.)

    ***

    Mais voici un tout autre ton. Les événements ont marché. Camille, membre de la Convention, a contribué, par son âpre et mordant pamphlet, l'Histoire des Brissotins, à la chute de la Gironde. Il reprend sa plume de journaliste et fait paraître le Vieux Cordelier (5décembre 1793). Au cours de la publication de son journal, ses idées se modifient. S'il a suivi l'inspiration de Robespierre dans son deuxième numéro, il s'en sépare dans le troisième, justement célèbre par le pathétique commentaire de Tacite, allusion transparente à la Terreur. Dans le quatrième, bien qu'il précise sa pensée par une note, ou son sentiment, dit-il, «n'est pas qu'on ouvre les deux battants des maisons de suspicion, mais seulement un guichet», il demande, avec une vibrante éloquence, qu'on arrête, par l'institution d'un Comité de clémence, l'effusion du sang. Le voici suspect à son tour, accusé de faire partie de la « faction des Indulgents». Les services qu'a rendus à la Révolution celui qui s'appelait, cinq ans auparavant, «le procureur général de la Lanterne», défendent un moment Camille Desmoulins. Mais, malgré l'intervention d'abord chaleureuse, plus molle ensuite, de Robespierre (le 9 thermidor, Vadier reprochera à Robespierre d'avoir plaidé la cause de Camille), l'auteur du Vieux Cordelier est rayé de la société des Jacobins. Il est déjà désigné pour l'échafaud. Le talent de Camille s'élève singulièrement dans le Vieux Cordelier (il fut arrêté comme il corrigeait les épreuves du 7e numéro), soit qu'il incrimine la loi des suspects, qu'il attaque Hébert, ou qu'il se justifie lui-même. L'appel à la clémence est une des plus belles pages:

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    LE COMITÉ DE CLÉMENCE (1)

    [(1) Le 21décembre, au matin, le libraire Desenne avait à sa porte la longue queue des acheteurs qui s'arrachaient le quatrième numéro. On le payait de la seconde main, de la troisième main, le prix augmentait toujours, jusqu'à un louis. On le lisait dans la rue, on en suffoquait de pleurs. Le coeur de la France s'était échappé, la voix de l'humanité, l'aveugle, l'impatiente, la toute-puissante pitié, la voix des entrailles de l'homme, qui perce les murs, renverse les tours,... le cri divin qui remuera les âmes éternellement «Le Comité de clémence. » (MICHELET, Rév. fr., t.VII.)]

    Quelques personnes ont improuvé mon numéro3 où je me suis plu, disent-elles, à faire des rapprochements qui tendent à jeter de la défaveur sur la révolution et les patriotes: elles devraient dire sur les excès de la révolution et les patriotes d'industrie. Elles croient le numéro réfuté, et tout le monde justifié par ce seul mot: On sait bien que l'état présent n'est pas celui de la liberté; mais patience, vous serez libres un jour.

    Ceux-là pensent apparemment que la liberté comme l'enfance, a besoin de passer par les cris et les pleurs, pour arriver à l'âge mûr. Il est au contraire de la nature de la liberté que, pour en jouir, il suffit de la désirer. Un peuple est libre du moment qu'il veut l'être (on se rappelle que c'est un mot de Lafayette); il rentre dans la plénitude de tous ses droits, dès le 14juillet. La liberté n'a ni vieillesse ni enfance. Elle n'a qu'un âge, celui de la force et de la vigueur. Autrement ceux qui se font tuer pour la République seraient donc aussi stupides que ces fanatiques de la Vendée, qui se font tuer pour des délices de paradis dont ils ne jouiront point. Quand nous aurons péri dans le combat, ressusciterons-nous aussi dans trois jours comme le croient ces paysans stupides? Nous combattons pour défendre des biens dont elle met sur-le-champ en possession ceux qui l'invoquent. Ces biens sont la déclaration des droits, la douceur des maximes républicaines, la fraternité, la sainte égalité, l'inviolabilité des principes. Voilà les traces des pas de la déesse; voilà à quels traits je distingue les peuples au milieu de qui elle habite.

    Et à quel autre signe veut-on que je reconnaisse cette liberté divine? Cette liberté, ne serait-ce qu'un vain nom? n'est-ce qu'une actrice de l'Opéra, la Candeille ou la Maillard (1), promenées avec un bonnet rouge, ou bien cette statue de 46 pieds de haut que propose David?

    [(1) L'«actrice de l'Opéra», qui figura à la Fête de la Raison fut, en réalité, Thérèse Aubry.]

    Si par la liberté vous n'entendez pas, comme moi, les principes, mais seulement un morceau de pierre, il n'y eut jamais d'idolâtrie plus stupide et si coûteuse que la notre.

    O mes chers concitoyens! serions-nous donc avilis à ce point, que de nous prosterner devant de telles divinités? Non, la liberté, descendue du ciel, ce n'est point une nymphe de l'Opéra, ce n'est point un bonnet rouge, une chemise sale ou des haillons. La liberté, c'est le bonheur, c'est la raison, c'est l'égalité, c'est la justice, c'est la déclaration des droits, c'est votre sublime Constitution! Voulez-vous que je la reconnaisse, que je tombe à ses pieds, que je verse tout mon sang pour elle? Ouvrez les prisons à ces deux cent mille citoyens que vous appelez suspects, car, dans la déclaration des droits, il n'y a point de maison de suspicion; il n'y a que des maisons d'arrêt. Le soupçon n'a point de prisons, mais l'accusateur public; il n'y a point de gens suspects, il n'y a que des prévenus de délits fixés par la loi. Et ne croyez pas que cette mesure serait funeste à la République. Ce serait la mesure la plus révolutionnaire que vous eussiez jamais prise. Vous voulez exterminer tous vos ennemis par la guillotine! Mais y eut-il jamais plus grande folie? Pouvez-vous en faire périr un seul à l'échafaud, sans vous faire dix ennemis de sa famille ou de ses amis? Croyez-vous que ce soient ces femmes, ces vieillards, ces cacochymes ces égoïstes, ces traînards de la Révolution, que vous enfermez, qui sont dangereux? De vos ennemis il n'est resté parmi vous que les lâches et les malades. Les braves et les forts ont émigré. Ils ont péri à Lyon ou dans la Vendée; tout le reste ne mérite pas votre colère. Cette multitude de feuillants, de rentiers, de boutiquiers, que vous incarcérez dans le duel entre la monarchie et la république, n'a ressemblé qu'à ce peuple de Rome dont Tacite peint l'indifférence, dans le combat entre Vitellius et Vespasien.

    ... Que de bénédictions s'élèveraient alors de toutes parts! Je pense bien différemment de ceux qui vous disent qu'il faut laisser la terreur à l'ordre du jour. Je suis certain, au contraire, que la liberté serait consolidée, et l'Europe vaincue, si vous aviez un COMITÉ DE CLÉMENCE. C'est ce comité qui finirait la Révolution; car la clémence est aussi une mesure révolutionnaire, et la plus efficace de toutes, quand elle est distribuée avec sagesse. Que les imbéciles et les fripons m'appellent modéré s'ils le veulent. Je ne rougis point de n'être pas plu; enragé que Brutus; or, voici ce que Brutus écrivait: «Vous feriez mieux, mon cher Cicéron, de mettre de la vigueur à couper cours aux guerres civiles, qu'à exercer de la colère, et poursuivre vos ressentiments contre des vaincus.» On sait que Thrasybule, après s'être emparé d'Athènes, à la tête des bannis, et avoir condamné à mort ceux des trente tyrans qui n'avaient point péri les armes à la main, usa d'une indulgence extrême à l'égard du reste des citoyens, et même fit proclamer une amnistie générale. Dira-t-on que Thrasybule et Brutus étaient des feuillants, des brissotins? Je consens à passer pour modéré, comme ces grands hommes. La politique leur avait appris la maxime que Machiavel a professée depuis, que, lorsque tant de monde a trempé dans une conjuration, on l'étouffe plus sûrement en feignant de l'ignorer, qu'en cherchant tous les complices. C'est cette politique, autant que sa bonté, son humanité, qui inspira à Antonin ces belles paroles aux magistrats qui le pressaient de poursuivre et de punir tous les citoyens qui avaient eu part à la conjuration d'Attilius: «Je ne suis pas bien aise qu'on voie qu'il y a tant de personnes qui ne m'aiment pas.»

    Tant d'exemples prouvent ce que je disais tout à l'heure, que la clémence, distribuée avec sagesse, est la mesure la plus révolutionnaire, la plus efficace, au lieu que la terreur n'est que le Mentor d'un jour, comme l'appelle si bien Cicéron: Timor non diuturnus magister officii.

    ... Il semble qu'un montagnard n'aurait point à rougir de proposer les mêmes moyens de salut public que Brutus et Thrasybule, surtout si on considère qu'Athènes se préserva de la guerre civile pour avoir suivi le conseil de Thrasybule, et que Rome perdit sa liberté pour avoir rejeté celui de Brutus´ Cependant je me garde bien de vous présenter une semblable mesure. Arrière la motion d'une amnistie! Une indulgence aveugle et générale serait contre-révolutionnaire. Du moins elle serait du plus grand danger et d'une impolitique évidente, non par la raison qu'en donne Machiavel, parce que «le prince doit verser sur les peuples le mal tout à la fois, et le bien goutte à goutte», mais parce qu'un si grand mouvement imprimé à la machine du gouvernement, en sens contraire à sa première impulsion, pourrait en briser les ressorts. Mais autant il y aurait de danger et d'impolitique à ouvrir la maison de suspicion aux détenus, autant l'établissement d'un comité de clémence me paraît une idée grande et digne du peuple français, effaçant de sa mémoire bien des fautes, puisqu'il en a effacé le temps même où elles furent commises, et qu'il a créé une nouvelle ère de laquelle seule il date sa naissance et ses souvenirs. A ce mot de comité de clémence, quel patriote ne sent pas ses entrailles émues? car le patriotisme est la plénitude de toutes les vertus, et ne peut pas conséquemment exister là où il n'y a ni humanité ni philanthropie, mais une âme aride et desséchée par l'égoïsme.

    ( Le Vieux Cordelier, n° IV, 30 frimaire an II.)

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    MAXIMILIEN ROBESPIERRE (1759-1794)

    L'oeuvre de journaliste de Robespierre n'est pas considérable: elle tient dans les soixante-neuf numéros de l'Union ou Journal de la Liberté en 1789, et dans les douze livraisons du Défenseur de la Constitution (juin-août 1792). C'est, cependant, comme journaliste qu'il est pris à partie, tout d'abord, en prose et on petits vers par les malicieux Actes des Apôtres, ce journal royaliste qui cherche à jeter le ridicule sur tous ses adversaires relevant avec une entière mauvaise foi, d'ailleurs, leurs paroles et leurs écrits. C'est encore le temps où on se bat avec de l'esprit: «Pour nous, écrivent les Actes des Apôtres, nous n'hésitons pas à proclamer que si M.le comte de Mirabeau est le flambeau de la Provence, M.de Robespierre est la chandelle d'Arras.»

    Le souci de la forme s'allie dans les journaux rédigés par Robespierre à la netteté de la pensée. Les articles sont généralement des articles de doctrine. On sait ce mot de Mirabeau: «Cet homme ira loin: il croit tout ce qu'il dit.» Il n'y a ici à considérer Robespierre que jusqu'au 10août, où s'accomplit, par la violence, ce qu'il attendait de la puissance législative.

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    DES FÊTES NATIONALES ET DES HONNEURS PUBLICS

    Les fêtes nationales et les honneurs publics portent l'empreinte du gouvernement qui les ordonne. Dans les Etats despotiques, les honneurs publics sont réservés à ceux qui ont mérité la faveur du prince, et par conséquent le mépris et la haine du peuple; les fêtes sont destinées à célébrer les événements agréables à la cour; il faut que le peuple se réjouisse de la naissance ou du mariage de ses tyrans; on lui jette généreusement du pain et de la viande, comme à de vils animaux; et, si des milliers d'hommes sont étouffés dans la foule, ou écrasés sous les roues des chars brillants où l'orgueil et le vice s'assoient avec l'opulence, ces fêtes n'eu sont que plus dignes de leur objet et de leurs héros.

    Cependant, pour raisonner avec quelque justesse sur cet objet, il est une observation à faire, avant tout. C'est qu'il n'est guère possible que les honneurs publics soient décernés avec justice que par le peuple lui-même; ils ne doivent être que l'hommage libre de l'amour et de l'estime publique: or, ces sentiments ne peuvent être représentés. Si l'on conçoit que, dans un vaste empire, le pouvoir de faire des lois, au nom du peuple, doit être confié à des représentans, on ne conçoit pas sans doute que personne puisse estimer ou blâmer, aimer ou haïr, se réjouir ou s'affliger pour le peuple. Les honneurs publics, ainsi que les fêtes nationales, sont le luxe de la liberté: rien n'oblige le peuple à déléguer le soin de les décerner; rien n'empêche d'abandonner aux citoyens le soin d'exprimer à leur gré leur reconnaissance et leur joie. Il y a plus entre les mains des magistrats, cette institution ne peut que dégénérer. Il est dans la nature des choses que toute corporation, comme tout individu, ait un esprit particulier, par cela seul qu'elle a une existence particulière.

    Les hommes sont enclins à regarder le pouvoir qui leur est confié, comme une distinction personnelle, comme une propriété honorifique, qui les élève au-dessus du peuple. L'orgueil et l'amour de la domination seront toujours la maladie la plus dangereuse de tous les corps politiques qui ne sont pas la nation elle-même; ainsi l'a voulu la nature, et le chef-d'oeuvre des lois est de guérir cette maladie. De là cette distance infinie que nous apercevons souvent entre l'opinion publique et celle des fonctionnaires que le peuple même a choisis. S'il est une occasion où cette différence doit naturellement se manifester, c'est la dispensation des honneurs publics; parce que c'est là surtout que l'esprit de corps et l'esprit de parti peuvent particulièrement se développer. S'il est des temps où ces abus soient à craindre, ce sont sans doute les temps de révolution, où tous les préjugés, tous les intérêts et toutes les passions sont à la fois en mouvement.

    L'Assemblée constituante des Français a reconnu au moins une partie de ces vérités, en décrétant formellement que les honneurs ne pourraient être décernés que deux ans au moins après la mort. Peut-être aurait-elle dû reconnaître encore que ce jugement solennel ne pouvait appartenir au corps législatif ni à aucune autorité déléguée; que la postérité, ou la nation seule, est juge compétent et souverain de ceux qui l'ont bien ou mal servie; que l'opinion publique ne peut être représentée par celle d'un certain nombre d'individus que leurs fonctions mêmes séparent de la foule des citoyens. Le peuple est infaillible dans cette matière; et tout antre que lui est sujet à de grandes erreurs. L'exemple même de l'Assemblée constituante pouvait lui présenter à cet égard des leçons aussi frappantes que multipliées.

    Peut-être l'idée que je viens de développer paraîtra-t-elle un paradoxe: la question est de savoir si elle est juste; et sans doute un peuple dont toutes les idées en matière de gouvernement n'étaient que des préjugés reçus sur la foi du despotisme doit se familiariser avec les vérités nouvelles. Au reste, quelle que soit l'autorité qui dispense les témoignages de la reconnaissance nationale, si elle les distribue avec partialité, elle déprave les moeurs et l'opinion; si elle les prodigue, elle use ce ressort utile de l'esprit public.

    Si je voulais examiner l'usage qu'en a fait l'Assemblée constituante elle-même, je dirais peut-être qu'elle les a trop prodigués, et qu'elle a donné à ses successeurs plus d'un exemple ridicule ou dangereux. Et, sans parler de ces compliments éternels, de ces remerciements infinis prostitués par ses présidents à des hommes nuls et quelquefois à des actions anticiviques; sans parler de ces mentions honorables, plus dignes des académies auxquelles elle emprunta cette formule, que convenables à la raison et à la gravité du corps législatif, j'oserais porter mes regards sur les premiers personnages auxquels elle ouvrit les portes du temple consacré aux grands hommes. Je ne craindrai pas au moins de dire tout haut que les vertus utiles au bonheur des hommes doivent seules prétendre à ces honneurs presque divins; qu'au moins le législateur qui pense que les talents seuls peuvent les remplacer, donne au peuple qu'il doit instituer la plus funeste leçon d'immoralité et de corruption; qu'il renverse de ses propres mains la base sacrée sur laquelle repose l'édifice de la liberté; qu'il avilit en même temps et les signes les plus honorables de l'estime publique, et la patrie, et lui-même. Pour moi, je pense que celui que Caton eût chassé du Sénat, malgré ses talents littéraires et quelques écrits utiles, pour son caractère immoral et pour une multitude d'ouvrages funestes aux bonnes moeurs; je pense que l'homme à qui, malgré son éloquence tant vantée, le peuple reproche une foule de décrets attentatoires à sa liberté, ne devait pas reposer dans le Capitole, à côté des statues de nos dieux. O toi, ami sublime et vrai de l'humanité, toi que persécutèrent l'envie, l'intrigue et le despotisme, immortel Jean-Jacques, c'est à toi que cet hommage était dû: ta cendre modeste ne repose point dans ce superbe monument, et je rends grâce à l'amitié qui voulut la conserver dans l'asile paisible de l'innocence et de la nature. C'est là que nous irons quelquefois répandre des fleurs sur ta tombe sacrée, et que la mémoire d'un homme vertueux nous consolera des crimes de la tyrannie.

    (Le Défenseur de la Constitution, n°4.)

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    ANDRÉ CHÉNIER

    (1762-1794)

    Quand, le 7 thermidor anII, André Chénier, en compagnie de son ami Roucher, monta sur l'échafaud, c'était une grande âme de poète qui disparaissait. Mais, dans la terrible lutte, c'était l'écrivain politique, qui avait été un journaliste passionné, qu'atteignait le tribunal révolutionnaire. Bien avant le 10août, il avait attesté, dans ses articles du Journal de Paris, une haine vigoureuse contre les hommes de la Révolution. «Il ne faudrait pas se représenter, a dit M.Aulard, André Chénier comme un mouton bêlant mené à la boucherie.» Demeuré monarchiste, même après la chute de la monarchie, frémissant de colère, englobant, avec injustice parfois, dans ses jugements violents tous ceux qui bâtissaient un nouvel état de choses, il avait combattu ardemment, avec autant de talent que de courage, d'ailleurs, mais avec toute la force de ses préventions, les aspirations nationales, jusqu'en ce qu'elles avaient de plus profond. Il s'était plu à de constantes provocations de l'opinion.

    Au demeurant, dans cette oeuvre d'opposition il apparaît comme un grand journaliste, bien qu'intermittent. Dans ses papiers, on trouva un fragment intitulé Sur lui-même, qui dit ses sentiments et ses idées: il déclare être «du petit nombre d'hommes qui n'ont renoncé ni à leur raison ni à leur conscience». C'est parmi ces hommes-là qu'il se range, et le fond et la forme ont une égale énergie: «Dans ces temps de violence, ils osèrent parler de justice, dans ces temps de démence ils osèrent examiner; dans ces temps de la plus abjecte hypocrisie, ils ne feignirent point d'être des scélérats pour acheter leur repos aux dépens de l'innocence opprimée; ils ne cachèrent pas leur haine des bourreaux, qui, pour payer leurs amis et punir leurs ennemis, n'épargnaient plus, car il ne leur en coûtait que des crimes, et un nommé A.C. fut un des cinq ou six que ni la frénésie générale, ni l'avidité, ni la crainte, ne purent engager à ployer le genou devant des assassins, à toucher des mains souillées de meurtres et à s'asseoir à la table où l'on but le sang des hommes.»

    Au Journal de Paris collaboraient Roucher, François de Pauge, Lacretelle jeune, Dupont de Nemours, Chéron, Théodore Lameth, engagés, notamment dans les «Suppléments» du journal, en de véhémentes polémiques. Après le 10août, les presses du Journal de Paris furent brisées.

    Voici une partie d'un des articles d'André Chénier:

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    DES MANOEUVRES DES JACOBINS

    ... Lâches et cruels imposteurs, bourreaux de notre patrie, il vous sied bien d'imputer les maux que vous lui avez faits et les maux que vous lui préparez aux hommes qui ont voulu les prévenir! Il vous sied bien d'affecter ce courage et cette innocence d'hommes opprimés avec ceux qui, pour t'aire entendre à leurs concitoyens la voix de la vérité, de l'humanité, sont contraints de lutter chaque jour contre vos calomnies et contre votre oppression! Vous, ennemis secrets de la Constitution, que vous n'exécutez pas, que vous empêchez d'exécuter, ennemis déclarés de toute constitution, parce que vous n'avez d'autres lois que votre intérêt et d'autre justice que vos passions, il vous sied bien de les accuser d'incivisme, eux, de purs fidèles au devoir d'hommes libres, qui est d'être équitable et vrai, quoi qu'il en puisse arriver, eux, enfin, qui, s'ils n'étaient pas assez justifiés par le nom seul de leurs accusateurs, et s'ils avaient besoin de citer leurs preuves de civisme, mettraient avec raison au premier rang la courageuse haine qui les arme contre vous.

    Et ces gens-là, dans l'ivresse de leur vanité et de leurs succès, vont cherchant dans toutes les histoires à quels personnages respectés ils pourront faire l'outrage de les dénoncer à l'indignation du genre humain, en les accusant de leur avoir servi de modèle.

    Ils se comparent à Caton! Caton avait-il réduit le vol et le brigandage en principe de droit? Caton avait-il tour à tour fatigué le dédain des rois par les adulations les plus stupides et irrité les passions d'une multitude ignorante par des applaudissements sanguinaires? Avait-il aiguillonné le génie des bourreaux à inventer de nouvelles tortures, et avait-il ensuite ameuté au Champ de Mars des bandes de prolétaires, et les collèges de musiciens de place, vendeurs d'orviétan, mendiants, baladins, bateleurs? Et avait-il enseigné à ce grave cortège qu'ils étaient «le peuple romain»? Et les avait-il excités à des violences contre les lois et contre les chefs de l'Etat? Caton, grand général, grand orateur, le premier homme de son temps dans la philosophie et dans les lettres, implacable ennemi de tout parti, de toute fiction, de quiconque voulait faire de la chose publique sa chose privée, dot la plus grande part de sa renommée et de sa gloire à la persévérance de ses poursuites contre les hommes semblables en talents et en probité à ceux qui osent aujourd'hui écrire leur nom à côté du sien.

    Ils se comparent, ils comparent leurs complices à Phocion! Phocion, homme constant et irréprochable en conduite et en amitié, homme inébranlable dans les maximes de la morale et de la vertu, est ravalé au niveau d'hommes qui ont changé de conduite et d'amis dès qu'ils ont changé d'intérêts, et qui n'ont employé leur esprit et leurs talents qu'à faire plier toute morale à leurs vues et à leurs projets. Phocion boit la ciguë préparée par les délateurs et les sycophantes, et ces gens-là font métier et marchandise de mensonge et de calomnie contre tous les gens de bien. Phocion, après avoir dissuadé la guerre, la fait lui-même avec autant d'intelligence que de courage, — et ces gens-là, après nous avoir précipités dans la guerre, prennent, du fond de leur cabinet, toutes les mesures propres à la mal faire. Ces gens-là ont sacrifié honneur, pudeur, vérité, patrie, aux applaudissements d'une multitude insensée. Voilà comment on cherche à en imposer par des rapprochements brillants et absurdes; et, ne pouvant s'associer à la gloire des grands noms, on s'efforce de les associer à son infamie.

    ( Journal de Paris, 14juin 1792, n°89.)

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    MARAT (1743-1798)

    Le journal de Marat (1789-1793) s'est d'abord appelé le Publiciste parisien, puis l'Ami du peuple ou le Publiciste parisien, puis, à partir du 21septembre 1792, le Journal de la République française, par Marat, l'Ami du peuple, et, enfin, le Publiciste de la République française. La feuille portait comme devise: Vitam impendere vero. Son programme, auquel il fut implacablement fidèle, Marat l'exposait dès ses premiers numéros, en ne cessant de le répéter: «La crainte ne peut rien sur mon âme. Le salut de la patrie est devenu ma loi suprême, et je me suis fait un devoir de répandre l'alarme.» Répandre l'alarme et dénoncer, c'est à quoi Marat ne faillira pas, même quand les circonstances l'obligeront quelque temps à se cacher, et plus encore quand il sortira la tête haute du tribunal révolutionnaire devant lequel les Girondins l'ont fait traduire. Il sonnera le tocsin, il accusera jusqu'au jour où il sera assassiné par Charlotte Corday. «Le démon du patriotisme», l'a appelé M.Adrien Hébrard. «Vous êtes, lui disait ironiquement Camille Desmoulins, qui n'attaqua d'ailleurs que sa manière violente, vous êtes le dramaturge des journalistes: les Danaïdes, les Barmécides, ne sont rien en comparaison de vos tragédies: vous égorgeriez tous les personnages de la pièce, jusqu'au souffleur.» Allusion à la façon de Marat de demander toujours de nouvelles têtes. «Il y a une année, avait écrit Marat dès 1790 (numéro du 17décembre) que cinq ou six cents têtes abattues vous auraient rendus libre: aujourd'hui, il en faudrait abattre dix mille. Dans quelques mois, peut-être, il n'y aura point de paix pour vous si vous n'avez exterminé jusqu'au dernier rejeton les implacables ennemis de la patrie.» A quoi Camille Desmoulins répondait encore: «Vous oubliez que le tragique outré devient froid.» — On sait les idées de Marat sur une brève dictature pour purger la France des conspirateurs. Dans plus d'un numéro de son journal, Marat se défend par son apologie. «Devais-je être confondu avec ces vils mercenaires, moi dont les écrits n'ont d'autre but que de dévoiler les complots contre la liberté, de démasquer les traîtres, de défendre les opprimés et de proposer des vues utiles; moi qui prends sur mon sommeil le temps de jeter sur le papier mes idées, moi qui ne m'accorde que le simple nécessaire, qui partage mon pain avec le pauvre, et qui n'ai que des dettes pour fruit de mes travaux?» (n°144 du Publiciste.) L'étrange et frénétique figure de Marat, «furieux» par sensibilité, disait Michelet, a été étudiée particulièrement par MM.A. Bougeart, Chèvremont, Cabanès. Elle est plus complexe qu'elle n'est apparue aux Goncourt, ne découvrant en Marat, «que la rancune médiocre du médecin sans pratiques, de l'écrivain sifflé, de l'inventeur méconnu».

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    RÉVEILLONS-NOUS, IL EN EST TEMPS

    Indigné de voir nos généraux annoncer sans cesse des victoires sur les rebelles de la Vendée, et ces rebelles faire sans cesse de nouveaux progrès, surprendre à point nommé des détachements de nos troupes, les enlever avec armes et bagages, s'emparer de nos magasins, et s'armer de notre artillerie, je ne reconnus que trop les machinations de ces chefs perfides qui peut-être entretenaient des intelligences secrètes avec les révoltés, mais qui certainement refusaient de marcher en force, pou. les écraser, n'envoyaient contre eux que des détachements pour leur livrer en détail nos armées, laissaient nos parcs d'artillerie à leur disposition pour nous mettre dans l'impuissance d'eu triompher; aussi, demandai-je à grands cris leur destitution immédiate; les scélérats de la faction maudite s'élevèrent avec fureur contre moi; et la Convention, trop peu énergique, renvoyait à ses comités de défense générale et de salut public, où mes dénonciations étaient ensevelies, comme si elle eût fait voeu d'attendre que les complots des traîtres fussent consommés, pour prendre contre eux le parti que commandait la prudence. Il y a près de cinq mois que je demandai la destitution de Wimpffen, de Berruyer, de Heiden, et il a fallu que ces machinateurs eussent été reconnus traîtres, pour que la Convention les destituât. Il y a trois semaines que j'ai annoncé la trahison de Sandos, de Ligonier, de Westermann, et il a fallu que ces machinateurs eussent été reconnus traîtres, pour que la convention les destituât. Que de malheurs et de désastres n'eût pas prévenus la Convention si, jugeant ces chefs perfides, la plupart suppôts du despotisme, créatures de Dumouriez, ou commis par Beurnonville pour marcher à la Vendée, sur leur caractère connu, leurs rapports avec des généraux et des ministres déclarés conspirateurs, elle les avait mis hors de portée de trahir la patrie, et de mettre la chose publique an danger. Du moins ces traîtres devraient-ils être aujourd'hui livrés au glaive des vengeances nationales: mais la Convention s'arrête, dans des matières d'État, à de vaines formes juridiques; elle écoute le plaidoyer du procureur de village Chabot, et se contente de mander à sa barre un scélérat qu'elle aurait dû mettre hors de la loi, cet infâme Westermann, l'agent de Dumouriez, qui aurait dû expier sur l'échafaud ses forfaits de la Belgique, qui a malheureusement trouvé des protecteurs dans quelques compagnons de débauche qui siégeaient au comité de salut public, et qui peut-être encore trouvera des apologistes au sein de la Convention.

    Mais ce n'est peut-être pas là encore la fin de nos désastres: le défaut de vues et d'énergie des représentants du peuple ne leur permet pas de prendre de grandes mesures: ils ne jugent qu'en juristes des chefs malversateurs dénoncés, et il faudrait les juger en politiques d'après leurs liaisons, leurs sentiments et leurs actions connues; mieux vaut cent fois n'avoir point de chefs d'armée que d'en avoir de traîtres: c'est cette vérité dont je voudrais voir pénétré le comité de salut public, avant que Custine, Biron et Bertier aient mis le comble à leur perfidie.

    Je n'ai plus que quelques mots à ajouter, qui feront juger de l'aveugle confiance et du manque de lumières du comité de salut public, depuis la formation des légions et des compagnies franches, levées par des intrigants plus que suspects pour opérer la contre- révolution; je n'ai cessé de dénoncer celle de l'école militaire, de Rosenthal, des braconniers, des chasseurs du Midi, de la Germanique, et je ne suis parvenu à purger que la première des mauvais sujets, des escrocs, des échappés de galère, des ex-gardes du corps et autres contre-révolutionnaires notés. Pour les empêcher d'entrer dans un nouveau corps, j'avais proposé dans le temps, comme une mesure indispensable de prudence, de leur couper les oreilles, ou plutôt les pouces des mains. On a repoussé cette mesure en criant à la barbarie, et on a mieux aimé laisser à ces scélérats les armes à la main, les envoyer même contre les révoltés de la Vendée, pour mettre le désordre dans nos armées, les inviter par là à passer du côté de l'ennemi, et de revenir sur les patriotes pour les égorger. Ce que j'avais très bien présagé, et ce qu'ils n'ont pas manqué de faire.

    On vient de m'assurer que la plupart des légions germaniques et de Rosenthal sont avec les révoltés de la Vendée: malheur qu'aurait pu prévenir le comité de salut public, qui ne pouvait ignorer l'infâme composition de ces corps ni leur conduite incivique.

    Si du moins nous étions plus sages à l'avenir! Si nous pouvions nous instruire à l'école de l'adversité! Mais les endormeurs de la Convention ne cesseront de prêcher la sécurité et la patience qu'ils n'aient achevé de perdre la chose publique. Ce n'est pas ma faute: mon désespoir est d'être toujours le Cassandre de la Révolution.

    ( Le Publiciste de la République française n°240, 12juillet 1793.)

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    HÉBERT (1757-1794)

    La publication du Père Duchesne commença en septembre1790. Elle fut interrompue par deus fois, durant les deux premières arrestations d'Hébert. La collection comporte trois cent cinquante-cinq numéros. Le dernier est du 23 ventôse an II. — Le «Père Duchesne» était un type populaire consacré, entremêlant de jurons incessants son langage grivois. Il avait été mis au théâtre dans une pièce représentée chez Nicolet. En 1789, le théâtre de la Foire s'emparait de lui. La même année, on le mariait, à l'Ambigu. L'idée de mettre une feuille populaire sous son patronage vint tout d'abord à un commis à la Poste, nommé Lemaire, qui était d'ailleurs bien éloigné des violences d'Hébert, et qui qualifiait celui-ci de «butor». Hébert connut à son tour nombre de contrefaçons. Il ne commença pas par faire de la surenchère révolutionnaire. Dans sa première série, il traitait Marat d'énergumène. S'il attaquait la famille royale, il épargnait le roi. Ce n'est que peu à peu que ses « grandes colères» prirent le ton que l'on sait. Grandes colères et grandes joies, comme celle que témoigne le Père Duchesne (no299), au moment de l'exécution de Marie-Antoinette, «d'avoir vu de ses propres yeux la tête de Véto femelle séparée de son f. col de grue». On sait l'apostrophe de Camille Desmoulins à Hébert: «Y a-t-il rien de plus dégoûtant, de plus ordurier que tes feuilles? Ne sais-tu donc pas, Hébert, que, quand les tyrans veulent avilir la République, quand ils veulent faire croire à leurs esclaves que la France est couverte des ténèbres de la barbarie, que Paris, cette ville si vantée par son atticisme et son goût, est peuplée de Vandales, ne sais-tu pas, malheureux, que ce sont des lambeaux de tes feuilles qu'ils insèrent dans leurs gazettes,... comme si tes saletés étaient celles de la nation, comme si un égout de Paris était la Seine!» Le Père Duchesne paraissait trois fois par semaine. (1)

    [(1) M.Paul d'Estrée a publié sous ce titre: le Père Duchesne, Hébert et la Commune de Paris_, un travail très complet.]

    L'opinion de Camille Desmoulins reste celle de la postérité. Ce ton volontairement ignoble fut une exception. Dans cette évocation d'une époque, il faut faire place à ce pamphlet trop célèbre par une de ses pages les plus caractéristiques. Le fait du jugement de la reine reste tout à fait en dehors de ces grossièretés. Hébert fut guillotiné le 24mars 1794.

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    LA PLUS GRANDE DE TOUTES LES JOIESDU PÈRE DUCHESNE

    Après avoir vu, de ses propres yeux, le tête de Véto femelle séparée de son f...col de grue; grand détail sur l'interrogatoire et le jugement de la louve autrichienne.

    J'aurois désiré, f..., que tous les brigands couronnés eussent vu, à travers la chatière, l'interrogatoire et le jugement de la tigresse d'Autriche. Quelle leçon pour eux, f...! Comme ils auraient frémi en contemplant deux ou trois cent mille Sans-Culottes, environnant le palais et attendant en silence, le moment où l'arrêt fatal allait être prononcé! Comme ils auraient été petits, ces prétendus souverains, devant la majesté du peuple! Qu'auraient-ils pensé en se voyant ainsi soumis devant la loi, eux qui ne peuvent être obéis que par la terreur? Non, f..., non, jamais on ne vit un pareil spectacle. Tendres mères, dont les enfants sont morts pour la république; vous, épouses chéries des braves bougres qui combattent en ce moment sur les frontières, vous avez un moment étouffé vos soupirs, et suspendu vos larmes, quand vous avez vu paraître devant ses juges la g... infâme qui a causé tous vos chagrins; et vous, vieillards, qui avez langui sous le despotisme, vous avez rajeuni de vingt ans en assistant à cette scène terrible. «Nous avons assez vécu, vous disiez-vous, puisque nous avons vu le dernier jour de nos tyrans.»

    Vous tous, qui avez été opprimés par nos anciens tyrans; vous qui pleurez un père, un fils, un mari mort pour la république, consolez-vous, vous êtes vengées. J'ai vu tomber dans le sac la tête de Véto femelle. Je voudrois, f..., pouvoir vous exprimer la satisfaction des Sans-Culottes, quand l'architigresse a traversé Paris dans la voiture à trente-six portières. Ses beaux chevaux blancs, si bien panachés, si bien enharnachés, ne la conduisaient pas, mais deux rossinantes étaient attelées au vis-à-vis de maître Samson, et elles paraissaient si satisfaites de contribuer à la délivrance de la république, qu'elles semblaient avoir envie de galoper pour arriver plus tôt au lieu fatal. La g..., au surplus, a été audacieuse et insolente, jusqu'au bout. Cependant les jambes lui ont manqué au moment de faire la bascule, pour jouer à la main chaude, dans la crainte, sans doute, de trouver, après sa mort, un supplice plus terrible que celui qu'elle allait subir. Sa tête maudite fut enfin séparée de son col de grue, et l'air retentissait des cris de vive la république, f...

    ( Le Père Duchesne, n°299.)

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    GRACCHUS BABEUF

    (1764-1797)

    Voici l'autre période de la Révolution, celle qui commence après le 9 thermidor, fait par les Terroristes, par ceux que Robespierre appelait «les hommes de sang», et qui devait bientôt tourner contre eux. La contre-révolution relève la tête. Les pamphlets royalistes abondent, les journaux qui poursuivent les restes du jacobinisme se multiplient. Richer- Serizy, dans l'Accusateur public de la Révolution française, est l'un des agents les plus actifs de la propagande monarchiste, bien que, naguère, il ait été le collaborateur et l'ami de Camille Desmoulins. Le Menteur, journal par excellence d'Hoffmann, ridiculise les actes du gouvernement. La «Jeunesse dorée» de Fréron (quel singulier chef elle a choisi!) conduit l'attaque. Martainville crible de plaisanteries les républicains, «la queue de Robespierre». La Petite Poste de Paris publie la narquoise «Prière du soir à l'usage des Français libres». Parmi les journaux qui se fondent pour défendre la Révolution, le Journal de la liberté de la Presse, devenu le Tribun du Peuple de Gracchus Babeuf, qui sera plus tard le chef de la conspiration pour le renversement du Directoire et l'apôtre d'un système communiste, mène avec ardeur le combat contre les thermidoriens. «Tout est consommé, dit-il, la terreur contre le peuple est à l'ordre du jour. Il est ordonné de maudire le pacte sacré et sublime de 1793.» Il raille âprement, peu de temps après le drame de thermidor, les vainqueurs de cette journée et leurs moeurs peu républicaines.

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    LES MOEURS DU JOUR

    Français! vous êtes revenus sous le règne des catins: les Pompadour, les Dubarri, revivent, et c'est elles qui vous gouvernent; c'est à elles que vous devez en grande partie toutes les calamités qui vous assiègent et la rétrogradation déplorable qui tue votre révolution. Ce fut un beau jour pour la vertu et le patriotisme que celui où la débauche couronnée expia sur un échafaud, dans la personne de Vénus Dubarri, le crime d'avoir pompé longtemps, sous l'ombre protectrice d'une crapuleuse majesté, les sueurs et le sang du peuple français. Un tel exemple devait en imposer aux prostituées de toutes les catégories, qui auraient pu aspirer à disposer de la conduite de l'État pour prix de leur vil déhontement. Devait-on s'attendre de voir sitôt sur le trône reparaître à la fois plusieurs courtisanes au lieu d'une? Oui, sur le trône. On en a élevé de républicains, en attendant qu'on en puisse établir de royaux: nos coryphées sénateurs, ceux qui dirigent aujourd'hui l'opinion, les événements et les décision* législatives, ont chacun une cour, et ce sont des femmes perdues qui les leur ont élevées. Pourquoi taire plus longtemps que Tallien, Fréron et Bentabolle décident du destin des humains, couchés mollement sur l'édredon et les roses, à côté des princesses? N'est-il pas bon que tout le peuple sache que la légitime épouse de l'Ami des Citoyens est la fille du Necker d'Espagne, du millionnaire Cabarrus, directeur de la fameuse banque de Saint-Charles! Est-il plus besoin que quelqu'un ignore que le patriote Bentabolle est uni en parfait mariage avec deux ou trois cent mille livres de rentes et la comtesse de Choiseul-Gouffier, dont le château, à Heilly, district d'Amiens, est un petit Chantilly? Il faut encore apprendre, à ceux qui n'en ont pas ouï parler, comment se sont tissus les noeuds qui assortissent si bien les législateurs. Celles qui sont devenues leurs moitiés étaient en arrestation, aux environs du 9 thermidor; on a été leur dire: «Voulez-vous n'être pas guillotinées? Acceptez l'offre de ma main.» Les hautes et puissantes dames répondent: «Il vaut mieux se marier que d'être décapitées.» Et les voilà législatrices. Bientôt les tendres maris sont pressés de laisser là la cause de ces vilains sans-culottes, et complaisamment l'on prend des moyens pour cela. On ouvre des journaux perfides, on se sert de sa popularité pour mieux abuser; on commence par abonder dans le sens du peuple, par parler sa langue; et on l'étouffe en faisant semblant de le servir. Le peuple est quelque temps dupe de ce stratagème; mais enfin il découvre le piège. Il s'indigne à l'aspect de ces feuilles assassines, fabriquées dans les boudoirs des Laïs; il rejette ces numéros empestés qui sentent le muse d'une lieue. Lâches plébéiens, qu'avez-vous fait? Vous ne voyez pas que ces patriciennes déhontées, ces aventurières de noble race, qui vous font aujourd'hui l'honneur de se prostituer dans vos bras roturiers, vous étoufferont dès qu'avec vous elles seront parvenues à rétablir les choses sur l'ancien pied? S'il vous restait quelque sentiment de vertu et d'amour de la patrie, vous quitteriez les délices de Capoue et de Sybaris, vous vous débarrasseriez des coussins où vous êtes ensevelis, et vous repousseriez loin de vous ces sirènes qui vous ont déjà fait faire tant de mal à votre pays. Vous fûtes jadis républicains, et vous ne rougissez pas aujourd'hui de vous montrer en Sardanapales aux spectacles, d'y conduire Sémiramis, et de lui faire recueillir les honteux hommages d'une foule d'esclaves. Croyez-vous ne jamais rendre de compte au peuple? Que feriez-vous du décret qui oblige chaque fonctionnaire de rendre compte de sa fortune acquise pendant la révolution? Mais vous n'irez pas si loin. Non: autrefois Samsons, vous avez confié aux Dalilas le secret de votre force; vous vous êtes laissé couper les cheveux; les Philistins vous terrasseront. A quel aveuglement les plaisirs conduisent! Dans quelle démence ne vous ont pas entraînés les nymphes traîtresses qui font semblant de vous chérir? A leur voix vous avez creuse votre fosse. Vous avez entamé le procès à toute la révolution, vous avez consacré en morale criminelle toutes les mesures révolutionnaires.

    ( Journal de la Liberté de la Presse´, n°29, 1795.)

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    MALLET DU PAN

    (1749-1800)

    Mallet du Pan, né en Suisse, ayant dû ses premiers succès à la protection de Voltaire, devint, après avoir professé en Allemagne, le collaborateur de Linguet aux Annales politiques. En 1789, il rédigeait la partie politique du Mercure. Il pencha d'abord pour une monarchie libérale. Mais les événements lui firent prendre la défense de la royauté. La Cour le chargea de missions auprès des émigrés et des souverains étrangers. Il se réfugia à Berne, où, non sans indépendance, il fut «l'avocat consultant des monarchies menacées» chargé notamment d'une correspondance avec la Cour de Vienne. «J'ai connu les injures des partis extrêmes,» pouvait-il dire; et, de fait, il n'avait pas ménagé les émigrés plus que les jacobins. L'invasion de la Suisse par les armées françaises l'obligea à chercher un asile en Angleterre, où il publia le Mercure britannique. «Né républicain» selon son expression, il se trouva être un adversaire fougueux de la Révolution. «Ses articles, a écrit Taine, ne sont pas des pièces littéraires; il n'a rien de l'écrivain que l'éloquence; son style est rude, heurté, parfois incorrect, il ne faut pas lui demander la tenue irréprochable de Rivarol, la hauteur dédaigneuse et aristocratique de Joseph de Maistre. Il ne songe pas à l'avenir, à la gloire, aux grands ou aux grandes manières; il ne pense qu'à son oeuvre... aux idées qu'il défend. Cela fait une grosse source bouillonnante, du jet le plus puissant et le plus continu.»

    Si passionné qu'il fût, Mallet du Pan eut souvent des vues justes et même prophétiques. Cependant, en février1798, il ne croyait plus au destin de Bonaparte sur le point de partir pour l'Egypte.

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    LA DICTATURE

    De jour en jour il devient plus manifeste que la France approche d'une nouvelle vicissitude révolutionnaire; il n'y a d'immuable dans cette République qu'un changement perpétuel.

    Ce changement tient à la nature même des choses, aux antécédents, à la position forcée de ceux qui y ont concouru et aux passions inséparables de leur position. Quiconque gouverne craint la plupart de ses associés, n'aspire qu'à gouverner longtemps et qu'à resserrer l'autorité dans un petit nombre de complices, en dépit des Constitutions, de la Souveraineté du peuple et de toutes les comédies législatives.

    Quiconque ne gouverne pas aspire à gouverner; et s'il trouve des obstacles dans les personnes, il travaille à renverser les institutions. Ainsi, les uns poussent au despotisme, et les autres à l'anarchie. Ce mouvement intestin est également favorisé par les lois qui existent et par les lois qui manquent, par l'impossibilité de fixer aucun principe et par l'impulsion donnée que nul ne peut comprimer, dont tous cherchent à profiter et dont la rapidité se proportionne aux moindres circonstances qui la favorisent. Comme il n'existe dans la République ni respect, ni considération pour l'autorité, ni amour quelconque des lois, ni attachement à l'État, le gouvernement, détesté dans son mode et dans ses individus, n'ignore point qu'aucun ressort légal ou moral ne peut suffire à assurer l'obéissance publique.

    La crainte y supplée; une violence continue entretient la crainte; on n'administre pas, on frappe; la faction dominante redoute des surprises au plus léger relâchement de tyrannie; les actions lui sont soumises, mais les intentions ne le sont point; elle le sait, et cette révolte morale, la fatiguant d'une inquiétude continuelle toujours exagérée, la met en conspiration permanente contre la nation, qui secouerait bientôt le joug si on lui rendait la liberté.

    Le bénéfice de l'institution républicaine est donc exclusivement réservé au gouvernement et aux jacobins; mais cette institution produit entre eux-mêmes les effets qu'elle aurait entre le peuple libre et le gouvernement. Ainsi, tandis qu'il existe tyrannie de l'autorité envers le public, il existe au sein de l'autorité même une anarchie et un principe de dissolution très actif.

    De là un effort dans les plus ambitieux ou les plus hardis du gouvernement, pour étendre, pour concentrer, pour perpétuer leur pouvoir et un effort dans les autres pour introduire dans les places, dans les institutions, dans les pouvoirs, une mobilité continue.

    C'est au premier de ces deux mobiles qu'a été dû le projet de dictature, enfanté par la cabale de Barras et des thermidoriens, favorisé par ¢eux que terrifient les jacobins, préconisé par des gens de lettres mercenaires et applaudi de cette portion de républicains, très convaincus que la France ne peut subsister en république, et qui croiraient trouver un préservatif contre le retour de la Monarchie dans le pouvoir absolu de quelques usurpateurs, dont ils partagèrent les crimes et dont ils partagent les intérêts.

    Nous avons développé antérieurement les obstacles de tout genre que rencontrait cette entreprise, qui n'est plus maintenant qu'une conspiration tacite entre quelques individus, quelques femmes perdues et un certain nombre d'intrigants.

    En désignant Buonaparte comme l'un des dictateurs à venir, dans l'espoir que sa célébrité rendrait l'opinion plus accessible à cette nouveauté, ils n'ont fait que le décrier et le discréditer. Ce général décline rapidement; Merlin et Rewbell vont achever de l'enterrer dans l'expédition d'Angleterre.

    ( Le Mercure britannique, 26février 1798.)

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    ROEDERER

    (1751-1835)

    Pierre-Louis Roederer pouvait dire, en rappelant les événements historiques auxquels il avait été mêlé: «J'ai passé auprès de Louis XVI la dernière nuit de son règne; j'ai passé auprès de Bonaparte la première nuit du sien.» En 1792, il était procureur-syndic du département de Paris. Après le 18 brumaire, il devint l'un des présidents de section du conseil d'Etat. Puis il fut successivement sénateur, comte de l'Empire, ministre des finances du roi de Naples, commissaire extraordinaire de Napoléon, — l'un des grands organisateurs, sous la volonté du Maître du régime impérial.

    Pendant la Révolution, il avait été journaliste, un journaliste ondoyant, habile à envelopper le fond de sa pensée, se réservant, peu enclin à prendre des responsabilités, tout en ayant l'air de les chercher, et, comme on l'a dit, «serpentant au milieu des orages et des partis» Ses indignations se manifestèrent surtout quand elles pouvaient n'être plus que rétrospectives. Dans le Journal de Paris, ses articles étaient souvent de piquants tableaux de moeurs, où il raillait les ridicules du jour, comme celui qu'on va lire sur les modes des Incroyables.

    La Restauration le rendit à la vie privée, et, retiré dans son château normand de Bois- Roussel, il donna carrière à ses goûts littéraires, en un exil accepté philosophiquement, après avoir eu tant de charges et de dignités. Bien que fort âgé au moment de la révolution de 1830, cette philosophie qu'il avait affectée ne l'empêcha pas de souhaiter jouer encore un rôle politique. Il mourut membre de la Chambre des pairs.

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    D'UNE NOUVELLE MALADIE DE LA JEUNESSE

    Ce n'est pas sans raison que les philosophes se plaignent de la dégénération de l'espèce humaine, malgré le soin régulier que l'on prend journellement de croiser les races. Jusqu'ici j'avais regardé ces affections comme des déclamations chagrines ordinaires aux vieillards, et chaque fois que j'entendais ces doléances je ne manquais pas de citer le trait de cet homme âgé qui prétendait que de son temps les pêches étaient plus belles, et celui de cette vieille qui, se regardant dans un miroir, trouvait que les glaces étaient bien changées. Depuis quelque temps je commence à croire que ces plaintes pouvaient bien n'être pas trop mal fondées, et des observations répétées m'ont convaincu qu'il se manifestait dans l'espèce humaine un abâtardissement sensible, dont les symptômes n'ont, que je sache, été décrits ni par Hippocrate ni par Linneus.

    On en jugera par ceux que je vais retracer et qui paraissent affecter plus particulièrement la génération qui s'élève, raison déterminante pour un bon citoyen de sonner l'alarme et d'appeler l'attention publique sur un accident qui menace sa patrie dans la fleur de sa population.

    Les signes pathognomoniques de cette dégénération sont d'abord un relâchement total du nerf optique, ce qui oblige le malade de se servir constamment de lunettes, dont la nécessité croît en raison de la proximité des objets, et un refroidissement de la chaleur naturelle qu'il est difficile de vaincre à moins d'un habit boutonné très serré, et d'une cravate sextuplée où le menton disparaît, et qui menace de masquer bientôt jusqu'au nez. Jusqu'à présent les jambes ont paru résister aux progrès du froid. Du moins remarque-t-on que le pied est presque découvert, et que l'habit, qui affecte une forme quadrilatérale, descend à peine jusqu'aux genoux. Outre la stature raccourcie, et la taille grêle, et la vue myope des individus, une autre preuve de l'affaiblissement de l'espèce est l'usage d'un bâton court et plombé, dont les deux extrémités sont d'une égale grosseur, et qui m'a paru remplir l'effet du contrepoids dont se servent les danseurs de corde.

    Mais le diagnostic le plus caractérisé est la paralysie commencée de l'organe de la parole. Les jeunes infortunés qui en sont atteints évitent les consonnes avec une attention extrême, et sont pour ainsi dire réduits à la nécessité de désosser la langue. Les articulations fortes, les touches vigoureuses de la prononciation, les inflexions accentuées qui sont le charme de la voix, leur sont interdites. Les lèvres paraissent à peine se mouvoir, et du frottement léger qu'elles exercent l'une contre l'autre résulte un bourdonnement confus qui ne ressemble pas mal au pz-p-pz par lequel on appelle un petit chien de dame. Rien de moins intelligible que les entretiens des malades. Les seuls mots qu'on distingue dans cette série de voyelles monotones et de sons inarticulés sont ceux de ma paole supême, d'incoyable, d'hoible et autres mots ainsi défigurés. Un homme doué d'une sagacité peu commune a voulu traduire en français ce qu'il croyait former des phrases. Mais l'insignifiance de ce qu'il a deviné l'a dégoûté de continuer un travail aussi stérile.

    Ce qui n'est pas moins affligeant, c'est que le même symptôme se manifeste dans les jeunes personnes du sexe, et il est triste de penser que ce sexe qui fait ordinairement un usage aussi aimable de l'organe de la parole soit à la veille de le perdre entièrement et de nous priver par là d'une de nos plus agréables jouissances.

    Je suis pourtant loin de croire cette maladie incurable, et j'aime à rappeler ici que cette même jeunesse dont l'infirmité me cause de civiques inquiétudes, a su dans l'occasion saisir un sabre, manier un fusil avec autant de vigueur que d'adresse et faire entendre des sons mâles, des chants animés, des cris de guerre et de victoire. Mais les rechutes sont dangereuses, et comme la maladie me paraît être aujourd'hui dans son paroxysme, je la recommande aux soins patriotiques et bienfaisants de nos plus habiles officiers de santé, ainsi que du Cit. Sicard, et, sans me permettre de rien prescrire en ce genre, j'estime que des douches sur la partie affligée, une répétition fréquente de la leçon de grammaire du Bourgeois gentilhomme et, s'il se peut, de quelques tirades les plus harmonieuses de Voltaire et de Racine, etc., pourront entrer pour beaucoup dans le régime curatif.

    ( Journal de Paris, 23 messidor an III)

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    MmeDE GENLIS

    (1746-1830)

    L'infatigable Mmede Genlis, qui, non contente des cent volumes qu'elle avait publiés, travaillait encore jusqu'en ses derniers jours et laissait, en mourant, des ouvrages inédits, toucha au journalisme. L'ancienne éducatrice du duc de Chartres s'y plut à continuer sous une forme plus brève (ce qui devait lui être difficile) ces leçons de morale qu'elle aimait à donner, ne s'étant pas toujours souciée pour elle-même de ses enseignements. A la fin du Directoire et sous le Consulat, elle prit une part prépondérante à la Bibliothèque des Romans, qui paraissait périodiquement chez l'éditeur Maradau, et qui ne se bornait pas à la publication de la singulière littérature d'imagination du temps. Il y avait là aussi une partie de chronique, et sans doute Mmede Genlis trouvait-elle les livraisons trop restreintes pour tout ce qu'elle avait à dire. C'est là aussi qu'elle commença les Souvenirs de Félicie de S..., où il y a nombre d'anecdotes piquantes sur le XVIIIesiècle. Les livres nouveaux et les théâtres relevaient aussi de Mmede Genlis.

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    LES VALETS DE COMÉDIE

    Il me semble que les valets et les soubrettes de comédie sont des personnages tout à fait épuisés. Les anciens les peignaient d'après nature; c'étaient les esclaves favoris qui, élevés avec leurs jeunes maîtres, avaient reçu une sorte d'éducation qui leur donnait un bon langage, de la finesse, de l'adresse et de la ruse. Molière, Regnard et quelques autres les ont mis sur notre scène, avec un talent supérieur, mais sans aucune vraisemblance; car dans nos moeurs, les Crispins et les Martons sont des êtres imaginaires; tout ce qui n'est pas une imitation de la nature doit nécessairement s'épuiser avec le temps. On peindra toujours avec succès des tableaux représentant des paysages, des fleurs et des hommes, tandis que l'architecture, qui est un art de convention, et non un art imitatif, doit finir par n'offrir que des copies serviles ou inventions bizarres. Il paraît même que depuis le siècle de Louis XIV toutes ses combinaisons les plus belles et les plus savantes sont épuisées. Il en est ainsi des Crispins, des Frontins, etc.. Les auteurs, ne trouvant point de modèles existants, se contentent de copier, et, comme on sait d'avance, avec certitude, que ces personnages sont intéressés, poltrons, intrigants et fourbes, on les devine trop pour qu'ils puissent paraître amusants ou piquants. Il faut pourtant des confidents un peu subalternes: ne pourrait-on pas employer avec succès les demoiselles de compagnie, et les secrétaires de grands seigneurs qui n'écrivent point? et les chimistes, et les botanistes, les petits savants attachés à tant de gens riches, qui ont des cabinets et des laboratoires, mais qui, d'ailleurs, ne savent ni la chimie ni la botanique? On pourrait peindre, d'après nature, ces nouveaux personnages; ces peintures, du moins, seraient vraies et seraient variées. Enfin, avec ces nouveaux confidents, on aurait encore la ressource, pour compléter les intrigues, des véritables femmes de chambre et des vrais domestiques que l'on n'a jamais bien peints, parce qu'on n'a jamais fait, jusqu'ici, que suivre la tradition laissée par les anciens auteurs.

    ( Nouvelle Bibliothèque des Romans, an IX.)

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    ANGE PITOU

    (1767 -1846)

    On connaît Ange Pitou, faisant de la propagande royaliste en se transformant en chanteur des rues, ayant établi son quartier général sur la place Saint-Germain- l'Auxerrois, où se trouvait alors un puits ombragé de deux arbres. Il était assez beau garçon, il avait de l'entrain et de la gaieté. Ses chansons, qu'accompagnait un violon, étaient si vivement frondeuses, qu'elles semblaient spirituelles. Il était fort à la mode. Un article du Journal des Débats de 1819, évoquant des souvenirs sur le Directoire, assure que les femmes élégantes qui voulaient l'entendre faisaient, dès neuf heures du matin, retenir des chaises sur la place de Saint-Germainl'Auxerrois, encore que le chanteur ne parût que le soir, ayant dans la journée composé les couplets satiriques dont il donnait l'étrenne à ses auditeurs, couplets bien autrement poussés de ton que ceux que contenaient les cahiers dont la vente alimentait en partie la caisse de la cause monarchiste. Ses bénéfices personnels restaient encore assez importants. On sait, d'ailleurs, qu'il expia cette influence qu'il avait prise, comme «agent royal» sur l'esprit public, par plusieurs arrestations pendant la période du Directoire. Un des griefs invoqués contre lui était «qu'il accompagnait ses chansons de gestes indécents, ne cessant de mettre la main à son derrière en parlant de la république et des républicains» Le «Garat des carrefours» fut définitivement arrêté après les événements du 18 fructidor et condamné à la déportation à la Guyane. Il y arriva en juin1798. Revenu en France en 1801, il ne jouissait pas longtemps de sa liberté et passait encore quinze mois en prison. Sa grâce lui vint-elle d'une dénonciation qu'il fit de l'émission de faux billets de banque? Il publia, sous la réserve des modifications imposées par la censure, son Voyage à Cayenne, se fit libraire, n'évita pas la faillite, vécut de leçons données. Pendant la Restauration, il ne cessa de poursuivre le gouvernement de réclamations. Louis XVIII et Charles X ne témoignèrent d'aucune gratitude pour un homme qui s'était si souvent exposé au service des princes. Ange Pitou continua, bien qu'elles n'eussent aucune chance de succès, ses réclamations auprès du gouvernement de Louis-Philippe, revendiquant le remboursement des sommes qu'il avait avancées, quarante ans auparavant, pour la cause royaliste. Il mourut en une complète détresse, dans le logis qu'il habitait en une maison de la rue Vieille-NotreDame. M.Fernand Engerand a consacré une étude très complète à Ange Pitou.

    On connaît moins en lui le journaliste qu'il fut encore même pendant son singulier apostolat de chanteur des rues. Dès 1789, peu de temps après son arrivée à Paris, il collaborait au Journal de la cour et de la ville, qui, dans sa période agressive, fut connu sous le titre de Petit Gautier. Puis il passa au Courrier extraordinaire, reçut une pension de la reine et, après le 10août batailla contre les comités révolutionnaires dans le Journal français, dans le Courrier universel et dans la Correspondance politique, tout en conspirant quelque peu, et en établissant des liens entre la Vendée soulevée et Paris. Arrêté en octobre1793, juge en mai1794, il se tira d'affaire par un tour de passe-passe de sa façon, en protestant de son civisme et en travestissant en couplets républicains les couplets pour lesquels, entre autres chefs d'accusation, il était incriminé. Il fut acquitté. Après le 9 thermidor, il lança une publication satirique, le Tableau de Paris en vaudeville, où il attaquait ardemment les jacobins, avec cette épigraphe: Ridendo dicere verum quid vetat? Puis il devint le principal rédacteur de l'Ami du Peuple, qui, alors, tout en semblant jacobin, devait, par ses exagérations mêmes, être dangereux pour ce parti. Jouant double jeu, Ange Pitou rédigeait en même temps des articles thermidoriens aux Annales patriotiques. Tous les moyens lui étaient bons pour servir, à sa façon, la cause royaliste.

    Dans le 6e numéro du Tableau de Paris en vaudeville (novembre1796), il comparait, avec une verve furieuse la Révolution à une tragédie qui eût pu s'intituler: la Mort du genre humain, «composée par les anciens comités de salut public et sûreté générale».

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    LA MORT DU GENRE HUMAIN

    ... D'abord, le théâtre représente une place immense, autour de laquelle on voit deux rangs de guillotines à quatre tranchants. Au beau milieu est la statue de la Liberté. D'un côté, la Seine, sur laquelle des nautoniers habiles ont fait arrimer des bateaux à soupape. Vis-à-vis est une hécatombe ou cimetière de la Magdelaine; en face est le palais de nos anciens monarques, et, à l'autre extrémité, sont les Champs Elysées. Sur le faîte d'un palais voisin est une grande tasse, au fond de laquelle on lit ces mots: «Parisiens, vous y boirez tous.» Comme Melpomène a prêté aux auteurs sa coupe et ses couteaux, en oubliant de leur donner son génie, cette pièce est exempte des règles de l'art.

    Cette pièce est en six actes et en prose: elle compte quatre cent cinquante scènes, dont chacune renferme un début, une intrigue et une catastrophe sanglante. Les principaux acteurs n'y figurent jamais deux fois.

    Allons, silence! les acteurs arrivent. Je vois déjà le char de la Révolution s'avancer lentement au milieu d'une escorte nombreuse. Les héros de la pièce ont les mains derrière le dos.

    Ceux qui ont mis la pantomime en train se retirent dans les coulisses, et, du haut du ci- devant palais de nos rois, ils entonnent un hymne à la louange de Néron, qui, du haut d'une tour, chantait le pillage de Troie en voyant brûler Rome, à laquelle il avait mis le feu lui-même. Les héros, en montant les degrés du trépas, chantent à leurs assassins:

    Comité de salut public, Auguste et suprême puissance, La guillotine est le district Où tu vas cantonner la France. Dans six mois, venant à son tour, Tout ce peuple qui nous regarde, En pleurant se dira un jour: «Ils ne formaient que l'avant-garde.»

    ... Amis, à tous les coeurs bien nés, Hélas! que la patrie est chère! S'ils ne sont pas guillotinés, Leur existence est à l'enchère. Ma vie ou ma bourse! A Bondi C'est ce que veut un bon apôtre. Mais c'est bien autre chose ici: Il vous faut toujours l'une et l'autre.

    Pour moi, j'ai toujours plaisanté sur la «sainte guillotine» Samson a déjà bien manqué de graisser ses poulies pour me faire jouer à la main chaude, mais peut-être suis-je semblable à l'oiseau qui chante quand on tient le couteau prêt pour lui couper le col. Cependant, vous avez tait une bévue de ne pas gober le luron quand vous le teniez. Aujourd'hui, si vous le faites reparaître au tribunal, il faudra lui couper la langue avant de lui couper la tête.

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    Une citation de longue haleine n'est guère possible dans ces feuilles où l'ardeur belliqueuse du pamphlétaire passe d'un sujet à l'autre. Il suffit d'en indiquer le ton.

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    J.FIÉVÉE

    (1767-1839)

    Fiévée salua la Révolution, eut, avant Bonaparte, des velléités royalistes, servit Napoléon, fut à la Restauration, en coquetterie avec les Bourbons, et victime des lois sur la presse, les bouda pour finir dans le libéralisme. Mais c'est lui qui disait «qu'on doit souvent changer d'opinion pour rester de son parti» Il avait commencé sa carrière avec Condorcet, à la Chronique de Paris; il l'achevait au National d'Armand Carre, après avoir passé par la Gazette de France.

    Bonaparte avait remarqué ses articles dans le Mercure. Il le chargea d'une mission en Angleterre, avec ordre de lui écrire «ce qui s'y passait et ce qu'on y pensait». Empereur, Napoléon continua à faire de lui son informateur sur les choses françaises, mais il ne tarda pas à trouver l'informateur trop philosophe, et il le fit maître des requêtes au Conseil d'Etat, puis conseiller d'Etat, puis, pour éloigner ce serviteur gardant encore quelque indépendance, préfet de la Nièvre.

    «Fiévée, a dit de lui M.Victor du Bled dans une excellente étude sur ce publiciste, dont les tendances d'esprit faisaient surtout un spirituel moraliste, est un spectateur et un critique: ne rien admirer, ne rien aimer, mais comparer, juger, analyser, résumer une situation dans une formule ironique à double sens, assaisonner la vérité d'un ragoût piquant, fournir à un chef d'Etat ou au public leur provision quotidienne de conseils sensés, voilà son rôle, sa devise, son programme. On dirait presque un astronome qui étudie avec un merveilleux instrument de précision la marche d'une planète, tant lui font défaut l'émotion intense, le frisson sacré; il n'ignore pas la puissance des sentiments et des passions, il les pèse dans sa balance, avec les intérêts et les autres principes des actions humaines. La balance fonctionne admirablement. Fiévée fait sa part exacte de chaque principe; il a très souvent raison, mais on lui en veut presque d'avoir raison de cette manière.»

    Ce sang-froid, il ne le perdait jamais. Le 9 thermidor, il arriva à la Convention au moment où il y avait encore de la stupeur de l'acte qui venait de s'accomplir. — «Retournez à votre section, lui dit un conventionnel, bouleversé d'avoir pris part à la chute de Robespierre, vantez l'assurance que vous avez vue parmi nous, — Sans doute, répondit-il, cela me formera si je veux un peu écrire l'histoire.»

    Fiévée, sous le Directoire, avait été un des collaborateurs les plus assidus de la Bibliothèque des Romans, et, ne se bornant pas à analyser les romans des autres, il en avait écrit un dont le succès avait été vif, qui réagissait contre les histoires ténébreuses et compliquées qui étaient alors à la mode. C'était l'aventure d'une femme ruinée par la Révolution et qui se présentait, forcée de gagner sa vie, chez une parvenue en qui elle reconnaissait une paysanne qu'elle avait autrefois dotée.

    Tous les articles de Fiévée, à travers les époques qu'il traversa, contiennent quelque aphorisme ou quelque paradoxe, et c'est, à la vérité, en en relevant quelques-uns qu'on donnera le mieux l'impression de la manière de cet écrivain aiguisé, toujours soucieux de tenue.

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    LA POLITIQUE D'UN PHILOSOPHE

    — La force comprime; la force fait des révoltes, mais les opinions font des révolutions.

    — C'est une chose remarquable de notre Révolution qu'elle trouve son point d'unité dans les craintes et ne se divise que par les succès.

    — L'envie et l'opinion publique sont toujours du côté des faibles contre les forts.

    — L'esprit de Paris est, de sa nature contraire à tontes les institutions monarchiques; il est républicain avec des moeurs qui exigeraient les verges du despotisme, mélange bizarre dont la Révolution nous a montré les dangers et les résultats.

    — Il est plus facile encore de gouverner les Français que de les changer.

    — C'est lorsqu'il n'y a plus de liberté dans les institutions que toutes les libertés se réfugient dans les esprits.

    — La politique, même dans les gouvernements représentatifs, est ce qu'on ne dit pas.

    — La liberté n'est vraiment pour les peuples que le droit de vivre selon leurs habitudes.

    — Quand le peuple ne se croit pas tout, il s'accoutume volontiers à n'être rien.

    — Le meilleur fondement de l'égalité, aujourd'hui c'est qu'il n'est personne qui ne soit apte à recevoir de l'argent.

    — Les constitutions ne créent pas, mais elles arrangent ce qui est créé.

    — L'Angleterre n'a pas de constitution écrite, et c'est le seul pays qui soit constitué.

    — Je ne suis pas de l'avis de Montesquieu donnant la vertu pour base aux républiques, et l'honneur aux monarchies: je crois que l'ambition est fondamentale dans les républiques, et la vanité dans les monarchies.

    — L'ordre, comme le bon sens, est une qualité qui s'applique à tout.

    — La politique n'est que la conciliation des intérêts: lorsqu'elle veut concilier des opinions, elle s'égare.

    — On se lasse d'avoir raison comme de toutes choses.

    — On peut comparer la France à un clavier musical: en posant le doigt sur telle touche, on sait le son qu'elle doit rendre. De même, quiconque a vécu au milieu de nos longs troubles civils et a réfléchi, n'a pas besoin d'interroger les hommes pour savoir le parti qu'ils prendront dans telle on telle circonstance. Il suffit d'amener la circonstance, les témoins répondront.

    — L'opinion publique est celle qui se tait.

    — Il n'y a plus de ridicule quand il n'y a plus de moeurs fixées: le ridicule serait aujourd'hui un moyen de succès s'il aidait un homme à sortir de la foule.

    — Les peuples vont non parce qu'on les gouverne, mais malgré qu'on les gouverne.

    — Heureux ceux qui n'ont pas fermé les yeux sur les événements pour ne les ouvrir que sur les livres!

    — On peut dire des peuples qui sont entrés dans la carrière des révolutions, qu'après s'être fatigués d'idées et d'espérances, ils retombent lourdement sous le joug de leurs besoins.

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    LE PREMIER EMPIRE

    Où est le temps où l'on saluait la liberté de la presse! Après avoir été proclamée, que d'épreuves elle a subies! Combien de fois les partis ont-ils fait taire leurs adversaires, — en les supprimant! — Après les proscriptions du Directoire, c'est l'arrêté du premier consul (27 nivôse anVIII) qui «considérant qu'une partie des journaux qui s'impriment sont des instruments dans les mains des ennemis de la République», fait disparaître à la fois cinquante-neuf feuilles publiques. C'est le commencement de la période où la presse, asservie, ne pourra plus prétendre à exercer sur l'opinion une autre action que celle que lui indiquera le Pouvoir. Des derniers restes d'indépendance lui seront peu à peu enlevés. Avec l'Empire, une sévère censure imposera silence non seulement à toute opposition, mais à toute velléité de réflexions. L'arbitraire ira jusqu'à disposer de la propriété des journaux, dont le rôle ne consistera plus qu'à obéir au maître tout puissant et à l'encenser. La direction de la Librairie veillera jalousement sur toutes les manifestations de la pensée. L'histoire même sera abolie, ou à peu près, avant Napoléon. «Il faut, écrit un des censeurs, d'autres notions historiques aux générations qui s'élèvent, et les souvenirs du passé doivent céder à l'éclat du présent.» On interdit une étude sur les généraux de la Révolution: «Elle tendrait à faire croire que c'était le républicanisme qui inspirait l'ardeur guerrière de nos soldats. Les Français ont prouvé, sous les aigles impériales, que leur valeur ne s'élevait jamais aussi haut que lorsqu'ils versaient leur sang pour un souverain qu'ils aimaient.» Il n'est pas jusqu'aux livres classiques qui ne soient suspects, et le vieux De viris illustribus, dans lequel tant de générations d'écoliers ont appris les rudiments du latin, doit faire place à l'Epitome rerum gestarum a Napoleone Magno. Le latin lui-même ne doit plus servir qu'à glorifier Napoléon. Les Synonymes français, un modeste traité qui ne semble pas bien subversif, ne trouvent pas grâce devant le directeur de la Librairie. On en arrive à trouver la grammaire insuffisamment docile. La niaiserie est sans borne. Un jeu d'enfants, le jeu des Rois, une sorte de loto, où chaque carton représente un souverain ayant régné sur la France, est d'abord défendu: on ne l'autorise qu'à cette condition: le carton faisant gagner le gros lot figurera un prince de la famille impériale. Jamais on n'a été aussi loin dans l'abus de la force.

    Dans ces conditions, la presse politique n'existe plus. Les journaux autorisés, toujours sur le coup d'une suppression, d'ailleurs, insèrent les communications rédigées au ministère de la police générale. Le monument élevé à Étienne ne peut faire oublier les fonctions, relevant de ce ministère, qu'il exerça sous l'Empire, installé, par la volonté impériale, au Journal des Débats, devenu, par ordre, le Journal de l'Empire. Les articles littéraires sont épluchés: on y découvre des allusions, le fait de les découvrir fût- il blessant pour l'Empereur.

    La gloire extérieure a pour contraste cette oppression à l'intérieur.

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    GEOFFROY (1743-1814)

    Dans le grand silence de l'Empire, le feuilleton dramatique, créé au Journal de, Débats par Geoffroy, arrivait opportunément. Il n'y avait plus guère que sur les choses du théâtre que les discussions fussent permises. Ce feuilleton conquit tout de suite une grande autorité. Aux débuts de la Révolution, Geoffroy avait été un royaliste fervent: il s'accommoda fort bien de l'Empire. Dans un de ses articles de 1806, à propos d'une reprise de Richard Coeurde lion, il faisait sa profession de foi: «Le devoir de tout sujet, de tout citoyen, est d'être fidèle au gouvernement et aux souverains établis. Lorsqu'un autre gouvernement, une autre dynastie, s'annonce avec tous les signes de la volonté divine et du voeu national, alors l'attachement à l'ancien ordre n'est plus un devoir, c'est un entêtement, c'est une désobéissance aux décrets éternels, une passion insensée qui rompt l'harmonie de la société.» Il n'en poursuivait pas moins de sa colère, par habitude, tous ceux qui avaient en une part directe ou indirecte dans l'écroulement de l'ancien régime. Critique passionné, Geoffroy ne pardonnait pas, notamment, à Beaumarchais. Ses jugements sur l'étincelant Mariage de Figaro peuvent paraître surprenants. Il ne voit dans cette comédie «qu'un salmis de quolibets, de coq-à-l'âne de calembours, de turlupinades, un galimatias, en un mot.» Il en conteste même l'originalité: «Que m'importe à moi, qu'un valet fripon épouse une femme de chambre coquette?» C'est, souvent, cette étroitesse de vues. — Il y a plus d'agrément dans les feuilletons de Geoffroy, où il ne montre qu'une espèce de bonhomie, et où il fait des rapprochements entre le théâtre et les moeurs.

    ***** LES BOURGEOISES A LA MODE

    Je me prête avec une merveilleuse facilité à la peinture des moeurs étrangères ou anciennes: je trouve toujours fort bon qu'un acteur soit de son pays et de son siècle; je m'établis son compatriote et son contemporain, et jamais il ne me paraît plus piquant que lorsqu'il choque nos coutumes et nos idées actuelles. Ce que je cherche dans les romans anglais, c'est précisément ce que les traducteurs en retranchent pour les accommoder au goût de notre nation. A mes yeux, un des grands charmes d'Homère est de nous offrir des moeurs et des hommes de trois mille ans. J'étudie le siècle de Louis XIV dans ses poètes dramatiques; les comédies de ce temps-là sont pour moi des histoires, et les auteurs qui méritent peu d'attention, comme écrivains, me semblent toujours curieux comme monuments.

    Je suis bien aise, par exemple, de connaître le train de vie des «bourgeoises» qui étaient «à la mode» il y a cent dix ans. Je compare avec plaisir les femmes de 1692 aux femmes de 1802; et, si je suis fâché de quelque chose, c'est de trouver entre elles si peu de différence. Si les actrices eussent voulu paraître dans le costume que portaient, il y a un siècle, les femmes de notaires et de commissaires, le contraste des modes eût été frappant et risible, mais les moeurs sont presque les mêmes. Du temps de Dancourt, les bourgeoises à la mode veillaient la nuit et dormaient le jour, les plaisirs étaient leur grande affaire; elles connaissaient à peine leur ménage et leur mari; elles levaient de fortes contributions sur leurs amants, et leur unique occupation était d'avoir beaucoup d'argent, pour en dépenser beaucoup.

    On peut être surpris que l'intervalle d'un siècle ait apporté si peu de changements à de pareilles moeurs; mais le temps reprend ses droits, lorsqu'on considère que, dans l'espace d'un siècle, les ridicules particuliers de quelques folles sont devenus les moeurs générales: dans un pareil progrès, on peut reconnaître l'ouvrage d'un siècle. Dancourt, en se moquant de deux femmes écervelées, avait pour lui toutes les femmes de qualité, toutes les bourgeoises raisonnables, et c'était alors la majorité Aujourd'hui Dancourt est un impertinent, un écrivain de mauvais ton, qui dégrade la scène par des caractères extravagants et méprisables; il a contre lui toutes les femmes qui ressemblent aux bourgeoises à la mode, mais ne veulent pas se reconnaître dans le portrait qu'il en fait: l'universalité des vices amène toujours l'hypocrisie des moeurs, et l'hypocrisie des moeurs détient essentiellement toute espèce de comique, pris dans la nature et dans la vérité.

    Notre délicatesse est choquée de la naïveté et de la bonne foi de ces deux femmes qui conviennent ingénument qu'elles n'aiment point leurs maris, qu'elles n'ont pas de plus grand plaisir que de les tromper et de les piller, et qui se montrent si peu scrupuleuses sur les moyens de se procurer de l'argent: ce langage est trop vrai, trop naturel, on pense, on agit aujourd'hui de même, mais on parle tout autrement. Les femmes, en général, n'aiment point qu'on dévoile sur la scène leurs mystères, leurs intrigues, leurs travers; elles connaissent tout cela beaucoup mieux que les auteurs eux-mêmes; elles sont rassasiées et rebattues de ces misères-là. Pour les amuser au théâtre, il faut leur présenter quelque chose qui leur soit moins familier, des objets nouveaux, des honnêtes femmes et de beaux sentiments.

    La distinction des bourgeoises et des femmes de qualité n'existe plus; il n'y a qu'une classe qui marque dans la société, celle des femmes riches. Il n'était pas possible autrefois aux bourgeoises, même avec de l'argent, d'imiter tout à fait les femmes de qualité, et les efforts qu'elles faisaient pour s'élever au-dessus de la roture fournissaient aux poètes comiques des traits originaux. Mais, pour imiter aujourd'hui les femmes riches, il ne faut que des écus; celle qui en a le plus est celle qui a le meilleur air et le ton le plus distingué. Une partie du ridicule des Bourgeoises à la mode est donc anéanti par le nouveau système social, qui n'admet plus que l'inégalité des fortunes.

    ... Si les deux bourgeoises ressemblent beaucoup aux femmes d'à présent, leurs maris, en récompense, sont bien différents des hommes d'aujourd'hui. M.Simon et M.Griffard sont de vieilles caricatures affublées d'énormes perruques, des barbons dégoûtants, niais et ridicules. Nos notaires et nos commissaires sont bien plus aimables et plus avisés, ils ont une bien autre tournure; on ne les voit point sottement amoureux, ils connaissent mieux la valeur de l'argent; peut-être n'en donnent-ils pas plus à leurs femmes; mais, quand ils eu donnent aux femmes des autres, ils savent mieux pourquoi.

    (18 messidor an X.)

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    F.GUIZOT

    (1787-1874)

    En 1807, une jeune femme, Pauline de Meulan, collaborait assidûment au Publiciste fondé en 1801 par Suard. Pauline de Meulan se trouva pendant quelque temps dans l'impossibilité d'écrire ses articles, qui assuraient cependant son existence. Sa soeur venait de perdre son mari, mille soins douloureux l'obsédaient, sa santé s'était affaiblie. «Tout à coup, a conté Ch. de Rémusat, elle reçoit une lettre sans signature et d'une main inconnue. On a entendu parler de sa position, on ne veut pas se nom mer, mais on lui propose de se charger du travail qu'elle avait promis au Publiciste. Elle refuse d'abord, touchée, cependant, de la proposition. On la renouvelle avec plus d'instance. Séduite par le ton de simplicité et de franchise, elle accepte enfin, et reçoit par une voie secrète des articles qu'elle ne pouvait regretter de publier à la place des siens. Enfin, elle s'adresse à son discret correspondant, le conjure de se nommer et refuse de continuer cette singulière relation s'il ne lui dit son secret.»

    C'était M.Guizot, le futur adversaire du ministère Polignac en 1830, le futur ministre doctrinaire de Louis-Philippe, le futur académicien. Celui qu'attendait une carrière d'homme d'Etat n'était alors qu'un jeune professeur, dont l'ambition se bornait à une chaire d'histoire.

    La confiance et la sympathie lièrent Pauline de Meulan et Guizot, dès qu'ils se connurent. En 1812 ils s'épousèrent, bien que Pauline de Meulan eût quelques années de plus que lui. La sévérité du régime de la presse, sous l'Empire, ne permettait de traiter que des sujets d'une généralité ne pouvant porter ombrage au pouvoir. Dans son «intérim» du Publiciste, Guizot s'était plu à la critique des moeurs.

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    L'IMPOLITESSE

    ... Une autre maladie de l'esprit, qui demande des remèdes d'autant plus prompts qu'elle fait un progrès plus général, c'est l'impolitesse, infirmité avec laquelle on vit longtemps. Un plus mauvais plaisant que moi dirait que c'est vivre sans savoir vivre. Je ne parle pas de cette impolitesse qui vient de la sécheresse du coeur, de l'égoïsme ou de la stupidité, car les vices révoltent et sont incurables; mais on peut s'amuser à signaler les ridicules, parce qu'on a toujours l'espoir d'en dégoûter ceux qui les possèdent. L'impolitesse que je traite vient d'un jugement faux, d'un amour-propre mal entendu. On la distingue par plusieurs signes, les mots et les choses, les manières et l'expression. Celui qui a la maladie de l'impolitesse est un jeune homme de vingt ans; il entre dans un salon et salue du menton, absolument comme ces figures grotesques qui, de la Chine, arrivaient sur les cheminées de nos grands-pères et qu'on a connues sous le nom de «pagodes consultantes ». A l'âge de tout apprendre, il croit tout savoir; à l'âge d'écouter, il parle sans cesse manquant au précepte de Saint-Evremond, qu'il n'a pas lu, il ne laisse pas avoir de l'esprit aux autres. Les faire valoir est, à plus forte raison, un secret qu'il ignore, ce secret que les hommes et surtout les femmes aimables possèdent si bien et dont on leur sait si bon gré!

    J'observe, en passant, que, quelque blâmable que soit l'impolitesse, ce n'est point au tribunal des femmes que je traduirai un coupable de vingt ans. Il y arriverait quelque avocat qui ne manquerait pas de dire que l'homme de cinquante ans dont la politesse est citée pour exemple a été blâmé aussi dans sa jeunesse pour la liberté de ses manières, ses airs méprisants et son oubli des égards. Ce n'est là qu'un sophisme; les femmes ne sauraient raisonner sur une maladie à laquelle elles ne sont point sujettes. Il faudrait qu'elles fussent bien impolies pour paraître telles; l'intention ne leur suffirait pas, Dans leur bouche, les mêmes mots ne signifient pas les mêmes choses, et, même quand elles ne le veulent pas, elles sacrifient aux grâces.

    Mais, aujourd'hui, l'impolitesse n'est plus le travers que l'âge corrigeait. Elle semble vouloir devenir une maladie contagieuse et prendre un caractère dominant. Une de ses causes ne se trouverait-elle pas dans la politesse excessive de nos pères? Leurs enfants sont impolis, par la même loi de nature qui donne à un avare un fils prodigue.

    Il fut un temps où l'on écrivait à ses égaux et même à ses inférieurs qu'on avait l'honneur d'être, qu'on était avec respect, etc., ce qui était toujours obligeant et n'engageait à rien, car on ne le prenait jamais à la lettre. C'était un protocole usité et sans conséquence, bon à observer, puisqu'il était établi et que les nations ne changent pas de formules impunément. Dieu préserve nos plus grands ennemis de substituer jamais à ces mots: Your most obedient, ceux de «salut et fraternité»!

    ... Si les gens impolis d'aujourd'hui avaient été bien élevés, on pourrait croire qu'ils ont lu dans Addison «que les siècles les plus polis ont été les moins vertueux». Posons donc avec eux l'axiome que la vertu est en raison inverse de la politesse, et quand nous disons d'un particulier: «Voilà un jeune homme bien vertueux,» chacun saura ce que nous voulons dire.

    Après les jeunes gens de vingt ans, qui pratiquent sans théorie, viennent des sages d'une espèce particulière, qui se croient plus graves, plus sensés et qui semblent avoir pris l'impolitesse en système. Ils disent «que la politesse est l'art d'imiter les vertus sociales qu'on n'a pas». Je leur demande d'écouter, non pas Duclos, qui n'aimait personne, mais Saint-Evremond, qui avait tant d'amis. «Rien n'est plus honteux, dit-il, que d'être grossier.» La politesse est un mélange de discrétion, de civilité, de complaisance et de circonspection, accompagné d'un air agréable répandu sur ce qu'on dit, et, comme tant de choses sont essentiellement nécessaires pour avoir de la politesse, il ne faut pas s'étonner si elle est rare. Saint-Evremond nous a révélé le secret des gens impolis par système: l'impolitesse n'est que l'aveu tacite de l'amour-propre méconnu. Par orgueil on veut paraître, et, de peur de ne pas plaire assez, on déplaît par calcul: ce qui prouve le défaut de jugement et la petitesse d'esprit.

    Que sera-ce si l'impolitesse accompagne l'autorité, si elle empêche d'ajouter du prix à une grâce et d'adoucir un refus? On peut, dans une grande place, être négatif comme Sully, mais rien n'oblige a être aussi impoli que le cardinal Dubois. Dans quelque rang que l'on soit, la politesse vient du coeur, elle ne le calomnie pas plus que l'impolitesse ne prouve le caractère.

    ... Chacun sait bien qu'un homme honnête n'est pas toujours un honnête homme, mais cela ne prouve rien en faveur de l'impolitesse. Les bons esprits dans tous les pays ont soumis les préjugés aux raisonnements, et la politesse a trouvé grâce devant eux. Le Spectateur anglais a peint l'homme comme il n'y en a pas, et donne la politesse pour compagne à la vertu.

    Addison cherche cet inconnu: Chesterfield l'a trouvé, et il le nomme dans ses leçons à son fils: «J'ai toujours pensé, dit-il, qu'un Français qui réunit un fond de vertu, de jugement et d'instruction à la politesse et la bonne éducation qu'on reçoit dans son pays, est la perfection de la nature humaine.»

    Voilà ce qu'était le Français du temps passé; voilà ce que le Français d'aujourd'hui peut et doit être. La politesse rend le joug plus léger, l'obéissance plus facile, la vie plus douce et le bonheur de tous mieux assuré.

    (21novembre 1806.)

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    CHATEAUBRIAND

    Ce n'était que par des moyens détournés que de grandes voix pouvaient encore essayer de se faire entendre. Aussi, dans le Mercure du 4juillet 1807, Chateaubriand, à propos d'une étude sur le Voyage en Espagne de M.de Laborde, écrivait-il l'article fameux dont quelques passages étaient l'amère satire des moyens de gouvernement de l'empereur. En ce temps où n'existait plus aucune liberté, c'était un audacieux défi. «La foudre, dit Joubert, resta quelque temps suspendue sur la tête de Chateaubriand; à la fin, le tonnerre a grondé, le nuage a crevé; tout cela a été vif et même violent.» La rédaction du Mercure se vit imposer quatre censeurs, et Chateaubriand reçut l'ordre de s'exiler à quelques lieues de Paris.

    Les colères accumulées de Chateaubriand contre l'Empire devaient éclater en 1814 dans son pamphlet Bonaparte et les Bourbons.

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    NÉRON... MAIS TACITE

    Il y a des genres de littérature qui semblent appartenir à certaines époques de la société: ainsi la poésie convient plus particulièrement à l'enfance des peuples, et l'histoire à leur vieillesse. La simplicité des moeurs pastorales ou la grandeur des moeurs héroïques veulent être chantées sur la lyre d'Homère; la raison et la corruption des nations civilisées demandent le pinceau de Thucydide. Cependant la Muse a souvent retracé les vices des hommes; mais il y a quelque chose de si beau dans le langage du poète, que les crimes mêmes en paraissent embellis: l'historien seul peut les peindre sans en affaiblir l'horreur. Lorsque, dans le silence de l'abjection, l'on n'entend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix du délateur; lorsque tout tremble devant le tyran, et qu'il est aussi dangereux d'encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l'historien parait, chargé de la vengeance des peuples. C'est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'Empire; il croît inconnu auprès des cendres de Germanicus, et déjà l'intègre Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître du Monde. Bientôt toutes les fausses vertus seront démasquées par l'auteur des Annales; bientôt il ne fera voir dans le tyran déifié que l'histrion, l'incendiaire et le parricide: semblable à ces premiers chrétiens d'Egypte qui, au péril de leurs jours pénétraient dans les temples de l'idolâtrie, saisissaient au fond d'un sanctuaire ténébreux la Divinité que le Crime offrait à l'encens de la Peur, et traînaient à la lumière du soleil, au lieu d'un Dieu quelque monstre horrible.

    Mais si le rôle de l'historien est beau, il est souvent dangereux! Il ne suffit pas toujours, pour peindre les actions des hommes, de se sentir une âme élevée, une imagination forte, un esprit fin et juste, un coeur compatissant et sincère: il faut encore trouver en soi un caractère intrépide, il faut être préparé à tous les malheurs, et avoir fait d'avance le sacrifice de son repos et de sa vie.

    Toutefois, il est des parties dans l'histoire qui ne demandent pas le même courage dans l'historien. Les Voyages, par exemple, qui tiennent à la fois de la poésie et de l'histoire, comme celui que nous annonçons, peuvent être écrits sans péril. Et néanmoins les ruines et les tombeaux révèlent souvent des vérités qu'on n'apprendrait point ailleurs; car la face des lieux ne change pas comme le visage des hommes: Non ut hominum vultus, ita locorum facies mutantur.

    ( Mercure de France, 4juillet 1807)

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    DE JOUY (1764-1846)

    L'Hermite de la chaussée d'Antin, sorte de revue de moeurs, commencée en 1812, se rattache à l'histoire du journalisme. «Tout était nouveau dans l'Hermite, a dit Ernest Legouvé, qui a tracé un aimable portrait du sybarite que fut Étienne de Jouy (un sybarite ayant eu tout d'abord d'assez rudes aventures): la forme, le titre, le sujet, l'auteur. Homme du monde, homme de plaisir, batailleur, causeur, il racontait sa vie de tous les jours en racontant la vie de Paris. Ce qu'on appelle le Parisianisme est parti de l'Hermite de la chaussée d'Antin, l'école de la chronique est partie de l'Hermite de la chaussée d'Antin ». L' «Hermite» ne se piquait nullement d'austérité, bien qu'il s'amusât à revêtir un froc en guise de robe de chambre; son «hermitage» offrait l'un des salons les plus recherchés de Paris, et on y tirait des feux d'artifice d'esprit. Les fusées se sont éteintes, mais elles ont laissé une trace. C'est une époque que représente Etienne de Jouy, épicurien et voltairien.

    Le libéralisme de E.de Jouy devait l'exposer, sous la Restauration, à quelques condamnations de presse.

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    L'AUTEUR MÉCONTENT

    J'étais, vendredi dernier, seul, au bureau de la rédaction de la Gazette de France, occupé à corriger l'épreuve de mon dernier article. Enfoncé dans le grand fauteuil de cuir noir, devant une table couverte de brochures nouvelles, de journaux et de manuscrits, lisant avec attention, et la plume à la main, quelques bandes imprimées, il était tout simple qu'un étranger me prit pour le rédacteur du journal, et qu'une méprise me donnât l'idée de profiter des autres.

    Un gros homme à voix aigre, à face jaunâtre, ouvrit brusquement la porte et me demanda d'un ton brusque et impérieux si j'étais le rédacteur de la Gazette. — Je commence par vous prévenir qu'il y a des questions et des gens auxquels je ne me crois pas obligé de répondre. — Et moi, je vous préviens que je suis un homme tout franc, et qui dit tout ce qu'il pense. — Tant pis pour vous, monsieur, un excès de franchise est quelquefois une indécence comme la nudité; mais enfin de quoi s'agit-il? — D'un article de journal, dont l'auteur est nécessairement un ignorant, puisqu'il n'a pas su apprécier mon ouvrage sur les Révolutions du Kamtschatka ; il m'a tout contesté, jusqu'au mérite du style, sur lequel il n'y a qu'une voix. — En comptant la vôtre, peut-être. Quoi qu'il en soit, monsieur, votre livre et les critiques qu'on en a faites forment les pièces d'un procès dont le public est le seul juge; si vous m'en croyez, vous attendrez son arrêt sans attacher trop d'importance aux conclusions des journalistes qu'il ne ratifie pas toujours. — Je ne me paye pas de phrases banales; on m'a fait une insulte dans ce journal, et j'en aurai raison d'une manière ou de l'autre. — Quelle est cette manière et quelle est l'autre? — Vous insérerez dans votre journal un désaveu formel de l'article dont je me plains. Le voici tel qu'un homme de lettres de mes amis l'a rédigé, ou, parbleu, vous vous brûlerez la cervelle avec moi. — Permettez-moi de vous dire qu'on peut se dispenser de vous rendre ce dernier service, car votre cerveau me paraît déjà passablement brûlé; mais, pour Dieu, ne nous mettez pas dans l'alternative de mourir ou de dire du bien de vos Révolutions du Kamtschatka; car nous serions gens à préférer la mort.

    Il ne me donna pas le temps d'achever, et sortit en fermant la porte avec violence. Je fus curieux de connaître l'écrit qu'il m'avait présenté si galamment: c'était une petite note apologétique en quatre pages, dans laquelle l'ami de l'auteur, ou probablement l'auteur lui-même, marque sa place entre Tacite et Bossuet; où l'on prouve qu'il a plus de profondeur que Montesquieu; des aperçus plus fins, plus philosophiques que Voltaire; un style plus énergique que celui de Vertot, plus élégant que celui de Saint-Réal, et qu'il joint à tous ces avantages l'impartialité de Duclos et de Robertson.

    (L'Hermite de la chaussée d'Antin, 1812.)

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    KÉRATRY

    (1769-l859)

    La longue existence de A.H. de Kératry le mêla à bien des évolutions politiques. Député du Finistère sous la Restauration, il siégea sur les bancs de l'opposition libérale. Il accentua son attitude dans le Courrier français et fut, en juillet, parmi les signataires des ordonnances. Il avait aidé à l'avènement de Louis-Philippe: il n'éprouva pas les déceptions de beaucoup de ceux qui avaient contribué à établir le nouveau gouvernement, et il ne cessa de le soutenir même dans ses fautes. La Révolution de 1848 le déçut profondément, et, membre des assemblées qui la suivirent, il montra son animosité contre les institutions républicaines. Où était le libéral de jadis?

    Pendant le silence imposé par l'Empire aux écrivains politiques, Kératry, qui écrivait des poèmes et des fantaisies philosophiques, avait pris part à la rédaction des feuilles littéraires que tolérait encore le gouvernement. Les sujets généraux et ne pouvant prêter à la moindre allusion étaient les seuls qu'il fût permis de traiter dans le Publiciste et dans le Mercure, qui toutefois finirent par ne pas échapper, eux aussi, aux rigueurs du régime.

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    GENS DE LETTRES D'AUTREFOIS

    Les gens de lettres d'autrefois connaissaient mieux que ceux d'aujourd'hui les douceurs de l'amitié. Les mémoires du temps nous apprennent l'importance qu'ils attachaient à rester fidèles aux liaisons déjà formées. Celui qui se fût affranchi le premier des devoirs qu'elles imposent, se fût rendu coupable d'un tort grave aux yeux de tous; de là le soin que quelques-uns ont mis à s'en défendre. L'épigramme sortait pourtant de l'encrier, le sarcasme s'échappait des lèvres; mais la bienveillance était au tond des coeurs, et, quand on avait besoin d'y recourir, on ne la cherchait pas en vain. Ces contradictions s'expliquent: les écrivains vivaient plus entre eux qu'aujourd'hui. Membres épars d'une seule famille, se traitant comme tels, ils avaient divers points de réunion qui leur manquent à présent. Ils se rencontraient à la table des grands seigneurs, des financiers, des femmes aimables, et quelquefois des hommes d'Etat, où, condamnés à avoir de l'esprit à tout prix et à le dépenser en argent comptant, ils ne s'épargnaient pas toujours.

    Lorsqu'un bon mot devient une bonne fortune, lorsque ce bon mot doit circuler pendant une semaine au moins dans la capitale et partir ensuite en poste pour la province, le sacrifice en serait trop pénible pour qu'on pût raisonnablement l'exiger. L'arc ayant été tendu, il faut que le trait se décoche, dût le voisin en souffrir; mais comme la flèche n'a point été trempée dans des sucs vénéneux, la plaie tardera peu à guérir. Le souvenir seul en restera, et c'est ce qu'il faut. Ainsi la surveillance s'étendait plus aux procédés qu'aux paroles.

    Moins nombreux qu'on ne le suppose, les mêmes gens de lettres se retrouvaient au café Procope, maintenant Zoppé, du nom de son dernier propriétaire, et au café de la Régence, qui n'a pas changé de dénomination. Là, leur gaieté plus vive et plus bruyante avait moins d'amertume, parce qu'elle était improvisée; on n'était plus exposé à se blesser en se caressant; mais, avec plus de bienveillance peut-être, on se ménageait moins. Celui qui se sentait frappé du coup dont il n'avait pu éviter l'atteinte, applaudissait à l'adresse de l'assaillant, avec l'espoir de prendre prochainement sa revanche. Il épiait le moment de celle-ci, il le saisissait. Un cliquetis d'armes, un feu d'étincelles, étonnaient, éblouissaient le spectateur. Ces jeux, pittoresque délassement de l'esprit, se prolongeaient au spectacle, où il n'était pas rare de voir les doyens du Parnasse français, groupés tantôt au coin de la reine, tantôt à celui du roi, quand ils ne se rassemblaient pas au foyer des trois principaux théâtres, agiter dans les entr'actes des questions de prééminence littéraire, grands intérêts du temps; disserter sur le mérite des anciens et des modernes, querelle interminable, puisque les qualités sont toujours relatives aux besoins des siècles où elles se produisent; rappeler à leur mémoire les traditions de notre scène, héritage de chaque génération d'acteurs; comparer le ton donné à tel couplet dans des époques diverses; opposer le jeu de la Clairon à celui de la Dumesnil, Préville à Dazincourt, Molé à Fleuri, dont le talent commençait à poindre; se passionner pour Gluck ou Piccini, instruire la jeunesse qui les écoutait en silence, et la former à cette science du goût français, dont elle semble aujourd'hui avoir répudié la succession.

    Tel était, avant la révolution de 1789, l'emploi des heures de l'homme de lettres, jusqu'aux soupers qui suivaient immédiatement le spectacle et qui se prolongeaient dans la nuit. Pour plusieurs, le signal de la retraite devenait celui du retour à leur cabinet. Échauffée par les objets qu'ils avaient passés en revue, par les émotions qu'ils avaient éprouvées, par une connaissance plus intime de la nature humaine, dont, au milieu du choc des passions et des amours-propres, des traits de caractère leur avaient révélé le secret, leur imagination revenait sur les idées du jour, les contrastait, les combinait entre elles et y saisissait ces éléments de beautés qui ne semblent avoir été trouvées que parce qu'elles ont été auparavant l'objet d'une méditation profonde. (1812.)

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    LA RESTAURATION

    L'époque de la Restauration est celle des grandes luttes de la tribune et celle des grandes polémiques. La presse se réveille, reprend son rôle, discute des principes, agite des idées. Deux partis essentiels s'opposent l'un à l'autre: celui qui, avec le rétablissement des Bourbons, prétend effacer jusqu'au souvenir de la Révolution, et le parti libéral. Les passions politiques sont, d'un côté et de l'autre, ardemment soulevées. Dans le parti royaliste lui-même, c'est le conflit entre les «ultra» et ceux qui ne croient pas à la nécessité de perpétuelles mesures d'exception. Les monarchistes exaltés en arrivent à reprocher à Louis XVIII «de penser révolutionnairement».

    L'intolérance ne tarde pas à provoquer l'arbitraire. Les journaux libéraux poursuivis, ruinés, suspendus, menacés de suppression, souvent supprimés en effet, soumis, en diverses périodes, au régime de la censure, se débattent dans toutes les entraves, connaissent toutes les rigueurs. L'Empire avait décrété le silence: sous la Restauration, c'est le régime des lois de circonstances, restreignant sans cesse ce qui reste du droit d'écrire et cherchant à briser, sous les condamnations, les plumes indépendantes. Elles résistent cependant, elles attestent, malgré tout, qu'il est devenu impossible d'étouffer tout à fait les voix de l'opinion. L'histoire de la Restauration peut s'écrire par ses lois sur la presse et par ses innombrables procès de presse. C'est à cette question de la liberté de la presse que reviennent constamment les débats parlementaires, dont l'élévation contraste avec les réquisitoires passionnés d'un procureur du roi tel que M.de Marchangy, réquisitoires qui sont demeurés les documents les plus singuliers pour montrer comment on transfigurait un article de journal en «écrit séditieux».

    L'opposition, malgré tous les obstacles, poursuivait ses campagnes avec courage, avec ingéniosité aussi, en usant d'artifices, comme la Minerve, à laquelle collaborait Benjamin Constant. La publication paraissait à des dates indéterminées et échappait ainsi aux réglementations de la presse. Le journal libéral combattu par le pouvoir, proscrit par lui, renaissait sous des formes diverses. Les difficultés suscitaient des armes nouvelles, dans cette bataille de quinze ans, où le gouvernement n'incriminait pas seulement les actes, mais encore les «tendances». Les brillants plaidoyers des avocats des journalistes traduits devant les tribunaux reprenaient les arguments des articles déférés à la justice. La presse, en dépit de tout, attestait sa puissance, et c'est elle, en 1830, qui devait avoir raison du régime qui, tout en lui ayant été si rude, n'avait pu empêcher les manifestations des talents les plus vigoureux. «Vos lois, avait dit Royer- Collard dans un de ses discours, seront vaines.» Les événements devaient justifier cette prophétie d'un royaliste de la première heure, amené, par l'excès des mesures répressives, à protester contre elles et à exposer ironiquement les conceptions ministérielles en matière de presse: «Plus d'écrivains, plus de journaux, plus d'imprimeurs.» C'est ce qu'avait dit aussi, à la Chambre des députés, Casimir Périer, raillant amèrement le projet du ministère Villèle: «Autant vaudrait proposer un article unique, qui dirait: «L'imprimerie est supprimée en France.» Et Chateaubriand, qui n'était plus le Chateaubriand de 1815, appelait ces lois contre la presse «des lois vandales».

    C'est l'honneur du journalisme libéral de la Restauration que d'avoir été inaccessible au découragement, d'avoir sans cesse trouvé des ressources nouvelles de dialectique et d'esprit, de s'être opposé à la manoeuvre gouvernementale qu'une caricature d'alors traduisait ainsi: «En arrière, marche!» Au demeurant, selon le mot de Royer-Collard, tout avait été vain contre la presse: elle n'avait fait que grandir et prendre une force d'action plus considérable. C'est la période où, inspirée seulement par des idées, désintéressée, non industrialisée encore elle représente vraiment la conscience nationale.

    Les noms des signataires de la protestation fameuse contre les ordonnances, le 26juillet 1830 doivent être ici rappelés: Thiers, A.Carrel, Mignet Chambolle, Peysse, A.Stopfert, Dubochet, Rolle, Gauja ( National); Évariste Dumoulin, Cauchois-Lemaire, Aunée ( Constitutionnel); Chatelain, L.de Jussieu, Avenel, J.-F.Dupont, Guyet, Moussette, de la Pelouze ( Courrier français). Ch. de Rémusat, Dejean, de Guizard, Pierre Leroux (le Globe) Baude, Busoni, Barbaroux, Haussmann, Dussart, Coste, Senty, Billiard ( Temps); Larréguy, Bert ( Commerce): Léon Billet ( Journal de Paris), Fabre Ader ( Tribune des Départements); Sarrans ( Courrier des électeurs); Bohain, N.Roqueplan ( Figaro); Vaillant (le Sylphe).

    Aux débuts de la Restauration, Comte et Dunoyer avaient fondé le Censeur(1); Benjamin Constant, Jay, Tissot, de Jouy, Etienne, rédigeaient la Minerve; Chevalier et Regnaud, la Bibliothèque historique, atteinte par un des premiers procès de presse. Benjamin Constant se retrouvait aussi à la Renommée, avec Pagès, Aignan et de Jary; le Miroir, qui, en 1821, fut défendu par Dupin, avait pour collaborateurs Arnault, de Jouy, Dupaty; le Courrier français, poursuivi pour ses tendances, avait pour principaux inspirateurs Manuel et Kératry.

    [(1) Le Censeur devint quotidien en 1819, et à ses rédacteurs s'adjoignirent Augustin Thierry, Say, Dunoyer, Chatelain. ]

    Le Journal des Débats, qui connut, lui aussi, des poursuites, malgré le loyalisme monarchique de Bertin aîné, son directeur, évolua de plus en plus avec Salvandy, Saint- Marc Girardin, Sylvestre de Sacy, Béquet ( l'auteur de ce conte célèbre: Le Mouchoir bleu ) vers les idées libérales. Guizot, pendant quelques années, avait, dans les Archives, représenté le parti doctrinaire.

    Du côté des royalistes ardents, c'était Briffaut, Sévelinges, Lassalle (la Gazette de France), Michaud, Laurentie, d'Espinouze, Fiévée, Merle (la Quotidienne) de Bonald (le Journal royal); l'exalté Martainville, Nodier, H.de Bonald (le Drapeau blanc). Le Conservateur, s'opposant à la Minerve, avait à sa tête Mathieu de Montmorency, de Vitrolles, de Polignac, Lamennais.

    Au Globe débutait un jeune écrivain au nom encore inconnu: il s'appelait Sainte- Beuve.

    *****

    BENJAMIN CONSTANT

    (1767-1830)

    On ne saurait résumer en quelques lignes la vie agitée, pleine de péripéties souvent contradictoires, de Benjamin Constant. «Les sentiments de l'homme sont confus et mélangés,» a-t-il dit dans ce court roman d'Adolphe, chef-d'oeuvre d'analyse, qui est aujourd'hui mieux compris qu'il ne le fut au temps de sa publication. Une âme inquiète apparaît, en effet, une âme tourmentée, exigeante abondante en contrastes, prompte au désabusement, a une âme insaisissable D, écrivait Sainte-Beuve, qui, d'ailleurs, fut sévère et parfois injuste pour Benjamin Constant.

    Dans son journal intime, l'homme qui fut voué à la destinée orageuse que l'on sait notait ceci: «Une des singularités de mon existence, c'est d'avoir toujours passé pour insensible et sec, et d'avoir été constamment gouverné par des sentiments indépendants de tous calculs, et même destructifs de tous mes intérêts de position, de gloire et de fortune.»

    L'article fameux — bien qu'on n'en connaisse généralement qu'une phrase — qu'on va lire, atteste la vérité de cette assertion. Benjamin Constant avait perdu toute illusion sur le libéralisme des Bourbons quand se produisit le retour de l'île d'Elbe. A la veille de l'arrivée de Napoléon à Paris, il écrivit, dans le Journal des Débats, le réquisitoire le plus violent, le plus enflammé, on pourrait dire le plus furieux, contre l'empereur déjà inévitablement maître de la situation. Or, cet article, ce n'était pas son dévouement à Louis XVIII qui le lui inspirait. Il l'avait jeté sur le papier, comme en caractères de feu, pour plaire à MmeRécamier, dont il était éperdument épris, bien qu'il n'eût pu avoir raison de sa froideur.

    On en a la preuve par une note d'un de ses carnets: «Débarquement de Bonaparte. MmeRécamier me pousse à me jeter à corps perdu du côté des Bourbons;» et par ce billet adressé à la belle Juliette: «Le monde croulerait que je ne songerais qu'à vous. J'expose ma tête pour une cause que vous aimez. Je brave Bonaparte, qui va revenir... Tout le monde me dit de ne pas l'attendre: je reste pour vous prouver, au moins, qu'il y; 1 en moi quelque chose de courageux et de bon.»

    On connaît la suite ironique donnée à cette véhémente déclaration de principes. Quelques jours plus tard, Napoléon faisait demander Benjamin Constant, le séduisait, le nommait conseiller d'Etat, et, le transformant en un des défenseurs de l'Empire, le chargeait de rédiger un projet de constitution.

    A la seconde Restauration, — et c'est là la période vraiment brillante de sa carrière politique, ­­ Benjamin Constant, devenu le chef de l'opposition, ne cessa à la tribune ou par la plume, de revendiquer les libertés supprimées, celle de la presse notamment.

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    LE RETOUR DE L'ILE D'ELBE

    Les proclamations de Buonaparte ne sont point celles d'un prince qui se croit des droits au trône; elles ne sont pas même celles d'un factieux qui s'efforce de tenter le peuple par l'appât de la liberté; ce sont les proclamations d'un chef armé qui fait briller son sabre pour exciter l'avidité de ses satellites, et les lancer sur les citoyens comme sur une proie.

    C'est Attila, c'est Gengis-Kan, plus terrible et plus odieux, parce que les ressources de la civilisation sont à son usage; on voit qu'il les prépare pour régulariser ce massacre et pour administrer le pillage; il ne déguise pas ses projets; il nous méprise trop pour daigner nous séduire.

    Et quel peuple, en effet, serait plus digne que nous d'être méprisé, si nous tendions nos bras à ces fers? Après avoir été la terreur de l'Europe, nous en deviendrions la risée; nous reprendrions un maître que nous avons nous-mêmes couvert d'opprobres. Il y a un an, nous pouvions nous dire entraînés par l'enthousiasme ou trompés par la ruse. Aujourd'hui, nous avons proclamé que nos yeux étaient ouverts, que nous détestions le joug de cet homme. C'est contre notre voeu connu, déclaré, répété mille fois, que nous reprendrions ce joug effroyable; nous nous reconnaîtrions nous-mêmes pour une nation d'esclaves; notre esclavage n'aurait plus d'excuse, notre abjection plus de bornes.

    Et, du sein de cette abjection profonde, qu'oserions-nous dire à ce roi que nous aurions pu ne pas rappeler: car les puissances voulaient respecter l'indépendance du voeu national; à ce roi que nous avons attiré par des résolutions spontanées sur la terre où déjà sa famille avait tant souffert? Lui dirions-nous: «Vous aviez cru aux Français; nous vous avons entouré d'hommages, et rassuré par nos serments. Vous avez quitté votre asile, vous êtes venu au milieu de nous, seul et désarmé. Tant que nul danger n'existait, tant que vous disposiez des faveurs et de la puissance, un peuple immense vous a étourdi par des acclamations bruyantes. Vous n'avez pas abusé de son enthousiasme. Si vos ministres ont commis beaucoup de fautes, vous avez été noble, bon, sensible. Une année de votre règne n'a pas fait répandre autant de larmes qu'un seul jour du règne de Buonaparte. Mais il reparaît sur l'extrémité de notre territoire, il reparaît, cet homme teint de notre sang, et poursuivi naguère par nos malédictions unanimes. Il se montre, il menace, et ni les serments ne nous retiennent, ni vos vertus ne nous imposent, ni votre confiance ne nous attendrit, ni la vieillesse ne nous frappe de respect. Vous avez cru trouver une nation, vous n'avez trouvé qu'un troupeau d'esclaves parjures.»

    Non, tel ne sera pas notre langage. Tel ne sera du moins pas le mien. Je le dis aujourd'hui sans crainte d'être méconnu: j'ai voulu la liberté sous diverses formes; j'ai vu qu'elle était possible sous la monarchie; j'ai vu le roi se rallier à la nation; je n'irai pas, misérable transfuge, me traîner d'un pouvoir à l'autre, couvrir d'infamie par le sophisme, et balbutier des mots profanés pour racheter une vie honteuse. Mais ce n'est point le sort qui nous attend. Ces guerriers qui, durant vingt-cinq années, ont couvert la France d'une immense gloire, ne seront pas les instruments de la honte nationale. Ils ne vendront pas leur patrie qui les a admirés et qui les chérit. Trompés un instant, ils reviendront aux drapeaux français. Affligés de quelques erreurs dont ils furent victimes, ils voient ces erreurs réparées. Ils ont pour guides leurs anciens chefs, leurs frères d'armes, ceux qui les conduisirent si souvent à la victoire, ceux qui, connaissant leurs services, aideront le monarque à les récompenser. L'égarement d'un jour doit être oublié. Ils ont peut-être ignoré leurs propres fautes. La nation les ignorera comme eux, pour se rappeler leur valeur admirable et leur immortelle renommée.

    Journal des Débats, 19 mars 1815.)

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    J.- T.Merle (1785-1852)

    Merle, qui fut un auteur dramatique abondant, qui fut directeur de théâtre, demeura toute sa vie journaliste, fidèle à ses opinions légitimistes. En dehors de ses articles politiques, il rédigea successivement le feuilleton de la Gazette de France, de la Quotidienne, de l'Union. On sait qu'il avait épousé la grande et passionnée comédienne Marie Dorval. Très honnête homme, il prit le parti d'être un mari philosophe.

    Si on le cite dans ce recueil c'est à propos de sa collaboration au Nain jaune, publication accompagnée d'estampes satiriques, qui joua son rôle pendant la première Restauration. Fondée par Cauchois-Lemaire, rédigée par des écrivains qui venaient de différents partis, comme Etienne et de Jouy, elle représentait un royalisme libéral et plaisantait, selon un mot qu'elle créa et qui est resté, les «chevaliers de l'Éteignoir».

    Au retour de l'île d'Elbe, les éléments bonapartistes du Nain jaune l'emportèrent. Le numéro du 25mars 1815 débutait par cette déclaration: «Cruellement mutilés par la censure, quotidiennement dénoncés par les journaux antifrançais, nous avons été quelque temps obligés de céder à la force des circonstances: ce temps d'une tyrannie passagère n'est plus» Et le Nain jaune saluait le gouvernement «qui venait d'être rendu d'une manière si inespérée et si miraculeuse».

    Merle avait continué à s'occuper des théâtres. L'article ci-dessous, à la fin de juin1815, a un intérêt historique, par l'évocation de la situation morale, et par là cet intérêt dépasse celui d'un simple feuilleton.

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    PARIS A LA FIN DE JUIN1815

    Quoique les spectacles soient un besoin pour les Français, et plus particulièrement pour les Parisiens, il est cependant des circonstances qui neutralisent leur attrait naturel. Il ne faut rien moins que la présence des armées ennemies aux portes de la capitale pour attirer notre attention sur le moment possible et peut être prochain d'une invasion. Les soporifiques malheurs d'Almazan et d'Ormosa, les facétieuses espiègleries de Crispin les romanesques amours de Félicie, sont d'un bien faible intérêt auprès des grandes pensées qui occupent en ce moment six cent mille têtes dans Paris; aussi le plus mauvais journal jouit de plus de faveur que la meilleure pièce, et le Patriote de 89 lutte même avec avantage contre une affiche de spectacle. Il n'est pas un opéra de Quinault qui puisse faire oublier les fortifications de Montmartre, et pas une comédie de Molière qui soit digne de soutenir la comparaison avec une séance de la Chambre des représentants. Il faut convenir que les scènes qui nous environnent sont assez dramatiques pour nous faire oublier que depuis plusieurs jours tous les théâtres de la capitale sont fermés; elles occupent assez notre curiosité pour ne pas lui permettre de regretter Talma, Monrose, Brunet et la Pie de Palaiseau; et les événements qui se passent sous nos yeux offrent une réunion variée de tous les genres de comique et de toutes les nuances de pathétique; le burlesque se trouve à côté du sérieux, le gai à côté du larmoyant, et le plaisant tout à côté de l'atrocité. Depuis huit jours Paris présente l'aspect le plus singulier. Environné de troupes ennemies, livré presque à ses seules ressources, réunissant dans son enceinte les seuls défenseurs sur lesquels il puisse compter, il voit les destinées de la France confiées aux débris de la plus brave armée du monde. Les vainqueurs de Vienne, de Berlin, de Rome, de Madrid, de Moscow, défendent aujourd'hui les murs de la capitale de la France, et ces Léonidas français vont, par leur dévouement, préparer peut-être les immenses résultats d'une nouvelle Salamine. Voilà un sujet digne de Melpomène, et jamais la Muse tragique ne nous arracha des larmes pour de plus grands intérêts.

    Jamais Iphigénie, en Aulide immolée, N'a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée.

    Jamais les destinées de Troie et l'acharnement des Grecs ne pourront être comparés à notre moderne Illiade, où les Hector ne nous manqueront pas, et où l'on trouve chez les ennemis au moins autant d'Ulysse que d'Achille.

    Auprès de cette grande et belle épopée vient se placer la ridicule anecdote de M.Merlin. (1) Jamais les annales burlesques des Variétés n'ont offert une mystification plus comique: quelle est la pièce du théâtre de Brunet, sans en excepter même Je fais mes farces, qui puisse être comparée à l'aventure nocturne de M.Merlin?

    [(1) Allusion à une aventure, qui semble avoir défrayé les conversations parisiennes, de Merlin de Douai, qui, pendant les Cent Jours était redevenu procureur général à la Cour de cassation et faisait partie de la Chambre des représentants.]

    Les sages précautions de la portière de M.Merlin, le sang-froid héroïque de MmeMerlin, l'indécision grotesque du représentant et l'audace du cocher de fiacre, sont des caractères dignes de la majesté de Dumollet et de Cadet-Roussel; et puisque le récit des événements de cette nuit fameuse a déridé le front soucieux de nos représentants, et réjoui pendant deux heures cette auguste assemblée, je suis porté à croire qu'elle pourrait fournir une fort bonne parade au théâtre des Variétés.

    Laissant de côté M.Merlin et sa portière, l'attention se porte sur un tableau d'un autre genre d'intérêt; les effets forcés du mélodrame n'ont jamais excité la pitié qu'on éprouve en voyant la population entière des campagnes venant chercher dans le sein d'une ville assiégée un asile contre la fureur des ennemis; le paisible laboureur enlevant à la rapacité du soldat les tristes débris de sa modeste fortune, et réunissant sur la charrette de la ferme sa famille, ses meubles, ses outils aratoires, quelques boites de foin pour la nourriture du cheval qui lui reste, et quelques poignées d'herbage pour la vache nourricière de la famille; les yeux en pleurs, ces malheureux villageois traversent Paris avec inquiétude, sans savoir s'ils retrouveront encore la chaumière qu'ils ont abandonnée. A côté de ce tableau de douleurs, l'insouciance des Parisiens contraste de la manière la plus choquante. Depuis l'optimisme de Collin, on n'a rien vu de plus original que le caractère des bourgeois: environnés des apprêts de la guerre, entourés d'appareils de mort et de dévastation, ayant sous les yeux, depuis huit jours, le spectacle effrayant des blessés qui traversent continuellement les boulevards, les impassibles habitants de Paris se livrent sans crainte à leurs distractions habituelles; les promenades sont encombrées, les lieux publics plus fréquentés que de coutume; la musique des orgues et des vielles se mêle au bruit du canon qui gronde dans la campagne. On court lire en même temps un bulletin de l'armée et l'affiche de Tivoli; l'ascension du cerf Azor occupe beaucoup plus que l'arrivée de l'avant-garde russe; et les fortifications de Montmartre et de Saint-Chaumont sont l'objet d'une promenade comme les Tuileries et le Jardin Turc. Les femmes les plus élégantes se montrent à Coblentz et chez Tortoni; et les mouvements de troupes et d'artillerie qui traversent Paris, pendant toute la journée, ne peuvent pas même faire prévoir aux Parisiens qu'il peut arriver tel événement qui terminerait de la manière la plus terrible cette effrayante situation.

    ( Le Nain jaune, juin1815.)

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    LA SECONDE RESTAURATION

    VICTOR HUGO

    (1802-1885)

    Pendant cette période de la Restauration, on ne saurait oublier Victor Hugo, journaliste. En décembre1819 parut le premier numéro du Conservateur littéraire, revue bimensuelle, fondée par Abel Hugo; il avait vingt et un ans. Victor Hugo, qui prit la part la plus active à cette publication, en avait dix-sept.

    Chateaubriand fut, en quelque sorte, le parrain du Conservateur littéraire, en lui souhaitant la bienvenue: «Lorsque le culte qu'on voue aux Lettres est pur, elles se montrent généreuses, car alors c'est dans leur sein que se forment les grands talents et que se préparent les grands caractères.»

    L'activité de Victor Hugo se manifesta de toutes les façons dans le Conservateur, de1819 à1821. Il en soutenait tout le poids, passant de la critique littéraire et de la critique dramatique à des articles semi-politiques, à des portraits, à des études historiques, à des variétés. Outre nombre de poèmes, Victor Hugo publia là Bug- Jargal.

    Il n'est pas peu curieux de trouver dans les feuilletons dramatiques de Victor Hugo, adolescent encore, une appréciation des plus gracieuses d'un vaudeville de Scribe, la Somnanbule, représenté le 6décembre 1819. «Nous n'analyserons pas le vaudeville nouveau: l'ennui qu'inspire une analyse est presque toujours en raison directe des plaisirs que cause un ouvrage, et dans ce cas, nous risquons d'être mortellement ennuyeux. La Somnambule est un petit chef-d'oeuvre où nous aurions honte de relever quelques invraisemblances. Ces défauts sont si légers que nous ne savons si les auteurs doivent chercher à les effacer: souvent, quand le tissu est délicat, en voulant enlever une tache, on le déchire. Depuis longtemps, aucun théâtre n'avait vu (les genres mis à part) un succès aussi éclatant et, ce qui est plus encore, aussi mérité.»

    Au Conservateur/littéraire collaborèrent Saint-Valry Trébuchet, Gaspard de Pons, A.Soumet, Alfred de Vigny. En 1821, le Conservateur se réunit aux Annales de la littérature et des arts, rédigé par Ch. Nodier, A.Guiraud, Vanderbourg, Brifaut, Meunechet, etc.

    La page que l'on va lire est une sorte de bilan littéraire de la première moitié de l'année 1820. Victor Hugo n'a déjà plus les indulgences qu'il a eues pour le vaudeville.

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    UN BILAN

    L'année littéraire s'annonce médiocrement. Aucun livre important, Aucune parole forte; rien qui enseigne, rien qui émeuve. Il serait temps, cependant, que quelqu'un sortît de la foule et dît: «Me voilà!» Il serait temps que parût un livre ou une doctrine, un Homère ou un Aristote. Les oisifs pourraient du moins se disputer: cela les dérouillerait.

    Mais que faire de la littérature de 1820, encore plus plate que celle de 1810, et plus impardonnable, puisqu'il n'y a plus de Napoléon pour résorber tous les génies et en faire des généraux? Qui sait? Ney, Murat et Davout auraient peut-être été de grands poètes. Ils se battaient comme on voudrait écrire.

    Pauvre temps que le nôtre! Force vers point de poésie; force vaudevilles, point de théâtre. Talma, voilà tout.

    J'aimerais mieux Molière.

    On nous promet le Monastère, nouveau roman de Walter Scott. Tant mieux, qu'il se hâte, car tous nos faiseurs semblent possédés de la rage des mauvais romans. J'en ai là une pile que je n'ouvrirai jamais, car je ne serais pas sur d'y trouver seulement ce que le chien dont parle Rabelais demandait en rongeant son os: «Rien qu'ung peu de mouëlle.»

    L'année littéraire est médiocre; l'année politique est lugubre: M.le duc de Berry poignardé à l'Opéra, des révolutions partout.

    Une grande querelle politique vient de s'émouvoir ces jours-ci, à propos de M.Decazes. M.Donnadieu contre M.Decazes; M.d'Argoult contre M.Donnadieu; M.Clausel de Coussergues contre M.d'Argoult.

    M.Decazes s'en mêlera-t-il enfin lui-même? Toutes ces batailles nous rappellent les anciens temps où de preux chevaliers allaient provoquer dans son fort quelque géant félon. Au bruit du cor, un nain paraissait.

    Nous avons déjà vu plusieurs nains apparaître. Nous n'attendons plus que le géant.

    Le fait politique de l'année 1820, c'est l'assassinat de M.le duc de Berry; le fait littéraire, c'est je ne sais quel vaudeville. Il y a trop de disproportion. Quand donc ce siècle aura-t- il une littérature au niveau de son mouvement social, des poètes aussi grands que les événements?

    ***

    Ce poète génial, il allait venir. C'était Victor Hugo lui même. Il est piquant de le voir demander par celui qui allait emplir un siècle de son nom.

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    PAUL-LOUIS COURIER

    (1772-1825)

    Paul-Louis Courier, soldat jusqu'en 1809 et le plus lettré des commandants d'artillerie, helléniste fervent, traducteur de Daphnis et Chloé, se trouva amené par l'indépendance même de son humeur, à se transformer en polémiste sous la Restauration. Sa «Pétition aux deux Chambres», en 1816, eut un extrême retentissement. En 1821, il était condamné à deux mois de prison pour le «Simple discours» où il s'élevait contre la souscription proposée par le ministre de l'intérieur pour faire don du château de Chambord au duc de Bordeaux. La «Pétition pour les villageois qu'on empêche de danser» (1822) est l'un des morceaux qui sont restés les plus célèbres du «vigneron de la Chavonnière», comme s'appelait Paul-Louis Courier. Cette mordante ironie dans le style qui a le plus de verdeur, se retrouve dans les Lettres qu'il envoyait au journal le Censeur, comme dans celle que l'on va lire, où il raillait les efforts du gouvernement contre la presse.

    L'assassinat de Paul-Louis, dans la forêt de Larçay par un garde, Louis Frémont, crime où la participation indirecte de MmeCourier, arrêtée un moment pendant l'instruction du second procès, est restée énigmatique, a fait l'objet d'une étude récente d'un magistrat, M.Louis André. MmeCourier est morte à Genève, remariée, en 1842.

    Un monument a été élevé à Véretz, en 1876, à la mémoire de Paul-Louis Courier. Un des accusés du second procès, Pierre Dubois, octogénaire alors, vivait encore.

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    LA PEUR DE LA PRESSE

    C'est l'imprimerie qui met le monde à mal. C'est la lettre moulée qui fait qu'on assassine depuis la création, et Caïn lisait les journaux dans le paradis terrestre. Il n'en faut point douter; les ministres le disent; ces ministres ne mentent pas, à la tribune surtout.

    Que maudit soit l'auteur de cette damnable invention, et, avec lui, ceux qui en ont perpétué l'usage, ou qui jamais apprirent aux hommes à se communiquer leurs pensées! Pour telles gens l'enfer n'a point de chaudières assez bouillantes. Mais remarquez le progrès toujours croissant de la perversité! Dans l'état de nature célébré par Jean- Jacques avec tant de raison, l'homme, exempt de tout vice et de toute corruption des temps où nous vivons, ne parlait point, mais criait, murmurait ou grognait, selon ses affections du moment. Il y avait plaisir alors à gouverner. Point de pamphlets, point de journaux, point de réclamations sur l'impôt. Heureux âge qui dura trop peu!

    Bientôt des philosophes, suscités par Satan pour le renversement d'un si bel ordre de choses, avec certains mouvements de la langue et des lèvres articulèrent des sons, prononcèrent des syllabes. Où étais-tu, Séguier! Si l'on eût réprimé, dès le commencement, ces coupables excès de l'esprit anarchique et mis au secret le premier qui s'avisa de dire ba be bi bo bu, le monde était sauvé; l'autel sur le trône, ou le trône sur l'autel, avec le tabernacle, affermis pour jamais; en aucun temps, il n'y eût eu de révolutions. Les pensions, les traitements, augmenteraient chaque année. La religion, les moeurs. ah! que tout irait bien! Nymphes de l'Opéra, vous auriez part encore à la mense abbatiale et au revenu des pauvres. Mais fait-on jamais rien à temps! Faute de mesures préventives, il arriva que les hommes parlèrent, et tout aussitôt commencèrent à médire de l'autorité, qui ne le trouva pas bon, se prétendit outragée, avilie, fit des lois contre les abus de la parole; la liberté de la parole fut suspendue pour trois mille ans, et, en vertu de cette ordonnance tout esclave qui ouvrait la bouche pour crier sous les coups ou demander du pain était crucifié, empalé, étranglé, au grand contentement de tous les honnêtes gens. Les choses n'allèrent point mal ainsi, et le gouvernement était considéré.

    Mais quand un Phénicien (ce fut, je m'imagine, quelque manufacturier, sans titre, sans naissance) eut enseigné aux hommes à peindre la parole et fixer par des traits cette voix fugitive, alors commencèrent les inquiétudes vagues de ceux qui se lassaient de travailler pour autrui, et en même temps le dévouement monarchique de ceux qui voulaient à toute force qu'on travaillât pour eux. Les premiers mots tracés furent liberté, loi, droit, équité, raison; et, dès lors, on vit bien que cet art ingénieux tendait directement à rogner les pensions et les appointements. De cette époque datent les soucis des gens en place, des courtisans.

    Ce fut bien pis quand l'homme de Mayence (aussi peu noble, je crois, que celui de Sidon) à son tour eut imaginé de serrer entre deux ais la feuille qu'un autre fit de chiffons réduits en pâte: tant le démon est habile à tirer parti de tout pour la perte des âmes! L'Allemand, par ce moyen, multipliant ces traits de figures tracées qu'avait inventés le Phénicien, multiplia d'autant les mots que fait la pensée. O terrible influence de cette race qui ne sert ni Dieu, ni le roi, adonnée aux sciences mondaines, aux viles professions mécaniques; engeance pernicieuse, que ne serait-elle pas si on la laissait faire, abandonnée sans frein à ce fatal esprit de connaître, d'inventer et de perfectionner! Un ouvrier, un misérable ignoré dans un atelier, de quelques guenilles fait une colle, et de cette colle du papier qu'un autre rêve de gauffrer avec un peu de noir; et voilà le monde bouleversé, les vieilles monarchies ébranlées, les canonicats en péril. Diabolique industrie! Rage de travailler, au lieu de chômer les saints et de faire pénitence! Il n'y a de bons que les momies, comme dit M.de Coussergues, la noblesse présentée, et messieurs les laquais. Tout le reste est perverti, tout le reste raisonne, ou bientôt raisonnera. Les petits enfants savent que deux et deux font quatre. O tempora, o mores! O Monsieur Clauzel de Coussergues, ô Marcassus de Marcellus. (1)

    [(1) M.de Marcellus, député de la Gironde, un des membres les plus fougueux de la droite. C'est lui qui disait que la liberté de la presse était «le plus grand fléau qui pût atteindre un peuple».]

    Tant il y a qu'il n'y a plus qu'un moyen de gouverner, surtout depuis qu'un autre émissaire de l'enfer a trouvé cette autre invention de distribuer chaque matin à vingt ou trente mille abonnés une feuille où se lit tout ce que le monde dit et pense, et les projets des gouvernants, et les craintes des gouvernés. Si cet abus continuait, que pourrait entreprendre la cour qui ne fût contrôlé d'avance, examiné, jugé, critiqué, apprécié? Le public se mêlerait de tout, voudrait fourrer dans tout son petit intérêt, compterait avec la trésorerie, surveillerait la haute police et se moquerait de la diplomatie. La nation, enfin, ferait marcher le gouvernement comme un cocher qu'on paye et qui doit nous mener, non où il veut, ni comme il veut, mais où nous prétendons aller, et sur le chemin qui nous convient: chose horrible à penser, contraire au droit divin et aux capitulaires.

    Mais comme si c'était peu de toutes ces machinations contre les bonnes moeurs, la grande propriété et les privilégiés des hautes classes,, voici bien autre chose. On mande de Berlin que le docteur Kirkaufen, fameux mathématicien, a, depuis peu, imaginé de nouveaux caractères, une nouvelle presse, maniable, légère, mobile, portative, à mettre dans la poche, expéditive surtout et dont l'usage est tel qu'on écrit comme on parle, aussi vite, aisément: c'est une tachitype. On peut, dans un salon, sans que personne s'en doute, imprimer tout ce qui se dit et, sur le lieu même, tirer à mille exemplaires toute la conversation, à mesure que les acteurs parlent. La plume, de cette façon, ne servira presque plus, va devenir inutile; une femme, dans son ménage, au lieu d'écrire le compte de son linge à laver ou le journal de sa dépense, l'imprimera, dit-on, pour avoir plus tôt fait. Je vous laisse à penser quel déluge va nous inonder et ce que pourra la censure contre un tel débordement. Mais on ajoute, et c'est le pis pour quiconque pense bien ou touche un traitement, que la combinaison de ces nouveaux caractères est si simple, si claire, si facile à concevoir, que l'homme le plus grossier apprend en une leçon à lire et à écrire. Le docteur en a fait publiquement l'expérience avec un succès effrayant, et un paysan qui, la veille, savait à peine compter sur ses doigts, après une instruction de huit à dix minutes, a composé et distribué aux assistants un petit discours fort bien tourné commençant par ces mots: la loi doit gouverner. Où en sommes- nous, grand Dieu! Qu'allons-nous devenir! Heureusement, l'autorité avertie a pris des mesures pour la sûreté de l'État; les ordres sont donnés, toute la police est à la poursuite du docteur, et l'on attend, à chaque moment, la nouvelle de son arrestation. La chose n'est pas de peu d'importance: une pareille invention, dans le siècle où nous sommes venant à se répandre, c'en serait fait de toutes les bases de l'ordre social; il n'y aurait plus rien de caché pour le public. Adieu les ressorts de la politique: intrigues, complots, notes secrètes, plus d'hypocrisie qui ne fût bientôt démasquée, d'imposture qui ne fût démentie. Comment gouverner après cela!

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    ÉTIENNE

    (1777-1845)

    Étienne, sauf un petit froncement de sourcils du maître à l'occasion de quelques vers d'une de ses pièces, avait bénéficié du régime impérial. — «Il faut placer ce jeune homme près de nous,» avait dit Napoléon, au camp de Boulogne, souriant de louanges adroites dans les couplets d'un à-propos. Secrétaire de Maret, employé dans des missions de surveillance, Etienne accepta plus tard les fonctions qui relevaient du ministère de la police générale. Il censurait le théâtre et la presse, et l'on sait combien cette censure était ombrageuse. Quand, par une mesure arbitraire, l'empereur confisqua la propriété du Journal des Débats, devenu le Journal de l'Empire, Etienne en fut nommé le rédacteur en chef. La docilité de cet homme de lettres à prendre part à la direction de l'«esprit public» c'est-à-dire à étouffer toute velléité d'indépendance, lui valut de multiples faveurs. La Restauration lui apparut surtout le gouvernement qui l'en privait, et l'ancien censeur, un moment menacé de proscription, rayé de la liste des membres de l'Académie française, se jeta dans les rangs de l'opposition. Persécuté, il trouvait abominables les persécutions. Il oubliait avec quelque désinvolture le rôle qu'il avait joué en d'autres temps: «Quelle raison a pu déterminer la censure? écrivait-il en 1821, à propos d'une pièce de lui, pour laquelle il avait des démêlés avec l'autorité: aucune. La censure n'a pas besoin de raison. Elle commande; il faut obéir.» Quel dommage, a dit justement M.Camille Le Senne dans une étude sur Étienne, que l'Étienne du bureau de l'Esprit public ne se soit pas dit à lui-même ces choses-là quand il était le fondé de pouvoirs du duc de Rovigo? — Quoi qu'il en soit, Etienne devint un des écrivains libéraux les plus marquants de l'époque de la Restauration. Un mot malicieux de MmeDesbordes-Valmore rappelle comment il passait «pour un grand citoyen». Ses Lettres de Paris dans la Minerve défendaient avec vigueur la cause de la liberté. Elles ne peuvent plus avoir qu'un intérêt d'époque en montrant avec quelle adresse il avait su prendre une nouvelle attitude, dont l'opinion devait lui savoir gré. En 1840, il était appelé à la Chambre des Pairs.

    Il présenta ce cas singulier d'être réélu à l'Académie après en avoir été exclu par l'ordonnance de 1816. Il eut pour successeur, en 1846, dans le fauteuil qu'il occupait, Alfred de Vigny, assez embarrassé pour prononcer son éloge. On ne peut guère se souvenir utilement, aujourd'hui, que de quelques pages de critique, où Etienne montre du goût et de l'esprit.

    On a élevé, en 1913, à Chamouilley, son pays natal, un monument à la mémoire d'Étienne.

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    LE RESPECT DE LA CHARTE

    Je m'exprime avec chaleur, peut-être, mais c'est le sentiment profond d'un Français vivement ému des maux de son pays. Je n'ai aucune animosité, aucune espèce de prévention; il y a plus, je connais j'apprécie la position difficile des hommes qui tiennent le timon des affaires, mais, autant une censure indiscrète et un vain désir de fronder me sembleraient peu généreux, autant une timide réserve et une lâche condescendance deviendraient impardonnables. Il ne s'agit point ici d'abstractions: jamais de plus positifs intérêts n'agitèrent les esprits. Ce sont nos droits les plus chers, nos libertés les plus précieuses, c'est notre bonheur, notre repos, notre indépendance qui sont menacés; et c'est aujourd'hui surtout que l'homme dont le coeur palpite encore au nom de liberté et de patrie est appelé à dire hautement sa pensée, en vertu de la prérogative que lui assure cette charte, monument de la sagesse de son roi. Elle semblait à jamais sauvée au 5septembre. Avec la charte, le ministère bravait toutes les factions, imposait silence à toutes les haines. Il était à la fois royal et national, et il fit la faute capitale de ne pas rester dans cette redoutable enceinte. Au lieu de s'y enfermer comme dans un fort où il était invincible, il se jette dans les lois d'exception, périlleux défilé où il reçoit le feu des partis contraires. Tel est son aveuglement qu'il prend la position où son ennemi venait d'être vaincu. Il avait triomphé de l'arbitraire par la charte; on l'attaque par la charte sur le terrain de l'arbitraire, et la France, croyant que ce sont les hommes et non les principes qui triomphent, regarde avec douleur une lutte qui lui devient étrangère et où on ne semble combattre au nom de la liberté que pour s'arracher le pouvoir.

    Les ministres parlent du maintien de la charte. Ils jurent de la respecter, et ils lui ôtent ses deux principaux soutiens, la liberté individuelle et la liberté de la presse.

    ... Nous vivons dans de bien étranges circonstances. On accuse ceux qui sollicitent des institutions conservatrices de vouloir perpétuer les révolutions, et on regarde comme les âmes de la monarchie des insensés que n'épouvante pas le fleuve de sang qui sépare le nouveau régime de l'ancien. Les constitutionnels, c'est-à-dire tout ce qui représente l'agriculture, le commerce et l'industrie, demandent à grands cris la stabilité sans laquelle il n'est point de repos; ils demandent que la charte soit appuyée sur des lois qui la fortifient et sur des hommes qui la soutiennent, qui ne veulent fléchir ni sur le sceptre d'une aristocratie factieuse, ni sous le joug d'une démocratie turbulente; ils tiennent à la liberté, conquête chère et douloureuse, et la charte la leur donne telle qu'ils la voulurent. Les ministres doivent donc à la France d'en conserver le dépôt sacré, de la garantir de tous les ravages du temps et de toutes les chances du pouvoir. Ils la doivent au roi, qui, dans une mémorable séance, l'a appelée son plus beau titre à l'estime de la postérité. La postérité! Que les hommes de son choix entendent! La charte de Louis XVIII ne doit pas être le testament de Louis XIV.

    ( La Minerve, 13juillet 1818.)

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    MARTAINVILLE

    (1777-1830)

    Dans la curieuse physionomie de Martainville (1), on ne peut considérer ici que le journaliste du Drapeau blanc, cet enragé de la cause royaliste, faisant feu, par tous les sabords de son journal, contre tous les partisans du régime constitutionnel, contre ceux- là mêmes qui, fougueux monarchistes, ne l'étaient pas encore à son gré, gourmandant parfois Louis XVIII lui-même, qu'il trouvait encore trop libéral.

    [(1) Martainville est l'auteur d'une féerie célèbre, le Pied de mouton. Voir, sur la vie orageuse de l'homme de théâtre et du polémiste, la Féerie, par Paul Ginisty (Paris, 1911, Louis-Michaud), d'après des documents inédits.]

    Il fut une sorte de condottiere de la presse, dont Jules Janin, restant sensible à quelque saillie imprévue au milieu d'un déchaînement d'injures a tracé ce portrait: «Il écrivait vite et il était violent; il était violent aux ministres, aux chefs de l'opposition, violent aux serviteurs qui n'étaient pas de son parti, violent à tous. Il était revêche, insolent à outrance, taquin, piquant, hâbleur. Ces sortes d'écrivains tiennent beaucoup du paillasse des carrefours et du bandit de grand chemin.» Il lui rendait toutefois cette justice: «Au moins, il outrageait en face et les armes à la main.» Martainville, en effet (et c'est pourquoi en ce rôle de journaliste forcené il n'est pas tout à fait odieux), était amené à ne refuser aucune responsabilité, bien qu'il fût devenu, avec la quarantième année, à peu près difforme. Il était brave et ne craignait ni les procès ni les duels. Il mourut, fort inopportunément pour sa mémoire, au lendemain de la révolution de 1830, et il avait suscité trop de haines, ce vaudevilliste devenu pamphlétaire, gênant souvent même pour ses amis, pour n'être pas fort malmené. Il ne semble pas, tout au moins, que les reproches de vénalité soient bien justifiés. Peut-être est-ce une particularité peu banale chez cet aventurier de la presse qu'il ne fut pas à vendre. Son indépendance était en somme sa raison d'être. Dénonçant, tempêtant, écumant, il arrivait parfois à une sorte d'éloquence dans ce déversement d'invectives qui constituait sa manière. Après l'assassinat du duc de Berry il fut pris, dans le Drapeau blanc, d'une manière de crise épileptique. Ce fut lui qui accusa le ministre Decazes de complicité avec Louvel, «pour n'avoir pas su comprimer les doctrines pernicieuses qui sapaient à la fois tous les trônes et toutes les autorités». — Martainville est enterré an cimetière de Neuilly; il avait composé lui-même son épitaphe en quatre vers latins dont voici la traduction: «Chose incroyable! Je dors enfin, moi qui ai passé sans sommeil tant de jours et de nuits. Adieu, vie!»

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    L'ASSASSINAT DU DUC DE BERRY

    Hélas! Lorsque, pénétré d'une horreur vive et profonde en voyant le régicide trouver des protecteurs, des avocats, des auxiliaires jusque dans la chambre des députés; lorsque, agité d'alarmes prophétiques, je m'écriais: «Entre ces principes, ces discours et l'attentat de Ravaillac, il n'y a que la distance de l'occasion,» je ne croyais pas moi-même que la distance serait sitôt franchie, que les leçons des professeurs d'assassinat fructifieraient aussi vite, et que déjà un autre Ravaillac: déguisait son poignard. Félicitez-vous, dignes patrons des assassins de Louis XVI! Vous avez réveillé chez quelques atroces séides la soit du sang bourbonien! Félicitez-vous! Ce sang vient de couler encore, et la tombe s'est ouverte pour le neveu du roi martyr.

    Qui a corrompu le coeur, exalté la tête et dirigé le bras du meurtrier? C'est vous, écrivains factieux, qui depuis si longtemps prêchez la révolte et le sacrilège; qui encouragez le crime, en le justifiant qui avez choisi pour vos héros, et qui proposez pour modèles à vos adeptes tous les hommes qui ont signalé par de grands forfaits leur fureur révolutionnaire, et par d'horribles perfidies leur haine contre la royauté légitime! Ce sont vos principes que l'assassin a mis en action.

    C'est vous, députés indignes et parjures, qui, profanant le nom du roi dans un serment que votre coeur prêtait à l'anarchie ou à l'usurpation, avez osé défendre le prêtre assassin que vous appelez un principe, et proclamer que voter la mort de son Roi, n'était qu'exprimer une opinion! Le meurtrier du Prince sur qui reposaient tant d'augustes et précieuses espérances a exprimé aussi une opinion; et vous devez à sa justification le secours de votre éloquence, puisque c'est d'après vos principes qu'il s'est conduit.

    Mais, que dis-je? Non, ce n'est ni parmi vous ni parmi les écrivains qui soutiennent et propagent vos doctrines qu'il faut chercher les plus grands coupables... Révolutionnaires par système, tueurs de Rois par principe, vous avez fait votre métier!

    Les brigands qui ont une fois foulé aux pieds toutes les lois divines et humaines ont raison de profiter de la tolérance que leur accordent les dépositaires du pouvoir et de la force destinée à les réprimer et à les punir.

    Le premier coupable, c'est l'homme funeste qui depuis quatre ans n'a employé l'autorité et la confiance que le Roi lui avait remises pour consolider la monarchie qu'à miner tous les fondements du trône, qu'à frapper tous les amis éprouvés de la légitimité; qui n'a eu des récompenses que pour la félonie et le crime, et des persécutions que pour l'honneur et la fidélité; qui a réchauffé, nourri, caressé, déchaîné le tigre révolutionnaire; qui a encouragé, soudoyé tous les distributeurs publics de poison. Oui, je vous nomme et je vous accuse, et la France et l'Europe entière joignent à ma voix leur cri accusateur. Oui, monsieur Decazes, c'est vous qui avez tué le duc de Berry.

    Votre main n'a pas porté le coup sanglant; mais vous avez vu le fer se forger, s'aiguiser en poignard se lever, et vous n'avez rien fait pour prévenir le crime. De toute part, la fidélité, justement alarmée, vous criait: «Les factieux conspirent, ils préparent leurs armes, ils vont frapper! » Vous avez été sourd. Enfin, vous avez vu la révolte lever sa tête audacieuse dans un royaume voisin gouverné aussi par un Bourbon; vous avez cru un instant que le Roi d'Espagne avait perdu le trône et la vie, et vous n'avez songé à préserver ni le trône ni la vie des Bourbons de France. Quand Kotzebuë, courageux défenseur des principes d'ordre et de religion, périt en Allemagne sous le poignard d'un disciple fanatique de la philosophie moderne, un grand écrivain, un illustre pair français, dont le nom seul rappelle tout ce que le talent a de plus brillant et la vertu de plus noble, traça ces mots mémorables: Il n'y a qu'un pas du coeur d'un royaliste au coeur d'un Roi, et un sourire dédaigneux vint errer sur vos lèvres,

    Souriez donc maintenant; le pas est fait. C'est un Roi, c'est plus qu'un Roi que le poignard a frappé dans le duc de Berry. C'est une race tout entière qui succombe sous le coup qui arrache la vie à un seul prince. L'arbre royal est encore debout, sa branche féconde est tombée. Mais. vous pleurez, vous gémissez; on le dit, je veux le croire. Vains gémissements! Larmes stériles! Vos pleurs rendront-ils à la France ce qu'elle a perdu par votre faute? Oui, pleurez; pleurez des larmes de sang; obtenez que le Ciel vous pardonne, la patrie ne vous pardonnera jamais. Mille vies comme la vôtre valent- elles un jour de la vie d'un Bourbon?... Oh! si le Ciel ne nous garde un miracle, quel héritage laisserons-nous à nos neveux? Un grand procès politique une longue guerre, le déchirement de la France. Entraînés par la puissance d'horribles souvenirs autant que par la force des principes, qui peut dire où ils iront chercher la légitimité?

    ( Le Drapeau blanc, 15février 1820.)

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    CHARLES NODIER

    (1780-1844)

    Alexandre Dumas, dans ses Mémoires, a dessiné un aimable portrait de Charles Nodier: «C'était un homme admirable que Nodier: je n'ai rien vu et rien connu de si savant, de si artiste et de si bienveillant à la fois. Au reste, n'ayant pas un vice, mais plein de ces défauts charmants qui font l'originalité de l'homme de génie. Nodier était prodigue, insouciant, flâneur, oh, mais flâneur avec délices, comme Figaro était paresseux. Peut-être pouvait-on lui reprocher d'aimer un peu trop fort le monde, mais cela, c'était encore par insouciance, pour ne pas se donner la peine de faire la division de ses sentiments. Qu'on me permette de faire un mot pour cet homme qui en a tant fait: c'était un aimeur,»

    Cet «aimeur» fut aussi très aimé. Son salon de l'Arsenal, si souvent évoqué par les romantiques, est resté fameux dans l'histoire littéraire. Écrivain, il toucha à tous les genres, depuis des travaux philologiques jusqu'au roman fantastique. L'anecdote est célèbre de Nodier sifflant à la Porte-SaintMartin une pièce, le Vampire, qu'il trouvait détestable: il en était l'auteur.

    Après avoir légèrement frondé le premier consul, Nodier, qui avait eu recours à la protection de Fouché, avait été envoyé par lui en Illyrie, pour y rédiger à Laybach un journal en quatre langues, le Télégraphe illyrien. Son séjour en Illyrie devait lui laisser bien des souvenirs et le prétexte à d'ingénieuses mystifications littéraires. A la chute de l'Empire, il attesta volontiers ses sentiments royalistes dans la Quotidienne et dans le _Drapeau blanc; mais, pour ne parler que de son oeuvre de journaliste, c'est dans toutes les publications de son temps qu'il sema d'innombrables pages.

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    DU MOT «MONSIEUR»

    On demande souvent quels sont les savants et les gens de lettres auxquels on doit encore le «monsieur» et quelle règle il faut suivre, quand on parle d'eux, pour ne pas manquer aux convenances d'une société polie: cette difficulté n'était pas tranchée au dix-septième siècle, et Ménage paraît bien persuadé qu'on dira toujours M.Arnault et M.Descartes: en quoi il s'est trompé, surtout pour le second.

    Il est reçu, aujourd'hui, qu'on a prêté ce titre cérémonieux au nom de tous les vivants, et, quant aux morts, de tous ceux dont on a pu être le contemporain. Ainsi, Voltaire et Montesquieu seraient encore M.de Voltaire et M.de Montesquieu pour quelques vieillards.

    Le caractère du personnage et de son talent modifie toutefois beaucoup cette convention dans l'usage ordinaire. Les grands hommes perdent beaucoup plus tôt le monsieur que les autres, parce que l'imagination s'accoutume facilement à agrandir le domaine de leur réputation aux dépens des temps passés, et à les confondre d'avance avec les classiques profès. Je ne pourrais m'empêcher d'écrire sans formule Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, et il me semble que le contraire serait malséant, cette licence qui marque une familiarité déplacée avec la médiocrité n'étant que l'expression d'un hommage envers le génie. Beaucoup d'hommes célèbres de notre époque seront longtemps des « messieurs» Ceux-là n'en sont plus.

    J'ajouterai qu'il y a une délicatesse exquise, mais spontanée, et peut-être inexpliquée jusqu'ici, à conserver le titre de Monsieur à certains hommes éminemment vertueux qui ont occupé de grandes positions dans le monde, mais que l'exercice de la vertu a placés si haut au-dessus des dignités civiles que leur nom est resté la première de leurs recommandations aux yeux de l'histoire.

    Il ne serait pas surprenant que la postérité dise encore: M.de Malesherbes, M.Lainé (1) et M.de Martignac, comme nous disons M.de Harlay et M.de Thou.

    [(1) M.Lainé, membre du Corps législatif, avait, en 1813, exprimé les voeux du pays en faveur de la paix. On sait avec quelle violence il fut apostrophé par Napoléon à cette occasion. Président du Corps législatif à la Restauration, retiré à Bordeaux pendant les Cent Jours, il fut, en 1816, ministre de l'intérieur, où il lutta contre les excessives prétentions des «ultras». En d'autres occasions, il attesta un certain libéralisme. Il mourut en 1835, membre de la Chambre des Pairs et de l'Académie française. — M.de Martignac, après avoir été un de ces «ultras», montra dans son ministère, de1828 à1829, plus de modération.]

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    POLICHINELLE

    Polichinelle est un de ces personnages tout en dehors de la vie privée, qu'on ne peut juger que par leur extérieur, et sur lesquels on se compose par conséquent des opinions plus ou moins hasardées, à défaut d'avoir pénétré dans l'intimité de leurs habitudes domestiques. C'est une fatalité attachée à la haute destinée de Polichinelle. Il n'y a point de grandeur humaine qui n'ait ses compensations. Depuis que je connais Polichinelle, comme tout le monde le connaît, pour l'avoir rencontré souvent sur la voie publique dans sa maison portative, je n'ai pas passé un jour sans désirer de le connaître mieux, mais ma timidité naturelle, et peut-être aussi quelque difficulté qui se trouve à la chose, m'ont empêché d'y réussir. Mes ambitions ont été si bornées que je ne me rappelle pas qu'il me soit arrivé, en ce genre, d'autre désappointement, et je n'en conçois point de comparable à l'inconsolable douleur que celui-ci me laisserait au dernier moment, si j'ai le malheur d'y parvenir sans avoir joui d'un entretien familier de Polichinelle, en audience particulière. Que de secrets de l'âme, que de curieuses révélations des mystères du génie et de la sensibilité, que d'observations d'une vraie et profonde philosophie il y aurait à recueillir dans la conversation de Polichinelle, si Polichinelle le voulait! Mais Polichinelle ressemble à tous les grands hommes de toutes les époques. Il est quinteux, fantasque, ombrageux. Polichinelle est foncièrement mélancolique. Une expérience amère de la perversité de l'espèce, qui l'a d'abord rendu hostile envers fies semblables, et qui s'est convertie depuis en dédaigneuse et insultante ironie, l'a détourné de se commettre aux relations triviales de la société. Il ne consent à communiquer avec elle que du haut de sa case oblongue, et il se joue de là des vaines curiosités de la foule qui le poursuivrait sans le trouver derrière le pan de vieux tapis dont il se couvre quand il lui plaît. Les philosophes ont vu bien des choses, mais je ne crois pas qu'il y ait un seul philosophe qui ait vu l'envers du tapis de Polichinelle.

    L'ignorance où nous sommes des faits intimes de la vie de Polichinelle était une des conditions nécessaires de la suprématie sociale. Polichinelle, qui sait tout, a réfléchi depuis longtemps sur l'instabilité de notre foi politique et sur celle de nos religions. C'est sans doute lui qui a suggéré à Byron l'idée qu'un système de croyances ne durait guère plus de deux mille ans, et Polichinelle n'est pas homme à s'accommoder de deux mille ans de popularité, comme un législateur ou comme un sectaire.

    Polichinelle, logicien comme il l'est toujours, n'a jamais touché a la terre par les pieds. Il ne montre pas ses pieds. Ce n'est que sur la foi de la tradition et des monuments qu'on peut assurer qu'il a des sabots. Vous ne verrez Polichinelle ni dans les cafés et les salons comme un grand homme ordinaire, ni à l'Opéra comme un souverain apprivoisé qui vient complaisamment, une fois par semaine, faire constater à la multitude son identité matérielle d'homme. Polichinelle entend mieux le décorum d'un pouvoir qui ne vit que par l'opinion. Il se tient sagement à son entresol au-dessus de toutes les têtes du peuple, et personne ne voudrait le voir à une autre place, tant celle-là est bien assortie à la commodité publique, et heureusement exposée à l'action des rayons visuels du spectateur, Polichinelle n'aspire point à occuper superbement le faîte d'une colonne, il sait trop comment on en tombe; mais Polichinelle ne descendra de sa vie au rez-de- chaussée comme Pierre de Provence, parce qu'il sait aussi que Polichinelle sur le pavé serait à peine quelque chose de plus qu'un homme; il ne serait qu'une marionnette. Cette leçon de la philosophie de Polichinelle est si grave, qu'on a vu des empires s'écrouler pour l'avoir laissée en oubli, et qu'on ne connaît aujourd'hui de systèmes politiques bien établis que ceux dans lesquels elle a passé en dogme, celui de l'empereur de la Chine, celui du grand Lama et celui de Polichinelle.

    Le secret de Polichinelle, qu'on cherche depuis si longtemps, consiste à se cacher à propos sous un rideau qui ne doit être soulevé que par son compère, comme celui d'Isis; à se couvrir d'un voile qui ne s'ouvre que devant ses prêtres; et il y a plus de rapport qu'on ne pense entre les compères d'Isis et le grand prêtre de Polichinelle. Sa puissance est dans son mystère, comme celle de ces talismans qui perdent toute leur vertu quand on en livre le mot. Polichinelle palpable aux sens de l'homme comme Apollonius de Tyane, comme Saint-Simon, comme Déburau, n'aurait peut-être été qu'un philosophe, un funambule ou un prophète. Polichinelle idéal et fantastique occupe le point culminant de la société moderne. Il y brille au zénith de la civilisation, ou plutôt l'expression actuelle de la civilisation perfectionnée est tout entière dans Polichinelle; et si elle n'y était pas, je voudrais bien savoir où elle est.

    Pour exercer à ce point l'incalculable influence qui s'attache au nom de Polichinelle, il ne suffisait pas de réunir le génie presque créateur des Hermès et des Orphée, l'aventureuse témérité d'Alexandre, la force de volonté de Napoléon et l'universalité de M.Jacotot. Il fallait être doué, dans le sens que la féerie attribue à ce mot, c'est-a-dire pourvu d'une multitude de facultés de choix propres à composer une de ces individualités toutes puissantes qui n'ont qu'à se montrer pour subjuguer les nations. Il fallait avoir reçu de la nature le galbe heureux et riant qui entraîne tous les coeurs, l'accent qui parvient à l'âme, le geste qui lie et le regard qui fascine. Je n'ai pas besoin de dire que tout cela se trouve en Polichinelle. On l'aurait reconnu sans que je l'eusse nommé.

    Polichinelle est invulnérable, et l'invulnérabilité des héros de l'Arioste est moins prouvée que celle de Polichinelle. Je ne sais si son talon est resté caché dans la main de sa mère quand elle le plongea dans le Styx, mais qu'importe à Polichinelle, dont on n'a jamais vu les talons? Ce qu'il y a de certain, et ce que tout le monde peut vérifier à l'instant même sur la place du Châtelet, si ces louables études occupent encore quelques bons esprits, c'est que Polichinelle, roué de coups par les sbires, assassiné par les bravi, pendu par le bourreau et emporté par le diable, reparaît infailliblement, un quart d'heure après, dans sa cage dramatique, aussi frisque, aussi vert et aussi galant que jamais, ne rêvant qu'amourettes clandestines et qu'espiègleries grivoises. «Polichinelle est mort. Vive Polichinelle!» C'est ce phénomène qui a donné l'idée de la légitimité. Montesquieu l'aurait dit s'il l'avait su. On ne peut pas tout savoir. Ce n'est pas tout: Polichinelle possède la véritable pierre philosophale, ou, ce qui est plus commode encore dans la manipulation, l'infaillible denier du juif errant. Polichinelle n'a pas besoin de traîner à sa suite un long cortège de financiers, et de mander à travers les royaumes ses courtiers en estafettes et ses banquiers en ambassadeurs. Polichinelle exerce une puissance d'attraction qui agit sur les menus métaux comme la parole d'un ministre sur le vote d'un fonctionnaire public, puissance avouée, réciproque, solidaire, synallagmatique, amiable, désarmée de réquisitions, de sommations, d'exécutions et de moyens coercitifs, à laquelle les contribuables se soumettent d'eux - mêmes et sans réclamer, ce qui ne s'est jamais vu dans aucun autre budget depuis que le système représentatif est en vigueur, et ce qui ne se verra peut - être jamais, car la concorde des payeurs et des payés est encore plus rare que celle des frères. Il n'y a si mince prolétaire qui n'ait plaisir à s'inscrire, au moins une fois en sa vie, parmi les contribuables spontanés de Polichinelle. L'ex- capitaliste ruiné par une banqueroute, le solliciteur désappointé, le savant dépensionné, le pauvre qui n'a ni feu ni lieu, philosophe, artiste ou poète, garde un sou de luxe dans sa réserve pour la liste civile de Polichinelle. Aussi voyez comme elle pleut, sans être demandée, sur les humbles parvis de son palais de bois! C'est que les nations tributaires n'ont jamais été unanimes qu'une fois sur la légalité du pouvoir, et c'était en faveur de Polichinelle; mais Polichinelle était l'expression d'une haute pensée, d'une puissante nécessité sociale, et tout homme d'Etat qui ne comprendra pas ce mystère, je le prouverai quand on voudra, est indigne de presser la noble main du compère de Polichinelle!

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    ÉTIENNE BEQUET

    (1796-1838)

    Une courte nouvelle, Marie ou le Mouchoir bleu, parue dans la Revue de Paris a fait survivre le nom d'Etienne Béquet. Mais il fut, de1825 à1835, un des collaborateurs les plus assidus du Journal des Débats. Il ne se bornait pas au feuilleton dramatique, dans lequel il avait précédé Jules Janin; il y écrivait aussi des articles politiques. L'un de ceux-ci, aussitôt après l'avènement du ministère Polignac, en août1829, eut un retentissement considérable. Le journal fut poursuivi. Béquet se déclara l'auteur des lignes incriminées.

    En littérature, il était l'adversaire du romantisme, et il avait la dent dure. Les «mots» de Béquet couraient d'ailleurs Paris. Son esprit lui servait à pallier un goût déterminé — MlleMars, qui avait de l'amitié pour lui, l'appelait son vice — pour les vins généreux. Cette anecdote fut célèbre. Le jour même de la mort d'un de ses proches parents, Béquet était attablé devant une bouteille de champagne. Un ami qui était venu lui apporter ses consolations ne laissa pas que d'être surpris. «Comment, lui dit-il, vous buvez, même aujourd'hui! — Pourquoi pas, mon cher? répondit Béquet; le champagne est de deuil!»

    Usé prématurément, n'ayant pas quarante ans et semblant un vieillard, il se redressait tout à coup pour lancer une mordante anecdote ou conter quelque piquant souvenir. «On eût dit, au témoignage d'Adolphe Racot, on eût dit un livre perdu de M.le duc de Saint- Simon.»

    Béquet fut un de ces écrivains qui n'eurent pas le temps de donner toute leur mesure. Il mourut dans la maison de santé du docteur Blanche.

    *****

    MALHEUREUSE FRANCE!

    Ainsi le voilà encore une fois brisé, ce lien d'amour et de confiance qui unissait le peuple au monarque! Voilà encore une fois la cour avec ses vieilles rancunes, l'émigration avec ses préjugés, le sacerdoce avec sa haine de la liberté, qui viennent se jeter entre la France et son Roi. Ce qu'elle a conquis par quarante ans de travaux et de malheurs on le lui ôte; ce qu'elle a repoussé de toute la puissance de sa volonté, de toute l'énergie de ses voeux, on le lui impose violemment.

    Et quels conseils perfides ont pu égarer ainsi la sagesse de Charles X, et le jeter, à cet âge où le repos autour de soi est la première condition de bonheur, dans une nouvelle carrière de discordes? Et pourquoi? Qu'avons-nous fait pour que notre Roi se sépare ainsi de nous? Jamais peuple fut-il plus soumis à ses lois? Ou l'autorité royale a-t-elle reçu la moindre atteinte, la justice quelque obstacle? La religion n'est-elle pas toujours entourée de nos respects?

    Il y a un an, à cette même époque, Charles X alla visiter ses provinces du Nord; nous invoquons son souvenir: par quels témoignages d'amour et de reconnaissance il fut accueilli! Cette touchante image d'un père environné de ses enfants devint alors une heureuse réalité: aujourd'hui il trouverait encore partout des sujets fidèles, mais partout affligés d'une défiance imméritée.

    Ce qui faisait surtout la gloire de ce règne, ce qui avait rallié autour du trône le coeur de tous les Français, c'était la modération dans l'exercice du pouvoir. La modération! Aujourd'hui elle devient impossible. Ceux qui gouvernent maintenant les affaires voudraient être modérés qu'ils ne le pourraient. Les haines que leurs noms réveillent dans tous les esprits sont trop profondes pour n'être pas rendues. Redoutés de la France, ils lui deviendront redoutables. Peut-être dans les premiers jours voudront-ils bégayer les mots de Charte et de liberté; leur maladresse à dire ces mots les trahira: on n'y verra que le langage de la peur ou de l'hypocrisie. Quelle liberté, grands dieux! que de la liberté à leur manière! Quelle égalité que celle qui nous viendrait d'eux!

    Que feront-ils cependant? Iront-ils chercher un appui dans la force des baïonnettes? Les baïonnettes aujourd'hui sont intelligentes, elles connaissent et respectent la loi. Incapables de régner trois semaines avec la liberté de la presse, vont-ils nous la retirer? Ils ne le pourraient qu'en violant la loi consentie par les trois pouvoirs, c'est-à-dire en se mettant hors la loi du pays. Vont-ils déchirer cette Charte qui fait l'immortalité de Louis XVIII et la puissance de son successeur? Qu'ils y pensent bien! La Charte a maintenant une autorité contre laquelle viendraient se briser tous les efforts du despotisme. Le peuple paye un milliard à la loi: il ne payerait pas deux millions aux ordonnances d'un ministre. Avec les taxes illégales naîtrait un Hampden (1) pour les briser. Hampden! Faut-il encore que nous rappelions ce nom de trouble et de guerre? Malheureuse France! Malheureux Roi!

    [(1) John Hampden (1594-1643) lutta avec énergie contre les illégalités du gouvernement de Charles 1er d'Angleterre.]

    ( Journal des Débats, 10avril 1829.)

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    HENRI DE LATOUCHE

    (1785-1851)

    Une figure littéraire curieuse, qui évoque du sérieux et de la fantaisie, de la piété littéraire et le goût singulier des mystifications. Si le titre d'honneur de Henri de Latouche est d'avoir, en 1819, publié 1'OEuvre d'André Chénier, il se plut à des pastiches, à la fabrication de correspondances imaginaires comme celles du pape Clément XIV et du comédien Carlin, à des imitations d'Hoffmann, données comme des découvertes d'ouvrages inédits. Au demeurant, d'universelles curiosités, sans qu'aucun de ses livres ait vraiment survécu. Mais il ne s'agit ici que du journaliste, et ce qui rappelle le journaliste, c'est l'ancien Figaro des dernières années de la Restauration, faisant au gouvernement la guerre par l'esprit, lui décochant incessamment des flèches acérées. Auprès de lui se groupaient Nestor Roqueplan, Yictor Bohain, Jules Janin, Gozlan, Alphonse Karr. Le Figaro resta journal d'opposition jusqu'à 1835, époque où il passa en d'autres mains. — Henri de Latouche se trouva faciliter les débuts de plus d'un écrivain qui devait devenir célèbre: ainsi accueillit-il George Sand, faisant ses premières armes littéraires en compagnie de Jules Sandeau.

    Un numéro du Figaro de la Restauration fut fameux, celui du 10avril 1829, au lendemain de la constitution du ministère Polignac, véritable défi à l'opinion. Le Figaro parut encadré de noir. Ses mordantes attaques prenaient la forme de prétendues informations. Toute la rédaction du Figaro avait contribué à cette manière de pamphlet, qui fut saisi et valut au gérant, Victor Bohain, une condamnation à six mois de prison.

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    FAUSSES NOUVELLES VRAISEMBLABLES

    — Au lieu d'illuminations à une solennité prochaine, toutes les maisons de France doivent être tendues de noir.

    — C'est à la sollicitation de lord Wellington, duc de Waterloo, que M.Bourmont a été nommé ministre de la guerre.

    — Un huguenot, écrit-on de Foix, fut pendu la semaine dernière pour délit de sa religion.

    — Quelques jeunes seigneurs, légèrement pris de vin, eurent hier une rencontre avec des hommes du port qu'ils maltraitèrent. Justice sera faite des manants du port.

    — L'architecte de la cour est chargé de présenter un plan pour la reconstruction de la Bastille. Les prisonniers d'Etat ont été provisoirement déposés ce matin à la Force.

    — M.Franchet a fait présenter dans la journée d'hier un rapport sur le rétablissement des lettres de cachet.

    — Il n'est plus question de la continuation du Louvre. Des fonds viennent d'être faits par le ministère de l'intérieur pour établir des oubliettes dans tous les châteaux seigneuriaux des provinces de France.

    — M.Récamier vient d'examiner un possédé dans la grande salle de l'Hôtel-Dieu. Le savant docteur avait pris le soin de se présenter, avant la consultation, au tribunal de la pénitence.

    — On parle du rétablissement de l'hommage-lige et des leudes. M.Quatrebarbe a déposé un projet.

    — Une ordonnance porte le rétablissement de trois couvents de capucins. Les capucins de Paris auront pour prieur M.le maréchal Soult, qui est entré en religion, et qui prendra le nom de frère Basile (1).

    [ (1) On avait vu le maréchal Soult suivre une procession, un cierge à la main.]

    — Tous les contribuables de France ont fait écrire sur leurs portes: Crédit est mort, les mauvais payeurs l'ont tué.

    ( Figaro, 9avril 1829.

    ***

    L.-M. FONTAN

    (1801-1839)

    Le nom de Fontan doit se trouver ici, parce qu'il évoque la plus rude des condamnations de presse de la Restauration. Fontan, auteur dramatique et journaliste publiait, le 29juin 1829, dans l'Album, un article intitulé le Mouton enragé, ironique portrait de Charles X.En raison des passions de l'époque, l'article fit grand bruit, et les amis de Fontan, inquiets des suites de cette témérité, lui conseillèrent de se dérober à une arrestation préventive. Il partit, en effet, emportant avec lui un chat dont il ne voulait pas se séparer. On aura peine à croire, aujourd'hui, que l'hospitalité lui fut refusée dans les Pays-Bas et ensuite en Prusse. Il revint à Paris, et il fut condamné à cinq ans de prison, cinq ans de surveillance et dix mille francs d'amende. De Sainte-Pélagie, il fut conduit à la prison de Poissy, confondu avec les voleurs, obligé de porter l'uniforme d'infamie. La révolution de 1830 le rendit à la liberté. Un drame de lui, Jeanne la Folle, fut joué dès le mois d'août.

    *****

    LE MOUTON ENRAGÉ

    Figurez-vous un joli mouton blanc, frisé, lavé chaque matin, les yeux à fleur de tête, les oreilles longues, la jambe en forme de fuseau, la ganache (autrement dit la lèvre inférieure) lourde et pendante, enfin, un vrai mouton du Berri. Il marche à la tête du troupeau, il en est presque le monarque; un pré immense sert de pâturage à lui et aux siens. Sur le nombre d'arpents que ce pré contient, une certaine quantité lui est dévolue de plein droit. C'est là que pousse l'herbe la plus tendre: aussi devient-il gras, c'est un plaisir! Ce que c'est, pourtant, que d'avoir un apanage!

    Notre mouton a nom Robin. Dès que les petits enfants l'aperçoivent, ils crient, en courant après lui: «Ah! Voilà Robin-Mouton! Qu'il est gentil, Robin-Mouton!» Robin n'est pas fier, il se laisse approcher facilement. Il répond aux compliments qu'on lui fait par des salutations gracieuses, il montre ses dents en signe de joie. Quelquefois même il pousse la complaisance jusqu'à bêler. Oh! C'est alors que les applaudissements éclatent! On l'entoure, on le félicite, on lui adresse mille questions: «Veux-tu que je te noue ce ruban autour du cou, mon cher Robin?... Que ta laine est belle, Robin! Est-ce qu'on va te tondre bientôt?»

    Tondre Robin, bon Dieu! l'on n'aurait garde! Il défendrait sa toison unguibus et rostro, car, malgré son air de douceur, il est méchant, quand il s'y met. Il donne dans l'occasion un coup de dents tout comme un autre. On m'a raconté qu'une brebis de ses parentes le mord, chaque fois qu'elle le rencontre, parce qu'elle trouve qu'il ne gouverne pas assez despotiquement son troupeau; et, je vous le confie sous le sceau du secret, Robin-Mouton est enragé.

    Ce n'est pas que sa rage soit apparente; au contraire, il cherche autant que possible à la dissimuler. Éprouve-t-il un accès? A-t-il besoin de satisfaire une mauvaise pensée? Il a bien soin de regarder auparavant si personne ne l'observe, car Robin-Mouton sait quel sort on réserve aux animaux qui sont atteints de cette maladie, il a peur des boulettes, Robin-Mouton!

    Et puis, il sent sa faiblesse! Si encore il était né bélier! Oh! Qu'il userait longuement de ses deux cornes, comme il nous ferait valoir ses prérogatives sur la gent moutonnière qui le suit! Peut-être même serait-il capable de déclarer la guerre au troupeau voisin. Mais, hélas! il est d'une famille qui n'aime pas beaucoup à se battre, et, quelles que soient les velléités de conquêtes qui le chatouillent, il se ressouvient avec amertume que c'est du sang de mouton qui coule dans ses veines.

    Cette idée fatale le désespère. Console-toi, Robin, tu n'as pas à te plaindre. Ne dépend-il pas de toi de mener une vie paresseuse et commode? Qu'as-tu à faire du matin au soir? Rien. Tu bois, tu manges et tu dors. Tes moutons exécutent tes ordres, contentent tes moindres caprices, ils sautent à ta volonté. Que demandes-tu donc? Crois-moi, ne cherche pas à sortir de ta quiétude animale! Repousse ces vastes idées de génie qui sont trop grandes pour ton étroit cerveau. Végète, ainsi qu'ont végété tes pères. Le ciel t'a créé mouton, meurs mouton. Je te le déclare avec franchise: tu ne laisserais pas que d'être un charmant quadrupède. si, in petto, tu n'étais pas enragé.

    *****

    ADOLPHE THIERS (1797-1877)

    La carrière de journaliste actif d'Adolphe Thiers s'est déroulée sous la Restauration. Il était arrivé à Paris en 1891, en compagnie de son ami et compatriote Mignet. Il fut sur le point de partir avec le capitaine Laplace pour un voyage autour du monde. Dès 1822, il rédigeait au Constitutionnel le compte rendu du Salon. Puis il y fit de la politique militante. «Nous sommes la jeune garde!» disait-il à M.de Rémusat. Il était, pour le parti libéral une précieuse recrue. Le hasard a fait tomber entre mes mains un livre de comptes du Constitutionnel de1826 à1830. Il contient d'assez piquants renseignements sur le prix des articles. On voit dans ce document de la petite histoire de la presse que Jay, Étienne Dumoulin et Tissot, rédacteurs favorisés, subissaient, eux aussi, le système de la rétribution à l'article complet (124 lignes), aux trois quarts d'article, à la moitié d'article, au quart d'article. Le quart d'article était payé 19francs.

    Thiers était, au point de vue des honoraires, sur le pied de C. Lemaire, Thiessé, Bodin et Année. «Les articles de ces messieurs, écrit le caissier en memento, sont payés 70francs quand ils ont 140 lignes. Au-dessus de cinq articles, ils ne sont plus payés que 50francs.» On constate que, au-dessous de 36 lignes, l'article n'est pas payé.

    Le 3janvier 1830, Thiers fondait avec Mignet Armand Carrel et Sautelet, le National. Ce journal attestait son respect pour la légalité «Usons, disait Thiers à ses collaborateurs, de tous les moyens légaux. Nous n'aurons pas un seul procès, et les Bourbons feront des folies pour leur propre compte.» Il combattait avec les armes de la logique. Le National fut, cependant, poursuivi et condamné, sans que ces mesures diminuassent en rien l'ardeur de ses rédacteurs. Dans l'article de Thiers déféré à la justice, on avait relevé ce passage: «La question est dans les choses: elle pourrait être un jour dans les personnes, mais par la faute de ces dernières. Le système est indifférent pour les personnes, mais si elles n'étaient pas indifférentes pour le système, si elles le haïssaient, l'attaquaient, alors la question deviendrait question de choses et de personnes à la fois. Mais ce seraient les «personnes» qui l'auraient posée elles-mêmes.»

    On sait que c'est dans les bureaux du National, rue Neuve-Saint-Marc, que se réunirent les journalistes libéraux après la publication des «ordonnances» dans le Moniteur, le 26juillet 1830. Adolphe Thiers prit la tête du mouvement de protestation. Cette protestation, il fut chargé de la rédiger avec Châtelain et Cauchois- Lemaire. Il eut la part décisive à sa rédaction. C'était encore un «article», malgré sa forme de manifeste, mais cet article-là devait emporter une monarchie. «Le roi règne et ne gouverne pas,» avait-il dit précédemment. Le roi, ayant violé la charte, ne devait plus régner.

    *****

    PROTESTATIONS DES JOURNALISTESCONTRE LES ORDONNANCES

    On a souvent annoncé, depuis six mois, que les lois seraient violées, qu'un coup d'Etat serait frappé. Le bon sens public se refusait à le croire. Le ministère repoussait cette supposition comme une calomnie. Cependant, le Moniteur a publié enfin ces mémorables ordonnances, qui sont la plus éclatante violation des lois. Le régime légal est dore interrompu; celui de la force est commencé.

    Dans la situation où nous sommes placés, l'obéissance cesse d'être un devoir. Les citoyens appelés les premiers à obéir sont les écrivains des journaux: ils doivent donner, les premiers, l'exemple de la résistance à l'autorité qui s'est dépouillée du caractère de la loi.

    Les raisons sur lesquelles ils s'appuient sont telles qu'il suffit de les énoncer.

    Les matières qui règlent les ordonnances publiées aujourd'hui sont de celles sur lesquelles l'autorité royale ne peut, d'après la charte, prononcer toute seule. La charte (art. 35) dit que l'organisation des collèges électoraux sera réglée par les lois: elle ne dit pas par les ordonnances.

    La couronne elle-même avait reconnu ces articles; elle n'avait point songé à s'armer contre eux, soit d'un prétendu pouvoir constituant, soit du pouvoir faussement attribué à l'article14.

    Toutes les fois, en effet, que des circonstances prétendues graves lui ont paru exiger modification soit au régime de la presse, soit au régime électoral, elle a eu recours aux deux Chambres´ Lorsqu'il a fallu modifier la charte, puis établir la septennalité et le renouvellement intégral, elle a eu recours, non à elle-même, comme auteur de cette charte, mais aux Chambres.

    La royauté a donc reconnu, pratiqué elle-même les articles8 et35 et ne s'est point arrogé à leur égard ni une autorité constituante ni une autorité dictatoriale qui n'existent nulle part.

    Les tribunaux, qui ont droit d'interprétation, ont solennellement reconnu ces mêmes principes. La cour royale de Paris et plusieurs autres ont condamné les publicateurs de l'Association bretonne comme auteurs d'outrages envers le gouvernement. Elle a considéré comme un outrage la supposition que le gouvernement pût employer l'autorité des ordonnances, là où l'autorité de la loi peut être seule admise.

    Ainsi, le texte formel de la charte, la pratique suivie jusqu'ici par la couronne, les décisions des tribunaux, établissent qu'en matière de presse et d'organisation électorale, les lois, c'est-à-dire le roi et les Chambres, peuvent seules statuer.

    Aujourd'hui donc, des ministres criminels ont violé la légalité. Nous sommes dispensés d'obéir. Nous essayons de publier nos feuilles sans demander l'autorisation qui nous est imposée. Nous ferons nos efforts pour que, aujourd'hui, au moins, elles puissent arriver à toute la France.

    Voilà ce que notre devoir de citoyens nous impose, et nous le remplissons. Mais nous pouvons supplier la Chambre, au nom de la France, de s'appuyer sur son droit évident et de résister autant qu'il sera en elle à la violation des lois. Ce droit est aussi certain que celui sur lequel nous nous appuyons. La charte dit (art. 30) que le roi peut dissoudre la Chambre des députés, mais il faut pour cela qu'elle ait été réunie, constituée en Chambre, qu'elle ait soutenu enfin un système capable de provoquer la dissolution. Mais, avant la réunion, la constitution de la Chambre, il n'y a que des élections faites. Or, nulle part la charte ne dit que le roi peut casser les élections. Les ordonnances publiées aujourd'hui ne font que casser les élections: elles sont donc illégales, car elles sont une chose que la charte n'autorise pas.

    Les députés élus, convoqués pour le 3août, sont donc bien dûment élus et convoqués. Leur droit est le même aujourd'hui qu'hier. La France les supplie de ne pas l'oublier. Tout ce qu'ils pourront pour faire valoir ce droit, ils le doivent.

    Le gouvernement a perdu aujourd'hui le caractère de légalité qui commande l'obéissance. Nous lui résistons pour ce qui nous concerne: c'est à la France de juger jusqu'où doit s'étendre sa propre résistance.

    ***

    Cette protestation fut signée par les gérants et rédacteurs des journaux libéraux.

    Le Temps, le Globe et le National purent seuls paraître le 27juillet. L'ordre de saisir leurs presses fut donné, tandis que des mandats d'amener étaient lancés contre les journalistes signataires de la protestation.

    Les directeurs des journaux ne cédèrent qu'à la force. Ces opérations judiciaires furent particulièrement malaisées, pour la police, au Temps.

    Voici le récit, curieux dans le fond et dans la forme, qu'en fit Baude, l'un des propriétaires-directeurs:

    «Aujourd'hui, 27juillet 1830, à onze heures et demie, on est venu, au nom d'ordonnances illégales, violer l'habitation d'un citoyen protégé par les lois de l'État. Des hommes que nous ne connaissons pas, pâles, défaits, abattus, malheureux déjà du crime qu'ils allaient commettre, ont commis un vol avec effraction. L'un d'eux, il est vrai, s'était décoré d'une écharpe de magistrat, qui ne pouvait être qu'une imposture, car un magistrat ne se présente et n'agit qu'au nom de la loi.

    «... Sept heures ont été employées parles agents de la violence à tenter par tous les moyens de pénétrer dans notre demeure. Des ouvriers ont appris à des magistrats le respect de la loi. Un d'eux, M.Pein, maître serrurier, se découvrant à la lecture d'un article du Code, a refusé de concourir à l'effraction qu'un homme revêtu d'une écharpe lui demandait. Un second, plus jeune, de l'atelier Godet, mais avec le même courage et la même simplicité, a résisté légalement à des obsessions de tout genre mises en usage pour le séduire ou l'intimider. Enfin, on n'a pu trouver dans le quartier un ouvrier qui voulût violer un domicile et se rendre complice d'un vol.

    «On est alors allé demander au magistrat qui a mission spéciale de protéger la propriété, au préfet de police, les moyens d'y attenter. Il a envoyé pour crocheter nos portes, qui? Celui-là même qui a pour charge de river les fers des forçats! Digne instrument d'une semblable mission! Digne emblème du traitement que les rebelles du 26juillet destinent aux citoyens!»

    Quelques heures plus tard, commençait la révolution des trois jours, qui emportait le trône de CharlesX.

    *******

    LE GOUVERNEMENT DE JUILLET

    C'est sous le gouvernement de Juillet que la presse se développe et se modernise, mais aussi s'industrialise.

    Après la révolution de 1830, les premières lois sur la presse sont empreintes de l'esprit libéral. Le taux du cautionnement et les droits de timbre sont abaissés. Toutes les entraves apportées par le gouvernement de la Restauration à la publication des journaux disparaissent. Mais, dès 1831, sous le ministère de Casimir Perier, le gouvernement cherche à restreindre les libertés qu'il a accordées. On lira plus loin une protestation véhémente d'Armand Carrel à ce sujet. Les procès de presse se multiplient: on en compte quatre cent onze pour les seules années1831 et1832. Les acquittements par le jury sont nombreux, il est vrai, et plusieurs de ces poursuites ne laissent pas que d'être dangereuses pour le pouvoir qui les a intentées. Les premières années du règne de Louis-Philippe sont très agitées; les émeutes et les insurrections se succèdent, la Vendée se soulève; ce sont de graves mouvements qui éclatent à Lyon ou à Paris, suivis de répressions violentes, auxquelles répondent des attentats contre le roi. Les lois de septembre1835, punissant de la détention et d'amendes considérables les attaques contre la personne du roi et le principe du gouvernement, rendent la presse responsable de ces atteintes à l'ordre public. Elles permettent même une juridiction exceptionnelle. Dufaure, Dupin, Lamartine et le vieux Royer-Collard protestent contre certaines dispositions de ces lois, qui peuvent déférer le journaliste, accusé de complicité d'attentat, par l'apologie de faits qualifiés crimes, à la cour des Pairs. Pour un gouvernement auquel on put si souvent reprocher d'avoir vécu dans l'équivoque les projets de lois avaient eu une franchise brutale «Notre loi manquerait son effet, disait le garde des sceaux Persil, si toute autre presse que la presse monarchique constitutionnelle pouvait se déployer librement après sa promulgation. Il ne peut y avoir en France de gouvernement légitime restauré ni de république: l'innovation de l'un ou de l'autre serait un crime, et un crime ne peut pas avoir d'organe armé de publicité.»

    Les journaux carlistes, comme on disait alors, et les journaux républicains ne disparurent pas, cependant, s'il y eut une période où ils furent tenus à plus de prudence. L'opposition ne désarma pas, malgré les menaces, et ne cessa, de toutes les façons, de soutenir la lutte contre le gouvernement. On sait que la raillerie et la caricature ne furent pas, contre lui, les armes les moins redoutables L'importance de la presse croissait par la transformation des journaux, les conditions de leur publication, l'abaissement de leur prix, l'augmentation de leur tirage. En 1836, Émile de Girardin créait la presse à bon marché appuyant cette conception sur les ressources de l'annonce. Tous les journaux changeaient leur format; l'Époque donnait au sien des proportions inusitées. Ce fut le temps de mille innovations. La chronique se dégageant de ses tâtonnements, prenait sa forme brillante et inaugurait sa puissance. Tous les genres d'articles s'élargissaient; l'information quittait ses allures encore timides, et la création du feuilleton publiant des romans, ne contribuait pas peu à la diffusion du journal. La Presse, le Siècle, fondé en 1836 par Dutacq, le Constitutionnel, le Journal des Débats, se disputaient les romans de Balzac, d'Alexandre Dumas, d'Eugène Sue, de Frédéric Soulié, etc.. C'était une révolution complète dans la presse.

    Après 1830, toutes les idées étaient en ébullition. «On eût dit, a écrit Thureau-Dangin, une immense chaudière où les chimères, les croyances, les passions étaient jetées pêle- mêle, bouillonnaient et fermentaient,» A côté du mouvement politique, c'était le grand mouvement littéraire du romantisme, puis c'étaient un mouvement social et un mouvement religieux dont l'Avenir, de Lamennais, Charles de Montalembert et Lacordaire, se fit le moniteur, rêvant un catholicisme épuré. L'Avenir, conviant le clergé à venir à la démocratie, célébrant, en un article fameux, la Pologne blessée à mort, réclamant la liberté d'enseignement, fut un des premiers journaux poursuivis par le gouvernement de Juillet. Il l'était pour cette phrase: «Disons aux souverains: «Nous vous obéirons tant que vous obéirez vous-mêmes à cette loi qui vous a faits ce que vous êtes, et hors de laquelle vous n'êtes rien.» L'Avenir fut d'ailleurs acquitté.

    Le mouvement de rénovation sociale du saint-simonisme (1) devenait aussi une sorte de religion. Enfantin et Bazard entendaient mettre en pratique les idées de Claude-Henri de Saint-Simon, mort en 1825.

    [(1) Les exagérations mystiques de ce mouvement ont été notamment contées par Alexandre Dumas ( Mémoires, tomesVII etVIII).]

    Il s'agissait de réformes profondes devant asseoir sur de nouvelles bases la famille, la propriété, la société. Le Globe, rédigé par Pierre Leroux, défendait les idées du saint- simonisme, qui rallia alors nombre d'esprits ouverts à de généreuses aspirations. Bazard s'était voué aux réalisations selon des conceptions purement philosophiques. Entraîné par un mysticisme singulier, Enfantin, se transformant en Messie de la doctrine, fit du saint-simonisme une Église, instituant des rites, des cérémonies, même un costume, qui avait été dessiné par le père de Rosa Bonheur. Félicien David composait les hymnes du culte ainsi inauguré. Un des articles de foi était l'attente d'une femme-Messie. Cependant, ces bizarreries avaient détourné d'Enfantin les hommes qui avaient été séduits par les côtés sérieux des théories saint-simoniennes. Les fervents d'Enfantin, qui s'appelait lui-même le Père, le suivaient à Ménilmontant; la maison existe encore où se fonda cette communauté dont la devise était: «A chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses oeuvres,», et où se faisait l'expérience d'une organisation du travail d'après ce principe. Le ridicule devait tuer, plus que le procès intenté en 1833 à Enfantin et à ses disciples, le saint-simonisme. Il pouvait malaisément résister au défilé de ces apôtres dans leur tunique bleue ouverte en coeur sur le devant, avec un gilet blanc se laçant par derrière, — emblème de la fraternité, — leur pantalon rouge, le collier symbolique qui pendait sur leur poitrine. A travers ces extravagances, qui condamnèrent le saint-simonisme, bien des idées, cependant, avaient été remuées.

    En même temps, les doctrines de Fourier se répandaient, basées sur la théorie de l'«attraction passionnelle». Ainsi que, selon la loi de Newton, une force, l'attraction, assure l'harmonie des mouvements des astres, une autre espèce d'attraction devait selon Fourier, présider à l'harmonie des volontés humaines: la passion. Il s'agissait donc d'utiliser les passions, d'assigner à chacune d'elles un rôle social. Cette philosophie aboutissait au système du groupement, de l'association, de la ruche, la part individuelle devant être en raison de l'effort du groupe, et par là le travail apparaissait-il fécond et attrayant. Les mêmes activités s'exerçaient, pour le bien général, dans des ordres différents: celui qui commandait la veille là où il était supérieur obéissait le lendemain, dans les fonctions où il était inférieur: ainsi n'y avait-il plus de raisons de jalousies et de haines entre les hommes. L'expérience du «phalanstère» dont Champfleury devait faire, plus tard, dans sa comédie de l'Apôtre, une assez violente satire, ne réussit pas cependant. Les vues originales, mêlées d'utopies, de Fourier étaient exposées dans la Phalange. Après la mort de Fourier, Victor Considérant, fondateur de la Démocratie pacifique devint le chef de l'école fouriériste; il en avait dégagé des conceptions économiques véritablement discutables.

    Les bonapartistes, après 1830, avaient eu un journal, la Révolution, qui ne dura que peu de temps. En 1840, après les tentatives de Strasbourg et de Boulogne, un autre journal, le Capitole, reprenait, dans un intérêt plus direct, l'apologie des idées napoléoniennes. Les publications révolutionnaires, organes des sociétés secrètes, qui furent nombreuses, malgré la lutte de la police contre elles, ne pouvaient être que clandestines. En dépit d'une étroite surveillance, le Moniteur républicain se glissait dans les milieux où il avait intérêt à se faire lire.

    «Louis-Philippe a bien des sujets. d'alarmes,» disait un petit journal satirique, les Cancans, rédigé par Bérard, qui, dès le début du règne, attaquait, souvent avec un esprit mordant, toujours avec violence, le roi et son gouvernement. (1)

    [ (1) L'un des plus piquants articles de Bérard est celui où sous la rubrique «théâtres», il parle de chacun des membres de la troupe qui vient de prendre l'entreprise «du Théâtre de la Cour», le «père noble», la «duègne», le «jeune premier», etc. Il s'agissait en de transparentes allusions, de la famille royale.]

    On ne saurait oublier, dans cette rapide revue, le rôle du pamphlet et de la caricature. Il en sera question plus loin, à propos du Charivari. Du côté de l'opposition légitimistes, c'était, pendant la première période du régime, la Mode qui lançait les traits les plus acérés.

    Sous tous ses aspects, la puissance de la presse est célébrée alors, avec cette abondance qui le caractérise, par Jules Janin (1).

    [(1) Les français peints par eux-mêmes, t. III.]

    «Que le journal brise et renverse, qu'il nous pousse chaque jour de changement en changement, qu'il soit le grand agitateur des sociétés modernes, qu'il excite des tempêtes et des batailles, qu'il épouvante les rois sur leur trône et les bourgeois dans leur maison, qu'il s'attaque en furieux, à coups d'épingle, à coups de poignard à la gloire acquise, aux services rendus, à toutes les supériorités, la chose est vraie. Mais si vous êtes justes, vous reconnaîtrez que ces attaques font croire qu'au fond de ces colères il y a de la célébrité pour ceux qui la méritent, qu'au fond de ces injures il y a de l'équité et du respect, et, si vous comptez les morts dans ce vaste champ de bataille des faits et des opinions, vous trouverez que ceux qui sont véritablement blessés ou morts n'avaient pas vingt-quatre heures à vivre, et que la presse leur a fait bien de l'honneur en les empêchant de mourir dans leur lit.»

    C'est une grande époque pour la presse que celle qui compte dans la politique, avec la diversité de leurs opinions, Armand Carrel, Armand Marrast, Godefroy Cavaignac, Louis Blanc, Etienne Arago, Raspail, Cormenin, Taxile Delord, Louis Jourdan Flocon, Littré, Bastide, dans l'opposition libérale de Genoude, Nettement, de Broan, Laurentie, Léonce de Lavergne, dans l'opposition légitimiste; Silvestre de Sacy, Saint-Marc Girardin, Cuvillier-Fleury, au Journal des Débats, où règne, avec la grande influence qu'il exerce, L.-F. Bertin; Lamennais, Lacordaire, Montalembert, dans la presse religieuse animée d'un nouveau souffle; Sainte-Beuve, Planche, Jules Janin, Théophile Gautier, Fiorentino, Ed. Thierry, Léon Gozlan, Delécluze, Thoré, Champfleury, dans la critique littéraire, théâtrale, artistique; Mmede Girardin, Méry, Gérard de Nerval, Louis Reybaud, Th. de Banville, Alphonse Karr, Paul de Musset, Briffaut, Roqueplan, Caraguel, Roger de Beauvoir, Jules Leconte, Albéric Second, Altaroche, Ed. Ourliac, etc., dans la chronique; Louis Veuillot, Granier de Cassagnac, parmi les journalistes alors ondoyants. Émile de Girardin, Dutacq, Louis Desnoyers, innovaient; le Dr Véron, au Constitutionnel, appelait la littérature à l'aide de la politique pour rajeunir le vieux journal. Parmi les débutants, Charles Monselet, Auguste Villemot, J.Lecomte, L.Ulbach.

    C'est aussi l'époque où les Revues prennent leur développement: la Revue des Deux Mondes, passant en 1831 sous la direction du volontaire et tenace Buloz, qui acquérait aussi la Revue de Paris; - l'Artiste, publication à laquelle Arsène Houssaye donnait ses heures d'éclat; — la Revue britannique, traduisant les articles des revues étrangères, dirigée par Amédée Pichot; — la Revue indépendante de Pierre Leroux; — la Revue rétrospective de Taschereau, etc.

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    SAINT-MARC GIRARDIN (1801-1873)

    Le 29juillet 1830, le Journal des Débats, en tête de ses colonnes, célébrait la révolution qui venait de s'accomplir, et il flétrissait énergiquement les hommes qui avaient provoqué la chute des Bourbons: «L'imagination, disait-il reste confondue au spectacle de tant de crimes médités, ordonnés, exécutés. Nos libertés tombant sous le coup d'ordonnances illégales, nos concitoyens sous le feu dos canons et de la mousqueterie, ou jetés en proie à toutes les violences du gouvernement militaire; plus de justice, plus de lois, plus de magistrats! La force contre les lois, la force contre les citoyens!... Et cette force brutale, comme elle a été brisée par la colère de la capitale! Comme tous ces bataillons, tous ces mousquets, tous ces canons se sont trouvés faibles devant l'héroïque fermeté des Parisiens! Partout, la force militaire a été vaincue par la force civile.»

    Mais on se souvient, dans les Iambes d'Auguste Barbier, du poème intitulé la Curée, raillant les profiteurs de la révolution de Juillet, qui avaient succédé aux combattants enthousiastes. Le 16août, Saint-Mare Girardin alors jeune et ardent, développait le même thème en une prose vigoureuse. Il faisait le procès des solliciteurs de places, de tous ceux qui, sans avoir contribué à l'élever demandaient des faveurs au pouvoir nouveau.

    Saint-Marc Girardin, professeur à la Sorbonne, député sous la monarchie de Juillet, donna au Journal des Débats une longue collaboration. Il rentra dans la vie politique en 1871 L'âge et la vie avaient fort modifié le libéral de 1830.

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    LA CURÉE

    Il y a quinze Jours, c'étaient les heures de l'insurrection populaire, heures de courage et d'enthousiasme, heures de vertus et de dévouement. Aujourd'hui, c'est une tout autre insurrection: c'est l'insurrection des solliciteurs; c'est la levée en masse de tous les chercheurs de place. Ils courent aux antichambres avec la même ardeur que le peuple courait au feu.

    Dès sept heures du matin, des bataillons d'habits noirs s'élancent de tous les quartiers de la capitale, le rassemblement grossit de rues en rues; à pied, en fiacre, en cabriolet, suant, haletant, la cocarde au chapeau et le ruban tricolore à la boutonnière, vous voyez toute cette foule se pousser vers les hôtels des ministres, pénétrer dans les antichambres, assiéger la porte du cabinet. C'est un siège, ou plutôt c'est un blocus. Tacticiens profonds, nos héros de l'insurrection intrigante ont toutes les qualités de la guerre. Tout à l'heure, ni les pieds n'étaient assez agiles, ni les roues des cabriolets n'étaient assez rapides pour s'élancer vers l'hôtel du ministre. Une fois arrivés dans l'antichambre, une fois sous les murs de la place, ils changent de courage. Ils sont fermes et patients. Immobiles à leur rang, la pétition au bras, ils ont décidé de prendre la place par famine; ils la prendront. C'est en vain que le ministre ou son secrétaire essayent de s'échapper par quelque porte secrète: toutes les portes sont bloquées. A moins d'un souterrain qui donne sur la campagne, comme dans les anciennes forteresses, il n'y a pas moyen de sortir.

    Et ne croyez pas que la foule diminue de jour en jour. Tout au contraire, elle augmente: le mouvement de l'insurrection se répand de proche en proche, d'un bout de la France à l'autre.

    Chaque département envoie ses recrues, qui accourent successivement, impatientes, avides, jalouses, et craignant toujours d'arriver trop tard. Les diligences, les pataches, les coches sont remplis; les solliciteurs s'entassent dans les voitures, surchargent l'impériale; les six chevaux des diligences soufflent et halètent, attelés à tant d'intrigues. C'est un soulèvement général de toutes les pétitions provinciales. Paris! Paris! Tel est le cri de toutes ces ambitions qui fatiguent les routes et les postillons. Il en vient de tous les régimes, depuis celui de 89 jusqu'à celui de 1830; de toutes les générations, de toutes les provinces: tout se remue, s'ébranle, se hâte, le nord, l'orient, l'occident; et, pour comble de maux, la Gascogne, dit-on, n'a pas encore donné.

    Il y a quinze ans, en 1824, les martyrs de la fidélité inondaient les antichambres, la Vendée assiégeait les bureaux. C'était l'insurrection des Gérontes; l'ambition alors avait des cheveux blancs, et l'intrigue portait de la poudre. Aujourd'hui l'insurrection est plus jeune. Géronte est hors de cause, il ne sollicite plus. Valère le remplace dans les antichambres, et, à le voir, il n'a pas dégénéré de son devancier. Le costume et le langage diffèrent, mais c'est la même chose au fond. On fredonne la Marseillaise au lieu de Vive Henri IV ou Charmante Gabrielle! On contait les persécutions souffertes sous Marat et Robespierre; on conte ses disgrâces sous MM.de Corbière et Peyronnet. Du reste, même genre de forfanterie, même manière de se faire valoir.

    Des victimes abondent, il y en a de toutes les époques.

    Les héros aussi pullulent; les uns se sont battus en personne, lisez le journal où leur nom est cité; mais ne lisez pas l'erratum du lendemain, car les belles actions rapportant quelque chose, tout le monde veut les avoir faites et il y a des exploits qui ont cinq ou six maîtres; il faudra bientôt que les tribunaux jugent cette nouvelle question de propriété. Ceux qui ne se sont pas battus ont aussi leurs titres. L'un a un parent mort à l'attaque du Louvre, l'autre est un cousin d'un élève de l'École polytechnique. L'Intimé aujourd'hui ne dirait plus:

    Messieurs, je suis bâtard de votre apothicaire;

    il serait bâtard d'un des vainqueurs de la Bastille et oncle d'un des braves du pont de la Grève et, à ce titre, l'Intimé demanderait une place de procureur général. Cette pullulation de victimes après la persécution, et de héros après la victoire rappelle le retour de Gand et ce que disait un de nos meilleurs maîtres en fait d'esprit: «Je ne sais pas comment cela se fait: nous étions quinze cents à Gand, et nous en sommes revenus quinze mille.»

    Au milieu d'un tel chaos, il est difficile que le hasard et les caprices n'aient pas une grande part dans ce qui se fait. Les ministres nomment, mais ils ne choisissent pas toujours. Aussi rien n'est si bizarre et si imprévu que les changements d'Etat qui se voient.

    Hippias est administrateur général: — Comment cela, bon Dieu? — Hippias, le 24juillet s'est foulé le bras en tombant de cheval: il est resté six jours dans sa chambre, le septième il est sorti le bras en écharpe, et le huitième il a été nommé administrateur général. Voilà l'histoire d'Hippias. Ajoutons qu'il a renvoyé le valet qui l'accompagnait le jour de sa chute. — Mais Hippias n'entend rien à l'administration; c'est un homme aimable. Vous savez. — Tête sans cervelle! je vous dis qu'Hippias est sorti le bras en écharpe.

    L'arme ordinaire de l'insurrection intrigante, c'est la délation. Personne n'est bon citoyen s'il a une place, personne n'aime la patrie que les solliciteurs. Voici un receveur général qui gagne 100.000 fr. par an: c'est un jésuite! un préfet qui en gagne 25.000: c'est un homme dévoué à l'ancien ordre de choses!

    Avec tout cela, l'inquiétude se répand dans les provinces, en même temps que l'esprit d'intrigue et de cupidité. L'un craint de perdre sa place; l'autre veut en obtenir une. Il n'y a pas de Parisien qui ne reçoive par jour huit ou dix lettres des départements: celle-ci pour prier d'être conservé, celle-là pour avoir quelque chose.

    «J'aimais la Restauration et j'ai porté la croix du Lis, demande l'un; serai-je destitué? — J'étais employé dans les bureaux de la préfecture de la Roer avant 1814, dit l'autre; serai-je rétabli? — Placezmoi, maintenez-moi,» tel est le mot de toutes les correspondances à cette heure. J'ai reçu ce matin une lettre qui me priait de venir passer, dans une ville du Nord, le temps de la kermesse (la fête). Cette lettre m'a touché comme si c'était une belle action. C'est que c'était la première que je recevais où il ne fût pas question de destituer ou d'être destitué. Il y a certes dans tout cela matière au ridicule, mais il y a aussi matière à la pitié et à la douleur. Qui ne serait profondément affligé de voir cette ma nie des places qui possède la société, cette avidité de salaires publics, qui ferait presque penser que nous sommes une nation d'indigents! Quinze ans de liberté n'ont pas pu nous guérir de cette maladie du régime impérial: il semble que la plaie soit dans nos entrailles et ne puisse point se cicatriser. Vous avez un état honorable, indépendant, lucratif, pourquoi diable solliciter? Il n'y a point de place qui puisse vous rapporter ce que vous gagnez, et qui vous donne le loisir que vous avez. — Que voulez-vous? Si je n'attrape rien dans tout ceci, ma femme m'en estimera moins; elle croira que je n'ai point de considération et de crédit.

    Le mot est vrai. La manie des places est entrée si profondément dans nos moeurs qu'il faut être nommé à quelque emploi, sous peine d'être discrédité. Il semble que ce soit une humiliation de ne pas avoir part au budget de l'État. Rien ne plaît à la vanité comme un titre; rien non plus ne convient si bien à l'esprit routinier de famille que ces appointements qu'on est sûr de toucher à la fin de chaque mois; c'est une sorte de rente; c'est un fixe, comme disent les ménagères, avec cela on est sûr de ce qu'on gagne. Malheur aux solliciteurs de province qui reviendront de Paris sans avoir obtenu quelque chose! Les mères de famille les montreront à leurs filles comme des espèces de parias qu'il faut bien se garder d'accueillir. Danser avec un homme qui n'a pas su être procureur du Roi! Cela ne se peut. Ainsi, tous nos préjugés contribuent à allumer cette soif inextinguible de fonctions qui semble nous consumer. Ainsi la société est sans cesse tenue en suspens, inquiète, agitée entre ceux qui obtiennent et ceux qui n'obtiennent pas, entre la joie des uns et la colère rancuneuse des autres. Car quiconque est refusé, quand tant d'autres réussissent qui ne valent pas mieux que lui, s'éloigne la rage dans le coeur, jurant de bouleverser l'État puisqu'il n'est pas sous-préfet.

    J'aurais voulu mettre en parallèle, avec l'avidité des solliciteurs, l'admirable désintéressement du peuple; je n'en ai point le courage. Les gens en veste font trop de honte aux hommes en habit car que dirais-je? que le peuple, après avoir héroïquement combattu, est rentré, pauvre et indigent dans ses ateliers, sans se plaindre, sans rien demander? Je ne le puis, en face de tant de gens qui n'ont quitté les habitudes de la vie que pour aller peut-être solliciter, qui n'ont point su et qui ne sauront pas, comme nos ouvriers, reprendre tranquillement leur travail.

    J'aime ce peuple qui a montré que son éducation était faite, qu'elle avait appris à l'école de la liberté le désintéressement, l'abstinence, l'humanité, et surtout l'intelligence si difficile des conditions auxquelles la société se maintient, c'est-à-dire l'ordre et le respect de la propriété; ce peuple dont il faudrait baiser les haillons, puisqu'il les a gardés au milieu de toutes les tentations de la révolte et de la guerre. Mais comment parler de pareilles choses quand, parmi les hommes qui ne sont pas la populace, il y a tant de gens qui n'ont rien appris, ni le désintéressement, ni le respect des droits acquis, ni le goût du travail indépendant et libre! Singulier état de choses, où l'éloge du peuple devient la satire de beaucoup de gens du monde. Dans la Fronde, ce fut la Cour qui fut intrigante, avide, ardente aux places et à l'argent, et ce fut la bourgeoisie qui fut dévouée, calme, désintéressée, amie de l'ordre et du bien public.

    Ces vertus, aujourd'hui, sont encore, grâce à Dieu, descendues d'un degré; elles se sont répandues dans le peuple; c'est un grand pas de fait dans la civilisation: c'est un signe éclatant des oeuvres de la Providence, dont le dessein et le plan dans le gouvernement du monde est, j'ose le croire, d'élever chaque jour un plus grand nombre d'hommes aux vertus et aux lumières qui font la dignité de l'espèce humaine.

    ( Journal des Débats, 16août 1830.)

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    ALFRED DE MUSSET (1810-1857)

    Alfred de Musset doit trouver sa place dans ce recueil bien que le poète n'ait été qu'un journaliste fort intermittent. En 1831, il donna au Temps, dont le directeur était alors Jacques Coste, des courriers de Paris qui portèrent le titre de Revue fantastique. Mais, a dit Paul de Musset de son frère, «il avait trop d'indépendance pour s'accommoder longtemps d'une servitude quelconque». Cependant, en 1833, après avoir fait ses débuts, par la publication d'Andrea del Sarte, à la Revue des Deux Mondes, il lui donnait des articles de critique dramatique (les Débuts de Rachel, la Reprise de Bajazet, le Concert de MlleGarcia, les Débuts de MllePauline Garcia, etc.) et il y rédigeait l'étude du Salon de peinture de 1836

    On constate qu'en 1831 c'était déjà un thème de chronique que de constater la décadence des bals de l'Opéra.

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    LA CHUTE DU BAL DE L'OPÉRA

    Il faut être bien oisif ou bien futile, lorsque personne ne sait qui vit ou qui meurt, qui est roi ou sujet, qui est sujet ou serf, lorsque Petit-Jean lui-même trouverait à enchérir sur ses quand je vois, pour prendre, en dépit de tout, le bon côté des choses, et soutenir, par exemple, que cette semaine on a beaucoup dansé.

    Cependant, si chaque semaine devait être personnifiée; si, comme le spectre de Macbeth, chacune devait, en passant devant les yeux du spectateur, lui montrer ses ornements et ses attributs particuliers, je maintiens que la semaine morte hier dimanche n'aurait pas, comme la plupart de ses soeurs de 1831 et même de 1830, une face blême et perplexe, plaquée sur une rame de papier et s'efforçant de s'expliquer quelques-unes des prédictions qu'une feuille très constitutionnelle, nouveau Nostradamus, présente à ses abonnés. O prodige! Elle ne serait ni triste ni économique; elle porterait même, en dépit de ce qu'on peut dire, la moitié d'un masque de velours usé et quelques grelots enroués. Oui, un reste de gaieté, un reste de ces bruyantes et délicieuses nuits qui se succédaient jadis, et qui se sont envolées comme des ombres; un dernier soupir du dieu Momus, qui va rendre l'âme au printemps très prochain; un suprême effort, en un mot, des divinités oubliées et perdues, s'est manifesté cette semaine, pauvre semaine! qui autrefois fut appelée grasse, et qui ne sait comment on l'appellera aujourd'hui qu'on ne fait plus maigre. Mais, si jamais la ruine d'un siècle, la mort d'un peuple, la destruction d'une ville, la perdition d'un royaume ont pu inspirer des triolets mélancoliques à un observateur bénévole, si jamais les changements et l'inconstance de la déesse Fortune ont pu faire éclater en sanglots et en harmonieux commentaires un barde soucieusement suspendu sur la pointe d'un décombre pittoresque, quel sujet plus grave de méditations peut être donné à l'homme que le pitoyable spectacle du bal de l'Opéra d'avant-hier? Bien avisés ceux qui, après avoir dit: «Irai je ou non?» se sont vaguement écriés comme Paul Courier, de bourgeoise mémoire: «O Nicole! ô mes pantoufles!», et se sont épargné d'amères réflexions!

    Poppée, la belle Poppée, la maîtresse de Néron, un jour que le vent du midi avait hâlé son visage, prit des mains d'un histrion un masque de cire, et défendit à la brise enflammée de porter atteinte aux plaisirs de César, Aussitôt toutes les jeunes Romaines l'imitèrent à l'envi; les fraîches nuits d'été eurent seules la permission de contempler à découvert les patriciennes; Rome prit un masque, et l'univers lui obéit.

    De ce jour naquit, dans le sein d'une femme, une pensée qui devait plaire à toutes les femmes; cette pensée, dont Venise hérita, donnait à la faiblesse du sexe l'arme la plus terrible contre la force de l'autre: la certitude du secret. De ce jour, les yeux noirs et bien fendus bravèrent les regards de la foule, et un masque de velours noir apprit à faire ressortir la fraîcheur d'une bouche sans la trahir même par le son de la voix. Le bon et consciencieux Brantôme nous apprend que ce fut vers la fin du seizième siècle qu'on vit pénétrer en France cette mode charmante. Quelle fut la première femme, jalouse ou amoureuse, qui imagina d'introduire dans les fêtes cette arme protectrice et de se défendre de la curiosité publique comme on se défendait du contact de la nuit, on l'ignore, c'est-à-dire je n'en sais rien. Rien, selon saint Chrysostome, n'est plus pernicieux que ces réunions diaboliques et pleines d'impuretés, où les femmes se masquent comme de misérables bouffons. Saint François de Sales convient qu'on ne saurait trouver de mal dans la danse elle-même, mais que les circonstances qui l'accompagnent infailliblement sont la perte de l'âme, et les plus abominables du monde; Bussy-Rabutin est du même avis.

    Eh bien, aujourd'hui nous sommes de l'avis de Bussy-Rabutin. Tous les plaisirs du bal masqué, ceux de l'intrigue, ceux de la promenade, l'occasion de dire quelque chose, la permission de tout dire, l'imbroglio, les charmes du coeur et de l'esprit, ceux de la folie et du mystère, tout est mort; tout devait le paraître aux yeux d'un homme clairvoyant assis avant-hier à l'avant-scène de la lugubre salle de l'Opéra. Tous les jeunes gens pourtant y étaient venus comme de coutume, et on s'était souvenu qu'autrefois ce jour était le seul de l'année où l'on tentât d'oublier les bienheureuses idées qui nous mènent au cant. Oui, au cant et aux orgies solitaires des Anglo-Américains. Dans ce désert où tout le monde se trouvait, de tristes regards l'annonçaient. Les questions politiques sont sans doute de graves questions; ce sont, la plupart du temps des généralités. Croit-on que les questions de vie intérieure, de relations privées, soient totalement dénuées d'importance? Ce sont des regrets à faire pitié que des regrets de bals d'opéra, sans doute.

    Aussi, ce qu'il faut regretter, déplorer même, ce n'est pas un bal, ce n'est pas l'Opéra, ce ne sont pas tous les lieux de réjouissances publiques de France, ce sont les idées qui tueront la gaieté en France, en respectant les lieux de réjouissances, les bals et l'Opéra. Qu'est-ce que c'est qu'un dandy anglais? C'est un jeune homme qui a appris à se passer du monde entier; c'est un amateur de chiens, de chevaux, de coqs et de punch; c'est un être qui n'en connaît qu'un seul, qui est lui-même; il attend que l'âge lui permette de porter dans la société les idées d'égoïsme et de solitude qui s'amassent dans son coeur et dessèchent durant sa jeunesse. Est-ce là que nous voulons en venir?

    Cependant, hier, quiconque était à l'Opéra n'avait qu'à dormir ou à faire le dandy; c'est- à-dire qu'il y avait absence totale de femmes; que la bêtise seule épargnait les quolibets et sauvait du bavardage; que de misérables dominos, décrochés de la boutique d'un fripier, se promenaient autour de quelques provinciaux, assez primitifs pour s'y prendre; qu'en un mot les jeunes gens, réduits à eux-mêmes, devaient sentir que les moeurs changent, que la société s'attriste, qu'il faut de nouveaux plaisirs, et quels plaisirs! des plaisirs solitaires!

    Que faire donc? Parler de chevaux, de chiens et de punch, et puis de punch, de chiens et de chevaux. Les siècles où les marquis parfilaient, où les favoris jouaient au bilboquet, étaient des siècles absurdes. En viendrons-nous à les regretter? Quand il n'y aura plus une femme dans les routs comme il n'y en a plus à l'Opéra; quand la délicieuse fashion nous défendra de tirer une parole de nos gosiers serrés par une cravate bien empesée; quand nous en serons à ce point de perfection où tout le monde marche, c'est- à-dire quand les hommes resteront à boire, pendant que les femmes resteront à bâiller, que faire? Cependant on ne peut pas monter la garde toutes les nuits.

    L'humanité est vieille, c'est vrai; mais les hommes sont jeunes. La France, jadis, avait jugé que des relations libres et exemptes d'entraves, que des moeurs faciles et simples, sans hypocrisie et sans morgue, étaient le meilleur et le plus salutaire moyen de donner aux jeunes gens des idées de société convenable, et d'en faire des hommes véritables. L'Europe alors la prenait pour modèle. La brutalité orientale, la bégueulerie anglaise, la jalousie espagnole commençaient presque à convenir que nous avions raison: comment se fait-il que nous changions tout à coup? Voilà bien des réflexions pour un bal d'Opéra. Je demande à ceux qui les trouvent trop longues d'y aller ce soir; ils y verront quelque chose de plus long encore; il y aurait de quoi se faire saint-simonien.

    ( Le Temps, 14février 1831.)

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    CHARLES DUVEYRIER

    (1803-1866)

    Charles Duveyrier fut un des apôtres les plus fervents du saint-simonisme; il en fut aussi l'un des premiers, et il en resta, après la dispersion de la communauté de Ménilmontant, le dernier, tentant de ressusciter, à diverses époques, les idées auxquelles il s'était voué avec ardeur, et désintéressement.

    Ce disciple d'Enfantin se trouva être l'un des collaborateurs les plus zélés des journaux saint-simoniens, l'Organisateur et le Globe. Il y exposa inlassablement la doctrine qui l'avait séduit, en un grand nombre d'articles, et se fit un titre d'honneur d'une condamnation à un an de prison.

    Comme d'autres saint-simoniens, Ch. Duveyrier prit part à de grandes affaires, où se manifestaient son activité et son esprit d'organisation.

    Le curieux article qu'on va lire donne, en termes presque mystiques, les conceptions du saint-simonisme sur la transformation de Paris.

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    LE PARIS SAINT-SIMONIEN

    Le Dieu bon a dit par la bouche de l'homme qu'il envoie: J'établirai au milieu de mon peuple de prédilection une image de la nouvelle création que je veux tirer du coeur de l'homme et des entrailles du monde.

    Je bâtirai une ville qui soit un témoignage de ma munificence. Les étrangers viendront de loin au bruit de son apparition. Les habitants des villes et des campagnes y accourront en foule, et ils me croiront quand ils l'auront vue.

    Paris! Ville qui bout tumultueusement, ainsi qu'un chaudière de cendres; ville semblable à ton peuple, comme lui pâle et défigurée! Tu gis sur les bords de ton fleuve, avec tes noirs monuments et tes milliers de maisons ternes, comme un amas de roches et de pierres que le temps rassemble au bassin des vallées, et il en sort comme un grondement monotone d'une eau comprimée sous ces pierres, ou d'un fou caché qui va les crever.

    Paris! Paris! C'est sur les bords de ton fleuve, cependant, et dans ton enceinte que j'imprimerai le cachet de mes nouvelles largesses et que je scellerai le premier anneau des fiançailles de l'homme et du monde!

    Tes rois et tes peuples ont obéi à mon éternelle volonté, quoiqu'ils l'ignorassent, lorsqu'ils se sont acheminés avec leurs palais et leurs maisons du sud au nord, vers la mer, la mer qui te sépare du grand bazar du monde, de la terre des Anglais.

    Ils ont marché avec la lenteur des siècles, et ils se sont arrêtés en une place magnifique.

    C'est là que reposera la tête de ma ville d'apostolat, de ma ville d'espoir et de désir, que je coucherai ainsi qu'un homme au bord de ton fleuve.

    Les palais de tes rois seront son front, et leurs parterres fleuris son visage. Je conserverai sa barbe de hauts marronniers et la grille dorée qui l'environne comme un collier. Du sommet de cette tête, je balayerai le vieux temple chrétien, usé et troué, et son cloître de maisons en guenilles; et sur cette place nette, je dresserai une chevelure d'arbres, qui retombera en tresses d'allées sur les deux faces des longues galeries, et je chargerai cette verte chevelure. d'un bandeau sacré de palais blancs, retraite d'honneur et d'éclat, pour les invalides des étables et des chantiers.

    Des terrasses qui saillent sur la grande place, comme les muscles d'un cou vigoureux et d'une gorge forte, je ferai sortir les chants et les harmonies du colosse. Des troupes de musiciens et des chanteurs feront retentir chaque soir la sérénade en une seule voix.

    Je comblerai les fossés de cette place, et j'en ferai une large poitrine qui s'étalera, bombée et découverte, et qui se gonflera d'orgueil, lorsque aux jours des carrousels pacifiques elle sentira briller à sa surface, comme des joyaux de toutes couleurs, les femmes plus belles et plus parées que les dames des cours d'amour et des tournois, les hommes plus brillants et plus forts que les chevaliers aux armes dorées et les vieux grenadiers de Napoléon.

    Au-dessus de la poitrine de ma ville, au foyer sympathique d'où divergent et où convergent toutes les passions, là où les douleurs et les joies vibrent, je bâtirai mon temple, foyer de vie, plexus solaire du colosse.

    Les buttes du Roule et de Chaillot seront ses flancs. J'y placerai la banque et l'université, les halles et les imprimeries.

    Autour de l'arc de l'Étoile, depuis la plaine de Monceau jusqu'au parc de la Muette, je sèmerai en demi-cercle les édifices consacrés au plaisir, des bals, des spectacles et des concerts; les cafés, les restaurants avec leurs labyrinthes, leurs kiosques et leurs tapis de gazon aux franges de fleurs.

    J'étendrai le bras gauche du colosse sur la rive de la Seine, il sera plié en arc à l'opposé du coude de Passy. Le corps des ingénieurs et les grands ateliers des découvertes en composeront la partie supérieure, qui s'étendra vers Vaugirard, et je formerai l'avant- bras de la réunion de toutes les écoles spéciales des sciences physiques et de l'application des sciences aux travaux industriels. Dans l'intervalle qui embrassera le Gros-Caillou, le Champ-de-Mars et Grenelle, je grouperai tous les lycées que ma ville pressera sur ma mamelle gauche où gît l'Université. Ce sera comme une corbeille de fleurs et de fruits, aux formes suaves, aux couleurs tendres; de larges pelouses comme des feuilles les sépareront et fourmilleront de troupes d'enfants comme de grappes d'abeilles.

    J'étendrai le bras droit du colosse, en signe de force, jusqu'à la gare Saint-Ouen, et je ferai de sa large main un vaste entrepôt où la rivière versera la nourriture qui désaltérera sa soif et rassasiera sa faim. Je remplirai ce bras des ateliers de menue industrie, des passages, des galeries, des bazars qui perfectionnent et étalent aux yeux éblouis les merveilles du travail humain. Je consacrerai la Madeleine à la gloire industrielle et j'en ferai une épaulette d'honneur sur l'épaule droite de mon colosse. Je formerai la cuisse et la jambe droite de tous les établissements de grosse fabrique; le pied droit posera à Neuilly. La cuisse gauche offrira aux étrangers de longues files d'hôtels. La jambe gauche portera jusqu'au milieu du bois de Boulogne les édifices consacrés aux vieillards et aux infirmes, plus frais et plus luisants avec leurs parterres et leurs ruisseaux que les palais des lords et des princes.

    Ma ville est dans l'attitude d'un homme prêt à marcher; ses pieds sont d'airain, ils s'appuient sur une double route de pierre et de fer. Ici se fabriquent et se perfectionnent les chariots de roulage et les appareils de communication; ici les chars luttent de vitesse. Par-dessus ces routes, le pont de Neuilly prolonge un arceau vers la face de ma ville et forme ainsi sa capitale entrée.

    Entre les genoux est un manège en ellipse, entre les jambes, un immense hippodrome.

    Voilà le colosse dont mon doigt creusera le tracé sur le sol.

    Les membres qui le composeront, divisés et mêlés, sont une masse monstrueuse, informe, inanimée, morte. Ils sont comme étaient les chairs, les os, les nerfs, la cervelle et les entrailles de l'homme avant que d'une secousse de ma volonté je fisse se dresser cette masse inconcevable et effrayante en un être harmonieux et vivant; avant que les os s'emboîtassent les uns dans les autres; que les nerfs, les veines, les chairs, s'appliquassent sur les os; que la cervelle versât dans le crâne sa membrane fragile que la tête prît place sur les épaules, le coeur, le foie sous les cotes, les entrailles aux cavités du bassin, et que l'homme parût superbe, radieux, merveilleusement ordonné comme un seul édifice.

    Ainsi je ferai sortir de leur chaos hideux les membres et les organes de ma ville. Je les appellerai à grands cris de voix d'hommes et d'instruments de musique; et tous, doués de mouvement, prendront leur place.

    On verra les manuscrits, les livres, les cartes et les rouleaux de dessins et d'images de la Bibliothèque, s'avancer en une armée innombrable vers la galerie du Louvre, bâtie des mains du dernier de mes capitaines. Ils seront portés sur le dos de soldats. Des régiments auront été dressés à cette manoeuvre; les officiers les coucheront en ordre sur leurs rayons et dans leurs cases, et le cerveau de ma ville se formera. On verra tous les vieillards illustres de la science et de l'art dont la vie est encore un travail, mais un travail d'observation, d'attention et de jugement, entrer par files au frontail et aux ailes du palais, et ma ville aura des yeux et des oreilles.

    Je ferai descendre des hauteurs de Sainte-Geneviève et du faubourg Saint-Germain tous les savants emportant leurs chaires, leurs salles et leurs instruments d'expérimentation, et les animaux, les plantes et les arbres du Jardin-du-Roi, et les trésors de sciences naturelles enfouis dans son cabinet. Je ferai descendre les laboratoires, l'Observatoire avec ses machines et ses lunettes, l'École polytechnique, l'École des Arts et Métiers et tous les collèges. Ce sera une longue procession. Je mettrai au centre l'Université tout entière, et les académies, précédées des imprimeries noires et graisseuses; en tête seront les vieillards, les malades et les infirmes; les immenses hôpitaux de la Salpêtrière, de Saint-Louis et de l'Hôtel-Dieu, avec leurs ailes et leurs façades; et leurs lits innombrables se lèveront du sol et marcheront, donnant l'exemple. Puis viendra le bataillon des aubergistes, des hôteliers et de leurs serviteurs, qui ont le sentiment de l'ordre et de la continuité du service personnel. Cette caravane sera longue et marchera au pas lent de la science, de la patience et de la vieillesse. Elle coulera silencieusement avec ses habitations, et elle se couchera au bord du fleuve, depuis le Palais-Bourbon jusqu'à Passy et de Passy à Vaugirard; depuis le milieu des Champs-Elysées, par Chaillot, l'arc de l'Étoile et la Muette, jusqu'au milieu du Bois, et formera ainsi les os, les nerfs et les chairs de toute la moitié gauche du corps de mon colosse.

    En même temps tous les entrepôts aux vins, aux blés, les halles, les marchés et les abattoirs, les grosses usines, les fonderies, les ateliers de construction, des mécaniques avec leurs rouages, leurs chaudières et leurs cylindres de fonte, leurs enclumes, leurs marteaux, leurs soufflets et leurs laminoirs, les charpentiers et les forgerons en tête se lèveront. Et aussi se lèveront les établis des travaux qui font plus briller la main de l'homme que la force des machines; les tabletiers, les fabricants de meubles, les tailleurs, les modistes, les chapeliers, les bijoutiers et les horlogers; les magasins et les boutiques des quartiers Saint-Denis, Saint-Antoine et Saint-Martin; l'immense bazar du Palais-Royal et des passages où sont artistement rangés en éventails les riches ciselures d'or et d'argent, les pierreries, les cristaux et les bijoux d'émail, les plumes et les tissus de l'Inde et de l'Afrique, les étoffes lustrées aux figures fraîches et éclatantes, les meubles de bois colorés et odoriférants, les tentures, les candélabres avec leurs globes damasquinés.

    Toute cette grande armée industrielle, hommes et femmes, avec leurs marchandises, leurs instruments, leurs chantiers et leurs maisons, rangés par troupes, et renfermant au centre la Banque et ses administrations, le Trésor, le Timbre, la Monnaie, toute cette armée active, bruyante, animée, marchant d'un pas vif, et fouettant l'air de ses gestes et de ses cris de joie, faisant voler autour d'elle, comme un nuage d'encens, la poussière du sol, s'ébranlera et roulera par-dessus les églises, les quais et les quartiers retardataires, et viendra de la Madeleine à la gare Saint-Ouen et de l'Élysée-Bourbon, par Monceau et les Sablons, jusqu'à Neuilly, former les membres rebondis et fermes de la droite de mon colosse. Je déracinerai des bords du boulevard les opéras et tous les théâtres avec leur matériel d'instruments, de costumes et de décors, et. leurs troupes passionnées et les salles de danse et de concert, et les jardins aux fruits de neige et de glace, aux liqueurs brillantes comme le métal, et tous les édifices consacrés aux extases de l'esprit et au délire des sens. Ils s'enlèveront ainsi qu'une troupe de danseurs et de danseuses, dont les tressaillements répandront le plaisir jusqu'aux extrémités du corps de mon colosse, et, enlacés les uns dans les autres, tournoyant sur eux-mêmes, ils viendront se grouper autour de l'étoile. Ainsi, par ma volonté et par les bras de mes enfants, sera bâtie, en un seul édifice, ma ville vivante. Et pour aucun ma volonté ne fera scandale ou servitude; car de ces hommes et de ces femmes, de ces vieillards et de ces enfants, et de ces édifices, ces magasins, ces chantiers, il n'y aura ni un clou ni un cheveu qui bouge autrement que de son propre mouvement et par sa libre volonté. Beaucoup n'auront point de cette vie le sentiment de leur destinée. Ils resteront dans leur chaos de pavés boueux et de masures tremblantes. La ville ancienne reposera sur les épaules de la nouvelle. Fardeau léger sur ses larges épaules; fardeau sacré, car le colosse ainsi chargé de son vieux père, pressant son enfant sous son bras, sera, comme Énée, le symbole de la religion de l'homme qui sort de la guerre et appelle la femme.

    (1831)

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    FÉLIX PYAT

    (1810-1889)

    Jusqu'à la révolution de 1848, Félix Pyat ne fut qu'un journaliste littéraire et un auteur dramatique d'avant-garde. Le journaliste avait collaboré au Figaro et à l'Artiste, avant de faire partie de la rédaction du National, du Siècle puis de la Réforme). L'auteur dramatique avait donné successivement Ango, les Deux Serruriers, Cedric le Norvégien, Mathilde (drame tiré du roman d'Eugène Sue). Les deux ouvrages qui avaient eu le plus de retentissement avaient été Diogène (créé par Bocage) et le Chiffonnier de Paris (créé par Frédérick Lemaître). Il y a sur ces deux drames d'importants et chaleureux feuillets de Théophile Gautier.

    En 1833, Félix Pyat réclamait assez impétueusement l'augmentation de la subvention de la Comédie française qui traversait alors une crise financière.

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    LE THÉATRE-FRANCAIS

    En lisant sur l'affiche: «les comédiens ordinaires du roi,» on se prend à sourire de ce titre honoraire, resté insignifiant d'une civilisation passée. Non! ils ne sont pas comédiens du roi, car ils sont électeurs, jurés, on les enterre même à l'église comme d'autres. Quand ils étaient comédiens du roi, on disait la Molière, la Gaussin; maintenant c'est MlleMante, MmeMenjaud. Quand ils étaient comédiens du roi, ils étaient infâmes, marqués au front comme des Bohèmes, ils changeaient de nom, ils dînaient chez les grands seigneurs, prêtaient leurs femmes aux grands seigneurs, changeaient de femmes avec eux; maintenant ils sont rangés, mariés; ils ont des noms de famille, s'appellent comme leurs pères, et baptisent leurs enfants; non! ils ne sont plus comédiens du roi.

    Le Théâtre-Français est un monument national; et la question de savoir si le Théâtre- Français doit être subventionné du gouvernement est résolue par l'exemple de tous les temps. Il faut un sanctuaire immuable auquel l'art dramatique puisse confier sûrement ses chefs-d'oeuvre. Il faut un lieu dépositaire des richesses de la langue française; par conséquent une subvention large, un secours généreux et tout à fait libéral. Tous les gouvernements que la Comédie française a vus se succéder si diversement se sont accordés à la soutenir. Louis XIV, lorsque la Comédie française n'avait que trente livres de loyers et de pensions à payer par jour, lui fit un don de douze mille livres de rente pour subvenir précisément à couvrir ces trente livres de frais par jour. Du temps de Voltaire, dont les tragédies nouvelles, jouées par Lekain, Clairon, Dumesnil et les autres comédiens fameux, attiraient chaque soir la foule au théâtre, eh bien! Le roi donnait cinquante-cinq mille francs de pure libéralité, et les loges du roi et de la cour rapportaient plus de deux cent mille francs par an; et les seigneurs nourrissaient les acteurs, leur fournissaient jusqu'aux habits à paillettes, ce qui fait que depuis on a toujours joué les pièces de Molière avec les costumes de Louis XV. Enfin, pendant les troubles révolutionnaires, la Commune de Paris envoyait à la Comédie française, faute d'argent, du bois, de la toile, de l'huile. Prieur, de la Côte-d'Or, lui fit porter des assignats à pleines brouettes. L'empereur lui destinait quatre cent mille francs sur sa cassette. La Restauration fut plus économe; les idées religieuses et l'obscurantisme qui présidaient au conseil du dernier roi devaient nécessairement nuire au Théâtre-Français. M.de Corbières répondit à un des semainiers qui criait au secours pour la pauvre société: «Eh! mon Dieu, faites ce que vous voudrez, dansez sur la corde, faites venir des chevaux sur votre théâtre, gagnez de l'argent comme vous pourrez. Qu'avons-nous besoin de théâtres? Nos vieux chefs-d'oeuvre sont imprimés, ils se conserveront bien sans vous! Les autres, on n'en fera plus! Il n'y a pas de mal à cela.»

    On sait qu'alors trop d'allusions étaient à saisir contre la cour dans les chefs-d'oeuvre de la scène française, et que Tartuffe et le Mariage de Figaro la blessaient encore de leur vieille actualité. On sait que les acteurs, avec leur titre de comédiens du roi, avaient repris leur infamie sous un gouvernement aussi catholique, et que Talma, à son lit de mort, devant l'intolérance des nouveaux venus, préoccupé de l'anathème, en 1826, avait sur sa table le livre du baron Denain de Cuvellier, le Clergé et les Comédiens, ouvert à la page où il était question des honneurs rendus à un comédien mort au seizième siècle par ordonnance même de Louis XII.

    La révolution de Juillet devait faire espérer un sort plus heureux aux sociétaires. Point. On augmente le nombre des théâtres, et l'on diminue la subvention de la Comédie française. Elle réclame, on lui répond que, sous un régime de liberté, elle doit perdre ses privilèges, se soumettre, comme toute autre entreprise commerciale, aux chances aléatoires de la concurrence, qu'elle attirera le public en lui donnant les meilleures pièces au meilleur marché possible, qu'elle est libre enfin; et néanmoins ou lui impose un commissaire royal.

    A d'autres que nous de souhaiter la moindre entrave à la liberté dramatique, et d'évoquer ici les décrets de restriction; il faut que tout le monde vive. A d'autres aussi de réprouver le commissariat noblement et habilement exercé par M.Taylor. Mais sortons un peu du dilemme: le Théâtre-Français est-il une société particulière qui gère à ses risques et périls? Alors pourquoi l'intervention de la royauté, par son commissaire, dans la chose privée? C'est donc chose publique? Sans doute; car une nation n'a pas que des besoins matériels, des intérêts de coton et d'indigo, elle a aussi des besoins moraux qu'il faut impérieusement satisfaire.

    La révolution de Juillet devait être favorable à la Comédie Française. Cependant, après les glorieuses journées, la salle est déserte, la caisse est vide, les comédiens sont réduits aux abois. La famine et la banqueroute sont à leurs portes, et pas un secours du gouvernement! Et, dans toute cette France intelligente, dans ce pays civilisé par excellence dans Paris, la ville des arts et la ville riche, pas une main française qui s'ouvre, et ce sera un homme du Nord, un enfant de la Russie, qui viendra en aide à la Comédie française; c'est M.le comte Paul Demidoff, qui, sans intérêt, prêtera généreusement cinquante mille francs à la Comédie française! Et cela en septembre1830, au moment où il n'y aura plus ni subvention, ni commissaire royal, ni maison du roi. Honneur à M.Paul Demidoff!

    Avec ce secours inattendu, les comédiens ont payé leurs pensions arriérées aux vieux acteurs retirés et blanchis dans le service, aux employés qui se sont cassé bras ou jambes dans les machines du théâtre. Ainsi M.Demidoff a rendu l'existence à quatre ou cinq cents personnes, qui ne vivent maintenant que du théâtre, parce que le théâtre a vécu d'eux. Il faut rendre justice au désintéressement infatigable des sociétaires dont les parts sont nulles, ou presque nulles, puisqu'il y a peu ou point de bénéfices et qui s'imposent chaque jour de nouvelles charges pour maintenir la société dans l'état où ils l'ont trouvée. C'est une grande maison qui se ruine, mais qui ne déroge pas et garde encore des habitudes digues d'elle. C'est encore le seul théâtre où les auteurs aient le moins à se plaindre, et du cabotinage des comédiens et des roueries du directeur; là, chacun ses droits, chacun à son tour! C'est surtout le seul théâtre où vous puissiez entrer sans un mouchoir au nez, et d'où vous puissiez sortir sans toiles d'araignées aux vêtements; le seul où l'on n'ait pas à craindre le guet-apens des trappes, l'obscurité des escaliers, l'angle des corridors, l'insolence des garçons. On y voit clair, on s'y chauffe, on ne tombe pas dans des abîmes sans fond.

    ( Les Cent et un, 1835.)

    *****

    ARMAND MARRAST

    (1801-1852)

    La première notoriété d'Armand Marrast lui vint du discours qu'il prononça, au nom de la jeunesse des écoles, sur la tombe de Manuel. Le gouvernement de la Restauration le révoqua des fonctions de surveillant des études littéraires qu'il occupait à l'École normale. Son tempérament combatif se trouva à l'aise dans la presse. Après la révolution de 1830, il devint rédacteur en chef de la Tribune, puis du _National,, non sans avoir eu, entre temps, bien des démêlés avec le pouvoir, qu'il attaquait avec une verve caustique. Obligé de quitter la France pour se soustraire à des poursuites, après les événements de 1834, il s'était réfugié en Espagne, où il avait été condamné à mort — ce qui dépassait un peu les rigueurs auxquelles il se dérobait — pour une publication contre la reine régente. Il dut son salut à une intervention opportune et regagna Paris. A la révolution de 1848, il fut successivement l'un des trois secrétaires du gouvernement provisoire, puis membre de ce gouvernement, maire de Paris, président de l'Assemblée nationale. Il s'éteignait prématurément peu de temps après le coup d'Etat. Son désintéressement s'attesta par sa pauvreté au moment de sa mort.

    Aux débuts de la monarchie de Juillet, il se montrait menaçant pour le nouveau gouvernement, qui allait bientôt avoir en lui un adversaire déterminé.

    *****

    ATTENDRE ET SE PRÉPARER,

    Pour les hommes à la vue courte, la révolution de 1830 n'eut d'autre cause que les quinze années d'oppression qui la précédèrent. Pour ceux qui savent enchaîner les événements de l'histoire, la révolution de 1830 est fille de la révolution de 89.

    La gloire de nos pères fut de verser leur sang pour faire connaître et respecter des autres peuples le dogme de la souveraineté populaire; la nôtre sera de leur apprendre comment on marche avec sagesse, mais avec fermeté, à la réalisation de toutes les conséquences qu'il doit amener tôt ou tard.

    Mais l'oeuvre qui doit développer, étendre, affermir les intérêts du peuple, sera longue et difficile.

    Croyez-vous que trois jours aient pu guérir les plaies sociales qui fatiguent la France? Croyez-vous qu'en trois jours on épure les moeurs, on ramène à la dignité de la conscience, à la haute estime du travail trois générations victimes de tant d'intrigues, victimes aussi de tant de malheurs?

    Que nous reste-t-il donc à faire, à nous qui souhaitons pour notre pays et pour l'Europe ensuite ce que nos pères ont voulu, ce que Napoléon lui-même a prédit?

    Il nous reste à voir s'user devant nous tous ces prétendants qui se font populaires d'abord et qui entraînés par une force logique, s'aperçoivent bientôt que leurs intérêts ne sont pas les nôtres, qui commencent alors par la crainte, qui essayent ensuite de la corruption, et qui finissent par la violence.

    Patience! Le temps les pousse.

    Maintenant que des partis se choquent encore que des prétentions diverses se présentent, on sait avec qui nous serons, — avec le peuple, toujours avec le peuple.

    Ce sont là nos principes, et nous n'avons pas peur qu'ils périssent. Tôt ou tard la France, fatiguée de déceptions, viendra leur demander son repos ou sa gloire. Jusque-là, qu'avons-nous à faire?

    Attendre et se préparer.

    ( La Tribune)

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    BARTHÉLEMY

    (1796-1867)

    Le 27mars 1831, paraissait le premier numéro de la Némésis, revue hebdomadaire, en vers. Cette revue satirique s'annonçait ainsi:

    ...Une fois par semaine Je dois tout visiter dans ce vaste domaine. Fort de mon unité, seul, libre de soutiens, Je ne suivrai de but, de conseils, que les miens.

    Barthélemy, à ce moment, avait déjà changé plusieurs fois d'opinions. Dans sa première jeunesse, il avait fait partie des volontaires royaux qui prétendaient arrêter la marche irrésistible de Napoléon revenant de l'île d'Elbe. Puis, après avoir été l'un des rédacteurs du Drapeau blanc, dont il avait pris le ton outrancier, il s'était tourné du côté de l'opposition. Avec son ami et compatriote Joseph Méry, il avait écrit une série de pamphlets contre les ministres de la Restauration. Cette opposition le menait au bonapartisme Avec Méry, il donnait Napoléon en Egypte, et il se rendait à Vienne pour tenter de remettre un exemplaire de son poème au duc de Reichstadt, «le fils de l'homme». Ce fut le titre d'un autre poème qui lui valut une condamnation à trois mois de prison. Après la révolution de 1830, il attestait des sentiments républicains.

    La publication de la Némésis, dont nombre de pages sont pleines de souffle, ont des accents énergiques, ne laissent pas toujours percer la composition rapide, fut une manière de tour de force. Barthélemy, cependant, succombant sous le poids du fardeau qu'il avait voulu supporter seul, appela Méry à son aide. Méry donna à son ami le secours de sa verve abondante, et les deux poètes soutinrent pendant un an l'oeuvre entreprise. Ces véhémentes satires, qui appartiennent à l'histoire du journalisme autant qu'à la grande histoire littéraire, eurent une incroyable popularité.

    En 1832, autre changement brusque d'attitude. Pour des raisons intéressées et qui ont singulièrement diminué la mémoire d'un homme du plus vigoureux talent, Barthélemy passa au pouvoir, avec armes et bagages. Méry ne le suivit pas dans cette défection et la lui reprocha prophétiquement:

    Tant d'avenir perdu, tant de gloire éclipsée!

    Barthélemy ne retrouva plus, en effet, le succès, qu'il avait connu, presque prodigieux. Le républicain de 1830 redevint bonapartiste en 1851. Il s'éteignit obscurément.

    La Némésis, ironiste et passionnée, fut souvent injuste, comme dans la satire contre Lamartine, au moment où il posait sa candidature à la Chambre des députés. Lamartine répondit hautainement à cette satire par quelques-uns de ses vers les plus beaux.

    *****

    A MONSIEUR DE LAMARTINE

    Je me disais: Donnons quelques larmes amères Au poète qui suit de sublimes chimères, Fuit les cités, s'assied au fond des vieilles tours, Sous les vieux aqueducs prolongés en arcades, Dans l'humide brouillard des sonores cascades, Et dort sur l'aile des vautours.

    Hélas! Toujours au fond des lacs, des précipices, Toujours, comme on le peint devant ses frontispices, Drapant d'un manteau brun ses membres amaigris, Suivant de l'oeil, baigné par les feux de la lune, Les vagues à ses pieds mourant l'une après l'une Et les aigles dans les cieux gris.

    Quelle vie! Et toujours, poétique suicide, Boire, et boire à longs flots une excellence acide; Ne donner qu'à la mort un sourire fané, Se bannir en pleurant loin des cités riantes, Et dire comme Job en mille variantes: «O mon Dieu, pourquoi suis-je né!»

    Oh! que je le plaignais! Ma douleur inquiète Demandait aux passants: «Où donc est le poète? Que ne puis-je donner une obole à sa faim Et lui dire: «Suis-moi sous mes pins d'Ionie: Là tu t'abreuveras d'amour et d'harmonie, Tu vivras comme un séraphin.»

    Mais j'étouffai bientôt ma plainte ridicule. Je te vis une fois sous les formes d'Hercule Courant en tilbury sans regarder le ciel, Et l'on disait: «Demain il part pour la Toscane. De la diplomatie il va sonder l'arcane. Avec un titre officiel.»

    Alors je dis: «Heureux le géant romantique Qui mêle Ezéchiel avec l'arithmétique! De Sion à la Banque il passe tour à tour Pour encaisser les fruits de la littérature. Les traites à la main il s'élance en voiture En descendant de son vautour.»

    D'en haut tu fais tomber sur nous, petits atomes, Tes Gloria Patri délayés en des tomes, Tes psaumes de David imprimés sur vélin. Mais quand de tes billets l'échéance est venue, Poète financier, tu descends de la nue Pour traiter avec Josselin.

    Un trône est-il vacant dans notre académie? A l'instant, sans regret, tu quittes Jérémie Et le char d'Elisée aux rapides essieux, Tu daignes ramasser avec ta main d'archange Des titres, des rubans, joyaux pétris de fange, Et tu remontes dans les cieux.

    On dit même aujourd'hui, poète taciturne, Que tu viens méditer sur les chances de l'urne, Que, le front couronné d'ache et de nénufar, Appendant à ton mur la cithare hébraïque, Tu viens solliciter l'électeur prosaïque, Sur l'Océan et sur le Var.

    O frère, cette fois, j'admire ton envie, Et tu pousses trop loin le dégoût de la vie: Nous avons bien permis à ton modeste orgueil D'échanger en cinq ans tes bibliques paroles Contre la croix d'honneur, l'amitié de Vitrolles Et l'académique fauteuil.

    Mais qu'aujourd'hui, pour prix de tes hymnes dévotes Aux hommes de Juillet tu demandes leurs votes, C'en est trop! L'Esprit-Saint égare ta fierté; Sais-tu qu'avant d'entrer dans l'arène publique, Il faut que devant nous tout citoyen explique Ce qu'il fit pour la liberté?

    On n'a point oublié tes oeuvres trop récentes, Tes hymnes à Bonald en strophes caressantes, Et sur l'autel rémois ton vol de séraphin, Ni tes vers courtisans pour tes rois légitimes, Pour les calamités des augustes victimes Et pour ton seigneur le Dauphin.

    Va! les temps sont passés des sublimes extases, Des harpes de Sion, des saintes paraphrases. Aujourd'hui tous ces chants expirent sans écho; Va donc, selon tes voeux, gémir en Palestine Et présenter, sans peur, le nom de Lamartine Aux électeurs de Jéricho.

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    CH. PHILIPON ET LE CHARIVARI

    (1800-1862)

    «Philipon contre Philippe!» Ainsi peut se résumer, pendant une période de la monarchie de Juillet, l'attitude du fondateur de la Caricature et du Charivari, journaux satiriques, faisant une guerre incessante de plume et de crayon à Louis-Philippe et à ses ministres, — guerre d'autant plus redoutable qu'elle était menée en dépit de sa violence, avec beaucoup d'esprit. «Les premières années du règne de Louis-Philippe, a dit Champfleury, sont tracées là minute par minute. Les crayons ne s'arrêtent plus, et quels crayons! C'est le roi qu'on épie dans tous les actes de sa vie publique et de sa vie privée. On croit assister à un défilé de masques cruels, qui récitent un catéchisme poissard politique» Le monarque bourgeois était raillé et ridiculisé de toutes les façons. — Une des plaisanteries inventées par Philipon fut de donner au visage de Louis-Philippe la forme d'une poire, et cette plaisanterie — expiée d'ailleurs par nombre de procès — eut une popularité prodigieuse. Traviez, Granville, Daumier exécutèrent sur ce thème d'abondantes variations. Parfois le journal était composé en forme de poire. En 1834, le Charivari était condamné à six mille francs d'amende, et son gérant à six mois de prison. Le 17janvier, Philipon fit paraître une page dessinée par lui-même, où, sous prétexte de montrer par quel jeu innocent on arrivait a transformer une poire de façon à lui donner la physionomie de Louis-Philippe, il renouvelait les railleries. Les collaborateurs littéraires de Philipon au Charivari étaient Albert Clerc, Altaroche, Taxile Delord, Clément Caraguel, Louis Huart. Ses dessinateurs étaient: Daumier, Traviez, Granville, Raffet, Charlet, Descamps, Deveria, Bellangé.

    *****

    AFIN QUE SI JAMAIS L'ÉTAT LEUR MANQUE ILS NE MANQUENT DU MOINS JAMAIS D´ÉTAT

    Il y a des esprits mal faits qui reprochent à la royauté actuelle ce qu'ils admirent dans les autres comme des vertus; qui lui reprochent notamment son économie, son savoir-faire, son habileté à tirer parti de tout, à ne rien laisser perdre, pas même la cire des pétitions qu'elle reçoit toujours avec un nouveau plaisir; pas même les lièvres de ses forêts, qu'elle ne tue pas elle-même comme faisaient ses devancières, mais qu'elle afferme à beaux deniers; pas même les petites branches pourries qui gisent dans les allées de ses jardins et parcs, et qu'elle ramasse soigneusement pour aviver son feu de houille; pas même enfin ces vieilles nippes qu'elle fait transformer en culottes, en guêtres et en casquettes pour les petits principicules.

    Ce sont là des vertus bourgeoises, ou bien je ne m'y connais pas; vertus donc qui conviennent parfaitement à une royauté bourgeoise.

    Mais ce en quoi ces mêmes esprits mal faits affectent de la blâmer davantage, ce sont les nombreux envois de fonds qu'ils l'accusent de faire en Amérique.

    Certes le Charivari n'aura jamais à se reprocher d'aussi injustes accusations.

    Nous ne savons si ces envois sont bien réels; mais, en tout cas, cela ne prouverait en elle qu'un sage esprit de prévoyance. La royauté citoyenne est fort solide, il n'y a pas de doute; mais enfin il n'y aurait rien d'impossible à ce que le suffrage unanime des voitures publiques, qui lui a servi de base au mois de juillet, lui fit infidélité quelque jour. En général, il n'y a rien de mobile comme les voitures publiques. Qui peut répondre, d'ailleurs, qu'on ne finira point par se dégoûter soi-même d'avoir à gouverner des gaillards qui se rebiffent sans cesse? On s'en dégoûterait à moins.

    Cela étant, la sagesse des nations, ou bien plutôt celle des princes, veut qu'on ait en réserve quelque poire pour la soif. C'est probablement dans ce sage esprit d'éventualité que la royauté citoyenne a fait apprendre à chacun des enfants de Sa Majesté, mâles ou femelles, un état, même un métier.

    ( Le Charivari, 17janvier 1834.)

    [Une reproduction de la première page du « Charivari » datée du 1er mai 1835 et imprimée en forme de poire, figure ici dans l'édition imprimée de l'Anthologie du Journalisme. ] *****

    SI LA JUSTICE A TOUJOURS DEUX POIDS, DU MOINS ELLE NE GARDE PLUS DE MESURES.

    Si le Charivari ne vous a point parlé, ces jours derniers, des étranges choses qui se passent, au sein d'un tribunal exceptionnel se disant cour d'assises, entre trois juges et son frère et ami le National, ce n'est pas, croyez-le bien, qu'il ne fût en mesure de vous les conter jusque dans leurs moindres détails. Le Charivari a fait tout ce qu'il lui était possible de faire. Repoussé de l'intérieur de la cour, il s'est cramponné comme d'habitude à la porte, à travers laquelle il a entendu la belle improvisation de M.Carrel, qui parle comme il écrit; le Charivari a croqué par la même occasion M.Franck- Carré, l'avocat de Sa Majesté, dont il vous offrirait la portraicture, si cet irréprochable en valait la peine.

    Mais le Charivari a dû s'en tenir là. Il sait trop bien, ou plutôt il ne sait pas assez jusqu'où peut aller la manie d'interprétation des jugeurs qui commentent d'une manière fort large l'arrêt Dubois (dont on fait les flûtes). Ces messieurs y mettent vraiment de l'enthousiasme.

    Toutefois, s'il ne nous est pas permis de vous parler du débat judiciaire, nous avons encore licence de vous faire part des saisies et assignations.

    A ce titre, nous vous apprendrons que M.Persil, renchérissant sur tout ce que la science interprétative a produit de plus stupéfiant jusqu'à ce jour, a cité hier M.Carrel, gérant du National de 1834, et que le parquet s'obstine à intituler gérant du National, pour avoir rendu compte, dans son numéro d'avant-hier, de Son propre procès !

    Voilà qui est tout à fait digne de M.Persil! Quoi! je suppose que le National de 1834 fût réellement, ce qui n'est point, l'ancien National, le National interdit: pourrait-on l'empêcher de rendre compte à ses abonnés, dont il est aussi la propriété, des limites que la jugerie impose à sa publicité, ou, si vous aimez mieux, à son exploitation? Le compte rendu, dans ce cas, n'est pas une nouvelle plus ou moins intéressante, jetée à la curiosité publique; c'est une communication faite à des ayants-droit d'un événement qui modifie les rapports du journal avec ses souscripteurs.

    Mais que sera-ce donc si ce journal n'est pas le journal interdit, et si, avec un titre différent, un acte social différent, et des propriétaires différents, il n'a de rapport avec lui que dans la cervelle interprétomane d'un homme du roâ? C'est pourtant vrai, jusqu'à ce qu'un arrêt vienne décider le contraire, et M.Persil aurait dû au moins avoir la pudeur d'attendre cet arrêt, si tant est qu'il doive sortir favorable.

    Il résulte, du reste, de ces dernières poursuites dirigées contre le nouveau National, une moralité remarquable et qui mérite d'être signalée

    Naguère, la Tribune, qui voulait faire vendre un supplément dans la rue, eut le malheur d'ajouter, sur ce supplément, un mot à son titre, et de s'y intituler la Tribune des Ouvriers, etc. M.Persil s'écrie bien vite: «Ce n'est plus la Tribune, c'est un nouveau journal.» Et la Tribune fut condamnée, comme un nouveau journal, pour avoir ajouté un mot à son titre sur le supplément, et quoiqu'il ne fût survenu aucune modification dans la gérance, ni dans la rédaction, ni dans la propriété.

    Aujourd'hui le National cesse de paraître; un nouveau journal s'élève qui ajoute un mot à ce titre, avec d'autres gérants, avec un autre acte social, avec un autre cautionnement, en un mot un journal entièrement et légalement nouveau. Vite M.Persil lui crie: «Halte-là! c'est toujours le National!»

    O jugerie!

    ( Le Charivari, 17janvier 1834.)

    *****

    LOUIS DESNOYERS

    (1802-1808)

    Ce fut un homme entreprenant, journaliste de vocation, fécond en idées, et les réalisant souvent. L'une de ces idées fut la création de la Société des gens de lettres, qui naquit d'une réunion provoquée chez lui, dans sa maison de la rue de Navarin, le 20décembre 1837. Vingt et un jours plus tard, la société était officiellement fondée: il en était le vice-président, la présidence étant dévolue à Villemain. Après avoir donné une collaboration active aux journaux qui constituaient alors ce qu'on appelait «la petite presse», — ayant parfois par sa vivacité de ton plus d'action que la grande, — il entra au National. Puis il fut un des fondateurs du Siècle, rival de la Presse dans la révolution de l'abaissement du prix de l'abonnement. Il y apporta l'innovation du roman- feuilleton, en assumant la direction de la partie littéraire. Prêchant d'exemple, il fut un abondant chroniqueur, sans parler de ses romans, parmi lesquels Jean-Paul Chopart eut une assez longue popularité. Au Siècle il donna notamment une série d'articles dont le style à facettes n'a pas laissé que de vieillir un peu, intitulée: les Béotiens de Paris.

    *****

    LES BÉOTIENS DE PARIS

    On peut classer les hommes sur ces deux étiquettes: gens qui pensent, — gens qui ne pensent pas.

    Attique et Béotie.

    Cette double nature se retrouve en tous lieux, maison conviendra que l'esprit hottentot doit différer, quant à la forme, de notre esprit européen, et qu'aussi le crétin des Alpes a son cachet particulier au milieu de toutes les imbécillités du globe.

    Même diversité sur une même échelle. La province, sans doute, a ses niais et ses beaux esprits, mais Paris a les siens.

    ... Avez-vous remarqué sur la partie fainéante de nos boulevards, dans la belle allée des Tuileries, sur le pavé des Champs-Elysées, parmi la poussière du Bois de Boulogne, aux premières places des théâtres, partout enfin où il y a du temps à se montrer, avez-vous remarqué une population d'hommes tout élégante, toute pimpante, tout odorante? Voilà nos crétins, non pas tous, mais beaucoup; non pas avec de hideux goitres, des vêtements grossiers, mais en beau linge, en fins louviers. On s'arrête à les voir, tout ébaubi qu'on est de leur façon d'aller, du phénoménal de leurs habits, de l'empois de leur coiffure. Leurs modes, vous le savez, ne sont pas celles d'aujourd'hui, bien moins encore celles d'hier: ce sont toujours celles de demain. Du reste, on peut les comparer à de belles loueuses d'étalage. Qu'y a-t-il au fond? Du vide. Pas une idée, pas un centime intellectuel.

    Je n'appelle point du nom d'idées ces conversations toutes faites, ce parlage au premier occupant, espèce de badigeon qui ne sert qu'à chemiser un sot et à boucher les crevasses d'une journée oisive.

    J'entends par idée une perception de l'âme, non point grêle, indécise, tronquée, fugitive, mais vive, nette, entière et durante, mais assez copieuse pour maintenir le cerveau dans un état de gonflement et l'empêcher de s'affaisser sur lui-même comme une vessie qu'on prive d'air, mais assez large et forte pour que la méditation puisse reposer dessus; non pas, enfin, une lueur, un crépuscule, mais un beau jour, un jour tout à fait; une pensée- mère, une pensée qui elle-même en contienne mille autres, qui soit le pivot autour duquel gravite, logiquement, un monde d'imaginations secondaires, le centre, le système d'un soleil intellectuel tout entier.

    Eh bien, de ces soleils, combien pensez-vous qu'il en brille sous le crâne pommadé de ceux-là? Pas un seul. Je n'en demande qu'un, et leurs yeux de verre, leurs yeux d'animaux empaillés, luiraient au moins de quelque feu. Leur figure en deviendrait moins cire, leur allure moins flasque, leurs paroles moins fades, et leur cravate serait aussi plus tortillée. Vous ne les verriez plus, au balcon d'un théâtre, nettoyer leur binocle ou mordiller leur canne, alors que l'on pouffe au parterre; vous ne les verriez plus mettre leurs gants ou s'ajuster les favoris, alors qu'on sanglote au parterre; froids à tout, impassibles, comme si, au milieu de cette électricité de rires et de pleurs, leur bêtise était un trépied qui les isolât des commotions de la foule. Je vous le dis: ils sont crétins, archi-crétins. Et c'est un point bien convenu: tout homme qui attend venir l'éternité à se faire gentil, non point par coquetterie fortuite, comme il a pu arriver à Voltaire lui-même, mais par fatuitisme et par désoeuvrerie, tout homme qui se narcisse et se sangle comme un cheval, cet homme-là n'est pas né pour penser: pas plus que le paon, pas plus que le coq d'Inde. Son rôle aussi c'est de faire la roue aux yeux des autres hommes.

    Mais place encore! Voici l'espèce des balourds, bêtes doublement circonflexes qui s'en tiennent à la grosse naïveté, à cette fille bâtarde de la sottise et du bon sens. Ce sont des hannetons: dès qu'ils volent, ils se heurtent la tête contre une vérité; ils ne procèdent, en effet, que par vérités vraiment vraies, par vérités pataudes: «C'est aujourd'hui le 16décembre: dans quinze jours, ce sera le 1erjanvier. — Voilà un potage qui est brûlant. — Napoléon est un homme célèbre.»

    Eh bien, à la bonne heure!

    Parfois, ils se permettent la froide réflexion morale: «Moi, j'aime ce qui est bon. — On serait plus tranquille s'il n'y avait point d'émeutes. — Les hommes ne sont pas comme les femmes. — La santé est le meilleur des biens.»

    En résumé, les gens de cette sorte paraissent n'avoir été créés que comme intermédiaires entre l'homme et la brute. Ce n'est pas tout à fait l'homme, mais c'est un peu mieux que le boeuf; c'est l'orang-outang qui a reçu le baptême, qui est né non velu et a fait ses études.

    Nous possédons ensuite la grande famille des plagiaires: idiots qui ne pensent point par eux, mais par autrui, qui se servent de votre cerveau comme de voire chapeau pour s'en coiffer, le leur manquant.

    Première espèce: l'homme-jocko, qui parle quand vous parlez, qui se tait quand vous vous taisez, qui, j'imagine, se couperait le cou, vous voyant attenter au vôtre. C'est un écho. Dites: «La paix est une excellente chose, quand elle ne coûte pas plus cher que la guerre. — Oh, oui! redira-t-il, pas plus cher que la guerre! Dites: «La Régie vous vend du tabac qui ne vaut pas le diable. — Oh non, redira-t-il, qui ne vaut pas le diable!

    Deuxième espèce: l'homme-perroquet, celui qui, chaque matin, ramasse çà ou là, dans quelque nouveau livre ou de la bouche même de quelque homme d'esprit, une tirade de pensées, et s'en va, tant que dure le jour, la colportant dans vingt salons, la disant presque à chaque borne, comme les orgues les mélodies d'Auber.

    Troisième espèce: l'homme-vautour, imbécile de proie, qui s'engraisse de vous. Il n'est pas nécessaire, avec celui-là, que vous soyez un nouveau livre ou une bouche célèbre. N'importe quel, avisez-vous d'émettre en sa présence quelque chose de bien: oh! mon Dieu! c'en est fait, c'est comme si vous aviez tiré votre montre devant quelque filou: vous êtes volé de votre idée, et, soyez-en bien sûr, avant qu'il soit demain, tout Paris la saura par coeur. Il y a mieux: c'est devant vous qu'il vous braconnera. Je vous suppose dans un cercle, assis tout contre lui; on y parle opéra: chacun donne son avis, et vous, le vôtre; vous dites, non sans arrière-prétention, que, «avec les jambes de Taglioni et les bras de Noblet (1) on ferait un talent accompli».

    [ (1) Lise Noblet, danseuse, créa le rôle de Fenella dans la _Muette de Portici.]

    Ensuite de quoi vous attendez modestement l'effet de ces paroles. Malheureusement, vous êtes enroué et vos paroles se sont perdues, perdues pour vous, mais non pour lui, qui, dominant toutes les voix: «On ferait un talent accompli, dit-il, avec les jambes de Taglioni et les bras de Noblet.» Oh, vraiment, vous ne vous flattiez pas: un murmure flatteur accueille ces paroles, et, comme vous êtes le seul à ne pas applaudir, on vous regarde comme un obtus, comme un homme incapable de saisir la finesse des choses.

    Parmi les parasites de l'intelligence, il en est de fort sobres, qui ne vivent que de miettes: une locution quelconque, une expression, un mot suffisent à leur consommation. C'est ainsi que les hommes de style et de pensée, les livres puissants, les drames achevés, les oh, que non pas, et mille autres formules qui sont fort bonnes en leur place ont servi de pâture à leur tourbe affamée. C'était de la pomme de terre à l'usage de tous les pauvres d'esprit: avec cela on vivote, on pensote.

    Enfin, il en est quelques-uns qui se sont faits, des banalités de la presse, un petit vocabulaire applicable à toutes les phases de la politique. Avec eux c'est toujours: L'horizon s'obscurcit, l'avenir est gros d'événements, nous sommes sur un volcan.

    Tous, pauvres hommes, qui s'imaginent que la pensée est dans les mots, dans les locutions, dans Boiste ou dans Noël! Oui, sans doute, elle est là, — comme il y a des Panthéons dans les carrières de Montrouge.

    *****

    SAINTE-BEUVE

    (1804-1869)

    Sainte-Beuve fit ses débuts de critique au Globe en 1826, pendant qu'il poursuivait ses études de médecine, qu'il devait bientôt abandonner, mais dont il garda bon souvenir: «J'ai été autrefois, a-t-il dit, l'élève de la Faculté de médecine: c'est à elle que je dois l'esprit de philosophie, l'amour de l'exactitude et de la réalité physiologique, le peu de bonne méthode qui a pu passer dans mes écrits, même littéraires.». Après avoir été séduit par les idées saint-simoniennes, il s'intéressa aux luttes politiques et il fut quelque temps au National l'un des collaborateurs d'Armand Carrel. Puis il revint tout entier à la littérature. Il ne peut être question ici que du rôle de Sainte-Beuve dans la presse, où il fonda véritablement la critique littéraire moderne, dont il faisait volontiers, selon son mot, «l'histoire naturelle des esprits». Le temps a grandi son oeuvre, ce monument élevé pierre par pierre, chaque lundi, en a fait apprécier plus encore que par ses contemporains, peut-être, l'admirable solidité. De la Revue de Paris et de la Revue des Deux Mondes, il passa au Constitutionnel, et ses articles furent l'honneur de ce journal, où l'avait appelé le docteur Véron.

    Monselet, au sujet de cette collaboration, a conté une jolie histoire. Chaque semaine, Sainte-Beuve allait causer avec le docteur Véron de l'article projeté. C'était une habitude devenue aussi chère au critique qu'au directeur du Constitutionnel, extrêmement sensible à cette déférence d'un homme qui avait sur lui une telle supériorité de culture. Ces conversations étaient d'ailleurs pour Sainte-Beuve un moyen de se critiquer lui- même. Il arriva, cependant, que le Constitutionnel changea de mains. Après quelques hésitations, Sainte-Beuve accepta les propositions du Moniteur, mais, pour ne pas être taxé d'ingratitude, ou simplement parce qu'il tenait à cette première épreuve de l'accueil fait à son article, il imagina ce biais. Tous les vendredis il se rendait comme par le passé, chez le docteur Véron, dans son appartement de la rue de Rivoli. Il lui soumettait son manuscrit. De son côté, le docteur Véron continuait à lui faire ses observations. Ainsi, en lisant avant tout le monde des pages qui ne lui étaient plus destinées, cependant, pouvait-il toujours se croire le directeur du _Constitutionnel. L'un et l'autre se prêtèrent, pendant assez longtemps, à cette fiction.

    On s'est beaucoup occupé, en ces derniers temps, de l'homme, en Sainte-Beuve, à propos du Livre d'amour où, avec une indiscrète fatuité, il évoquait sa liaison avec MmeVictor Hugo (1). (Ce livre, il est vrai, avait été imprimé, mais non publié.)

    [ (1) Voir, à ce sujet, la notice consacrée à Alphonse Karr, qui, dans les Guêpes, appréciait durement l'idée même de ce recueil de poèmes, dont les allusions étaient transparentes.]

    Dans une étude infiniment spirituelle sur cette question, les Péchés de Sainte-Beuve, M.Jules Lemaître a plaidé les circonstances atténuantes: «Il faut d'abord considérer que les romantiques se confessaient et confessaient les autres avec une facilité! Ils n'avaient plus, évidemment, qu'une délicatesse un peu émoussée. Avant le Livre d'amour, Musset publiait la Confession d'un Enfant du Siècle, et tout le monde savait que c'était le récit de son aventure avec George Sand. La littérature excusait tout. Ces grossières indiscrétions ne tiraient plus à conséquence. Puis, on est toujours ingénu par quelque endroit. Sainte-Beuve, entre1830 et1845, désirait la gloire, et la seule vraie: celle dont on ne jouit pas, la gloire posthume. Une chose certaine et abondamment prouvée par les notes de Sainte-Beuve lui-même: il voyait dans le Livre d'amour une oeuvre belle et originale, son chef-d'oeuvre en poésie. A vrai dire, je crois qu'il se trompait un peu. Donc, il pensait que le Livre d'amour le ferait connaître plus tard avec honneur comme poète (à quoi il attachait une extrême importance) et lui serait une médiocre revanche des Pensées d'août. Je crois que ç'a été là son plus puissant mobile.»

    Le passage ci-dessous d'un article de Sainte-Beuve, qui ne fait pas partie d'une série, est consacré aux dangers des cénacles littéraires.

    *****

    LES SOIRÉES LITTÉRAIRES

    ... De nos jours, la poésie, en reparaissant parmi nous, après une absence incontestable, sous des formes un peu étranges, avec un sentiment profond et nouveau, avait à vaincre bien des périls, à traverser bien des moqueries. On se rappelle encore comment fut accueilli le glorieux précurseur de cette poésie à la fois éclatante et intime et ce qu'il lui fallut de génie opiniâtre pour croire en lui-même et persister. Mais lui, du moins, solitaire, il a ouvert sa voie; solitaire, il l'achève: il n'y a que les vigoureuses et invincibles natures qui soient dans ce cas. De plus faibles, de plus jeunes, de plus expansifs, après lui, ont senti le besoin de se rallier, de s'entendre à l'avance, et de préluder quelque temps à l'abri de cette société orageuse qui grondait à l'entour. Ces sortes d'intimités, on l'a vu, ne sont pas sans profit pour l'art aux époques de renaissance ou de dissolution. Elles consolent, elles soutiennent dans les commencements et, à une certaine saison de la vie des poètes, contre l'indifférence du dehors, elles permettent à quelques parties du talent, craintives et tendres, de s'épanouir avant que le souffle aride les ait séchées.

    Mais, dès qu'elles se prolongent et se régularisent en cercles arrangés, leur inconvénient est de rapetisser, d'endormir le génie, de le soustraire aux chances humaines et à ces tempêtes qui enracinent, de le payer d'adulations qu'il se croit obligé de rendre avec une prodigalité de roi. Il suit de là que le sentiment du vrai et du réel s'altère, qu'on adopte un monde de conventions et qu'on ne s'adresse qu'à lui. On est insensiblement poussé à la forme, à l'apparence; de si près et entre gens si experts, nulle intention n'échappe, nul procédé technique ne passe inaperçu; on applaudit à tout; chaque mot qui scintille, chaque accident de la composition, chaque éclair d'image est remarqué, salué, accueilli. Les endroits qu'un ami équitable noterait d'un triple crayon, les faux brillants de verre que la sérieuse critique rayerait d'un trait de son diamant, ne font pas matière d'un doute en ces indulgentes cérémonies. Il suffit qu'il y ait prise sur un point du tissu, sur un détail hasardé, pour qu'il soit saisi, et toujours en bien; le silence semblerait une condamnation; on prend les devants par la louange. C'est étonnant devient synonyme de c'est beau; quand on dit ho, il est bien entendu qu'on a dit ah! tout comme dans le vocabulaire de M.de Talleyrand. Au milieu de cette admiration haletante et inoculée, l'idée de l'ensemble, le mouvement du fond, l'effet général de l'oeuvre ne saurait trouver place; rien de largement naïf ni de plein ne se réfléchit dans ce miroir grossissant, taillé à mille facettes. L'artiste sur ces réunions, ne fait donc aucunement l'épreuve du public, même de ce public choisi, bienveillant à l'art, accessible aux vraies beautés et dont il faut en définitive, remporter le suffrage.

    Quant au génie, pourtant, je ne saurais concevoir sur son compte de bien graves inquiétudes. Le jour où un sentiment profond et passionné? Le prend au coeur, où une douleur sublime l'aiguillonne, il se défait aisément de ces coquetteries frivoles et brise, en se relevant, tous les fils de soie dans lesquels jouaient ses doigts nerveux. Le danger est plutôt pour ces timides et mélancoliques talents, comme il s'en trouve, qui se défient d'eux-mêmes, qui s'ouvrent amoureusement aux influences, qui s'imprègnent des odeurs qu'on leur infuse et vivent de confiance crédule, d'illusions et de caresses. Tous ceux-là peuvent, avec le temps, et sous le coup des infatigables éloges, s'égarer en des voies fantastiques qui les éloignent de leur simplicité naturelle. Il leur importe donc beaucoup de ne se livrer que discrètement à la faveur, d'avoir toujours en eux, dans le silence et la solitude, une portion réservée où ils entendent leur propre conseil, et de se redresser aussi par le commerce d'amis éclairés qui ne soient pas poètes.

    (1831.)

    *****

    A.JAY

    (1770-1854)

    Antoine Jay, avocat et professeur, député de la Gironde pendant les Cent Jours, avait été l'un des fondateurs, en 1815, de l'Indépendant_, devenu le Constitutionnel. Pendant toute l'époque de la Restauration, il avait été au premier rang dans la presse de l'opposition, et il avait encouru plusieurs condamnations. Compagnon de captivité, à Sainte-Pélagie, de son ami de Jouy ( voir la notice sur E.de Jouy), bonapartiste libéral comme lui, il avait collaboré à une nouvelle série des Hermites : c'étaient, cette fois, les Hermites en prison_. En 1832, il était élu membre de l'Académie française. On le trouve ici comme un des adversaires les plus déterminés de l'école romantique, et l'article qu'on va lire montre jusqu'à quelle animosité allaient les luttes entre classiques et romantiques. Jay, dans son feuilleton, ne se contentait pas d'arguments littéraires. Il en appelait au pouvoir, pour obtenir l'interdiction des oeuvres contre lesquelles il s'élevait.

    *****

    CONTRE LES ROMANTIQUES

    La subvention du Théâtre-Français est portée au budget de l'État pour deux cent mille francs. Cette somme est considérable; mais si l'on réfléchit à l'influence que ce théâtre peut exercer, dans l'intérêt de la société, sur le goût, sur les moeurs, sur la bonne direction de la littérature dramatique, l'allocation ne paraîtra pas exagérée. Le Théâtre- Français, enrichi de tant de chefs-d'oeuvre qui ont contribué aux progrès de notre civilisation, est, comme le Musée, un monument national qui ne doit être ni abandonné ni dégradé. De la hauteur où l'a élevé le génie de nos grands écrivains, il ne doit pas descendre à ces exhibitions grotesques et immorales qui sont la honte de notre époque, alarment la pudeur publique et portent une atteinte mortelle à la société. Il n'y a plus de frein à la dépravation de In scène, à l'oubli de toute morale et de toute bienséance: le viol, l'adultère, l'inceste, le crime, enfin, dans ses formes les plus dégoûtantes, voilà les éléments de la poétique de cette misérable école dramatique qui, digne de tous les mépris, s'avise de mépriser les maîtres de l'art, prend un infernal plaisir à flétrir tous les sentiments généreux, à répandre la corruption dans le peuple et nous expose aux dédains de l'étranger.

    Ce n'est point pour encourager un système pernicieux que le trésor public est mis à contribution... La somme de deux cent mille francs n'est accordée au Théâtre-Français qu'à condition qu'il restera pur de toute souillure, que les artistes recommandables de ce théâtre ne s'aviliront pas en donnant l'appui de leur talent à ces ouvrages indignes de la scène nationale, ouvrages dont la funeste tendance devrait exercer la sollicitude du gouvernement, car il est responsable de la morale publique comme de l'exécution des lois. Eh bien, qui le croirait? Dans le moment même, on s'occupe à faire passer les principaux acteurs de la Porte Saint-Martin au Théâtre-Français et d'y naturaliser les absurdes et fangeux mélodrames destinés à remplacer les chefs-d'oeuvre dramatiques qui sont une partie si importante de notre littérature. Un esprit de vertige semble planer sur ce malheureux théâtre. La représentation d'Antony est officiellement annoncée par le Moniteur pour demain, Antony, l'ouvrage le plus hardiment obscène qui ait paru en ces temps d'obscénité. Nous allons donc voir sur le théâtre de Corneille, de Racine, de Molière et de Voltaire, nous allons donc voir une femme jetée dans une alcôve, un mouchoir sur la bouche; nous allons voir sur la scène nationale le viol en action. Voilà une école de morale ouverte au public, voilà le genre de spectacle auquel vous appelez cette jeunesse dont vous redoutez l'exaltation et qui, bientôt, ne reconnaîtra plus ni règle ni frein. Ce n'est pas sa faute; c'est la faute du pouvoir qui ne sollicite aucune mesure pour arrêter ce débordement d'immoralité. Il n'y a pas de pays au monde, quelque libre qu'il soit, où il soit permis d'empoisonner les sources de la morale publique.

    ... Nous n'en appelons pas à la direction actuelle des Beaux-Arts: une coterie romantique, ennemie jurée de notre grande littérature, y domine souverainement. C'est à M.Thiers, ministre de l'intérieur, que nous nous adressons. Homme de lettres distingué, admirateur des sublimes génies dont la gloire est celle de la Patrie, c'est à lui, dépositaire d'un pouvoir qui doit veiller à la conservation de ce noble héritage, que nous demandons de ne pas le laisser tomber en des mains hostiles, de s'opposer à ce débordement de mauvaises moeurs qui envahit le théâtre, pervertit la jeunesse de nos écoles et la jette dans le monde, avide de jouissances précoces, impatiente de toute espèce de joug et bientôt fatiguée de la vie. Laisser corrompre la jeunesse, ou plutôt favoriser sa corruption, c'est préparer un avenir de troubles et d'orages, c'est compromettre la cause de la liberté, c'est vicier dans le germe nos naissantes institutions, c'est aussi le plus juste et le plus sanglant reproche qu'on puisse faire à un gouvernement.

    ... Pourquoi donner une prime à la dépravation? Si la Chambre des députés ne paraissait pas si pressée de voter les lois de finances, nous pourrions espérer que, dans une matière aussi grave, qui se lie si intimement au bon ordre et à l'existence de la civilisation, il s'élèverait une voix généreuse pour protester contre l'emploi si abusif de la fortune publique, pour rappeler au ministre les devoirs que lui imposent les fonctions dont il est chargé. Le député qui parlerait ainsi serait sûr d'être écouté favorablement d'une assemblée dont les membres sont, tous les jours, témoins de cette licence inouïe des théâtres, destructive de toute morale, et en connaissent parfaitement tous les dangers. Nous sommes convaincu que les artistes mêmes du Théâtre-Français, qui voyaient avec satisfaction revenir; eux la partie éclairée du public, forme des voeux pour le succès de nos réclamations. Cela dépend de la Chambre et du ministre de l'intérieur. Des préoccupations politiques trop connues ont pu détourner son attention de la fausse et ignoble direction donnée au Théâtre-Français: il n'y aurait plus pour lui d'excuse, maintenant qu'il connaît la vérité.

    ( Constitutionnel, 28avril 1834.)

    ***

    Ce n'était plus de la polémique, c'était de la dénonciation. On sait, d'ailleurs, que les romantiques ripostaient d'une façon véhémente, et que l'épithète de «perruque» était la moindre de celles qu'ils forgeaient pour confondre leurs adversaires. Mais la meilleure de leurs réponses était le succès.

    *****

    ARMAND CARREL

    (1800-1836)

    «Une espèce de partisan politique et littéraire, faisant la guerre en conscience pour le compte de ses opinions, sans prendre ni recevoir de mot d'ordre d'aucune autorité organisée.» Ainsi se définissait lui-même Armand Carrel, qui, dans le National, fut le grand journaliste des premières années du gouvernement de Juillet. Après avoir contribué, par la part qu'il avait prise à la révolution de 1830, à son avènement, il n'avait pas tardé, désillusionné, constatant la faillite de bien des espoirs, à lui faire une vive et redoutable opposition. Dès le 1erjanvier 1832, il écrivait: «La monarchie de Juillet est sapée dans les bases que lui avaient données ses fondateurs. L'ordre de choses actuel est parvenu à de tels embarras que c'est un devoir, une nécessité de chercher à prévoir après lui.» Les procès n'étaient pas faits pour refréner son ardeur de polémiste, servie par le talent le plus vigoureux et le plus serré; ses idées s'accentuaient dans un sens nettement hostile au pouvoir royal. «La révolution, écrivait-il dans un de ses derniers articles, est moins éloignée du gouvernement de ce temps-ci que le gouvernement lui-même ne l'est du bon plaisir royal du vieux Versailles.»

    Armand Carrel, officier dans les premières années de la Restauration, avait été mêlé aux complots militaires. Au moment de la guerre d'Espagne, il avait donné sa démission et il avait fait partie de ce «régiment de Napoléon II». composé de libéraux de divers pays qui avaient lutté dans les rangs des constitutionnels espagnols. A sa rentrée en France, il avait été arrêté et condamné à mort. Le jugement ayant été cassé pour vice de forme, un autre conseil de guerre l'acquitta: la fierté de son attitude, attestant un caractère énergique, la chaleur de sa défense, l'éloquence de ses réponses n'avaient pas peu contribué à déterminer cet acquittement.

    Ce journaliste de race avait gardé, dans la presse, des témérités de soldat. En 1833, il s'était offert à répondre aux provocations du parti légitimiste, prétendant interdire à la presse libérale de parler de la duchesse de Berry, et il avait été grièvement blessé dans un duel avec Roux-Laborie. On sait l'issue fatale, trois ans plus tard, de son duel avec Émile de Girardin. — M.Schlumberger a publié, en 1910, les Mémoires du commandant Persat, qui, ancien officier de l'Empire, gérant du National, fut un des témoins de Carrel dans cette rencontre (l'autre s'appelait Ambert). On trouve là le récit le plus pittoresque et le plus minutieux de la scène tragique du bois de Vincennes. «Nous arrivâmes au rendez-vous, là, Armand Carrel nous réunit tous, et, s'adressant à Girardin, il lui dit: «Vous m'avez menacé d'une biographie; le duel est arrêté; il peut m'être funeste, tout comme à vous-même. Si je succombe, dans quels termes écrirez- vous ma biographie?» Alors Girardin répondit à Carrel: «J'espère que le combat ne sera funeste à aucun de nous deux, mais, dans le cas contraire, si j'avais à faire votre biographie, elle ne pourrait être que dans des termes honorables. — Eh bien, dit encore le bon et généreux Carrel, d'après ce que vous venez de me dire, je puis vous faire observer qu'en écrivant l'article du National je ne pensais nullement à vous.» Et le commandant Persat poursuit: «Je le demande à tout homme d'honneur et délicat, est-ce que M.de Girardin n'aurait pas dû dire à Carrel qu'il était satisfait?» M.de Girardin se tourna vers ses témoins, qui restèrent silencieux. Les pistolets furent chargés et les distances marquées. Chacun des combattants avait la facilité de marcher dix pas et devait s'arrêter à la ligne de démarcation, qui était de vingt pas. «Au signal donné, Carrel franchit ses dix pas avec cette assurance de l'homme vraiment brave, et il n'ajusta ce malheureux Girardin que lorsqu'il fut arrivé à la ligne marquée. Son adversaire fit le contraire, car, après n'avoir fait qu'un à droite sur place pour bien s'effacer, pendant que notre ami marchait, il le tint constamment ajusté. Les deux coups de feu partirent simultanément...»

    Un des articles les plus vibrants d'Armand Carrel date de 1831. Le ministère Perier venait d'ordonner l'arrestation préventive des journalistes poursuivis. Armand Carrel répondit qu'il se ferait tuer plutôt que de se laisser arrêter par une mesure qu'il estimait illégale.

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    UN DÉFI

    M.le ministre croit l'illégalité peu dangereuse quand elle ne blesse qu'un petit nombre de citoyens: il se trompe, et, malgré toute sa fierté, il pourrait bien éprouver qu'un seul homme, convaincu de son droit et déterminé à le soutenir par tous les moyens que lui donnerait son courage, n'est pas facile à vaincre.

    Pourquoi un de ces écrivains devenu l'objet des haines du pouvoir, ne se rencontrerait-il pas, qui opposerait la force à la force et se dévouerait aux chances d'une lutte inégale? Eh bien, il y en a, dans la presse périodique, de ces hommes qu'on ne provoque pas impunément et qui, certes, ne seraient pas emportés vivants, s'ils avaient juré de ne pas laisser violer en eux la majesté de la loi. Il est facile de faire tuer par cinquante hommes un seul homme qui résiste, mais doit-on que cela peut arriver deux fois sans péril pour l'ordre de choses actuel? Il faut ici relever la dignité de l'homme et du citoyen, si souvent insultée par l'indigne ministre du 13mars. Il ne sera pas dit que ce régime pourra s'enrichir encore d'un arbitraire illimité qui s'intitulerait la jurisprudence du flagrant délit. Un tel régime ne s'appellera pas, de notre consentement, la liberté de la presse, une usurpation si monstrueuse ne s'accomplira pas. Nous serions coupables de le souffrir, et il faut que ce ministère sache qu'un seul homme de coeur, ayant la loi pour lui, peut jouer, à chances égales, sa vie contre celle, non seulement de sept à huit ministres, mais contre tous les intérêts, grands et petits, qui se seraient attachés imprudemment à la destinée d'un tel ministère. C'est peu que la vie d'un homme, tué furtivement au coin de la rue dans une émeute, mais c'est beaucoup que la vie d'un homme d'honneur, qui serait massacré chez lui par les soins de M.Perier, en résistant au nom de la loi. Que le ministère ose risquer cet enjeu, et, peut-être, il ne gagnera pas la partie. Le mandat de dépôt, sous le prétexte de flagrant délit, ne peut être décerné légalement contre les écrivains de la presse périodique, et tout écrivain pénétré de sa dignité de citoyen opposera la loi à l'illégalité, et la force à la force: c'est un devoir. Advienne que pourra!

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    HONORÉ DE BALZAC

    (1799-1850)

    Balzac n'a pas fait que créer, parmi les personnages de sa prodigieuse Comédie humaine, des journalistes, Blondet, Nathan, Lousteau, Andoche Finot, Félicien Vernou, Hector Merlin, etc.; il n'a pas fait qu'écrire la Monographie de la Presse parisienne (dans le second volume de la Grande Ville, publication collective sous la direction de Marc Fournier, 1843), étude où, entre parenthèses, il eut quelques vues prophétiques. Outre sa collaboration, sous forme d'articles, à de nombreux journaux, il voulut avoir sa revue à lui, et ce fut la Revue parisienne, qui parut en mars1810, dans le format des Guêpes. Il avait fondé de grandes espérances sur cette publication, dont son ami Armand Dutacq organisa l'administration. Il pensait s'affranchir, pour ses romans, de l'intermédiaire des journaux et des libraires. La Revue parisienne, qui formait un petit volume in-32 de cent soixante pages, du prix d'un franc, ne lui valut cependant que des déboires, accrut ses dettes et lui fit des ennemis. Elle ne put avoir une longue existence. Cependant Balzac s'y était prodigué. Il avait donné là Z. Marcas et Un Prince de la Bohème, puis une étude sur le mouvement littéraire russe, des articles de critique dont l'un, d'une importance particulière était consacré à la Chartreuse de Parme, de Stendhal. Dans la livraison de septembre sous la forme d'une causerie avec ses lecteurs, il donnait des explications personnelles, répondait à une calomnie selon laquelle il avait été «acheté» par le ministère, et en venait à traiter la question de la contrefaçon belge, qui sévissait alors impunément. Tout cela est aujourd'hui curieux à retrouver.

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    LA REVUE PARISIENNE

    Je remercierai d'autant plus les abonnés qui sont venus à la Revue au milieu des préoccupations actuelles, qu'en parcourant les listes je n'ai point trouvé de noms qui me fussent connus, ou de ces personnes que nous appelons nos connaissances, Quant à des amis, hormis deux ou trois exceptions, il n'y en a pas. Ainsi nos cinq ou six cents premiers abonnés m'accusent des sympathies qui me deviennent précieuses. Il y a longtemps que je l'ai répété, d'après un illustre auteur: un lecteur est un ami inconnu. Je les remercie de leur appui, pourquoi ne dirais-je pas de leur concours? C'est grâce à l'abonnement que ce recueil pourra subsister, car la vente est aléatoire, soumise aux caprices du moment, et, comme la Revue parisienne ne recherchera jamais la popularité aux dépens de la conscience ou de la vérité, elle peut, par instants, être quittée et reprise. Elle est, en un mot, toujours à la merci d'une circonstance

    ... La tâche que j'ai entreprise de ramener la critique à sa vraie destination, à la discussion des moyens de l'art et à la consécration des principes sans lesquels il n'y a que confusion, voulait quelque courage, mais elle ne pouvait pas aller non plus sans quelques erreurs. Toutes les fois qu'il y aura erreur, je n'hésiterai jamais à la réparer. Ainsi j'ai deux rectifications à faire, d'autant plus nécessaires qu'elles touchent à des faits qui ne sont ni politiques ni littéraires. Assurément, ce n'est pas moi qui ne cesserai de flétrir les personnalités dans le journalisme dont la plume s'y prêtera. Je ne manquerai d'aucun genre de courage.

    J'ai dit que M.de Lavergne se nommait effectivement Léonard Guyot. M.de Lavergne est venu me voir et m'a simplement exhibé son acte de naissance, en me montrant qu'il avait nom Guilbaud de Lavergne. Une pièce authentique a prouvé de même que M.Roger de Beauvoir se nommait ainsi.

    Comme il court sur moi des bruits assez ridicules, j'ajouterai ce qui me concerne à ces deux rectifications. Des personnes assez haut placées ont dit qu'à propos de l'interdiction de mon drame de Vautrin, j'avais reçu de l'argent du ministère. C'est une calomnie, qui me force à donner des explications personnelles.

    Je me suis cru, je me crois encore en droit de recevoir des indemnités à ce sujet: je les recevrais, mais je ne les demanderais point. Que personne n'infère de mes paroles que je tends la main, ce serait en contradiction avec mes principes, extrêmement sévères en ceci. Quand on eut défendu Vautrin, j'allai plaider avec M.Hugo et le directeur la cause du théâtre seulement. MM.de Remusat et Hugo savent bien que je n'ai jamais dit un mot qui eût trait à la question d'argent.

    Le lendemain de la dernière audience, qui fut infructueuse, je tombai gravement malade. M.Cavé me fit une visite en me disant que ma situation serait prise en considération sérieuse. C'était la première fois de ma vie que j'allais être en communication avec une caisse publique ou ministérielle. Je consultai quelques amis de grand sens et de haute probité; j'allai même voir M.Berryer pour savoir si je pouvais accepter en tout bien tout honneur. Il y eut unanimité.

    J'étais au coin du feu, toujours souffrant, quand M.Cavé revint, m'apportant dans une enveloppe entr'ouverte quelques billets de mille francs. En me les présentant il me dit: «Nous ne pouvons faire mieux, et, entendons-nous bien, ce sera rancune tenante, nous ne voulons pas vous corrompre.» Ce fut dit sur un ton très gai. Je refusai positivement et en donnant des raisons très sages: j'accepterais une indemnité en harmonie avec le tort qui m'était fait, et non une aumône qui me laisserait en proie à toutes les difficultés de la position que me faisait l'interdiction de Vautrin (deux personnes avaient prêté 17.500 francs sur le succès, et je périrai plutôt de travail que de les rendre victimes de leur hardiesse). M.Cavé trouva fort nobles les paroles que je dis alors. J'ai une lettre de M.Alexandre Dumas, venu sur-le-champ au secours de l'auteur dramatique comme y était venu M.Hugo, par laquelle il me félicite de ma conduite et m'engage à y persister.

    ... Voici donc l'exacte vérité. Si mon nom se trouvait dans un état quelconque relatif à la dépense aux Fonds secrets, ce serait l'histoire du cuisinier qui mettait 6.000 francs de persil pour aligner ses comptes.

    Malgré les observations de quelques amis dévoués, je ne voulais pas parler de moi ni publier cette réclamation. Je trouvais quelque chose de triste à montrer que le contact avec les hommes au pouvoir pût devenir salissant. Enfin, je n'ai jamais redouté la calomnie parce que je ne crains rien de la médisance, et j'hésitais. Mais quand un homme honorable m'a dit avoir entendu, de la bouche d'un personnage grave, une assertion à cet égard, j'ai compris la nécessité d'un démenti public, que M.Cavé ne peut s'empêcher de confirmer verbalement, s'il est consulté.

    Cela dit, croyez bien que toutes les fois que je réclame ici ou ailleurs une protection aussi active pour les Lettres qu'elle l'est pour les arts et pour l'architecture, quand je déplore l'effroyable parcimonie avec laquelle on traite une des plus belles sources de gloire qu'ait la France, ces efforts ne sont entachés d'aucune pensée basse ni personnelle. On m'a fait tour à tour riche et misérable. J'ai toujours été pauvre, et je ne me défends pas du désir de devenir riche par les nobles moyens auxquels M.Scribe doit sa fortune. Sans la contrefaçon, qui cause encore bien plus tort au commerce du pays qu'aux gens de lettres, je serais probablement riche. Ainsi le défaut de protection dans le gouvernement sur les intérêts commerciaux, immenses, est cause de la détresse de la littérature. Qu'un ministre envoie faire le relevé dans la masse effrayante de papier noirci que la Belgique a vendue à l'Europe, et qu'on calcule les pertes du commerce français, les nôtres!... Nous publierions un livre qui coûterait six liards, la Belgique le contreferait et le vendrait un sou. Quand ce vol honteux pour l'Europe du XIXesiècle en arrive à un combat dont les termes sont posés ainsi, n'est-ce pas le cynisme du pirate? Si j'ai le courage de toujours revenir à cette question, c'est que je comprends qu'en la laissant dormir, on nous opposera que ce Fait, dont la conséquence est la mort de la Littérature, est devenu un Droit.

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    GUSTAVE PLANCHE (1808-1857)

    Gustave Planche, «Gustave le Cruel» comme l'appelait en souriant Alphonse Karr, a laissé le souvenir d'un critique sévère. Peu d'hommes se firent autant d'ennemis que lui. Ces animosités se traduisaient souvent par d'âpres railleries sur sa tenue débraillée. On sait avec quelle dureté Victor Hugo le traita, par de transparentes allusions, dans la préface d'Angelo, voyant en lui «l'éternel envieux», ne pouvant que nuire. Gustave Planche répondit d'ailleurs avec quelque dignité à ces violences, en s'adressant aux amis du poète: «Si la colère n'était pas une faiblesse, je lui écrirais pour lui dire combien il s'avilit en m'injuriant.» Ceux qui le connurent de près attestèrent qu'il ne méritait pas de telles inimitiés: son indépendance, ont-ils dit, le rendait seulement incapable de transaction. Pendant sa collaboration au National dont il ne pouvait toujours adopter l'esprit et les tendances, Armand Carrel lui avait dit: «Je suis loin de blâmer votre indépendance, mais si vous voulez absolument exprimer toute votre pensée, vous ferez mieux d'avoir un journal à vous.» Après avoir écrit au Journal des Débats, il trouva à la Revue des Deux Mondes son poste d'observation pour juger les hommes et les oeuvres d'une façon dogmatique et tranchée, non sans sécheresse. Tout en défendant sa mémoire, Émile Montégut, dans l'étude qu'il consacrait à Gustave Planche, constatait les inconvénients du système qu'il avait adopté. «Il considérait le critique comme une sorte de préfet chargé de faire la police du bon goût dans la république des lettres, et quand on lui reprochait sa sévérité, on l'étonnait autant qu'on étonnerait un magistrat si on lui reprochait sa vigilance et sa trop grande sollicitude à protéger la sûreté des honnêtes gens. Il avait l'air de regarder a priori comme coupables tous ceux qu'on amenait à la barre de son tribunal, jusqu'à ce que leur dossier eût été examiné.»

    On citera ici une page assez amère sur:

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    LE MÉTIER DE JOURNALISTE

    ... C'est un rude métier, et qui ne devrait tenter personne; mais une fois qu'on a en main la parole, une fois qu'on a pris place à la tribune, on y renonce difficilement; une fois que le clavier de la pensée s'est mis d'accord avec la gamme élevée de cette existence, on a grand'peine, croyez-moi, à changer les habitudes de l'instrument.

    Si vous me demandez quelle moralité je prétends tirer de cette face particulière de la vie parisienne, ce que j'en pense, je vous répondrai par les paroles de l'Écriture: Contristata est anima mea.

    En effet, je ne sais rien de plus triste et de plus amer que ce perpétuel dévouement, ce tourbillon au milieu duquel l'âme n'a pas un instant de repos. Ce que j'ai dit ne s'applique peut-être pas à plus de onze personnes à Paris. Mais qu'importe? Notre vie est ainsi faite que ceux qui ne réalisent pas encore le portrait aspirent à le réaliser. Sont-ils fous, sont-ils sages? Je ne sais: ils suivent leur étoile. Ils ne veulent pas abandonner la récompense de l'épreuve, la puissance et l'autorité.

    A vrai dire, je ne crois pas qu'il y ait au monde une manière de dépenser ses facultés plus ruineuse et plus hâtive, pas même la royauté ou le Conseil. Prenez dans le passé tel homme que vous voudrez, habile et hardi, penseur encyclopédique; prenez Voltaire, Beaumarchais ou Diderot, d'Aubigné, Pascal ou Bossuet, et je défie qu'au bout de cinq ans ils n'aient pas épuisé le meilleur de leur verve et de leur éloquence.

    Donc, vous tous qui enviez le sort d'un journaliste, qui le prenez innocemment pour un homme privilégié, réservé au plaisir, épris de vanité, plaignez-le! Toute sa vie n'est qu'un perpétuel holocauste. Chaque jour qu'il ajoute aux jours précédents emporte une de ses plus chères illusions. Il sait bien souvent de l'histoire que la postérité n'apprendra pas, le prix qu'on a payé tel article d'un traité, tel succès éclatant auquel Paris croit sincèrement. Il a vu faire le génie d'un musicien, la grâce d'une danseuse; à trente ans, il est sexagénaire.

    Mais si, par impossible, on se retire à temps de ce monde d'exception, de scepticisme, de tristesse et d'incrédulité; si, après avoir fait provision de désabusement et de défiance, on rentre dans la vie ordinaire, on y apporte quelque chose d'impassible et de réfléchi, de silencieux et de grave; quoi qu'on fasse et qu'on tente, on ne ressaisit pas sa jeunesse évanouie. On garde au visage et au coeur les rides que la réflexion y a mises. Les cheveux ont blanchi comme dans une nuit de jeu et de ruine, comme autrefois les cheveux d'une reine, la veille de sa mort. Alors, il ne faudrait jamais dire son âge, personne ne vous croirait.

    (1832.)

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    VICTOR CONSIDÉRANT

    (1805-1893)

    Victor Considérant était officier du génie quand il fut à ce point séduit par les idées de Fourier, qu'il se consacra entièrement à leur prosélytisme. Il dirigea avec le réformateur le Phalanstère et la Phalange, organes de la doctrine. Après la mort de son fondateur, Victor Considérant dégagea les théories sociales des rêveries de Fourier, qui en était venu, comme on sait, à une étrange cosmogonie, et à prédire à l'homme l'acquisition de nouveaux sens. Un soir que Fourier sortait d'une soirée chez Charles Nodier avec Bixio, celui-ci, frappé par la sérénité de la nuit, dit: «Quelle belle lune, monsieur Fourier! — Oui, répondit le philosophe, mais profitez de ses derniers moments. — Comment? demanda Bixio.» Et Fourier lui expliqua que, d'après son système et les lois qu'il en faisait dériver, la lune était condamnée à disparaître et devait être remplacée par quatre lunes. Ces bizarreries n'avaient guère diminué l'enthousiasme des disciples de Fourier. Le retentissement de ses paradoxes spéculatifs fut considérable. Victor Considérant, esprit ardent et généreux, doué d'une bouillante imagination, fut l'apôtre des réalisations du fouriérisme, qui eut, dans la Démocratie pacifique, son journal quotidien. En 1848, Considérant fut élu représentant du peuple. Il fit partie, le 13juin 1849, de la manifestation des députés républicains réunis au Conservatoire des Arts et Métiers pour protester contre l'expédition de Rome. Le Conservatoire fut cerné par la troupe, et il faillit être fusillé dans la cour, avec Ledru- Rollin, Martin-Bernard et quelques autres. Les soldats avaient déjà leur fusil en joue, quand un officier supérieur intervint. La Démocratie pacifique fut supprimée, et Considérant fut un des quarante députés décrétés d'accusation.

    Réfugié en Belgique, Considérant reprit l'apostolat du fouriérisme. L'organisation de la société nouvelle devait consister en «phalanges» vouées à une oeuvre commune, la propriété appartenant à tous. Malgré l'échec des expériences des phalanstères de Cîteaux et de Condé-sur-Vesgres, il partit pour le Texas afin d'y fonder une colonie fouriériste. Bien des désillusions l'attendaient. «Venez avec nous, avait dit Considérant à Pierre Joigneaux, proscrit comme lui. — Je ne doute pas de votre foi, répliqua Joigneaux, mais, mon cher ami, j'ai toujours eu peur de la condescendance excessive des disciples de Fourier envers la faculté qu'ils nomment la papillonne, cette tendance à varier les occupations.» La papillonne fit, en effet, des siennes au Texas, les premiers obstacles rebutèrent vite les phalanstériens, et l'entreprise, malgré l'énergie de son guide, ne tarda pas à avorter.

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    LE NOUVEAU CHAMP DE BATAILLE

    Ce qui caractérise la situation présente et l'état des esprits, c'est, avant tout, l'abandon général du vieux champ de bataille politique et la décomposition des anciens partis, tant les partis extrêmes se sont rapidement usés pendant les dernières années. L'esprit nouveau s'était d'abord porté sur le terrain de la politique: tant qu'il n'a pas été maître sans contestation, la lutte contre les prétentions surannées de l'ancien régime l'a exclusivement occupé. On avait cru en outre que le terrain politique était le seul où il y eût des réformes à opérer pour que tout allât bien dans le monde. Un grand désillusionnement devait donc suivre l'expérience. Juillet fut une victoire définitive, et aussi une déception. La conquête politique ne donna que ce qu'elle pouvait donner: le mal restait attaché aux entrailles de la société et continuait de plus belle à la dévorer. De là des protestations et des luttes violentes dont le terrain politique était encore le théâtre. Ces luttes agonisent.

    Déjà les hommes sincères, les esprits droits, les coeurs généreux désertent à l'envi le champ des vieilles querelles; ils se retirent de ces partis moribonds où tout homme dont les idées ont de la largeur étouffe aujourd'hui. Des rangs de l'ancien juste milieu comme de ceux des diverses oppositions, sortent chaque jour des hommes qui sentent, qui proclament même que le temps des discussions stériles est passé, qu'il faut sortir à tout prix des formules vieillies, aborder les questions économiques et sociales, travailler à la prospérité du pays, provoquer l'association et la fraternité des classes en régularisant et organisant le travail, et l'association des peuples en organisant la paix du monde. Stabilité et Progrès, Paix, Travail, Organisation, conservation des droits acquis, consécration et développement des droits nouveaux, telles sont les formules qui déjà se font entendre de toutes parts. Si l'activité du pays s'éteint sur le vieux champ de bataille politique, elle renaît sur le champ fécond et glorieux du travail social.

    Des débris des anciens partis politiques s'élèvent donc et se dégagent en foule des éléments généreux, sages, qui dépouillent peu à peu ce qu'ils avaient d'hostile les uns contre les autres, et qui apportent dans une sphère supérieure, pour les concilier, les principes divers au nom desquels ils s'étaient aveuglément combattus.

    C'est à ces hommes affranchis — animés de bons sentiments et de bons désirs — que nous avons à coeur de parler. C'est sur ces couches d'alluvion, sur ces terres bien préparées et fertiles, qu'il faut verser les semences de l'avenir.

    Ces hommes, lassés de ce qui est, réprouvent l'immobilisme et les doctrines matérialistes aux yeux desquelles les destinées de la Démocratie moderne sont accomplies. Ils cherchent une foi nouvelle. Ils ne communient encore que dans les sentiments et les principes généraux de la Démocratie dégagée du principe révolutionnaire, et dans le besoin de remplacer ce qui est faux par des voies et moyens organiques.

    Ils ont le sentiment de la tâche de notre époque; ils n'en ont pas encore la science.

    ( La Démocratie pacifique, août l843.) *****

    JULES JANIN

    (1804-1874)

    Pendant quarante ans, avec une allégresse persistante d'exercer son magistère, Jules Janin rédigea le feuilleton dramatique du Journal des Débats. « M.Janin, disait Sainte-Beuve, s'est fait un genre et une manière à part, et il a créé un feuilleton qui porte son cachet; il a beaucoup demandé à la fantaisie, au hasard de la rencontre, aux buissons du chemin: les buissons aussi lui ont beaucoup rendu.» Et Sainte-Beuve ajoutait: «Jamais on n'a mieux parlé que lui de ces choses fugitives et rapides qui ont pourtant été l'événement d'un jour, d'une heure, et qui ont vécu.» Par là même, la plus grande partie de l'oeuvre de Jules Janin était-elle destinée à se faner. Même dans le roman, même en abordant l'histoire, il fut surtout un improvisateur, séduit par de brillants paradoxes, plein d'idées ingénieuses. Il ne faut accuser que le temps si la «plume de colibri» semble s'être alourdie. Ce qu'on doit se rappeler, c'est l'impatience avec laquelle était attendu, chaque lundi, le feuilleton de Jules Janin, où il tirait des feux d'artifice. Les fusées se sont éteintes, mais il reste encore un peu d'odeur de poudre. «Jules Janin, écrivait Monselet en apprenant la mort du critique, tout ce qu'il y a au monde de gai, de vif, de riant, d'alerte, de jeune, d'inconscient, de spirituel, s'éveille à ce nom.»

    Théophile Gautier, que la mort devait grandir, tandis qu'elle n'a laissé à Jules Janin que sa légende, a parlé galamment de son confrère du lundi, en définissant ce qui le caractérisait: «Où va-t-il? se demandait-on avec cette inquiétude bientôt rassurée qu'excitent les tours de force bien faits, quand, au début d'un feuilleton, il partait, d'un mélodrame ou d'un vaudeville, à la poursuite d'une fantaisie ou d'un rêve, s'interrompant pour conter une anecdote, pour courir après un papillon, laissant et reprenant son sujet, ouvrant entre les crochets d'une parenthèse une perspective de riant paysage, une fuite d'allée bleuâtre terminée par un jet d'eau ou une statue, s'amusant, comme un gamin, à tirer un pétard aux jambes du lecteur, et riant à gorge déployée du soubresaut involontaire produit par la détonation. Puis voici qu'en vagabondant, au dehors du petit chemin, il a rencontré l'idée qui se promenait. Il la regarde, la trouve belle, et noble, et chaste. En tomber amoureux est l'affaire d'un instant; il se monte, il s'échauffe, il se passionne: le voilà devenu sérieux, éloquent, convaincu. »

    Jules Janin avait débuté en 1826 à la Lorgnette et au Courrier des théâtres, d'où il passait au Figaro, «journal non politique», comme il s'intitulait alors, puis à la Quotidienne. Il commençait en 1829 sa longue collaboration au Journal des Débats. Le «Prince des critiques», comme il se laissait volontiers appeler, avait été élu membre de l'Académie en avril1870. Selon M.A. Piedagnel, quand il s'éteignit, le 19juin 1874, dans son chalet de Passy, quittant une vie qui avait été heureuse, ses dernières paroles avaient été: «Je n'entends plus les oiseaux.» On n'eût rien imaginé qui se rapportât mieux à l'existence qui finissait.

    La facilité de Jules Janin avait fait dire un jour à Henri Murger que le critique avait parié qu'il raconterait tout haut la retraite des Dix mille en même temps qu'il jouerait aux dominos d'une main et qu'il écrirait de l'autre son feuilleton, — et qu'il avait gagné son pari.

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    FRÉDÉRICK LEMAITRE AUX «FOLIES-DRAMATIQUES»

    C'est toujours le même comédien. il n'a fait que changer de théâtre; c'est toujours le même acteur incisif, jovial, inspiré, procédant par sauts et par bonds, maître de son public; c'est toujours le comédien du peuple, l'ami du peuple, adopté et créé par le peuple. Tant pis pour ce qu'on appelle les grands théâtres, s'ils ont refusé d'ouvrir les portes à Frédérick.

    Frédérick leur a fait les plus admirables grimaces qu'il a pu leur faire, et puis il est entré sans façon dans le plus petit, le plus étroit, le plus étouffé, le plus inconnu, et à présent le plus célèbre théâtre des Boulevards.

    Ah! messieurs et mesdames les comédiens ordinaires du Roi des Français, vous rougissez de vous compromettre avec Frédérick; vous trouvez que c'est déjà bien assez d'avoir ouvert vos rangs à MmeDorval, cette bourgeoise qui sait si bien pleurer et se tordre, cette passion en robe de basin et en petit bonnet qui fait tant de hontes à vos passions en robe de velours! Ah! vous n'avez pas voulu prêter vos manteaux, vos pourpoints brodés, vos manchettes à moitié sales et vos vers alexandrins à Frédérick! Vous lui avez dit: «Va-t'en!» Et vous vous êtes sentis tout fiers de cet exploit, dans vos transports mesurés et cadencés de chaque jour!

    Encore une fois, tant pis pour vous! Frédérick se passe de vous, et de votre théâtre, et de vos passions, et de votre élégance, et de votre titre de comédiens du roi. Il a bien un plus beau titre, ma foi; il est comédien du peuple, comédien des faubourgs, comédien de toutes les passions aux joues rubicondes, aux bras nerveux, aux reins solides, qui vont le soir l'admirer et l'applaudir! Il se rit de vous tous, grands comédiens! Il ne voudrait endosser à aucun prix vos casaques bariolées; il méprise vos dentelles fanées, et c'est à peine s'il daignerait faire porter à sou chien caniche vos chapeaux ornés de peluche, et vos gilets brodés vert et or. Vous ne voulez pas de lui, messieurs? Mais c'est lui qui ne veut pas de vous.

    Il a mieux que votre théâtre, il a un théâtre enfumé sur les boulevards; il a mieux que vos costumes décents, il a de superbes haillons et de magnifiques guenilles; il a mieux que vos drames, en vers ou en prose, faits par de grands auteurs, il a un drame qu'il s'est fait à lui-même et pour lui tout seul, un drame qu'il a tiré de son génie, un drame magnifique, la Vie et le Résurrection de Robert Macaire, une véritable représentation de la vie des bagnes et des grands chemins, aussi vraie, aussi vraisemblable, aussi admirablement écrite dans son genre que le Mariage de Figaro dans le sien. Quelle annonce vaut celle-là, je vous prie, sur une affiche au coin de la rue: «Robert Macaire, paroles de Frédérick Lemaître, joué par Frédérick Lemaître au théâtre des Folies-Dramatiques, sur le boulevard.»

    Robert Macaire est en effet pour Frédérick ce que Figaro est pour Beaumarchais: l'enfant de son génie, la création de son esprit, l'être à l'existence duquel il sympathise le plus, qu'il suivra avec acharnement du berceau à la tombe, qu'il a rendu vraisemblable non seulement pour lui, mais pour les autres. Figaro, Macaire, deux hommes qui ont existé, deux hommes révoltés contre la société chacun à sa manière, l'un avec son esprit, l'autre avec son poignard; deux escrocs tous les deux, l'un dans un salon, l'autre sur le grand chemin, deux hommes d'esprit et qui font rire tous les deux. Beaumarchais a-t-il plus fait pour Figaro, son fils, que Frédérick Lemaître pour Robert Macaire, son héros? La question est importante et mérite d'être débattue. Je crois cependant qu'avec un peu de réflexion tous les sacrifices sont du côté de Frédérick.

    Figaro, en effet, a servi de piédestal à son père Beaumarchais; il l'a porté sur ses épaules au milieu de l'incendie social, comme Enée son père Anchise au milieu de Troie en flammes. Figaro a été la gloire, la fortune, l'opposition de Beaumarchais; il a prêté à Beaumarchais son esprit, sa licence, sa verve, sa veine amoureuse, sa gaieté folâtre, son emportement et son audace, si bien que l'amour de Beaumarchais pour son fils Figaro peut passer à juste titre pour le plus obstiné, le plus habile, le plus acharné et le plus profitable de ses calculs.

    Tout au rebours Macaire pour Frédérick. Si Figaro fait la fortune de Beaumarchais, Macaire a causé la ruine de Frédérick, son père et son tuteur. Macaire a forcé Frédérick à s'enfuir de tous les grands théâtres, il l'a arraché à tous les grands drames, il l'a condamné à ne plus hanter que les grands chemins et les tavernes, il l'a contraint à se précipiter la tête la première dans le trou des Folies-Dramatiques. Macaire a forcé son maître à porter les haillons de la misère, à s'enfuir devant les gendarmes, à vivre d'escroqueries et a ne manger en fait de poulet que du fromage de Gruyère. Frédérick a tout sacrifié à Macaire, comme un bon père sacrifie toute chose au plus mauvais sujet de ses enfants. Frédérick a d'abord joué pendant dix ans de sa vie l'Auberge des Adrets pour faire plaisir à Macaire. Puis il a écrit en quatre volumes in-12 la vie de Macaire. Puis, quand il a été bien tué par Bertrand, bien arrêté par les gendarmes, Frédérick, de son propre gré, a ressuscité Macaire, il a inventé pour son éternel ami de nouvelles scélératesses, et de nouvelles perfidies, e