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Du premier numéro de la Gazette de Théophraste Renaudot au journal
actuel, quel chemin parcouru par la Presse!
La fondation de la Presse, en France, date véritablement de cette
petite feuille hebdomadaire qui commença à paraître le 30mai 1631 (1)
sur quatre pages in-4°, au «Bureau d'adresses», autre invention de
l'ingénieux Renaudot, à l'enseigne du Grand Coq, «sortant du
Marché-Neuf, près le Palais». Débuts modestes, mais quelle idée était
plus grosse d'avenir?
[(1) Les premiers numéros ne portaient d'autre indication qu'un
signe alphabétique. C'est par induction, une date apparaissant en tête
du sixième numéro (4juillet 1631) qu'on a établi, pour le numéro
initial, celle du 30 mai.]
Cerveau sans cesse occupé de conceptions neuves, le médecin
Théophraste Renaudot avait voyagé, en observateur curieux. C'est de
l'étranger qu'il avait rapporté le principe d'institutions charitables,
développé avec son tour d'esprit personnel et son sens avisé des
réalisations pratiques. Les gazettes vénitiennes et hollandaises et un
écrit périodique anglais lui inspirèrent la pensée d'une publication
plus ordonnée et plus méthodique, plus véridique aussi. Ce souci de la
vérité, fort altérée par les colporteurs de nouvelles, quand elle
n'était pas travestie par les auteurs de pamphlets clandestins, le
préoccupait fort. «Mes gazettes, dit-il dans un de ces exposés où il
commentait et défendait son oeuvre, seront maintenues pour l'utilité
qu'en reçoivent le public et les particuliers: le public, pour ce
qu'elles empeschent plusieurs faux bruits qui servent souvent
d'allumettes aux mouvements et séditions intestines;... les
particuliers, chacun d'eux ajustant volontiers ses affaires au modèle
du temps.»
Le privilège de la Gazette était exclusif. Dès le mois de novembre
de cette année 1631, un arrêt du Conseil du roi spécifiait que
«quiconque porterait préjudice à Renaudot seroit puni de six mille
livres d'amende» Louis XIII et Richelieu (rien ne reste plus,
aujourd'hui, de la légende romantique de Louis XIII, fantôme de roi
entre les mains du cardinal) avaient compris toute l'importance d'un
organe de publicité; mais ils avaient compris, en même temps, les
dangers, pour le Pouvoir, de la presse naissante. Ils prévenaient
l'opposition en ne lui laissant pas de moyens d'expression. Son
privilège, Renaudot le défendit parfois avec âpreté, mais ce n'était
que contre des contrefacteurs. La concurrence était impossible. Ce
n'était pas seulement la faveur royale qui soutenait l'auteur de la
Gazette, c'était un intérêt de gouvernement.
Louis XIII ne se bornait pas à accorder son efficace protection à
la Gazette. Il était le plus important de ses collaborateurs anonymes,
et de cette collaboration il reste la trace, des notes de la main même
du roi, conservées aux manuscrits de la Bibliothèque nationale (fonds
français 3840). Ces notes avaient trait surtout aux opérations
militaires, mais Louis XIII adressait aussi à Renaudot des comptes
rendus des ballets de cour, et il en fut ainsi, notamment, pour le
ballet de la Merlaizon, qu'il avait composé.
La Gazette n'offrit d'abord que des «informations» fort brèves,
«commençant par les lieux les plus éloignés pour finir par la France».
Pour la France, ce n'étalent guère que des nouvelles de la cour et des
déplacements royaux. Dès le mois de novembre, Renaudot doubla son
format. Il y eut bientôt aussi les «Extraordinaires», sortes de
«suppléments» consacrés aux événements officiels dont le récit
demandait quelques détails ou à des biographies de personnages dont la
mort était récente. Le père du journalisme avait tout entrevu! En 1632
il accompagnait certains faits de quelques réflexions sommaires. Mais
il avait accoutumé, généralement une fois par mois, de se plaire à une
manière de causerie avec ses lecteurs, pleine de bonhomie et parfois de
malice, où il répondait à ses détracteurs (il n'avait pas manqué d'en
avoir), où il disait ses projets, où il constatait son succès, où il
mettait aussi le public au courant des difficultés qu'il rencontrait,
où il s'excusait de quelque erreur commise malgré sa bonne foi. «Guère
de gens possible ne remarquent la différence qui est entre l'Histoire
et la Gazette, ce qui m'oblige de vous dire que l'Histoire est le récit
des choses advenues, la Gazette seulement le bruit qui en court. La
première est tenue de dire toujours la vérité, la seconde fait assez si
elle empêche de mentir. Et elle ne ment pas, même quand elle rapporte
quelque nouvelle fausse qui lui a été donnée pour véritable. Il n'y a
que le seul mensonge qu'elle controuverait à dessein qui la puisse
rendre digne de blasme.»
Dans une de ces causeries, il parlait des mesures prises par des
Etats étrangers contre la circulation de la Gazette. Il en parlait non
sans hauteur et d'une façon prophétique: «Feray-je en ce lieu prière
aux princes et Estats estranges de ne point perdre inutilement le temps
à vouloir fermer passage à mes Nouvelles, veu que c'est une marchandise
dont le commerce ne s'est jamais pu deffendre et qui tient cela de la
nature des torrents qu'il se grossit par la résistance.»
La Gazette paraissait le samedi et était vendue, par cinquante
colporteurs se répandant dans Paris, un sol parisis. Une estampe
contemporaine, mêlant la réalité à l'allégorie, montre un de ces
colporteurs, son panier en bandoulière et y entassant les exemplaires.
Quant à la Gazette, elle est représentée sous la figure d'une femme,
assise sur un trône, — le futur quatrième Pouvoir! Ce trône a pour
marches quantité de feuillets d'imprimerie. La Gazette fait tomber le
masque du Mensonge. Elle est vêtue d'une robe toute parsemée
d'oreilles.
La Gazette, assise sur un trône par l'inspirateur de l'estampe,
n'en était pas moins, forcément, fort dépendante de ses puissants
protecteurs. Telle note émanée de Richelieu devait être parfois insérée
d'urgence, dût-on arrêter le tirage commencé et supprimer, pour faire
place à cette «copie», politique, un nombre de lignes équivalent. A la
mort de Louis X111, Théophraste Renaudot, déjà très attaqué par les
médecins, ne lui pardonnant pas l'autorisation qu'il avait obtenue de
bâtir l' «Hôtel des consultations charitables», dans lequel ils
voyaient une Faculté rivale, employant contre lui toutes les influences
dont ils disposaient, risqua fort une disgrâce complète. On se faisait
une arme contre lui, auprès de la régente Anne d'Autriche, d'une de ces
notes de Richelieu où, à mots couverts, il avait, quelque dix ans
auparavant, menacé la reine à propos de son attitude à l'égard de
l'Espagne (1).
[(1) Voir sur toutes les luttes qu'eut à soutenir le fondateur de
la Gazette, l'ouvrage du regretté docteur Gilles de la Tourette,
Théophraste Renaudot,.]
Renaudot, bien qu'il pût prouver qu'il n'avait fait qu'obéir à un
ordre du cardinal, ne se tira pas sans difficultés du péril. Ce ne fut
qu'à force d'adresse et de souplesse qu'il maintint ses privilèges.
Mais ses ennemis multipliaient contre lui les pamphlets, tels que
celui, dont Guy Patin était peut-être l'auteur, intitulé: le Nez pourri
de Théophraste Renaudot, alchymiste, charlatan, empirique, usurier
comme juif, perfide comme un Turc, méchant comme un renégat, grand
fourbe, grand gazettier de France. Renaudot se défendit énergiquement
contre toutes ces attaques; il rentra en faveur à la cour et fut même
nommé historiographe de France.
Pendant la Fronde, il ne pouvait pas hésiter sur sa ligne de
conduite, et il installa la Gazette à Saint-Germain. Mais, en homme
avisé, il prévoyait toutes les éventualités. Il avait suivi Mazarin.
Si, cependant, la cause du Parlement triomphait? Il était assez
malaisé, alors, de deviner exactement l'avenir. Renaudot eut une idée
admirable d'ingéniosité, du moins de façon à ne pas être victime des
événements, quels qu'ils fussent. La Gazette, à Saint-Germain,
défendait le parti de la cour; à Paris, les fils de Renaudot, Isaac et
Eusèbe, ses collaborateurs très dévoués, eurent un journal à la
dévotion du Parlement. Ce fut le Courrier français, qui eut douze
numéros. Les deux feuilles rivales s'entendaient à merveille, au fond.
Quand la cour rentra à Paris, le fondateur de la Gazette revendiqua ses
droits, et le Courrier français, qui avait été un habile expédient,
disparut.
Renaudot eut à lutter souvent contre les contrefacteurs, qui
s'emparaient de ses gazettes, par une entente avec les colporteurs, et
tiraient profit de ces reproductions illicites Il en arriva à marquer
de signes particuliers, même de lettres chinoises, les exemplaires
authentiques. Dans ses dernières années, il avait un peu élargi sa
manière et, dans des époques troublées, il donnait plus librement cours
à ses sentiments personnels. Il y a une sorte d'éloquence dans la façon
dont il déplore les divisions, risquant de compromettre la grandeur du
pays «Les ennemis ont grand sujet de rire de nos dissensions
perpétuelles qui leur donnent le moyen qu'ils n'auroyent pas autrement
de réparer les affronts qu'ils ont reçus dans les campagnes
précédentes.» Ou ailleurs: «Faut-il que ma plume qui n'avoit accoustumé
de vous entretenir que des célèbres victoires de nostre monarque sur
ses ennemis estrangers, ne vous apprenne plus, maintenant que celles
qu'il remporte sur ses sujets?» Renaudot mourut le 25octobre 1653. Ses
fils puis son neveu, lui succédèrent dans la rédaction de la Gazette.
Il est piquant de se reporter à la première chronique du premier
journal français. Et est- ce autre chose qu'une chronique, en effet,
que cette page où Théophraste Renaudot, d'une façon vive et alerte
exposait les embarras du journaliste devant les prétentions de tous
ceux qui voudraient être cités par lui et devant les exigences du
public?
La difficulté que je dis rencontrer en la composition de mes
gazettes n'est pas mise ici en avant pour en faire plus estimer mon
ouvrage: ceux qui me connoissent peuvent dire aux autres si je ne
trouve pas de l'employ honorable aussi bien ailleurs qu'en ces feuilles
C'est pour excuser mon style, s'il ne respond pas toujours à la dignité
de son sujet, le sujet à votre humeur et tous deux à votre mérite. Les
capitaines y voudroient rencontrer tous les jours des batailles ou des
sièges levés et des villes prises, les plaideurs des arrests en pareil
cas; les personnes devotieuses y cherchent les noms des prédicateurs,
des confesseurs de remarque. Ceux qui n'entendent rien aux mystères de
la cour les y voudroient trouver en grosses lettres. Tel, s'il a porté
un paquet en cour ou mené une compagnie d'un village à l'autre sans
perte d'hommes, ou payé le quart de quelque médiocre office, se fâche
si le Roi ne voit son nom dans la gazette. D'autres y voudroient avoir
ces noms de Monseigneur ou de Monsieur répétés à chaque personne dont
je parle, à faute de remarquer que ces titres ne sont pas ici apposés
comme trop vulgaires, joint que ces compliments, étant omis en tous, ne
peuvent donner jalousie à aucuns.
Il s'en trouve qui ne pensent qu'au langage fleuri, d'autres qui
veulent que mes relations semblent à un squelette décharné, de sorte
que la relation en soit toute une, ce qui m'a fait essayer de contenter
les uns et les autres.
Se peut-il faire que vous ne me plaigniez pas en toutes ces
rencontres et que vous n'excusiez pas ma plume si elle ne peut plaire à
tout le monde, en quelque posture qu'elle se mette, non plus que ce
paysan et son fils, quoiqu'il se misse premièrement seuls et puis
ensemble, tantost à pied et tantost sur leur asne? Et si la crainte de
déplaire à leur siècle a empesché plusieurs bons auteurs de toucher à
l'histoire de leur aage, quelle doit estre la difficulté d'escrire
celle de la semaine, voire du jour même où elle est publiée: joignez-y
la brièveté du temps que l'impatience de votre humeur me donne: et je
suis bien trompé si les plus riches censeurs ne trouvent digne de
quelque excuse un ouvrage qui se doit faire en quatre heures de jour
que la venue des courriers me laisse pour assembler, ajuster et
imprimer ces lignes.
...Mais non, je me trompe, estimant par ces remontrances pouvoir
tenir la bride à votre censure, et, si je le pouvois, je ne dois pas le
faire, cette liberté de reprendre n'étant pas le moindre plaisir de ce
genre de lecture et votre plaisir et votre divertissement étant l'une
des causes pour lesquelles cette nouveauté a été inventée. Jouissez
donc à votre aise de cette liberté française, et que chacun dise
hardiment qu'il eût osté ceci ou changé cela, qu'il auroit bien mieux
fait, je le confesse.
Et une seule chose ne céderai je à personne: en la recherche de la
vérité, de laquelle, néanmoins, je ne me fais pas son garant, étant
malaisé qu'entre cinq cents nouvelles écrites à la haste, il n'en
échappe quelque une à nos correspondants qui mérite d'être corrigée par
son père le Temps. Mais encore se trouvera-t-il des personnes curieuses
de savoir qu'à ce temps-là, tel bruit était tenu pour véritable. Ceux
qui se scandalisent possible de deus ou trois faux bruits, seront par
là invités à débiter au public par ma plume (que je leur offre à cette
fin) les nouvelles qu'ils croient plus vraies, et, comme telles, plus
dignes de lui être communiquées. Que ceux qui s'occupent à syndiquer
mes écrits ou mes oeuvres viennent m'aider, et nous verrons à faire
mieux ensemble.
*****
La Muse Historique de Jean Loret, qui commença sa publication en
1651, n'était point à proprement parler un journal: pour l'amusement de
Mllede Longueville, sa protectrice, Loret avait entrepris de conter en
petits vers les menus événements de chaque semaine. De ces bavardages
rimés on tira des copies, qui furent de plus en plus demandées.
C'était, en somme, un gazetier, mais non clandestin et même pensionné.
Si Renaudot écrivait l'histoire hebdomadaire, Loret écrivait
l'historiette. La forme de ce verbiage est insupportable, mais ce
recueil est précieux aujourd'hui, pour les traits de moeurs qu'il se
trouve enregistrer, pour les nomenclatures de personnes qu'il donne,
pour les façons de juger du temps. Ce qui le caractérise, c'est une
extrême familiarité. Loret, par exemple, termine ainsi une de ses
gazettes:
Fait en avril, le vingt-huit, Avant que mon souper fût cuit.
Ce railleur, à la raillerie facile, n'avait pas manqué de prendre
pour cible Théophraste Renaudot quand le fondateur de la Gazette
s'avisa, sur le tard, de se remarier:
Je ne devais pas oublier, Mais dès l'autre mois publier (Car c'est
assez plaisante chose) Que le sieur Gazetier en prose, Autrement
Monsieur Renaudot En donnant un fort ample dot, Pour dissiper
mélancolie A pris une femme jolie Qui n'est encor qu'en son printemps,
Quoiqu'il ait plus de septante ans. Pour avoir si jeune compagne Il
faut qu'il ait mis en campagne Multitude de ces louis Par qui la vue
est éblouie...
Loret, au milieu de tous ses bavardages, eut une heure de courage.
Ce fut après la disgrâce de Fouquet, l'un de ses protecteurs, — de ses
abonnés, pourrait-on dire, car Fouquet l'avait inscrit dans ses
libéralités pour une rente de deux cent cinquante écus. — Loret osa le
plaindre, ajoutant que s'il pouvait
De son sort adoucir la rigueur, Il le ferait de tout son coeur.
La Muse Historique, ancêtre des «échos», dura jusqu'en 1659.
Si la Gazette fut le premier journal français, le Journal des
savants, qui date de 1665, fut la première revue française (1).
[(1) Le Journal des Savants avait été fondé par M.de Sallo,
conseiller au Parlement de Paris._]
Il était consacré à des dissertations de littérature et de science.
Puis ce fut, sous une forme plus vivante et avec des prétentions
beaucoup moins graves, le Mercure galant de Donneau de Visé (1672),
paraissant sous la forme d'un volume de petit format, comprenant trois
cents pages, tous les trois mois d'abord, puis tous les mois.
Donneau de Visé était un personnage assez entreprenant, qui avait
commencé par écrire des satires contre Corneille, contre Molière,
contre Quinault, mais qui, constatant bientôt l'inanité de ces attaques
contre des écrivains illustres, chercha une plus sûre façon d'attirer
sur lui l'attention. L'idée du Mercure, pour établir un lien entre
Paris et les provinces, naquit en son esprit. A la vérité, le
journalisme moderne est en germe dans le Mercure et dès son premier
numéro, qui, sous le prétexte de lettres à une dame, contient — un peu
en désordre, sans doute — toutes les rubriques actuelles.
«Vous saurez, disait Donneau de Visé à cette correspondante
imaginaire, les morts et les mariages de conséquence, avec des
circonstances qui pourront quelquefois vous donner des plaisirs que ces
sortes de nouvelles n'ont pas d'elles-mêmes. Comme on entend de temps
en temps parler de procès si extraordinaires et si remplis d'aventures
que les romans les plus surprenants n'ont rien qui s'en approche, je ne
manquerai pas de vous en divertir.» Il annonçait aussi qu'il n'aurait
garde de ne pas mander ce qui concerne les modes.
Dans ce même numéro, la critique dramatique était représentée par
un discours sur Bajazet, du sieur Racine; la chronique par le récit
commenté du voyage de l'Académie française à Versailles; les faits
divers, par plusieurs aventures singulières, dont celle d'un
gentilhomme étranger dépourvu de scrupules qui, pour soustraire des
perles appartenant à sa maîtresse, les avait avalées; le feuilleton,
par l' «Histoire de la Fille-Soldat_». Les «échos» c'étaient la
réception du duc de La Feuillade dans la charge de colonel du régiment
de gardes-françaises, le départ du duc d'Estrées pour son ambassade à
Rome, le récit de galanteries turques. Bientôt, Donneau de Visé
s'associait Thomas Corneille, et le frère du grand Corneille était,
comme on sait, un écrivain infatigable. (1)
[(1) M.Gustave Reynier a eu la bonne fortune de retrouver l'acte
d'association, qui prévoyait toutes les formes de bénéfices du Mercure:
«C'est à savoir que nous dits sieurs Corneille et de Visé partagerons
chacun par moitié tout le profit qui pourra revenir, soit de la vente
des livres, soit des présents qui pourraient être faits en argent,
meubles, bijoux et pensions, et même si le Roi accordait à l'un de nous
une pension, elle serait également partagée comme les autres choses
ci-dessus.» La pension arriva: elle attribuait à Donneau de Visé cinq
cents écus et le logement au Louvre, en qualité d'historiographe de Sa
Majesté.]
La périodicité du recueil fut dès lors régulière. Dans cette
association, Donneau de Visé était évidemment l'homme d'affaires. Il
avait en la divination de la réclame ingénieusement dissimulée, et il
ne se faisait pas faute de prodiguer les louanges intéressées. On peut
dire qu'il inventa aussi le «canard», qui devait avoir une longue
carrière et a encore la vie dure. Au milieu d'articles littéraires ou
mondains, Donneau de Visé se plaisait à exciter la curiosité de son
lecteur. Telle, entre autres, en 1680, l'Histoire, fort extraordinaire,
de
Dans le mois de mai dernier, au village de Dolomieu en Dauphiné,
entre Morestel et la Tour du Pin, un fermier, nommé Jacques Tirenet,
ayant remarqué plusieurs fois qu'un dragon volant qui paraissait tout
en feu (on lui donne aussi le nom de couleuvre) passait, entre dix et
onze heures du soir, au-dessus de sa maison, demandait à tout le monde
d'où pouvait venir ce feu. Comme il n'était pas le seul qui le
remarquait, il entendit dire à quelques-uns que cette couleuvre portait
dans sa tête une escarboucle qui jetait cette lumière, et que, n'y
ayant point de pierre plus rare, elle n'avait point de prix. Le fermier
se mit plusieurs nuits à l'affût. Deux ou trois fois, ayant vu venir la
couleuvre, il n'osa tirer. Enfin, il se montra un peu plus hardi et
ajusta si bien le monstre qu'il lui perça le gosier. S'il l'eût frappé
par un autre endroit, le coup n'eût pas été mortel, à cause de la
dureté de l'écaille. Cette bête, ayant perdu beaucoup de sang par cette
blessure, mourut deux heures après, mais avec des sifflements
épouvantables.
Le paysan, effrayé, demeura longtemps hors de lui-même, tant à
cause de la peur que lui causèrent divers élancements qu'elle fit que
pour l'odeur empestée qu'elle répandait aux environs. Aussitôt qu'il
vit le dragon sans mouvement, il s'en approcha et prit l'escarboucle.
Il n'eut pas de peine à la trouver, l'éclat dont elle brillait la
montrait assez. C'était une si grande lumière que, le fermier ayant mis
l'escarboucle sur la table quand il se coucha, quelques valets qui
sortirent dans la cour pendant la nuit crurent voir toute la maison en
feu et mirent l'alarme dans le village.
... La pierre est de la grosseur d'un jaune d'oeuf, un peu en ovale
et a une croix au milieu. Elle est de plusieurs couleurs qui paraissent
par bandes, rouges, blanches, jaunes et couleur de sang. Quant au
dragon, il avait environ deux pas de long, la tête d'un chat, avec des
oreilles de mulet, des ailes semblables à celles des chauves-souris et
une arête sur l'épine du dos, courte, hérissée d'un grand poil. Il
était presque écaillé partout, et sa grosseur surpassait celle de la
cuisse d'un homme.
Les naturalistes prétendent que si l'on voit si peu d'escarboucles,
c'est parce qu'il n'y en a que dans les plus vieilles de ces
couleuvres, qui ne verraient pas à se conduire si elles n'avaient un
pareil secours, qu'elles la portent entre leurs dents, où elle
s'attache au moyen du trou qu'elle a et que, la mettant à terre pour
manger et boire, elles la reprennent après qu'elles ont mangé.
*** N'est-ce pas là le prototype des faits divers dans le genre de
l'histoire fameuse du serpent de mer, tablant avec quelque audace sur
la crédulité du lecteur?
C'est dans le Mercure galant aussi que commença la longue vogue des
énigmes, proposées à la sagacité des devineurs. Le Mercure de Donneau
de Visé cherchait avant tout à être amusant et relativement actuel.
C'est l' «actualité» qui y faisait parfois traiter des questions
sérieuses ou soutenir des tournois littéraires.
Le Mercure, qui inspira la comédie de Boursault, était destiné à
grandir au XVIIIe siècle, en importance et en autorité (surtout faute
de concurrence), en devenant le Mercure de France. Dufresny succéda à
Donneau de Visé: ce bohème, à qui Louis XIV voulait du bien, en raison
d'une illustre bâtardise, tout en disant en riant qu'il n'était pas
assez riche pour préserver de la misère un homme aussi expert à faire
foudre l'argent entre ses doigts, ce fantaisiste qui épousa un jour sa
blanchisseuse, ne pouvant acquitter la note de quelques écus qu'elle
lui présentait, ne prépara pas l'évolution. Elle se fit avec ses
successeurs, Lefèvre, l'abbé Bariche, de la Roque, Leclerc de La
Bruère, Boissy, Marmontel. Le brevet du Mercure rapportait vingt-cinq
mille livres à La Bruère; après lui, le Mercure dut, sur les bénéfices
d'une entreprise prospère, servir des pensions à des gens de lettres
désignés par la Cour ou à des favorisés. Ainsi, en 1754, ces pensions
étaient accordées à Cahuzac (2.000 livres), à l'abbé Raynal (2.000
livres), à Piron (1.200 livres), à Marmontel (1.200 livres), à M.de
Senoncourt, ci-devant consul au Caire (2.000 livres), au chevalier de
la Nigérie, frère de Leclerc de La Bruère (1.200 livres), à Médard de
la Garde (1.200 livres)´ Ces pensions, plus tard, montèrent jusqu'à
30.000 livres.
Marmontel accrut le succès du Mercure, auquel, sous la direction de
Boissy, il avait donné ses Contes Moraux, puis, par la protection de
Mmede Pompadour, il en obtint le brevet, en avril1758, et rédigea une
sorte de profession de foi de journaliste.
La forme du Mercure le rend susceptible de tous les genres
d'agrément et d'utilité, et les talents n'ont ni fleurs ni fruit dont
il ne se couronne. Il extrait, il recueille, il annonce, il embrasse
toutes les productions du génie et du goût; il est comme le rendez-vous
des sciences et des arts, et le canal de leur commerce. C'est un champ
qui peut devenir de plus en plus fertile, et par les soins de la
culture et par les richesses qu'on y répandra. Il peut être considéré
comme extrait ou comme recueil. Comme extrait, c'est moi qu'il regarde;
comme recueil, son succès dépend des secours que je recevrai. Dans la
partie critique, l'homme estimable à qui je succède, sans oser
prétendre à le remplacer, me laisse un exemple d'exactitude et de
sagesse, de candeur et d'honnêteté, que je me fais une loi de suivre.
Je me propose de parler aux gens de lettres le langage de la vérité, de
la décence et de l'estime, et mon attention à relever les beautés de
leurs ouvrages justifiera la liberté avec laquelle j'en observerai les
défauts. Je sais mieux que personne, et je ne rougis pas de l'avouer,
combien un jeune auteur est à plaindre, lorsque, abandonné à l'insulte,
il a assez de pudeur pour s'interdire une défense personnelle. Cet
auteur, quel qu'il soit, trouvera en moi, non pas un vengeur passionné,
mais, selon mes lumières un appréciateur équitable. Une ironie, une
parodie, une raillerie ne prouvent rien et n'éclairent personne; ces
traits amusent quelquefois; ils sont même plus intéressants pour le bas
peuple des lecteurs qu'une critique correcte et sensée: le ton modéré
de la raison n'a rien de consolant pour l'envie, rien de flatteur pour
la malignité; mais mon, dessein n'est pas de prostituer ma plume aux
envieux et aux méchants. A l'égard de la partie collective de cet
ouvrage, quoique je me propose d'y contribuer autant qu'il est en moi,
ne fût-ce que pour remplir les vides, je ne compte pour rien ce que je
suis: tout mon espoir est dans la bienveillance et le secours des gens
de lettres, et j'ose croire qu'il est fondé. Si quelques-uns des plus
estimables n'ont pas dédaigné de confier au _Mercure les amusements de
leur loisir, souvent même les fruits d'une étude sérieuse, dans le
temps que le succès de ce journal n'était qu'à l'avantage d'un seul
homme, quel secours ne dois-je pas attendre du concours des talents
intéressés à le soutenir? Le Mercure_ n'est plus un fonds particulier:
c'est un domaine public, dont je ne suis que le cultivateur et
l'économe.
***
Le Mercure_, au XVIIIesiècle, ne reflète pas tout son temps. Sa
collection n'en reste pas moins, par sa continuité, une source
précieuse d'informations.
Le XVIIIesiècle vit encore naître le Journal de Trévoux réservé à
des travaux scientifiques, et dans cet ordre des Revues, comme nous
dirions aujourd'hui, le Spectateur français de Marivaux, riche de fines
observations, le Pour et le Contre, où l'abbé Prévost avait appliqué
son idée d'un écrit périodique comme ceux qui existaient à Londres. Ce
titre signifiait que le journaliste s'expliquerait sans prendre parti
sur rien. Cette feuille dura de1733 à1740. Elle est faite de
compilations et de traductions. On est là fort loin de Manon Lescaut!
Ce sont parfois d'assez invraisemblables «faits divers», comme
l'histoire du trésor d'un navire ayant fait naufrage, trésor qui fut
retrouvé d'une façon bien singulière. On avait découvert et sauvé toute
la cargaison du navire, sauf la caisse qui contenait de l'or et des
diamants. Or, un jour, des pêcheurs de Colchester aperçurent, échoué
sur le rivage, un monstrueux poisson. On s'avisa, tandis que
l'agitaient de derniers soubresauts, qu'un lien le retenait à un objet
lointain ballotté par les flots. On l'acheva et on l'ouvrit, et on
reconnut qu'il avait avalé le crochet, «qui avait pénétré jusqu'au fond
de ses entrailles», fixé à une corde. On tira sur la corde, et on amena
ainsi fort miraculeusement la précieuse caisse. «On croit que le
capitaine avait accroché la caisse à sa ceinture, en se jetant à la
mer, et que, ayant été dévoré par le poisson, cet animal goulu s'était
enferré de lui-même, en avalant jusqu'au crochet.»
Les réflexions sont assez rares. Il en est pourtant ça et là qui ne
laissent pas que d'être curieuses:
*****
Il est fort ordinaire d'entendre souhaiter que les bons naturels
puissent se rencontrer et s'unir, surtout dans l'état de mariage; mais
ce souhait est contraire au bien de la société. Il arriverait de là,
par une conséquence nécessaire, que les mauvais caractères s'uniraient
ainsi et quels désordres ne verrait-on pas naître d'une oeuvre si
pernicieuse? Au lieu que le mélange, tel que la Providence le permet
dans toutes les conditions de la vie, sert également aux uns et aux
autres, à ceux-ci par les exemples du bien qu'ils devraient suivre, à
ceux-là par la vue du mal qu'ils doivent éviter!
***
Puis ce sont l'Avant. Coureur (1760-1766) et l'Année Littéraire de
Fréron, de Fréron si durement «exécuté» par Voltaire, en pleine Comédie
française, dans son Écossaise, avec une telle sévérité que le
malheureux journaliste porte encore devant la postérité la marque des
coups reçus ce soir-là et est demeuré un peu trop calomnié, bien que sa
mémoire ne soit pas des plus nettes. (1).
[(1) La Préface que donnait Fréron à son Année littéraire
commençait ainsi: «La critique m'apparut dernièrement en songe,
environnée d'une foule de poètes, d'orateurs, d'historiens et de
romanciers. J'aperçus dans une de ses mains un faisceau de dards, dans
l'autre quelques branches de lauriers. Son aspect, loin d'inspirer la
crainte, inspirait la confiance aux plus ignorés amants des savantes
Soeurs. Ils osaient l'envisager d'un oeil fixe et semblaient défier son
courroux. La déesse indignée faisait pleuvoir sur eux une grêle de
traits. Quelques écrivains dont la modestie rehaussait les talents
obtenaient des couronnes; plusieurs recevaient à la fois des
récompenses et des châtiments. Cette vision m'a fourni l'idée de ces
lettres où l'éloge et la censure seront également dispensés.»]
Il faut arriver à l'année 1777 pour rencontrer le premier journal
quotidien, le , Journal de Paris, fondé sur le modèle des gazettes
anglaises. Il est piquant de voir, aujourd'hui, avec quel scepticisme
fut accueillie la nouvelle de son apparition. On doutait qu'il pût voir
le jour, et le projet paraissait extravagant.
*****
Il est question d'une feuille que l'on veut composer dans cette
capitale, à l'instar du London Evening Post, qui paraîtrait tous les
jours; elle contiendrait tout ce qui peut intéresser les habitants de
cette ville, ainsi que les étrangers, et si le prospectus était rempli,
vous n'auriez pas besoin de moi à bien des égards. On ne croit point
qu'il soit jamais exécuté, sous le point de vue qu'il présente. Il y a
même des gens qui parient que ce journal n'aura point lieu et sera
étouffé avant sa naissance. Indépendamment de la difficulté de remplir
le projet par des entraves que la police donnera aux rédacteurs, par
celles qu'exigeront beaucoup de corps et biens de particuliers de
considération, presque tous les autres journaux existants sont
intéressés à empêcher l'essor d'un rival qui leur fera tort plus ou
moins par son essence, en les gagnant toujours de primauté. Ce qui fait
encore plus douter de la réussite du projet, c'est que les
entrepreneurs ne sont pas des gens dont les entours ou le mérite
personnel soient fort recommandables. Ils paraissent devoir se briser à
coup sûr contre les échecs qu'ils éprouveront indispensablement (1).
*****
[(1) L'Espion anglais, tomeIV, p.365-66.]
Il était difficile de se tromper plus lourdement sur l'avenir du
journal quotidien! Celui-ci tâtonnait un peu, tout d'abord. Ses
fondateurs, Corenée, La Place, Cadet, frère d'un membre de l'Académie
des Sciences, et Dussieux, se heurtaient d'ailleurs à des premières
difficultés, et si incolore que paraisse aujourd'hui cette feuille,
elle connut tôt les rigueurs de la suspension.
Le Journal de politique et de littérature de Linguet, du bouillant
et versatile Linguet, avait été créé en 1777. Le privilège en fut
retiré deux ans plus tard à son rédacteur et demeura dans les mains du
prudent La Harpe. Linguet, cependant, continuait, dans l'exil, son
oeuvre de polémiste dans un autre organe, les Annales politiques et
littéraires, transportait, après quelques années, son journal à Paris,
était enfermé à la Bastille, où il restait deux ans, reprenait une
existence aventureuse qui devait se terminer tragiquement. «Il exige,
disait un contemporain en parlant de Linguet, qu'on croie que tout le
bon sens réside dans sa tête, toute la justice dans son coeur, toute
l'honnêteté dans ses procédés et non seulement il le pense ou semble le
penser mais il le dit, il le répète, il l'écrit et le dira, le répétera
et l'écrira jusqu'à ce que la parole lui manque ou la plume lui tombe
des doigts.»
Avec un Journal des spectacles, et un Journal du commerce, telle
était la presse, à la veille de la Révolution. Le libraire Panckouke
avait fini par réunir presque toutes ces feuilles.
II
Mais cette évocation à grands traits de la presse à ses origines ne
serait pas complète si l'on ne parlait pas des nouvellistes et des
«gazetiers à la main». Les premiers journaux, dépendant d'un ou
plusieurs censeurs, étaient loin de pouvoir tout dire. Disposant
d'ailleurs de peu de place, ils ne suffisaient pas à satisfaire la
curiosité de ceux qui voulaient tout connaître. C'est dans les gazettes
à la main que naquit vraiment l'«information», que naquit aussi 1'
«écho», bien français de race. Ces gazettes, généralement clandestines,
furent tantôt persécutées, tantôt tolérées, bien que leur existence
officielle ne fût pas reconnue. Dans leur première période, elles
constituaient un recueil de nouvelles à l'usage d'un cercle prive. Un
gazetier était un luxe de grande maison, et ne faisait guère plus
figure qu'une sorte de domestique. Puis des offices d'informations se
constituèrent ayant leurs abonnés, qui recevaient les feuilles
manuscrites régulièrement,... à moins qu'il ne fût arrivé quelque
malheur au gazetier, qu'il n'eût été envoyé, par exemple, à la
Bastille. Les nouvellistes à la main comptèrent leurs martyrs. L'un des
premiers d'entre eux, Nicolas Brunel, fut condamné à mort, et une
estampe conservée à la Bibliothèque nationale représente son supplice.
D'autres furent enfermés au Mont Saint - Michel, dans une cage de fer.
D'autres furent publiquement fouettés, au-dessous d'un écriteau qui
portait cette mention: «Gazetier à la main.» D'autres furent envoyés
aux galères, d'autres encore furent enrégimentés de force dans les
troupes du roi. Les sévérités exceptionnelles de Louis XIV contre ce
qu'on appelait les «Nouvellistes d'Etat» n'empêchèrent pas ces
interprètes de l'opinion, plus ou moins bien renseignés, d'être
nombreux sous son règne, justifiant le mot d'un de ceux qui, par ses
ordres, les avaient traqués sans relâche, qu'ils constituaient «un mal
sans remède (1)».
[(1) Voir le curieux chapitre sur la répression des nouvellistes à
la main dans Figaro et ses devanciers, de M.Funck-Brentano, avec la
collaboration de M.Paul d'Estree, le plus récent travail, et le plus
riche en informations et en documents, excellemment mis en. oeuvre, sur
l'histoire des Nouvellistes.]
Les nouvellistes qui ne s'occupaient que des menues nouvelles de la
ville étaient moins exposés aux rigueurs, mais ils couraient d'autres
risques, comme le gazetier Montandré, à qui le marquis de Vardes coupa
le nez, non parce que ce folliculaire avait parlé de sa soeur, mais
parce qu'il n'en avait pas bien parlé.
En dépit de tout, les «gazetins» se multiplièrent: nombre de leurs
collections, complètes ou non, ont été conservées. Elles forment une
source précieuse de renseignements sur les moeurs et sur les façons de
juger et de sentir d'une époque. A côté des journaux, encore si
sommaires, elles représentent la presse, vive et légère, touchant à
tout, souvent avec verve et avec esprit. Les gazetiers s'affinèrent,
d'ailleurs, et la concurrence qu'ils se faisaient les obligeait à plus
d'efforts. Il y eut des périodes où le Pouvoir comprit qu'il avait
mieux à faire que de poursuivre les nouvellistes à la main: se servir
d'eux était plus habile. Des ministres s'avisèrent d'avoir ce qu'on
appellerait aujourd'hui leurs agences, qui leur permettaient de tâter
l'opinion. Puis une réaction succéda à une demi-liberté toujours
fragile, d'ailleurs, mais, de nouveau, elle fut impuissante à déjouer
les ruses des nouvellistes qui, bien que Bicêtre les menaçât trouvaient
toujours le moyen d'écrire et de répandre leurs feuilles.
M.Funck-Brentano, dont les travaux sont définitifs sur cette matière, a
retrouvé les prix d'abonnement à ces gazetins; il y en avait qui
s'élevaient jusqu'à six cents livres par an. Le prix moyen était de
douze livres par mois. Il n'y avait que les nouvellistes de second
ordre, pillant leurs confrères, qui livrassent leurs informations pour
trois livres par mois: c'étaient les écumeurs de la profession. Tel
gazetier bien coté, comme Gaultier ou comme Felmé, ne comptait pas
moins de soixante à soixante-dix abonnés. Ces journalistes d'avant le
journal ne laissaient pas que de faire volontiers leur propre éloge et
de vanter la sûreté de leurs nouvelles, en assurant «qu'ils n'en
forgeaient point». En 1742, Rambaud, chef d'une entreprise de
nouvelles, désespérait de les faire copier à la main pour ses deux cent
quatre-vingts abonnés, chiffre par lequel, ayant fait des progrès sur
ses devanciers, il laissait loin derrière lui ses rivaux, et il
imaginait de les faire graver. Le graveur fut arrêté au bout de peu de
temps.
Les nouvelles à la main forment l'histoire au jour le jour, une
histoire qui n'est pas toujours la vérité absolue, mais elles reflètent
les émotions, les curiosités, voire les préjugés d'un temps. Elles sont
«ce qu'on dit» à côté de ce qui s'écrit officiellement. Elles gardent
la trace de ces conversations où était l'âme de Paris, ou qui faisaient
l'objet des réunions des nouvellistes-amateurs, au Jardin du Palais
Royal, groupés sous le fameux «arbre de Cracovie». On a publié
plusieurs de ces recueils, conservés dans des dépôts français ou
étrangers, comme les feuilles de Jean Buvat, concernant l'époque de la
Régence (1), abondantes en renseignements sur le système de Law ou sur
la conspiration de Cellamare comme les Nouvelles de la cour et de la
ville de1734 à1738, comme la première Correspondance secrète.
[(1) A la date du 4 de juin1717, on lit dans les nouvelles à la
main de Buvat: «On va envoyer à Pierre-Encise le jeune avocat, dont on
a saisi les papiers qui contiennent des choses effroyables sur les
choses les plus saintes et les personnes les plus respectables. Il y
sera sans encre et papier, et pour le reste de ses jours. On a agité si
on le chasserait du royaume, mais on a dit que, de là, il écrirait
contre tout le genre humain, et que c'était une peste, qu'il fallait le
séquestrer de la société civile. » On sait que Voltaire ne subit pas de
telles rigueurs, et qu'il se tira du mauvais pas avec onze mois
d'emprisonnement à la Bastille. On lui laissa si bien «encre et papier
»que c'est pendant ce séjour à la Bastille qu'il écrivit. sa tragédie
d'OEdipe. ]
MM.Ravaisson, de Lescure, de Barthélemy, Campardon, se sont
particulièrement occupés de ces écrits des nouvellistes. On peut citer,
parmi ces fondateurs du «reportage», gens bien informés, mais plus ou
moins tarés, Charles de Julie spécialiste des nouvelles mondaines et du
théâtre Nicolas Tollot, le chevalier de Mouby, qui eut quelque temps
Voltaire pour abonné, — abonné mécontent, il est vrai. Chevrier,
lançant, en 1752, la feuille manuscrite qu'il intitule le Courrier de
Paris (1), devient bientôt un enragé pamphlétaire, qui se doit
réfugier, pour distiller son venin, à Bruxelles et en Hollande.
[(1) Le Courrier de Paris, traqué par la police, avait imaginé pour
la dépister, de commencer la feuille sur le ton d'une lettre adressée à
un particulier, selon la qualité et les occupations de l'abonné.]
Mais voici les grands nouvellistes. C'est Bachaumont, «le père des
échos de Paris», l'ami de MmeDoublet, cette curieuse physionomie, cette
femme avisée, dont l'âge ne parvint pas à éteindre la curiosité, dont
le nom est associé à l'histoire du journalisme, — avant que le journal
eût droit de vie. «Son salon, ont dit les Goncourt, était le rendez-
vous des échos, le cabinet noir où l'on décachetait les nouvelles.
Pêle-mêle y tombait le XVIIIesiècle, heure par heure. un je ne sais
quoi sans ordre, une moisson à peine brassée de paroles et de choses.
salon envié, confessionnal du XVIIIesiècle, où tant d'esprit s'est
confessé.» Ce salon, on le surnommait la «Paroisse», et ses hôtes, les
«paroissiens», formaient une manière de très vivante académie. En 1740,
Bachaumont, par dilettantisme plus que par intérêt, car ce «philosophe
épicurien» était fort à son aise, se plut à réunir, à filtrer, à
commenter ces nouvelles qui, de tous les côtés, aboutissaient chez
MmeDoublet. (2)
[(2) Voici comment il annonçait ses nouvelles à la main: ce
prospectus est un document de l'histoire de la Presse: «Un écrivain
connu entreprend de donner, deux fois chaque semaine, une feuille de
nouvelles manuscrites. Ce ne sera point un recueil de petits faits secs
et peu intéressants, comme les feuilles qui se débitent depuis quelques
années. Avec les événements publics que fournit ce qu'on appelle le
cours des affaires, on se propose de rapporter toutes las aventures
journalières de Paris et des capitales de l'Europe, et d'y joindre
quelques réflexions sans malignité, néanmoins sans partialité, dans le
seul dessein d'instruire et de plaire, par un récit où la vérité
paraîtra toujours avec quelques agrément. Un recueil suivi de ces
feuilles formera proprement l'histoire de notre temps. Il sera de
l'intérêt de ceux qui les prendront de n'en laisser tirer de copie à
personne et d'en ménager même le secret, autant pour ne pas les avilir,
en les rendant trop communes, que pour ne pas se faire de querelles
avec les arbitres de la librairie. A chaque ordinaire, on portera à
ceux qui voudront prendre.» Les Nouvelles a la main devinrent en 1762
les Mémoires secrets. Les Mémoires secrets contenaient une mine si
riche d'informations sur le XVIIIesiècle qu'ils furent recueillis et
imprimés dès 1788 par Chopin de Versey. Ils ont eu, depuis, comme
éditeurs successifs, Merle, Ravenel, Paul Lacroix, etc.]
Avec lui, le nouvelliste prenait une tout autre envergure.
Bachaumont, pour malicieux qu'il fût, était un galant homme, estimé,
exerçant, au moins théoriquement, une charge, n'ayant pas de besoins
d'argent, cultivé, ayant fait ses preuves d'écrivain, de bon
connaisseur et de spirituel observateur. Tout ce qui se passait était
de son domaine. En traits légers et mordants, il donnait la formule de
la chronique rapide. Nouvelles de la cour, de la ville, du théâtre, des
lettres, aventures galantes, tout lui était bon, et il tenait la
promesse qu'il avait faite de donner a quelques agréments, à ses
informations, en y joignant souvent les couplets qui couraient Paris ou
les parodies dont le temps était si friand. Bachaumont, qui, s'il n'en
avait pas été l'initiateur, avait singulièrement perfectionné le genre,
mourut en 1771, et vraiment la plume à la main. Son dernier «écho»
était relatif au scandale de la naissance d'un enfant de la duchesse de
Durfort, séparée de son mari, scandale pour lequel le chroniqueur était
d'ailleurs assez indulgent, ne retenant que la chanson faite à cette
occasion.
Les Mémoires secrets furent continués par Pidansat de Mairobert,
qui donna un tragique aliment à la chronique par un suicide accompli
dans des conditions de singulière détermination, et par Moufle
d'Angerville, qui devait continuer la tradition des gazetiers envoyés à
la Bastille.
C'est, en même temps, la Correspondance secrète, connue sous le nom
de Correspondance secrète de Metra, bien que Metra y ait été
probablement étranger. C´était l'homme le mieux informé de Paris. «Que
dit le bonhomme Metra?», demandait parfois Louis XVI. Il était, quant à
lui, nouvelliste par dilettantisme, mais des gens avisés ne laissaient
pas que de recueillir ses nouvelles et d'en tirer profit.
Celui de tous qui fait la figure la plus importante, c'est Grimm.
Ses abonnés à lui étaient gens de conséquence: la plupart étaient des
souverains (1).
[(1) Grimm se chargea de la Correspondance littéraire en 1753 et la
continua jusqu'en 1790. Eu dehors des souverains, aux libéralités
desquels il s'en remettait, expert à les provoquer, il avait pour
abonnés des particuliers, lui versant trois cents livres par an. C'est
par eux que la correspondance se répandait dans Paris.
Sainte-Beuve fait grand cas de Grimm, appréciant particulièrement
chez lui le mérite d'exprimer des jugements qui lui appartiennent en
propre, précédant les autres. Il conte qu'il avait quelques préventions
contre lui, d'abord, et qu'en en cherchant la cause, il trouva qu'elle
reposait uniquement sur le témoignage de J.-J.Rousseau dans ses
Confessions. Or, ce témoignage est souvent suspect. «Jean-Jacques,
toutes les fois que son amour-propre et ses airs de vanité malade sont
en jeu, ne se gêne en rien pour mentir.» — Mmed'Epinay, avec quelque
partialité, assurément, a tracé de Grimm ce portrait: «Sa figure est
agréable par un mélange de naïveté et de finesse, sa physionomie est
intéressante, sa contenance négligée et nonchalante; son âme est ferme,
tendre, généreuse et élevée; elle a précisément la dose de fierté qui
fait qu'on se respecte sans humilier personne. En parlant mal, personne
ne se fait mieux écouter; il me semble qu'en matière de goût, nul n'a
le tact plus délicat, plus fin ni plus sûr. Il a un tour de
plaisanterie qui lui est propre et ne sied qu'à lui. Il a l'art de
présenter à ses amis les plus dures vérités avec autant de ménagements
que de force. Personne n'est plus éclairé sur les intérêts des autres
ni ne consulte mieux.»]
On sait quel habile homme était ce natif de Ratisbonne, devenu très
Parisien, et dont Voltaire disait: «De quoi s'avise ce Bohémien d'avoir
plus d'esprit que nous?» Le cadre de cette introduction ne permet pas
de parler de son rôle dans la société du XVIIIesiècle. Il ne s'agit ici
que du journaliste. Il l'était essentiellement; il était né surtout
rédacteur en chef, ayant le flair des collaborateurs utiles, et il eut,
en effet, nombre de collaborateurs, dont Mmed'Epinay, engagée avec lui
dans une liaison célèbre, Diderot, toujours bouillant d'idées, toujours
prêt à témoigner son amitié, à qui il demanda ses fameux «Salons», son
secrétaire Meister. La Correspondance littéraire, qu'on imprima en
1812, cinq ans après la mort de Grimm, est devenue un des documents les
plus précieux de l'histoire du XVIIIesiècle, par l'indépendance
habituelle de ses jugements. N'eût-elle donné que les «Salons» de
Diderot, qu'elle mériterait l'estime dans laquelle elle est tenue. Avec
son enthousiasme coutumier, Diderot attribuait à ses conversations avec
Grimm sa compétence en fait d'art: «Si j'ai quelques notions réfléchies
de la peinture et de la sculpture, écrivait-il un jour à Grimm, c'est à
vous que je le dois.» Quel journal, au sens moderne du mot, eût fait
l'auteur de la Correspondance littéraire, avec son don de bien mettre
les hommes à leur place et de deviner les talents! Attaché au duc
d'Orléans, introduit dans le monde diplomatique, lié avec les
encyclopédistes, habitué des salons de MmeGeoffrin et du baron
d'Holbach, il était à la source de tout ce qui était sujet de
préoccupations intellectuelles. On disait de lui, en faisant allusion à
un léger défaut de constructions de son visage: «Il a le nez tourné,
mais toujours du bon côté.»
A côté de ces correspondances (parmi lesquelles on pourrait encore
citer celle de La Harpe), il y avait aussi, se rattachant à l'histoire
de la presse naissante, les correspondances qui étaient des manières de
revues, comme l'Espion anglais, ne s'attachant qu'à un seul objet
d'actualité, traité avec abondance, tantôt pamphlets, tantôt
commentaires sur un événement. Et dans toutes ces publications qui
s'imprimaient généralement en Hollande, ne pouvant prétendre qu'à une
curiosité éphémère, c'était déjà le ton du journal et sa vivacité. Le
journal était tout armé et n'avait plus à s'improviser au moment où la
liberté allait lui donner son essor.
En dépit de périodes de vicissitudes, il allait jouer un rôle de
plus en plus important, en représentant une force avec laquelle, en fin
de compte, tout doit se mesurer: l'Opinion.
Il devait, dans les heures graves où le salut du pays était en jeu,
être, lui aussi, un combattant, — se contraignît-il à accepter une
discipline qui pesait à son fougueux tempérament, — et, propageant le
sentiment du droit, soutenant et stimulant les énergies, exaltant les
héroïsmes, flétrissant les crimes et les manoeuvres de l'ennemi,
apportant des ressources de clairvoyance et de lucidité dans l'oeuvre
de la défense, s'attester, plus que jamais, comme un indispensable
élément de la vie nationale.
Avec la Révolution, le journal, qui n'a été jusque-là qu'aux ordres
du Pouvoir, devient lui-même une puissance. 1788, dans l'effervescence
des esprits, est l'année de la brochure, du pamphlet, du mémoire
véhément; 1789 est l'année du journal, conquérant sa liberté, même
avant le 14juillet. Dès le mois de juin, ce sont le Journal des Etats
généraux, de Mirabeau; le Courrier de Versailles à Paris, de Gorsas; le
Point du jour, de Barère; le Patriote français, de Brissot. Puis voici,
paraissant presque en même temps, le Journal politique national, auquel
collabore Rivarol; le Bulletin de l'Assemblée nationale, de Maret, —
le futur duc de Bassano; — les Annales patriotiques, de Mercier et
Carra; les Révolutions de Paris, de Prudhomme et Loustalot; l'Orateur
du Peuple, de Fréron, la Gazette nationale, fondée par l'éclectique
Panckoucke; le Journal des Débats et Décrets, dont l'idée appartient à
Gaultier du Biauzat (le prix de l'abonnement est de 10livres pour deux
mois pour tout le royaume); le Journal de la Société de 1789, dont
André Chénier est l'un des rédacteurs; la Chronique de Paris, où
Condorcet exprime ses idées; les Révolutions de France et de Brabant,
de Camille Desmoulins; le Publiciste parisien, de Marat, qui, à partir
du sixième numéro, deviendra l'Ami du Peuple, pour prendre ensuite
d'autres titres, etc. Le Journal général de la cour et de la ville,
plus connu sous le titre de Petit Gaultier, les spirituels Actes des
Apôtres (c'est des apôtres de la Révolution qu'il s'agit), la Gazette
de Paris, de Rozoy, puis l'Ami du Roi, de l'abbé Royou, etc.,
représentent les luttes des royalistes contre les idées qui acquièrent
chaque jour plus de hardiesse et plus de force. On ne saurait dénombrer
ici ces publications périodiques, dont beaucoup sont éphémères et dont
les titres sont souvent singuliers: il faut renvoyer aux travaux
bibliographiques de M.Maurice Tourneux. Toutes les opinions, toutes les
nuances d'opinions, sont représentées. «Aujourd'hui, dit un
contemporain, les journalistes exercent le ministère public: ils
dénoncent, décrètent, règlent à l'extraordinaire, absolvent et
condamnent. Tous les jours ils montent à la tribune, et il est parmi
eux des poitrines de Stentors. Les places pour entendre l'orateur ne
coûtent que deux sols. Les journaux pleuvent tous les matins comme la
manne du ciel, et cinquante feuilles viennent chaque jour éclairer
l'horizon.» C'est un prodigieux mouvement d'idées. La presse a fait
état de sa liberté, même avant la séance du 26août 1789 où l'Assemblée
nationale la décrète. Cependant, comme les limites de cette liberté ne
sont pas encore déterminées, c'est la municipalité de Paris qui agit a
contre les imprimés calomnieux propres à produire une fermentation
dangereuse». Le 28septembre, Marat est dénoncé au procureur du roi, et
ses presses sont saisies. Dans cette période, la question des abus
commis par la voie de la presse revient souvent, est résolue, à peu de
jours de distance, dans des sens opposés. On révoque les mesures de
rigueur, on en rétablit d'autres, qui ne sont pas exécutées. Cependant,
en 1790, Camille Desmoulins et Fréron sont poursuivis et déférés au
Châtelet. La constitution de 1791 établit les cas où les poursuites
peuvent être exercées: les circonstances donnent aux lois peu d'action.
Après le 10août, la plupart des journaux royalistes
disparaissaient, à la fois par les mesures prises par le Conseil
général de la Commune et en raison du mouvement irrésistible de
l'opinion. Cependant, quelques feuilles à tendances monarchiques se
substituent à celles qui ont été supprimées ou ont abandonné le combat:
le Bulletin de Paris ou Feuille du Matin, l'Avertisseur, le Journal
Français, de Nicolle de Ladevèze. Mais la lutte n'est plus, bientôt,
qu'entre journaux de la Gironde et journaux de la Montagne. Au
Patriote, que dirige Brissot, au Courrier de Gorsas, à la Sentinelle,
de Louvet, RU Thermomètre du jour, de Dulaure, aux Annales, de Carra,
s'opposent les journaux de Camille Desmoulins, de Marat, de Fréron,
d'Hébert.
Puis, après la chute de la Gironde, — qui, elle même, avait forgé
les armes par lesquelles elle devait périr, et, notamment, suscité le
décret du 29mars 1793, punissant de mort les écrits «provoquant à la
dissolution de la Convention Nationale», — c'est entre les vainqueurs
de la veille que reprend la guerre. Elle se fait avec des moyens
terribles, qu'enregistre le Bulletin du Tribunal criminel
révolutionnaire.. Les «enragés» et les «indulgents» succomberont tour à
tour: après Hébert et son Père Duchesne, Camille Desmoulins et son
courageux Vieux Cordelier. Le Comité de salut public a sa presse
officieuse, la Feuille du Salut public, que rédige Rousselin (c'est lui
qui s'est acharné contre les comédiens-français après l'affaire de
Paméla), le Journal universel, d'Audouin, le Journal des Hommes libres,
de Vatar, l'Anti-Fédéraliste. Le Moniteur reçoit une souscription, avec
cette restriction «que l'abonnement cessera aussitôt que le Moniteur
cesserait d'être composé dans le sens de la révolution républicaine».
Il y a, en l'anII, le Courrier de l'Egalité, le Républicain universel,
la Montagne, etc., puis ce sont les journaux destinés aux armées, la
Soirée du camp, à la rédaction de laquelle veille Carnot, le Bulletin
général des armées et de la Convention, le Postillon des armées, etc.
Mais, encore une fois, il ne peut s'agir ici d'une énumération qui
dépasserait le cadre de cette rapide étude d'ensemble sur un sujet qui
prêterait à tant de développements.
Du moins peut-on évoquer, si sommairement que ce soit, quelques
figures caractéristiques, dans les divers camps, à côté de celles dont
le rôle historique est le plus connu. C'est, dans la première période
de la Révolution, l'enthousiaste et généreux Elisée Loustalot, dont il
sera question plus loin; c'est le pittoresque «Cousin Jacques» (Abel
Beffroy de Reigny), qui salue avec des transports de belle humeur
l'aurore de la Révolution dans les Lunes, «journal comme on n'en a
jamais fait», où il se pique de donner des leçons de gaieté. Les Lunes
se transforment en Courrier des Planètes, où le «Cousin Jacques»
vaticine avec la même candeur.
C'est, plus tard, le journaliste royaliste Durozoy, le fondateur de
la Gazette de Paris, le premier publiciste payant alors de sa vie ses
convictions. Traduit en jugement quelques jours après le 10août, non
pour ses écrits, à la vérité, mais pour ses actes, inculpé de
participation à un complot, Durozoy mourait avec une intrépidité
dédaigneuse; c'est l'impétueux, téméraire brouillon, compromettant
Suleau, rédigeant une feuille intitulée le Journal de M.Suleau, capable
de toutes les impertinences, de toutes les fanfaronnades, de toutes les
absurdités, revenu un peu de son royalisme perdu en raison de
l'ingratitude de ceux qu'il a défendus, mais conspirant encore par
habitude et essayant, à la veille de l'écroulement de la monarchie, de
provoquer un soulèvement: dans un tableau de sa Théroigne de Méricourt,
M.Paul Hervieu a porté à la scène sa mort tragique aux Tuileries. C'est
Gorsas, résolument patriote d'abord, et objet de toutes les railleries
des journaux royalistes pour avoir dit, dans son Courrier des
Départements, au moment de la fuite de Mesdames, tantes du roi, parties
avec des fonds relativement considérables, que tout ce qu'elles
possédaient était à la nation, et que rien ne leur appartenait, «pas
même leurs chemises». Député à la Convention, il combattit violemment
la Montagne, fut proscrit avec les Girondins, chercha à provoquer la
résistance en Normandie; des raisons sentimentales le ramenèrent à
Paris où il fut arrêté et envoyé à l'échafaud. C'est un autre
journaliste girondin, Girey Dupré, le collaborateur dévoué de Brissot
au Patriote, arrêté le 21novembre 1793, il se présente ironiquement
devant le tribunal révolutionnaire, ayant déjà fait sa toilette de
condamné à mort, les cheveux coupés, le col de la chemise échancré.
Dans ses réponses, il se pique d'aphorismes à l'antique; dans la
charrette qui le mène à la guillotine, il entonne le chant dont
Alexandre Dumas devait utiliser le refrain:
Mourons pour la patrie, C'est le sort le plus beau, le plus digne
d'envie.
Plus tard encore, c'est ce pauvre diable de Marcandier, vengeur des
Girondins, qui imprime lui. même dans un grenier les onze numéros de
son Véritable Ami du peuple, dans le style du Père Duchesne, mais dans
un sens tout contraire. Sa femme, exaltée comme lui, va, la nuit,
afficher au distribuer ces pamphlets.
Après la mort de Robespierre, la réaction thermidorienne fait
naître une foule de feuilles anti-jacobines, piétinant le parti écrasé,
rédigées avec la dernière violence, prodiguant les insultes aux morts.
Les feuilles satiriques haineuses pullulent: l'ombre du vaincu du 9
thermidor fait encore peur. Fréron, l'ancien terroriste, qui a changé
le titre de son Orateur du Peuple en celui d'Ami du Peuple, se trouve à
la tête de cette réaction. Le fougueux Martainville, qui se livrera à
tant de palinodies, est le bouffon enragé du parti
contre-révolutionnaire. Dans l'Accusateur public, Richer-Serizy attaque
éperdument, avec une verve furieuse, tous les hommes de la Révolution.
Des journaux royalistes apparaissent: les Nouvelles politiques, la
Quotidienne, où Suard, qui a refusé asile à Condorcet, son ami, se
montre brave, à présent qu'il n'y a plus de danger. Le Petit Gautier
reprend sa mordante publication, imité par la Petite Poste. Le
Directoire est criblé de railleries. Hoffmann, qui sera l'un des
rédacteurs du Journal des Débats, fonde le Menteur, «journal par
excellence» qui, en affectant de les louer, tourne en dérision les
actes du gouvernement. Le Thé, de Bertin d'Antilly, apporte sa note
narquoise. Les journaux-pamphlets se multiplient; le jury, d'ailleurs,
acquitte les journalistes qui lui sont déférés. Les journaux
républicains, le Défenseur de la Patrie, le Télégraphe, le Journal
universel, le Courrier de Paris, le Rédacteur, sont submergés par le
flot des feuilles d'opposition. Les opinions moyennes ont pour organes
le Journal de Paris, le Journal de Perlet (qui n'est pas encore le
policier Perlet), le Journal du soir; la Décade philosophique,
politique et littéraire se tient en équilibre au milieu des partis; le
Journal des Débats et Décrets se borne encore au rôle d'enregistreur
des délibérations des Conseils; le Moniteur, qui a toujours été de
l'opinion du Pouvoir, garde ses habitudes; Gracchus Babeuf, dans le
Tribun du Peuple (voir plus loin), expose avec véhémence ses théories
sociales. Une figure singulière, entre autres, dans cette presse du
Directoire: Poultier, rédacteur de l'Ami des Lois_, membre du Conseil
des Cinq-Cents, qui, jadis, a été successivement bénédictin, militaire,
chanteur à l'Opéra.
Mais le coup d'Etat du 18 fructidor anV impose silence, par des
mesures rigoureuses, à la violence des journaux, implique leurs
rédacteurs dans une conspiration contre la sûreté de la République. Ces
mesures ne désarment pas entièrement la presse, cependant. Malgré les
scellés mis sur leurs presses, les frères Bertin, notamment,
continuent, par un artifice ingénieux, à faire paraître leur journal,
l'Eclair. Deux ans plus tard, c'est la proscription, c'est la
déportation à l'île d'Oléron des journalistes qui «pervertissent
l'opinion».
En dix années, par quelles phases diverses a passé la presse!
Mirabeau fut le premier député-journaliste. Bien que, dans sa vie
si agitée, il soit impossible d'isoler, en quelque sorte, un des
aspects de cette orageuse physionomie, il ne saurait être question ici
que de l'action de Mirabeau dans la presse. — En 1787, il avait
proposé au ministre des affaires étrangères, M.de Montmorin, de créer
un journal «qui serait une analyse fidèle, mais décente, nerveuse, mais
adroite, des papiers- nouvelles anglais». Cette feuille parut de 1787 à
novembre1789. Enlevant d'assaut la liberté de la presse, Mirabeau
fondait en mai le Journal des Etats généraux, dont un arrêt du conseil
interdisait bientôt la circulation. Il éludait cette défense en
appelant ce journal Lettres de Mirabeau à ses commettants. Sous cette
forme, cette publication se poursuivit jusqu'au 6juillet 1789, où elle
prit le nom de Courrier de Provence paraissant trois fois par semaine.
Mirabeau eut comme collaborateurs au Courrier de Provence Dumont,
Duroveray, l'un et l'autre de Genève, qui prirent part, plus d'une
fois, à la préparation de ses discours (Dumont a écrit des souvenirs
sur Mirabeau), puis Mejan, Chamfort Reybaz.
En février1790, Mirabeau abandonna la direction du Courrier de
Provence qui était, selon l'expression d'Edmond Rousse, «le journal et
la chronique de lui-même», à Clavière, le futur ministre des finances
de 1792. Celui-ci devait, l'année suivante, après son arrestation, se
tuer dans sa prison.
Mirabeau avait pressenti la puissance du journal: il l'éprouva, et
l'épigraphe qu'il avait donnée au sien, Novus rerum nascitur ordo,
était vraiment prophétique.
Dans le premier numéro du Journal des Etats généraux, il s'était
élevé contre l'étiquette surannée qui avait présidé à la réunion des
Etats, contre la distinction des costumes imposés aux trois ordres.
Dans la première Lettre aux commettants, il protestait énergiquement
contre la mesure qui avait atteint son journal. Le ton de cette
protestation est violent. C'était, cependant, le moment où il écrivait
ailleurs: «Le meilleur moyen de faire avorter la révolution est de trop
demander. Il est certain que la nation n'est pas mûre. La Révolution a
dépassé notre aptitude et notre instruction; je me conduis en
conséquence.»
Il est donc vrai que, loin d'affranchir la nation, on ne cherche
qu'à river ses fers! que c'est en face de la nation assemblée qu'on ose
produire ces décrets auliques où l'on attente à ses droits les plus
sacrés et que, joignant l'insulte à la dérision, on a l'incroyable
impéritie de lui faire envisager cet acte de despotisme et d'iniquité
comme un provisoire utile à ses intérêts. Il est heureux qu'on ne
puisse imputer au monarque ces prescriptions que les circonstances
rendent encore plus criminelles. Personne n'ignore aujourd'hui que les
arrêts du conseil sont des faux éternels, où les ministres se
permettent d'apposer le nom du roi: on ne prend même pas la peine de
déguiser cette étrange malversation, tant il est vrai que nous en
sommes au point où les formes les plus despotiques marchent aussi
rondement qu'une administration légale!
Vingt-cinq millions de voix réclament la liberté de la presse; la
nation et le roi demandent unanimement le concours de toutes les
lumières. Eh bien! c'est alors qu'on nous présente un veto ministériel;
c'est alors qu'après nous avoir leurrés d'une tolérance illusoire et
perfide, un ministère soi-disant populaire ose effrontément mettre le
scellé sur nos pensées, privilégier le trafic du mensonge et traiter
comme un objet de contrebande l'indispensable exportation de la vérité!
Quels sont les papiers publics que l'on autorise? Tous ceux avec
lesquels on se flatte d'égarer l'opinion: coupables lorsqu'ils parlent,
plus coupables lorsqu'ils se taisent, on sait que tout en eux est
l'effet de la complaisance la plus servile et la plus criminelle. S'il
était nécessaire de citer des faits, je ne serais embarrassé que du
choix.
J'ai regardé, messieurs, comme le devoir essentiel de l'honorable
mission dont vous m'avez chargé celui de vous prémunir contre ces
coupables manoeuvres: on doit voir que leur règne est fini, qu'il est
temps de prendre une autre allure; ou, s'il est vrai que l'on n'ait
assemblé la nation que pour consommer avec plus de facilité le crime de
sa mort politique et morale, que ce ne soit pas, du moins en affectant
de vouloir le régénérer! que la tyrannie se montre avec franchise, et
nous verrons alors si nous devons nous raidir ou nous envelopper la
tête!
( Lettres du comte de Mirabeau à ses commettants, 10mai 1789.)
***
Par contre, les appréciations qui suivent la séance du 23juin 1789,
où Mirabeau prononça les paroles auxquelles la légende a donné cette
forme définitive: «Allez dire à ceux qui vous envoient que nous sommes
ici par la volonté nationale, et que nous n'en sortirons que par la
puissance des baïonnettes,» ces appréciations sont d'un ton mesuré et
réfléchi:
*****
La journée du 23juin a fait sur ce peuple inquiet et malheureux une
impression dont je crains les suites. Où les représentants de la Nation
n'ont vu qu'une erreur de l'autorité, le peuple a cru voir un dessein
formel d'attaquer leurs droits et leurs pouvoirs. Il n'a pas encore eu
l'occasion de connaître toute la fermeté de ses mandataires Sa
confiance en eux n'a point encore des racines assez profondes. Qui ne
sait, d'ailleurs, comment les alarmes se propagent, comment la vérité
même, dénaturée par les craintes exagérées, par les échos d'une grande
ville, empoisonnée par suite des passions, peut occasionner une
fermentation violente qui, dans les circonstances actuelles et la crise
de la misère publique, serait une calamité ajoutée à une calamité! Le
mouvement de Versailles et bientôt le mouvement de Paris, l'agitation
de la capitale, se communique aux provinces voisines, et chaque
commotion, s'étendant à un cercle plus vaste de proche en proche,
produit enfin une agitation universelle. Telle est l'image faible, mais
vraie, des mouvements populaires, et je n'ai pas besoin de prouver que
les derniers événements, dénaturés par la crainte, interprétés par la
défiance, accompagnés de toutes les rumeurs publiques, risquent
d'égarer l'imagination du peuple déjà préparée aux impressions
sinistres par une situation vraiment détestable.
Quand on se rappelle les désastres occasionnés dans la capitale par
une cause infiniment disproportionnée à ses suites cruelles, tant de
scènes où le sang des citoyens a coulé par le fer des soldats et le
glaive des bourreaux, on sent la nécessité de prévenir de nouveaux
excès de frénésie et de vengeance, car les agitations, les tumultes,
les excès, ne servent que les ennemis de la liberté. Je considère tous
les bons effets d'une marche ferme, sage et tranquille: c'est par elle
seule qu'on peut se rendre les événements favorables, qu'on profite des
fautes de ses adversaires pour le triomphe du bon droit; au lieu que,
jetés peut-être hors de mesures sages, les représentants de la nation
ne seraient plus les maîtres de leurs mouvements; ils verraient d'un
jour à l'autre les progrès d'un mal qu'ils ne pourraient plus arrêter,
et ils seraient réduits au plus grand des malheurs, celui de n'avoir
plus que le choix des fautes.
Les délégués de la nation ont pour eux la souveraine des
événements: la nécessité, qui les pousse au but salutaire qu'ils se
sont proposé; elle soumettra tout par sa propre force, mais sa force
est dans sa raison. Rien ne lui est plus étranger que les tumultes.,
les cris du désordre, les agitations sans objet et sans règle. La
raison veut vaincre par ses propres armes; tous ces auxiliaires
séditieux sont ses plus grands ennemis. A qui, dans ce moment,
convient-il mieux qu'aux députés de France d'éclairer, de calmer, de
sauver le peuple des excès que pourrait produire l'ivresse d'un zèle
furieux?
( Quatorzième lettre de Mirabeau à ses commettants.)
C'est l'aurore de la Révolution qui s'évoque avec ce jeune homme
ardent, probe, désintéressé, mort à vingt-neuf ans, que Manuel appelait
l' «Evangéliste» et qui fut, en effet, un de ceux qui défendirent avec
le plus d'enthousiasme les idées nouvelles. Il fut le rédacteur
principal des Révolutions de Paris, le journal que fit paraître
Prudhommc trois jours après la prise de la Bastille, et qui fut,
pendant la première période de sa publication, la feuille la plus
répandue et la plus lue. L'existence de Loustalot fut courte, mais les
deux dernières années de sa vie furent singulièrement remplies. La
brusque disparition de ce vaillant combattant de la presse, dont les
clubs des Jacobins et des Cordeliers portèrent le deuil pendant trois
jours, donna naissance à la légende d'un empoisonnement, aujourd'hui
controversée. Avec Loustalot, c'est le temps de toutes les généreuses
illusions. C'est ainsi que dans le No XXIV des Révolutions il se
déclarait le partisan de la suppression de la peine de mort.
... Quoi donc! tous les jugements à mort qui ont été rendus ne sont
que des assassinats judiciaires? Précisément, et de plus, ils ne sont
excusés ni par la nécessité ni par l'utilité.
La peine de mort est nécessaire, dit-on, pour empêcher le
malfaiteur de récidiver. Eh! garrottez-le, faites-en un esclave de
peine, rendez-le bon à quelque chose! Quoi! vingt- quatre millions de
citoyens n'ont pas une assez grande force publique pour mettre quelques
centaines de malfaiteurs hors d'état de récidiver! Comment fait
l'impératrice de Russie, comment fait Joseph lui-même, ce Joseph dont
le nom n'est prononcé dans ce moment qu'avec horreur? Il a aboli la
peine de mort. Ah! que de travaux publics qui écrasent, qui avilissent
le citoyen, et auxquels on ne devrait employer que les malfaiteurs!
Leur mort est utile, parfois, pour effrayer les méchants et les
contenir dans la terreur? Quiconque a vu une exécution et est entré
dans un bagne sent bien le vide de cette objection et toute la justesse
de cette idée de Beccaria: «Le frein le plus propre à arrêter les
crimes n'est pas tant le spectacle terrible et momentané de la mort
d'un scélérat que le spectacle continuel d'un homme privé de sa
liberté, transformé, en quelque sorte, en bête de somme et restituant à
la société par un travail pénible le dommage qu'il lui a fait.»
Dans notre affreuse pratique, la peine de mort ne punissait
vraiment pas le criminel; elle le retranchait seulement du nombre des
vivants. Il n'apprenait jamais son jugement qu'une heure avant
l'exécution. Il était alors livré aux exhortations d'un prêtre, et
quelques minutes de souffrance lui enlevaient bientôt la faculté de
réfléchir sur l'énormité de son crime. Je parle du plus ordinaire des
supplices, car je ne veux pas savoir, pour l'honneur de la France,
qu'elle en emploie quelques-uns où l'art de prolonger la vie et les
douleurs s'exerce par une atroce habileté, digne des plus cruels
cannibales.
Si la peine de mort n'est ni utile pour effrayer les méchants, ni
nécessaire pour mettre le coupable hors d'état de récidiver, si la
servitude de peine remplit parfaitement, au contraire, l'un et l'autre
objet, la nation française s'avancera sans doute jusqu'aux rangs des
nations humaines en abolissant ce supplice. La Déclaration des Droits
dit: «La loi ne doit établir que des peines strictement et évidemment
nécessaires. »Or, il est évident que la peine de mort n'est pas
nécessaire et que, dans un gouvernement qui a de grandes forces, de
vastes moyens, c'est une lâcheté de la part de ceux qui gouvernent que
d'y avoir recours.
Il y a une considération contre la peine de mort, dont je suis
étonné que l'on n'ait pas été frappé. La vie n'est pas un bienfait de
la société, mais de la nature. On dit que la société nous la conserve:
c'est une supposition toute gratuite, car qui peut savoir si, dans
l'ordre naturel, ma vie eût été attaquée, si je ne l'eusse pas défendue
et si je n'eusse pas été le plus fort? La vie n'est donc, sous aucun
point de vue, un bienfait de la société. Or, peut- elle ôter par une
peine plus qu'elle n'a donné, et tout son pouvoir ne doit-il pas se
borner à priver celui qui enfreint le pacte social des avantages qui en
résultent? La privation absolue de la liberté est donc le dernier terme
du pouvoir souverain en matière pénale.
Il est injuste, d'ailleurs, d'employer comme peine un moyen que la
société ne peut faire cesser, en cas d'erreur, lorsqu'une fois elle l'a
mis en usage. La société n'étant composée que d'hommes, les hommes
étant tous sujets à l'erreur, il peut arriver, par mille causes
différentes, que l'homme le plus innocent paraisse le plus évidemment
coupable; et lorsque l'erreur ou la méchanceté des témoins ou des juges
lui a fait perdre la vie, toutes les nations s'assembleraient vainement
pour la lui rendre. Si la société n'eût pas employé des peines hors de
sa portée, Calas vivrait encore; et, ne lui resta-t-il qu'une heure à
vivre, le plaisir d'être reconnu innocent, la joie de revoir sa
famille, les bénédictions de tout un peuple, lui feraient oublier une
injuste servitude et de longues souffrances.
( Les Révolutions de Paris, du 19 au 26 déc. 1789.)
On sait le portrait tracé par Mllede Lespinasse du «cher et bon
Condorcet», comme elle disait. Elle louait en lui «cette simplicité
parfaite qui ne paraît jamais soupçonner l'étonnement quo causent
l'étendue et la supériorité de son esprit ce calme de l'homme pour tout
ce qui n'intéresse que lui, tandis qu'il est tout mouvement, tout
activité, dès que le malheur ou l'amitié réclament son secours, cet
amour vrai de l'humanité qui le dispose à y sacrifier ses facultés et
même sa gloire; son indifférence pour toute injustice personnelle,
tandis qu'à la moindre injustice, il montre une énergie que la douceur
naturelle de son caractère ne ferait pas supposer...» Longtemps avant
la Révolution, il avait annoncé, montré enseigné tout ce qu'avait à
faire la France nouvelle pour sa régénération, et il avait déjà livré
de grandes batailles d'idées. Nul n'avait été, plus que lui, pénétré de
l'esprit de réforme: dans ses écrits philosophiques il avait d'avance
établi la Déclaration des droits de l'homme. Secrétaire perpétuel de
l'Académie des sciences, membre de l'Académie française, célèbre comme
mathématicien et comme penseur, c'était un rare journaliste que celui
qui allait user de la puissance d'expansion de la presse. Journaliste,
il devait l'être d'une manière assidue, régulière. Après avoir pris
part à la rédaction du Journal de la société de 1789, après avoir donné
nombre de pages à la Bouche de fer, fut un des fondateurs du journal
qui dès le mois de juin1792, prenait ce titre: le Républicain. Puis, au
Journal de Paris, il faisait le compte rendu des séances de l'Assemblée
nationale, mais ses idées étaient plus avancées que celles de cette
feuille, et il passait à la Chronique de Paris, où, jusqu'en mars1793,
il écrivit un article quotidien. A côté de ses polémiques souvent
véhémentes, il développait plus longuement ses théories et ses
doctrines dans la Revue du mois et le Journal d'Instruction sociale.
Condorcet peut être considéré comme un précurseur de la cause des
droits politiques des femmes; ce fut, dans ses études sociales, une des
idées sur lesquelles il revint souvent. — Député à la Convention,
Condorcet vota, dans le procès du roi, «pour la peine la plus grave qui
ne fût pas celle de mort» Pendant la lutte de la Gironde et de la
Montagne, il avait essayé l'oeuvre impossible de concilier les deux
partis. Il était donc en dehors de la conspiration girondine. Ce qui le
perdit, ce fut la publication de sa brochure A tous les Français, où,
épousant, après la mort des vaincus, leur cause perdue, il s'élevait
contre la Convention, opposait à la nouvelle constitution le projet
dont il avait été le rapporteur, réclamait la réunion d'une nouvelle
assemblée. Des attaques injustes, où ne se retrouvait plus sa hauteur
de vues habituelles, étaient mêlées à ses critiques. C'était se livrer
de lui-même aux représailles. Décrété d'accusation le 8juillet 1793, il
se mit, après avoir répondu par une lettre hautaine, qui avait le ton
d'un défi, à l'abri des poursuites. Dans Condorcet, sa vie, son oeuvre
le docteur Robinet a conté minutieusement les émouvantes péripéties du
séjour du proscrit chez la femme courageuse qui lui avait donné
l'hospitalité, MmeVernet, rue Servandoni, de la fuite du conventionnel
condamné, ne voulant pas exposer plus longtemps sa généreuse hôtesse au
danger qu'elle avait accepté, de sa stoïque mort volontaire dans la
prison de Bourg-la-Reine, devenu Bourg-Egalité.
«Je déplairai aux partis,» avait dit prophétiquement Condorcet dans
un article où il faisait une profession de foi philosophique et
politique.
Puisque vous croyez pouvoir accorder quelquefois à mes réflexions
une place dans vos feuilles, j'ai pensé qu'un tableau simple de mes
principes les mettrait plus à portée d'apprécier mes opinions
particulières.
Je crois l'espèce humaine indéfiniment perfectible, et qu'ainsi
elle doit faire vers la paix, la liberté et l'égalité, c'est-à-dire
vers le bonheur et la vertu, des progrès dont il est impossible de
fixer le terme.
Je crois aussi que ces progrès doivent être l'ouvrage de la raison,
fortifiée par la méditation, appuyée par l'expérience.
D'après mes principes, ma philosophie doit être froide et patiente.
Je dois être beaucoup moins effrayé des bruits de conspiration que
des mauvais systèmes qui peuvent retarder plus longtemps le progrès des
lumières.
Je dois être plus ennemi des fausses opinions, lorsqu'elles sont
nouvelles, lorsqu'elles flattent l'esprit du moment, que des vieux
préjugés, dont la ruine est infaillible et qui n'épouvantent plus que
par la masse de leurs débris.
Comme, suivant cette manière de voir le droit et la justice doivent
être les seuls principes de toute opération politique, je paraîtrai
tantôt porter à l'excès l'amour de l'égalité et aspirer à une
perfection chimérique, et tantôt je ne serai qu'un citoyen tiède et
presque protecteur des abus.
Je ne dirai pas «tout est bien» mais «tout sera bien» et, par là,
je déplairai aux deux partis.
Les préjugés ont reçu, depuis un an, de si violentes secousses que,
pour faire de grands progrès vers le bien, il suffit de laisser à la
raison humaine, un peu trop agitée, le temps de reprendre quelque
calme.
Tous nos maux actuels disparaîtraient bientôt devant elle, et,
alors, dans tous les partis (s'il en reste encore quelques traces),
tous diront que les désordres de la Fronde ont été bien plus cruels et
n'ont valu à la France que cent ans de despotisme.
Un dilettantisme aristocratique caractérise d'abord Rivarol. Dans
le Journal politique national il philosophe plus qu'il ne polémique,
et, avant de se décider tout à fait pour la cause royaliste, il a
louvoyé quelque temps. Une fois son parti pris, il n'épargne guère
plus, d'ailleurs, ses amis que ses ennemis: «Lorsqu'on veut empêcher
une révolution, écrit-il, il faut la vouloir et la faire soigner: elle
était trop nécessaire en France pour ne pas être inévitable.» Lui qui a
tant d'esprit, il garde, même en défendant les idées monarchiques une
hautaine indépendance — fût-ce à l'égard de ses lecteurs: «Quelques-
uns de ces lecteurs se sont plaints du style de nos résumés; ils
prétendent que cette manière d'écrire donne trop à penser, et qu'il
n'existe point de journal où l'on ait si peu d'égards pour eux. Nous
les avertissons que nous ferons rarement le sacrifice de notre manière.
D'ailleurs, si nous descendions toujours, pour leur épargner la peine
de monter, nous laisserions la bonne compagnie qui nous suit depuis
lontemps, et qui est plus aisée à vivre qu'on ne pense, puisqu'elle
n'exige pas qu'on sépare les égards qui lui sont dus de ceux qu'on doit
à la langue, au goût, au véritable ton et à la majesté de l'histoire.»
Il se définit ainsi lui-même parfaitement: il pense être toujours dans
les salons, où il était un merveilleux causeur, disant des choses
sérieuses avec une grâce frivole, élevant les choses frivoles jusqu'à
en dégager de la pensée, ayant sur tout des opinions originales «salué
à la ronde à chaque coup de griffe», incisif au point de se moquer de
lui aussi, après son mariage malheureux avec une aventurière qu'il
avait faite aussi facilement grande dame qu'il s'était créé lui-même
grand seigneur, en dépit de son humble origine: «Je m'étais avisé de
médire de l'amour: il m'a envoyé l'hymen pour se venger.»
Le journaliste, en Rivarol, sera le mieux représenté par les traits
et par les maximes parfois contradictoires où se retrouve «le grand
maître de la causerie».
*****
— Le peuple donne sa faveur, jamais sa confiance.
— Les droits sont des propriétés appuyées sur la puissance: si la
puissance tombe, les droits tombent aussi.
- Le génie, en politique, consiste, non à créer, mais à conserver;
non à changer, mais à fixer. Ce n'est pas la meilleure loi, mais la
plus fixe, qui est la bonne.
— Il en est de la personne des rois comme des statues des dieux:
les premiers coups portent sur le dieu même; les derniers ne tombent
plus que sur un marbre défiguré.
— L'imprimerie est l'artillerie de la pensée.
— Voltaire a dit: «Plus les hommes seront éclairés, et plus ils
seront libres.» Ses successeurs ont dit au peuple que plus ils seront
libres, plus ils seront éclairés, ce qui a tout perdu.
— Malheur à ceux qui remuent le fond d'une nation.
— La philosophie étant le fruit d'une longue méditation et le
résultat de la vie entière, ne peut, ne doit jamais être présentée au
peuple, qui est toujours au début de la Vie.
— Quand Neptune veut calmer les tempêtes, ce n'est pas aux flots,
mais aux vents qu'il s'adresse.
— Les vices de tous ont commencé la Révolution; les vices du
peuple l'achèveront.
— Il faut attaquer l'opinion avec les armes de la raison: on ne
tire pas des coups de fusil aux idées.
— La religion unit les hommes dans les mêmes dogmes, la politique
les unit dans les mêmes principes, et la philosophie les resserre dans
les lois; c'est le dissolvant de la société.
— Les souverains ne doivent jamais oublier que les écrivains
peuvent recruter parmi les soldats, et qu'un général ne peut recruter
parmi les lecteurs.
— Le peuple est un souverain qui ne demande qu'à manger: Sa
Majesté est tranquille quand elle digère.
— Les nobles d'aujourd'hui ne sont plus que les mânes de leurs
ancêtres
— La populace de Paris et celle des autres villes du royaume ont
encore bien des crimes à commettre avant d'égaler les sottises de la
cour et des grands.
— Il n'est point de siècles de lumière pour la populace. La
populace est, toujours et en tout pays, la même: toujours cannibale,
toujours anthropophage.
— L'amitié entre le monarque et le sujet doit toujours trembler,
comme cette nymphe de la Fable, que Jupiter ne s'oublie un jour, et ne
lui apparaisse environné de foudres et d'éclairs.
— Le crédit est la seule aumône qu'on puisse faire à un homme
d'Etat
— La postérité aura peine à croire tout ce qu'a fait le
gouvernement et tout ce qu'il n'a pas fait. Il y a eu comme un concert
de bêtises dans le conseil
— Quand les peuples cessent d'estimer, ils cessent d'obéir.
— Règle générale: les nations que les rois assemblent et
consultent commencent par des voeux et finissent par des volontés.
— Quand M.de Calonne assembla les Notables il découvrit aux yeux
du peuple ce qu'il ne faut jamais leur révéler: le défaut de lumières
plus encore que le défaut d'argent.
— Les maximes actuelles ne tendent qu'à détruire. Elles ont déjà
ruiné les riches sans enrichir les pauvres, et, au lieu de l'égalité
des biens, nous n'avons encore que l'égalité des misères et des maux.
— Ceux qui exécutent une révolution et ceux mêmes qui en sont les
simples témoins voudraient qu'on partageât leur effervescence et qu'on
justifiât des excès; mais nous avons cru devoir écrire ce qui se passe
sous nos yeux comme voudra le lire la génération suivante.
— Dans les rois, la bonté ne convient qu'à la puissance. Un roi
honnête homme et qui n'est que cela est un pauvre homme de roi.
***
LES ACTES DES APOTRES
***
Mais, selon l'expression de Rivarol lui-même, «tous les grands
coups ont été frappés». La Révolution ne peut plus être endiguée.
Alors, Rivarol abandonne le ton philosophique qu'il a gardé dans le
Journal politique national. La Révolution, il la combat avec d'autres
armes avec des flèches acérées — et souvent empoisonnées — par la
raillerie, en cherchant à la ridiculiser. Et il est au premier rang des
tirailleurs des -Actes de, Apôtres-. «Les Actes de, Apôtres, a dit M.de
Lescure, l'historien de Rivarol, c'est la Révolution mise en
vaudeville, la réaction en ponts-neufs. C'est l'entreprise insensée,
courageuse, frivole, puissante, banale, originale, insolente, stérile,
de gens prêts à tout sacrifier à un bon mot. C'est une Fronde
contre-révolutionnaire, une carnavalade politique. C'est la parade de
l'échafaud, jouée par des suspects en belle humeur; c'est un
pique-nique de médisances, une débauche de satire, une orgie de
personnalités. C'est Tacite avec des grelots, Montesquieu avec une
marotte ou de Maistre brouillé avec du Beaumarchais, du Voltaire mâtiné
de Vadé. C'est la politique à coups de poing, la philosophie à coups de
sifflet. C'est une carmagnole de sans-culottes à talon rouge, un club
d'aristocrate grasseyant la langue des faubourgs.» Rivarol se rencontre
là avec Champcemetz, «son clair de lune», Peltier, Montlosier, Suleau,
qui expiera, massacré, sur la terrasse des Feuillants, ses attaques
contre Théroigne de Méricourt, Langnon, Mirabeau cadet, etc.
D'ailleurs, Rivarol se décide à émigrer et à quitter Paris le 10juin
1792.
Ce que fut cette guerre de plume des Actes des Apôtres (1789-1791),
par les «mousquetaires de la contre-révolution», on ne peut ici en
donner qu'une idée sommaire par quelques citations de ces «échos»
mordants. Ce sont des parodies comme celle du songe d'Athalie:
Oui, je viens dans un temple adorer Mirabeau.
de prétendues copies d'actes officiels, ou d'imaginaires comptes
rendus des séances de l'Assemblée, dans ce goût:
M.DE ROBESPIERRE. — Ces accidents ne proviennent que d'une
méprise.
LE CÔTÉ DROIT. — Messieurs, mettez fin à tant d'horreurs. En
Bourgogne, en Limousin, en Périgord, on brûle les châteaux...
M.DE ROBESPIERRE. — Ce sont les aristocrates qui égarent ce bon
peuple.
***
Ou ce sont des dialogues des morts et des vivants, ou des couplets
narquois.
***
Depuis longtemps nous gémissions Sous un joug despotique, Et point
alors ne connaissions l'esprit patriotique. Mais tout a bien changé de
ton, La faridondaine, la faridondon! Nous sommes libres aujourd'hui,
Biribi, A la façon de Barbari, Mon ami.
Nos aïeux, avec leur bon sens, Étaient bien en arrière. Leurs
neveux à pas de géants Marchent dans la carrière. Plus d'hommes, de
religion, La faridondaine, la faridondon. L'intérêt règle tout ici,
Biribi, A la façon de Barbari, Mon ami...
Les couplets abondent, sur tous les timbres du temps:
Plus de nobles, ni clergé, Ni magistrature. Partout est l'égalité,
La pure nature! Va-t'en voir s'ils viennent, Jean, Va-t-en voir s'ils
viennent.
Au lieu d'argent monnayé Dont le poids assomme, On nous donne du
papier Qui vaudra tout comme... Va-t'en voir s'ils viennent, Jean,
Va-t'en voir s'ils viennent.
***
La guillotine elle-même a été raillée, sur l'air du Menuet
d'Exaudet:
***
Guillotin, Médecin Politique, S'avise un beau matin Que pendre est
inhumain Et peu patriotique. Aussitôt Il lui faut Un supplice Qui, sans
corde ni poteau, Supprime du bourreau L'office, C'est en vain que l'on
publie Que c'est pure jalousie D'un suppôt Du tripot D'Hippocrate, Qui,
d'occire impunément Se flatte. Le Romain Guillotin, Qui s'apprête,
Consulte gens du métier Barnave et Chapelier, Même le coupe-tête, Et sa
main Fait soudain La machine Qui proprement nous tuera Et que l'on
nommera Guillotine.
***
Les épigrammes sont innombrables: telle celle-ci sur le duc
d'Orléans, qui a fait ôter les fleurs de lis de ses armoiries:
Un ci-devant prince de Gaule, Mais qui n'est qu'un franc polisson,
Fait rayer de son écusson Ce qui lui manque sur l'épaule.´
Quand les Actes des apôtres disparaissent, le Journal de la Cour et
de la Ville, qu'on appelle communément le Petit Gautier, du nom de son
fondateur, continue cette petite guerre de plume, plus violemment
encore, jusqu'à l'écroulement de la monarchie, le 10août 1792. La
violence n'est pas d'ailleurs le fait des seuls révolutionnaires: les
Actes des apôtres et le Petit Gautier réclament, eux aussi, la
suppression de leurs adversaires:
Quinze milliers de potences Qui seraient fort bien en France...
Le Petit Gautier, dans sa fureur de réaction, attaque même les
volontaires qui se lèvent pour la défense de la patrie:
Ils n'ont vu, ces pauvres garçons, Le feu que devant leurs tisons,
Et vont sur la frontière. Ah! qu'ils vont croquer d'émigrants! Car ils
sont gens, car ils sont fou... Oui, gens foudres-de-guerre.
Des railleries allant jusqu'à cette aberration indiquent
expressivement l'état d'esprit contre-révolutionnaire.
«Voilà donc la récompense destinée au premier apôtre de la
liberté!» s'écriait Camille Desmoulins sur l'échafaud, évoquant cette
journée du 12juillet 1789 où, dans le jardin du Palais-Royal, invitant
les citoyens à prendre des feuilles d'arbres, «cocardes vertes, couleur
de l'espérance», il appelait le peuple aux armes. C'était, dans son
premier pamphlet, la France libre, la fièvre de l'enthousiasme pour
l'ère nouvelle qui s'ouvrait: «Il y a peu d'années, écrivait-il, je
cherchais partout des âmes républicaines, je me désespérais de n'être
pas né Grec ou Romain.. Mais c'est à présent que les étrangers vont
regretter de n'être pas Français. Fiat, fiat! Oui, tout ce bien va
s'opérer, oui, cette révolution fortunée, cette régénération va
s'accomplir, sublime effet de la philosophie, de la liberté et du
patriotisme!» — Puis, c'est le Discours de la Lanterne aux Parisiens,
où se donne carrière toute la fougue du journaliste-né qu'est Camille
Desmoulins, exaltant ce qui s'est déjà accompli de grandiose, exposant
la vaste tâche qui s'offre encore pour étouffer tous les germes de
l'aristocratie. C'est de la Lanterne, que l'exaspération populaire
transforme en potence, qu'il s'agit: «Quand on ne fait pas justice au
peuple, il se la fait à lui-même». Cependant, cette Lanterne à laquelle
Camille Desmoulins prête la parole, si elle reconnaît que «bien des
scélérats» lui ont échappé déclare «qu'elle n'aura point une justice
trop expéditive» et « qu'elle veut préalablement un interrogatoire et
la révélation de nombre de faits».
Le 28novembre 1789, Camille Desmoulins fait paraître les
Révolutions de France et de Brabant, journal hebdomadaire, sorte de
brûlot, plutôt, qui se poursuivra jusqu'au 24juillet 1791. Là se répand
abondamment la verve, l'esprit incisif, mêlé de gaminerie, parfois,
l'éloquence chaleureuse de Camille, qui, en ses jugements hâtifs, en
ses contradictions, en sa mobilité même, représente plus que tout
autre, pendant deux ans, l'opinion de Paris. L'âme de Paris bat, en
effet, dans ces feuilles violentes, frondeuses, généreuses aussi. De
ses variations, Camille Desmoulins se défendait par un mot spirituel:
«Ce n'est pas la girouette qui change: c'est le vent.» Le polémiste est
merveilleux et redoutable. En 1791, Marat, qui l'a appelé le «Paillasse
de la liberté», est l'objet d