Project
Gutenberg Consortia
Center's
World Public
Library Collection
Project Gutenberg Consortia Center Collection, a member of the World
Public Library,http://WorldLibrary.net,
bringing the world's eBook collections together.
Conditions
of Use:
This
eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost
no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use
it under the terms of the Project Gutenberg License included with
this eBook or full complete details are online at: http://gutenberg.net/license.
Here are 3 of the more major items to consider:
The eBooks
on the PG sites are not 100% public domain, some of them are copyrighted
and used by permission and thus you may charge for redistribution
only via direct permission from the copyright holders.
Project
Gutenberg is a registered trademark [TM]. For any other purpose
than to redistribute eBooks containing the entire Project Gutenberg
file free of charge and with the headers intact, permission is
required.
The public
domain status is per U.S. copyright law. This eBook is from the
Project Gutenberg Consortia Center of the United States.
The mission of the Project Gutenberg Consortia Center is to provide
a similar framework for the collection of eBook collections as does
Project Gutenberg for single eBooks, operating under the practices,
and general guidelines of Project Gutenberg. The major additional
function of Project Gutenberg Consortia Center is to manage the addition
of large collections of eBooks from other eBook creation and collection
centers around the world.
For more great classic literature visit:
The
World Public Library and Project Gutenberg Consortia Center, bringing
the world's eBook collections together http://www.Gutenberg.us
Du premier numéro de la Gazette de Théophraste Renaudot au journal
actuel, quel chemin parcouru par la Presse!
La fondation de la Presse, en France, date véritablement de cette
petite feuille hebdomadaire qui commença à paraître le 30mai 1631 (1)
sur quatre pages in-4°, au «Bureau d'adresses», autre invention de
l'ingénieux Renaudot, à l'enseigne du Grand Coq, «sortant du
Marché-Neuf, près le Palais». Débuts modestes, mais quelle idée était
plus grosse d'avenir?
[(1) Les premiers numéros ne portaient d'autre indication qu'un
signe alphabétique. C'est par induction, une date apparaissant en tête
du sixième numéro (4juillet 1631) qu'on a établi, pour le numéro
initial, celle du 30 mai.]
Cerveau sans cesse occupé de conceptions neuves, le médecin
Théophraste Renaudot avait voyagé, en observateur curieux. C'est de
l'étranger qu'il avait rapporté le principe d'institutions charitables,
développé avec son tour d'esprit personnel et son sens avisé des
réalisations pratiques. Les gazettes vénitiennes et hollandaises et un
écrit périodique anglais lui inspirèrent la pensée d'une publication
plus ordonnée et plus méthodique, plus véridique aussi. Ce souci de la
vérité, fort altérée par les colporteurs de nouvelles, quand elle
n'était pas travestie par les auteurs de pamphlets clandestins, le
préoccupait fort. «Mes gazettes, dit-il dans un de ces exposés où il
commentait et défendait son oeuvre, seront maintenues pour l'utilité
qu'en reçoivent le public et les particuliers: le public, pour ce
qu'elles empeschent plusieurs faux bruits qui servent souvent
d'allumettes aux mouvements et séditions intestines;... les
particuliers, chacun d'eux ajustant volontiers ses affaires au modèle
du temps.»
Le privilège de la Gazette était exclusif. Dès le mois de novembre
de cette année 1631, un arrêt du Conseil du roi spécifiait que
«quiconque porterait préjudice à Renaudot seroit puni de six mille
livres d'amende» Louis XIII et Richelieu (rien ne reste plus,
aujourd'hui, de la légende romantique de Louis XIII, fantôme de roi
entre les mains du cardinal) avaient compris toute l'importance d'un
organe de publicité; mais ils avaient compris, en même temps, les
dangers, pour le Pouvoir, de la presse naissante. Ils prévenaient
l'opposition en ne lui laissant pas de moyens d'expression. Son
privilège, Renaudot le défendit parfois avec âpreté, mais ce n'était
que contre des contrefacteurs. La concurrence était impossible. Ce
n'était pas seulement la faveur royale qui soutenait l'auteur de la
Gazette, c'était un intérêt de gouvernement.
Louis XIII ne se bornait pas à accorder son efficace protection à
la Gazette. Il était le plus important de ses collaborateurs anonymes,
et de cette collaboration il reste la trace, des notes de la main même
du roi, conservées aux manuscrits de la Bibliothèque nationale (fonds
français 3840). Ces notes avaient trait surtout aux opérations
militaires, mais Louis XIII adressait aussi à Renaudot des comptes
rendus des ballets de cour, et il en fut ainsi, notamment, pour le
ballet de la Merlaizon, qu'il avait composé.
La Gazette n'offrit d'abord que des «informations» fort brèves,
«commençant par les lieux les plus éloignés pour finir par la France».
Pour la France, ce n'étalent guère que des nouvelles de la cour et des
déplacements royaux. Dès le mois de novembre, Renaudot doubla son
format. Il y eut bientôt aussi les «Extraordinaires», sortes de
«suppléments» consacrés aux événements officiels dont le récit
demandait quelques détails ou à des biographies de personnages dont la
mort était récente. Le père du journalisme avait tout entrevu! En 1632
il accompagnait certains faits de quelques réflexions sommaires. Mais
il avait accoutumé, généralement une fois par mois, de se plaire à une
manière de causerie avec ses lecteurs, pleine de bonhomie et parfois de
malice, où il répondait à ses détracteurs (il n'avait pas manqué d'en
avoir), où il disait ses projets, où il constatait son succès, où il
mettait aussi le public au courant des difficultés qu'il rencontrait,
où il s'excusait de quelque erreur commise malgré sa bonne foi. «Guère
de gens possible ne remarquent la différence qui est entre l'Histoire
et la Gazette, ce qui m'oblige de vous dire que l'Histoire est le récit
des choses advenues, la Gazette seulement le bruit qui en court. La
première est tenue de dire toujours la vérité, la seconde fait assez si
elle empêche de mentir. Et elle ne ment pas, même quand elle rapporte
quelque nouvelle fausse qui lui a été donnée pour véritable. Il n'y a
que le seul mensonge qu'elle controuverait à dessein qui la puisse
rendre digne de blasme.»
Dans une de ces causeries, il parlait des mesures prises par des
Etats étrangers contre la circulation de la Gazette. Il en parlait non
sans hauteur et d'une façon prophétique: «Feray-je en ce lieu prière
aux princes et Estats estranges de ne point perdre inutilement le temps
à vouloir fermer passage à mes Nouvelles, veu que c'est une marchandise
dont le commerce ne s'est jamais pu deffendre et qui tient cela de la
nature des torrents qu'il se grossit par la résistance.»
La Gazette paraissait le samedi et était vendue, par cinquante
colporteurs se répandant dans Paris, un sol parisis. Une estampe
contemporaine, mêlant la réalité à l'allégorie, montre un de ces
colporteurs, son panier en bandoulière et y entassant les exemplaires.
Quant à la Gazette, elle est représentée sous la figure d'une femme,
assise sur un trône, — le futur quatrième Pouvoir! Ce trône a pour
marches quantité de feuillets d'imprimerie. La Gazette fait tomber le
masque du Mensonge. Elle est vêtue d'une robe toute parsemée
d'oreilles.
La Gazette, assise sur un trône par l'inspirateur de l'estampe,
n'en était pas moins, forcément, fort dépendante de ses puissants
protecteurs. Telle note émanée de Richelieu devait être parfois insérée
d'urgence, dût-on arrêter le tirage commencé et supprimer, pour faire
place à cette «copie», politique, un nombre de lignes équivalent. A la
mort de Louis X111, Théophraste Renaudot, déjà très attaqué par les
médecins, ne lui pardonnant pas l'autorisation qu'il avait obtenue de
bâtir l' «Hôtel des consultations charitables», dans lequel ils
voyaient une Faculté rivale, employant contre lui toutes les influences
dont ils disposaient, risqua fort une disgrâce complète. On se faisait
une arme contre lui, auprès de la régente Anne d'Autriche, d'une de ces
notes de Richelieu où, à mots couverts, il avait, quelque dix ans
auparavant, menacé la reine à propos de son attitude à l'égard de
l'Espagne (1).
[(1) Voir sur toutes les luttes qu'eut à soutenir le fondateur de
la Gazette, l'ouvrage du regretté docteur Gilles de la Tourette,
Théophraste Renaudot,.]
Renaudot, bien qu'il pût prouver qu'il n'avait fait qu'obéir à un
ordre du cardinal, ne se tira pas sans difficultés du péril. Ce ne fut
qu'à force d'adresse et de souplesse qu'il maintint ses privilèges.
Mais ses ennemis multipliaient contre lui les pamphlets, tels que
celui, dont Guy Patin était peut-être l'auteur, intitulé: le Nez pourri
de Théophraste Renaudot, alchymiste, charlatan, empirique, usurier
comme juif, perfide comme un Turc, méchant comme un renégat, grand
fourbe, grand gazettier de France. Renaudot se défendit énergiquement
contre toutes ces attaques; il rentra en faveur à la cour et fut même
nommé historiographe de France.
Pendant la Fronde, il ne pouvait pas hésiter sur sa ligne de
conduite, et il installa la Gazette à Saint-Germain. Mais, en homme
avisé, il prévoyait toutes les éventualités. Il avait suivi Mazarin.
Si, cependant, la cause du Parlement triomphait? Il était assez
malaisé, alors, de deviner exactement l'avenir. Renaudot eut une idée
admirable d'ingéniosité, du moins de façon à ne pas être victime des
événements, quels qu'ils fussent. La Gazette, à Saint-Germain,
défendait le parti de la cour; à Paris, les fils de Renaudot, Isaac et
Eusèbe, ses collaborateurs très dévoués, eurent un journal à la
dévotion du Parlement. Ce fut le Courrier français, qui eut douze
numéros. Les deux feuilles rivales s'entendaient à merveille, au fond.
Quand la cour rentra à Paris, le fondateur de la Gazette revendiqua ses
droits, et le Courrier français, qui avait été un habile expédient,
disparut.
Renaudot eut à lutter souvent contre les contrefacteurs, qui
s'emparaient de ses gazettes, par une entente avec les colporteurs, et
tiraient profit de ces reproductions illicites Il en arriva à marquer
de signes particuliers, même de lettres chinoises, les exemplaires
authentiques. Dans ses dernières années, il avait un peu élargi sa
manière et, dans des époques troublées, il donnait plus librement cours
à ses sentiments personnels. Il y a une sorte d'éloquence dans la façon
dont il déplore les divisions, risquant de compromettre la grandeur du
pays «Les ennemis ont grand sujet de rire de nos dissensions
perpétuelles qui leur donnent le moyen qu'ils n'auroyent pas autrement
de réparer les affronts qu'ils ont reçus dans les campagnes
précédentes.» Ou ailleurs: «Faut-il que ma plume qui n'avoit accoustumé
de vous entretenir que des célèbres victoires de nostre monarque sur
ses ennemis estrangers, ne vous apprenne plus, maintenant que celles
qu'il remporte sur ses sujets?» Renaudot mourut le 25octobre 1653. Ses
fils puis son neveu, lui succédèrent dans la rédaction de la Gazette.
Il est piquant de se reporter à la première chronique du premier
journal français. Et est- ce autre chose qu'une chronique, en effet,
que cette page où Théophraste Renaudot, d'une façon vive et alerte
exposait les embarras du journaliste devant les prétentions de tous
ceux qui voudraient être cités par lui et devant les exigences du
public?
La difficulté que je dis rencontrer en la composition de mes
gazettes n'est pas mise ici en avant pour en faire plus estimer mon
ouvrage: ceux qui me connoissent peuvent dire aux autres si je ne
trouve pas de l'employ honorable aussi bien ailleurs qu'en ces feuilles
C'est pour excuser mon style, s'il ne respond pas toujours à la dignité
de son sujet, le sujet à votre humeur et tous deux à votre mérite. Les
capitaines y voudroient rencontrer tous les jours des batailles ou des
sièges levés et des villes prises, les plaideurs des arrests en pareil
cas; les personnes devotieuses y cherchent les noms des prédicateurs,
des confesseurs de remarque. Ceux qui n'entendent rien aux mystères de
la cour les y voudroient trouver en grosses lettres. Tel, s'il a porté
un paquet en cour ou mené une compagnie d'un village à l'autre sans
perte d'hommes, ou payé le quart de quelque médiocre office, se fâche
si le Roi ne voit son nom dans la gazette. D'autres y voudroient avoir
ces noms de Monseigneur ou de Monsieur répétés à chaque personne dont
je parle, à faute de remarquer que ces titres ne sont pas ici apposés
comme trop vulgaires, joint que ces compliments, étant omis en tous, ne
peuvent donner jalousie à aucuns.
Il s'en trouve qui ne pensent qu'au langage fleuri, d'autres qui
veulent que mes relations semblent à un squelette décharné, de sorte
que la relation en soit toute une, ce qui m'a fait essayer de contenter
les uns et les autres.
Se peut-il faire que vous ne me plaigniez pas en toutes ces
rencontres et que vous n'excusiez pas ma plume si elle ne peut plaire à
tout le monde, en quelque posture qu'elle se mette, non plus que ce
paysan et son fils, quoiqu'il se misse premièrement seuls et puis
ensemble, tantost à pied et tantost sur leur asne? Et si la crainte de
déplaire à leur siècle a empesché plusieurs bons auteurs de toucher à
l'histoire de leur aage, quelle doit estre la difficulté d'escrire
celle de la semaine, voire du jour même où elle est publiée: joignez-y
la brièveté du temps que l'impatience de votre humeur me donne: et je
suis bien trompé si les plus riches censeurs ne trouvent digne de
quelque excuse un ouvrage qui se doit faire en quatre heures de jour
que la venue des courriers me laisse pour assembler, ajuster et
imprimer ces lignes.
...Mais non, je me trompe, estimant par ces remontrances pouvoir
tenir la bride à votre censure, et, si je le pouvois, je ne dois pas le
faire, cette liberté de reprendre n'étant pas le moindre plaisir de ce
genre de lecture et votre plaisir et votre divertissement étant l'une
des causes pour lesquelles cette nouveauté a été inventée. Jouissez
donc à votre aise de cette liberté française, et que chacun dise
hardiment qu'il eût osté ceci ou changé cela, qu'il auroit bien mieux
fait, je le confesse.
Et une seule chose ne céderai je à personne: en la recherche de la
vérité, de laquelle, néanmoins, je ne me fais pas son garant, étant
malaisé qu'entre cinq cents nouvelles écrites à la haste, il n'en
échappe quelque une à nos correspondants qui mérite d'être corrigée par
son père le Temps. Mais encore se trouvera-t-il des personnes curieuses
de savoir qu'à ce temps-là, tel bruit était tenu pour véritable. Ceux
qui se scandalisent possible de deus ou trois faux bruits, seront par
là invités à débiter au public par ma plume (que je leur offre à cette
fin) les nouvelles qu'ils croient plus vraies, et, comme telles, plus
dignes de lui être communiquées. Que ceux qui s'occupent à syndiquer
mes écrits ou mes oeuvres viennent m'aider, et nous verrons à faire
mieux ensemble.
*****
La Muse Historique de Jean Loret, qui commença sa publication en
1651, n'était point à proprement parler un journal: pour l'amusement de
Mllede Longueville, sa protectrice, Loret avait entrepris de conter en
petits vers les menus événements de chaque semaine. De ces bavardages
rimés on tira des copies, qui furent de plus en plus demandées.
C'était, en somme, un gazetier, mais non clandestin et même pensionné.
Si Renaudot écrivait l'histoire hebdomadaire, Loret écrivait
l'historiette. La forme de ce verbiage est insupportable, mais ce
recueil est précieux aujourd'hui, pour les traits de moeurs qu'il se
trouve enregistrer, pour les nomenclatures de personnes qu'il donne,
pour les façons de juger du temps. Ce qui le caractérise, c'est une
extrême familiarité. Loret, par exemple, termine ainsi une de ses
gazettes:
Fait en avril, le vingt-huit, Avant que mon souper fût cuit.
Ce railleur, à la raillerie facile, n'avait pas manqué de prendre
pour cible Théophraste Renaudot quand le fondateur de la Gazette
s'avisa, sur le tard, de se remarier:
Je ne devais pas oublier, Mais dès l'autre mois publier (Car c'est
assez plaisante chose) Que le sieur Gazetier en prose, Autrement
Monsieur Renaudot En donnant un fort ample dot, Pour dissiper
mélancolie A pris une femme jolie Qui n'est encor qu'en son printemps,
Quoiqu'il ait plus de septante ans. Pour avoir si jeune compagne Il
faut qu'il ait mis en campagne Multitude de ces louis Par qui la vue
est éblouie...
Loret, au milieu de tous ses bavardages, eut une heure de courage.
Ce fut après la disgrâce de Fouquet, l'un de ses protecteurs, — de ses
abonnés, pourrait-on dire, car Fouquet l'avait inscrit dans ses
libéralités pour une rente de deux cent cinquante écus. — Loret osa le
plaindre, ajoutant que s'il pouvait
De son sort adoucir la rigueur, Il le ferait de tout son coeur.
La Muse Historique, ancêtre des «échos», dura jusqu'en 1659.
Si la Gazette fut le premier journal français, le Journal des
savants, qui date de 1665, fut la première revue française (1).
[(1) Le Journal des Savants avait été fondé par M.de Sallo,
conseiller au Parlement de Paris._]
Il était consacré à des dissertations de littérature et de science.
Puis ce fut, sous une forme plus vivante et avec des prétentions
beaucoup moins graves, le Mercure galant de Donneau de Visé (1672),
paraissant sous la forme d'un volume de petit format, comprenant trois
cents pages, tous les trois mois d'abord, puis tous les mois.
Donneau de Visé était un personnage assez entreprenant, qui avait
commencé par écrire des satires contre Corneille, contre Molière,
contre Quinault, mais qui, constatant bientôt l'inanité de ces attaques
contre des écrivains illustres, chercha une plus sûre façon d'attirer
sur lui l'attention. L'idée du Mercure, pour établir un lien entre
Paris et les provinces, naquit en son esprit. A la vérité, le
journalisme moderne est en germe dans le Mercure et dès son premier
numéro, qui, sous le prétexte de lettres à une dame, contient — un peu
en désordre, sans doute — toutes les rubriques actuelles.
«Vous saurez, disait Donneau de Visé à cette correspondante
imaginaire, les morts et les mariages de conséquence, avec des
circonstances qui pourront quelquefois vous donner des plaisirs que ces
sortes de nouvelles n'ont pas d'elles-mêmes. Comme on entend de temps
en temps parler de procès si extraordinaires et si remplis d'aventures
que les romans les plus surprenants n'ont rien qui s'en approche, je ne
manquerai pas de vous en divertir.» Il annonçait aussi qu'il n'aurait
garde de ne pas mander ce qui concerne les modes.
Dans ce même numéro, la critique dramatique était représentée par
un discours sur Bajazet, du sieur Racine; la chronique par le récit
commenté du voyage de l'Académie française à Versailles; les faits
divers, par plusieurs aventures singulières, dont celle d'un
gentilhomme étranger dépourvu de scrupules qui, pour soustraire des
perles appartenant à sa maîtresse, les avait avalées; le feuilleton,
par l' «Histoire de la Fille-Soldat_». Les «échos» c'étaient la
réception du duc de La Feuillade dans la charge de colonel du régiment
de gardes-françaises, le départ du duc d'Estrées pour son ambassade à
Rome, le récit de galanteries turques. Bientôt, Donneau de Visé
s'associait Thomas Corneille, et le frère du grand Corneille était,
comme on sait, un écrivain infatigable. (1)
[(1) M.Gustave Reynier a eu la bonne fortune de retrouver l'acte
d'association, qui prévoyait toutes les formes de bénéfices du Mercure:
«C'est à savoir que nous dits sieurs Corneille et de Visé partagerons
chacun par moitié tout le profit qui pourra revenir, soit de la vente
des livres, soit des présents qui pourraient être faits en argent,
meubles, bijoux et pensions, et même si le Roi accordait à l'un de nous
une pension, elle serait également partagée comme les autres choses
ci-dessus.» La pension arriva: elle attribuait à Donneau de Visé cinq
cents écus et le logement au Louvre, en qualité d'historiographe de Sa
Majesté.]
La périodicité du recueil fut dès lors régulière. Dans cette
association, Donneau de Visé était évidemment l'homme d'affaires. Il
avait en la divination de la réclame ingénieusement dissimulée, et il
ne se faisait pas faute de prodiguer les louanges intéressées. On peut
dire qu'il inventa aussi le «canard», qui devait avoir une longue
carrière et a encore la vie dure. Au milieu d'articles littéraires ou
mondains, Donneau de Visé se plaisait à exciter la curiosité de son
lecteur. Telle, entre autres, en 1680, l'Histoire, fort extraordinaire,
de
Dans le mois de mai dernier, au village de Dolomieu en Dauphiné,
entre Morestel et la Tour du Pin, un fermier, nommé Jacques Tirenet,
ayant remarqué plusieurs fois qu'un dragon volant qui paraissait tout
en feu (on lui donne aussi le nom de couleuvre) passait, entre dix et
onze heures du soir, au-dessus de sa maison, demandait à tout le monde
d'où pouvait venir ce feu. Comme il n'était pas le seul qui le
remarquait, il entendit dire à quelques-uns que cette couleuvre portait
dans sa tête une escarboucle qui jetait cette lumière, et que, n'y
ayant point de pierre plus rare, elle n'avait point de prix. Le fermier
se mit plusieurs nuits à l'affût. Deux ou trois fois, ayant vu venir la
couleuvre, il n'osa tirer. Enfin, il se montra un peu plus hardi et
ajusta si bien le monstre qu'il lui perça le gosier. S'il l'eût frappé
par un autre endroit, le coup n'eût pas été mortel, à cause de la
dureté de l'écaille. Cette bête, ayant perdu beaucoup de sang par cette
blessure, mourut deux heures après, mais avec des sifflements
épouvantables.
Le paysan, effrayé, demeura longtemps hors de lui-même, tant à
cause de la peur que lui causèrent divers élancements qu'elle fit que
pour l'odeur empestée qu'elle répandait aux environs. Aussitôt qu'il
vit le dragon sans mouvement, il s'en approcha et prit l'escarboucle.
Il n'eut pas de peine à la trouver, l'éclat dont elle brillait la
montrait assez. C'était une si grande lumière que, le fermier ayant mis
l'escarboucle sur la table quand il se coucha, quelques valets qui
sortirent dans la cour pendant la nuit crurent voir toute la maison en
feu et mirent l'alarme dans le village.
... La pierre est de la grosseur d'un jaune d'oeuf, un peu en ovale
et a une croix au milieu. Elle est de plusieurs couleurs qui paraissent
par bandes, rouges, blanches, jaunes et couleur de sang. Quant au
dragon, il avait environ deux pas de long, la tête d'un chat, avec des
oreilles de mulet, des ailes semblables à celles des chauves-souris et
une arête sur l'épine du dos, courte, hérissée d'un grand poil. Il
était presque écaillé partout, et sa grosseur surpassait celle de la
cuisse d'un homme.
Les naturalistes prétendent que si l'on voit si peu d'escarboucles,
c'est parce qu'il n'y en a que dans les plus vieilles de ces
couleuvres, qui ne verraient pas à se conduire si elles n'avaient un
pareil secours, qu'elles la portent entre leurs dents, où elle
s'attache au moyen du trou qu'elle a et que, la mettant à terre pour
manger et boire, elles la reprennent après qu'elles ont mangé.
*** N'est-ce pas là le prototype des faits divers dans le genre de
l'histoire fameuse du serpent de mer, tablant avec quelque audace sur
la crédulité du lecteur?
C'est dans le Mercure galant aussi que commença la longue vogue des
énigmes, proposées à la sagacité des devineurs. Le Mercure de Donneau
de Visé cherchait avant tout à être amusant et relativement actuel.
C'est l' «actualité» qui y faisait parfois traiter des questions
sérieuses ou soutenir des tournois littéraires.
Le Mercure, qui inspira la comédie de Boursault, était destiné à
grandir au XVIIIe siècle, en importance et en autorité (surtout faute
de concurrence), en devenant le Mercure de France. Dufresny succéda à
Donneau de Visé: ce bohème, à qui Louis XIV voulait du bien, en raison
d'une illustre bâtardise, tout en disant en riant qu'il n'était pas
assez riche pour préserver de la misère un homme aussi expert à faire
foudre l'argent entre ses doigts, ce fantaisiste qui épousa un jour sa
blanchisseuse, ne pouvant acquitter la note de quelques écus qu'elle
lui présentait, ne prépara pas l'évolution. Elle se fit avec ses
successeurs, Lefèvre, l'abbé Bariche, de la Roque, Leclerc de La
Bruère, Boissy, Marmontel. Le brevet du Mercure rapportait vingt-cinq
mille livres à La Bruère; après lui, le Mercure dut, sur les bénéfices
d'une entreprise prospère, servir des pensions à des gens de lettres
désignés par la Cour ou à des favorisés. Ainsi, en 1754, ces pensions
étaient accordées à Cahuzac (2.000 livres), à l'abbé Raynal (2.000
livres), à Piron (1.200 livres), à Marmontel (1.200 livres), à M.de
Senoncourt, ci-devant consul au Caire (2.000 livres), au chevalier de
la Nigérie, frère de Leclerc de La Bruère (1.200 livres), à Médard de
la Garde (1.200 livres)´ Ces pensions, plus tard, montèrent jusqu'à
30.000 livres.
Marmontel accrut le succès du Mercure, auquel, sous la direction de
Boissy, il avait donné ses Contes Moraux, puis, par la protection de
Mmede Pompadour, il en obtint le brevet, en avril1758, et rédigea une
sorte de profession de foi de journaliste.
La forme du Mercure le rend susceptible de tous les genres
d'agrément et d'utilité, et les talents n'ont ni fleurs ni fruit dont
il ne se couronne. Il extrait, il recueille, il annonce, il embrasse
toutes les productions du génie et du goût; il est comme le rendez-vous
des sciences et des arts, et le canal de leur commerce. C'est un champ
qui peut devenir de plus en plus fertile, et par les soins de la
culture et par les richesses qu'on y répandra. Il peut être considéré
comme extrait ou comme recueil. Comme extrait, c'est moi qu'il regarde;
comme recueil, son succès dépend des secours que je recevrai. Dans la
partie critique, l'homme estimable à qui je succède, sans oser
prétendre à le remplacer, me laisse un exemple d'exactitude et de
sagesse, de candeur et d'honnêteté, que je me fais une loi de suivre.
Je me propose de parler aux gens de lettres le langage de la vérité, de
la décence et de l'estime, et mon attention à relever les beautés de
leurs ouvrages justifiera la liberté avec laquelle j'en observerai les
défauts. Je sais mieux que personne, et je ne rougis pas de l'avouer,
combien un jeune auteur est à plaindre, lorsque, abandonné à l'insulte,
il a assez de pudeur pour s'interdire une défense personnelle. Cet
auteur, quel qu'il soit, trouvera en moi, non pas un vengeur passionné,
mais, selon mes lumières un appréciateur équitable. Une ironie, une
parodie, une raillerie ne prouvent rien et n'éclairent personne; ces
traits amusent quelquefois; ils sont même plus intéressants pour le bas
peuple des lecteurs qu'une critique correcte et sensée: le ton modéré
de la raison n'a rien de consolant pour l'envie, rien de flatteur pour
la malignité; mais mon, dessein n'est pas de prostituer ma plume aux
envieux et aux méchants. A l'égard de la partie collective de cet
ouvrage, quoique je me propose d'y contribuer autant qu'il est en moi,
ne fût-ce que pour remplir les vides, je ne compte pour rien ce que je
suis: tout mon espoir est dans la bienveillance et le secours des gens
de lettres, et j'ose croire qu'il est fondé. Si quelques-uns des plus
estimables n'ont pas dédaigné de confier au _Mercure les amusements de
leur loisir, souvent même les fruits d'une étude sérieuse, dans le
temps que le succès de ce journal n'était qu'à l'avantage d'un seul
homme, quel secours ne dois-je pas attendre du concours des talents
intéressés à le soutenir? Le Mercure_ n'est plus un fonds particulier:
c'est un domaine public, dont je ne suis que le cultivateur et
l'économe.
***
Le Mercure_, au XVIIIesiècle, ne reflète pas tout son temps. Sa
collection n'en reste pas moins, par sa continuité, une source
précieuse d'informations.
Le XVIIIesiècle vit encore naître le Journal de Trévoux réservé à
des travaux scientifiques, et dans cet ordre des Revues, comme nous
dirions aujourd'hui, le Spectateur français de Marivaux, riche de fines
observations, le Pour et le Contre, où l'abbé Prévost avait appliqué
son idée d'un écrit périodique comme ceux qui existaient à Londres. Ce
titre signifiait que le journaliste s'expliquerait sans prendre parti
sur rien. Cette feuille dura de1733 à1740. Elle est faite de
compilations et de traductions. On est là fort loin de Manon Lescaut!
Ce sont parfois d'assez invraisemblables «faits divers», comme
l'histoire du trésor d'un navire ayant fait naufrage, trésor qui fut
retrouvé d'une façon bien singulière. On avait découvert et sauvé toute
la cargaison du navire, sauf la caisse qui contenait de l'or et des
diamants. Or, un jour, des pêcheurs de Colchester aperçurent, échoué
sur le rivage, un monstrueux poisson. On s'avisa, tandis que
l'agitaient de derniers soubresauts, qu'un lien le retenait à un objet
lointain ballotté par les flots. On l'acheva et on l'ouvrit, et on
reconnut qu'il avait avalé le crochet, «qui avait pénétré jusqu'au fond
de ses entrailles», fixé à une corde. On tira sur la corde, et on amena
ainsi fort miraculeusement la précieuse caisse. «On croit que le
capitaine avait accroché la caisse à sa ceinture, en se jetant à la
mer, et que, ayant été dévoré par le poisson, cet animal goulu s'était
enferré de lui-même, en avalant jusqu'au crochet.»
Les réflexions sont assez rares. Il en est pourtant ça et là qui ne
laissent pas que d'être curieuses:
*****
Il est fort ordinaire d'entendre souhaiter que les bons naturels
puissent se rencontrer et s'unir, surtout dans l'état de mariage; mais
ce souhait est contraire au bien de la société. Il arriverait de là,
par une conséquence nécessaire, que les mauvais caractères s'uniraient
ainsi et quels désordres ne verrait-on pas naître d'une oeuvre si
pernicieuse? Au lieu que le mélange, tel que la Providence le permet
dans toutes les conditions de la vie, sert également aux uns et aux
autres, à ceux-ci par les exemples du bien qu'ils devraient suivre, à
ceux-là par la vue du mal qu'ils doivent éviter!
***
Puis ce sont l'Avant. Coureur (1760-1766) et l'Année Littéraire de
Fréron, de Fréron si durement «exécuté» par Voltaire, en pleine Comédie
française, dans son Écossaise, avec une telle sévérité que le
malheureux journaliste porte encore devant la postérité la marque des
coups reçus ce soir-là et est demeuré un peu trop calomnié, bien que sa
mémoire ne soit pas des plus nettes. (1).
[(1) La Préface que donnait Fréron à son Année littéraire
commençait ainsi: «La critique m'apparut dernièrement en songe,
environnée d'une foule de poètes, d'orateurs, d'historiens et de
romanciers. J'aperçus dans une de ses mains un faisceau de dards, dans
l'autre quelques branches de lauriers. Son aspect, loin d'inspirer la
crainte, inspirait la confiance aux plus ignorés amants des savantes
Soeurs. Ils osaient l'envisager d'un oeil fixe et semblaient défier son
courroux. La déesse indignée faisait pleuvoir sur eux une grêle de
traits. Quelques écrivains dont la modestie rehaussait les talents
obtenaient des couronnes; plusieurs recevaient à la fois des
récompenses et des châtiments. Cette vision m'a fourni l'idée de ces
lettres où l'éloge et la censure seront également dispensés.»]
Il faut arriver à l'année 1777 pour rencontrer le premier journal
quotidien, le , Journal de Paris, fondé sur le modèle des gazettes
anglaises. Il est piquant de voir, aujourd'hui, avec quel scepticisme
fut accueillie la nouvelle de son apparition. On doutait qu'il pût voir
le jour, et le projet paraissait extravagant.
*****
Il est question d'une feuille que l'on veut composer dans cette
capitale, à l'instar du London Evening Post, qui paraîtrait tous les
jours; elle contiendrait tout ce qui peut intéresser les habitants de
cette ville, ainsi que les étrangers, et si le prospectus était rempli,
vous n'auriez pas besoin de moi à bien des égards. On ne croit point
qu'il soit jamais exécuté, sous le point de vue qu'il présente. Il y a
même des gens qui parient que ce journal n'aura point lieu et sera
étouffé avant sa naissance. Indépendamment de la difficulté de remplir
le projet par des entraves que la police donnera aux rédacteurs, par
celles qu'exigeront beaucoup de corps et biens de particuliers de
considération, presque tous les autres journaux existants sont
intéressés à empêcher l'essor d'un rival qui leur fera tort plus ou
moins par son essence, en les gagnant toujours de primauté. Ce qui fait
encore plus douter de la réussite du projet, c'est que les
entrepreneurs ne sont pas des gens dont les entours ou le mérite
personnel soient fort recommandables. Ils paraissent devoir se briser à
coup sûr contre les échecs qu'ils éprouveront indispensablement (1).
*****
[(1) L'Espion anglais, tomeIV, p.365-66.]
Il était difficile de se tromper plus lourdement sur l'avenir du
journal quotidien! Celui-ci tâtonnait un peu, tout d'abord. Ses
fondateurs, Corenée, La Place, Cadet, frère d'un membre de l'Académie
des Sciences, et Dussieux, se heurtaient d'ailleurs à des premières
difficultés, et si incolore que paraisse aujourd'hui cette feuille,
elle connut tôt les rigueurs de la suspension.
Le Journal de politique et de littérature de Linguet, du bouillant
et versatile Linguet, avait été créé en 1777. Le privilège en fut
retiré deux ans plus tard à son rédacteur et demeura dans les mains du
prudent La Harpe. Linguet, cependant, continuait, dans l'exil, son
oeuvre de polémiste dans un autre organe, les Annales politiques et
littéraires, transportait, après quelques années, son journal à Paris,
était enfermé à la Bastille, où il restait deux ans, reprenait une
existence aventureuse qui devait se terminer tragiquement. «Il exige,
disait un contemporain en parlant de Linguet, qu'on croie que tout le
bon sens réside dans sa tête, toute la justice dans son coeur, toute
l'honnêteté dans ses procédés et non seulement il le pense ou semble le
penser mais il le dit, il le répète, il l'écrit et le dira, le répétera
et l'écrira jusqu'à ce que la parole lui manque ou la plume lui tombe
des doigts.»
Avec un Journal des spectacles, et un Journal du commerce, telle
était la presse, à la veille de la Révolution. Le libraire Panckouke
avait fini par réunir presque toutes ces feuilles.
II
Mais cette évocation à grands traits de la presse à ses origines ne
serait pas complète si l'on ne parlait pas des nouvellistes et des
«gazetiers à la main». Les premiers journaux, dépendant d'un ou
plusieurs censeurs, étaient loin de pouvoir tout dire. Disposant
d'ailleurs de peu de place, ils ne suffisaient pas à satisfaire la
curiosité de ceux qui voulaient tout connaître. C'est dans les gazettes
à la main que naquit vraiment l'«information», que naquit aussi 1'
«écho», bien français de race. Ces gazettes, généralement clandestines,
furent tantôt persécutées, tantôt tolérées, bien que leur existence
officielle ne fût pas reconnue. Dans leur première période, elles
constituaient un recueil de nouvelles à l'usage d'un cercle prive. Un
gazetier était un luxe de grande maison, et ne faisait guère plus
figure qu'une sorte de domestique. Puis des offices d'informations se
constituèrent ayant leurs abonnés, qui recevaient les feuilles
manuscrites régulièrement,... à moins qu'il ne fût arrivé quelque
malheur au gazetier, qu'il n'eût été envoyé, par exemple, à la
Bastille. Les nouvellistes à la main comptèrent leurs martyrs. L'un des
premiers d'entre eux, Nicolas Brunel, fut condamné à mort, et une
estampe conservée à la Bibliothèque nationale représente son supplice.
D'autres furent enfermés au Mont Saint - Michel, dans une cage de fer.
D'autres furent publiquement fouettés, au-dessous d'un écriteau qui
portait cette mention: «Gazetier à la main.» D'autres furent envoyés
aux galères, d'autres encore furent enrégimentés de force dans les
troupes du roi. Les sévérités exceptionnelles de Louis XIV contre ce
qu'on appelait les «Nouvellistes d'Etat» n'empêchèrent pas ces
interprètes de l'opinion, plus ou moins bien renseignés, d'être
nombreux sous son règne, justifiant le mot d'un de ceux qui, par ses
ordres, les avaient traqués sans relâche, qu'ils constituaient «un mal
sans remède (1)».
[(1) Voir le curieux chapitre sur la répression des nouvellistes à
la main dans Figaro et ses devanciers, de M.Funck-Brentano, avec la
collaboration de M.Paul d'Estree, le plus récent travail, et le plus
riche en informations et en documents, excellemment mis en. oeuvre, sur
l'histoire des Nouvellistes.]
Les nouvellistes qui ne s'occupaient que des menues nouvelles de la
ville étaient moins exposés aux rigueurs, mais ils couraient d'autres
risques, comme le gazetier Montandré, à qui le marquis de Vardes coupa
le nez, non parce que ce folliculaire avait parlé de sa soeur, mais
parce qu'il n'en avait pas bien parlé.
En dépit de tout, les «gazetins» se multiplièrent: nombre de leurs
collections, complètes ou non, ont été conservées. Elles forment une
source précieuse de renseignements sur les moeurs et sur les façons de
juger et de sentir d'une époque. A côté des journaux, encore si
sommaires, elles représentent la presse, vive et légère, touchant à
tout, souvent avec verve et avec esprit. Les gazetiers s'affinèrent,
d'ailleurs, et la concurrence qu'ils se faisaient les obligeait à plus
d'efforts. Il y eut des périodes où le Pouvoir comprit qu'il avait
mieux à faire que de poursuivre les nouvellistes à la main: se servir
d'eux était plus habile. Des ministres s'avisèrent d'avoir ce qu'on
appellerait aujourd'hui leurs agences, qui leur permettaient de tâter
l'opinion. Puis une réaction succéda à une demi-liberté toujours
fragile, d'ailleurs, mais, de nouveau, elle fut impuissante à déjouer
les ruses des nouvellistes qui, bien que Bicêtre les menaçât trouvaient
toujours le moyen d'écrire et de répandre leurs feuilles.
M.Funck-Brentano, dont les travaux sont définitifs sur cette matière, a
retrouvé les prix d'abonnement à ces gazetins; il y en avait qui
s'élevaient jusqu'à six cents livres par an. Le prix moyen était de
douze livres par mois. Il n'y avait que les nouvellistes de second
ordre, pillant leurs confrères, qui livrassent leurs informations pour
trois livres par mois: c'étaient les écumeurs de la profession. Tel
gazetier bien coté, comme Gaultier ou comme Felmé, ne comptait pas
moins de soixante à soixante-dix abonnés. Ces journalistes d'avant le
journal ne laissaient pas que de faire volontiers leur propre éloge et
de vanter la sûreté de leurs nouvelles, en assurant «qu'ils n'en
forgeaient point». En 1742, Rambaud, chef d'une entreprise de
nouvelles, désespérait de les faire copier à la main pour ses deux cent
quatre-vingts abonnés, chiffre par lequel, ayant fait des progrès sur
ses devanciers, il laissait loin derrière lui ses rivaux, et il
imaginait de les faire graver. Le graveur fut arrêté au bout de peu de
temps.
Les nouvelles à la main forment l'histoire au jour le jour, une
histoire qui n'est pas toujours la vérité absolue, mais elles reflètent
les émotions, les curiosités, voire les préjugés d'un temps. Elles sont
«ce qu'on dit» à côté de ce qui s'écrit officiellement. Elles gardent
la trace de ces conversations où était l'âme de Paris, ou qui faisaient
l'objet des réunions des nouvellistes-amateurs, au Jardin du Palais
Royal, groupés sous le fameux «arbre de Cracovie». On a publié
plusieurs de ces recueils, conservés dans des dépôts français ou
étrangers, comme les feuilles de Jean Buvat, concernant l'époque de la
Régence (1), abondantes en renseignements sur le système de Law ou sur
la conspiration de Cellamare comme les Nouvelles de la cour et de la
ville de1734 à1738, comme la première Correspondance secrète.
[(1) A la date du 4 de juin1717, on lit dans les nouvelles à la
main de Buvat: «On va envoyer à Pierre-Encise le jeune avocat, dont on
a saisi les papiers qui contiennent des choses effroyables sur les
choses les plus saintes et les personnes les plus respectables. Il y
sera sans encre et papier, et pour le reste de ses jours. On a agité si
on le chasserait du royaume, mais on a dit que, de là, il écrirait
contre tout le genre humain, et que c'était une peste, qu'il fallait le
séquestrer de la société civile. » On sait que Voltaire ne subit pas de
telles rigueurs, et qu'il se tira du mauvais pas avec onze mois
d'emprisonnement à la Bastille. On lui laissa si bien «encre et papier
»que c'est pendant ce séjour à la Bastille qu'il écrivit. sa tragédie
d'OEdipe. ]
MM.Ravaisson, de Lescure, de Barthélemy, Campardon, se sont
particulièrement occupés de ces écrits des nouvellistes. On peut citer,
parmi ces fondateurs du «reportage», gens bien informés, mais plus ou
moins tarés, Charles de Julie spécialiste des nouvelles mondaines et du
théâtre Nicolas Tollot, le chevalier de Mouby, qui eut quelque temps
Voltaire pour abonné, — abonné mécontent, il est vrai. Chevrier,
lançant, en 1752, la feuille manuscrite qu'il intitule le Courrier de
Paris (1), devient bientôt un enragé pamphlétaire, qui se doit
réfugier, pour distiller son venin, à Bruxelles et en Hollande.
[(1) Le Courrier de Paris, traqué par la police, avait imaginé pour
la dépister, de commencer la feuille sur le ton d'une lettre adressée à
un particulier, selon la qualité et les occupations de l'abonné.]
Mais voici les grands nouvellistes. C'est Bachaumont, «le père des
échos de Paris», l'ami de MmeDoublet, cette curieuse physionomie, cette
femme avisée, dont l'âge ne parvint pas à éteindre la curiosité, dont
le nom est associé à l'histoire du journalisme, — avant que le journal
eût droit de vie. «Son salon, ont dit les Goncourt, était le rendez-
vous des échos, le cabinet noir où l'on décachetait les nouvelles.
Pêle-mêle y tombait le XVIIIesiècle, heure par heure. un je ne sais
quoi sans ordre, une moisson à peine brassée de paroles et de choses.
salon envié, confessionnal du XVIIIesiècle, où tant d'esprit s'est
confessé.» Ce salon, on le surnommait la «Paroisse», et ses hôtes, les
«paroissiens», formaient une manière de très vivante académie. En 1740,
Bachaumont, par dilettantisme plus que par intérêt, car ce «philosophe
épicurien» était fort à son aise, se plut à réunir, à filtrer, à
commenter ces nouvelles qui, de tous les côtés, aboutissaient chez
MmeDoublet. (2)
[(2) Voici comment il annonçait ses nouvelles à la main: ce
prospectus est un document de l'histoire de la Presse: «Un écrivain
connu entreprend de donner, deux fois chaque semaine, une feuille de
nouvelles manuscrites. Ce ne sera point un recueil de petits faits secs
et peu intéressants, comme les feuilles qui se débitent depuis quelques
années. Avec les événements publics que fournit ce qu'on appelle le
cours des affaires, on se propose de rapporter toutes las aventures
journalières de Paris et des capitales de l'Europe, et d'y joindre
quelques réflexions sans malignité, néanmoins sans partialité, dans le
seul dessein d'instruire et de plaire, par un récit où la vérité
paraîtra toujours avec quelques agrément. Un recueil suivi de ces
feuilles formera proprement l'histoire de notre temps. Il sera de
l'intérêt de ceux qui les prendront de n'en laisser tirer de copie à
personne et d'en ménager même le secret, autant pour ne pas les avilir,
en les rendant trop communes, que pour ne pas se faire de querelles
avec les arbitres de la librairie. A chaque ordinaire, on portera à
ceux qui voudront prendre.» Les Nouvelles a la main devinrent en 1762
les Mémoires secrets. Les Mémoires secrets contenaient une mine si
riche d'informations sur le XVIIIesiècle qu'ils furent recueillis et
imprimés dès 1788 par Chopin de Versey. Ils ont eu, depuis, comme
éditeurs successifs, Merle, Ravenel, Paul Lacroix, etc.]
Avec lui, le nouvelliste prenait une tout autre envergure.
Bachaumont, pour malicieux qu'il fût, était un galant homme, estimé,
exerçant, au moins théoriquement, une charge, n'ayant pas de besoins
d'argent, cultivé, ayant fait ses preuves d'écrivain, de bon
connaisseur et de spirituel observateur. Tout ce qui se passait était
de son domaine. En traits légers et mordants, il donnait la formule de
la chronique rapide. Nouvelles de la cour, de la ville, du théâtre, des
lettres, aventures galantes, tout lui était bon, et il tenait la
promesse qu'il avait faite de donner a quelques agréments, à ses
informations, en y joignant souvent les couplets qui couraient Paris ou
les parodies dont le temps était si friand. Bachaumont, qui, s'il n'en
avait pas été l'initiateur, avait singulièrement perfectionné le genre,
mourut en 1771, et vraiment la plume à la main. Son dernier «écho»
était relatif au scandale de la naissance d'un enfant de la duchesse de
Durfort, séparée de son mari, scandale pour lequel le chroniqueur était
d'ailleurs assez indulgent, ne retenant que la chanson faite à cette
occasion.
Les Mémoires secrets furent continués par Pidansat de Mairobert,
qui donna un tragique aliment à la chronique par un suicide accompli
dans des conditions de singulière détermination, et par Moufle
d'Angerville, qui devait continuer la tradition des gazetiers envoyés à
la Bastille.
C'est, en même temps, la Correspondance secrète, connue sous le nom
de Correspondance secrète de Metra, bien que Metra y ait été
probablement étranger. C´était l'homme le mieux informé de Paris. «Que
dit le bonhomme Metra?», demandait parfois Louis XVI. Il était, quant à
lui, nouvelliste par dilettantisme, mais des gens avisés ne laissaient
pas que de recueillir ses nouvelles et d'en tirer profit.
Celui de tous qui fait la figure la plus importante, c'est Grimm.
Ses abonnés à lui étaient gens de conséquence: la plupart étaient des
souverains (1).
[(1) Grimm se chargea de la Correspondance littéraire en 1753 et la
continua jusqu'en 1790. Eu dehors des souverains, aux libéralités
desquels il s'en remettait, expert à les provoquer, il avait pour
abonnés des particuliers, lui versant trois cents livres par an. C'est
par eux que la correspondance se répandait dans Paris.
Sainte-Beuve fait grand cas de Grimm, appréciant particulièrement
chez lui le mérite d'exprimer des jugements qui lui appartiennent en
propre, précédant les autres. Il conte qu'il avait quelques préventions
contre lui, d'abord, et qu'en en cherchant la cause, il trouva qu'elle
reposait uniquement sur le témoignage de J.-J.Rousseau dans ses
Confessions. Or, ce témoignage est souvent suspect. «Jean-Jacques,
toutes les fois que son amour-propre et ses airs de vanité malade sont
en jeu, ne se gêne en rien pour mentir.» — Mmed'Epinay, avec quelque
partialité, assurément, a tracé de Grimm ce portrait: «Sa figure est
agréable par un mélange de naïveté et de finesse, sa physionomie est
intéressante, sa contenance négligée et nonchalante; son âme est ferme,
tendre, généreuse et élevée; elle a précisément la dose de fierté qui
fait qu'on se respecte sans humilier personne. En parlant mal, personne
ne se fait mieux écouter; il me semble qu'en matière de goût, nul n'a
le tact plus délicat, plus fin ni plus sûr. Il a un tour de
plaisanterie qui lui est propre et ne sied qu'à lui. Il a l'art de
présenter à ses amis les plus dures vérités avec autant de ménagements
que de force. Personne n'est plus éclairé sur les intérêts des autres
ni ne consulte mieux.»]
On sait quel habile homme était ce natif de Ratisbonne, devenu très
Parisien, et dont Voltaire disait: «De quoi s'avise ce Bohémien d'avoir
plus d'esprit que nous?» Le cadre de cette introduction ne permet pas
de parler de son rôle dans la société du XVIIIesiècle. Il ne s'agit ici
que du journaliste. Il l'était essentiellement; il était né surtout
rédacteur en chef, ayant le flair des collaborateurs utiles, et il eut,
en effet, nombre de collaborateurs, dont Mmed'Epinay, engagée avec lui
dans une liaison célèbre, Diderot, toujours bouillant d'idées, toujours
prêt à témoigner son amitié, à qui il demanda ses fameux «Salons», son
secrétaire Meister. La Correspondance littéraire, qu'on imprima en
1812, cinq ans après la mort de Grimm, est devenue un des documents les
plus précieux de l'histoire du XVIIIesiècle, par l'indépendance
habituelle de ses jugements. N'eût-elle donné que les «Salons» de
Diderot, qu'elle mériterait l'estime dans laquelle elle est tenue. Avec
son enthousiasme coutumier, Diderot attribuait à ses conversations avec
Grimm sa compétence en fait d'art: «Si j'ai quelques notions réfléchies
de la peinture et de la sculpture, écrivait-il un jour à Grimm, c'est à
vous que je le dois.» Quel journal, au sens moderne du mot, eût fait
l'auteur de la Correspondance littéraire, avec son don de bien mettre
les hommes à leur place et de deviner les talents! Attaché au duc
d'Orléans, introduit dans le monde diplomatique, lié avec les
encyclopédistes, habitué des salons de MmeGeoffrin et du baron
d'Holbach, il était à la source de tout ce qui était sujet de
préoccupations intellectuelles. On disait de lui, en faisant allusion à
un léger défaut de constructions de son visage: «Il a le nez tourné,
mais toujours du bon côté.»
A côté de ces correspondances (parmi lesquelles on pourrait encore
citer celle de La Harpe), il y avait aussi, se rattachant à l'histoire
de la presse naissante, les correspondances qui étaient des manières de
revues, comme l'Espion anglais, ne s'attachant qu'à un seul objet
d'actualité, traité avec abondance, tantôt pamphlets, tantôt
commentaires sur un événement. Et dans toutes ces publications qui
s'imprimaient généralement en Hollande, ne pouvant prétendre qu'à une
curiosité éphémère, c'était déjà le ton du journal et sa vivacité. Le
journal était tout armé et n'avait plus à s'improviser au moment où la
liberté allait lui donner son essor.
En dépit de périodes de vicissitudes, il allait jouer un rôle de
plus en plus important, en représentant une force avec laquelle, en fin
de compte, tout doit se mesurer: l'Opinion.
Il devait, dans les heures graves où le salut du pays était en jeu,
être, lui aussi, un combattant, — se contraignît-il à accepter une
discipline qui pesait à son fougueux tempérament, — et, propageant le
sentiment du droit, soutenant et stimulant les énergies, exaltant les
héroïsmes, flétrissant les crimes et les manoeuvres de l'ennemi,
apportant des ressources de clairvoyance et de lucidité dans l'oeuvre
de la défense, s'attester, plus que jamais, comme un indispensable
élément de la vie nationale.
Avec la Révolution, le journal, qui n'a été jusque-là qu'aux ordres
du Pouvoir, devient lui-même une puissance. 1788, dans l'effervescence
des esprits, est l'année de la brochure, du pamphlet, du mémoire
véhément; 1789 est l'année du journal, conquérant sa liberté, même
avant le 14juillet. Dès le mois de juin, ce sont le Journal des Etats
généraux, de Mirabeau; le Courrier de Versailles à Paris, de Gorsas; le
Point du jour, de Barère; le Patriote français, de Brissot. Puis voici,
paraissant presque en même temps, le Journal politique national, auquel
collabore Rivarol; le Bulletin de l'Assemblée nationale, de Maret, —
le futur duc de Bassano; — les Annales patriotiques, de Mercier et
Carra; les Révolutions de Paris, de Prudhomme et Loustalot; l'Orateur
du Peuple, de Fréron, la Gazette nationale, fondée par l'éclectique
Panckoucke; le Journal des Débats et Décrets, dont l'idée appartient à
Gaultier du Biauzat (le prix de l'abonnement est de 10livres pour deux
mois pour tout le royaume); le Journal de la Société de 1789, dont
André Chénier est l'un des rédacteurs; la Chronique de Paris, où
Condorcet exprime ses idées; les Révolutions de France et de Brabant,
de Camille Desmoulins; le Publiciste parisien, de Marat, qui, à partir
du sixième numéro, deviendra l'Ami du Peuple, pour prendre ensuite
d'autres titres, etc. Le Journal général de la cour et de la ville,
plus connu sous le titre de Petit Gaultier, les spirituels Actes des
Apôtres (c'est des apôtres de la Révolution qu'il s'agit), la Gazette
de Paris, de Rozoy, puis l'Ami du Roi, de l'abbé Royou, etc.,
représentent les luttes des royalistes contre les idées qui acquièrent
chaque jour plus de hardiesse et plus de force. On ne saurait dénombrer
ici ces publications périodiques, dont beaucoup sont éphémères et dont
les titres sont souvent singuliers: il faut renvoyer aux travaux
bibliographiques de M.Maurice Tourneux. Toutes les opinions, toutes les
nuances d'opinions, sont représentées. «Aujourd'hui, dit un
contemporain, les journalistes exercent le ministère public: ils
dénoncent, décrètent, règlent à l'extraordinaire, absolvent et
condamnent. Tous les jours ils montent à la tribune, et il est parmi
eux des poitrines de Stentors. Les places pour entendre l'orateur ne
coûtent que deux sols. Les journaux pleuvent tous les matins comme la
manne du ciel, et cinquante feuilles viennent chaque jour éclairer
l'horizon.» C'est un prodigieux mouvement d'idées. La presse a fait
état de sa liberté, même avant la séance du 26août 1789 où l'Assemblée
nationale la décrète. Cependant, comme les limites de cette liberté ne
sont pas encore déterminées, c'est la municipalité de Paris qui agit a
contre les imprimés calomnieux propres à produire une fermentation
dangereuse». Le 28septembre, Marat est dénoncé au procureur du roi, et
ses presses sont saisies. Dans cette période, la question des abus
commis par la voie de la presse revient souvent, est résolue, à peu de
jours de distance, dans des sens opposés. On révoque les mesures de
rigueur, on en rétablit d'autres, qui ne sont pas exécutées. Cependant,
en 1790, Camille Desmoulins et Fréron sont poursuivis et déférés au
Châtelet. La constitution de 1791 établit les cas où les poursuites
peuvent être exercées: les circonstances donnent aux lois peu d'action.
Après le 10août, la plupart des journaux royalistes
disparaissaient, à la fois par les mesures prises par le Conseil
général de la Commune et en raison du mouvement irrésistible de
l'opinion. Cependant, quelques feuilles à tendances monarchiques se
substituent à celles qui ont été supprimées ou ont abandonné le combat:
le Bulletin de Paris ou Feuille du Matin, l'Avertisseur, le Journal
Français, de Nicolle de Ladevèze. Mais la lutte n'est plus, bientôt,
qu'entre journaux de la Gironde et journaux de la Montagne. Au
Patriote, que dirige Brissot, au Courrier de Gorsas, à la Sentinelle,
de Louvet, RU Thermomètre du jour, de Dulaure, aux Annales, de Carra,
s'opposent les journaux de Camille Desmoulins, de Marat, de Fréron,
d'Hébert.
Puis, après la chute de la Gironde, — qui, elle même, avait forgé
les armes par lesquelles elle devait périr, et, notamment, suscité le
décret du 29mars 1793, punissant de mort les écrits «provoquant à la
dissolution de la Convention Nationale», — c'est entre les vainqueurs
de la veille que reprend la guerre. Elle se fait avec des moyens
terribles, qu'enregistre le Bulletin du Tribunal criminel
révolutionnaire.. Les «enragés» et les «indulgents» succomberont tour à
tour: après Hébert et son Père Duchesne, Camille Desmoulins et son
courageux Vieux Cordelier. Le Comité de salut public a sa presse
officieuse, la Feuille du Salut public, que rédige Rousselin (c'est lui
qui s'est acharné contre les comédiens-français après l'affaire de
Paméla), le Journal universel, d'Audouin, le Journal des Hommes libres,
de Vatar, l'Anti-Fédéraliste. Le Moniteur reçoit une souscription, avec
cette restriction «que l'abonnement cessera aussitôt que le Moniteur
cesserait d'être composé dans le sens de la révolution républicaine».
Il y a, en l'anII, le Courrier de l'Egalité, le Républicain universel,
la Montagne, etc., puis ce sont les journaux destinés aux armées, la
Soirée du camp, à la rédaction de laquelle veille Carnot, le Bulletin
général des armées et de la Convention, le Postillon des armées, etc.
Mais, encore une fois, il ne peut s'agir ici d'une énumération qui
dépasserait le cadre de cette rapide étude d'ensemble sur un sujet qui
prêterait à tant de développements.
Du moins peut-on évoquer, si sommairement que ce soit, quelques
figures caractéristiques, dans les divers camps, à côté de celles dont
le rôle historique est le plus connu. C'est, dans la première période
de la Révolution, l'enthousiaste et généreux Elisée Loustalot, dont il
sera question plus loin; c'est le pittoresque «Cousin Jacques» (Abel
Beffroy de Reigny), qui salue avec des transports de belle humeur
l'aurore de la Révolution dans les Lunes, «journal comme on n'en a
jamais fait», où il se pique de donner des leçons de gaieté. Les Lunes
se transforment en Courrier des Planètes, où le «Cousin Jacques»
vaticine avec la même candeur.
C'est, plus tard, le journaliste royaliste Durozoy, le fondateur de
la Gazette de Paris, le premier publiciste payant alors de sa vie ses
convictions. Traduit en jugement quelques jours après le 10août, non
pour ses écrits, à la vérité, mais pour ses actes, inculpé de
participation à un complot, Durozoy mourait avec une intrépidité
dédaigneuse; c'est l'impétueux, téméraire brouillon, compromettant
Suleau, rédigeant une feuille intitulée le Journal de M.Suleau, capable
de toutes les impertinences, de toutes les fanfaronnades, de toutes les
absurdités, revenu un peu de son royalisme perdu en raison de
l'ingratitude de ceux qu'il a défendus, mais conspirant encore par
habitude et essayant, à la veille de l'écroulement de la monarchie, de
provoquer un soulèvement: dans un tableau de sa Théroigne de Méricourt,
M.Paul Hervieu a porté à la scène sa mort tragique aux Tuileries. C'est
Gorsas, résolument patriote d'abord, et objet de toutes les railleries
des journaux royalistes pour avoir dit, dans son Courrier des
Départements, au moment de la fuite de Mesdames, tantes du roi, parties
avec des fonds relativement considérables, que tout ce qu'elles
possédaient était à la nation, et que rien ne leur appartenait, «pas
même leurs chemises». Député à la Convention, il combattit violemment
la Montagne, fut proscrit avec les Girondins, chercha à provoquer la
résistance en Normandie; des raisons sentimentales le ramenèrent à
Paris où il fut arrêté et envoyé à l'échafaud. C'est un autre
journaliste girondin, Girey Dupré, le collaborateur dévoué de Brissot
au Patriote, arrêté le 21novembre 1793, il se présente ironiquement
devant le tribunal révolutionnaire, ayant déjà fait sa toilette de
condamné à mort, les cheveux coupés, le col de la chemise échancré.
Dans ses réponses, il se pique d'aphorismes à l'antique; dans la
charrette qui le mène à la guillotine, il entonne le chant dont
Alexandre Dumas devait utiliser le refrain:
Mourons pour la patrie, C'est le sort le plus beau, le plus digne
d'envie.
Plus tard encore, c'est ce pauvre diable de Marcandier, vengeur des
Girondins, qui imprime lui. même dans un grenier les onze numéros de
son Véritable Ami du peuple, dans le style du Père Duchesne, mais dans
un sens tout contraire. Sa femme, exaltée comme lui, va, la nuit,
afficher au distribuer ces pamphlets.
Après la mort de Robespierre, la réaction thermidorienne fait
naître une foule de feuilles anti-jacobines, piétinant le parti écrasé,
rédigées avec la dernière violence, prodiguant les insultes aux morts.
Les feuilles satiriques haineuses pullulent: l'ombre du vaincu du 9
thermidor fait encore peur. Fréron, l'ancien terroriste, qui a changé
le titre de son Orateur du Peuple en celui d'Ami du Peuple, se trouve à
la tête de cette réaction. Le fougueux Martainville, qui se livrera à
tant de palinodies, est le bouffon enragé du parti
contre-révolutionnaire. Dans l'Accusateur public, Richer-Serizy attaque
éperdument, avec une verve furieuse, tous les hommes de la Révolution.
Des journaux royalistes apparaissent: les Nouvelles politiques, la
Quotidienne, où Suard, qui a refusé asile à Condorcet, son ami, se
montre brave, à présent qu'il n'y a plus de danger. Le Petit Gautier
reprend sa mordante publication, imité par la Petite Poste. Le
Directoire est criblé de railleries. Hoffmann, qui sera l'un des
rédacteurs du Journal des Débats, fonde le Menteur, «journal par
excellence» qui, en affectant de les louer, tourne en dérision les
actes du gouvernement. Le Thé, de Bertin d'Antilly, apporte sa note
narquoise. Les journaux-pamphlets se multiplient; le jury, d'ailleurs,
acquitte les journalistes qui lui sont déférés. Les journaux
républicains, le Défenseur de la Patrie, le Télégraphe, le Journal
universel, le Courrier de Paris, le Rédacteur, sont submergés par le
flot des feuilles d'opposition. Les opinions moyennes ont pour organes
le Journal de Paris, le Journal de Perlet (qui n'est pas encore le
policier Perlet), le Journal du soir; la Décade philosophique,
politique et littéraire se tient en équilibre au milieu des partis; le
Journal des Débats et Décrets se borne encore au rôle d'enregistreur
des délibérations des Conseils; le Moniteur, qui a toujours été de
l'opinion du Pouvoir, garde ses habitudes; Gracchus Babeuf, dans le
Tribun du Peuple (voir plus loin), expose avec véhémence ses théories
sociales. Une figure singulière, entre autres, dans cette presse du
Directoire: Poultier, rédacteur de l'Ami des Lois_, membre du Conseil
des Cinq-Cents, qui, jadis, a été successivement bénédictin, militaire,
chanteur à l'Opéra.
Mais le coup d'Etat du 18 fructidor anV impose silence, par des
mesures rigoureuses, à la violence des journaux, implique leurs
rédacteurs dans une conspiration contre la sûreté de la République. Ces
mesures ne désarment pas entièrement la presse, cependant. Malgré les
scellés mis sur leurs presses, les frères Bertin, notamment,
continuent, par un artifice ingénieux, à faire paraître leur journal,
l'Eclair. Deux ans plus tard, c'est la proscription, c'est la
déportation à l'île d'Oléron des journalistes qui «pervertissent
l'opinion».
En dix années, par quelles phases diverses a passé la presse!
Mirabeau fut le premier député-journaliste. Bien que, dans sa vie
si agitée, il soit impossible d'isoler, en quelque sorte, un des
aspects de cette orageuse physionomie, il ne saurait être question ici
que de l'action de Mirabeau dans la presse. — En 1787, il avait
proposé au ministre des affaires étrangères, M.de Montmorin, de créer
un journal «qui serait une analyse fidèle, mais décente, nerveuse, mais
adroite, des papiers- nouvelles anglais». Cette feuille parut de 1787 à
novembre1789. Enlevant d'assaut la liberté de la presse, Mirabeau
fondait en mai le Journal des Etats généraux, dont un arrêt du conseil
interdisait bientôt la circulation. Il éludait cette défense en
appelant ce journal Lettres de Mirabeau à ses commettants. Sous cette
forme, cette publication se poursuivit jusqu'au 6juillet 1789, où elle
prit le nom de Courrier de Provence paraissant trois fois par semaine.
Mirabeau eut comme collaborateurs au Courrier de Provence Dumont,
Duroveray, l'un et l'autre de Genève, qui prirent part, plus d'une
fois, à la préparation de ses discours (Dumont a écrit des souvenirs
sur Mirabeau), puis Mejan, Chamfort Reybaz.
En février1790, Mirabeau abandonna la direction du Courrier de
Provence qui était, selon l'expression d'Edmond Rousse, «le journal et
la chronique de lui-même», à Clavière, le futur ministre des finances
de 1792. Celui-ci devait, l'année suivante, après son arrestation, se
tuer dans sa prison.
Mirabeau avait pressenti la puissance du journal: il l'éprouva, et
l'épigraphe qu'il avait donnée au sien, Novus rerum nascitur ordo,
était vraiment prophétique.
Dans le premier numéro du Journal des Etats généraux, il s'était
élevé contre l'étiquette surannée qui avait présidé à la réunion des
Etats, contre la distinction des costumes imposés aux trois ordres.
Dans la première Lettre aux commettants, il protestait énergiquement
contre la mesure qui avait atteint son journal. Le ton de cette
protestation est violent. C'était, cependant, le moment où il écrivait
ailleurs: «Le meilleur moyen de faire avorter la révolution est de trop
demander. Il est certain que la nation n'est pas mûre. La Révolution a
dépassé notre aptitude et notre instruction; je me conduis en
conséquence.»
Il est donc vrai que, loin d'affranchir la nation, on ne cherche
qu'à river ses fers! que c'est en face de la nation assemblée qu'on ose
produire ces décrets auliques où l'on attente à ses droits les plus
sacrés et que, joignant l'insulte à la dérision, on a l'incroyable
impéritie de lui faire envisager cet acte de despotisme et d'iniquité
comme un provisoire utile à ses intérêts. Il est heureux qu'on ne
puisse imputer au monarque ces prescriptions que les circonstances
rendent encore plus criminelles. Personne n'ignore aujourd'hui que les
arrêts du conseil sont des faux éternels, où les ministres se
permettent d'apposer le nom du roi: on ne prend même pas la peine de
déguiser cette étrange malversation, tant il est vrai que nous en
sommes au point où les formes les plus despotiques marchent aussi
rondement qu'une administration légale!
Vingt-cinq millions de voix réclament la liberté de la presse; la
nation et le roi demandent unanimement le concours de toutes les
lumières. Eh bien! c'est alors qu'on nous présente un veto ministériel;
c'est alors qu'après nous avoir leurrés d'une tolérance illusoire et
perfide, un ministère soi-disant populaire ose effrontément mettre le
scellé sur nos pensées, privilégier le trafic du mensonge et traiter
comme un objet de contrebande l'indispensable exportation de la vérité!
Quels sont les papiers publics que l'on autorise? Tous ceux avec
lesquels on se flatte d'égarer l'opinion: coupables lorsqu'ils parlent,
plus coupables lorsqu'ils se taisent, on sait que tout en eux est
l'effet de la complaisance la plus servile et la plus criminelle. S'il
était nécessaire de citer des faits, je ne serais embarrassé que du
choix.
J'ai regardé, messieurs, comme le devoir essentiel de l'honorable
mission dont vous m'avez chargé celui de vous prémunir contre ces
coupables manoeuvres: on doit voir que leur règne est fini, qu'il est
temps de prendre une autre allure; ou, s'il est vrai que l'on n'ait
assemblé la nation que pour consommer avec plus de facilité le crime de
sa mort politique et morale, que ce ne soit pas, du moins en affectant
de vouloir le régénérer! que la tyrannie se montre avec franchise, et
nous verrons alors si nous devons nous raidir ou nous envelopper la
tête!
( Lettres du comte de Mirabeau à ses commettants, 10mai 1789.)
***
Par contre, les appréciations qui suivent la séance du 23juin 1789,
où Mirabeau prononça les paroles auxquelles la légende a donné cette
forme définitive: «Allez dire à ceux qui vous envoient que nous sommes
ici par la volonté nationale, et que nous n'en sortirons que par la
puissance des baïonnettes,» ces appréciations sont d'un ton mesuré et
réfléchi:
*****
La journée du 23juin a fait sur ce peuple inquiet et malheureux une
impression dont je crains les suites. Où les représentants de la Nation
n'ont vu qu'une erreur de l'autorité, le peuple a cru voir un dessein
formel d'attaquer leurs droits et leurs pouvoirs. Il n'a pas encore eu
l'occasion de connaître toute la fermeté de ses mandataires Sa
confiance en eux n'a point encore des racines assez profondes. Qui ne
sait, d'ailleurs, comment les alarmes se propagent, comment la vérité
même, dénaturée par les craintes exagérées, par les échos d'une grande
ville, empoisonnée par suite des passions, peut occasionner une
fermentation violente qui, dans les circonstances actuelles et la crise
de la misère publique, serait une calamité ajoutée à une calamité! Le
mouvement de Versailles et bientôt le mouvement de Paris, l'agitation
de la capitale, se communique aux provinces voisines, et chaque
commotion, s'étendant à un cercle plus vaste de proche en proche,
produit enfin une agitation universelle. Telle est l'image faible, mais
vraie, des mouvements populaires, et je n'ai pas besoin de prouver que
les derniers événements, dénaturés par la crainte, interprétés par la
défiance, accompagnés de toutes les rumeurs publiques, risquent
d'égarer l'imagination du peuple déjà préparée aux impressions
sinistres par une situation vraiment détestable.
Quand on se rappelle les désastres occasionnés dans la capitale par
une cause infiniment disproportionnée à ses suites cruelles, tant de
scènes où le sang des citoyens a coulé par le fer des soldats et le
glaive des bourreaux, on sent la nécessité de prévenir de nouveaux
excès de frénésie et de vengeance, car les agitations, les tumultes,
les excès, ne servent que les ennemis de la liberté. Je considère tous
les bons effets d'une marche ferme, sage et tranquille: c'est par elle
seule qu'on peut se rendre les événements favorables, qu'on profite des
fautes de ses adversaires pour le triomphe du bon droit; au lieu que,
jetés peut-être hors de mesures sages, les représentants de la nation
ne seraient plus les maîtres de leurs mouvements; ils verraient d'un
jour à l'autre les progrès d'un mal qu'ils ne pourraient plus arrêter,
et ils seraient réduits au plus grand des malheurs, celui de n'avoir
plus que le choix des fautes.
Les délégués de la nation ont pour eux la souveraine des
événements: la nécessité, qui les pousse au but salutaire qu'ils se
sont proposé; elle soumettra tout par sa propre force, mais sa force
est dans sa raison. Rien ne lui est plus étranger que les tumultes.,
les cris du désordre, les agitations sans objet et sans règle. La
raison veut vaincre par ses propres armes; tous ces auxiliaires
séditieux sont ses plus grands ennemis. A qui, dans ce moment,
convient-il mieux qu'aux députés de France d'éclairer, de calmer, de
sauver le peuple des excès que pourrait produire l'ivresse d'un zèle
furieux?
( Quatorzième lettre de Mirabeau à ses commettants.)
C'est l'aurore de la Révolution qui s'évoque avec ce jeune homme
ardent, probe, désintéressé, mort à vingt-neuf ans, que Manuel appelait
l' «Evangéliste» et qui fut, en effet, un de ceux qui défendirent avec
le plus d'enthousiasme les idées nouvelles. Il fut le rédacteur
principal des Révolutions de Paris, le journal que fit paraître
Prudhommc trois jours après la prise de la Bastille, et qui fut,
pendant la première période de sa publication, la feuille la plus
répandue et la plus lue. L'existence de Loustalot fut courte, mais les
deux dernières années de sa vie furent singulièrement remplies. La
brusque disparition de ce vaillant combattant de la presse, dont les
clubs des Jacobins et des Cordeliers portèrent le deuil pendant trois
jours, donna naissance à la légende d'un empoisonnement, aujourd'hui
controversée. Avec Loustalot, c'est le temps de toutes les généreuses
illusions. C'est ainsi que dans le No XXIV des Révolutions il se
déclarait le partisan de la suppression de la peine de mort.
... Quoi donc! tous les jugements à mort qui ont été rendus ne sont
que des assassinats judiciaires? Précisément, et de plus, ils ne sont
excusés ni par la nécessité ni par l'utilité.
La peine de mort est nécessaire, dit-on, pour empêcher le
malfaiteur de récidiver. Eh! garrottez-le, faites-en un esclave de
peine, rendez-le bon à quelque chose! Quoi! vingt- quatre millions de
citoyens n'ont pas une assez grande force publique pour mettre quelques
centaines de malfaiteurs hors d'état de récidiver! Comment fait
l'impératrice de Russie, comment fait Joseph lui-même, ce Joseph dont
le nom n'est prononcé dans ce moment qu'avec horreur? Il a aboli la
peine de mort. Ah! que de travaux publics qui écrasent, qui avilissent
le citoyen, et auxquels on ne devrait employer que les malfaiteurs!
Leur mort est utile, parfois, pour effrayer les méchants et les
contenir dans la terreur? Quiconque a vu une exécution et est entré
dans un bagne sent bien le vide de cette objection et toute la justesse
de cette idée de Beccaria: «Le frein le plus propre à arrêter les
crimes n'est pas tant le spectacle terrible et momentané de la mort
d'un scélérat que le spectacle continuel d'un homme privé de sa
liberté, transformé, en quelque sorte, en bête de somme et restituant à
la société par un travail pénible le dommage qu'il lui a fait.»
Dans notre affreuse pratique, la peine de mort ne punissait
vraiment pas le criminel; elle le retranchait seulement du nombre des
vivants. Il n'apprenait jamais son jugement qu'une heure avant
l'exécution. Il était alors livré aux exhortations d'un prêtre, et
quelques minutes de souffrance lui enlevaient bientôt la faculté de
réfléchir sur l'énormité de son crime. Je parle du plus ordinaire des
supplices, car je ne veux pas savoir, pour l'honneur de la France,
qu'elle en emploie quelques-uns où l'art de prolonger la vie et les
douleurs s'exerce par une atroce habileté, digne des plus cruels
cannibales.
Si la peine de mort n'est ni utile pour effrayer les méchants, ni
nécessaire pour mettre le coupable hors d'état de récidiver, si la
servitude de peine remplit parfaitement, au contraire, l'un et l'autre
objet, la nation française s'avancera sans doute jusqu'aux rangs des
nations humaines en abolissant ce supplice. La Déclaration des Droits
dit: «La loi ne doit établir que des peines strictement et évidemment
nécessaires. »Or, il est évident que la peine de mort n'est pas
nécessaire et que, dans un gouvernement qui a de grandes forces, de
vastes moyens, c'est une lâcheté de la part de ceux qui gouvernent que
d'y avoir recours.
Il y a une considération contre la peine de mort, dont je suis
étonné que l'on n'ait pas été frappé. La vie n'est pas un bienfait de
la société, mais de la nature. On dit que la société nous la conserve:
c'est une supposition toute gratuite, car qui peut savoir si, dans
l'ordre naturel, ma vie eût été attaquée, si je ne l'eusse pas défendue
et si je n'eusse pas été le plus fort? La vie n'est donc, sous aucun
point de vue, un bienfait de la société. Or, peut- elle ôter par une
peine plus qu'elle n'a donné, et tout son pouvoir ne doit-il pas se
borner à priver celui qui enfreint le pacte social des avantages qui en
résultent? La privation absolue de la liberté est donc le dernier terme
du pouvoir souverain en matière pénale.
Il est injuste, d'ailleurs, d'employer comme peine un moyen que la
société ne peut faire cesser, en cas d'erreur, lorsqu'une fois elle l'a
mis en usage. La société n'étant composée que d'hommes, les hommes
étant tous sujets à l'erreur, il peut arriver, par mille causes
différentes, que l'homme le plus innocent paraisse le plus évidemment
coupable; et lorsque l'erreur ou la méchanceté des témoins ou des juges
lui a fait perdre la vie, toutes les nations s'assembleraient vainement
pour la lui rendre. Si la société n'eût pas employé des peines hors de
sa portée, Calas vivrait encore; et, ne lui resta-t-il qu'une heure à
vivre, le plaisir d'être reconnu innocent, la joie de revoir sa
famille, les bénédictions de tout un peuple, lui feraient oublier une
injuste servitude et de longues souffrances.
( Les Révolutions de Paris, du 19 au 26 déc. 1789.)
On sait le portrait tracé par Mllede Lespinasse du «cher et bon
Condorcet», comme elle disait. Elle louait en lui «cette simplicité
parfaite qui ne paraît jamais soupçonner l'étonnement quo causent
l'étendue et la supériorité de son esprit ce calme de l'homme pour tout
ce qui n'intéresse que lui, tandis qu'il est tout mouvement, tout
activité, dès que le malheur ou l'amitié réclament son secours, cet
amour vrai de l'humanité qui le dispose à y sacrifier ses facultés et
même sa gloire; son indifférence pour toute injustice personnelle,
tandis qu'à la moindre injustice, il montre une énergie que la douceur
naturelle de son caractère ne ferait pas supposer...» Longtemps avant
la Révolution, il avait annoncé, montré enseigné tout ce qu'avait à
faire la France nouvelle pour sa régénération, et il avait déjà livré
de grandes batailles d'idées. Nul n'avait été, plus que lui, pénétré de
l'esprit de réforme: dans ses écrits philosophiques il avait d'avance
établi la Déclaration des droits de l'homme. Secrétaire perpétuel de
l'Académie des sciences, membre de l'Académie française, célèbre comme
mathématicien et comme penseur, c'était un rare journaliste que celui
qui allait user de la puissance d'expansion de la presse. Journaliste,
il devait l'être d'une manière assidue, régulière. Après avoir pris
part à la rédaction du Journal de la société de 1789, après avoir donné
nombre de pages à la Bouche de fer, fut un des fondateurs du journal
qui dès le mois de juin1792, prenait ce titre: le Républicain. Puis, au
Journal de Paris, il faisait le compte rendu des séances de l'Assemblée
nationale, mais ses idées étaient plus avancées que celles de cette
feuille, et il passait à la Chronique de Paris, où, jusqu'en mars1793,
il écrivit un article quotidien. A côté de ses polémiques souvent
véhémentes, il développait plus longuement ses théories et ses
doctrines dans la Revue du mois et le Journal d'Instruction sociale.
Condorcet peut être considéré comme un précurseur de la cause des
droits politiques des femmes; ce fut, dans ses études sociales, une des
idées sur lesquelles il revint souvent. — Député à la Convention,
Condorcet vota, dans le procès du roi, «pour la peine la plus grave qui
ne fût pas celle de mort» Pendant la lutte de la Gironde et de la
Montagne, il avait essayé l'oeuvre impossible de concilier les deux
partis. Il était donc en dehors de la conspiration girondine. Ce qui le
perdit, ce fut la publication de sa brochure A tous les Français, où,
épousant, après la mort des vaincus, leur cause perdue, il s'élevait
contre la Convention, opposait à la nouvelle constitution le projet
dont il avait été le rapporteur, réclamait la réunion d'une nouvelle
assemblée. Des attaques injustes, où ne se retrouvait plus sa hauteur
de vues habituelles, étaient mêlées à ses critiques. C'était se livrer
de lui-même aux représailles. Décrété d'accusation le 8juillet 1793, il
se mit, après avoir répondu par une lettre hautaine, qui avait le ton
d'un défi, à l'abri des poursuites. Dans Condorcet, sa vie, son oeuvre
le docteur Robinet a conté minutieusement les émouvantes péripéties du
séjour du proscrit chez la femme courageuse qui lui avait donné
l'hospitalité, MmeVernet, rue Servandoni, de la fuite du conventionnel
condamné, ne voulant pas exposer plus longtemps sa généreuse hôtesse au
danger qu'elle avait accepté, de sa stoïque mort volontaire dans la
prison de Bourg-la-Reine, devenu Bourg-Egalité.
«Je déplairai aux partis,» avait dit prophétiquement Condorcet dans
un article où il faisait une profession de foi philosophique et
politique.
Puisque vous croyez pouvoir accorder quelquefois à mes réflexions
une place dans vos feuilles, j'ai pensé qu'un tableau simple de mes
principes les mettrait plus à portée d'apprécier mes opinions
particulières.
Je crois l'espèce humaine indéfiniment perfectible, et qu'ainsi
elle doit faire vers la paix, la liberté et l'égalité, c'est-à-dire
vers le bonheur et la vertu, des progrès dont il est impossible de
fixer le terme.
Je crois aussi que ces progrès doivent être l'ouvrage de la raison,
fortifiée par la méditation, appuyée par l'expérience.
D'après mes principes, ma philosophie doit être froide et patiente.
Je dois être beaucoup moins effrayé des bruits de conspiration que
des mauvais systèmes qui peuvent retarder plus longtemps le progrès des
lumières.
Je dois être plus ennemi des fausses opinions, lorsqu'elles sont
nouvelles, lorsqu'elles flattent l'esprit du moment, que des vieux
préjugés, dont la ruine est infaillible et qui n'épouvantent plus que
par la masse de leurs débris.
Comme, suivant cette manière de voir le droit et la justice doivent
être les seuls principes de toute opération politique, je paraîtrai
tantôt porter à l'excès l'amour de l'égalité et aspirer à une
perfection chimérique, et tantôt je ne serai qu'un citoyen tiède et
presque protecteur des abus.
Je ne dirai pas «tout est bien» mais «tout sera bien» et, par là,
je déplairai aux deux partis.
Les préjugés ont reçu, depuis un an, de si violentes secousses que,
pour faire de grands progrès vers le bien, il suffit de laisser à la
raison humaine, un peu trop agitée, le temps de reprendre quelque
calme.
Tous nos maux actuels disparaîtraient bientôt devant elle, et,
alors, dans tous les partis (s'il en reste encore quelques traces),
tous diront que les désordres de la Fronde ont été bien plus cruels et
n'ont valu à la France que cent ans de despotisme.
Un dilettantisme aristocratique caractérise d'abord Rivarol. Dans
le Journal politique national il philosophe plus qu'il ne polémique,
et, avant de se décider tout à fait pour la cause royaliste, il a
louvoyé quelque temps. Une fois son parti pris, il n'épargne guère
plus, d'ailleurs, ses amis que ses ennemis: «Lorsqu'on veut empêcher
une révolution, écrit-il, il faut la vouloir et la faire soigner: elle
était trop nécessaire en France pour ne pas être inévitable.» Lui qui a
tant d'esprit, il garde, même en défendant les idées monarchiques une
hautaine indépendance — fût-ce à l'égard de ses lecteurs: «Quelques-
uns de ces lecteurs se sont plaints du style de nos résumés; ils
prétendent que cette manière d'écrire donne trop à penser, et qu'il
n'existe point de journal où l'on ait si peu d'égards pour eux. Nous
les avertissons que nous ferons rarement le sacrifice de notre manière.
D'ailleurs, si nous descendions toujours, pour leur épargner la peine
de monter, nous laisserions la bonne compagnie qui nous suit depuis
lontemps, et qui est plus aisée à vivre qu'on ne pense, puisqu'elle
n'exige pas qu'on sépare les égards qui lui sont dus de ceux qu'on doit
à la langue, au goût, au véritable ton et à la majesté de l'histoire.»
Il se définit ainsi lui-même parfaitement: il pense être toujours dans
les salons, où il était un merveilleux causeur, disant des choses
sérieuses avec une grâce frivole, élevant les choses frivoles jusqu'à
en dégager de la pensée, ayant sur tout des opinions originales «salué
à la ronde à chaque coup de griffe», incisif au point de se moquer de
lui aussi, après son mariage malheureux avec une aventurière qu'il
avait faite aussi facilement grande dame qu'il s'était créé lui-même
grand seigneur, en dépit de son humble origine: «Je m'étais avisé de
médire de l'amour: il m'a envoyé l'hymen pour se venger.»
Le journaliste, en Rivarol, sera le mieux représenté par les traits
et par les maximes parfois contradictoires où se retrouve «le grand
maître de la causerie».
*****
— Le peuple donne sa faveur, jamais sa confiance.
— Les droits sont des propriétés appuyées sur la puissance: si la
puissance tombe, les droits tombent aussi.
- Le génie, en politique, consiste, non à créer, mais à conserver;
non à changer, mais à fixer. Ce n'est pas la meilleure loi, mais la
plus fixe, qui est la bonne.
— Il en est de la personne des rois comme des statues des dieux:
les premiers coups portent sur le dieu même; les derniers ne tombent
plus que sur un marbre défiguré.
— L'imprimerie est l'artillerie de la pensée.
— Voltaire a dit: «Plus les hommes seront éclairés, et plus ils
seront libres.» Ses successeurs ont dit au peuple que plus ils seront
libres, plus ils seront éclairés, ce qui a tout perdu.
— Malheur à ceux qui remuent le fond d'une nation.
— La philosophie étant le fruit d'une longue méditation et le
résultat de la vie entière, ne peut, ne doit jamais être présentée au
peuple, qui est toujours au début de la Vie.
— Quand Neptune veut calmer les tempêtes, ce n'est pas aux flots,
mais aux vents qu'il s'adresse.
— Les vices de tous ont commencé la Révolution; les vices du
peuple l'achèveront.
— Il faut attaquer l'opinion avec les armes de la raison: on ne
tire pas des coups de fusil aux idées.
— La religion unit les hommes dans les mêmes dogmes, la politique
les unit dans les mêmes principes, et la philosophie les resserre dans
les lois; c'est le dissolvant de la société.
— Les souverains ne doivent jamais oublier que les écrivains
peuvent recruter parmi les soldats, et qu'un général ne peut recruter
parmi les lecteurs.
— Le peuple est un souverain qui ne demande qu'à manger: Sa
Majesté est tranquille quand elle digère.
— Les nobles d'aujourd'hui ne sont plus que les mânes de leurs
ancêtres
— La populace de Paris et celle des autres villes du royaume ont
encore bien des crimes à commettre avant d'égaler les sottises de la
cour et des grands.
— Il n'est point de siècles de lumière pour la populace. La
populace est, toujours et en tout pays, la même: toujours cannibale,
toujours anthropophage.
— L'amitié entre le monarque et le sujet doit toujours trembler,
comme cette nymphe de la Fable, que Jupiter ne s'oublie un jour, et ne
lui apparaisse environné de foudres et d'éclairs.
— Le crédit est la seule aumône qu'on puisse faire à un homme
d'Etat
— La postérité aura peine à croire tout ce qu'a fait le
gouvernement et tout ce qu'il n'a pas fait. Il y a eu comme un concert
de bêtises dans le conseil
— Quand les peuples cessent d'estimer, ils cessent d'obéir.
— Règle générale: les nations que les rois assemblent et
consultent commencent par des voeux et finissent par des volontés.
— Quand M.de Calonne assembla les Notables il découvrit aux yeux
du peuple ce qu'il ne faut jamais leur révéler: le défaut de lumières
plus encore que le défaut d'argent.
— Les maximes actuelles ne tendent qu'à détruire. Elles ont déjà
ruiné les riches sans enrichir les pauvres, et, au lieu de l'égalité
des biens, nous n'avons encore que l'égalité des misères et des maux.
— Ceux qui exécutent une révolution et ceux mêmes qui en sont les
simples témoins voudraient qu'on partageât leur effervescence et qu'on
justifiât des excès; mais nous avons cru devoir écrire ce qui se passe
sous nos yeux comme voudra le lire la génération suivante.
— Dans les rois, la bonté ne convient qu'à la puissance. Un roi
honnête homme et qui n'est que cela est un pauvre homme de roi.
***
LES ACTES DES APOTRES
***
Mais, selon l'expression de Rivarol lui-même, «tous les grands
coups ont été frappés». La Révolution ne peut plus être endiguée.
Alors, Rivarol abandonne le ton philosophique qu'il a gardé dans le
Journal politique national. La Révolution, il la combat avec d'autres
armes avec des flèches acérées — et souvent empoisonnées — par la
raillerie, en cherchant à la ridiculiser. Et il est au premier rang des
tirailleurs des -Actes de, Apôtres-. «Les Actes de, Apôtres, a dit M.de
Lescure, l'historien de Rivarol, c'est la Révolution mise en
vaudeville, la réaction en ponts-neufs. C'est l'entreprise insensée,
courageuse, frivole, puissante, banale, originale, insolente, stérile,
de gens prêts à tout sacrifier à un bon mot. C'est une Fronde
contre-révolutionnaire, une carnavalade politique. C'est la parade de
l'échafaud, jouée par des suspects en belle humeur; c'est un
pique-nique de médisances, une débauche de satire, une orgie de
personnalités. C'est Tacite avec des grelots, Montesquieu avec une
marotte ou de Maistre brouillé avec du Beaumarchais, du Voltaire mâtiné
de Vadé. C'est la politique à coups de poing, la philosophie à coups de
sifflet. C'est une carmagnole de sans-culottes à talon rouge, un club
d'aristocrate grasseyant la langue des faubourgs.» Rivarol se rencontre
là avec Champcemetz, «son clair de lune», Peltier, Montlosier, Suleau,
qui expiera, massacré, sur la terrasse des Feuillants, ses attaques
contre Théroigne de Méricourt, Langnon, Mirabeau cadet, etc.
D'ailleurs, Rivarol se décide à émigrer et à quitter Paris le 10juin
1792.
Ce que fut cette guerre de plume des Actes des Apôtres (1789-1791),
par les «mousquetaires de la contre-révolution», on ne peut ici en
donner qu'une idée sommaire par quelques citations de ces «échos»
mordants. Ce sont des parodies comme celle du songe d'Athalie:
Oui, je viens dans un temple adorer Mirabeau.
de prétendues copies d'actes officiels, ou d'imaginaires comptes
rendus des séances de l'Assemblée, dans ce goût:
M.DE ROBESPIERRE. — Ces accidents ne proviennent que d'une
méprise.
LE CÔTÉ DROIT. — Messieurs, mettez fin à tant d'horreurs. En
Bourgogne, en Limousin, en Périgord, on brûle les châteaux...
M.DE ROBESPIERRE. — Ce sont les aristocrates qui égarent ce bon
peuple.
***
Ou ce sont des dialogues des morts et des vivants, ou des couplets
narquois.
***
Depuis longtemps nous gémissions Sous un joug despotique, Et point
alors ne connaissions l'esprit patriotique. Mais tout a bien changé de
ton, La faridondaine, la faridondon! Nous sommes libres aujourd'hui,
Biribi, A la façon de Barbari, Mon ami.
Nos aïeux, avec leur bon sens, Étaient bien en arrière. Leurs
neveux à pas de géants Marchent dans la carrière. Plus d'hommes, de
religion, La faridondaine, la faridondon. L'intérêt règle tout ici,
Biribi, A la façon de Barbari, Mon ami...
Les couplets abondent, sur tous les timbres du temps:
Plus de nobles, ni clergé, Ni magistrature. Partout est l'égalité,
La pure nature! Va-t'en voir s'ils viennent, Jean, Va-t-en voir s'ils
viennent.
Au lieu d'argent monnayé Dont le poids assomme, On nous donne du
papier Qui vaudra tout comme... Va-t'en voir s'ils viennent, Jean,
Va-t'en voir s'ils viennent.
***
La guillotine elle-même a été raillée, sur l'air du Menuet
d'Exaudet:
***
Guillotin, Médecin Politique, S'avise un beau matin Que pendre est
inhumain Et peu patriotique. Aussitôt Il lui faut Un supplice Qui, sans
corde ni poteau, Supprime du bourreau L'office, C'est en vain que l'on
publie Que c'est pure jalousie D'un suppôt Du tripot D'Hippocrate, Qui,
d'occire impunément Se flatte. Le Romain Guillotin, Qui s'apprête,
Consulte gens du métier Barnave et Chapelier, Même le coupe-tête, Et sa
main Fait soudain La machine Qui proprement nous tuera Et que l'on
nommera Guillotine.
***
Les épigrammes sont innombrables: telle celle-ci sur le duc
d'Orléans, qui a fait ôter les fleurs de lis de ses armoiries:
Un ci-devant prince de Gaule, Mais qui n'est qu'un franc polisson,
Fait rayer de son écusson Ce qui lui manque sur l'épaule.´
Quand les Actes des apôtres disparaissent, le Journal de la Cour et
de la Ville, qu'on appelle communément le Petit Gautier, du nom de son
fondateur, continue cette petite guerre de plume, plus violemment
encore, jusqu'à l'écroulement de la monarchie, le 10août 1792. La
violence n'est pas d'ailleurs le fait des seuls révolutionnaires: les
Actes des apôtres et le Petit Gautier réclament, eux aussi, la
suppression de leurs adversaires:
Quinze milliers de potences Qui seraient fort bien en France...
Le Petit Gautier, dans sa fureur de réaction, attaque même les
volontaires qui se lèvent pour la défense de la patrie:
Ils n'ont vu, ces pauvres garçons, Le feu que devant leurs tisons,
Et vont sur la frontière. Ah! qu'ils vont croquer d'émigrants! Car ils
sont gens, car ils sont fou... Oui, gens foudres-de-guerre.
Des railleries allant jusqu'à cette aberration indiquent
expressivement l'état d'esprit contre-révolutionnaire.
«Voilà donc la récompense destinée au premier apôtre de la
liberté!» s'écriait Camille Desmoulins sur l'échafaud, évoquant cette
journée du 12juillet 1789 où, dans le jardin du Palais-Royal, invitant
les citoyens à prendre des feuilles d'arbres, «cocardes vertes, couleur
de l'espérance», il appelait le peuple aux armes. C'était, dans son
premier pamphlet, la France libre, la fièvre de l'enthousiasme pour
l'ère nouvelle qui s'ouvrait: «Il y a peu d'années, écrivait-il, je
cherchais partout des âmes républicaines, je me désespérais de n'être
pas né Grec ou Romain.. Mais c'est à présent que les étrangers vont
regretter de n'être pas Français. Fiat, fiat! Oui, tout ce bien va
s'opérer, oui, cette révolution fortunée, cette régénération va
s'accomplir, sublime effet de la philosophie, de la liberté et du
patriotisme!» — Puis, c'est le Discours de la Lanterne aux Parisiens,
où se donne carrière toute la fougue du journaliste-né qu'est Camille
Desmoulins, exaltant ce qui s'est déjà accompli de grandiose, exposant
la vaste tâche qui s'offre encore pour étouffer tous les germes de
l'aristocratie. C'est de la Lanterne, que l'exaspération populaire
transforme en potence, qu'il s'agit: «Quand on ne fait pas justice au
peuple, il se la fait à lui-même». Cependant, cette Lanterne à laquelle
Camille Desmoulins prête la parole, si elle reconnaît que «bien des
scélérats» lui ont échappé déclare «qu'elle n'aura point une justice
trop expéditive» et « qu'elle veut préalablement un interrogatoire et
la révélation de nombre de faits».
Le 28novembre 1789, Camille Desmoulins fait paraître les
Révolutions de France et de Brabant, journal hebdomadaire, sorte de
brûlot, plutôt, qui se poursuivra jusqu'au 24juillet 1791. Là se répand
abondamment la verve, l'esprit incisif, mêlé de gaminerie, parfois,
l'éloquence chaleureuse de Camille, qui, en ses jugements hâtifs, en
ses contradictions, en sa mobilité même, représente plus que tout
autre, pendant deux ans, l'opinion de Paris. L'âme de Paris bat, en
effet, dans ces feuilles violentes, frondeuses, généreuses aussi. De
ses variations, Camille Desmoulins se défendait par un mot spirituel:
«Ce n'est pas la girouette qui change: c'est le vent.» Le polémiste est
merveilleux et redoutable. En 1791, Marat, qui l'a appelé le «Paillasse
de la liberté», est l'objet d'une éblouissante riposte. Marat lui a
aussi reproché sa jeunesse. «Évidemment, répond Camille, tu as sur moi
le pas de l'ancienneté: il y a vingt-quatre ans que Voltaire s'est
moqué de toi. Mais tu auras beau me dire des injures, tant que tu
n'extravagueras que dans le sens de la Révolution, je persisterai à te
louer, par ce que je pense que nous devons défendre la liberté, comme
jadis la ville de Saint-Malo, non seulement avec des hommes, mais avec
des chiens.» Le dernier numéro des Révolutions sera cinglant pour La
Fayette, «libérateur des deux mondes, fleur des janissaires-agas,
phénix des alguazils-majors, Don Quichotte des Capets».
Dans cette période de batailles où la gaieté est aussi une arme,
Camille, avec un caustique bon sens, est amené un jour à réfuter les
théories des disciples de Mably qui souhaiteraient une société
spartiate. Il rêve, au contraire, une société libre, embellie par les
arts, s'accommodant avec l'égalité, car il proteste contre le décret
qui exige un revenu pour être électeur, «citoyen actif». « Les citoyens
actifs, s'écrie-t-il, ce sont ceux qui ont pris la Bastille!»
La science de Lycurgue n'a consisté qu'à imposer des privations à
ses concitoyens; l'art est de ne rien retrancher aux hommes du petit
nombre de leurs jouissances, mais d'en prévenir l'abus. Le beau mérite
qu'avait Lycurgue d'ôter la cupidité aux Lacédémoniens avec sa monnaie
de cuivre, dont mille francs, aujourd'hui si légers dans un billet de
caisse, remplissaient la maison jusqu'au toit! Le beau mérite de leur
inspirer la frugalité, avec son fromage et sa sauce détestable; de
guérir les maris de la jalousie, en mettant le cocuage en honneur; de
guérir de l'ambition, avec sa table d'hôte à dix sous par repas! Mably
trouve tout cela admirable; mais c'est détruire la passion de l'amour
avec un rasoir et en vérité il n'y a pas là de quoi se récrier sur
l'invention! Lycurgue est un médecin qui vous tient en santé avec la
diète et l'eau. Mais quelle pire maladie qu'un tel régime, et la diète
et l'eau éternellement? Je ne m'étonne plus, disait un Sybarite qui
venait de passer vingt-quatre heures à Lacédémone, et qui faisait bien
vite remettre les chevaux à sa voiture pour continuer ses voyages, je
ne m'étonne plus du courage de ces gens-là. Qui diable craindrait la
mort dans ce pays et ne s'empresserait de se faire tuer bien vite pour
être délivré d'une telle vie? — Lycurgue avait rendu ses Lacédémoniens
égaux, comme la tempête rend égaux ceux qui ont fait naufrage. C'est
ainsi qu'Omar a rendu les musulmans aussi savants les uns que les
autres, en brûlant la bibliothèque d'Alexandrie. Ce n'est point cette
égalité-là que nous envions. La politique, l'art de gouverner les
hommes qui n'est que celui de les rendre heureux, ne consiste-t-il pas
plutôt à faire tourner au profit de la liberté les arts, ces dons du
ciel, pour enchanter le rêve de la vie? Ce n'est ni son théâtre ni son
luxe, ni ses hôtels, ni ses jardins, ni ses statues, ni son commerce
florissant et ses richesses qui ont perdu Athènes: c'est sa cruauté
dans ses victoires, ses exactions sur les villes d'Asie, sa hauteur et
son mépris pour les alliés, sa prévention aveugle, son délire pour des
chefs sans expérience et des idoles d'un jour, son ingratitude pour ses
libérateurs, sa fureur de dominer et d'être non seulement la métropole,
mais le tyran de la Grèce. Dans un temps où il n'y avait ni imprimerie,
ni journaux, ni liberté indéfinie d'écrire, les lumières et la
philosophie firent à Athènes l'effet des lois somptuaires, des lois
agraires, des lois si austères et du carême éternel de Lacédémone.
( Révolutions de France et de Brabant, No 20.)
***
Mais voici un tout autre ton. Les événements ont marché. Camille,
membre de la Convention, a contribué, par son âpre et mordant pamphlet,
l'Histoire des Brissotins, à la chute de la Gironde. Il reprend sa
plume de journaliste et fait paraître le Vieux Cordelier (5décembre
1793). Au cours de la publication de son journal, ses idées se
modifient. S'il a suivi l'inspiration de Robespierre dans son deuxième
numéro, il s'en sépare dans le troisième, justement célèbre par le
pathétique commentaire de Tacite, allusion transparente à la Terreur.
Dans le quatrième, bien qu'il précise sa pensée par une note, ou son
sentiment, dit-il, «n'est pas qu'on ouvre les deux battants des maisons
de suspicion, mais seulement un guichet», il demande, avec une vibrante
éloquence, qu'on arrête, par l'institution d'un Comité de clémence,
l'effusion du sang. Le voici suspect à son tour, accusé de faire partie
de la « faction des Indulgents». Les services qu'a rendus à la
Révolution celui qui s'appelait, cinq ans auparavant, «le procureur
général de la Lanterne», défendent un moment Camille Desmoulins. Mais,
malgré l'intervention d'abord chaleureuse, plus molle ensuite, de
Robespierre (le 9 thermidor, Vadier reprochera à Robespierre d'avoir
plaidé la cause de Camille), l'auteur du Vieux Cordelier est rayé de la
société des Jacobins. Il est déjà désigné pour l'échafaud. Le talent de
Camille s'élève singulièrement dans le Vieux Cordelier (il fut arrêté
comme il corrigeait les épreuves du 7e numéro), soit qu'il incrimine la
loi des suspects, qu'il attaque Hébert, ou qu'il se justifie lui-même.
L'appel à la clémence est une des plus belles pages:
[(1) Le 21décembre, au matin, le libraire Desenne avait à sa porte
la longue queue des acheteurs qui s'arrachaient le quatrième numéro. On
le payait de la seconde main, de la troisième main, le prix augmentait
toujours, jusqu'à un louis. On le lisait dans la rue, on en suffoquait
de pleurs. Le coeur de la France s'était échappé, la voix de
l'humanité, l'aveugle, l'impatiente, la toute-puissante pitié, la voix
des entrailles de l'homme, qui perce les murs, renverse les tours,...
le cri divin qui remuera les âmes éternellement «Le Comité de clémence.
» (MICHELET, Rév. fr., t.VII.)]
Quelques personnes ont improuvé mon numéro3 où je me suis plu,
disent-elles, à faire des rapprochements qui tendent à jeter de la
défaveur sur la révolution et les patriotes: elles devraient dire sur
les excès de la révolution et les patriotes d'industrie. Elles croient
le numéro réfuté, et tout le monde justifié par ce seul mot: On sait
bien que l'état présent n'est pas celui de la liberté; mais patience,
vous serez libres un jour.
Ceux-là pensent apparemment que la liberté comme l'enfance, a
besoin de passer par les cris et les pleurs, pour arriver à l'âge mûr.
Il est au contraire de la nature de la liberté que, pour en jouir, il
suffit de la désirer. Un peuple est libre du moment qu'il veut l'être
(on se rappelle que c'est un mot de Lafayette); il rentre dans la
plénitude de tous ses droits, dès le 14juillet. La liberté n'a ni
vieillesse ni enfance. Elle n'a qu'un âge, celui de la force et de la
vigueur. Autrement ceux qui se font tuer pour la République seraient
donc aussi stupides que ces fanatiques de la Vendée, qui se font tuer
pour des délices de paradis dont ils ne jouiront point. Quand nous
aurons péri dans le combat, ressusciterons-nous aussi dans trois jours
comme le croient ces paysans stupides? Nous combattons pour défendre
des biens dont elle met sur-le-champ en possession ceux qui
l'invoquent. Ces biens sont la déclaration des droits, la douceur des
maximes républicaines, la fraternité, la sainte égalité,
l'inviolabilité des principes. Voilà les traces des pas de la déesse;
voilà à quels traits je distingue les peuples au milieu de qui elle
habite.
Et à quel autre signe veut-on que je reconnaisse cette liberté
divine? Cette liberté, ne serait-ce qu'un vain nom? n'est-ce qu'une
actrice de l'Opéra, la Candeille ou la Maillard (1), promenées avec un
bonnet rouge, ou bien cette statue de 46 pieds de haut que propose
David?
[(1) L'«actrice de l'Opéra», qui figura à la Fête de la Raison fut,
en réalité, Thérèse Aubry.]
Si par la liberté vous n'entendez pas, comme moi, les principes,
mais seulement un morceau de pierre, il n'y eut jamais d'idolâtrie plus
stupide et si coûteuse que la notre.
O mes chers concitoyens! serions-nous donc avilis à ce point, que
de nous prosterner devant de telles divinités? Non, la liberté,
descendue du ciel, ce n'est point une nymphe de l'Opéra, ce n'est point
un bonnet rouge, une chemise sale ou des haillons. La liberté, c'est le
bonheur, c'est la raison, c'est l'égalité, c'est la justice, c'est la
déclaration des droits, c'est votre sublime Constitution! Voulez-vous
que je la reconnaisse, que je tombe à ses pieds, que je verse tout mon
sang pour elle? Ouvrez les prisons à ces deux cent mille citoyens que
vous appelez suspects, car, dans la déclaration des droits, il n'y a
point de maison de suspicion; il n'y a que des maisons d'arrêt. Le
soupçon n'a point de prisons, mais l'accusateur public; il n'y a point
de gens suspects, il n'y a que des prévenus de délits fixés par la loi.
Et ne croyez pas que cette mesure serait funeste à la République. Ce
serait la mesure la plus révolutionnaire que vous eussiez jamais prise.
Vous voulez exterminer tous vos ennemis par la guillotine! Mais y
eut-il jamais plus grande folie? Pouvez-vous en faire périr un seul à
l'échafaud, sans vous faire dix ennemis de sa famille ou de ses amis?
Croyez-vous que ce soient ces femmes, ces vieillards, ces cacochymes
ces égoïstes, ces traînards de la Révolution, que vous enfermez, qui
sont dangereux? De vos ennemis il n'est resté parmi vous que les lâches
et les malades. Les braves et les forts ont émigré. Ils ont péri à Lyon
ou dans la Vendée; tout le reste ne mérite pas votre colère. Cette
multitude de feuillants, de rentiers, de boutiquiers, que vous
incarcérez dans le duel entre la monarchie et la république, n'a
ressemblé qu'à ce peuple de Rome dont Tacite peint l'indifférence, dans
le combat entre Vitellius et Vespasien.
... Que de bénédictions s'élèveraient alors de toutes parts! Je
pense bien différemment de ceux qui vous disent qu'il faut laisser la
terreur à l'ordre du jour. Je suis certain, au contraire, que la
liberté serait consolidée, et l'Europe vaincue, si vous aviez un COMITÉ
DE CLÉMENCE. C'est ce comité qui finirait la Révolution; car la
clémence est aussi une mesure révolutionnaire, et la plus efficace de
toutes, quand elle est distribuée avec sagesse. Que les imbéciles et
les fripons m'appellent modéré s'ils le veulent. Je ne rougis point de
n'être pas plu; enragé que Brutus; or, voici ce que Brutus écrivait:
«Vous feriez mieux, mon cher Cicéron, de mettre de la vigueur à couper
cours aux guerres civiles, qu'à exercer de la colère, et poursuivre vos
ressentiments contre des vaincus.» On sait que Thrasybule, après s'être
emparé d'Athènes, à la tête des bannis, et avoir condamné à mort ceux
des trente tyrans qui n'avaient point péri les armes à la main, usa
d'une indulgence extrême à l'égard du reste des citoyens, et même fit
proclamer une amnistie générale. Dira-t-on que Thrasybule et Brutus
étaient des feuillants, des brissotins? Je consens à passer pour
modéré, comme ces grands hommes. La politique leur avait appris la
maxime que Machiavel a professée depuis, que, lorsque tant de monde a
trempé dans une conjuration, on l'étouffe plus sûrement en feignant de
l'ignorer, qu'en cherchant tous les complices. C'est cette politique,
autant que sa bonté, son humanité, qui inspira à Antonin ces belles
paroles aux magistrats qui le pressaient de poursuivre et de punir tous
les citoyens qui avaient eu part à la conjuration d'Attilius: «Je ne
suis pas bien aise qu'on voie qu'il y a tant de personnes qui ne
m'aiment pas.»
Tant d'exemples prouvent ce que je disais tout à l'heure, que la
clémence, distribuée avec sagesse, est la mesure la plus
révolutionnaire, la plus efficace, au lieu que la terreur n'est que le
Mentor d'un jour, comme l'appelle si bien Cicéron: Timor non diuturnus
magister officii.
... Il semble qu'un montagnard n'aurait point à rougir de proposer
les mêmes moyens de salut public que Brutus et Thrasybule, surtout si
on considère qu'Athènes se préserva de la guerre civile pour avoir
suivi le conseil de Thrasybule, et que Rome perdit sa liberté pour
avoir rejeté celui de Brutus´ Cependant je me garde bien de vous
présenter une semblable mesure. Arrière la motion d'une amnistie! Une
indulgence aveugle et générale serait contre-révolutionnaire. Du moins
elle serait du plus grand danger et d'une impolitique évidente, non par
la raison qu'en donne Machiavel, parce que «le prince doit verser sur
les peuples le mal tout à la fois, et le bien goutte à goutte», mais
parce qu'un si grand mouvement imprimé à la machine du gouvernement, en
sens contraire à sa première impulsion, pourrait en briser les
ressorts. Mais autant il y aurait de danger et d'impolitique à ouvrir
la maison de suspicion aux détenus, autant l'établissement d'un comité
de clémence me paraît une idée grande et digne du peuple français,
effaçant de sa mémoire bien des fautes, puisqu'il en a effacé le temps
même où elles furent commises, et qu'il a créé une nouvelle ère de
laquelle seule il date sa naissance et ses souvenirs. A ce mot de
comité de clémence, quel patriote ne sent pas ses entrailles émues? car
le patriotisme est la plénitude de toutes les vertus, et ne peut pas
conséquemment exister là où il n'y a ni humanité ni philanthropie, mais
une âme aride et desséchée par l'égoïsme.
L'oeuvre de journaliste de Robespierre n'est pas considérable: elle
tient dans les soixante-neuf numéros de l'Union ou Journal de la
Liberté en 1789, et dans les douze livraisons du Défenseur de la
Constitution (juin-août 1792). C'est, cependant, comme journaliste
qu'il est pris à partie, tout d'abord, en prose et on petits vers par
les malicieux Actes des Apôtres, ce journal royaliste qui cherche à
jeter le ridicule sur tous ses adversaires relevant avec une entière
mauvaise foi, d'ailleurs, leurs paroles et leurs écrits. C'est encore
le temps où on se bat avec de l'esprit: «Pour nous, écrivent les Actes
des Apôtres, nous n'hésitons pas à proclamer que si M.le comte de
Mirabeau est le flambeau de la Provence, M.de Robespierre est la
chandelle d'Arras.»
Le souci de la forme s'allie dans les journaux rédigés par
Robespierre à la netteté de la pensée. Les articles sont généralement
des articles de doctrine. On sait ce mot de Mirabeau: «Cet homme ira
loin: il croit tout ce qu'il dit.» Il n'y a ici à considérer
Robespierre que jusqu'au 10août, où s'accomplit, par la violence, ce
qu'il attendait de la puissance législative.
Les fêtes nationales et les honneurs publics portent l'empreinte du
gouvernement qui les ordonne. Dans les Etats despotiques, les honneurs
publics sont réservés à ceux qui ont mérité la faveur du prince, et par
conséquent le mépris et la haine du peuple; les fêtes sont destinées à
célébrer les événements agréables à la cour; il faut que le peuple se
réjouisse de la naissance ou du mariage de ses tyrans; on lui jette
généreusement du pain et de la viande, comme à de vils animaux; et, si
des milliers d'hommes sont étouffés dans la foule, ou écrasés sous les
roues des chars brillants où l'orgueil et le vice s'assoient avec
l'opulence, ces fêtes n'eu sont que plus dignes de leur objet et de
leurs héros.
Cependant, pour raisonner avec quelque justesse sur cet objet, il
est une observation à faire, avant tout. C'est qu'il n'est guère
possible que les honneurs publics soient décernés avec justice que par
le peuple lui-même; ils ne doivent être que l'hommage libre de l'amour
et de l'estime publique: or, ces sentiments ne peuvent être
représentés. Si l'on conçoit que, dans un vaste empire, le pouvoir de
faire des lois, au nom du peuple, doit être confié à des représentans,
on ne conçoit pas sans doute que personne puisse estimer ou blâmer,
aimer ou haïr, se réjouir ou s'affliger pour le peuple. Les honneurs
publics, ainsi que les fêtes nationales, sont le luxe de la liberté:
rien n'oblige le peuple à déléguer le soin de les décerner; rien
n'empêche d'abandonner aux citoyens le soin d'exprimer à leur gré leur
reconnaissance et leur joie. Il y a plus entre les mains des
magistrats, cette institution ne peut que dégénérer. Il est dans la
nature des choses que toute corporation, comme tout individu, ait un
esprit particulier, par cela seul qu'elle a une existence particulière.
Les hommes sont enclins à regarder le pouvoir qui leur est confié,
comme une distinction personnelle, comme une propriété honorifique, qui
les élève au-dessus du peuple. L'orgueil et l'amour de la domination
seront toujours la maladie la plus dangereuse de tous les corps
politiques qui ne sont pas la nation elle-même; ainsi l'a voulu la
nature, et le chef-d'oeuvre des lois est de guérir cette maladie. De là
cette distance infinie que nous apercevons souvent entre l'opinion
publique et celle des fonctionnaires que le peuple même a choisis. S'il
est une occasion où cette différence doit naturellement se manifester,
c'est la dispensation des honneurs publics; parce que c'est là surtout
que l'esprit de corps et l'esprit de parti peuvent particulièrement se
développer. S'il est des temps où ces abus soient à craindre, ce sont
sans doute les temps de révolution, où tous les préjugés, tous les
intérêts et toutes les passions sont à la fois en mouvement.
L'Assemblée constituante des Français a reconnu au moins une partie
de ces vérités, en décrétant formellement que les honneurs ne
pourraient être décernés que deux ans au moins après la mort. Peut-être
aurait-elle dû reconnaître encore que ce jugement solennel ne pouvait
appartenir au corps législatif ni à aucune autorité déléguée; que la
postérité, ou la nation seule, est juge compétent et souverain de ceux
qui l'ont bien ou mal servie; que l'opinion publique ne peut être
représentée par celle d'un certain nombre d'individus que leurs
fonctions mêmes séparent de la foule des citoyens. Le peuple est
infaillible dans cette matière; et tout antre que lui est sujet à de
grandes erreurs. L'exemple même de l'Assemblée constituante pouvait lui
présenter à cet égard des leçons aussi frappantes que multipliées.
Peut-être l'idée que je viens de développer paraîtra-t-elle un
paradoxe: la question est de savoir si elle est juste; et sans doute un
peuple dont toutes les idées en matière de gouvernement n'étaient que
des préjugés reçus sur la foi du despotisme doit se familiariser avec
les vérités nouvelles. Au reste, quelle que soit l'autorité qui
dispense les témoignages de la reconnaissance nationale, si elle les
distribue avec partialité, elle déprave les moeurs et l'opinion; si
elle les prodigue, elle use ce ressort utile de l'esprit public.
Si je voulais examiner l'usage qu'en a fait l'Assemblée
constituante elle-même, je dirais peut-être qu'elle les a trop
prodigués, et qu'elle a donné à ses successeurs plus d'un exemple
ridicule ou dangereux. Et, sans parler de ces compliments éternels, de
ces remerciements infinis prostitués par ses présidents à des hommes
nuls et quelquefois à des actions anticiviques; sans parler de ces
mentions honorables, plus dignes des académies auxquelles elle emprunta
cette formule, que convenables à la raison et à la gravité du corps
législatif, j'oserais porter mes regards sur les premiers personnages
auxquels elle ouvrit les portes du temple consacré aux grands hommes.
Je ne craindrai pas au moins de dire tout haut que les vertus utiles au
bonheur des hommes doivent seules prétendre à ces honneurs presque
divins; qu'au moins le législateur qui pense que les talents seuls
peuvent les remplacer, donne au peuple qu'il doit instituer la plus
funeste leçon d'immoralité et de corruption; qu'il renverse de ses
propres mains la base sacrée sur laquelle repose l'édifice de la
liberté; qu'il avilit en même temps et les signes les plus honorables
de l'estime publique, et la patrie, et lui-même. Pour moi, je pense que
celui que Caton eût chassé du Sénat, malgré ses talents littéraires et
quelques écrits utiles, pour son caractère immoral et pour une
multitude d'ouvrages funestes aux bonnes moeurs; je pense que l'homme à
qui, malgré son éloquence tant vantée, le peuple reproche une foule de
décrets attentatoires à sa liberté, ne devait pas reposer dans le
Capitole, à côté des statues de nos dieux. O toi, ami sublime et vrai
de l'humanité, toi que persécutèrent l'envie, l'intrigue et le
despotisme, immortel Jean-Jacques, c'est à toi que cet hommage était
dû: ta cendre modeste ne repose point dans ce superbe monument, et je
rends grâce à l'amitié qui voulut la conserver dans l'asile paisible de
l'innocence et de la nature. C'est là que nous irons quelquefois
répandre des fleurs sur ta tombe sacrée, et que la mémoire d'un homme
vertueux nous consolera des crimes de la tyrannie.
Quand, le 7 thermidor anII, André Chénier, en compagnie de son ami
Roucher, monta sur l'échafaud, c'était une grande âme de poète qui
disparaissait. Mais, dans la terrible lutte, c'était l'écrivain
politique, qui avait été un journaliste passionné, qu'atteignait le
tribunal révolutionnaire. Bien avant le 10août, il avait attesté, dans
ses articles du Journal de Paris, une haine vigoureuse contre les
hommes de la Révolution. «Il ne faudrait pas se représenter, a dit
M.Aulard, André Chénier comme un mouton bêlant mené à la boucherie.»
Demeuré monarchiste, même après la chute de la monarchie, frémissant de
colère, englobant, avec injustice parfois, dans ses jugements violents
tous ceux qui bâtissaient un nouvel état de choses, il avait combattu
ardemment, avec autant de talent que de courage, d'ailleurs, mais avec
toute la force de ses préventions, les aspirations nationales, jusqu'en
ce qu'elles avaient de plus profond. Il s'était plu à de constantes
provocations de l'opinion.
Au demeurant, dans cette oeuvre d'opposition il apparaît comme un
grand journaliste, bien qu'intermittent. Dans ses papiers, on trouva un
fragment intitulé Sur lui-même, qui dit ses sentiments et ses idées: il
déclare être «du petit nombre d'hommes qui n'ont renoncé ni à leur
raison ni à leur conscience». C'est parmi ces hommes-là qu'il se range,
et le fond et la forme ont une égale énergie: «Dans ces temps de
violence, ils osèrent parler de justice, dans ces temps de démence ils
osèrent examiner; dans ces temps de la plus abjecte hypocrisie, ils ne
feignirent point d'être des scélérats pour acheter leur repos aux
dépens de l'innocence opprimée; ils ne cachèrent pas leur haine des
bourreaux, qui, pour payer leurs amis et punir leurs ennemis,
n'épargnaient plus, car il ne leur en coûtait que des crimes, et un
nommé A.C. fut un des cinq ou six que ni la frénésie générale, ni
l'avidité, ni la crainte, ne purent engager à ployer le genou devant
des assassins, à toucher des mains souillées de meurtres et à s'asseoir
à la table où l'on but le sang des hommes.»
Au Journal de Paris collaboraient Roucher, François de Pauge,
Lacretelle jeune, Dupont de Nemours, Chéron, Théodore Lameth, engagés,
notamment dans les «Suppléments» du journal, en de véhémentes
polémiques. Après le 10août, les presses du Journal de Paris furent
brisées.
Voici une partie d'un des articles d'André Chénier:
... Lâches et cruels imposteurs, bourreaux de notre patrie, il vous
sied bien d'imputer les maux que vous lui avez faits et les maux que
vous lui préparez aux hommes qui ont voulu les prévenir! Il vous sied
bien d'affecter ce courage et cette innocence d'hommes opprimés avec
ceux qui, pour t'aire entendre à leurs concitoyens la voix de la
vérité, de l'humanité, sont contraints de lutter chaque jour contre vos
calomnies et contre votre oppression! Vous, ennemis secrets de la
Constitution, que vous n'exécutez pas, que vous empêchez d'exécuter,
ennemis déclarés de toute constitution, parce que vous n'avez d'autres
lois que votre intérêt et d'autre justice que vos passions, il vous
sied bien de les accuser d'incivisme, eux, de purs fidèles au devoir
d'hommes libres, qui est d'être équitable et vrai, quoi qu'il en puisse
arriver, eux, enfin, qui, s'ils n'étaient pas assez justifiés par le
nom seul de leurs accusateurs, et s'ils avaient besoin de citer leurs
preuves de civisme, mettraient avec raison au premier rang la
courageuse haine qui les arme contre vous.
Et ces gens-là, dans l'ivresse de leur vanité et de leurs succès,
vont cherchant dans toutes les histoires à quels personnages respectés
ils pourront faire l'outrage de les dénoncer à l'indignation du genre
humain, en les accusant de leur avoir servi de modèle.
Ils se comparent à Caton! Caton avait-il réduit le vol et le
brigandage en principe de droit? Caton avait-il tour à tour fatigué le
dédain des rois par les adulations les plus stupides et irrité les
passions d'une multitude ignorante par des applaudissements
sanguinaires? Avait-il aiguillonné le génie des bourreaux à inventer de
nouvelles tortures, et avait-il ensuite ameuté au Champ de Mars des
bandes de prolétaires, et les collèges de musiciens de place, vendeurs
d'orviétan, mendiants, baladins, bateleurs? Et avait-il enseigné à ce
grave cortège qu'ils étaient «le peuple romain»? Et les avait-il
excités à des violences contre les lois et contre les chefs de l'Etat?
Caton, grand général, grand orateur, le premier homme de son temps dans
la philosophie et dans les lettres, implacable ennemi de tout parti, de
toute fiction, de quiconque voulait faire de la chose publique sa chose
privée, dot la plus grande part de sa renommée et de sa gloire à la
persévérance de ses poursuites contre les hommes semblables en talents
et en probité à ceux qui osent aujourd'hui écrire leur nom à côté du
sien.
Ils se comparent, ils comparent leurs complices à Phocion! Phocion,
homme constant et irréprochable en conduite et en amitié, homme
inébranlable dans les maximes de la morale et de la vertu, est ravalé
au niveau d'hommes qui ont changé de conduite et d'amis dès qu'ils ont
changé d'intérêts, et qui n'ont employé leur esprit et leurs talents
qu'à faire plier toute morale à leurs vues et à leurs projets. Phocion
boit la ciguë préparée par les délateurs et les sycophantes, et ces
gens-là font métier et marchandise de mensonge et de calomnie contre
tous les gens de bien. Phocion, après avoir dissuadé la guerre, la fait
lui-même avec autant d'intelligence que de courage, — et ces gens-là,
après nous avoir précipités dans la guerre, prennent, du fond de leur
cabinet, toutes les mesures propres à la mal faire. Ces gens-là ont
sacrifié honneur, pudeur, vérité, patrie, aux applaudissements d'une
multitude insensée. Voilà comment on cherche à en imposer par des
rapprochements brillants et absurdes; et, ne pouvant s'associer à la
gloire des grands noms, on s'efforce de les associer à son infamie.
Le journal de Marat (1789-1793) s'est d'abord appelé le Publiciste
parisien, puis l'Ami du peuple ou le Publiciste parisien, puis, à
partir du 21septembre 1792, le Journal de la République française, par
Marat, l'Ami du peuple, et, enfin, le Publiciste de la République
française. La feuille portait comme devise: Vitam impendere vero. Son
programme, auquel il fut implacablement fidèle, Marat l'exposait dès
ses premiers numéros, en ne cessant de le répéter: «La crainte ne peut
rien sur mon âme. Le salut de la patrie est devenu ma loi suprême, et
je me suis fait un devoir de répandre l'alarme.» Répandre l'alarme et
dénoncer, c'est à quoi Marat ne faillira pas, même quand les
circonstances l'obligeront quelque temps à se cacher, et plus encore
quand il sortira la tête haute du tribunal révolutionnaire devant
lequel les Girondins l'ont fait traduire. Il sonnera le tocsin, il
accusera jusqu'au jour où il sera assassiné par Charlotte Corday. «Le
démon du patriotisme», l'a appelé M.Adrien Hébrard. «Vous êtes, lui
disait ironiquement Camille Desmoulins, qui n'attaqua d'ailleurs que sa
manière violente, vous êtes le dramaturge des journalistes: les
Danaïdes, les Barmécides, ne sont rien en comparaison de vos tragédies:
vous égorgeriez tous les personnages de la pièce, jusqu'au souffleur.»
Allusion à la façon de Marat de demander toujours de nouvelles têtes.
«Il y a une année, avait écrit Marat dès 1790 (numéro du 17décembre)
que cinq ou six cents têtes abattues vous auraient rendus libre:
aujourd'hui, il en faudrait abattre dix mille. Dans quelques mois,
peut-être, il n'y aura point de paix pour vous si vous n'avez exterminé
jusqu'au dernier rejeton les implacables ennemis de la patrie.» A quoi
Camille Desmoulins répondait encore: «Vous oubliez que le tragique
outré devient froid.» — On sait les idées de Marat sur une brève
dictature pour purger la France des conspirateurs. Dans plus d'un
numéro de son journal, Marat se défend par son apologie. «Devais-je
être confondu avec ces vils mercenaires, moi dont les écrits n'ont
d'autre but que de dévoiler les complots contre la liberté, de
démasquer les traîtres, de défendre les opprimés et de proposer des
vues utiles; moi qui prends sur mon sommeil le temps de jeter sur le
papier mes idées, moi qui ne m'accorde que le simple nécessaire, qui
partage mon pain avec le pauvre, et qui n'ai que des dettes pour fruit
de mes travaux?» (n°144 du Publiciste.) L'étrange et frénétique figure
de Marat, «furieux» par sensibilité, disait Michelet, a été étudiée
particulièrement par MM.A. Bougeart, Chèvremont, Cabanès. Elle est plus
complexe qu'elle n'est apparue aux Goncourt, ne découvrant en Marat,
«que la rancune médiocre du médecin sans pratiques, de l'écrivain
sifflé, de l'inventeur méconnu».
Indigné de voir nos généraux annoncer sans cesse des victoires sur
les rebelles de la Vendée, et ces rebelles faire sans cesse de nouveaux
progrès, surprendre à point nommé des détachements de nos troupes, les
enlever avec armes et bagages, s'emparer de nos magasins, et s'armer de
notre artillerie, je ne reconnus que trop les machinations de ces chefs
perfides qui peut-être entretenaient des intelligences secrètes avec
les révoltés, mais qui certainement refusaient de marcher en force,
pou. les écraser, n'envoyaient contre eux que des détachements pour
leur livrer en détail nos armées, laissaient nos parcs d'artillerie à
leur disposition pour nous mettre dans l'impuissance d'eu triompher;
aussi, demandai-je à grands cris leur destitution immédiate; les
scélérats de la faction maudite s'élevèrent avec fureur contre moi; et
la Convention, trop peu énergique, renvoyait à ses comités de défense
générale et de salut public, où mes dénonciations étaient ensevelies,
comme si elle eût fait voeu d'attendre que les complots des traîtres
fussent consommés, pour prendre contre eux le parti que commandait la
prudence. Il y a près de cinq mois que je demandai la destitution de
Wimpffen, de Berruyer, de Heiden, et il a fallu que ces machinateurs
eussent été reconnus traîtres, pour que la Convention les destituât. Il
y a trois semaines que j'ai annoncé la trahison de Sandos, de Ligonier,
de Westermann, et il a fallu que ces machinateurs eussent été reconnus
traîtres, pour que la convention les destituât. Que de malheurs et de
désastres n'eût pas prévenus la Convention si, jugeant ces chefs
perfides, la plupart suppôts du despotisme, créatures de Dumouriez, ou
commis par Beurnonville pour marcher à la Vendée, sur leur caractère
connu, leurs rapports avec des généraux et des ministres déclarés
conspirateurs, elle les avait mis hors de portée de trahir la patrie,
et de mettre la chose publique an danger. Du moins ces traîtres
devraient-ils être aujourd'hui livrés au glaive des vengeances
nationales: mais la Convention s'arrête, dans des matières d'État, à de
vaines formes juridiques; elle écoute le plaidoyer du procureur de
village Chabot, et se contente de mander à sa barre un scélérat qu'elle
aurait dû mettre hors de la loi, cet infâme Westermann, l'agent de
Dumouriez, qui aurait dû expier sur l'échafaud ses forfaits de la
Belgique, qui a malheureusement trouvé des protecteurs dans quelques
compagnons de débauche qui siégeaient au comité de salut public, et qui
peut-être encore trouvera des apologistes au sein de la Convention.
Mais ce n'est peut-être pas là encore la fin de nos désastres: le
défaut de vues et d'énergie des représentants du peuple ne leur permet
pas de prendre de grandes mesures: ils ne jugent qu'en juristes des
chefs malversateurs dénoncés, et il faudrait les juger en politiques
d'après leurs liaisons, leurs sentiments et leurs actions connues;
mieux vaut cent fois n'avoir point de chefs d'armée que d'en avoir de
traîtres: c'est cette vérité dont je voudrais voir pénétré le comité de
salut public, avant que Custine, Biron et Bertier aient mis le comble à
leur perfidie.
Je n'ai plus que quelques mots à ajouter, qui feront juger de
l'aveugle confiance et du manque de lumières du comité de salut public,
depuis la formation des légions et des compagnies franches, levées par
des intrigants plus que suspects pour opérer la contre- révolution; je
n'ai cessé de dénoncer celle de l'école militaire, de Rosenthal, des
braconniers, des chasseurs du Midi, de la Germanique, et je ne suis
parvenu à purger que la première des mauvais sujets, des escrocs, des
échappés de galère, des ex-gardes du corps et autres
contre-révolutionnaires notés. Pour les empêcher d'entrer dans un
nouveau corps, j'avais proposé dans le temps, comme une mesure
indispensable de prudence, de leur couper les oreilles, ou plutôt les
pouces des mains. On a repoussé cette mesure en criant à la barbarie,
et on a mieux aimé laisser à ces scélérats les armes à la main, les
envoyer même contre les révoltés de la Vendée, pour mettre le désordre
dans nos armées, les inviter par là à passer du côté de l'ennemi, et de
revenir sur les patriotes pour les égorger. Ce que j'avais très bien
présagé, et ce qu'ils n'ont pas manqué de faire.
On vient de m'assurer que la plupart des légions germaniques et de
Rosenthal sont avec les révoltés de la Vendée: malheur qu'aurait pu
prévenir le comité de salut public, qui ne pouvait ignorer l'infâme
composition de ces corps ni leur conduite incivique.
Si du moins nous étions plus sages à l'avenir! Si nous pouvions
nous instruire à l'école de l'adversité! Mais les endormeurs de la
Convention ne cesseront de prêcher la sécurité et la patience qu'ils
n'aient achevé de perdre la chose publique. Ce n'est pas ma faute: mon
désespoir est d'être toujours le Cassandre de la Révolution.
( Le Publiciste de la République française n°240, 12juillet 1793.)
La publication du Père Duchesne commença en septembre1790. Elle fut
interrompue par deus fois, durant les deux premières arrestations
d'Hébert. La collection comporte trois cent cinquante-cinq numéros. Le
dernier est du 23 ventôse an II. — Le «Père Duchesne» était un type
populaire consacré, entremêlant de jurons incessants son langage
grivois. Il avait été mis au théâtre dans une pièce représentée chez
Nicolet. En 1789, le théâtre de la Foire s'emparait de lui. La même
année, on le mariait, à l'Ambigu. L'idée de mettre une feuille
populaire sous son patronage vint tout d'abord à un commis à la Poste,
nommé Lemaire, qui était d'ailleurs bien éloigné des violences
d'Hébert, et qui qualifiait celui-ci de «butor». Hébert connut à son
tour nombre de contrefaçons. Il ne commença pas par faire de la
surenchère révolutionnaire. Dans sa première série, il traitait Marat
d'énergumène. S'il attaquait la famille royale, il épargnait le roi. Ce
n'est que peu à peu que ses « grandes colères» prirent le ton que l'on
sait. Grandes colères et grandes joies, comme celle que témoigne le
Père Duchesne (no299), au moment de l'exécution de Marie-Antoinette,
«d'avoir vu de ses propres yeux la tête de Véto femelle séparée de son
f. col de grue». On sait l'apostrophe de Camille Desmoulins à Hébert:
«Y a-t-il rien de plus dégoûtant, de plus ordurier que tes feuilles? Ne
sais-tu donc pas, Hébert, que, quand les tyrans veulent avilir la
République, quand ils veulent faire croire à leurs esclaves que la
France est couverte des ténèbres de la barbarie, que Paris, cette ville
si vantée par son atticisme et son goût, est peuplée de Vandales, ne
sais-tu pas, malheureux, que ce sont des lambeaux de tes feuilles
qu'ils insèrent dans leurs gazettes,... comme si tes saletés étaient
celles de la nation, comme si un égout de Paris était la Seine!» Le
Père Duchesne paraissait trois fois par semaine. (1)
[(1) M.Paul d'Estrée a publié sous ce titre: le Père Duchesne,
Hébert et la Commune de Paris_, un travail très complet.]
L'opinion de Camille Desmoulins reste celle de la postérité. Ce ton
volontairement ignoble fut une exception. Dans cette évocation d'une
époque, il faut faire place à ce pamphlet trop célèbre par une de ses
pages les plus caractéristiques. Le fait du jugement de la reine reste
tout à fait en dehors de ces grossièretés. Hébert fut guillotiné le
24mars 1794.
Après avoir vu, de ses propres yeux, le tête de Véto femelle
séparée de son f...col de grue; grand détail sur l'interrogatoire et le
jugement de la louve autrichienne.
J'aurois désiré, f..., que tous les brigands couronnés eussent vu,
à travers la chatière, l'interrogatoire et le jugement de la tigresse
d'Autriche. Quelle leçon pour eux, f...! Comme ils auraient frémi en
contemplant deux ou trois cent mille Sans-Culottes, environnant le
palais et attendant en silence, le moment où l'arrêt fatal allait être
prononcé! Comme ils auraient été petits, ces prétendus souverains,
devant la majesté du peuple! Qu'auraient-ils pensé en se voyant ainsi
soumis devant la loi, eux qui ne peuvent être obéis que par la terreur?
Non, f..., non, jamais on ne vit un pareil spectacle. Tendres mères,
dont les enfants sont morts pour la république; vous, épouses chéries
des braves bougres qui combattent en ce moment sur les frontières, vous
avez un moment étouffé vos soupirs, et suspendu vos larmes, quand vous
avez vu paraître devant ses juges la g... infâme qui a causé tous vos
chagrins; et vous, vieillards, qui avez langui sous le despotisme, vous
avez rajeuni de vingt ans en assistant à cette scène terrible. «Nous
avons assez vécu, vous disiez-vous, puisque nous avons vu le dernier
jour de nos tyrans.»
Vous tous, qui avez été opprimés par nos anciens tyrans; vous qui
pleurez un père, un fils, un mari mort pour la république,
consolez-vous, vous êtes vengées. J'ai vu tomber dans le sac la tête de
Véto femelle. Je voudrois, f..., pouvoir vous exprimer la satisfaction
des Sans-Culottes, quand l'architigresse a traversé Paris dans la
voiture à trente-six portières. Ses beaux chevaux blancs, si bien
panachés, si bien enharnachés, ne la conduisaient pas, mais deux
rossinantes étaient attelées au vis-à-vis de maître Samson, et elles
paraissaient si satisfaites de contribuer à la délivrance de la
république, qu'elles semblaient avoir envie de galoper pour arriver
plus tôt au lieu fatal. La g..., au surplus, a été audacieuse et
insolente, jusqu'au bout. Cependant les jambes lui ont manqué au moment
de faire la bascule, pour jouer à la main chaude, dans la crainte, sans
doute, de trouver, après sa mort, un supplice plus terrible que celui
qu'elle allait subir. Sa tête maudite fut enfin séparée de son col de
grue, et l'air retentissait des cris de vive la république, f...
Voici l'autre période de la Révolution, celle qui commence après le
9 thermidor, fait par les Terroristes, par ceux que Robespierre
appelait «les hommes de sang», et qui devait bientôt tourner contre
eux. La contre-révolution relève la tête. Les pamphlets royalistes
abondent, les journaux qui poursuivent les restes du jacobinisme se
multiplient. Richer- Serizy, dans l'Accusateur public de la Révolution
française, est l'un des agents les plus actifs de la propagande
monarchiste, bien que, naguère, il ait été le collaborateur et l'ami de
Camille Desmoulins. Le Menteur, journal par excellence d'Hoffmann,
ridiculise les actes du gouvernement. La «Jeunesse dorée» de Fréron
(quel singulier chef elle a choisi!) conduit l'attaque. Martainville
crible de plaisanteries les républicains, «la queue de Robespierre». La
Petite Poste de Paris publie la narquoise «Prière du soir à l'usage des
Français libres». Parmi les journaux qui se fondent pour défendre la
Révolution, le Journal de la liberté de la Presse, devenu le Tribun du
Peuple de Gracchus Babeuf, qui sera plus tard le chef de la
conspiration pour le renversement du Directoire et l'apôtre d'un
système communiste, mène avec ardeur le combat contre les
thermidoriens. «Tout est consommé, dit-il, la terreur contre le peuple
est à l'ordre du jour. Il est ordonné de maudire le pacte sacré et
sublime de 1793.» Il raille âprement, peu de temps après le drame de
thermidor, les vainqueurs de cette journée et leurs moeurs peu
républicaines.
Français! vous êtes revenus sous le règne des catins: les
Pompadour, les Dubarri, revivent, et c'est elles qui vous gouvernent;
c'est à elles que vous devez en grande partie toutes les calamités qui
vous assiègent et la rétrogradation déplorable qui tue votre
révolution. Ce fut un beau jour pour la vertu et le patriotisme que
celui où la débauche couronnée expia sur un échafaud, dans la personne
de Vénus Dubarri, le crime d'avoir pompé longtemps, sous l'ombre
protectrice d'une crapuleuse majesté, les sueurs et le sang du peuple
français. Un tel exemple devait en imposer aux prostituées de toutes
les catégories, qui auraient pu aspirer à disposer de la conduite de
l'État pour prix de leur vil déhontement. Devait-on s'attendre de voir
sitôt sur le trône reparaître à la fois plusieurs courtisanes au lieu
d'une? Oui, sur le trône. On en a élevé de républicains, en attendant
qu'on en puisse établir de royaux: nos coryphées sénateurs, ceux qui
dirigent aujourd'hui l'opinion, les événements et les décision*
législatives, ont chacun une cour, et ce sont des femmes perdues qui
les leur ont élevées. Pourquoi taire plus longtemps que Tallien, Fréron
et Bentabolle décident du destin des humains, couchés mollement sur
l'édredon et les roses, à côté des princesses? N'est-il pas bon que
tout le peuple sache que la légitime épouse de l'Ami des Citoyens est
la fille du Necker d'Espagne, du millionnaire Cabarrus, directeur de la
fameuse banque de Saint-Charles! Est-il plus besoin que quelqu'un
ignore que le patriote Bentabolle est uni en parfait mariage avec deux
ou trois cent mille livres de rentes et la comtesse de
Choiseul-Gouffier, dont le château, à Heilly, district d'Amiens, est un
petit Chantilly? Il faut encore apprendre, à ceux qui n'en ont pas ouï
parler, comment se sont tissus les noeuds qui assortissent si bien les
législateurs. Celles qui sont devenues leurs moitiés étaient en
arrestation, aux environs du 9 thermidor; on a été leur dire:
«Voulez-vous n'être pas guillotinées? Acceptez l'offre de ma main.» Les
hautes et puissantes dames répondent: «Il vaut mieux se marier que
d'être décapitées.» Et les voilà législatrices. Bientôt les tendres
maris sont pressés de laisser là la cause de ces vilains sans-culottes,
et complaisamment l'on prend des moyens pour cela. On ouvre des
journaux perfides, on se sert de sa popularité pour mieux abuser; on
commence par abonder dans le sens du peuple, par parler sa langue; et
on l'étouffe en faisant semblant de le servir. Le peuple est quelque
temps dupe de ce stratagème; mais enfin il découvre le piège. Il
s'indigne à l'aspect de ces feuilles assassines, fabriquées dans les
boudoirs des Laïs; il rejette ces numéros empestés qui sentent le muse
d'une lieue. Lâches plébéiens, qu'avez-vous fait? Vous ne voyez pas que
ces patriciennes déhontées, ces aventurières de noble race, qui vous
font aujourd'hui l'honneur de se prostituer dans vos bras roturiers,
vous étoufferont dès qu'avec vous elles seront parvenues à rétablir les
choses sur l'ancien pied? S'il vous restait quelque sentiment de vertu
et d'amour de la patrie, vous quitteriez les délices de Capoue et de
Sybaris, vous vous débarrasseriez des coussins où vous êtes ensevelis,
et vous repousseriez loin de vous ces sirènes qui vous ont déjà fait
faire tant de mal à votre pays. Vous fûtes jadis républicains, et vous
ne rougissez pas aujourd'hui de vous montrer en Sardanapales aux
spectacles, d'y conduire Sémiramis, et de lui faire recueillir les
honteux hommages d'une foule d'esclaves. Croyez-vous ne jamais rendre
de compte au peuple? Que feriez-vous du décret qui oblige chaque
fonctionnaire de rendre compte de sa fortune acquise pendant la
révolution? Mais vous n'irez pas si loin. Non: autrefois Samsons, vous
avez confié aux Dalilas le secret de votre force; vous vous êtes laissé
couper les cheveux; les Philistins vous terrasseront. A quel
aveuglement les plaisirs conduisent! Dans quelle démence ne vous ont
pas entraînés les nymphes traîtresses qui font semblant de vous chérir?
A leur voix vous avez creuse votre fosse. Vous avez entamé le procès à
toute la révolution, vous avez consacré en morale criminelle toutes les
mesures révolutionnaires.
( Journal de la Liberté de la Presse´, n°29, 1795.)
Mallet du Pan, né en Suisse, ayant dû ses premiers succès à la
protection de Voltaire, devint, après avoir professé en Allemagne, le
collaborateur de Linguet aux Annales politiques. En 1789, il rédigeait
la partie politique du Mercure. Il pencha d'abord pour une monarchie
libérale. Mais les événements lui firent prendre la défense de la
royauté. La Cour le chargea de missions auprès des émigrés et des
souverains étrangers. Il se réfugia à Berne, où, non sans indépendance,
il fut «l'avocat consultant des monarchies menacées» chargé notamment
d'une correspondance avec la Cour de Vienne. «J'ai connu les injures
des partis extrêmes,» pouvait-il dire; et, de fait, il n'avait pas
ménagé les émigrés plus que les jacobins. L'invasion de la Suisse par
les armées françaises l'obligea à chercher un asile en Angleterre, où
il publia le Mercure britannique. «Né républicain» selon son
expression, il se trouva être un adversaire fougueux de la Révolution.
«Ses articles, a écrit Taine, ne sont pas des pièces littéraires; il
n'a rien de l'écrivain que l'éloquence; son style est rude, heurté,
parfois incorrect, il ne faut pas lui demander la tenue irréprochable
de Rivarol, la hauteur dédaigneuse et aristocratique de Joseph de
Maistre. Il ne songe pas à l'avenir, à la gloire, aux grands ou aux
grandes manières; il ne pense qu'à son oeuvre... aux idées qu'il
défend. Cela fait une grosse source bouillonnante, du jet le plus
puissant et le plus continu.»
Si passionné qu'il fût, Mallet du Pan eut souvent des vues justes
et même prophétiques. Cependant, en février1798, il ne croyait plus au
destin de Bonaparte sur le point de partir pour l'Egypte.
De jour en jour il devient plus manifeste que la France approche
d'une nouvelle vicissitude révolutionnaire; il n'y a d'immuable dans
cette République qu'un changement perpétuel.
Ce changement tient à la nature même des choses, aux antécédents, à
la position forcée de ceux qui y ont concouru et aux passions
inséparables de leur position. Quiconque gouverne craint la plupart de
ses associés, n'aspire qu'à gouverner longtemps et qu'à resserrer
l'autorité dans un petit nombre de complices, en dépit des
Constitutions, de la Souveraineté du peuple et de toutes les comédies
législatives.
Quiconque ne gouverne pas aspire à gouverner; et s'il trouve des
obstacles dans les personnes, il travaille à renverser les
institutions. Ainsi, les uns poussent au despotisme, et les autres à
l'anarchie. Ce mouvement intestin est également favorisé par les lois
qui existent et par les lois qui manquent, par l'impossibilité de fixer
aucun principe et par l'impulsion donnée que nul ne peut comprimer,
dont tous cherchent à profiter et dont la rapidité se proportionne aux
moindres circonstances qui la favorisent. Comme il n'existe dans la
République ni respect, ni considération pour l'autorité, ni amour
quelconque des lois, ni attachement à l'État, le gouvernement, détesté
dans son mode et dans ses individus, n'ignore point qu'aucun ressort
légal ou moral ne peut suffire à assurer l'obéissance publique.
La crainte y supplée; une violence continue entretient la crainte;
on n'administre pas, on frappe; la faction dominante redoute des
surprises au plus léger relâchement de tyrannie; les actions lui sont
soumises, mais les intentions ne le sont point; elle le sait, et cette
révolte morale, la fatiguant d'une inquiétude continuelle toujours
exagérée, la met en conspiration permanente contre la nation, qui
secouerait bientôt le joug si on lui rendait la liberté.
Le bénéfice de l'institution républicaine est donc exclusivement
réservé au gouvernement et aux jacobins; mais cette institution produit
entre eux-mêmes les effets qu'elle aurait entre le peuple libre et le
gouvernement. Ainsi, tandis qu'il existe tyrannie de l'autorité envers
le public, il existe au sein de l'autorité même une anarchie et un
principe de dissolution très actif.
De là un effort dans les plus ambitieux ou les plus hardis du
gouvernement, pour étendre, pour concentrer, pour perpétuer leur
pouvoir et un effort dans les autres pour introduire dans les places,
dans les institutions, dans les pouvoirs, une mobilité continue.
C'est au premier de ces deux mobiles qu'a été dû le projet de
dictature, enfanté par la cabale de Barras et des thermidoriens,
favorisé par ¢eux que terrifient les jacobins, préconisé par des gens
de lettres mercenaires et applaudi de cette portion de républicains,
très convaincus que la France ne peut subsister en république, et qui
croiraient trouver un préservatif contre le retour de la Monarchie dans
le pouvoir absolu de quelques usurpateurs, dont ils partagèrent les
crimes et dont ils partagent les intérêts.
Nous avons développé antérieurement les obstacles de tout genre que
rencontrait cette entreprise, qui n'est plus maintenant qu'une
conspiration tacite entre quelques individus, quelques femmes perdues
et un certain nombre d'intrigants.
En désignant Buonaparte comme l'un des dictateurs à venir, dans
l'espoir que sa célébrité rendrait l'opinion plus accessible à cette
nouveauté, ils n'ont fait que le décrier et le discréditer. Ce général
décline rapidement; Merlin et Rewbell vont achever de l'enterrer dans
l'expédition d'Angleterre.
Pierre-Louis Roederer pouvait dire, en rappelant les événements
historiques auxquels il avait été mêlé: «J'ai passé auprès de Louis XVI
la dernière nuit de son règne; j'ai passé auprès de Bonaparte la
première nuit du sien.» En 1792, il était procureur-syndic du
département de Paris. Après le 18 brumaire, il devint l'un des
présidents de section du conseil d'Etat. Puis il fut successivement
sénateur, comte de l'Empire, ministre des finances du roi de Naples,
commissaire extraordinaire de Napoléon, — l'un des grands
organisateurs, sous la volonté du Maître du régime impérial.
Pendant la Révolution, il avait été journaliste, un journaliste
ondoyant, habile à envelopper le fond de sa pensée, se réservant, peu
enclin à prendre des responsabilités, tout en ayant l'air de les
chercher, et, comme on l'a dit, «serpentant au milieu des orages et des
partis» Ses indignations se manifestèrent surtout quand elles pouvaient
n'être plus que rétrospectives. Dans le Journal de Paris, ses articles
étaient souvent de piquants tableaux de moeurs, où il raillait les
ridicules du jour, comme celui qu'on va lire sur les modes des
Incroyables.
La Restauration le rendit à la vie privée, et, retiré dans son
château normand de Bois- Roussel, il donna carrière à ses goûts
littéraires, en un exil accepté philosophiquement, après avoir eu tant
de charges et de dignités. Bien que fort âgé au moment de la révolution
de 1830, cette philosophie qu'il avait affectée ne l'empêcha pas de
souhaiter jouer encore un rôle politique. Il mourut membre de la
Chambre des pairs.
Ce n'est pas sans raison que les philosophes se plaignent de la
dégénération de l'espèce humaine, malgré le soin régulier que l'on
prend journellement de croiser les races. Jusqu'ici j'avais regardé ces
affections comme des déclamations chagrines ordinaires aux vieillards,
et chaque fois que j'entendais ces doléances je ne manquais pas de
citer le trait de cet homme âgé qui prétendait que de son temps les
pêches étaient plus belles, et celui de cette vieille qui, se regardant
dans un miroir, trouvait que les glaces étaient bien changées. Depuis
quelque temps je commence à croire que ces plaintes pouvaient bien
n'être pas trop mal fondées, et des observations répétées m'ont
convaincu qu'il se manifestait dans l'espèce humaine un abâtardissement
sensible, dont les symptômes n'ont, que je sache, été décrits ni par
Hippocrate ni par Linneus.
On en jugera par ceux que je vais retracer et qui paraissent
affecter plus particulièrement la génération qui s'élève, raison
déterminante pour un bon citoyen de sonner l'alarme et d'appeler
l'attention publique sur un accident qui menace sa patrie dans la fleur
de sa population.
Les signes pathognomoniques de cette dégénération sont d'abord un
relâchement total du nerf optique, ce qui oblige le malade de se servir
constamment de lunettes, dont la nécessité croît en raison de la
proximité des objets, et un refroidissement de la chaleur naturelle
qu'il est difficile de vaincre à moins d'un habit boutonné très serré,
et d'une cravate sextuplée où le menton disparaît, et qui menace de
masquer bientôt jusqu'au nez. Jusqu'à présent les jambes ont paru
résister aux progrès du froid. Du moins remarque-t-on que le pied est
presque découvert, et que l'habit, qui affecte une forme
quadrilatérale, descend à peine jusqu'aux genoux. Outre la stature
raccourcie, et la taille grêle, et la vue myope des individus, une
autre preuve de l'affaiblissement de l'espèce est l'usage d'un bâton
court et plombé, dont les deux extrémités sont d'une égale grosseur, et
qui m'a paru remplir l'effet du contrepoids dont se servent les
danseurs de corde.
Mais le diagnostic le plus caractérisé est la paralysie commencée
de l'organe de la parole. Les jeunes infortunés qui en sont atteints
évitent les consonnes avec une attention extrême, et sont pour ainsi
dire réduits à la nécessité de désosser la langue. Les articulations
fortes, les touches vigoureuses de la prononciation, les inflexions
accentuées qui sont le charme de la voix, leur sont interdites. Les
lèvres paraissent à peine se mouvoir, et du frottement léger qu'elles
exercent l'une contre l'autre résulte un bourdonnement confus qui ne
ressemble pas mal au pz-p-pz par lequel on appelle un petit chien de
dame. Rien de moins intelligible que les entretiens des malades. Les
seuls mots qu'on distingue dans cette série de voyelles monotones et de
sons inarticulés sont ceux de ma paole supême, d'incoyable, d'hoible et
autres mots ainsi défigurés. Un homme doué d'une sagacité peu commune a
voulu traduire en français ce qu'il croyait former des phrases. Mais
l'insignifiance de ce qu'il a deviné l'a dégoûté de continuer un
travail aussi stérile.
Ce qui n'est pas moins affligeant, c'est que le même symptôme se
manifeste dans les jeunes personnes du sexe, et il est triste de penser
que ce sexe qui fait ordinairement un usage aussi aimable de l'organe
de la parole soit à la veille de le perdre entièrement et de nous
priver par là d'une de nos plus agréables jouissances.
Je suis pourtant loin de croire cette maladie incurable, et j'aime
à rappeler ici que cette même jeunesse dont l'infirmité me cause de
civiques inquiétudes, a su dans l'occasion saisir un sabre, manier un
fusil avec autant de vigueur que d'adresse et faire entendre des sons
mâles, des chants animés, des cris de guerre et de victoire. Mais les
rechutes sont dangereuses, et comme la maladie me paraît être
aujourd'hui dans son paroxysme, je la recommande aux soins patriotiques
et bienfaisants de nos plus habiles officiers de santé, ainsi que du
Cit. Sicard, et, sans me permettre de rien prescrire en ce genre,
j'estime que des douches sur la partie affligée, une répétition
fréquente de la leçon de grammaire du Bourgeois gentilhomme et, s'il se
peut, de quelques tirades les plus harmonieuses de Voltaire et de
Racine, etc., pourront entrer pour beaucoup dans le régime curatif.
L'infatigable Mmede Genlis, qui, non contente des cent volumes
qu'elle avait publiés, travaillait encore jusqu'en ses derniers jours
et laissait, en mourant, des ouvrages inédits, toucha au journalisme.
L'ancienne éducatrice du duc de Chartres s'y plut à continuer sous une
forme plus brève (ce qui devait lui être difficile) ces leçons de
morale qu'elle aimait à donner, ne s'étant pas toujours souciée pour
elle-même de ses enseignements. A la fin du Directoire et sous le
Consulat, elle prit une part prépondérante à la Bibliothèque des
Romans, qui paraissait périodiquement chez l'éditeur Maradau, et qui ne
se bornait pas à la publication de la singulière littérature
d'imagination du temps. Il y avait là aussi une partie de chronique, et
sans doute Mmede Genlis trouvait-elle les livraisons trop restreintes
pour tout ce qu'elle avait à dire. C'est là aussi qu'elle commença les
Souvenirs de Félicie de S..., où il y a nombre d'anecdotes piquantes
sur le XVIIIesiècle. Les livres nouveaux et les théâtres relevaient
aussi de Mmede Genlis.
Il me semble que les valets et les soubrettes de comédie sont des
personnages tout à fait épuisés. Les anciens les peignaient d'après
nature; c'étaient les esclaves favoris qui, élevés avec leurs jeunes
maîtres, avaient reçu une sorte d'éducation qui leur donnait un bon
langage, de la finesse, de l'adresse et de la ruse. Molière, Regnard et
quelques autres les ont mis sur notre scène, avec un talent supérieur,
mais sans aucune vraisemblance; car dans nos moeurs, les Crispins et
les Martons sont des êtres imaginaires; tout ce qui n'est pas une
imitation de la nature doit nécessairement s'épuiser avec le temps. On
peindra toujours avec succès des tableaux représentant des paysages,
des fleurs et des hommes, tandis que l'architecture, qui est un art de
convention, et non un art imitatif, doit finir par n'offrir que des
copies serviles ou inventions bizarres. Il paraît même que depuis le
siècle de Louis XIV toutes ses combinaisons les plus belles et les plus
savantes sont épuisées. Il en est ainsi des Crispins, des Frontins,
etc.. Les auteurs, ne trouvant point de modèles existants, se
contentent de copier, et, comme on sait d'avance, avec certitude, que
ces personnages sont intéressés, poltrons, intrigants et fourbes, on
les devine trop pour qu'ils puissent paraître amusants ou piquants. Il
faut pourtant des confidents un peu subalternes: ne pourrait-on pas
employer avec succès les demoiselles de compagnie, et les secrétaires
de grands seigneurs qui n'écrivent point? et les chimistes, et les
botanistes, les petits savants attachés à tant de gens riches, qui ont
des cabinets et des laboratoires, mais qui, d'ailleurs, ne savent ni la
chimie ni la botanique? On pourrait peindre, d'après nature, ces
nouveaux personnages; ces peintures, du moins, seraient vraies et
seraient variées. Enfin, avec ces nouveaux confidents, on aurait encore
la ressource, pour compléter les intrigues, des véritables femmes de
chambre et des vrais domestiques que l'on n'a jamais bien peints, parce
qu'on n'a jamais fait, jusqu'ici, que suivre la tradition laissée par
les anciens auteurs.
On connaît Ange Pitou, faisant de la propagande royaliste en se
transformant en chanteur des rues, ayant établi son quartier général
sur la place Saint-Germain- l'Auxerrois, où se trouvait alors un puits
ombragé de deux arbres. Il était assez beau garçon, il avait de
l'entrain et de la gaieté. Ses chansons, qu'accompagnait un violon,
étaient si vivement frondeuses, qu'elles semblaient spirituelles. Il
était fort à la mode. Un article du Journal des Débats de 1819,
évoquant des souvenirs sur le Directoire, assure que les femmes
élégantes qui voulaient l'entendre faisaient, dès neuf heures du matin,
retenir des chaises sur la place de Saint-Germainl'Auxerrois, encore
que le chanteur ne parût que le soir, ayant dans la journée composé les
couplets satiriques dont il donnait l'étrenne à ses auditeurs, couplets
bien autrement poussés de ton que ceux que contenaient les cahiers dont
la vente alimentait en partie la caisse de la cause monarchiste. Ses
bénéfices personnels restaient encore assez importants. On sait,
d'ailleurs, qu'il expia cette influence qu'il avait prise, comme «agent
royal» sur l'esprit public, par plusieurs arrestations pendant la
période du Directoire. Un des griefs invoqués contre lui était «qu'il
accompagnait ses chansons de gestes indécents, ne cessant de mettre la
main à son derrière en parlant de la république et des républicains» Le
«Garat des carrefours» fut définitivement arrêté après les événements
du 18 fructidor et condamné à la déportation à la Guyane. Il y arriva
en juin1798. Revenu en France en 1801, il ne jouissait pas longtemps de
sa liberté et passait encore quinze mois en prison. Sa grâce lui
vint-elle d'une dénonciation qu'il fit de l'émission de faux billets de
banque? Il publia, sous la réserve des modifications imposées par la
censure, son Voyage à Cayenne, se fit libraire, n'évita pas la
faillite, vécut de leçons données. Pendant la Restauration, il ne cessa
de poursuivre le gouvernement de réclamations. Louis XVIII et Charles X
ne témoignèrent d'aucune gratitude pour un homme qui s'était si souvent
exposé au service des princes. Ange Pitou continua, bien qu'elles
n'eussent aucune chance de succès, ses réclamations auprès du
gouvernement de Louis-Philippe, revendiquant le remboursement des
sommes qu'il avait avancées, quarante ans auparavant, pour la cause
royaliste. Il mourut en une complète détresse, dans le logis qu'il
habitait en une maison de la rue Vieille-NotreDame. M.Fernand Engerand
a consacré une étude très complète à Ange Pitou.
On connaît moins en lui le journaliste qu'il fut encore même
pendant son singulier apostolat de chanteur des rues. Dès 1789, peu de
temps après son arrivée à Paris, il collaborait au Journal de la cour
et de la ville, qui, dans sa période agressive, fut connu sous le titre
de Petit Gautier. Puis il passa au Courrier extraordinaire, reçut une
pension de la reine et, après le 10août batailla contre les comités
révolutionnaires dans le Journal français, dans le Courrier universel
et dans la Correspondance politique, tout en conspirant quelque peu, et
en établissant des liens entre la Vendée soulevée et Paris. Arrêté en
octobre1793, juge en mai1794, il se tira d'affaire par un tour de
passe-passe de sa façon, en protestant de son civisme et en
travestissant en couplets républicains les couplets pour lesquels,
entre autres chefs d'accusation, il était incriminé. Il fut acquitté.
Après le 9 thermidor, il lança une publication satirique, le Tableau de
Paris en vaudeville, où il attaquait ardemment les jacobins, avec cette
épigraphe: Ridendo dicere verum quid vetat? Puis il devint le principal
rédacteur de l'Ami du Peuple, qui, alors, tout en semblant jacobin,
devait, par ses exagérations mêmes, être dangereux pour ce parti.
Jouant double jeu, Ange Pitou rédigeait en même temps des articles
thermidoriens aux Annales patriotiques. Tous les moyens lui étaient
bons pour servir, à sa façon, la cause royaliste.
Dans le 6e numéro du Tableau de Paris en vaudeville (novembre1796),
il comparait, avec une verve furieuse la Révolution à une tragédie qui
eût pu s'intituler: la Mort du genre humain, «composée par les anciens
comités de salut public et sûreté générale».
... D'abord, le théâtre représente une place immense, autour de
laquelle on voit deux rangs de guillotines à quatre tranchants. Au beau
milieu est la statue de la Liberté. D'un côté, la Seine, sur laquelle
des nautoniers habiles ont fait arrimer des bateaux à soupape.
Vis-à-vis est une hécatombe ou cimetière de la Magdelaine; en face est
le palais de nos anciens monarques, et, à l'autre extrémité, sont les
Champs Elysées. Sur le faîte d'un palais voisin est une grande tasse,
au fond de laquelle on lit ces mots: «Parisiens, vous y boirez tous.»
Comme Melpomène a prêté aux auteurs sa coupe et ses couteaux, en
oubliant de leur donner son génie, cette pièce est exempte des règles
de l'art.
Cette pièce est en six actes et en prose: elle compte quatre cent
cinquante scènes, dont chacune renferme un début, une intrigue et une
catastrophe sanglante. Les principaux acteurs n'y figurent jamais deux
fois.
Allons, silence! les acteurs arrivent. Je vois déjà le char de la
Révolution s'avancer lentement au milieu d'une escorte nombreuse. Les
héros de la pièce ont les mains derrière le dos.
Ceux qui ont mis la pantomime en train se retirent dans les
coulisses, et, du haut du ci- devant palais de nos rois, ils entonnent
un hymne à la louange de Néron, qui, du haut d'une tour, chantait le
pillage de Troie en voyant brûler Rome, à laquelle il avait mis le feu
lui-même. Les héros, en montant les degrés du trépas, chantent à leurs
assassins:
Comité de salut public, Auguste et suprême puissance, La guillotine
est le district Où tu vas cantonner la France. Dans six mois, venant à
son tour, Tout ce peuple qui nous regarde, En pleurant se dira un jour:
«Ils ne formaient que l'avant-garde.»
... Amis, à tous les coeurs bien nés, Hélas! que la patrie est
chère! S'ils ne sont pas guillotinés, Leur existence est à l'enchère.
Ma vie ou ma bourse! A Bondi C'est ce que veut un bon apôtre. Mais
c'est bien autre chose ici: Il vous faut toujours l'une et l'autre.
Pour moi, j'ai toujours plaisanté sur la «sainte guillotine» Samson
a déjà bien manqué de graisser ses poulies pour me faire jouer à la
main chaude, mais peut-être suis-je semblable à l'oiseau qui chante
quand on tient le couteau prêt pour lui couper le col. Cependant, vous
avez tait une bévue de ne pas gober le luron quand vous le teniez.
Aujourd'hui, si vous le faites reparaître au tribunal, il faudra lui
couper la langue avant de lui couper la tête.
*****
Une citation de longue haleine n'est guère possible dans ces
feuilles où l'ardeur belliqueuse du pamphlétaire passe d'un sujet à
l'autre. Il suffit d'en indiquer le ton.
Fiévée salua la Révolution, eut, avant Bonaparte, des velléités
royalistes, servit Napoléon, fut à la Restauration, en coquetterie avec
les Bourbons, et victime des lois sur la presse, les bouda pour finir
dans le libéralisme. Mais c'est lui qui disait «qu'on doit souvent
changer d'opinion pour rester de son parti» Il avait commencé sa
carrière avec Condorcet, à la Chronique de Paris; il l'achevait au
National d'Armand Carre, après avoir passé par la Gazette de France.
Bonaparte avait remarqué ses articles dans le Mercure. Il le
chargea d'une mission en Angleterre, avec ordre de lui écrire «ce qui
s'y passait et ce qu'on y pensait». Empereur, Napoléon continua à faire
de lui son informateur sur les choses françaises, mais il ne tarda pas
à trouver l'informateur trop philosophe, et il le fit maître des
requêtes au Conseil d'Etat, puis conseiller d'Etat, puis, pour éloigner
ce serviteur gardant encore quelque indépendance, préfet de la Nièvre.
«Fiévée, a dit de lui M.Victor du Bled dans une excellente étude
sur ce publiciste, dont les tendances d'esprit faisaient surtout un
spirituel moraliste, est un spectateur et un critique: ne rien admirer,
ne rien aimer, mais comparer, juger, analyser, résumer une situation
dans une formule ironique à double sens, assaisonner la vérité d'un
ragoût piquant, fournir à un chef d'Etat ou au public leur provision
quotidienne de conseils sensés, voilà son rôle, sa devise, son
programme. On dirait presque un astronome qui étudie avec un
merveilleux instrument de précision la marche d'une planète, tant lui
font défaut l'émotion intense, le frisson sacré; il n'ignore pas la
puissance des sentiments et des passions, il les pèse dans sa balance,
avec les intérêts et les autres principes des actions humaines. La
balance fonctionne admirablement. Fiévée fait sa part exacte de chaque
principe; il a très souvent raison, mais on lui en veut presque d'avoir
raison de cette manière.»
Ce sang-froid, il ne le perdait jamais. Le 9 thermidor, il arriva à
la Convention au moment où il y avait encore de la stupeur de l'acte
qui venait de s'accomplir. — «Retournez à votre section, lui dit un
conventionnel, bouleversé d'avoir pris part à la chute de Robespierre,
vantez l'assurance que vous avez vue parmi nous, — Sans doute,
répondit-il, cela me formera si je veux un peu écrire l'histoire.»
Fiévée, sous le Directoire, avait été un des collaborateurs les
plus assidus de la Bibliothèque des Romans, et, ne se bornant pas à
analyser les romans des autres, il en avait écrit un dont le succès
avait été vif, qui réagissait contre les histoires ténébreuses et
compliquées qui étaient alors à la mode. C'était l'aventure d'une femme
ruinée par la Révolution et qui se présentait, forcée de gagner sa vie,
chez une parvenue en qui elle reconnaissait une paysanne qu'elle avait
autrefois dotée.
Tous les articles de Fiévée, à travers les époques qu'il traversa,
contiennent quelque aphorisme ou quelque paradoxe, et c'est, à la
vérité, en en relevant quelques-uns qu'on donnera le mieux l'impression
de la manière de cet écrivain aiguisé, toujours soucieux de tenue.
— La force comprime; la force fait des révoltes, mais les opinions
font des révolutions.
— C'est une chose remarquable de notre Révolution qu'elle trouve
son point d'unité dans les craintes et ne se divise que par les succès.
— L'envie et l'opinion publique sont toujours du côté des faibles
contre les forts.
— L'esprit de Paris est, de sa nature contraire à tontes les
institutions monarchiques; il est républicain avec des moeurs qui
exigeraient les verges du despotisme, mélange bizarre dont la
Révolution nous a montré les dangers et les résultats.
— Il est plus facile encore de gouverner les Français que de les
changer.
— C'est lorsqu'il n'y a plus de liberté dans les institutions que
toutes les libertés se réfugient dans les esprits.
— La politique, même dans les gouvernements représentatifs, est ce
qu'on ne dit pas.
— La liberté n'est vraiment pour les peuples que le droit de vivre
selon leurs habitudes.
— Quand le peuple ne se croit pas tout, il s'accoutume volontiers
à n'être rien.
— Le meilleur fondement de l'égalité, aujourd'hui c'est qu'il
n'est personne qui ne soit apte à recevoir de l'argent.
— Les constitutions ne créent pas, mais elles arrangent ce qui est
créé.
— L'Angleterre n'a pas de constitution écrite, et c'est le seul
pays qui soit constitué.
— Je ne suis pas de l'avis de Montesquieu donnant la vertu pour
base aux républiques, et l'honneur aux monarchies: je crois que
l'ambition est fondamentale dans les républiques, et la vanité dans les
monarchies.
— L'ordre, comme le bon sens, est une qualité qui s'applique à
tout.
— La politique n'est que la conciliation des intérêts: lorsqu'elle
veut concilier des opinions, elle s'égare.
— On se lasse d'avoir raison comme de toutes choses.
— On peut comparer la France à un clavier musical: en posant le
doigt sur telle touche, on sait le son qu'elle doit rendre. De même,
quiconque a vécu au milieu de nos longs troubles civils et a réfléchi,
n'a pas besoin d'interroger les hommes pour savoir le parti qu'ils
prendront dans telle on telle circonstance. Il suffit d'amener la
circonstance, les témoins répondront.
— L'opinion publique est celle qui se tait.
— Il n'y a plus de ridicule quand il n'y a plus de moeurs fixées:
le ridicule serait aujourd'hui un moyen de succès s'il aidait un homme
à sortir de la foule.
— Les peuples vont non parce qu'on les gouverne, mais malgré qu'on
les gouverne.
— Heureux ceux qui n'ont pas fermé les yeux sur les événements
pour ne les ouvrir que sur les livres!
— On peut dire des peuples qui sont entrés dans la carrière des
révolutions, qu'après s'être fatigués d'idées et d'espérances, ils
retombent lourdement sous le joug de leurs besoins.
**********
LE PREMIER EMPIRE
Où est le temps où l'on saluait la liberté de la presse! Après
avoir été proclamée, que d'épreuves elle a subies! Combien de fois les
partis ont-ils fait taire leurs adversaires, — en les supprimant! —
Après les proscriptions du Directoire, c'est l'arrêté du premier consul
(27 nivôse anVIII) qui «considérant qu'une partie des journaux qui
s'impriment sont des instruments dans les mains des ennemis de la
République», fait disparaître à la fois cinquante-neuf feuilles
publiques. C'est le commencement de la période où la presse, asservie,
ne pourra plus prétendre à exercer sur l'opinion une autre action que
celle que lui indiquera le Pouvoir. Des derniers restes d'indépendance
lui seront peu à peu enlevés. Avec l'Empire, une sévère censure
imposera silence non seulement à toute opposition, mais à toute
velléité de réflexions. L'arbitraire ira jusqu'à disposer de la
propriété des journaux, dont le rôle ne consistera plus qu'à obéir au
maître tout puissant et à l'encenser. La direction de la Librairie
veillera jalousement sur toutes les manifestations de la pensée.
L'histoire même sera abolie, ou à peu près, avant Napoléon. «Il faut,
écrit un des censeurs, d'autres notions historiques aux générations qui
s'élèvent, et les souvenirs du passé doivent céder à l'éclat du
présent.» On interdit une étude sur les généraux de la Révolution:
«Elle tendrait à faire croire que c'était le républicanisme qui
inspirait l'ardeur guerrière de nos soldats. Les Français ont prouvé,
sous les aigles impériales, que leur valeur ne s'élevait jamais aussi
haut que lorsqu'ils versaient leur sang pour un souverain qu'ils
aimaient.» Il n'est pas jusqu'aux livres classiques qui ne soient
suspects, et le vieux De viris illustribus, dans lequel tant de
générations d'écoliers ont appris les rudiments du latin, doit faire
place à l'Epitome rerum gestarum a Napoleone Magno. Le latin lui-même
ne doit plus servir qu'à glorifier Napoléon. Les Synonymes français, un
modeste traité qui ne semble pas bien subversif, ne trouvent pas grâce
devant le directeur de la Librairie. On en arrive à trouver la
grammaire insuffisamment docile. La niaiserie est sans borne. Un jeu
d'enfants, le jeu des Rois, une sorte de loto, où chaque carton
représente un souverain ayant régné sur la France, est d'abord défendu:
on ne l'autorise qu'à cette condition: le carton faisant gagner le gros
lot figurera un prince de la famille impériale. Jamais on n'a été aussi
loin dans l'abus de la force.
Dans ces conditions, la presse politique n'existe plus. Les
journaux autorisés, toujours sur le coup d'une suppression, d'ailleurs,
insèrent les communications rédigées au ministère de la police
générale. Le monument élevé à Étienne ne peut faire oublier les
fonctions, relevant de ce ministère, qu'il exerça sous l'Empire,
installé, par la volonté impériale, au Journal des Débats, devenu, par
ordre, le Journal de l'Empire. Les articles littéraires sont épluchés:
on y découvre des allusions, le fait de les découvrir fût- il blessant
pour l'Empereur.
La gloire extérieure a pour contraste cette oppression à
l'intérieur.
Dans le grand silence de l'Empire, le feuilleton dramatique, créé
au Journal de, Débats par Geoffroy, arrivait opportunément. Il n'y
avait plus guère que sur les choses du théâtre que les discussions
fussent permises. Ce feuilleton conquit tout de suite une grande
autorité. Aux débuts de la Révolution, Geoffroy avait été un royaliste
fervent: il s'accommoda fort bien de l'Empire. Dans un de ses articles
de 1806, à propos d'une reprise de Richard Coeurde lion, il faisait sa
profession de foi: «Le devoir de tout sujet, de tout citoyen, est
d'être fidèle au gouvernement et aux souverains établis. Lorsqu'un
autre gouvernement, une autre dynastie, s'annonce avec tous les signes
de la volonté divine et du voeu national, alors l'attachement à
l'ancien ordre n'est plus un devoir, c'est un entêtement, c'est une
désobéissance aux décrets éternels, une passion insensée qui rompt
l'harmonie de la société.» Il n'en poursuivait pas moins de sa colère,
par habitude, tous ceux qui avaient en une part directe ou indirecte
dans l'écroulement de l'ancien régime. Critique passionné, Geoffroy ne
pardonnait pas, notamment, à Beaumarchais. Ses jugements sur
l'étincelant Mariage de Figaro peuvent paraître surprenants. Il ne voit
dans cette comédie «qu'un salmis de quolibets, de coq-à-l'âne de
calembours, de turlupinades, un galimatias, en un mot.» Il en conteste
même l'originalité: «Que m'importe à moi, qu'un valet fripon épouse une
femme de chambre coquette?» C'est, souvent, cette étroitesse de vues.
— Il y a plus d'agrément dans les feuilletons de Geoffroy, où il ne
montre qu'une espèce de bonhomie, et où il fait des rapprochements
entre le théâtre et les moeurs.
***** LES BOURGEOISES A LA MODE
Je me prête avec une merveilleuse facilité à la peinture des moeurs
étrangères ou anciennes: je trouve toujours fort bon qu'un acteur soit
de son pays et de son siècle; je m'établis son compatriote et son
contemporain, et jamais il ne me paraît plus piquant que lorsqu'il
choque nos coutumes et nos idées actuelles. Ce que je cherche dans les
romans anglais, c'est précisément ce que les traducteurs en retranchent
pour les accommoder au goût de notre nation. A mes yeux, un des grands
charmes d'Homère est de nous offrir des moeurs et des hommes de trois
mille ans. J'étudie le siècle de Louis XIV dans ses poètes dramatiques;
les comédies de ce temps-là sont pour moi des histoires, et les auteurs
qui méritent peu d'attention, comme écrivains, me semblent toujours
curieux comme monuments.
Je suis bien aise, par exemple, de connaître le train de vie des
«bourgeoises» qui étaient «à la mode» il y a cent dix ans. Je compare
avec plaisir les femmes de 1692 aux femmes de 1802; et, si je suis
fâché de quelque chose, c'est de trouver entre elles si peu de
différence. Si les actrices eussent voulu paraître dans le costume que
portaient, il y a un siècle, les femmes de notaires et de commissaires,
le contraste des modes eût été frappant et risible, mais les moeurs
sont presque les mêmes. Du temps de Dancourt, les bourgeoises à la mode
veillaient la nuit et dormaient le jour, les plaisirs étaient leur
grande affaire; elles connaissaient à peine leur ménage et leur mari;
elles levaient de fortes contributions sur leurs amants, et leur unique
occupation était d'avoir beaucoup d'argent, pour en dépenser beaucoup.
On peut être surpris que l'intervalle d'un siècle ait apporté si
peu de changements à de pareilles moeurs; mais le temps reprend ses
droits, lorsqu'on considère que, dans l'espace d'un siècle, les
ridicules particuliers de quelques folles sont devenus les moeurs
générales: dans un pareil progrès, on peut reconnaître l'ouvrage d'un
siècle. Dancourt, en se moquant de deux femmes écervelées, avait pour
lui toutes les femmes de qualité, toutes les bourgeoises raisonnables,
et c'était alors la majorité Aujourd'hui Dancourt est un impertinent,
un écrivain de mauvais ton, qui dégrade la scène par des caractères
extravagants et méprisables; il a contre lui toutes les femmes qui
ressemblent aux bourgeoises à la mode, mais ne veulent pas se
reconnaître dans le portrait qu'il en fait: l'universalité des vices
amène toujours l'hypocrisie des moeurs, et l'hypocrisie des moeurs
détient essentiellement toute espèce de comique, pris dans la nature et
dans la vérité.
Notre délicatesse est choquée de la naïveté et de la bonne foi de
ces deux femmes qui conviennent ingénument qu'elles n'aiment point
leurs maris, qu'elles n'ont pas de plus grand plaisir que de les
tromper et de les piller, et qui se montrent si peu scrupuleuses sur
les moyens de se procurer de l'argent: ce langage est trop vrai, trop
naturel, on pense, on agit aujourd'hui de même, mais on parle tout
autrement. Les femmes, en général, n'aiment point qu'on dévoile sur la
scène leurs mystères, leurs intrigues, leurs travers; elles connaissent
tout cela beaucoup mieux que les auteurs eux-mêmes; elles sont
rassasiées et rebattues de ces misères-là. Pour les amuser au théâtre,
il faut leur présenter quelque chose qui leur soit moins familier, des
objets nouveaux, des honnêtes femmes et de beaux sentiments.
La distinction des bourgeoises et des femmes de qualité n'existe
plus; il n'y a qu'une classe qui marque dans la société, celle des
femmes riches. Il n'était pas possible autrefois aux bourgeoises, même
avec de l'argent, d'imiter tout à fait les femmes de qualité, et les
efforts qu'elles faisaient pour s'élever au-dessus de la roture
fournissaient aux poètes comiques des traits originaux. Mais, pour
imiter aujourd'hui les femmes riches, il ne faut que des écus; celle
qui en a le plus est celle qui a le meilleur air et le ton le plus
distingué. Une partie du ridicule des Bourgeoises à la mode est donc
anéanti par le nouveau système social, qui n'admet plus que l'inégalité
des fortunes.
... Si les deux bourgeoises ressemblent beaucoup aux femmes d'à
présent, leurs maris, en récompense, sont bien différents des hommes
d'aujourd'hui. M.Simon et M.Griffard sont de vieilles caricatures
affublées d'énormes perruques, des barbons dégoûtants, niais et
ridicules. Nos notaires et nos commissaires sont bien plus aimables et
plus avisés, ils ont une bien autre tournure; on ne les voit point
sottement amoureux, ils connaissent mieux la valeur de l'argent;
peut-être n'en donnent-ils pas plus à leurs femmes; mais, quand ils eu
donnent aux femmes des autres, ils savent mieux pourquoi.
En 1807, une jeune femme, Pauline de Meulan, collaborait assidûment
au Publiciste fondé en 1801 par Suard. Pauline de Meulan se trouva
pendant quelque temps dans l'impossibilité d'écrire ses articles, qui
assuraient cependant son existence. Sa soeur venait de perdre son mari,
mille soins douloureux l'obsédaient, sa santé s'était affaiblie. «Tout
à coup, a conté Ch. de Rémusat, elle reçoit une lettre sans signature
et d'une main inconnue. On a entendu parler de sa position, on ne veut
pas se nom mer, mais on lui propose de se charger du travail qu'elle
avait promis au Publiciste. Elle refuse d'abord, touchée, cependant, de
la proposition. On la renouvelle avec plus d'instance. Séduite par le
ton de simplicité et de franchise, elle accepte enfin, et reçoit par
une voie secrète des articles qu'elle ne pouvait regretter de publier à
la place des siens. Enfin, elle s'adresse à son discret correspondant,
le conjure de se nommer et refuse de continuer cette singulière
relation s'il ne lui dit son secret.»
C'était M.Guizot, le futur adversaire du ministère Polignac en
1830, le futur ministre doctrinaire de Louis-Philippe, le futur
académicien. Celui qu'attendait une carrière d'homme d'Etat n'était
alors qu'un jeune professeur, dont l'ambition se bornait à une chaire
d'histoire.
La confiance et la sympathie lièrent Pauline de Meulan et Guizot,
dès qu'ils se connurent. En 1812 ils s'épousèrent, bien que Pauline de
Meulan eût quelques années de plus que lui. La sévérité du régime de la
presse, sous l'Empire, ne permettait de traiter que des sujets d'une
généralité ne pouvant porter ombrage au pouvoir. Dans son «intérim» du
Publiciste, Guizot s'était plu à la critique des moeurs.
... Une autre maladie de l'esprit, qui demande des remèdes d'autant
plus prompts qu'elle fait un progrès plus général, c'est l'impolitesse,
infirmité avec laquelle on vit longtemps. Un plus mauvais plaisant que
moi dirait que c'est vivre sans savoir vivre. Je ne parle pas de cette
impolitesse qui vient de la sécheresse du coeur, de l'égoïsme ou de la
stupidité, car les vices révoltent et sont incurables; mais on peut
s'amuser à signaler les ridicules, parce qu'on a toujours l'espoir d'en
dégoûter ceux qui les possèdent. L'impolitesse que je traite vient d'un
jugement faux, d'un amour-propre mal entendu. On la distingue par
plusieurs signes, les mots et les choses, les manières et l'expression.
Celui qui a la maladie de l'impolitesse est un jeune homme de vingt
ans; il entre dans un salon et salue du menton, absolument comme ces
figures grotesques qui, de la Chine, arrivaient sur les cheminées de
nos grands-pères et qu'on a connues sous le nom de «pagodes
consultantes ». A l'âge de tout apprendre, il croit tout savoir; à
l'âge d'écouter, il parle sans cesse manquant au précepte de
Saint-Evremond, qu'il n'a pas lu, il ne laisse pas avoir de l'esprit
aux autres. Les faire valoir est, à plus forte raison, un secret qu'il
ignore, ce secret que les hommes et surtout les femmes aimables
possèdent si bien et dont on leur sait si bon gré!
J'observe, en passant, que, quelque blâmable que soit
l'impolitesse, ce n'est point au tribunal des femmes que je traduirai
un coupable de vingt ans. Il y arriverait quelque avocat qui ne
manquerait pas de dire que l'homme de cinquante ans dont la politesse
est citée pour exemple a été blâmé aussi dans sa jeunesse pour la
liberté de ses manières, ses airs méprisants et son oubli des égards.
Ce n'est là qu'un sophisme; les femmes ne sauraient raisonner sur une
maladie à laquelle elles ne sont point sujettes. Il faudrait qu'elles
fussent bien impolies pour paraître telles; l'intention ne leur
suffirait pas, Dans leur bouche, les mêmes mots ne signifient pas les
mêmes choses, et, même quand elles ne le veulent pas, elles sacrifient
aux grâces.
Mais, aujourd'hui, l'impolitesse n'est plus le travers que l'âge
corrigeait. Elle semble vouloir devenir une maladie contagieuse et
prendre un caractère dominant. Une de ses causes ne se trouverait-elle
pas dans la politesse excessive de nos pères? Leurs enfants sont
impolis, par la même loi de nature qui donne à un avare un fils
prodigue.
Il fut un temps où l'on écrivait à ses égaux et même à ses
inférieurs qu'on avait l'honneur d'être, qu'on était avec respect,
etc., ce qui était toujours obligeant et n'engageait à rien, car on ne
le prenait jamais à la lettre. C'était un protocole usité et sans
conséquence, bon à observer, puisqu'il était établi et que les nations
ne changent pas de formules impunément. Dieu préserve nos plus grands
ennemis de substituer jamais à ces mots: Your most obedient, ceux de
«salut et fraternité»!
... Si les gens impolis d'aujourd'hui avaient été bien élevés, on
pourrait croire qu'ils ont lu dans Addison «que les siècles les plus
polis ont été les moins vertueux». Posons donc avec eux l'axiome que la
vertu est en raison inverse de la politesse, et quand nous disons d'un
particulier: «Voilà un jeune homme bien vertueux,» chacun saura ce que
nous voulons dire.
Après les jeunes gens de vingt ans, qui pratiquent sans théorie,
viennent des sages d'une espèce particulière, qui se croient plus
graves, plus sensés et qui semblent avoir pris l'impolitesse en
système. Ils disent «que la politesse est l'art d'imiter les vertus
sociales qu'on n'a pas». Je leur demande d'écouter, non pas Duclos, qui
n'aimait personne, mais Saint-Evremond, qui avait tant d'amis. «Rien
n'est plus honteux, dit-il, que d'être grossier.» La politesse est un
mélange de discrétion, de civilité, de complaisance et de
circonspection, accompagné d'un air agréable répandu sur ce qu'on dit,
et, comme tant de choses sont essentiellement nécessaires pour avoir de
la politesse, il ne faut pas s'étonner si elle est rare. Saint-Evremond
nous a révélé le secret des gens impolis par système: l'impolitesse
n'est que l'aveu tacite de l'amour-propre méconnu. Par orgueil on veut
paraître, et, de peur de ne pas plaire assez, on déplaît par calcul: ce
qui prouve le défaut de jugement et la petitesse d'esprit.
Que sera-ce si l'impolitesse accompagne l'autorité, si elle empêche
d'ajouter du prix à une grâce et d'adoucir un refus? On peut, dans une
grande place, être négatif comme Sully, mais rien n'oblige a être aussi
impoli que le cardinal Dubois. Dans quelque rang que l'on soit, la
politesse vient du coeur, elle ne le calomnie pas plus que
l'impolitesse ne prouve le caractère.
... Chacun sait bien qu'un homme honnête n'est pas toujours un
honnête homme, mais cela ne prouve rien en faveur de l'impolitesse. Les
bons esprits dans tous les pays ont soumis les préjugés aux
raisonnements, et la politesse a trouvé grâce devant eux. Le Spectateur
anglais a peint l'homme comme il n'y en a pas, et donne la politesse
pour compagne à la vertu.
Addison cherche cet inconnu: Chesterfield l'a trouvé, et il le
nomme dans ses leçons à son fils: «J'ai toujours pensé, dit-il, qu'un
Français qui réunit un fond de vertu, de jugement et d'instruction à la
politesse et la bonne éducation qu'on reçoit dans son pays, est la
perfection de la nature humaine.»
Voilà ce qu'était le Français du temps passé; voilà ce que le
Français d'aujourd'hui peut et doit être. La politesse rend le joug
plus léger, l'obéissance plus facile, la vie plus douce et le bonheur
de tous mieux assuré.
Ce n'était que par des moyens détournés que de grandes voix
pouvaient encore essayer de se faire entendre. Aussi, dans le Mercure
du 4juillet 1807, Chateaubriand, à propos d'une étude sur le Voyage en
Espagne de M.de Laborde, écrivait-il l'article fameux dont quelques
passages étaient l'amère satire des moyens de gouvernement de
l'empereur. En ce temps où n'existait plus aucune liberté, c'était un
audacieux défi. «La foudre, dit Joubert, resta quelque temps suspendue
sur la tête de Chateaubriand; à la fin, le tonnerre a grondé, le nuage
a crevé; tout cela a été vif et même violent.» La rédaction du Mercure
se vit imposer quatre censeurs, et Chateaubriand reçut l'ordre de
s'exiler à quelques lieues de Paris.
Les colères accumulées de Chateaubriand contre l'Empire devaient
éclater en 1814 dans son pamphlet Bonaparte et les Bourbons.
Il y a des genres de littérature qui semblent appartenir à
certaines époques de la société: ainsi la poésie convient plus
particulièrement à l'enfance des peuples, et l'histoire à leur
vieillesse. La simplicité des moeurs pastorales ou la grandeur des
moeurs héroïques veulent être chantées sur la lyre d'Homère; la raison
et la corruption des nations civilisées demandent le pinceau de
Thucydide. Cependant la Muse a souvent retracé les vices des hommes;
mais il y a quelque chose de si beau dans le langage du poète, que les
crimes mêmes en paraissent embellis: l'historien seul peut les peindre
sans en affaiblir l'horreur. Lorsque, dans le silence de l'abjection,
l'on n'entend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix du
délateur; lorsque tout tremble devant le tyran, et qu'il est aussi
dangereux d'encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l'historien
parait, chargé de la vengeance des peuples. C'est en vain que Néron
prospère, Tacite est déjà né dans l'Empire; il croît inconnu auprès des
cendres de Germanicus, et déjà l'intègre Providence a livré à un enfant
obscur la gloire du maître du Monde. Bientôt toutes les fausses vertus
seront démasquées par l'auteur des Annales; bientôt il ne fera voir
dans le tyran déifié que l'histrion, l'incendiaire et le parricide:
semblable à ces premiers chrétiens d'Egypte qui, au péril de leurs
jours pénétraient dans les temples de l'idolâtrie, saisissaient au fond
d'un sanctuaire ténébreux la Divinité que le Crime offrait à l'encens
de la Peur, et traînaient à la lumière du soleil, au lieu d'un Dieu
quelque monstre horrible.
Mais si le rôle de l'historien est beau, il est souvent dangereux!
Il ne suffit pas toujours, pour peindre les actions des hommes, de se
sentir une âme élevée, une imagination forte, un esprit fin et juste,
un coeur compatissant et sincère: il faut encore trouver en soi un
caractère intrépide, il faut être préparé à tous les malheurs, et avoir
fait d'avance le sacrifice de son repos et de sa vie.
Toutefois, il est des parties dans l'histoire qui ne demandent pas
le même courage dans l'historien. Les Voyages, par exemple, qui
tiennent à la fois de la poésie et de l'histoire, comme celui que nous
annonçons, peuvent être écrits sans péril. Et néanmoins les ruines et
les tombeaux révèlent souvent des vérités qu'on n'apprendrait point
ailleurs; car la face des lieux ne change pas comme le visage des
hommes: Non ut hominum vultus, ita locorum facies mutantur.
L'Hermite de la chaussée d'Antin, sorte de revue de moeurs,
commencée en 1812, se rattache à l'histoire du journalisme. «Tout était
nouveau dans l'Hermite, a dit Ernest Legouvé, qui a tracé un aimable
portrait du sybarite que fut Étienne de Jouy (un sybarite ayant eu tout
d'abord d'assez rudes aventures): la forme, le titre, le sujet,
l'auteur. Homme du monde, homme de plaisir, batailleur, causeur, il
racontait sa vie de tous les jours en racontant la vie de Paris. Ce
qu'on appelle le Parisianisme est parti de l'Hermite de la chaussée
d'Antin, l'école de la chronique est partie de l'Hermite de la chaussée
d'Antin ». L' «Hermite» ne se piquait nullement d'austérité, bien qu'il
s'amusât à revêtir un froc en guise de robe de chambre; son «hermitage»
offrait l'un des salons les plus recherchés de Paris, et on y tirait
des feux d'artifice d'esprit. Les fusées se sont éteintes, mais elles
ont laissé une trace. C'est une époque que représente Etienne de Jouy,
épicurien et voltairien.
Le libéralisme de E.de Jouy devait l'exposer, sous la Restauration,
à quelques condamnations de presse.
J'étais, vendredi dernier, seul, au bureau de la rédaction de la
Gazette de France, occupé à corriger l'épreuve de mon dernier article.
Enfoncé dans le grand fauteuil de cuir noir, devant une table couverte
de brochures nouvelles, de journaux et de manuscrits, lisant avec
attention, et la plume à la main, quelques bandes imprimées, il était
tout simple qu'un étranger me prit pour le rédacteur du journal, et
qu'une méprise me donnât l'idée de profiter des autres.
Un gros homme à voix aigre, à face jaunâtre, ouvrit brusquement la
porte et me demanda d'un ton brusque et impérieux si j'étais le
rédacteur de la Gazette. — Je commence par vous prévenir qu'il y a des
questions et des gens auxquels je ne me crois pas obligé de répondre.
— Et moi, je vous préviens que je suis un homme tout franc, et qui dit
tout ce qu'il pense. — Tant pis pour vous, monsieur, un excès de
franchise est quelquefois une indécence comme la nudité; mais enfin de
quoi s'agit-il? — D'un article de journal, dont l'auteur est
nécessairement un ignorant, puisqu'il n'a pas su apprécier mon ouvrage
sur les Révolutions du Kamtschatka ; il m'a tout contesté, jusqu'au
mérite du style, sur lequel il n'y a qu'une voix. — En comptant la
vôtre, peut-être. Quoi qu'il en soit, monsieur, votre livre et les
critiques qu'on en a faites forment les pièces d'un procès dont le
public est le seul juge; si vous m'en croyez, vous attendrez son arrêt
sans attacher trop d'importance aux conclusions des journalistes qu'il
ne ratifie pas toujours. — Je ne me paye pas de phrases banales; on
m'a fait une insulte dans ce journal, et j'en aurai raison d'une
manière ou de l'autre. — Quelle est cette manière et quelle est
l'autre? — Vous insérerez dans votre journal un désaveu formel de
l'article dont je me plains. Le voici tel qu'un homme de lettres de mes
amis l'a rédigé, ou, parbleu, vous vous brûlerez la cervelle avec moi.
— Permettez-moi de vous dire qu'on peut se dispenser de vous rendre ce
dernier service, car votre cerveau me paraît déjà passablement brûlé;
mais, pour Dieu, ne nous mettez pas dans l'alternative de mourir ou de
dire du bien de vos Révolutions du Kamtschatka; car nous serions gens à
préférer la mort.
Il ne me donna pas le temps d'achever, et sortit en fermant la
porte avec violence. Je fus curieux de connaître l'écrit qu'il m'avait
présenté si galamment: c'était une petite note apologétique en quatre
pages, dans laquelle l'ami de l'auteur, ou probablement l'auteur
lui-même, marque sa place entre Tacite et Bossuet; où l'on prouve qu'il
a plus de profondeur que Montesquieu; des aperçus plus fins, plus
philosophiques que Voltaire; un style plus énergique que celui de
Vertot, plus élégant que celui de Saint-Réal, et qu'il joint à tous ces
avantages l'impartialité de Duclos et de Robertson.
La longue existence de A.H. de Kératry le mêla à bien des
évolutions politiques. Député du Finistère sous la Restauration, il
siégea sur les bancs de l'opposition libérale. Il accentua son attitude
dans le Courrier français et fut, en juillet, parmi les signataires des
ordonnances. Il avait aidé à l'avènement de Louis-Philippe: il
n'éprouva pas les déceptions de beaucoup de ceux qui avaient contribué
à établir le nouveau gouvernement, et il ne cessa de le soutenir même
dans ses fautes. La Révolution de 1848 le déçut profondément, et,
membre des assemblées qui la suivirent, il montra son animosité contre
les institutions républicaines. Où était le libéral de jadis?
Pendant le silence imposé par l'Empire aux écrivains politiques,
Kératry, qui écrivait des poèmes et des fantaisies philosophiques,
avait pris part à la rédaction des feuilles littéraires que tolérait
encore le gouvernement. Les sujets généraux et ne pouvant prêter à la
moindre allusion étaient les seuls qu'il fût permis de traiter dans le
Publiciste et dans le Mercure, qui toutefois finirent par ne pas
échapper, eux aussi, aux rigueurs du régime.
Les gens de lettres d'autrefois connaissaient mieux que ceux
d'aujourd'hui les douceurs de l'amitié. Les mémoires du temps nous
apprennent l'importance qu'ils attachaient à rester fidèles aux
liaisons déjà formées. Celui qui se fût affranchi le premier des
devoirs qu'elles imposent, se fût rendu coupable d'un tort grave aux
yeux de tous; de là le soin que quelques-uns ont mis à s'en défendre.
L'épigramme sortait pourtant de l'encrier, le sarcasme s'échappait des
lèvres; mais la bienveillance était au tond des coeurs, et, quand on
avait besoin d'y recourir, on ne la cherchait pas en vain. Ces
contradictions s'expliquent: les écrivains vivaient plus entre eux
qu'aujourd'hui. Membres épars d'une seule famille, se traitant comme
tels, ils avaient divers points de réunion qui leur manquent à présent.
Ils se rencontraient à la table des grands seigneurs, des financiers,
des femmes aimables, et quelquefois des hommes d'Etat, où, condamnés à
avoir de l'esprit à tout prix et à le dépenser en argent comptant, ils
ne s'épargnaient pas toujours.
Lorsqu'un bon mot devient une bonne fortune, lorsque ce bon mot
doit circuler pendant une semaine au moins dans la capitale et partir
ensuite en poste pour la province, le sacrifice en serait trop pénible
pour qu'on pût raisonnablement l'exiger. L'arc ayant été tendu, il faut
que le trait se décoche, dût le voisin en souffrir; mais comme la
flèche n'a point été trempée dans des sucs vénéneux, la plaie tardera
peu à guérir. Le souvenir seul en restera, et c'est ce qu'il faut.
Ainsi la surveillance s'étendait plus aux procédés qu'aux paroles.
Moins nombreux qu'on ne le suppose, les mêmes gens de lettres se
retrouvaient au café Procope, maintenant Zoppé, du nom de son dernier
propriétaire, et au café de la Régence, qui n'a pas changé de
dénomination. Là, leur gaieté plus vive et plus bruyante avait moins
d'amertume, parce qu'elle était improvisée; on n'était plus exposé à se
blesser en se caressant; mais, avec plus de bienveillance peut-être, on
se ménageait moins. Celui qui se sentait frappé du coup dont il n'avait
pu éviter l'atteinte, applaudissait à l'adresse de l'assaillant, avec
l'espoir de prendre prochainement sa revanche. Il épiait le moment de
celle-ci, il le saisissait. Un cliquetis d'armes, un feu d'étincelles,
étonnaient, éblouissaient le spectateur. Ces jeux, pittoresque
délassement de l'esprit, se prolongeaient au spectacle, où il n'était
pas rare de voir les doyens du Parnasse français, groupés tantôt au
coin de la reine, tantôt à celui du roi, quand ils ne se rassemblaient
pas au foyer des trois principaux théâtres, agiter dans les entr'actes
des questions de prééminence littéraire, grands intérêts du temps;
disserter sur le mérite des anciens et des modernes, querelle
interminable, puisque les qualités sont toujours relatives aux besoins
des siècles où elles se produisent; rappeler à leur mémoire les
traditions de notre scène, héritage de chaque génération d'acteurs;
comparer le ton donné à tel couplet dans des époques diverses; opposer
le jeu de la Clairon à celui de la Dumesnil, Préville à Dazincourt,
Molé à Fleuri, dont le talent commençait à poindre; se passionner pour
Gluck ou Piccini, instruire la jeunesse qui les écoutait en silence, et
la former à cette science du goût français, dont elle semble
aujourd'hui avoir répudié la succession.
Tel était, avant la révolution de 1789, l'emploi des heures de
l'homme de lettres, jusqu'aux soupers qui suivaient immédiatement le
spectacle et qui se prolongeaient dans la nuit. Pour plusieurs, le
signal de la retraite devenait celui du retour à leur cabinet.
Échauffée par les objets qu'ils avaient passés en revue, par les
émotions qu'ils avaient éprouvées, par une connaissance plus intime de
la nature humaine, dont, au milieu du choc des passions et des
amours-propres, des traits de caractère leur avaient révélé le secret,
leur imagination revenait sur les idées du jour, les contrastait, les
combinait entre elles et y saisissait ces éléments de beautés qui ne
semblent avoir été trouvées que parce qu'elles ont été auparavant
l'objet d'une méditation profonde. (1812.)
*******
LA RESTAURATION
L'époque de la Restauration est celle des grandes luttes de la
tribune et celle des grandes polémiques. La presse se réveille, reprend
son rôle, discute des principes, agite des idées. Deux partis
essentiels s'opposent l'un à l'autre: celui qui, avec le rétablissement
des Bourbons, prétend effacer jusqu'au souvenir de la Révolution, et le
parti libéral. Les passions politiques sont, d'un côté et de l'autre,
ardemment soulevées. Dans le parti royaliste lui-même, c'est le conflit
entre les «ultra» et ceux qui ne croient pas à la nécessité de
perpétuelles mesures d'exception. Les monarchistes exaltés en arrivent
à reprocher à Louis XVIII «de penser révolutionnairement».
L'intolérance ne tarde pas à provoquer l'arbitraire. Les journaux
libéraux poursuivis, ruinés, suspendus, menacés de suppression, souvent
supprimés en effet, soumis, en diverses périodes, au régime de la
censure, se débattent dans toutes les entraves, connaissent toutes les
rigueurs. L'Empire avait décrété le silence: sous la Restauration,
c'est le régime des lois de circonstances, restreignant sans cesse ce
qui reste du droit d'écrire et cherchant à briser, sous les
condamnations, les plumes indépendantes. Elles résistent cependant,
elles attestent, malgré tout, qu'il est devenu impossible d'étouffer
tout à fait les voix de l'opinion. L'histoire de la Restauration peut
s'écrire par ses lois sur la presse et par ses innombrables procès de
presse. C'est à cette question de la liberté de la presse que
reviennent constamment les débats parlementaires, dont l'élévation
contraste avec les réquisitoires passionnés d'un procureur du roi tel
que M.de Marchangy, réquisitoires qui sont demeurés les documents les
plus singuliers pour montrer comment on transfigurait un article de
journal en «écrit séditieux».
L'opposition, malgré tous les obstacles, poursuivait ses campagnes
avec courage, avec ingéniosité aussi, en usant d'artifices, comme la
Minerve, à laquelle collaborait Benjamin Constant. La publication
paraissait à des dates indéterminées et échappait ainsi aux
réglementations de la presse. Le journal libéral combattu par le
pouvoir, proscrit par lui, renaissait sous des formes diverses. Les
difficultés suscitaient des armes nouvelles, dans cette bataille de
quinze ans, où le gouvernement n'incriminait pas seulement les actes,
mais encore les «tendances». Les brillants plaidoyers des avocats des
journalistes traduits devant les tribunaux reprenaient les arguments
des articles déférés à la justice. La presse, en dépit de tout,
attestait sa puissance, et c'est elle, en 1830, qui devait avoir raison
du régime qui, tout en lui ayant été si rude, n'avait pu empêcher les
manifestations des talents les plus vigoureux. «Vos lois, avait dit
Royer- Collard dans un de ses discours, seront vaines.» Les événements
devaient justifier cette prophétie d'un royaliste de la première heure,
amené, par l'excès des mesures répressives, à protester contre elles et
à exposer ironiquement les conceptions ministérielles en matière de
presse: «Plus d'écrivains, plus de journaux, plus d'imprimeurs.» C'est
ce qu'avait dit aussi, à la Chambre des députés, Casimir Périer,
raillant amèrement le projet du ministère Villèle: «Autant vaudrait
proposer un article unique, qui dirait: «L'imprimerie est supprimée en
France.» Et Chateaubriand, qui n'était plus le Chateaubriand de 1815,
appelait ces lois contre la presse «des lois vandales».
C'est l'honneur du journalisme libéral de la Restauration que
d'avoir été inaccessible au découragement, d'avoir sans cesse trouvé
des ressources nouvelles de dialectique et d'esprit, de s'être opposé à
la manoeuvre gouvernementale qu'une caricature d'alors traduisait
ainsi: «En arrière, marche!» Au demeurant, selon le mot de
Royer-Collard, tout avait été vain contre la presse: elle n'avait fait
que grandir et prendre une force d'action plus considérable. C'est la
période où, inspirée seulement par des idées, désintéressée, non
industrialisée encore elle représente vraiment la conscience nationale.
Les noms des signataires de la protestation fameuse contre les
ordonnances, le 26juillet 1830 doivent être ici rappelés: Thiers,
A.Carrel, Mignet Chambolle, Peysse, A.Stopfert, Dubochet, Rolle, Gauja
( National); Évariste Dumoulin, Cauchois-Lemaire, Aunée (
Constitutionnel); Chatelain, L.de Jussieu, Avenel, J.-F.Dupont, Guyet,
Moussette, de la Pelouze ( Courrier français). Ch. de Rémusat, Dejean,
de Guizard, Pierre Leroux (le Globe) Baude, Busoni, Barbaroux,
Haussmann, Dussart, Coste, Senty, Billiard ( Temps); Larréguy, Bert (
Commerce): Léon Billet ( Journal de Paris), Fabre Ader ( Tribune des
Départements); Sarrans ( Courrier des électeurs); Bohain, N.Roqueplan (
Figaro); Vaillant (le Sylphe).
Aux débuts de la Restauration, Comte et Dunoyer avaient fondé le
Censeur(1); Benjamin Constant, Jay, Tissot, de Jouy, Etienne,
rédigeaient la Minerve; Chevalier et Regnaud, la Bibliothèque
historique, atteinte par un des premiers procès de presse. Benjamin
Constant se retrouvait aussi à la Renommée, avec Pagès, Aignan et de
Jary; le Miroir, qui, en 1821, fut défendu par Dupin, avait pour
collaborateurs Arnault, de Jouy, Dupaty; le Courrier français,
poursuivi pour ses tendances, avait pour principaux inspirateurs Manuel
et Kératry.
[(1) Le Censeur devint quotidien en 1819, et à ses rédacteurs
s'adjoignirent Augustin Thierry, Say, Dunoyer, Chatelain. ]
Le Journal des Débats, qui connut, lui aussi, des poursuites,
malgré le loyalisme monarchique de Bertin aîné, son directeur, évolua
de plus en plus avec Salvandy, Saint- Marc Girardin, Sylvestre de Sacy,
Béquet ( l'auteur de ce conte célèbre: Le Mouchoir bleu ) vers les
idées libérales. Guizot, pendant quelques années, avait, dans les
Archives, représenté le parti doctrinaire.
Du côté des royalistes ardents, c'était Briffaut, Sévelinges,
Lassalle (la Gazette de France), Michaud, Laurentie, d'Espinouze,
Fiévée, Merle (la Quotidienne) de Bonald (le Journal royal); l'exalté
Martainville, Nodier, H.de Bonald (le Drapeau blanc). Le Conservateur,
s'opposant à la Minerve, avait à sa tête Mathieu de Montmorency, de
Vitrolles, de Polignac, Lamennais.
Au Globe débutait un jeune écrivain au nom encore inconnu: il
s'appelait Sainte- Beuve.
On ne saurait résumer en quelques lignes la vie agitée, pleine de
péripéties souvent contradictoires, de Benjamin Constant. «Les
sentiments de l'homme sont confus et mélangés,» a-t-il dit dans ce
court roman d'Adolphe, chef-d'oeuvre d'analyse, qui est aujourd'hui
mieux compris qu'il ne le fut au temps de sa publication. Une âme
inquiète apparaît, en effet, une âme tourmentée, exigeante abondante en
contrastes, prompte au désabusement, a une âme insaisissable D,
écrivait Sainte-Beuve, qui, d'ailleurs, fut sévère et parfois injuste
pour Benjamin Constant.
Dans son journal intime, l'homme qui fut voué à la destinée
orageuse que l'on sait notait ceci: «Une des singularités de mon
existence, c'est d'avoir toujours passé pour insensible et sec, et
d'avoir été constamment gouverné par des sentiments indépendants de
tous calculs, et même destructifs de tous mes intérêts de position, de
gloire et de fortune.»
L'article fameux — bien qu'on n'en connaisse généralement qu'une
phrase — qu'on va lire, atteste la vérité de cette assertion. Benjamin
Constant avait perdu toute illusion sur le libéralisme des Bourbons
quand se produisit le retour de l'île d'Elbe. A la veille de l'arrivée
de Napoléon à Paris, il écrivit, dans le Journal des Débats, le
réquisitoire le plus violent, le plus enflammé, on pourrait dire le
plus furieux, contre l'empereur déjà inévitablement maître de la
situation. Or, cet article, ce n'était pas son dévouement à Louis XVIII
qui le lui inspirait. Il l'avait jeté sur le papier, comme en
caractères de feu, pour plaire à MmeRécamier, dont il était éperdument
épris, bien qu'il n'eût pu avoir raison de sa froideur.
On en a la preuve par une note d'un de ses carnets: «Débarquement
de Bonaparte. MmeRécamier me pousse à me jeter à corps perdu du côté
des Bourbons;» et par ce billet adressé à la belle Juliette: «Le monde
croulerait que je ne songerais qu'à vous. J'expose ma tête pour une
cause que vous aimez. Je brave Bonaparte, qui va revenir... Tout le
monde me dit de ne pas l'attendre: je reste pour vous prouver, au
moins, qu'il y; 1 en moi quelque chose de courageux et de bon.»
On connaît la suite ironique donnée à cette véhémente déclaration
de principes. Quelques jours plus tard, Napoléon faisait demander
Benjamin Constant, le séduisait, le nommait conseiller d'Etat, et, le
transformant en un des défenseurs de l'Empire, le chargeait de rédiger
un projet de constitution.
A la seconde Restauration, — et c'est là la période vraiment
brillante de sa carrière politique, Benjamin Constant, devenu le
chef de l'opposition, ne cessa à la tribune ou par la plume, de
revendiquer les libertés supprimées, celle de la presse notamment.
Les proclamations de Buonaparte ne sont point celles d'un prince
qui se croit des droits au trône; elles ne sont pas même celles d'un
factieux qui s'efforce de tenter le peuple par l'appât de la liberté;
ce sont les proclamations d'un chef armé qui fait briller son sabre
pour exciter l'avidité de ses satellites, et les lancer sur les
citoyens comme sur une proie.
C'est Attila, c'est Gengis-Kan, plus terrible et plus odieux, parce
que les ressources de la civilisation sont à son usage; on voit qu'il
les prépare pour régulariser ce massacre et pour administrer le
pillage; il ne déguise pas ses projets; il nous méprise trop pour
daigner nous séduire.
Et quel peuple, en effet, serait plus digne que nous d'être
méprisé, si nous tendions nos bras à ces fers? Après avoir été la
terreur de l'Europe, nous en deviendrions la risée; nous reprendrions
un maître que nous avons nous-mêmes couvert d'opprobres. Il y a un an,
nous pouvions nous dire entraînés par l'enthousiasme ou trompés par la
ruse. Aujourd'hui, nous avons proclamé que nos yeux étaient ouverts,
que nous détestions le joug de cet homme. C'est contre notre voeu
connu, déclaré, répété mille fois, que nous reprendrions ce joug
effroyable; nous nous reconnaîtrions nous-mêmes pour une nation
d'esclaves; notre esclavage n'aurait plus d'excuse, notre abjection
plus de bornes.
Et, du sein de cette abjection profonde, qu'oserions-nous dire à ce
roi que nous aurions pu ne pas rappeler: car les puissances voulaient
respecter l'indépendance du voeu national; à ce roi que nous avons
attiré par des résolutions spontanées sur la terre où déjà sa famille
avait tant souffert? Lui dirions-nous: «Vous aviez cru aux Français;
nous vous avons entouré d'hommages, et rassuré par nos serments. Vous
avez quitté votre asile, vous êtes venu au milieu de nous, seul et
désarmé. Tant que nul danger n'existait, tant que vous disposiez des
faveurs et de la puissance, un peuple immense vous a étourdi par des
acclamations bruyantes. Vous n'avez pas abusé de son enthousiasme. Si
vos ministres ont commis beaucoup de fautes, vous avez été noble, bon,
sensible. Une année de votre règne n'a pas fait répandre autant de
larmes qu'un seul jour du règne de Buonaparte. Mais il reparaît sur
l'extrémité de notre territoire, il reparaît, cet homme teint de notre
sang, et poursuivi naguère par nos malédictions unanimes. Il se montre,
il menace, et ni les serments ne nous retiennent, ni vos vertus ne nous
imposent, ni votre confiance ne nous attendrit, ni la vieillesse ne
nous frappe de respect. Vous avez cru trouver une nation, vous n'avez
trouvé qu'un troupeau d'esclaves parjures.»
Non, tel ne sera pas notre langage. Tel ne sera du moins pas le
mien. Je le dis aujourd'hui sans crainte d'être méconnu: j'ai voulu la
liberté sous diverses formes; j'ai vu qu'elle était possible sous la
monarchie; j'ai vu le roi se rallier à la nation; je n'irai pas,
misérable transfuge, me traîner d'un pouvoir à l'autre, couvrir
d'infamie par le sophisme, et balbutier des mots profanés pour racheter
une vie honteuse. Mais ce n'est point le sort qui nous attend. Ces
guerriers qui, durant vingt-cinq années, ont couvert la France d'une
immense gloire, ne seront pas les instruments de la honte nationale.
Ils ne vendront pas leur patrie qui les a admirés et qui les chérit.
Trompés un instant, ils reviendront aux drapeaux français. Affligés de
quelques erreurs dont ils furent victimes, ils voient ces erreurs
réparées. Ils ont pour guides leurs anciens chefs, leurs frères
d'armes, ceux qui les conduisirent si souvent à la victoire, ceux qui,
connaissant leurs services, aideront le monarque à les récompenser.
L'égarement d'un jour doit être oublié. Ils ont peut-être ignoré leurs
propres fautes. La nation les ignorera comme eux, pour se rappeler leur
valeur admirable et leur immortelle renommée.
Merle, qui fut un auteur dramatique abondant, qui fut directeur de
théâtre, demeura toute sa vie journaliste, fidèle à ses opinions
légitimistes. En dehors de ses articles politiques, il rédigea
successivement le feuilleton de la Gazette de France, de la
Quotidienne, de l'Union. On sait qu'il avait épousé la grande et
passionnée comédienne Marie Dorval. Très honnête homme, il prit le
parti d'être un mari philosophe.
Si on le cite dans ce recueil c'est à propos de sa collaboration au
Nain jaune, publication accompagnée d'estampes satiriques, qui joua son
rôle pendant la première Restauration. Fondée par Cauchois-Lemaire,
rédigée par des écrivains qui venaient de différents partis, comme
Etienne et de Jouy, elle représentait un royalisme libéral et
plaisantait, selon un mot qu'elle créa et qui est resté, les
«chevaliers de l'Éteignoir».
Au retour de l'île d'Elbe, les éléments bonapartistes du Nain jaune
l'emportèrent. Le numéro du 25mars 1815 débutait par cette déclaration:
«Cruellement mutilés par la censure, quotidiennement dénoncés par les
journaux antifrançais, nous avons été quelque temps obligés de céder à
la force des circonstances: ce temps d'une tyrannie passagère n'est
plus» Et le Nain jaune saluait le gouvernement «qui venait d'être rendu
d'une manière si inespérée et si miraculeuse».
Merle avait continué à s'occuper des théâtres. L'article
ci-dessous, à la fin de juin1815, a un intérêt historique, par
l'évocation de la situation morale, et par là cet intérêt dépasse celui
d'un simple feuilleton.
Quoique les spectacles soient un besoin pour les Français, et plus
particulièrement pour les Parisiens, il est cependant des circonstances
qui neutralisent leur attrait naturel. Il ne faut rien moins que la
présence des armées ennemies aux portes de la capitale pour attirer
notre attention sur le moment possible et peut être prochain d'une
invasion. Les soporifiques malheurs d'Almazan et d'Ormosa, les
facétieuses espiègleries de Crispin les romanesques amours de Félicie,
sont d'un bien faible intérêt auprès des grandes pensées qui occupent
en ce moment six cent mille têtes dans Paris; aussi le plus mauvais
journal jouit de plus de faveur que la meilleure pièce, et le Patriote
de 89 lutte même avec avantage contre une affiche de spectacle. Il
n'est pas un opéra de Quinault qui puisse faire oublier les
fortifications de Montmartre, et pas une comédie de Molière qui soit
digne de soutenir la comparaison avec une séance de la Chambre des
représentants. Il faut convenir que les scènes qui nous environnent
sont assez dramatiques pour nous faire oublier que depuis plusieurs
jours tous les théâtres de la capitale sont fermés; elles occupent
assez notre curiosité pour ne pas lui permettre de regretter Talma,
Monrose, Brunet et la Pie de Palaiseau; et les événements qui se
passent sous nos yeux offrent une réunion variée de tous les genres de
comique et de toutes les nuances de pathétique; le burlesque se trouve
à côté du sérieux, le gai à côté du larmoyant, et le plaisant tout à
côté de l'atrocité. Depuis huit jours Paris présente l'aspect le plus
singulier. Environné de troupes ennemies, livré presque à ses seules
ressources, réunissant dans son enceinte les seuls défenseurs sur
lesquels il puisse compter, il voit les destinées de la France confiées
aux débris de la plus brave armée du monde. Les vainqueurs de Vienne,
de Berlin, de Rome, de Madrid, de Moscow, défendent aujourd'hui les
murs de la capitale de la France, et ces Léonidas français vont, par
leur dévouement, préparer peut-être les immenses résultats d'une
nouvelle Salamine. Voilà un sujet digne de Melpomène, et jamais la Muse
tragique ne nous arracha des larmes pour de plus grands intérêts.
Jamais Iphigénie, en Aulide immolée, N'a coûté tant de pleurs à la
Grèce assemblée.
Jamais les destinées de Troie et l'acharnement des Grecs ne
pourront être comparés à notre moderne Illiade, où les Hector ne nous
manqueront pas, et où l'on trouve chez les ennemis au moins autant
d'Ulysse que d'Achille.
Auprès de cette grande et belle épopée vient se placer la ridicule
anecdote de M.Merlin. (1) Jamais les annales burlesques des Variétés
n'ont offert une mystification plus comique: quelle est la pièce du
théâtre de Brunet, sans en excepter même Je fais mes farces, qui puisse
être comparée à l'aventure nocturne de M.Merlin?
[(1) Allusion à une aventure, qui semble avoir défrayé les
conversations parisiennes, de Merlin de Douai, qui, pendant les Cent
Jours était redevenu procureur général à la Cour de cassation et
faisait partie de la Chambre des représentants.]
Les sages précautions de la portière de M.Merlin, le sang-froid
héroïque de MmeMerlin, l'indécision grotesque du représentant et
l'audace du cocher de fiacre, sont des caractères dignes de la majesté
de Dumollet et de Cadet-Roussel; et puisque le récit des événements de
cette nuit fameuse a déridé le front soucieux de nos représentants, et
réjoui pendant deux heures cette auguste assemblée, je suis porté à
croire qu'elle pourrait fournir une fort bonne parade au théâtre des
Variétés.
Laissant de côté M.Merlin et sa portière, l'attention se porte sur
un tableau d'un autre genre d'intérêt; les effets forcés du mélodrame
n'ont jamais excité la pitié qu'on éprouve en voyant la population
entière des campagnes venant chercher dans le sein d'une ville assiégée
un asile contre la fureur des ennemis; le paisible laboureur enlevant à
la rapacité du soldat les tristes débris de sa modeste fortune, et
réunissant sur la charrette de la ferme sa famille, ses meubles, ses
outils aratoires, quelques boites de foin pour la nourriture du cheval
qui lui reste, et quelques poignées d'herbage pour la vache nourricière
de la famille; les yeux en pleurs, ces malheureux villageois traversent
Paris avec inquiétude, sans savoir s'ils retrouveront encore la
chaumière qu'ils ont abandonnée. A côté de ce tableau de douleurs,
l'insouciance des Parisiens contraste de la manière la plus choquante.
Depuis l'optimisme de Collin, on n'a rien vu de plus original que le
caractère des bourgeois: environnés des apprêts de la guerre, entourés
d'appareils de mort et de dévastation, ayant sous les yeux, depuis huit
jours, le spectacle effrayant des blessés qui traversent
continuellement les boulevards, les impassibles habitants de Paris se
livrent sans crainte à leurs distractions habituelles; les promenades
sont encombrées, les lieux publics plus fréquentés que de coutume; la
musique des orgues et des vielles se mêle au bruit du canon qui gronde
dans la campagne. On court lire en même temps un bulletin de l'armée et
l'affiche de Tivoli; l'ascension du cerf Azor occupe beaucoup plus que
l'arrivée de l'avant-garde russe; et les fortifications de Montmartre
et de Saint-Chaumont sont l'objet d'une promenade comme les Tuileries
et le Jardin Turc. Les femmes les plus élégantes se montrent à Coblentz
et chez Tortoni; et les mouvements de troupes et d'artillerie qui
traversent Paris, pendant toute la journée, ne peuvent pas même faire
prévoir aux Parisiens qu'il peut arriver tel événement qui terminerait
de la manière la plus terrible cette effrayante situation.
( Le Nain jaune, juin1815.)
*******
LA SECONDE RESTAURATION
VICTOR HUGO
(1802-1885)
Pendant cette période de la Restauration, on ne saurait oublier
Victor Hugo, journaliste. En décembre1819 parut le premier numéro du
Conservateur littéraire, revue bimensuelle, fondée par Abel Hugo; il
avait vingt et un ans. Victor Hugo, qui prit la part la plus active à
cette publication, en avait dix-sept.
Chateaubriand fut, en quelque sorte, le parrain du Conservateur
littéraire, en lui souhaitant la bienvenue: «Lorsque le culte qu'on
voue aux Lettres est pur, elles se montrent généreuses, car alors c'est
dans leur sein que se forment les grands talents et que se préparent
les grands caractères.»
L'activité de Victor Hugo se manifesta de toutes les façons dans le
Conservateur, de1819 à1821. Il en soutenait tout le poids, passant de
la critique littéraire et de la critique dramatique à des articles
semi-politiques, à des portraits, à des études historiques, à des
variétés. Outre nombre de poèmes, Victor Hugo publia là Bug- Jargal.
Il n'est pas peu curieux de trouver dans les feuilletons
dramatiques de Victor Hugo, adolescent encore, une appréciation des
plus gracieuses d'un vaudeville de Scribe, la Somnanbule, représenté le
6décembre 1819. «Nous n'analyserons pas le vaudeville nouveau: l'ennui
qu'inspire une analyse est presque toujours en raison directe des
plaisirs que cause un ouvrage, et dans ce cas, nous risquons d'être
mortellement ennuyeux. La Somnambule est un petit chef-d'oeuvre où nous
aurions honte de relever quelques invraisemblances. Ces défauts sont si
légers que nous ne savons si les auteurs doivent chercher à les
effacer: souvent, quand le tissu est délicat, en voulant enlever une
tache, on le déchire. Depuis longtemps, aucun théâtre n'avait vu (les
genres mis à part) un succès aussi éclatant et, ce qui est plus encore,
aussi mérité.»
Au Conservateur/littéraire collaborèrent Saint-Valry Trébuchet,
Gaspard de Pons, A.Soumet, Alfred de Vigny. En 1821, le Conservateur se
réunit aux Annales de la littérature et des arts, rédigé par Ch.
Nodier, A.Guiraud, Vanderbourg, Brifaut, Meunechet, etc.
La page que l'on va lire est une sorte de bilan littéraire de la
première moitié de l'année 1820. Victor Hugo n'a déjà plus les
indulgences qu'il a eues pour le vaudeville.
L'année littéraire s'annonce médiocrement. Aucun livre important,
Aucune parole forte; rien qui enseigne, rien qui émeuve. Il serait
temps, cependant, que quelqu'un sortît de la foule et dît: «Me voilà!»
Il serait temps que parût un livre ou une doctrine, un Homère ou un
Aristote. Les oisifs pourraient du moins se disputer: cela les
dérouillerait.
Mais que faire de la littérature de 1820, encore plus plate que
celle de 1810, et plus impardonnable, puisqu'il n'y a plus de Napoléon
pour résorber tous les génies et en faire des généraux? Qui sait? Ney,
Murat et Davout auraient peut-être été de grands poètes. Ils se
battaient comme on voudrait écrire.
Pauvre temps que le nôtre! Force vers point de poésie; force
vaudevilles, point de théâtre. Talma, voilà tout.
J'aimerais mieux Molière.
On nous promet le Monastère, nouveau roman de Walter Scott. Tant
mieux, qu'il se hâte, car tous nos faiseurs semblent possédés de la
rage des mauvais romans. J'en ai là une pile que je n'ouvrirai jamais,
car je ne serais pas sur d'y trouver seulement ce que le chien dont
parle Rabelais demandait en rongeant son os: «Rien qu'ung peu de
mouëlle.»
L'année littéraire est médiocre; l'année politique est lugubre:
M.le duc de Berry poignardé à l'Opéra, des révolutions partout.
Une grande querelle politique vient de s'émouvoir ces jours-ci, à
propos de M.Decazes. M.Donnadieu contre M.Decazes; M.d'Argoult contre
M.Donnadieu; M.Clausel de Coussergues contre M.d'Argoult.
M.Decazes s'en mêlera-t-il enfin lui-même? Toutes ces batailles
nous rappellent les anciens temps où de preux chevaliers allaient
provoquer dans son fort quelque géant félon. Au bruit du cor, un nain
paraissait.
Nous avons déjà vu plusieurs nains apparaître. Nous n'attendons
plus que le géant.
Le fait politique de l'année 1820, c'est l'assassinat de M.le duc
de Berry; le fait littéraire, c'est je ne sais quel vaudeville. Il y a
trop de disproportion. Quand donc ce siècle aura-t- il une littérature
au niveau de son mouvement social, des poètes aussi grands que les
événements?
***
Ce poète génial, il allait venir. C'était Victor Hugo lui même. Il
est piquant de le voir demander par celui qui allait emplir un siècle
de son nom.
Paul-Louis Courier, soldat jusqu'en 1809 et le plus lettré des
commandants d'artillerie, helléniste fervent, traducteur de Daphnis et
Chloé, se trouva amené par l'indépendance même de son humeur, à se
transformer en polémiste sous la Restauration. Sa «Pétition aux deux
Chambres», en 1816, eut un extrême retentissement. En 1821, il était
condamné à deux mois de prison pour le «Simple discours» où il
s'élevait contre la souscription proposée par le ministre de
l'intérieur pour faire don du château de Chambord au duc de Bordeaux.
La «Pétition pour les villageois qu'on empêche de danser» (1822) est
l'un des morceaux qui sont restés les plus célèbres du «vigneron de la
Chavonnière», comme s'appelait Paul-Louis Courier. Cette mordante
ironie dans le style qui a le plus de verdeur, se retrouve dans les
Lettres qu'il envoyait au journal le Censeur, comme dans celle que l'on
va lire, où il raillait les efforts du gouvernement contre la presse.
L'assassinat de Paul-Louis, dans la forêt de Larçay par un garde,
Louis Frémont, crime où la participation indirecte de MmeCourier,
arrêtée un moment pendant l'instruction du second procès, est restée
énigmatique, a fait l'objet d'une étude récente d'un magistrat, M.Louis
André. MmeCourier est morte à Genève, remariée, en 1842.
Un monument a été élevé à Véretz, en 1876, à la mémoire de
Paul-Louis Courier. Un des accusés du second procès, Pierre Dubois,
octogénaire alors, vivait encore.
C'est l'imprimerie qui met le monde à mal. C'est la lettre moulée
qui fait qu'on assassine depuis la création, et Caïn lisait les
journaux dans le paradis terrestre. Il n'en faut point douter; les
ministres le disent; ces ministres ne mentent pas, à la tribune
surtout.
Que maudit soit l'auteur de cette damnable invention, et, avec lui,
ceux qui en ont perpétué l'usage, ou qui jamais apprirent aux hommes à
se communiquer leurs pensées! Pour telles gens l'enfer n'a point de
chaudières assez bouillantes. Mais remarquez le progrès toujours
croissant de la perversité! Dans l'état de nature célébré par Jean-
Jacques avec tant de raison, l'homme, exempt de tout vice et de toute
corruption des temps où nous vivons, ne parlait point, mais criait,
murmurait ou grognait, selon ses affections du moment. Il y avait
plaisir alors à gouverner. Point de pamphlets, point de journaux, point
de réclamations sur l'impôt. Heureux âge qui dura trop peu!
Bientôt des philosophes, suscités par Satan pour le renversement
d'un si bel ordre de choses, avec certains mouvements de la langue et
des lèvres articulèrent des sons, prononcèrent des syllabes. Où
étais-tu, Séguier! Si l'on eût réprimé, dès le commencement, ces
coupables excès de l'esprit anarchique et mis au secret le premier qui
s'avisa de dire ba be bi bo bu, le monde était sauvé; l'autel sur le
trône, ou le trône sur l'autel, avec le tabernacle, affermis pour
jamais; en aucun temps, il n'y eût eu de révolutions. Les pensions, les
traitements, augmenteraient chaque année. La religion, les moeurs. ah!
que tout irait bien! Nymphes de l'Opéra, vous auriez part encore à la
mense abbatiale et au revenu des pauvres. Mais fait-on jamais rien à
temps! Faute de mesures préventives, il arriva que les hommes
parlèrent, et tout aussitôt commencèrent à médire de l'autorité, qui ne
le trouva pas bon, se prétendit outragée, avilie, fit des lois contre
les abus de la parole; la liberté de la parole fut suspendue pour trois
mille ans, et, en vertu de cette ordonnance tout esclave qui ouvrait la
bouche pour crier sous les coups ou demander du pain était crucifié,
empalé, étranglé, au grand contentement de tous les honnêtes gens. Les
choses n'allèrent point mal ainsi, et le gouvernement était considéré.
Mais quand un Phénicien (ce fut, je m'imagine, quelque
manufacturier, sans titre, sans naissance) eut enseigné aux hommes à
peindre la parole et fixer par des traits cette voix fugitive, alors
commencèrent les inquiétudes vagues de ceux qui se lassaient de
travailler pour autrui, et en même temps le dévouement monarchique de
ceux qui voulaient à toute force qu'on travaillât pour eux. Les
premiers mots tracés furent liberté, loi, droit, équité, raison; et,
dès lors, on vit bien que cet art ingénieux tendait directement à
rogner les pensions et les appointements. De cette époque datent les
soucis des gens en place, des courtisans.
Ce fut bien pis quand l'homme de Mayence (aussi peu noble, je
crois, que celui de Sidon) à son tour eut imaginé de serrer entre deux
ais la feuille qu'un autre fit de chiffons réduits en pâte: tant le
démon est habile à tirer parti de tout pour la perte des âmes!
L'Allemand, par ce moyen, multipliant ces traits de figures tracées
qu'avait inventés le Phénicien, multiplia d'autant les mots que fait la
pensée. O terrible influence de cette race qui ne sert ni Dieu, ni le
roi, adonnée aux sciences mondaines, aux viles professions mécaniques;
engeance pernicieuse, que ne serait-elle pas si on la laissait faire,
abandonnée sans frein à ce fatal esprit de connaître, d'inventer et de
perfectionner! Un ouvrier, un misérable ignoré dans un atelier, de
quelques guenilles fait une colle, et de cette colle du papier qu'un
autre rêve de gauffrer avec un peu de noir; et voilà le monde
bouleversé, les vieilles monarchies ébranlées, les canonicats en péril.
Diabolique industrie! Rage de travailler, au lieu de chômer les saints
et de faire pénitence! Il n'y a de bons que les momies, comme dit M.de
Coussergues, la noblesse présentée, et messieurs les laquais. Tout le
reste est perverti, tout le reste raisonne, ou bientôt raisonnera. Les
petits enfants savent que deux et deux font quatre. O tempora, o mores!
O Monsieur Clauzel de Coussergues, ô Marcassus de Marcellus. (1)
[(1) M.de Marcellus, député de la Gironde, un des membres les plus
fougueux de la droite. C'est lui qui disait que la liberté de la presse
était «le plus grand fléau qui pût atteindre un peuple».]
Tant il y a qu'il n'y a plus qu'un moyen de gouverner, surtout
depuis qu'un autre émissaire de l'enfer a trouvé cette autre invention
de distribuer chaque matin à vingt ou trente mille abonnés une feuille
où se lit tout ce que le monde dit et pense, et les projets des
gouvernants, et les craintes des gouvernés. Si cet abus continuait, que
pourrait entreprendre la cour qui ne fût contrôlé d'avance, examiné,
jugé, critiqué, apprécié? Le public se mêlerait de tout, voudrait
fourrer dans tout son petit intérêt, compterait avec la trésorerie,
surveillerait la haute police et se moquerait de la diplomatie. La
nation, enfin, ferait marcher le gouvernement comme un cocher qu'on
paye et qui doit nous mener, non où il veut, ni comme il veut, mais où
nous prétendons aller, et sur le chemin qui nous convient: chose
horrible à penser, contraire au droit divin et aux capitulaires.
Mais comme si c'était peu de toutes ces machinations contre les
bonnes moeurs, la grande propriété et les privilégiés des hautes
classes,, voici bien autre chose. On mande de Berlin que le docteur
Kirkaufen, fameux mathématicien, a, depuis peu, imaginé de nouveaux
caractères, une nouvelle presse, maniable, légère, mobile, portative, à
mettre dans la poche, expéditive surtout et dont l'usage est tel qu'on
écrit comme on parle, aussi vite, aisément: c'est une tachitype. On
peut, dans un salon, sans que personne s'en doute, imprimer tout ce qui
se dit et, sur le lieu même, tirer à mille exemplaires toute la
conversation, à mesure que les acteurs parlent. La plume, de cette
façon, ne servira presque plus, va devenir inutile; une femme, dans son
ménage, au lieu d'écrire le compte de son linge à laver ou le journal
de sa dépense, l'imprimera, dit-on, pour avoir plus tôt fait. Je vous
laisse à penser quel déluge va nous inonder et ce que pourra la censure
contre un tel débordement. Mais on ajoute, et c'est le pis pour
quiconque pense bien ou touche un traitement, que la combinaison de ces
nouveaux caractères est si simple, si claire, si facile à concevoir,
que l'homme le plus grossier apprend en une leçon à lire et à écrire.
Le docteur en a fait publiquement l'expérience avec un succès
effrayant, et un paysan qui, la veille, savait à peine compter sur ses
doigts, après une instruction de huit à dix minutes, a composé et
distribué aux assistants un petit discours fort bien tourné commençant
par ces mots: la loi doit gouverner. Où en sommes- nous, grand Dieu!
Qu'allons-nous devenir! Heureusement, l'autorité avertie a pris des
mesures pour la sûreté de l'État; les ordres sont donnés, toute la
police est à la poursuite du docteur, et l'on attend, à chaque moment,
la nouvelle de son arrestation. La chose n'est pas de peu d'importance:
une pareille invention, dans le siècle où nous sommes venant à se
répandre, c'en serait fait de toutes les bases de l'ordre social; il
n'y aurait plus rien de caché pour le public. Adieu les ressorts de la
politique: intrigues, complots, notes secrètes, plus d'hypocrisie qui
ne fût bientôt démasquée, d'imposture qui ne fût démentie. Comment
gouverner après cela!
Étienne, sauf un petit froncement de sourcils du maître à
l'occasion de quelques vers d'une de ses pièces, avait bénéficié du
régime impérial. — «Il faut placer ce jeune homme près de nous,» avait
dit Napoléon, au camp de Boulogne, souriant de louanges adroites dans
les couplets d'un à-propos. Secrétaire de Maret, employé dans des
missions de surveillance, Etienne accepta plus tard les fonctions qui
relevaient du ministère de la police générale. Il censurait le théâtre
et la presse, et l'on sait combien cette censure était ombrageuse.
Quand, par une mesure arbitraire, l'empereur confisqua la propriété du
Journal des Débats, devenu le Journal de l'Empire, Etienne en fut nommé
le rédacteur en chef. La docilité de cet homme de lettres à prendre
part à la direction de l'«esprit public» c'est-à-dire à étouffer toute
velléité d'indépendance, lui valut de multiples faveurs. La
Restauration lui apparut surtout le gouvernement qui l'en privait, et
l'ancien censeur, un moment menacé de proscription, rayé de la liste
des membres de l'Académie française, se jeta dans les rangs de
l'opposition. Persécuté, il trouvait abominables les persécutions. Il
oubliait avec quelque désinvolture le rôle qu'il avait joué en d'autres
temps: «Quelle raison a pu déterminer la censure? écrivait-il en 1821,
à propos d'une pièce de lui, pour laquelle il avait des démêlés avec
l'autorité: aucune. La censure n'a pas besoin de raison. Elle commande;
il faut obéir.» Quel dommage, a dit justement M.Camille Le Senne dans
une étude sur Étienne, que l'Étienne du bureau de l'Esprit public ne se
soit pas dit à lui-même ces choses-là quand il était le fondé de
pouvoirs du duc de Rovigo? — Quoi qu'il en soit, Etienne devint un des
écrivains libéraux les plus marquants de l'époque de la Restauration.
Un mot malicieux de MmeDesbordes-Valmore rappelle comment il passait
«pour un grand citoyen». Ses Lettres de Paris dans la Minerve
défendaient avec vigueur la cause de la liberté. Elles ne peuvent plus
avoir qu'un intérêt d'époque en montrant avec quelle adresse il avait
su prendre une nouvelle attitude, dont l'opinion devait lui savoir gré.
En 1840, il était appelé à la Chambre des Pairs.
Il présenta ce cas singulier d'être réélu à l'Académie après en
avoir été exclu par l'ordonnance de 1816. Il eut pour successeur, en
1846, dans le fauteuil qu'il occupait, Alfred de Vigny, assez
embarrassé pour prononcer son éloge. On ne peut guère se souvenir
utilement, aujourd'hui, que de quelques pages de critique, où Etienne
montre du goût et de l'esprit.
On a élevé, en 1913, à Chamouilley, son pays natal, un monument à
la mémoire d'Étienne.
Je m'exprime avec chaleur, peut-être, mais c'est le sentiment
profond d'un Français vivement ému des maux de son pays. Je n'ai aucune
animosité, aucune espèce de prévention; il y a plus, je connais
j'apprécie la position difficile des hommes qui tiennent le timon des
affaires, mais, autant une censure indiscrète et un vain désir de
fronder me sembleraient peu généreux, autant une timide réserve et une
lâche condescendance deviendraient impardonnables. Il ne s'agit point
ici d'abstractions: jamais de plus positifs intérêts n'agitèrent les
esprits. Ce sont nos droits les plus chers, nos libertés les plus
précieuses, c'est notre bonheur, notre repos, notre indépendance qui
sont menacés; et c'est aujourd'hui surtout que l'homme dont le coeur
palpite encore au nom de liberté et de patrie est appelé à dire
hautement sa pensée, en vertu de la prérogative que lui assure cette
charte, monument de la sagesse de son roi. Elle semblait à jamais
sauvée au 5septembre. Avec la charte, le ministère bravait toutes les
factions, imposait silence à toutes les haines. Il était à la fois
royal et national, et il fit la faute capitale de ne pas rester dans
cette redoutable enceinte. Au lieu de s'y enfermer comme dans un fort
où il était invincible, il se jette dans les lois d'exception,
périlleux défilé où il reçoit le feu des partis contraires. Tel est son
aveuglement qu'il prend la position où son ennemi venait d'être vaincu.
Il avait triomphé de l'arbitraire par la charte; on l'attaque par la
charte sur le terrain de l'arbitraire, et la France, croyant que ce
sont les hommes et non les principes qui triomphent, regarde avec
douleur une lutte qui lui devient étrangère et où on ne semble
combattre au nom de la liberté que pour s'arracher le pouvoir.
Les ministres parlent du maintien de la charte. Ils jurent de la
respecter, et ils lui ôtent ses deux principaux soutiens, la liberté
individuelle et la liberté de la presse.
... Nous vivons dans de bien étranges circonstances. On accuse ceux
qui sollicitent des institutions conservatrices de vouloir perpétuer
les révolutions, et on regarde comme les âmes de la monarchie des
insensés que n'épouvante pas le fleuve de sang qui sépare le nouveau
régime de l'ancien. Les constitutionnels, c'est-à-dire tout ce qui
représente l'agriculture, le commerce et l'industrie, demandent à
grands cris la stabilité sans laquelle il n'est point de repos; ils
demandent que la charte soit appuyée sur des lois qui la fortifient et
sur des hommes qui la soutiennent, qui ne veulent fléchir ni sur le
sceptre d'une aristocratie factieuse, ni sous le joug d'une démocratie
turbulente; ils tiennent à la liberté, conquête chère et douloureuse,
et la charte la leur donne telle qu'ils la voulurent. Les ministres
doivent donc à la France d'en conserver le dépôt sacré, de la garantir
de tous les ravages du temps et de toutes les chances du pouvoir. Ils
la doivent au roi, qui, dans une mémorable séance, l'a appelée son plus
beau titre à l'estime de la postérité. La postérité! Que les hommes de
son choix entendent! La charte de Louis XVIII ne doit pas être le
testament de Louis XIV.
Dans la curieuse physionomie de Martainville (1), on ne peut
considérer ici que le journaliste du Drapeau blanc, cet enragé de la
cause royaliste, faisant feu, par tous les sabords de son journal,
contre tous les partisans du régime constitutionnel, contre ceux- là
mêmes qui, fougueux monarchistes, ne l'étaient pas encore à son gré,
gourmandant parfois Louis XVIII lui-même, qu'il trouvait encore trop
libéral.
[(1) Martainville est l'auteur d'une féerie célèbre, le Pied de
mouton. Voir, sur la vie orageuse de l'homme de théâtre et du
polémiste, la Féerie, par Paul Ginisty (Paris, 1911, Louis-Michaud),
d'après des documents inédits.]
Il fut une sorte de condottiere de la presse, dont Jules Janin,
restant sensible à quelque saillie imprévue au milieu d'un déchaînement
d'injures a tracé ce portrait: «Il écrivait vite et il était violent;
il était violent aux ministres, aux chefs de l'opposition, violent aux
serviteurs qui n'étaient pas de son parti, violent à tous. Il était
revêche, insolent à outrance, taquin, piquant, hâbleur. Ces sortes
d'écrivains tiennent beaucoup du paillasse des carrefours et du bandit
de grand chemin.» Il lui rendait toutefois cette justice: «Au moins, il
outrageait en face et les armes à la main.» Martainville, en effet (et
c'est pourquoi en ce rôle de journaliste forcené il n'est pas tout à
fait odieux), était amené à ne refuser aucune responsabilité, bien
qu'il fût devenu, avec la quarantième année, à peu près difforme. Il
était brave et ne craignait ni les procès ni les duels. Il mourut, fort
inopportunément pour sa mémoire, au lendemain de la révolution de 1830,
et il avait suscité trop de haines, ce vaudevilliste devenu
pamphlétaire, gênant souvent même pour ses amis, pour n'être pas fort
malmené. Il ne semble pas, tout au moins, que les reproches de vénalité
soient bien justifiés. Peut-être est-ce une particularité peu banale
chez cet aventurier de la presse qu'il ne fut pas à vendre. Son
indépendance était en somme sa raison d'être. Dénonçant, tempêtant,
écumant, il arrivait parfois à une sorte d'éloquence dans ce
déversement d'invectives qui constituait sa manière. Après l'assassinat
du duc de Berry il fut pris, dans le Drapeau blanc, d'une manière de
crise épileptique. Ce fut lui qui accusa le ministre Decazes de
complicité avec Louvel, «pour n'avoir pas su comprimer les doctrines
pernicieuses qui sapaient à la fois tous les trônes et toutes les
autorités». — Martainville est enterré an cimetière de Neuilly; il
avait composé lui-même son épitaphe en quatre vers latins dont voici la
traduction: «Chose incroyable! Je dors enfin, moi qui ai passé sans
sommeil tant de jours et de nuits. Adieu, vie!»
Hélas! Lorsque, pénétré d'une horreur vive et profonde en voyant le
régicide trouver des protecteurs, des avocats, des auxiliaires jusque
dans la chambre des députés; lorsque, agité d'alarmes prophétiques, je
m'écriais: «Entre ces principes, ces discours et l'attentat de
Ravaillac, il n'y a que la distance de l'occasion,» je ne croyais pas
moi-même que la distance serait sitôt franchie, que les leçons des
professeurs d'assassinat fructifieraient aussi vite, et que déjà un
autre Ravaillac: déguisait son poignard. Félicitez-vous, dignes patrons
des assassins de Louis XVI! Vous avez réveillé chez quelques atroces
séides la soit du sang bourbonien! Félicitez-vous! Ce sang vient de
couler encore, et la tombe s'est ouverte pour le neveu du roi martyr.
Qui a corrompu le coeur, exalté la tête et dirigé le bras du
meurtrier? C'est vous, écrivains factieux, qui depuis si longtemps
prêchez la révolte et le sacrilège; qui encouragez le crime, en le
justifiant qui avez choisi pour vos héros, et qui proposez pour modèles
à vos adeptes tous les hommes qui ont signalé par de grands forfaits
leur fureur révolutionnaire, et par d'horribles perfidies leur haine
contre la royauté légitime! Ce sont vos principes que l'assassin a mis
en action.
C'est vous, députés indignes et parjures, qui, profanant le nom du
roi dans un serment que votre coeur prêtait à l'anarchie ou à
l'usurpation, avez osé défendre le prêtre assassin que vous appelez un
principe, et proclamer que voter la mort de son Roi, n'était
qu'exprimer une opinion! Le meurtrier du Prince sur qui reposaient tant
d'augustes et précieuses espérances a exprimé aussi une opinion; et
vous devez à sa justification le secours de votre éloquence, puisque
c'est d'après vos principes qu'il s'est conduit.
Mais, que dis-je? Non, ce n'est ni parmi vous ni parmi les
écrivains qui soutiennent et propagent vos doctrines qu'il faut
chercher les plus grands coupables... Révolutionnaires par système,
tueurs de Rois par principe, vous avez fait votre métier!
Les brigands qui ont une fois foulé aux pieds toutes les lois
divines et humaines ont raison de profiter de la tolérance que leur
accordent les dépositaires du pouvoir et de la force destinée à les
réprimer et à les punir.
Le premier coupable, c'est l'homme funeste qui depuis quatre ans
n'a employé l'autorité et la confiance que le Roi lui avait remises
pour consolider la monarchie qu'à miner tous les fondements du trône,
qu'à frapper tous les amis éprouvés de la légitimité; qui n'a eu des
récompenses que pour la félonie et le crime, et des persécutions que
pour l'honneur et la fidélité; qui a réchauffé, nourri, caressé,
déchaîné le tigre révolutionnaire; qui a encouragé, soudoyé tous les
distributeurs publics de poison. Oui, je vous nomme et je vous accuse,
et la France et l'Europe entière joignent à ma voix leur cri
accusateur. Oui, monsieur Decazes, c'est vous qui avez tué le duc de
Berry.
Votre main n'a pas porté le coup sanglant; mais vous avez vu le fer
se forger, s'aiguiser en poignard se lever, et vous n'avez rien fait
pour prévenir le crime. De toute part, la fidélité, justement alarmée,
vous criait: «Les factieux conspirent, ils préparent leurs armes, ils
vont frapper! » Vous avez été sourd. Enfin, vous avez vu la révolte
lever sa tête audacieuse dans un royaume voisin gouverné aussi par un
Bourbon; vous avez cru un instant que le Roi d'Espagne avait perdu le
trône et la vie, et vous n'avez songé à préserver ni le trône ni la vie
des Bourbons de France. Quand Kotzebuë, courageux défenseur des
principes d'ordre et de religion, périt en Allemagne sous le poignard
d'un disciple fanatique de la philosophie moderne, un grand écrivain,
un illustre pair français, dont le nom seul rappelle tout ce que le
talent a de plus brillant et la vertu de plus noble, traça ces mots
mémorables: Il n'y a qu'un pas du coeur d'un royaliste au coeur d'un
Roi, et un sourire dédaigneux vint errer sur vos lèvres,
Souriez donc maintenant; le pas est fait. C'est un Roi, c'est plus
qu'un Roi que le poignard a frappé dans le duc de Berry. C'est une race
tout entière qui succombe sous le coup qui arrache la vie à un seul
prince. L'arbre royal est encore debout, sa branche féconde est tombée.
Mais. vous pleurez, vous gémissez; on le dit, je veux le croire. Vains
gémissements! Larmes stériles! Vos pleurs rendront-ils à la France ce
qu'elle a perdu par votre faute? Oui, pleurez; pleurez des larmes de
sang; obtenez que le Ciel vous pardonne, la patrie ne vous pardonnera
jamais. Mille vies comme la vôtre valent- elles un jour de la vie d'un
Bourbon?... Oh! si le Ciel ne nous garde un miracle, quel héritage
laisserons-nous à nos neveux? Un grand procès politique une longue
guerre, le déchirement de la France. Entraînés par la puissance
d'horribles souvenirs autant que par la force des principes, qui peut
dire où ils iront chercher la légitimité?
Alexandre Dumas, dans ses Mémoires, a dessiné un aimable portrait
de Charles Nodier: «C'était un homme admirable que Nodier: je n'ai rien
vu et rien connu de si savant, de si artiste et de si bienveillant à la
fois. Au reste, n'ayant pas un vice, mais plein de ces défauts
charmants qui font l'originalité de l'homme de génie. Nodier était
prodigue, insouciant, flâneur, oh, mais flâneur avec délices, comme
Figaro était paresseux. Peut-être pouvait-on lui reprocher d'aimer un
peu trop fort le monde, mais cela, c'était encore par insouciance, pour
ne pas se donner la peine de faire la division de ses sentiments. Qu'on
me permette de faire un mot pour cet homme qui en a tant fait: c'était
un aimeur,»
Cet «aimeur» fut aussi très aimé. Son salon de l'Arsenal, si
souvent évoqué par les romantiques, est resté fameux dans l'histoire
littéraire. Écrivain, il toucha à tous les genres, depuis des travaux
philologiques jusqu'au roman fantastique. L'anecdote est célèbre de
Nodier sifflant à la Porte-SaintMartin une pièce, le Vampire, qu'il
trouvait détestable: il en était l'auteur.
Après avoir légèrement frondé le premier consul, Nodier, qui avait
eu recours à la protection de Fouché, avait été envoyé par lui en
Illyrie, pour y rédiger à Laybach un journal en quatre langues, le
Télégraphe illyrien. Son séjour en Illyrie devait lui laisser bien des
souvenirs et le prétexte à d'ingénieuses mystifications littéraires. A
la chute de l'Empire, il attesta volontiers ses sentiments royalistes
dans la Quotidienne et dans le _Drapeau blanc; mais, pour ne parler que
de son oeuvre de journaliste, c'est dans toutes les publications de son
temps qu'il sema d'innombrables pages.
On demande souvent quels sont les savants et les gens de lettres
auxquels on doit encore le «monsieur» et quelle règle il faut suivre,
quand on parle d'eux, pour ne pas manquer aux convenances d'une société
polie: cette difficulté n'était pas tranchée au dix-septième siècle, et
Ménage paraît bien persuadé qu'on dira toujours M.Arnault et
M.Descartes: en quoi il s'est trompé, surtout pour le second.
Il est reçu, aujourd'hui, qu'on a prêté ce titre cérémonieux au nom
de tous les vivants, et, quant aux morts, de tous ceux dont on a pu
être le contemporain. Ainsi, Voltaire et Montesquieu seraient encore
M.de Voltaire et M.de Montesquieu pour quelques vieillards.
Le caractère du personnage et de son talent modifie toutefois
beaucoup cette convention dans l'usage ordinaire. Les grands hommes
perdent beaucoup plus tôt le monsieur que les autres, parce que
l'imagination s'accoutume facilement à agrandir le domaine de leur
réputation aux dépens des temps passés, et à les confondre d'avance
avec les classiques profès. Je ne pourrais m'empêcher d'écrire sans
formule Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, Lamartine, Victor
Hugo, et il me semble que le contraire serait malséant, cette licence
qui marque une familiarité déplacée avec la médiocrité n'étant que
l'expression d'un hommage envers le génie. Beaucoup d'hommes célèbres
de notre époque seront longtemps des « messieurs» Ceux-là n'en sont
plus.
J'ajouterai qu'il y a une délicatesse exquise, mais spontanée, et
peut-être inexpliquée jusqu'ici, à conserver le titre de Monsieur à
certains hommes éminemment vertueux qui ont occupé de grandes positions
dans le monde, mais que l'exercice de la vertu a placés si haut
au-dessus des dignités civiles que leur nom est resté la première de
leurs recommandations aux yeux de l'histoire.
Il ne serait pas surprenant que la postérité dise encore: M.de
Malesherbes, M.Lainé (1) et M.de Martignac, comme nous disons M.de
Harlay et M.de Thou.
[(1) M.Lainé, membre du Corps législatif, avait, en 1813, exprimé
les voeux du pays en faveur de la paix. On sait avec quelle violence il
fut apostrophé par Napoléon à cette occasion. Président du Corps
législatif à la Restauration, retiré à Bordeaux pendant les Cent Jours,
il fut, en 1816, ministre de l'intérieur, où il lutta contre les
excessives prétentions des «ultras». En d'autres occasions, il attesta
un certain libéralisme. Il mourut en 1835, membre de la Chambre des
Pairs et de l'Académie française. — M.de Martignac, après avoir été un
de ces «ultras», montra dans son ministère, de1828 à1829, plus de
modération.]
Polichinelle est un de ces personnages tout en dehors de la vie
privée, qu'on ne peut juger que par leur extérieur, et sur lesquels on
se compose par conséquent des opinions plus ou moins hasardées, à
défaut d'avoir pénétré dans l'intimité de leurs habitudes domestiques.
C'est une fatalité attachée à la haute destinée de Polichinelle. Il n'y
a point de grandeur humaine qui n'ait ses compensations. Depuis que je
connais Polichinelle, comme tout le monde le connaît, pour l'avoir
rencontré souvent sur la voie publique dans sa maison portative, je
n'ai pas passé un jour sans désirer de le connaître mieux, mais ma
timidité naturelle, et peut-être aussi quelque difficulté qui se trouve
à la chose, m'ont empêché d'y réussir. Mes ambitions ont été si bornées
que je ne me rappelle pas qu'il me soit arrivé, en ce genre, d'autre
désappointement, et je n'en conçois point de comparable à
l'inconsolable douleur que celui-ci me laisserait au dernier moment, si
j'ai le malheur d'y parvenir sans avoir joui d'un entretien familier de
Polichinelle, en audience particulière. Que de secrets de l'âme, que de
curieuses révélations des mystères du génie et de la sensibilité, que
d'observations d'une vraie et profonde philosophie il y aurait à
recueillir dans la conversation de Polichinelle, si Polichinelle le
voulait! Mais Polichinelle ressemble à tous les grands hommes de toutes
les époques. Il est quinteux, fantasque, ombrageux. Polichinelle est
foncièrement mélancolique. Une expérience amère de la perversité de
l'espèce, qui l'a d'abord rendu hostile envers fies semblables, et qui
s'est convertie depuis en dédaigneuse et insultante ironie, l'a
détourné de se commettre aux relations triviales de la société. Il ne
consent à communiquer avec elle que du haut de sa case oblongue, et il
se joue de là des vaines curiosités de la foule qui le poursuivrait
sans le trouver derrière le pan de vieux tapis dont il se couvre quand
il lui plaît. Les philosophes ont vu bien des choses, mais je ne crois
pas qu'il y ait un seul philosophe qui ait vu l'envers du tapis de
Polichinelle.
L'ignorance où nous sommes des faits intimes de la vie de
Polichinelle était une des conditions nécessaires de la suprématie
sociale. Polichinelle, qui sait tout, a réfléchi depuis longtemps sur
l'instabilité de notre foi politique et sur celle de nos religions.
C'est sans doute lui qui a suggéré à Byron l'idée qu'un système de
croyances ne durait guère plus de deux mille ans, et Polichinelle n'est
pas homme à s'accommoder de deux mille ans de popularité, comme un
législateur ou comme un sectaire.
Polichinelle, logicien comme il l'est toujours, n'a jamais touché a
la terre par les pieds. Il ne montre pas ses pieds. Ce n'est que sur la
foi de la tradition et des monuments qu'on peut assurer qu'il a des
sabots. Vous ne verrez Polichinelle ni dans les cafés et les salons
comme un grand homme ordinaire, ni à l'Opéra comme un souverain
apprivoisé qui vient complaisamment, une fois par semaine, faire
constater à la multitude son identité matérielle d'homme. Polichinelle
entend mieux le décorum d'un pouvoir qui ne vit que par l'opinion. Il
se tient sagement à son entresol au-dessus de toutes les têtes du
peuple, et personne ne voudrait le voir à une autre place, tant
celle-là est bien assortie à la commodité publique, et heureusement
exposée à l'action des rayons visuels du spectateur, Polichinelle
n'aspire point à occuper superbement le faîte d'une colonne, il sait
trop comment on en tombe; mais Polichinelle ne descendra de sa vie au
rez-de- chaussée comme Pierre de Provence, parce qu'il sait aussi que
Polichinelle sur le pavé serait à peine quelque chose de plus qu'un
homme; il ne serait qu'une marionnette. Cette leçon de la philosophie
de Polichinelle est si grave, qu'on a vu des empires s'écrouler pour
l'avoir laissée en oubli, et qu'on ne connaît aujourd'hui de systèmes
politiques bien établis que ceux dans lesquels elle a passé en dogme,
celui de l'empereur de la Chine, celui du grand Lama et celui de
Polichinelle.
Le secret de Polichinelle, qu'on cherche depuis si longtemps,
consiste à se cacher à propos sous un rideau qui ne doit être soulevé
que par son compère, comme celui d'Isis; à se couvrir d'un voile qui ne
s'ouvre que devant ses prêtres; et il y a plus de rapport qu'on ne
pense entre les compères d'Isis et le grand prêtre de Polichinelle. Sa
puissance est dans son mystère, comme celle de ces talismans qui
perdent toute leur vertu quand on en livre le mot. Polichinelle
palpable aux sens de l'homme comme Apollonius de Tyane, comme
Saint-Simon, comme Déburau, n'aurait peut-être été qu'un philosophe, un
funambule ou un prophète. Polichinelle idéal et fantastique occupe le
point culminant de la société moderne. Il y brille au zénith de la
civilisation, ou plutôt l'expression actuelle de la civilisation
perfectionnée est tout entière dans Polichinelle; et si elle n'y était
pas, je voudrais bien savoir où elle est.
Pour exercer à ce point l'incalculable influence qui s'attache au
nom de Polichinelle, il ne suffisait pas de réunir le génie presque
créateur des Hermès et des Orphée, l'aventureuse témérité d'Alexandre,
la force de volonté de Napoléon et l'universalité de M.Jacotot. Il
fallait être doué, dans le sens que la féerie attribue à ce mot,
c'est-a-dire pourvu d'une multitude de facultés de choix propres à
composer une de ces individualités toutes puissantes qui n'ont qu'à se
montrer pour subjuguer les nations. Il fallait avoir reçu de la nature
le galbe heureux et riant qui entraîne tous les coeurs, l'accent qui
parvient à l'âme, le geste qui lie et le regard qui fascine. Je n'ai
pas besoin de dire que tout cela se trouve en Polichinelle. On l'aurait
reconnu sans que je l'eusse nommé.
Polichinelle est invulnérable, et l'invulnérabilité des héros de
l'Arioste est moins prouvée que celle de Polichinelle. Je ne sais si
son talon est resté caché dans la main de sa mère quand elle le plongea
dans le Styx, mais qu'importe à Polichinelle, dont on n'a jamais vu les
talons? Ce qu'il y a de certain, et ce que tout le monde peut vérifier
à l'instant même sur la place du Châtelet, si ces louables études
occupent encore quelques bons esprits, c'est que Polichinelle, roué de
coups par les sbires, assassiné par les bravi, pendu par le bourreau et
emporté par le diable, reparaît infailliblement, un quart d'heure
après, dans sa cage dramatique, aussi frisque, aussi vert et aussi
galant que jamais, ne rêvant qu'amourettes clandestines et
qu'espiègleries grivoises. «Polichinelle est mort. Vive Polichinelle!»
C'est ce phénomène qui a donné l'idée de la légitimité. Montesquieu
l'aurait dit s'il l'avait su. On ne peut pas tout savoir. Ce n'est pas
tout: Polichinelle possède la véritable pierre philosophale, ou, ce qui
est plus commode encore dans la manipulation, l'infaillible denier du
juif errant. Polichinelle n'a pas besoin de traîner à sa suite un long
cortège de financiers, et de mander à travers les royaumes ses
courtiers en estafettes et ses banquiers en ambassadeurs. Polichinelle
exerce une puissance d'attraction qui agit sur les menus métaux comme
la parole d'un ministre sur le vote d'un fonctionnaire public,
puissance avouée, réciproque, solidaire, synallagmatique, amiable,
désarmée de réquisitions, de sommations, d'exécutions et de moyens
coercitifs, à laquelle les contribuables se soumettent d'eux - mêmes et
sans réclamer, ce qui ne s'est jamais vu dans aucun autre budget depuis
que le système représentatif est en vigueur, et ce qui ne se verra peut
- être jamais, car la concorde des payeurs et des payés est encore plus
rare que celle des frères. Il n'y a si mince prolétaire qui n'ait
plaisir à s'inscrire, au moins une fois en sa vie, parmi les
contribuables spontanés de Polichinelle. L'ex- capitaliste ruiné par
une banqueroute, le solliciteur désappointé, le savant dépensionné, le
pauvre qui n'a ni feu ni lieu, philosophe, artiste ou poète, garde un
sou de luxe dans sa réserve pour la liste civile de Polichinelle. Aussi
voyez comme elle pleut, sans être demandée, sur les humbles parvis de
son palais de bois! C'est que les nations tributaires n'ont jamais été
unanimes qu'une fois sur la légalité du pouvoir, et c'était en faveur
de Polichinelle; mais Polichinelle était l'expression d'une haute
pensée, d'une puissante nécessité sociale, et tout homme d'Etat qui ne
comprendra pas ce mystère, je le prouverai quand on voudra, est indigne
de presser la noble main du compère de Polichinelle!
Une courte nouvelle, Marie ou le Mouchoir bleu, parue dans la Revue
de Paris a fait survivre le nom d'Etienne Béquet. Mais il fut, de1825
à1835, un des collaborateurs les plus assidus du Journal des Débats. Il
ne se bornait pas au feuilleton dramatique, dans lequel il avait
précédé Jules Janin; il y écrivait aussi des articles politiques. L'un
de ceux-ci, aussitôt après l'avènement du ministère Polignac, en
août1829, eut un retentissement considérable. Le journal fut poursuivi.
Béquet se déclara l'auteur des lignes incriminées.
En littérature, il était l'adversaire du romantisme, et il avait la
dent dure. Les «mots» de Béquet couraient d'ailleurs Paris. Son esprit
lui servait à pallier un goût déterminé — MlleMars, qui avait de
l'amitié pour lui, l'appelait son vice — pour les vins généreux. Cette
anecdote fut célèbre. Le jour même de la mort d'un de ses proches
parents, Béquet était attablé devant une bouteille de champagne. Un ami
qui était venu lui apporter ses consolations ne laissa pas que d'être
surpris. «Comment, lui dit-il, vous buvez, même aujourd'hui! —
Pourquoi pas, mon cher? répondit Béquet; le champagne est de deuil!»
Usé prématurément, n'ayant pas quarante ans et semblant un
vieillard, il se redressait tout à coup pour lancer une mordante
anecdote ou conter quelque piquant souvenir. «On eût dit, au témoignage
d'Adolphe Racot, on eût dit un livre perdu de M.le duc de Saint-
Simon.»
Béquet fut un de ces écrivains qui n'eurent pas le temps de donner
toute leur mesure. Il mourut dans la maison de santé du docteur
Blanche.
Ainsi le voilà encore une fois brisé, ce lien d'amour et de
confiance qui unissait le peuple au monarque! Voilà encore une fois la
cour avec ses vieilles rancunes, l'émigration avec ses préjugés, le
sacerdoce avec sa haine de la liberté, qui viennent se jeter entre la
France et son Roi. Ce qu'elle a conquis par quarante ans de travaux et
de malheurs on le lui ôte; ce qu'elle a repoussé de toute la puissance
de sa volonté, de toute l'énergie de ses voeux, on le lui impose
violemment.
Et quels conseils perfides ont pu égarer ainsi la sagesse de
Charles X, et le jeter, à cet âge où le repos autour de soi est la
première condition de bonheur, dans une nouvelle carrière de discordes?
Et pourquoi? Qu'avons-nous fait pour que notre Roi se sépare ainsi de
nous? Jamais peuple fut-il plus soumis à ses lois? Ou l'autorité royale
a-t-elle reçu la moindre atteinte, la justice quelque obstacle? La
religion n'est-elle pas toujours entourée de nos respects?
Il y a un an, à cette même époque, Charles X alla visiter ses
provinces du Nord; nous invoquons son souvenir: par quels témoignages
d'amour et de reconnaissance il fut accueilli! Cette touchante image
d'un père environné de ses enfants devint alors une heureuse réalité:
aujourd'hui il trouverait encore partout des sujets fidèles, mais
partout affligés d'une défiance imméritée.
Ce qui faisait surtout la gloire de ce règne, ce qui avait rallié
autour du trône le coeur de tous les Français, c'était la modération
dans l'exercice du pouvoir. La modération! Aujourd'hui elle devient
impossible. Ceux qui gouvernent maintenant les affaires voudraient être
modérés qu'ils ne le pourraient. Les haines que leurs noms réveillent
dans tous les esprits sont trop profondes pour n'être pas rendues.
Redoutés de la France, ils lui deviendront redoutables. Peut-être dans
les premiers jours voudront-ils bégayer les mots de Charte et de
liberté; leur maladresse à dire ces mots les trahira: on n'y verra que
le langage de la peur ou de l'hypocrisie. Quelle liberté, grands dieux!
que de la liberté à leur manière! Quelle égalité que celle qui nous
viendrait d'eux!
Que feront-ils cependant? Iront-ils chercher un appui dans la force
des baïonnettes? Les baïonnettes aujourd'hui sont intelligentes, elles
connaissent et respectent la loi. Incapables de régner trois semaines
avec la liberté de la presse, vont-ils nous la retirer? Ils ne le
pourraient qu'en violant la loi consentie par les trois pouvoirs,
c'est-à-dire en se mettant hors la loi du pays. Vont-ils déchirer cette
Charte qui fait l'immortalité de Louis XVIII et la puissance de son
successeur? Qu'ils y pensent bien! La Charte a maintenant une autorité
contre laquelle viendraient se briser tous les efforts du despotisme.
Le peuple paye un milliard à la loi: il ne payerait pas deux millions
aux ordonnances d'un ministre. Avec les taxes illégales naîtrait un
Hampden (1) pour les briser. Hampden! Faut-il encore que nous
rappelions ce nom de trouble et de guerre? Malheureuse France!
Malheureux Roi!
[(1) John Hampden (1594-1643) lutta avec énergie contre les
illégalités du gouvernement de Charles 1er d'Angleterre.]
Une figure littéraire curieuse, qui évoque du sérieux et de la
fantaisie, de la piété littéraire et le goût singulier des
mystifications. Si le titre d'honneur de Henri de Latouche est d'avoir,
en 1819, publié 1'OEuvre d'André Chénier, il se plut à des pastiches, à
la fabrication de correspondances imaginaires comme celles du pape
Clément XIV et du comédien Carlin, à des imitations d'Hoffmann, données
comme des découvertes d'ouvrages inédits. Au demeurant, d'universelles
curiosités, sans qu'aucun de ses livres ait vraiment survécu. Mais il
ne s'agit ici que du journaliste, et ce qui rappelle le journaliste,
c'est l'ancien Figaro des dernières années de la Restauration, faisant
au gouvernement la guerre par l'esprit, lui décochant incessamment des
flèches acérées. Auprès de lui se groupaient Nestor Roqueplan, Yictor
Bohain, Jules Janin, Gozlan, Alphonse Karr. Le Figaro resta journal
d'opposition jusqu'à 1835, époque où il passa en d'autres mains. —
Henri de Latouche se trouva faciliter les débuts de plus d'un écrivain
qui devait devenir célèbre: ainsi accueillit-il George Sand, faisant
ses premières armes littéraires en compagnie de Jules Sandeau.
Un numéro du Figaro de la Restauration fut fameux, celui du 10avril
1829, au lendemain de la constitution du ministère Polignac, véritable
défi à l'opinion. Le Figaro parut encadré de noir. Ses mordantes
attaques prenaient la forme de prétendues informations. Toute la
rédaction du Figaro avait contribué à cette manière de pamphlet, qui
fut saisi et valut au gérant, Victor Bohain, une condamnation à six
mois de prison.
— Au lieu d'illuminations à une solennité prochaine, toutes les
maisons de France doivent être tendues de noir.
— C'est à la sollicitation de lord Wellington, duc de Waterloo,
que M.Bourmont a été nommé ministre de la guerre.
— Un huguenot, écrit-on de Foix, fut pendu la semaine dernière
pour délit de sa religion.
— Quelques jeunes seigneurs, légèrement pris de vin, eurent hier
une rencontre avec des hommes du port qu'ils maltraitèrent. Justice
sera faite des manants du port.
— L'architecte de la cour est chargé de présenter un plan pour la
reconstruction de la Bastille. Les prisonniers d'Etat ont été
provisoirement déposés ce matin à la Force.
— M.Franchet a fait présenter dans la journée d'hier un rapport
sur le rétablissement des lettres de cachet.
— Il n'est plus question de la continuation du Louvre. Des fonds
viennent d'être faits par le ministère de l'intérieur pour établir des
oubliettes dans tous les châteaux seigneuriaux des provinces de France.
— M.Récamier vient d'examiner un possédé dans la grande salle de
l'Hôtel-Dieu. Le savant docteur avait pris le soin de se présenter,
avant la consultation, au tribunal de la pénitence.
— On parle du rétablissement de l'hommage-lige et des leudes.
M.Quatrebarbe a déposé un projet.
— Une ordonnance porte le rétablissement de trois couvents de
capucins. Les capucins de Paris auront pour prieur M.le maréchal Soult,
qui est entré en religion, et qui prendra le nom de frère Basile (1).
[ (1) On avait vu le maréchal Soult suivre une procession, un
cierge à la main.]
— Tous les contribuables de France ont fait écrire sur leurs
portes: Crédit est mort, les mauvais payeurs l'ont tué.
( Figaro, 9avril 1829.
***
L.-M. FONTAN
(1801-1839)
Le nom de Fontan doit se trouver ici, parce qu'il évoque la plus
rude des condamnations de presse de la Restauration. Fontan, auteur
dramatique et journaliste publiait, le 29juin 1829, dans l'Album, un
article intitulé le Mouton enragé, ironique portrait de Charles X.En
raison des passions de l'époque, l'article fit grand bruit, et les amis
de Fontan, inquiets des suites de cette témérité, lui conseillèrent de
se dérober à une arrestation préventive. Il partit, en effet, emportant
avec lui un chat dont il ne voulait pas se séparer. On aura peine à
croire, aujourd'hui, que l'hospitalité lui fut refusée dans les
Pays-Bas et ensuite en Prusse. Il revint à Paris, et il fut condamné à
cinq ans de prison, cinq ans de surveillance et dix mille francs
d'amende. De Sainte-Pélagie, il fut conduit à la prison de Poissy,
confondu avec les voleurs, obligé de porter l'uniforme d'infamie. La
révolution de 1830 le rendit à la liberté. Un drame de lui, Jeanne la
Folle, fut joué dès le mois d'août.
Figurez-vous un joli mouton blanc, frisé, lavé chaque matin, les
yeux à fleur de tête, les oreilles longues, la jambe en forme de
fuseau, la ganache (autrement dit la lèvre inférieure) lourde et
pendante, enfin, un vrai mouton du Berri. Il marche à la tête du
troupeau, il en est presque le monarque; un pré immense sert de
pâturage à lui et aux siens. Sur le nombre d'arpents que ce pré
contient, une certaine quantité lui est dévolue de plein droit. C'est
là que pousse l'herbe la plus tendre: aussi devient-il gras, c'est un
plaisir! Ce que c'est, pourtant, que d'avoir un apanage!
Notre mouton a nom Robin. Dès que les petits enfants l'aperçoivent,
ils crient, en courant après lui: «Ah! Voilà Robin-Mouton! Qu'il est
gentil, Robin-Mouton!» Robin n'est pas fier, il se laisse approcher
facilement. Il répond aux compliments qu'on lui fait par des
salutations gracieuses, il montre ses dents en signe de joie.
Quelquefois même il pousse la complaisance jusqu'à bêler. Oh! C'est
alors que les applaudissements éclatent! On l'entoure, on le félicite,
on lui adresse mille questions: «Veux-tu que je te noue ce ruban autour
du cou, mon cher Robin?... Que ta laine est belle, Robin! Est-ce qu'on
va te tondre bientôt?»
Tondre Robin, bon Dieu! l'on n'aurait garde! Il défendrait sa
toison unguibus et rostro, car, malgré son air de douceur, il est
méchant, quand il s'y met. Il donne dans l'occasion un coup de dents
tout comme un autre. On m'a raconté qu'une brebis de ses parentes le
mord, chaque fois qu'elle le rencontre, parce qu'elle trouve qu'il ne
gouverne pas assez despotiquement son troupeau; et, je vous le confie
sous le sceau du secret, Robin-Mouton est enragé.
Ce n'est pas que sa rage soit apparente; au contraire, il cherche
autant que possible à la dissimuler. Éprouve-t-il un accès? A-t-il
besoin de satisfaire une mauvaise pensée? Il a bien soin de regarder
auparavant si personne ne l'observe, car Robin-Mouton sait quel sort on
réserve aux animaux qui sont atteints de cette maladie, il a peur des
boulettes, Robin-Mouton!
Et puis, il sent sa faiblesse! Si encore il était né bélier! Oh!
Qu'il userait longuement de ses deux cornes, comme il nous ferait
valoir ses prérogatives sur la gent moutonnière qui le suit! Peut-être
même serait-il capable de déclarer la guerre au troupeau voisin. Mais,
hélas! il est d'une famille qui n'aime pas beaucoup à se battre, et,
quelles que soient les velléités de conquêtes qui le chatouillent, il
se ressouvient avec amertume que c'est du sang de mouton qui coule dans
ses veines.
Cette idée fatale le désespère. Console-toi, Robin, tu n'as pas à
te plaindre. Ne dépend-il pas de toi de mener une vie paresseuse et
commode? Qu'as-tu à faire du matin au soir? Rien. Tu bois, tu manges et
tu dors. Tes moutons exécutent tes ordres, contentent tes moindres
caprices, ils sautent à ta volonté. Que demandes-tu donc? Crois-moi, ne
cherche pas à sortir de ta quiétude animale! Repousse ces vastes idées
de génie qui sont trop grandes pour ton étroit cerveau. Végète, ainsi
qu'ont végété tes pères. Le ciel t'a créé mouton, meurs mouton. Je te
le déclare avec franchise: tu ne laisserais pas que d'être un charmant
quadrupède. si, in petto, tu n'étais pas enragé.
La carrière de journaliste actif d'Adolphe Thiers s'est déroulée
sous la Restauration. Il était arrivé à Paris en 1891, en compagnie de
son ami et compatriote Mignet. Il fut sur le point de partir avec le
capitaine Laplace pour un voyage autour du monde. Dès 1822, il
rédigeait au Constitutionnel le compte rendu du Salon. Puis il y fit de
la politique militante. «Nous sommes la jeune garde!» disait-il à M.de
Rémusat. Il était, pour le parti libéral une précieuse recrue. Le
hasard a fait tomber entre mes mains un livre de comptes du
Constitutionnel de1826 à1830. Il contient d'assez piquants
renseignements sur le prix des articles. On voit dans ce document de la
petite histoire de la presse que Jay, Étienne Dumoulin et Tissot,
rédacteurs favorisés, subissaient, eux aussi, le système de la
rétribution à l'article complet (124 lignes), aux trois quarts
d'article, à la moitié d'article, au quart d'article. Le quart
d'article était payé 19francs.
Thiers était, au point de vue des honoraires, sur le pied de C.
Lemaire, Thiessé, Bodin et Année. «Les articles de ces messieurs, écrit
le caissier en memento, sont payés 70francs quand ils ont 140 lignes.
Au-dessus de cinq articles, ils ne sont plus payés que 50francs.» On
constate que, au-dessous de 36 lignes, l'article n'est pas payé.
Le 3janvier 1830, Thiers fondait avec Mignet Armand Carrel et
Sautelet, le National. Ce journal attestait son respect pour la
légalité «Usons, disait Thiers à ses collaborateurs, de tous les moyens
légaux. Nous n'aurons pas un seul procès, et les Bourbons feront des
folies pour leur propre compte.» Il combattait avec les armes de la
logique. Le National fut, cependant, poursuivi et condamné, sans que
ces mesures diminuassent en rien l'ardeur de ses rédacteurs. Dans
l'article de Thiers déféré à la justice, on avait relevé ce passage:
«La question est dans les choses: elle pourrait être un jour dans les
personnes, mais par la faute de ces dernières. Le système est
indifférent pour les personnes, mais si elles n'étaient pas
indifférentes pour le système, si elles le haïssaient, l'attaquaient,
alors la question deviendrait question de choses et de personnes à la
fois. Mais ce seraient les «personnes» qui l'auraient posée
elles-mêmes.»
On sait que c'est dans les bureaux du National, rue
Neuve-Saint-Marc, que se réunirent les journalistes libéraux après la
publication des «ordonnances» dans le Moniteur, le 26juillet 1830.
Adolphe Thiers prit la tête du mouvement de protestation. Cette
protestation, il fut chargé de la rédiger avec Châtelain et Cauchois-
Lemaire. Il eut la part décisive à sa rédaction. C'était encore un
«article», malgré sa forme de manifeste, mais cet article-là devait
emporter une monarchie. «Le roi règne et ne gouverne pas,» avait-il dit
précédemment. Le roi, ayant violé la charte, ne devait plus régner.
On a souvent annoncé, depuis six mois, que les lois seraient
violées, qu'un coup d'Etat serait frappé. Le bon sens public se
refusait à le croire. Le ministère repoussait cette supposition comme
une calomnie. Cependant, le Moniteur a publié enfin ces mémorables
ordonnances, qui sont la plus éclatante violation des lois. Le régime
légal est dore interrompu; celui de la force est commencé.
Dans la situation où nous sommes placés, l'obéissance cesse d'être
un devoir. Les citoyens appelés les premiers à obéir sont les écrivains
des journaux: ils doivent donner, les premiers, l'exemple de la
résistance à l'autorité qui s'est dépouillée du caractère de la loi.
Les raisons sur lesquelles ils s'appuient sont telles qu'il suffit
de les énoncer.
Les matières qui règlent les ordonnances publiées aujourd'hui sont
de celles sur lesquelles l'autorité royale ne peut, d'après la charte,
prononcer toute seule. La charte (art. 35) dit que l'organisation des
collèges électoraux sera réglée par les lois: elle ne dit pas par les
ordonnances.
La couronne elle-même avait reconnu ces articles; elle n'avait
point songé à s'armer contre eux, soit d'un prétendu pouvoir
constituant, soit du pouvoir faussement attribué à l'article14.
Toutes les fois, en effet, que des circonstances prétendues graves
lui ont paru exiger modification soit au régime de la presse, soit au
régime électoral, elle a eu recours aux deux Chambres´ Lorsqu'il a
fallu modifier la charte, puis établir la septennalité et le
renouvellement intégral, elle a eu recours, non à elle-même, comme
auteur de cette charte, mais aux Chambres.
La royauté a donc reconnu, pratiqué elle-même les articles8 et35 et
ne s'est point arrogé à leur égard ni une autorité constituante ni une
autorité dictatoriale qui n'existent nulle part.
Les tribunaux, qui ont droit d'interprétation, ont solennellement
reconnu ces mêmes principes. La cour royale de Paris et plusieurs
autres ont condamné les publicateurs de l'Association bretonne comme
auteurs d'outrages envers le gouvernement. Elle a considéré comme un
outrage la supposition que le gouvernement pût employer l'autorité des
ordonnances, là où l'autorité de la loi peut être seule admise.
Ainsi, le texte formel de la charte, la pratique suivie jusqu'ici
par la couronne, les décisions des tribunaux, établissent qu'en matière
de presse et d'organisation électorale, les lois, c'est-à-dire le roi
et les Chambres, peuvent seules statuer.
Aujourd'hui donc, des ministres criminels ont violé la légalité.
Nous sommes dispensés d'obéir. Nous essayons de publier nos feuilles
sans demander l'autorisation qui nous est imposée. Nous ferons nos
efforts pour que, aujourd'hui, au moins, elles puissent arriver à toute
la France.
Voilà ce que notre devoir de citoyens nous impose, et nous le
remplissons. Mais nous pouvons supplier la Chambre, au nom de la
France, de s'appuyer sur son droit évident et de résister autant qu'il
sera en elle à la violation des lois. Ce droit est aussi certain que
celui sur lequel nous nous appuyons. La charte dit (art. 30) que le roi
peut dissoudre la Chambre des députés, mais il faut pour cela qu'elle
ait été réunie, constituée en Chambre, qu'elle ait soutenu enfin un
système capable de provoquer la dissolution. Mais, avant la réunion, la
constitution de la Chambre, il n'y a que des élections faites. Or,
nulle part la charte ne dit que le roi peut casser les élections. Les
ordonnances publiées aujourd'hui ne font que casser les élections:
elles sont donc illégales, car elles sont une chose que la charte
n'autorise pas.
Les députés élus, convoqués pour le 3août, sont donc bien dûment
élus et convoqués. Leur droit est le même aujourd'hui qu'hier. La
France les supplie de ne pas l'oublier. Tout ce qu'ils pourront pour
faire valoir ce droit, ils le doivent.
Le gouvernement a perdu aujourd'hui le caractère de légalité qui
commande l'obéissance. Nous lui résistons pour ce qui nous concerne:
c'est à la France de juger jusqu'où doit s'étendre sa propre
résistance.
***
Cette protestation fut signée par les gérants et rédacteurs des
journaux libéraux.
Le Temps, le Globe et le National purent seuls paraître le
27juillet. L'ordre de saisir leurs presses fut donné, tandis que des
mandats d'amener étaient lancés contre les journalistes signataires de
la protestation.
Les directeurs des journaux ne cédèrent qu'à la force. Ces
opérations judiciaires furent particulièrement malaisées, pour la
police, au Temps.
Voici le récit, curieux dans le fond et dans la forme, qu'en fit
Baude, l'un des propriétaires-directeurs:
«Aujourd'hui, 27juillet 1830, à onze heures et demie, on est venu,
au nom d'ordonnances illégales, violer l'habitation d'un citoyen
protégé par les lois de l'État. Des hommes que nous ne connaissons pas,
pâles, défaits, abattus, malheureux déjà du crime qu'ils allaient
commettre, ont commis un vol avec effraction. L'un d'eux, il est vrai,
s'était décoré d'une écharpe de magistrat, qui ne pouvait être qu'une
imposture, car un magistrat ne se présente et n'agit qu'au nom de la
loi.
«... Sept heures ont été employées parles agents de la violence à
tenter par tous les moyens de pénétrer dans notre demeure. Des ouvriers
ont appris à des magistrats le respect de la loi. Un d'eux, M.Pein,
maître serrurier, se découvrant à la lecture d'un article du Code, a
refusé de concourir à l'effraction qu'un homme revêtu d'une écharpe lui
demandait. Un second, plus jeune, de l'atelier Godet, mais avec le même
courage et la même simplicité, a résisté légalement à des obsessions de
tout genre mises en usage pour le séduire ou l'intimider. Enfin, on n'a
pu trouver dans le quartier un ouvrier qui voulût violer un domicile et
se rendre complice d'un vol.
«On est alors allé demander au magistrat qui a mission spéciale de
protéger la propriété, au préfet de police, les moyens d'y attenter. Il
a envoyé pour crocheter nos portes, qui? Celui-là même qui a pour
charge de river les fers des forçats! Digne instrument d'une semblable
mission! Digne emblème du traitement que les rebelles du 26juillet
destinent aux citoyens!»
Quelques heures plus tard, commençait la révolution des trois
jours, qui emportait le trône de CharlesX.
*******
LE GOUVERNEMENT DE JUILLET
C'est sous le gouvernement de Juillet que la presse se développe et
se modernise, mais aussi s'industrialise.
Après la révolution de 1830, les premières lois sur la presse sont
empreintes de l'esprit libéral. Le taux du cautionnement et les droits
de timbre sont abaissés. Toutes les entraves apportées par le
gouvernement de la Restauration à la publication des journaux
disparaissent. Mais, dès 1831, sous le ministère de Casimir Perier, le
gouvernement cherche à restreindre les libertés qu'il a accordées. On
lira plus loin une protestation véhémente d'Armand Carrel à ce sujet.
Les procès de presse se multiplient: on en compte quatre cent onze pour
les seules années1831 et1832. Les acquittements par le jury sont
nombreux, il est vrai, et plusieurs de ces poursuites ne laissent pas
que d'être dangereuses pour le pouvoir qui les a intentées. Les
premières années du règne de Louis-Philippe sont très agitées; les
émeutes et les insurrections se succèdent, la Vendée se soulève; ce
sont de graves mouvements qui éclatent à Lyon ou à Paris, suivis de
répressions violentes, auxquelles répondent des attentats contre le
roi. Les lois de septembre1835, punissant de la détention et d'amendes
considérables les attaques contre la personne du roi et le principe du
gouvernement, rendent la presse responsable de ces atteintes à l'ordre
public. Elles permettent même une juridiction exceptionnelle. Dufaure,
Dupin, Lamartine et le vieux Royer-Collard protestent contre certaines
dispositions de ces lois, qui peuvent déférer le journaliste, accusé de
complicité d'attentat, par l'apologie de faits qualifiés crimes, à la
cour des Pairs. Pour un gouvernement auquel on put si souvent reprocher
d'avoir vécu dans l'équivoque les projets de lois avaient eu une
franchise brutale «Notre loi manquerait son effet, disait le garde des
sceaux Persil, si toute autre presse que la presse monarchique
constitutionnelle pouvait se déployer librement après sa promulgation.
Il ne peut y avoir en France de gouvernement légitime restauré ni de
république: l'innovation de l'un ou de l'autre serait un crime, et un
crime ne peut pas avoir d'organe armé de publicité.»
Les journaux carlistes, comme on disait alors, et les journaux
républicains ne disparurent pas, cependant, s'il y eut une période où
ils furent tenus à plus de prudence. L'opposition ne désarma pas,
malgré les menaces, et ne cessa, de toutes les façons, de soutenir la
lutte contre le gouvernement. On sait que la raillerie et la caricature
ne furent pas, contre lui, les armes les moins redoutables L'importance
de la presse croissait par la transformation des journaux, les
conditions de leur publication, l'abaissement de leur prix,
l'augmentation de leur tirage. En 1836, Émile de Girardin créait la
presse à bon marché appuyant cette conception sur les ressources de
l'annonce. Tous les journaux changeaient leur format; l'Époque donnait
au sien des proportions inusitées. Ce fut le temps de mille
innovations. La chronique se dégageant de ses tâtonnements, prenait sa
forme brillante et inaugurait sa puissance. Tous les genres d'articles
s'élargissaient; l'information quittait ses allures encore timides, et
la création du feuilleton publiant des romans, ne contribuait pas peu à
la diffusion du journal. La Presse, le Siècle, fondé en 1836 par
Dutacq, le Constitutionnel, le Journal des Débats, se disputaient les
romans de Balzac, d'Alexandre Dumas, d'Eugène Sue, de Frédéric Soulié,
etc.. C'était une révolution complète dans la presse.
Après 1830, toutes les idées étaient en ébullition. «On eût dit, a
écrit Thureau-Dangin, une immense chaudière où les chimères, les
croyances, les passions étaient jetées pêle- mêle, bouillonnaient et
fermentaient,» A côté du mouvement politique, c'était le grand
mouvement littéraire du romantisme, puis c'étaient un mouvement social
et un mouvement religieux dont l'Avenir, de Lamennais, Charles de
Montalembert et Lacordaire, se fit le moniteur, rêvant un catholicisme
épuré. L'Avenir, conviant le clergé à venir à la démocratie, célébrant,
en un article fameux, la Pologne blessée à mort, réclamant la liberté
d'enseignement, fut un des premiers journaux poursuivis par le
gouvernement de Juillet. Il l'était pour cette phrase: «Disons aux
souverains: «Nous vous obéirons tant que vous obéirez vous-mêmes à
cette loi qui vous a faits ce que vous êtes, et hors de laquelle vous
n'êtes rien.» L'Avenir fut d'ailleurs acquitté.
Le mouvement de rénovation sociale du saint-simonisme (1) devenait
aussi une sorte de religion. Enfantin et Bazard entendaient mettre en
pratique les idées de Claude-Henri de Saint-Simon, mort en 1825.
[(1) Les exagérations mystiques de ce mouvement ont été notamment
contées par Alexandre Dumas ( Mémoires, tomesVII etVIII).]
Il s'agissait de réformes profondes devant asseoir sur de nouvelles
bases la famille, la propriété, la société. Le Globe, rédigé par Pierre
Leroux, défendait les idées du saint- simonisme, qui rallia alors
nombre d'esprits ouverts à de généreuses aspirations. Bazard s'était
voué aux réalisations selon des conceptions purement philosophiques.
Entraîné par un mysticisme singulier, Enfantin, se transformant en
Messie de la doctrine, fit du saint-simonisme une Église, instituant
des rites, des cérémonies, même un costume, qui avait été dessiné par
le père de Rosa Bonheur. Félicien David composait les hymnes du culte
ainsi inauguré. Un des articles de foi était l'attente d'une
femme-Messie. Cependant, ces bizarreries avaient détourné d'Enfantin
les hommes qui avaient été séduits par les côtés sérieux des théories
saint-simoniennes. Les fervents d'Enfantin, qui s'appelait lui-même le
Père, le suivaient à Ménilmontant; la maison existe encore où se fonda
cette communauté dont la devise était: «A chacun selon sa capacité, à
chaque capacité selon ses oeuvres,», et où se faisait l'expérience
d'une organisation du travail d'après ce principe. Le ridicule devait
tuer, plus que le procès intenté en 1833 à Enfantin et à ses disciples,
le saint-simonisme. Il pouvait malaisément résister au défilé de ces
apôtres dans leur tunique bleue ouverte en coeur sur le devant, avec un
gilet blanc se laçant par derrière, — emblème de la fraternité, —
leur pantalon rouge, le collier symbolique qui pendait sur leur
poitrine. A travers ces extravagances, qui condamnèrent le
saint-simonisme, bien des idées, cependant, avaient été remuées.
En même temps, les doctrines de Fourier se répandaient, basées sur
la théorie de l'«attraction passionnelle». Ainsi que, selon la loi de
Newton, une force, l'attraction, assure l'harmonie des mouvements des
astres, une autre espèce d'attraction devait selon Fourier, présider à
l'harmonie des volontés humaines: la passion. Il s'agissait donc
d'utiliser les passions, d'assigner à chacune d'elles un rôle social.
Cette philosophie aboutissait au système du groupement, de
l'association, de la ruche, la part individuelle devant être en raison
de l'effort du groupe, et par là le travail apparaissait-il fécond et
attrayant. Les mêmes activités s'exerçaient, pour le bien général, dans
des ordres différents: celui qui commandait la veille là où il était
supérieur obéissait le lendemain, dans les fonctions où il était
inférieur: ainsi n'y avait-il plus de raisons de jalousies et de haines
entre les hommes. L'expérience du «phalanstère» dont Champfleury devait
faire, plus tard, dans sa comédie de l'Apôtre, une assez violente
satire, ne réussit pas cependant. Les vues originales, mêlées
d'utopies, de Fourier étaient exposées dans la Phalange. Après la mort
de Fourier, Victor Considérant, fondateur de la Démocratie pacifique
devint le chef de l'école fouriériste; il en avait dégagé des
conceptions économiques véritablement discutables.
Les bonapartistes, après 1830, avaient eu un journal, la
Révolution, qui ne dura que peu de temps. En 1840, après les tentatives
de Strasbourg et de Boulogne, un autre journal, le Capitole, reprenait,
dans un intérêt plus direct, l'apologie des idées napoléoniennes. Les
publications révolutionnaires, organes des sociétés secrètes, qui
furent nombreuses, malgré la lutte de la police contre elles, ne
pouvaient être que clandestines. En dépit d'une étroite surveillance,
le Moniteur républicain se glissait dans les milieux où il avait
intérêt à se faire lire.
«Louis-Philippe a bien des sujets. d'alarmes,» disait un petit
journal satirique, les Cancans, rédigé par Bérard, qui, dès le début du
règne, attaquait, souvent avec un esprit mordant, toujours avec
violence, le roi et son gouvernement. (1)
[ (1) L'un des plus piquants articles de Bérard est celui où sous
la rubrique «théâtres», il parle de chacun des membres de la troupe qui
vient de prendre l'entreprise «du Théâtre de la Cour», le «père noble»,
la «duègne», le «jeune premier», etc. Il s'agissait en de transparentes
allusions, de la famille royale.]
On ne saurait oublier, dans cette rapide revue, le rôle du pamphlet
et de la caricature. Il en sera question plus loin, à propos du
Charivari. Du côté de l'opposition légitimistes, c'était, pendant la
première période du régime, la Mode qui lançait les traits les plus
acérés.
Sous tous ses aspects, la puissance de la presse est célébrée
alors, avec cette abondance qui le caractérise, par Jules Janin (1).
[(1) Les français peints par eux-mêmes, t. III.]
«Que le journal brise et renverse, qu'il nous pousse chaque jour de
changement en changement, qu'il soit le grand agitateur des sociétés
modernes, qu'il excite des tempêtes et des batailles, qu'il épouvante
les rois sur leur trône et les bourgeois dans leur maison, qu'il
s'attaque en furieux, à coups d'épingle, à coups de poignard à la
gloire acquise, aux services rendus, à toutes les supériorités, la
chose est vraie. Mais si vous êtes justes, vous reconnaîtrez que ces
attaques font croire qu'au fond de ces colères il y a de la célébrité
pour ceux qui la méritent, qu'au fond de ces injures il y a de l'équité
et du respect, et, si vous comptez les morts dans ce vaste champ de
bataille des faits et des opinions, vous trouverez que ceux qui sont
véritablement blessés ou morts n'avaient pas vingt-quatre heures à
vivre, et que la presse leur a fait bien de l'honneur en les empêchant
de mourir dans leur lit.»
C'est une grande époque pour la presse que celle qui compte dans la
politique, avec la diversité de leurs opinions, Armand Carrel, Armand
Marrast, Godefroy Cavaignac, Louis Blanc, Etienne Arago, Raspail,
Cormenin, Taxile Delord, Louis Jourdan Flocon, Littré, Bastide, dans
l'opposition libérale de Genoude, Nettement, de Broan, Laurentie,
Léonce de Lavergne, dans l'opposition légitimiste; Silvestre de Sacy,
Saint-Marc Girardin, Cuvillier-Fleury, au Journal des Débats, où règne,
avec la grande influence qu'il exerce, L.-F. Bertin; Lamennais,
Lacordaire, Montalembert, dans la presse religieuse animée d'un nouveau
souffle; Sainte-Beuve, Planche, Jules Janin, Théophile Gautier,
Fiorentino, Ed. Thierry, Léon Gozlan, Delécluze, Thoré, Champfleury,
dans la critique littéraire, théâtrale, artistique; Mmede Girardin,
Méry, Gérard de Nerval, Louis Reybaud, Th. de Banville, Alphonse Karr,
Paul de Musset, Briffaut, Roqueplan, Caraguel, Roger de Beauvoir, Jules
Leconte, Albéric Second, Altaroche, Ed. Ourliac, etc., dans la
chronique; Louis Veuillot, Granier de Cassagnac, parmi les journalistes
alors ondoyants. Émile de Girardin, Dutacq, Louis Desnoyers,
innovaient; le Dr Véron, au Constitutionnel, appelait la littérature à
l'aide de la politique pour rajeunir le vieux journal. Parmi les
débutants, Charles Monselet, Auguste Villemot, J.Lecomte, L.Ulbach.
C'est aussi l'époque où les Revues prennent leur développement: la
Revue des Deux Mondes, passant en 1831 sous la direction du volontaire
et tenace Buloz, qui acquérait aussi la Revue de Paris; - l'Artiste,
publication à laquelle Arsène Houssaye donnait ses heures d'éclat; —
la Revue britannique, traduisant les articles des revues étrangères,
dirigée par Amédée Pichot; — la Revue indépendante de Pierre Leroux;
— la Revue rétrospective de Taschereau, etc.
Le 29juillet 1830, le Journal des Débats, en tête de ses colonnes,
célébrait la révolution qui venait de s'accomplir, et il flétrissait
énergiquement les hommes qui avaient provoqué la chute des Bourbons:
«L'imagination, disait-il reste confondue au spectacle de tant de
crimes médités, ordonnés, exécutés. Nos libertés tombant sous le coup
d'ordonnances illégales, nos concitoyens sous le feu dos canons et de
la mousqueterie, ou jetés en proie à toutes les violences du
gouvernement militaire; plus de justice, plus de lois, plus de
magistrats! La force contre les lois, la force contre les citoyens!...
Et cette force brutale, comme elle a été brisée par la colère de la
capitale! Comme tous ces bataillons, tous ces mousquets, tous ces
canons se sont trouvés faibles devant l'héroïque fermeté des Parisiens!
Partout, la force militaire a été vaincue par la force civile.»
Mais on se souvient, dans les Iambes d'Auguste Barbier, du poème
intitulé la Curée, raillant les profiteurs de la révolution de Juillet,
qui avaient succédé aux combattants enthousiastes. Le 16août,
Saint-Mare Girardin alors jeune et ardent, développait le même thème en
une prose vigoureuse. Il faisait le procès des solliciteurs de places,
de tous ceux qui, sans avoir contribué à l'élever demandaient des
faveurs au pouvoir nouveau.
Saint-Marc Girardin, professeur à la Sorbonne, député sous la
monarchie de Juillet, donna au Journal des Débats une longue
collaboration. Il rentra dans la vie politique en 1871 L'âge et la vie
avaient fort modifié le libéral de 1830.
Il y a quinze Jours, c'étaient les heures de l'insurrection
populaire, heures de courage et d'enthousiasme, heures de vertus et de
dévouement. Aujourd'hui, c'est une tout autre insurrection: c'est
l'insurrection des solliciteurs; c'est la levée en masse de tous les
chercheurs de place. Ils courent aux antichambres avec la même ardeur
que le peuple courait au feu.
Dès sept heures du matin, des bataillons d'habits noirs s'élancent
de tous les quartiers de la capitale, le rassemblement grossit de rues
en rues; à pied, en fiacre, en cabriolet, suant, haletant, la cocarde
au chapeau et le ruban tricolore à la boutonnière, vous voyez toute
cette foule se pousser vers les hôtels des ministres, pénétrer dans les
antichambres, assiéger la porte du cabinet. C'est un siège, ou plutôt
c'est un blocus. Tacticiens profonds, nos héros de l'insurrection
intrigante ont toutes les qualités de la guerre. Tout à l'heure, ni les
pieds n'étaient assez agiles, ni les roues des cabriolets n'étaient
assez rapides pour s'élancer vers l'hôtel du ministre. Une fois arrivés
dans l'antichambre, une fois sous les murs de la place, ils changent de
courage. Ils sont fermes et patients. Immobiles à leur rang, la
pétition au bras, ils ont décidé de prendre la place par famine; ils la
prendront. C'est en vain que le ministre ou son secrétaire essayent de
s'échapper par quelque porte secrète: toutes les portes sont bloquées.
A moins d'un souterrain qui donne sur la campagne, comme dans les
anciennes forteresses, il n'y a pas moyen de sortir.
Et ne croyez pas que la foule diminue de jour en jour. Tout au
contraire, elle augmente: le mouvement de l'insurrection se répand de
proche en proche, d'un bout de la France à l'autre.
Chaque département envoie ses recrues, qui accourent
successivement, impatientes, avides, jalouses, et craignant toujours
d'arriver trop tard. Les diligences, les pataches, les coches sont
remplis; les solliciteurs s'entassent dans les voitures, surchargent
l'impériale; les six chevaux des diligences soufflent et halètent,
attelés à tant d'intrigues. C'est un soulèvement général de toutes les
pétitions provinciales. Paris! Paris! Tel est le cri de toutes ces
ambitions qui fatiguent les routes et les postillons. Il en vient de
tous les régimes, depuis celui de 89 jusqu'à celui de 1830; de toutes
les générations, de toutes les provinces: tout se remue, s'ébranle, se
hâte, le nord, l'orient, l'occident; et, pour comble de maux, la
Gascogne, dit-on, n'a pas encore donné.
Il y a quinze ans, en 1824, les martyrs de la fidélité inondaient
les antichambres, la Vendée assiégeait les bureaux. C'était
l'insurrection des Gérontes; l'ambition alors avait des cheveux blancs,
et l'intrigue portait de la poudre. Aujourd'hui l'insurrection est plus
jeune. Géronte est hors de cause, il ne sollicite plus. Valère le
remplace dans les antichambres, et, à le voir, il n'a pas dégénéré de
son devancier. Le costume et le langage diffèrent, mais c'est la même
chose au fond. On fredonne la Marseillaise au lieu de Vive Henri IV ou
Charmante Gabrielle! On contait les persécutions souffertes sous Marat
et Robespierre; on conte ses disgrâces sous MM.de Corbière et
Peyronnet. Du reste, même genre de forfanterie, même manière de se
faire valoir.
Des victimes abondent, il y en a de toutes les époques.
Les héros aussi pullulent; les uns se sont battus en personne,
lisez le journal où leur nom est cité; mais ne lisez pas l'erratum du
lendemain, car les belles actions rapportant quelque chose, tout le
monde veut les avoir faites et il y a des exploits qui ont cinq ou six
maîtres; il faudra bientôt que les tribunaux jugent cette nouvelle
question de propriété. Ceux qui ne se sont pas battus ont aussi leurs
titres. L'un a un parent mort à l'attaque du Louvre, l'autre est un
cousin d'un élève de l'École polytechnique. L'Intimé aujourd'hui ne
dirait plus:
Messieurs, je suis bâtard de votre apothicaire;
il serait bâtard d'un des vainqueurs de la Bastille et oncle d'un
des braves du pont de la Grève et, à ce titre, l'Intimé demanderait une
place de procureur général. Cette pullulation de victimes après la
persécution, et de héros après la victoire rappelle le retour de Gand
et ce que disait un de nos meilleurs maîtres en fait d'esprit: «Je ne
sais pas comment cela se fait: nous étions quinze cents à Gand, et nous
en sommes revenus quinze mille.»
Au milieu d'un tel chaos, il est difficile que le hasard et les
caprices n'aient pas une grande part dans ce qui se fait. Les ministres
nomment, mais ils ne choisissent pas toujours. Aussi rien n'est si
bizarre et si imprévu que les changements d'Etat qui se voient.
Hippias est administrateur général: — Comment cela, bon Dieu? —
Hippias, le 24juillet s'est foulé le bras en tombant de cheval: il est
resté six jours dans sa chambre, le septième il est sorti le bras en
écharpe, et le huitième il a été nommé administrateur général. Voilà
l'histoire d'Hippias. Ajoutons qu'il a renvoyé le valet qui
l'accompagnait le jour de sa chute. — Mais Hippias n'entend rien à
l'administration; c'est un homme aimable. Vous savez. — Tête sans
cervelle! je vous dis qu'Hippias est sorti le bras en écharpe.
L'arme ordinaire de l'insurrection intrigante, c'est la délation.
Personne n'est bon citoyen s'il a une place, personne n'aime la patrie
que les solliciteurs. Voici un receveur général qui gagne 100.000 fr.
par an: c'est un jésuite! un préfet qui en gagne 25.000: c'est un homme
dévoué à l'ancien ordre de choses!
Avec tout cela, l'inquiétude se répand dans les provinces, en même
temps que l'esprit d'intrigue et de cupidité. L'un craint de perdre sa
place; l'autre veut en obtenir une. Il n'y a pas de Parisien qui ne
reçoive par jour huit ou dix lettres des départements: celle-ci pour
prier d'être conservé, celle-là pour avoir quelque chose.
«J'aimais la Restauration et j'ai porté la croix du Lis, demande
l'un; serai-je destitué? — J'étais employé dans les bureaux de la
préfecture de la Roer avant 1814, dit l'autre; serai-je rétabli? —
Placezmoi, maintenez-moi,» tel est le mot de toutes les correspondances
à cette heure. J'ai reçu ce matin une lettre qui me priait de venir
passer, dans une ville du Nord, le temps de la kermesse (la fête).
Cette lettre m'a touché comme si c'était une belle action. C'est que
c'était la première que je recevais où il ne fût pas question de
destituer ou d'être destitué. Il y a certes dans tout cela matière au
ridicule, mais il y a aussi matière à la pitié et à la douleur. Qui ne
serait profondément affligé de voir cette ma nie des places qui possède
la société, cette avidité de salaires publics, qui ferait presque
penser que nous sommes une nation d'indigents! Quinze ans de liberté
n'ont pas pu nous guérir de cette maladie du régime impérial: il semble
que la plaie soit dans nos entrailles et ne puisse point se cicatriser.
Vous avez un état honorable, indépendant, lucratif, pourquoi diable
solliciter? Il n'y a point de place qui puisse vous rapporter ce que
vous gagnez, et qui vous donne le loisir que vous avez. — Que
voulez-vous? Si je n'attrape rien dans tout ceci, ma femme m'en
estimera moins; elle croira que je n'ai point de considération et de
crédit.
Le mot est vrai. La manie des places est entrée si profondément
dans nos moeurs qu'il faut être nommé à quelque emploi, sous peine
d'être discrédité. Il semble que ce soit une humiliation de ne pas
avoir part au budget de l'État. Rien ne plaît à la vanité comme un
titre; rien non plus ne convient si bien à l'esprit routinier de
famille que ces appointements qu'on est sûr de toucher à la fin de
chaque mois; c'est une sorte de rente; c'est un fixe, comme disent les
ménagères, avec cela on est sûr de ce qu'on gagne. Malheur aux
solliciteurs de province qui reviendront de Paris sans avoir obtenu
quelque chose! Les mères de famille les montreront à leurs filles comme
des espèces de parias qu'il faut bien se garder d'accueillir. Danser
avec un homme qui n'a pas su être procureur du Roi! Cela ne se peut.
Ainsi, tous nos préjugés contribuent à allumer cette soif inextinguible
de fonctions qui semble nous consumer. Ainsi la société est sans cesse
tenue en suspens, inquiète, agitée entre ceux qui obtiennent et ceux
qui n'obtiennent pas, entre la joie des uns et la colère rancuneuse des
autres. Car quiconque est refusé, quand tant d'autres réussissent qui
ne valent pas mieux que lui, s'éloigne la rage dans le coeur, jurant de
bouleverser l'État puisqu'il n'est pas sous-préfet.
J'aurais voulu mettre en parallèle, avec l'avidité des
solliciteurs, l'admirable désintéressement du peuple; je n'en ai point
le courage. Les gens en veste font trop de honte aux hommes en habit
car que dirais-je? que le peuple, après avoir héroïquement combattu,
est rentré, pauvre et indigent dans ses ateliers, sans se plaindre,
sans rien demander? Je ne le puis, en face de tant de gens qui n'ont
quitté les habitudes de la vie que pour aller peut-être solliciter, qui
n'ont point su et qui ne sauront pas, comme nos ouvriers, reprendre
tranquillement leur travail.
J'aime ce peuple qui a montré que son éducation était faite,
qu'elle avait appris à l'école de la liberté le désintéressement,
l'abstinence, l'humanité, et surtout l'intelligence si difficile des
conditions auxquelles la société se maintient, c'est-à-dire l'ordre et
le respect de la propriété; ce peuple dont il faudrait baiser les
haillons, puisqu'il les a gardés au milieu de toutes les tentations de
la révolte et de la guerre. Mais comment parler de pareilles choses
quand, parmi les hommes qui ne sont pas la populace, il y a tant de
gens qui n'ont rien appris, ni le désintéressement, ni le respect des
droits acquis, ni le goût du travail indépendant et libre! Singulier
état de choses, où l'éloge du peuple devient la satire de beaucoup de
gens du monde. Dans la Fronde, ce fut la Cour qui fut intrigante,
avide, ardente aux places et à l'argent, et ce fut la bourgeoisie qui
fut dévouée, calme, désintéressée, amie de l'ordre et du bien public.
Ces vertus, aujourd'hui, sont encore, grâce à Dieu, descendues d'un
degré; elles se sont répandues dans le peuple; c'est un grand pas de
fait dans la civilisation: c'est un signe éclatant des oeuvres de la
Providence, dont le dessein et le plan dans le gouvernement du monde
est, j'ose le croire, d'élever chaque jour un plus grand nombre
d'hommes aux vertus et aux lumières qui font la dignité de l'espèce
humaine.
Alfred de Musset doit trouver sa place dans ce recueil bien que le
poète n'ait été qu'un journaliste fort intermittent. En 1831, il donna
au Temps, dont le directeur était alors Jacques Coste, des courriers de
Paris qui portèrent le titre de Revue fantastique. Mais, a dit Paul de
Musset de son frère, «il avait trop d'indépendance pour s'accommoder
longtemps d'une servitude quelconque». Cependant, en 1833, après avoir
fait ses débuts, par la publication d'Andrea del Sarte, à la Revue des
Deux Mondes, il lui donnait des articles de critique dramatique (les
Débuts de Rachel, la Reprise de Bajazet, le Concert de MlleGarcia, les
Débuts de MllePauline Garcia, etc.) et il y rédigeait l'étude du Salon
de peinture de 1836
On constate qu'en 1831 c'était déjà un thème de chronique que de
constater la décadence des bals de l'Opéra.
Il faut être bien oisif ou bien futile, lorsque personne ne sait
qui vit ou qui meurt, qui est roi ou sujet, qui est sujet ou serf,
lorsque Petit-Jean lui-même trouverait à enchérir sur ses quand je
vois, pour prendre, en dépit de tout, le bon côté des choses, et
soutenir, par exemple, que cette semaine on a beaucoup dansé.
Cependant, si chaque semaine devait être personnifiée; si, comme le
spectre de Macbeth, chacune devait, en passant devant les yeux du
spectateur, lui montrer ses ornements et ses attributs particuliers, je
maintiens que la semaine morte hier dimanche n'aurait pas, comme la
plupart de ses soeurs de 1831 et même de 1830, une face blême et
perplexe, plaquée sur une rame de papier et s'efforçant de s'expliquer
quelques-unes des prédictions qu'une feuille très constitutionnelle,
nouveau Nostradamus, présente à ses abonnés. O prodige! Elle ne serait
ni triste ni économique; elle porterait même, en dépit de ce qu'on peut
dire, la moitié d'un masque de velours usé et quelques grelots enroués.
Oui, un reste de gaieté, un reste de ces bruyantes et délicieuses nuits
qui se succédaient jadis, et qui se sont envolées comme des ombres; un
dernier soupir du dieu Momus, qui va rendre l'âme au printemps très
prochain; un suprême effort, en un mot, des divinités oubliées et
perdues, s'est manifesté cette semaine, pauvre semaine! qui autrefois
fut appelée grasse, et qui ne sait comment on l'appellera aujourd'hui
qu'on ne fait plus maigre. Mais, si jamais la ruine d'un siècle, la
mort d'un peuple, la destruction d'une ville, la perdition d'un royaume
ont pu inspirer des triolets mélancoliques à un observateur bénévole,
si jamais les changements et l'inconstance de la déesse Fortune ont pu
faire éclater en sanglots et en harmonieux commentaires un barde
soucieusement suspendu sur la pointe d'un décombre pittoresque, quel
sujet plus grave de méditations peut être donné à l'homme que le
pitoyable spectacle du bal de l'Opéra d'avant-hier? Bien avisés ceux
qui, après avoir dit: «Irai je ou non?» se sont vaguement écriés comme
Paul Courier, de bourgeoise mémoire: «O Nicole! ô mes pantoufles!», et
se sont épargné d'amères réflexions!
Poppée, la belle Poppée, la maîtresse de Néron, un jour que le vent
du midi avait hâlé son visage, prit des mains d'un histrion un masque
de cire, et défendit à la brise enflammée de porter atteinte aux
plaisirs de César, Aussitôt toutes les jeunes Romaines l'imitèrent à
l'envi; les fraîches nuits d'été eurent seules la permission de
contempler à découvert les patriciennes; Rome prit un masque, et
l'univers lui obéit.
De ce jour naquit, dans le sein d'une femme, une pensée qui devait
plaire à toutes les femmes; cette pensée, dont Venise hérita, donnait à
la faiblesse du sexe l'arme la plus terrible contre la force de
l'autre: la certitude du secret. De ce jour, les yeux noirs et bien
fendus bravèrent les regards de la foule, et un masque de velours noir
apprit à faire ressortir la fraîcheur d'une bouche sans la trahir même
par le son de la voix. Le bon et consciencieux Brantôme nous apprend
que ce fut vers la fin du seizième siècle qu'on vit pénétrer en France
cette mode charmante. Quelle fut la première femme, jalouse ou
amoureuse, qui imagina d'introduire dans les fêtes cette arme
protectrice et de se défendre de la curiosité publique comme on se
défendait du contact de la nuit, on l'ignore, c'est-à-dire je n'en sais
rien. Rien, selon saint Chrysostome, n'est plus pernicieux que ces
réunions diaboliques et pleines d'impuretés, où les femmes se masquent
comme de misérables bouffons. Saint François de Sales convient qu'on ne
saurait trouver de mal dans la danse elle-même, mais que les
circonstances qui l'accompagnent infailliblement sont la perte de
l'âme, et les plus abominables du monde; Bussy-Rabutin est du même
avis.
Eh bien, aujourd'hui nous sommes de l'avis de Bussy-Rabutin. Tous
les plaisirs du bal masqué, ceux de l'intrigue, ceux de la promenade,
l'occasion de dire quelque chose, la permission de tout dire,
l'imbroglio, les charmes du coeur et de l'esprit, ceux de la folie et
du mystère, tout est mort; tout devait le paraître aux yeux d'un homme
clairvoyant assis avant-hier à l'avant-scène de la lugubre salle de
l'Opéra. Tous les jeunes gens pourtant y étaient venus comme de
coutume, et on s'était souvenu qu'autrefois ce jour était le seul de
l'année où l'on tentât d'oublier les bienheureuses idées qui nous
mènent au cant. Oui, au cant et aux orgies solitaires des
Anglo-Américains. Dans ce désert où tout le monde se trouvait, de
tristes regards l'annonçaient. Les questions politiques sont sans doute
de graves questions; ce sont, la plupart du temps des généralités.
Croit-on que les questions de vie intérieure, de relations privées,
soient totalement dénuées d'importance? Ce sont des regrets à faire
pitié que des regrets de bals d'opéra, sans doute.
Aussi, ce qu'il faut regretter, déplorer même, ce n'est pas un bal,
ce n'est pas l'Opéra, ce ne sont pas tous les lieux de réjouissances
publiques de France, ce sont les idées qui tueront la gaieté en France,
en respectant les lieux de réjouissances, les bals et l'Opéra.
Qu'est-ce que c'est qu'un dandy anglais? C'est un jeune homme qui a
appris à se passer du monde entier; c'est un amateur de chiens, de
chevaux, de coqs et de punch; c'est un être qui n'en connaît qu'un
seul, qui est lui-même; il attend que l'âge lui permette de porter dans
la société les idées d'égoïsme et de solitude qui s'amassent dans son
coeur et dessèchent durant sa jeunesse. Est-ce là que nous voulons en
venir?
Cependant, hier, quiconque était à l'Opéra n'avait qu'à dormir ou à
faire le dandy; c'est- à-dire qu'il y avait absence totale de femmes;
que la bêtise seule épargnait les quolibets et sauvait du bavardage;
que de misérables dominos, décrochés de la boutique d'un fripier, se
promenaient autour de quelques provinciaux, assez primitifs pour s'y
prendre; qu'en un mot les jeunes gens, réduits à eux-mêmes, devaient
sentir que les moeurs changent, que la société s'attriste, qu'il faut
de nouveaux plaisirs, et quels plaisirs! des plaisirs solitaires!
Que faire donc? Parler de chevaux, de chiens et de punch, et puis
de punch, de chiens et de chevaux. Les siècles où les marquis
parfilaient, où les favoris jouaient au bilboquet, étaient des siècles
absurdes. En viendrons-nous à les regretter? Quand il n'y aura plus une
femme dans les routs comme il n'y en a plus à l'Opéra; quand la
délicieuse fashion nous défendra de tirer une parole de nos gosiers
serrés par une cravate bien empesée; quand nous en serons à ce point de
perfection où tout le monde marche, c'est- à-dire quand les hommes
resteront à boire, pendant que les femmes resteront à bâiller, que
faire? Cependant on ne peut pas monter la garde toutes les nuits.
L'humanité est vieille, c'est vrai; mais les hommes sont jeunes. La
France, jadis, avait jugé que des relations libres et exemptes
d'entraves, que des moeurs faciles et simples, sans hypocrisie et sans
morgue, étaient le meilleur et le plus salutaire moyen de donner aux
jeunes gens des idées de société convenable, et d'en faire des hommes
véritables. L'Europe alors la prenait pour modèle. La brutalité
orientale, la bégueulerie anglaise, la jalousie espagnole commençaient
presque à convenir que nous avions raison: comment se fait-il que nous
changions tout à coup? Voilà bien des réflexions pour un bal d'Opéra.
Je demande à ceux qui les trouvent trop longues d'y aller ce soir; ils
y verront quelque chose de plus long encore; il y aurait de quoi se
faire saint-simonien.
Charles Duveyrier fut un des apôtres les plus fervents du
saint-simonisme; il en fut aussi l'un des premiers, et il en resta,
après la dispersion de la communauté de Ménilmontant, le dernier,
tentant de ressusciter, à diverses époques, les idées auxquelles il
s'était voué avec ardeur, et désintéressement.
Ce disciple d'Enfantin se trouva être l'un des collaborateurs les
plus zélés des journaux saint-simoniens, l'Organisateur et le Globe. Il
y exposa inlassablement la doctrine qui l'avait séduit, en un grand
nombre d'articles, et se fit un titre d'honneur d'une condamnation à un
an de prison.
Comme d'autres saint-simoniens, Ch. Duveyrier prit part à de
grandes affaires, où se manifestaient son activité et son esprit
d'organisation.
Le curieux article qu'on va lire donne, en termes presque
mystiques, les conceptions du saint-simonisme sur la transformation de
Paris.
Le Dieu bon a dit par la bouche de l'homme qu'il envoie:
J'établirai au milieu de mon peuple de prédilection une image de la
nouvelle création que je veux tirer du coeur de l'homme et des
entrailles du monde.
Je bâtirai une ville qui soit un témoignage de ma munificence. Les
étrangers viendront de loin au bruit de son apparition. Les habitants
des villes et des campagnes y accourront en foule, et ils me croiront
quand ils l'auront vue.
Paris! Ville qui bout tumultueusement, ainsi qu'un chaudière de
cendres; ville semblable à ton peuple, comme lui pâle et défigurée! Tu
gis sur les bords de ton fleuve, avec tes noirs monuments et tes
milliers de maisons ternes, comme un amas de roches et de pierres que
le temps rassemble au bassin des vallées, et il en sort comme un
grondement monotone d'une eau comprimée sous ces pierres, ou d'un fou
caché qui va les crever.
Paris! Paris! C'est sur les bords de ton fleuve, cependant, et dans
ton enceinte que j'imprimerai le cachet de mes nouvelles largesses et
que je scellerai le premier anneau des fiançailles de l'homme et du
monde!
Tes rois et tes peuples ont obéi à mon éternelle volonté,
quoiqu'ils l'ignorassent, lorsqu'ils se sont acheminés avec leurs
palais et leurs maisons du sud au nord, vers la mer, la mer qui te
sépare du grand bazar du monde, de la terre des Anglais.
Ils ont marché avec la lenteur des siècles, et ils se sont arrêtés
en une place magnifique.
C'est là que reposera la tête de ma ville d'apostolat, de ma ville
d'espoir et de désir, que je coucherai ainsi qu'un homme au bord de ton
fleuve.
Les palais de tes rois seront son front, et leurs parterres fleuris
son visage. Je conserverai sa barbe de hauts marronniers et la grille
dorée qui l'environne comme un collier. Du sommet de cette tête, je
balayerai le vieux temple chrétien, usé et troué, et son cloître de
maisons en guenilles; et sur cette place nette, je dresserai une
chevelure d'arbres, qui retombera en tresses d'allées sur les deux
faces des longues galeries, et je chargerai cette verte chevelure. d'un
bandeau sacré de palais blancs, retraite d'honneur et d'éclat, pour les
invalides des étables et des chantiers.
Des terrasses qui saillent sur la grande place, comme les muscles
d'un cou vigoureux et d'une gorge forte, je ferai sortir les chants et
les harmonies du colosse. Des troupes de musiciens et des chanteurs
feront retentir chaque soir la sérénade en une seule voix.
Je comblerai les fossés de cette place, et j'en ferai une large
poitrine qui s'étalera, bombée et découverte, et qui se gonflera
d'orgueil, lorsque aux jours des carrousels pacifiques elle sentira
briller à sa surface, comme des joyaux de toutes couleurs, les femmes
plus belles et plus parées que les dames des cours d'amour et des
tournois, les hommes plus brillants et plus forts que les chevaliers
aux armes dorées et les vieux grenadiers de Napoléon.
Au-dessus de la poitrine de ma ville, au foyer sympathique d'où
divergent et où convergent toutes les passions, là où les douleurs et
les joies vibrent, je bâtirai mon temple, foyer de vie, plexus solaire
du colosse.
Les buttes du Roule et de Chaillot seront ses flancs. J'y placerai
la banque et l'université, les halles et les imprimeries.
Autour de l'arc de l'Étoile, depuis la plaine de Monceau jusqu'au
parc de la Muette, je sèmerai en demi-cercle les édifices consacrés au
plaisir, des bals, des spectacles et des concerts; les cafés, les
restaurants avec leurs labyrinthes, leurs kiosques et leurs tapis de
gazon aux franges de fleurs.
J'étendrai le bras gauche du colosse sur la rive de la Seine, il
sera plié en arc à l'opposé du coude de Passy. Le corps des ingénieurs
et les grands ateliers des découvertes en composeront la partie
supérieure, qui s'étendra vers Vaugirard, et je formerai l'avant- bras
de la réunion de toutes les écoles spéciales des sciences physiques et
de l'application des sciences aux travaux industriels. Dans
l'intervalle qui embrassera le Gros-Caillou, le Champ-de-Mars et
Grenelle, je grouperai tous les lycées que ma ville pressera sur ma
mamelle gauche où gît l'Université. Ce sera comme une corbeille de
fleurs et de fruits, aux formes suaves, aux couleurs tendres; de larges
pelouses comme des feuilles les sépareront et fourmilleront de troupes
d'enfants comme de grappes d'abeilles.
J'étendrai le bras droit du colosse, en signe de force, jusqu'à la
gare Saint-Ouen, et je ferai de sa large main un vaste entrepôt où la
rivière versera la nourriture qui désaltérera sa soif et rassasiera sa
faim. Je remplirai ce bras des ateliers de menue industrie, des
passages, des galeries, des bazars qui perfectionnent et étalent aux
yeux éblouis les merveilles du travail humain. Je consacrerai la
Madeleine à la gloire industrielle et j'en ferai une épaulette
d'honneur sur l'épaule droite de mon colosse. Je formerai la cuisse et
la jambe droite de tous les établissements de grosse fabrique; le pied
droit posera à Neuilly. La cuisse gauche offrira aux étrangers de
longues files d'hôtels. La jambe gauche portera jusqu'au milieu du bois
de Boulogne les édifices consacrés aux vieillards et aux infirmes, plus
frais et plus luisants avec leurs parterres et leurs ruisseaux que les
palais des lords et des princes.
Ma ville est dans l'attitude d'un homme prêt à marcher; ses pieds
sont d'airain, ils s'appuient sur une double route de pierre et de fer.
Ici se fabriquent et se perfectionnent les chariots de roulage et les
appareils de communication; ici les chars luttent de vitesse.
Par-dessus ces routes, le pont de Neuilly prolonge un arceau vers la
face de ma ville et forme ainsi sa capitale entrée.
Entre les genoux est un manège en ellipse, entre les jambes, un
immense hippodrome.
Voilà le colosse dont mon doigt creusera le tracé sur le sol.
Les membres qui le composeront, divisés et mêlés, sont une masse
monstrueuse, informe, inanimée, morte. Ils sont comme étaient les
chairs, les os, les nerfs, la cervelle et les entrailles de l'homme
avant que d'une secousse de ma volonté je fisse se dresser cette masse
inconcevable et effrayante en un être harmonieux et vivant; avant que
les os s'emboîtassent les uns dans les autres; que les nerfs, les
veines, les chairs, s'appliquassent sur les os; que la cervelle versât
dans le crâne sa membrane fragile que la tête prît place sur les
épaules, le coeur, le foie sous les cotes, les entrailles aux cavités
du bassin, et que l'homme parût superbe, radieux, merveilleusement
ordonné comme un seul édifice.
Ainsi je ferai sortir de leur chaos hideux les membres et les
organes de ma ville. Je les appellerai à grands cris de voix d'hommes
et d'instruments de musique; et tous, doués de mouvement, prendront
leur place.
On verra les manuscrits, les livres, les cartes et les rouleaux de
dessins et d'images de la Bibliothèque, s'avancer en une armée
innombrable vers la galerie du Louvre, bâtie des mains du dernier de
mes capitaines. Ils seront portés sur le dos de soldats. Des régiments
auront été dressés à cette manoeuvre; les officiers les coucheront en
ordre sur leurs rayons et dans leurs cases, et le cerveau de ma ville
se formera. On verra tous les vieillards illustres de la science et de
l'art dont la vie est encore un travail, mais un travail d'observation,
d'attention et de jugement, entrer par files au frontail et aux ailes
du palais, et ma ville aura des yeux et des oreilles.
Je ferai descendre des hauteurs de Sainte-Geneviève et du faubourg
Saint-Germain tous les savants emportant leurs chaires, leurs salles et
leurs instruments d'expérimentation, et les animaux, les plantes et les
arbres du Jardin-du-Roi, et les trésors de sciences naturelles enfouis
dans son cabinet. Je ferai descendre les laboratoires, l'Observatoire
avec ses machines et ses lunettes, l'École polytechnique, l'École des
Arts et Métiers et tous les collèges. Ce sera une longue procession. Je
mettrai au centre l'Université tout entière, et les académies,
précédées des imprimeries noires et graisseuses; en tête seront les
vieillards, les malades et les infirmes; les immenses hôpitaux de la
Salpêtrière, de Saint-Louis et de l'Hôtel-Dieu, avec leurs ailes et
leurs façades; et leurs lits innombrables se lèveront du sol et
marcheront, donnant l'exemple. Puis viendra le bataillon des
aubergistes, des hôteliers et de leurs serviteurs, qui ont le sentiment
de l'ordre et de la continuité du service personnel. Cette caravane
sera longue et marchera au pas lent de la science, de la patience et de
la vieillesse. Elle coulera silencieusement avec ses habitations, et
elle se couchera au bord du fleuve, depuis le Palais-Bourbon jusqu'à
Passy et de Passy à Vaugirard; depuis le milieu des Champs-Elysées, par
Chaillot, l'arc de l'Étoile et la Muette, jusqu'au milieu du Bois, et
formera ainsi les os, les nerfs et les chairs de toute la moitié gauche
du corps de mon colosse.
En même temps tous les entrepôts aux vins, aux blés, les halles,
les marchés et les abattoirs, les grosses usines, les fonderies, les
ateliers de construction, des mécaniques avec leurs rouages, leurs
chaudières et leurs cylindres de fonte, leurs enclumes, leurs marteaux,
leurs soufflets et leurs laminoirs, les charpentiers et les forgerons
en tête se lèveront. Et aussi se lèveront les établis des travaux qui
font plus briller la main de l'homme que la force des machines; les
tabletiers, les fabricants de meubles, les tailleurs, les modistes, les
chapeliers, les bijoutiers et les horlogers; les magasins et les
boutiques des quartiers Saint-Denis, Saint-Antoine et Saint-Martin;
l'immense bazar du Palais-Royal et des passages où sont artistement
rangés en éventails les riches ciselures d'or et d'argent, les
pierreries, les cristaux et les bijoux d'émail, les plumes et les
tissus de l'Inde et de l'Afrique, les étoffes lustrées aux figures
fraîches et éclatantes, les meubles de bois colorés et odoriférants,
les tentures, les candélabres avec leurs globes damasquinés.
Toute cette grande armée industrielle, hommes et femmes, avec leurs
marchandises, leurs instruments, leurs chantiers et leurs maisons,
rangés par troupes, et renfermant au centre la Banque et ses
administrations, le Trésor, le Timbre, la Monnaie, toute cette armée
active, bruyante, animée, marchant d'un pas vif, et fouettant l'air de
ses gestes et de ses cris de joie, faisant voler autour d'elle, comme
un nuage d'encens, la poussière du sol, s'ébranlera et roulera
par-dessus les églises, les quais et les quartiers retardataires, et
viendra de la Madeleine à la gare Saint-Ouen et de l'Élysée-Bourbon,
par Monceau et les Sablons, jusqu'à Neuilly, former les membres
rebondis et fermes de la droite de mon colosse. Je déracinerai des
bords du boulevard les opéras et tous les théâtres avec leur matériel
d'instruments, de costumes et de décors, et. leurs troupes passionnées
et les salles de danse et de concert, et les jardins aux fruits de
neige et de glace, aux liqueurs brillantes comme le métal, et tous les
édifices consacrés aux extases de l'esprit et au délire des sens. Ils
s'enlèveront ainsi qu'une troupe de danseurs et de danseuses, dont les
tressaillements répandront le plaisir jusqu'aux extrémités du corps de
mon colosse, et, enlacés les uns dans les autres, tournoyant sur
eux-mêmes, ils viendront se grouper autour de l'étoile. Ainsi, par ma
volonté et par les bras de mes enfants, sera bâtie, en un seul édifice,
ma ville vivante. Et pour aucun ma volonté ne fera scandale ou
servitude; car de ces hommes et de ces femmes, de ces vieillards et de
ces enfants, et de ces édifices, ces magasins, ces chantiers, il n'y
aura ni un clou ni un cheveu qui bouge autrement que de son propre
mouvement et par sa libre volonté. Beaucoup n'auront point de cette vie
le sentiment de leur destinée. Ils resteront dans leur chaos de pavés
boueux et de masures tremblantes. La ville ancienne reposera sur les
épaules de la nouvelle. Fardeau léger sur ses larges épaules; fardeau
sacré, car le colosse ainsi chargé de son vieux père, pressant son
enfant sous son bras, sera, comme Énée, le symbole de la religion de
l'homme qui sort de la guerre et appelle la femme.
Jusqu'à la révolution de 1848, Félix Pyat ne fut qu'un journaliste
littéraire et un auteur dramatique d'avant-garde. Le journaliste avait
collaboré au Figaro et à l'Artiste, avant de faire partie de la
rédaction du National, du Siècle puis de la Réforme). L'auteur
dramatique avait donné successivement Ango, les Deux Serruriers, Cedric
le Norvégien, Mathilde (drame tiré du roman d'Eugène Sue). Les deux
ouvrages qui avaient eu le plus de retentissement avaient été Diogène
(créé par Bocage) et le Chiffonnier de Paris (créé par Frédérick
Lemaître). Il y a sur ces deux drames d'importants et chaleureux
feuillets de Théophile Gautier.
En 1833, Félix Pyat réclamait assez impétueusement l'augmentation
de la subvention de la Comédie française qui traversait alors une crise
financière.
En lisant sur l'affiche: «les comédiens ordinaires du roi,» on se
prend à sourire de ce titre honoraire, resté insignifiant d'une
civilisation passée. Non! ils ne sont pas comédiens du roi, car ils
sont électeurs, jurés, on les enterre même à l'église comme d'autres.
Quand ils étaient comédiens du roi, on disait la Molière, la Gaussin;
maintenant c'est MlleMante, MmeMenjaud. Quand ils étaient comédiens du
roi, ils étaient infâmes, marqués au front comme des Bohèmes, ils
changeaient de nom, ils dînaient chez les grands seigneurs, prêtaient
leurs femmes aux grands seigneurs, changeaient de femmes avec eux;
maintenant ils sont rangés, mariés; ils ont des noms de famille,
s'appellent comme leurs pères, et baptisent leurs enfants; non! ils ne
sont plus comédiens du roi.
Le Théâtre-Français est un monument national; et la question de
savoir si le Théâtre- Français doit être subventionné du gouvernement
est résolue par l'exemple de tous les temps. Il faut un sanctuaire
immuable auquel l'art dramatique puisse confier sûrement ses
chefs-d'oeuvre. Il faut un lieu dépositaire des richesses de la langue
française; par conséquent une subvention large, un secours généreux et
tout à fait libéral. Tous les gouvernements que la Comédie française a
vus se succéder si diversement se sont accordés à la soutenir. Louis
XIV, lorsque la Comédie française n'avait que trente livres de loyers
et de pensions à payer par jour, lui fit un don de douze mille livres
de rente pour subvenir précisément à couvrir ces trente livres de frais
par jour. Du temps de Voltaire, dont les tragédies nouvelles, jouées
par Lekain, Clairon, Dumesnil et les autres comédiens fameux,
attiraient chaque soir la foule au théâtre, eh bien! Le roi donnait
cinquante-cinq mille francs de pure libéralité, et les loges du roi et
de la cour rapportaient plus de deux cent mille francs par an; et les
seigneurs nourrissaient les acteurs, leur fournissaient jusqu'aux
habits à paillettes, ce qui fait que depuis on a toujours joué les
pièces de Molière avec les costumes de Louis XV. Enfin, pendant les
troubles révolutionnaires, la Commune de Paris envoyait à la Comédie
française, faute d'argent, du bois, de la toile, de l'huile. Prieur, de
la Côte-d'Or, lui fit porter des assignats à pleines brouettes.
L'empereur lui destinait quatre cent mille francs sur sa cassette. La
Restauration fut plus économe; les idées religieuses et l'obscurantisme
qui présidaient au conseil du dernier roi devaient nécessairement nuire
au Théâtre-Français. M.de Corbières répondit à un des semainiers qui
criait au secours pour la pauvre société: «Eh! mon Dieu, faites ce que
vous voudrez, dansez sur la corde, faites venir des chevaux sur votre
théâtre, gagnez de l'argent comme vous pourrez. Qu'avons-nous besoin de
théâtres? Nos vieux chefs-d'oeuvre sont imprimés, ils se conserveront
bien sans vous! Les autres, on n'en fera plus! Il n'y a pas de mal à
cela.»
On sait qu'alors trop d'allusions étaient à saisir contre la cour
dans les chefs-d'oeuvre de la scène française, et que Tartuffe et le
Mariage de Figaro la blessaient encore de leur vieille actualité. On
sait que les acteurs, avec leur titre de comédiens du roi, avaient
repris leur infamie sous un gouvernement aussi catholique, et que
Talma, à son lit de mort, devant l'intolérance des nouveaux venus,
préoccupé de l'anathème, en 1826, avait sur sa table le livre du baron
Denain de Cuvellier, le Clergé et les Comédiens, ouvert à la page où il
était question des honneurs rendus à un comédien mort au seizième
siècle par ordonnance même de Louis XII.
La révolution de Juillet devait faire espérer un sort plus heureux
aux sociétaires. Point. On augmente le nombre des théâtres, et l'on
diminue la subvention de la Comédie française. Elle réclame, on lui
répond que, sous un régime de liberté, elle doit perdre ses privilèges,
se soumettre, comme toute autre entreprise commerciale, aux chances
aléatoires de la concurrence, qu'elle attirera le public en lui donnant
les meilleures pièces au meilleur marché possible, qu'elle est libre
enfin; et néanmoins ou lui impose un commissaire royal.
A d'autres que nous de souhaiter la moindre entrave à la liberté
dramatique, et d'évoquer ici les décrets de restriction; il faut que
tout le monde vive. A d'autres aussi de réprouver le commissariat
noblement et habilement exercé par M.Taylor. Mais sortons un peu du
dilemme: le Théâtre-Français est-il une société particulière qui gère à
ses risques et périls? Alors pourquoi l'intervention de la royauté, par
son commissaire, dans la chose privée? C'est donc chose publique? Sans
doute; car une nation n'a pas que des besoins matériels, des intérêts
de coton et d'indigo, elle a aussi des besoins moraux qu'il faut
impérieusement satisfaire.
La révolution de Juillet devait être favorable à la Comédie
Française. Cependant, après les glorieuses journées, la salle est
déserte, la caisse est vide, les comédiens sont réduits aux abois. La
famine et la banqueroute sont à leurs portes, et pas un secours du
gouvernement! Et, dans toute cette France intelligente, dans ce pays
civilisé par excellence dans Paris, la ville des arts et la ville
riche, pas une main française qui s'ouvre, et ce sera un homme du Nord,
un enfant de la Russie, qui viendra en aide à la Comédie française;
c'est M.le comte Paul Demidoff, qui, sans intérêt, prêtera
généreusement cinquante mille francs à la Comédie française! Et cela en
septembre1830, au moment où il n'y aura plus ni subvention, ni
commissaire royal, ni maison du roi. Honneur à M.Paul Demidoff!
Avec ce secours inattendu, les comédiens ont payé leurs pensions
arriérées aux vieux acteurs retirés et blanchis dans le service, aux
employés qui se sont cassé bras ou jambes dans les machines du théâtre.
Ainsi M.Demidoff a rendu l'existence à quatre ou cinq cents personnes,
qui ne vivent maintenant que du théâtre, parce que le théâtre a vécu
d'eux. Il faut rendre justice au désintéressement infatigable des
sociétaires dont les parts sont nulles, ou presque nulles, puisqu'il y
a peu ou point de bénéfices et qui s'imposent chaque jour de nouvelles
charges pour maintenir la société dans l'état où ils l'ont trouvée.
C'est une grande maison qui se ruine, mais qui ne déroge pas et garde
encore des habitudes digues d'elle. C'est encore le seul théâtre où les
auteurs aient le moins à se plaindre, et du cabotinage des comédiens et
des roueries du directeur; là, chacun ses droits, chacun à son tour!
C'est surtout le seul théâtre où vous puissiez entrer sans un mouchoir
au nez, et d'où vous puissiez sortir sans toiles d'araignées aux
vêtements; le seul où l'on n'ait pas à craindre le guet-apens des
trappes, l'obscurité des escaliers, l'angle des corridors, l'insolence
des garçons. On y voit clair, on s'y chauffe, on ne tombe pas dans des
abîmes sans fond.
La première notoriété d'Armand Marrast lui vint du discours qu'il
prononça, au nom de la jeunesse des écoles, sur la tombe de Manuel. Le
gouvernement de la Restauration le révoqua des fonctions de surveillant
des études littéraires qu'il occupait à l'École normale. Son
tempérament combatif se trouva à l'aise dans la presse. Après la
révolution de 1830, il devint rédacteur en chef de la Tribune, puis du
_National,, non sans avoir eu, entre temps, bien des démêlés avec le
pouvoir, qu'il attaquait avec une verve caustique. Obligé de quitter la
France pour se soustraire à des poursuites, après les événements de
1834, il s'était réfugié en Espagne, où il avait été condamné à mort —
ce qui dépassait un peu les rigueurs auxquelles il se dérobait — pour
une publication contre la reine régente. Il dut son salut à une
intervention opportune et regagna Paris. A la révolution de 1848, il
fut successivement l'un des trois secrétaires du gouvernement
provisoire, puis membre de ce gouvernement, maire de Paris, président
de l'Assemblée nationale. Il s'éteignait prématurément peu de temps
après le coup d'Etat. Son désintéressement s'attesta par sa pauvreté au
moment de sa mort.
Aux débuts de la monarchie de Juillet, il se montrait menaçant pour
le nouveau gouvernement, qui allait bientôt avoir en lui un adversaire
déterminé.
Pour les hommes à la vue courte, la révolution de 1830 n'eut
d'autre cause que les quinze années d'oppression qui la précédèrent.
Pour ceux qui savent enchaîner les événements de l'histoire, la
révolution de 1830 est fille de la révolution de 89.
La gloire de nos pères fut de verser leur sang pour faire connaître
et respecter des autres peuples le dogme de la souveraineté populaire;
la nôtre sera de leur apprendre comment on marche avec sagesse, mais
avec fermeté, à la réalisation de toutes les conséquences qu'il doit
amener tôt ou tard.
Mais l'oeuvre qui doit développer, étendre, affermir les intérêts
du peuple, sera longue et difficile.
Croyez-vous que trois jours aient pu guérir les plaies sociales qui
fatiguent la France? Croyez-vous qu'en trois jours on épure les moeurs,
on ramène à la dignité de la conscience, à la haute estime du travail
trois générations victimes de tant d'intrigues, victimes aussi de tant
de malheurs?
Que nous reste-t-il donc à faire, à nous qui souhaitons pour notre
pays et pour l'Europe ensuite ce que nos pères ont voulu, ce que
Napoléon lui-même a prédit?
Il nous reste à voir s'user devant nous tous ces prétendants qui se
font populaires d'abord et qui entraînés par une force logique,
s'aperçoivent bientôt que leurs intérêts ne sont pas les nôtres, qui
commencent alors par la crainte, qui essayent ensuite de la corruption,
et qui finissent par la violence.
Patience! Le temps les pousse.
Maintenant que des partis se choquent encore que des prétentions
diverses se présentent, on sait avec qui nous serons, — avec le
peuple, toujours avec le peuple.
Ce sont là nos principes, et nous n'avons pas peur qu'ils
périssent. Tôt ou tard la France, fatiguée de déceptions, viendra leur
demander son repos ou sa gloire. Jusque-là, qu'avons-nous à faire?
Le 27mars 1831, paraissait le premier numéro de la Némésis, revue
hebdomadaire, en vers. Cette revue satirique s'annonçait ainsi:
...Une fois par semaine Je dois tout visiter dans ce vaste domaine.
Fort de mon unité, seul, libre de soutiens, Je ne suivrai de but, de
conseils, que les miens.
Barthélemy, à ce moment, avait déjà changé plusieurs fois
d'opinions. Dans sa première jeunesse, il avait fait partie des
volontaires royaux qui prétendaient arrêter la marche irrésistible de
Napoléon revenant de l'île d'Elbe. Puis, après avoir été l'un des
rédacteurs du Drapeau blanc, dont il avait pris le ton outrancier, il
s'était tourné du côté de l'opposition. Avec son ami et compatriote
Joseph Méry, il avait écrit une série de pamphlets contre les ministres
de la Restauration. Cette opposition le menait au bonapartisme Avec
Méry, il donnait Napoléon en Egypte, et il se rendait à Vienne pour
tenter de remettre un exemplaire de son poème au duc de Reichstadt, «le
fils de l'homme». Ce fut le titre d'un autre poème qui lui valut une
condamnation à trois mois de prison. Après la révolution de 1830, il
attestait des sentiments républicains.
La publication de la Némésis, dont nombre de pages sont pleines de
souffle, ont des accents énergiques, ne laissent pas toujours percer la
composition rapide, fut une manière de tour de force. Barthélemy,
cependant, succombant sous le poids du fardeau qu'il avait voulu
supporter seul, appela Méry à son aide. Méry donna à son ami le secours
de sa verve abondante, et les deux poètes soutinrent pendant un an
l'oeuvre entreprise. Ces véhémentes satires, qui appartiennent à
l'histoire du journalisme autant qu'à la grande histoire littéraire,
eurent une incroyable popularité.
En 1832, autre changement brusque d'attitude. Pour des raisons
intéressées et qui ont singulièrement diminué la mémoire d'un homme du
plus vigoureux talent, Barthélemy passa au pouvoir, avec armes et
bagages. Méry ne le suivit pas dans cette défection et la lui reprocha
prophétiquement:
Tant d'avenir perdu, tant de gloire éclipsée!
Barthélemy ne retrouva plus, en effet, le succès, qu'il avait
connu, presque prodigieux. Le républicain de 1830 redevint bonapartiste
en 1851. Il s'éteignit obscurément.
La Némésis, ironiste et passionnée, fut souvent injuste, comme dans
la satire contre Lamartine, au moment où il posait sa candidature à la
Chambre des députés. Lamartine répondit hautainement à cette satire par
quelques-uns de ses vers les plus beaux.
Je me disais: Donnons quelques larmes amères Au poète qui suit de
sublimes chimères, Fuit les cités, s'assied au fond des vieilles tours,
Sous les vieux aqueducs prolongés en arcades, Dans l'humide brouillard
des sonores cascades, Et dort sur l'aile des vautours.
Hélas! Toujours au fond des lacs, des précipices, Toujours, comme
on le peint devant ses frontispices, Drapant d'un manteau brun ses
membres amaigris, Suivant de l'oeil, baigné par les feux de la lune,
Les vagues à ses pieds mourant l'une après l'une Et les aigles dans les
cieux gris.
Quelle vie! Et toujours, poétique suicide, Boire, et boire à longs
flots une excellence acide; Ne donner qu'à la mort un sourire fané, Se
bannir en pleurant loin des cités riantes, Et dire comme Job en mille
variantes: «O mon Dieu, pourquoi suis-je né!»
Oh! que je le plaignais! Ma douleur inquiète Demandait aux
passants: «Où donc est le poète? Que ne puis-je donner une obole à sa
faim Et lui dire: «Suis-moi sous mes pins d'Ionie: Là tu t'abreuveras
d'amour et d'harmonie, Tu vivras comme un séraphin.»
Mais j'étouffai bientôt ma plainte ridicule. Je te vis une fois
sous les formes d'Hercule Courant en tilbury sans regarder le ciel, Et
l'on disait: «Demain il part pour la Toscane. De la diplomatie il va
sonder l'arcane. Avec un titre officiel.»
Alors je dis: «Heureux le géant romantique Qui mêle Ezéchiel avec
l'arithmétique! De Sion à la Banque il passe tour à tour Pour encaisser
les fruits de la littérature. Les traites à la main il s'élance en
voiture En descendant de son vautour.»
D'en haut tu fais tomber sur nous, petits atomes, Tes Gloria Patri
délayés en des tomes, Tes psaumes de David imprimés sur vélin. Mais
quand de tes billets l'échéance est venue, Poète financier, tu descends
de la nue Pour traiter avec Josselin.
Un trône est-il vacant dans notre académie? A l'instant, sans
regret, tu quittes Jérémie Et le char d'Elisée aux rapides essieux, Tu
daignes ramasser avec ta main d'archange Des titres, des rubans, joyaux
pétris de fange, Et tu remontes dans les cieux.
On dit même aujourd'hui, poète taciturne, Que tu viens méditer sur
les chances de l'urne, Que, le front couronné d'ache et de nénufar,
Appendant à ton mur la cithare hébraïque, Tu viens solliciter
l'électeur prosaïque, Sur l'Océan et sur le Var.
O frère, cette fois, j'admire ton envie, Et tu pousses trop loin le
dégoût de la vie: Nous avons bien permis à ton modeste orgueil
D'échanger en cinq ans tes bibliques paroles Contre la croix d'honneur,
l'amitié de Vitrolles Et l'académique fauteuil.
Mais qu'aujourd'hui, pour prix de tes hymnes dévotes Aux hommes de
Juillet tu demandes leurs votes, C'en est trop! L'Esprit-Saint égare ta
fierté; Sais-tu qu'avant d'entrer dans l'arène publique, Il faut que
devant nous tout citoyen explique Ce qu'il fit pour la liberté?
On n'a point oublié tes oeuvres trop récentes, Tes hymnes à Bonald
en strophes caressantes, Et sur l'autel rémois ton vol de séraphin, Ni
tes vers courtisans pour tes rois légitimes, Pour les calamités des
augustes victimes Et pour ton seigneur le Dauphin.
Va! les temps sont passés des sublimes extases, Des harpes de Sion,
des saintes paraphrases. Aujourd'hui tous ces chants expirent sans
écho; Va donc, selon tes voeux, gémir en Palestine Et présenter, sans
peur, le nom de Lamartine Aux électeurs de Jéricho.
«Philipon contre Philippe!» Ainsi peut se résumer, pendant une
période de la monarchie de Juillet, l'attitude du fondateur de la
Caricature et du Charivari, journaux satiriques, faisant une guerre
incessante de plume et de crayon à Louis-Philippe et à ses ministres,
— guerre d'autant plus redoutable qu'elle était menée en dépit de sa
violence, avec beaucoup d'esprit. «Les premières années du règne de
Louis-Philippe, a dit Champfleury, sont tracées là minute par minute.
Les crayons ne s'arrêtent plus, et quels crayons! C'est le roi qu'on
épie dans tous les actes de sa vie publique et de sa vie privée. On
croit assister à un défilé de masques cruels, qui récitent un
catéchisme poissard politique» Le monarque bourgeois était raillé et
ridiculisé de toutes les façons. — Une des plaisanteries inventées par
Philipon fut de donner au visage de Louis-Philippe la forme d'une
poire, et cette plaisanterie — expiée d'ailleurs par nombre de procès
— eut une popularité prodigieuse. Traviez, Granville, Daumier
exécutèrent sur ce thème d'abondantes variations. Parfois le journal
était composé en forme de poire. En 1834, le Charivari était condamné à
six mille francs d'amende, et son gérant à six mois de prison. Le
17janvier, Philipon fit paraître une page dessinée par lui-même, où,
sous prétexte de montrer par quel jeu innocent on arrivait a
transformer une poire de façon à lui donner la physionomie de
Louis-Philippe, il renouvelait les railleries. Les collaborateurs
littéraires de Philipon au Charivari étaient Albert Clerc, Altaroche,
Taxile Delord, Clément Caraguel, Louis Huart. Ses dessinateurs étaient:
Daumier, Traviez, Granville, Raffet, Charlet, Descamps, Deveria,
Bellangé.
Il y a des esprits mal faits qui reprochent à la royauté actuelle
ce qu'ils admirent dans les autres comme des vertus; qui lui reprochent
notamment son économie, son savoir-faire, son habileté à tirer parti de
tout, à ne rien laisser perdre, pas même la cire des pétitions qu'elle
reçoit toujours avec un nouveau plaisir; pas même les lièvres de ses
forêts, qu'elle ne tue pas elle-même comme faisaient ses devancières,
mais qu'elle afferme à beaux deniers; pas même les petites branches
pourries qui gisent dans les allées de ses jardins et parcs, et qu'elle
ramasse soigneusement pour aviver son feu de houille; pas même enfin
ces vieilles nippes qu'elle fait transformer en culottes, en guêtres et
en casquettes pour les petits principicules.
Ce sont là des vertus bourgeoises, ou bien je ne m'y connais pas;
vertus donc qui conviennent parfaitement à une royauté bourgeoise.
Mais ce en quoi ces mêmes esprits mal faits affectent de la blâmer
davantage, ce sont les nombreux envois de fonds qu'ils l'accusent de
faire en Amérique.
Certes le Charivari n'aura jamais à se reprocher d'aussi injustes
accusations.
Nous ne savons si ces envois sont bien réels; mais, en tout cas,
cela ne prouverait en elle qu'un sage esprit de prévoyance. La royauté
citoyenne est fort solide, il n'y a pas de doute; mais enfin il n'y
aurait rien d'impossible à ce que le suffrage unanime des voitures
publiques, qui lui a servi de base au mois de juillet, lui fit
infidélité quelque jour. En général, il n'y a rien de mobile comme les
voitures publiques. Qui peut répondre, d'ailleurs, qu'on ne finira
point par se dégoûter soi-même d'avoir à gouverner des gaillards qui se
rebiffent sans cesse? On s'en dégoûterait à moins.
Cela étant, la sagesse des nations, ou bien plutôt celle des
princes, veut qu'on ait en réserve quelque poire pour la soif. C'est
probablement dans ce sage esprit d'éventualité que la royauté citoyenne
a fait apprendre à chacun des enfants de Sa Majesté, mâles ou femelles,
un état, même un métier.
( Le Charivari, 17janvier 1834.)
[Une reproduction de la première page du « Charivari » datée du 1er
mai 1835 et imprimée en forme de poire, figure ici dans l'édition
imprimée de l'Anthologie du Journalisme. ] *****
SI LA JUSTICE A TOUJOURS DEUX POIDS, DU MOINS ELLE NE GARDE PLUS DE
MESURES.
Si le Charivari ne vous a point parlé, ces jours derniers, des
étranges choses qui se passent, au sein d'un tribunal exceptionnel se
disant cour d'assises, entre trois juges et son frère et ami le
National, ce n'est pas, croyez-le bien, qu'il ne fût en mesure de vous
les conter jusque dans leurs moindres détails. Le Charivari a fait tout
ce qu'il lui était possible de faire. Repoussé de l'intérieur de la
cour, il s'est cramponné comme d'habitude à la porte, à travers
laquelle il a entendu la belle improvisation de M.Carrel, qui parle
comme il écrit; le Charivari a croqué par la même occasion M.Franck-
Carré, l'avocat de Sa Majesté, dont il vous offrirait la portraicture,
si cet irréprochable en valait la peine.
Mais le Charivari a dû s'en tenir là. Il sait trop bien, ou plutôt
il ne sait pas assez jusqu'où peut aller la manie d'interprétation des
jugeurs qui commentent d'une manière fort large l'arrêt Dubois (dont on
fait les flûtes). Ces messieurs y mettent vraiment de l'enthousiasme.
Toutefois, s'il ne nous est pas permis de vous parler du débat
judiciaire, nous avons encore licence de vous faire part des saisies et
assignations.
A ce titre, nous vous apprendrons que M.Persil, renchérissant sur
tout ce que la science interprétative a produit de plus stupéfiant
jusqu'à ce jour, a cité hier M.Carrel, gérant du National de 1834, et
que le parquet s'obstine à intituler gérant du National, pour avoir
rendu compte, dans son numéro d'avant-hier, de Son propre procès !
Voilà qui est tout à fait digne de M.Persil! Quoi! je suppose que
le National de 1834 fût réellement, ce qui n'est point, l'ancien
National, le National interdit: pourrait-on l'empêcher de rendre compte
à ses abonnés, dont il est aussi la propriété, des limites que la
jugerie impose à sa publicité, ou, si vous aimez mieux, à son
exploitation? Le compte rendu, dans ce cas, n'est pas une nouvelle plus
ou moins intéressante, jetée à la curiosité publique; c'est une
communication faite à des ayants-droit d'un événement qui modifie les
rapports du journal avec ses souscripteurs.
Mais que sera-ce donc si ce journal n'est pas le journal interdit,
et si, avec un titre différent, un acte social différent, et des
propriétaires différents, il n'a de rapport avec lui que dans la
cervelle interprétomane d'un homme du roâ? C'est pourtant vrai, jusqu'à
ce qu'un arrêt vienne décider le contraire, et M.Persil aurait dû au
moins avoir la pudeur d'attendre cet arrêt, si tant est qu'il doive
sortir favorable.
Il résulte, du reste, de ces dernières poursuites dirigées contre
le nouveau National, une moralité remarquable et qui mérite d'être
signalée
Naguère, la Tribune, qui voulait faire vendre un supplément dans la
rue, eut le malheur d'ajouter, sur ce supplément, un mot à son titre,
et de s'y intituler la Tribune des Ouvriers, etc. M.Persil s'écrie bien
vite: «Ce n'est plus la Tribune, c'est un nouveau journal.» Et la
Tribune fut condamnée, comme un nouveau journal, pour avoir ajouté un
mot à son titre sur le supplément, et quoiqu'il ne fût survenu aucune
modification dans la gérance, ni dans la rédaction, ni dans la
propriété.
Aujourd'hui le National cesse de paraître; un nouveau journal
s'élève qui ajoute un mot à ce titre, avec d'autres gérants, avec un
autre acte social, avec un autre cautionnement, en un mot un journal
entièrement et légalement nouveau. Vite M.Persil lui crie: «Halte-là!
c'est toujours le National!»
Ce fut un homme entreprenant, journaliste de vocation, fécond en
idées, et les réalisant souvent. L'une de ces idées fut la création de
la Société des gens de lettres, qui naquit d'une réunion provoquée chez
lui, dans sa maison de la rue de Navarin, le 20décembre 1837. Vingt et
un jours plus tard, la société était officiellement fondée: il en était
le vice-président, la présidence étant dévolue à Villemain. Après avoir
donné une collaboration active aux journaux qui constituaient alors ce
qu'on appelait «la petite presse», — ayant parfois par sa vivacité de
ton plus d'action que la grande, — il entra au National. Puis il fut
un des fondateurs du Siècle, rival de la Presse dans la révolution de
l'abaissement du prix de l'abonnement. Il y apporta l'innovation du
roman- feuilleton, en assumant la direction de la partie littéraire.
Prêchant d'exemple, il fut un abondant chroniqueur, sans parler de ses
romans, parmi lesquels Jean-Paul Chopart eut une assez longue
popularité. Au Siècle il donna notamment une série d'articles dont le
style à facettes n'a pas laissé que de vieillir un peu, intitulée: les
Béotiens de Paris.
On peut classer les hommes sur ces deux étiquettes: gens qui
pensent, — gens qui ne pensent pas.
Attique et Béotie.
Cette double nature se retrouve en tous lieux, maison conviendra
que l'esprit hottentot doit différer, quant à la forme, de notre esprit
européen, et qu'aussi le crétin des Alpes a son cachet particulier au
milieu de toutes les imbécillités du globe.
Même diversité sur une même échelle. La province, sans doute, a ses
niais et ses beaux esprits, mais Paris a les siens.
... Avez-vous remarqué sur la partie fainéante de nos boulevards,
dans la belle allée des Tuileries, sur le pavé des Champs-Elysées,
parmi la poussière du Bois de Boulogne, aux premières places des
théâtres, partout enfin où il y a du temps à se montrer, avez-vous
remarqué une population d'hommes tout élégante, toute pimpante, tout
odorante? Voilà nos crétins, non pas tous, mais beaucoup; non pas avec
de hideux goitres, des vêtements grossiers, mais en beau linge, en fins
louviers. On s'arrête à les voir, tout ébaubi qu'on est de leur façon
d'aller, du phénoménal de leurs habits, de l'empois de leur coiffure.
Leurs modes, vous le savez, ne sont pas celles d'aujourd'hui, bien
moins encore celles d'hier: ce sont toujours celles de demain. Du
reste, on peut les comparer à de belles loueuses d'étalage. Qu'y a-t-il
au fond? Du vide. Pas une idée, pas un centime intellectuel.
Je n'appelle point du nom d'idées ces conversations toutes faites,
ce parlage au premier occupant, espèce de badigeon qui ne sert qu'à
chemiser un sot et à boucher les crevasses d'une journée oisive.
J'entends par idée une perception de l'âme, non point grêle,
indécise, tronquée, fugitive, mais vive, nette, entière et durante,
mais assez copieuse pour maintenir le cerveau dans un état de
gonflement et l'empêcher de s'affaisser sur lui-même comme une vessie
qu'on prive d'air, mais assez large et forte pour que la méditation
puisse reposer dessus; non pas, enfin, une lueur, un crépuscule, mais
un beau jour, un jour tout à fait; une pensée- mère, une pensée qui
elle-même en contienne mille autres, qui soit le pivot autour duquel
gravite, logiquement, un monde d'imaginations secondaires, le centre,
le système d'un soleil intellectuel tout entier.
Eh bien, de ces soleils, combien pensez-vous qu'il en brille sous
le crâne pommadé de ceux-là? Pas un seul. Je n'en demande qu'un, et
leurs yeux de verre, leurs yeux d'animaux empaillés, luiraient au moins
de quelque feu. Leur figure en deviendrait moins cire, leur allure
moins flasque, leurs paroles moins fades, et leur cravate serait aussi
plus tortillée. Vous ne les verriez plus, au balcon d'un théâtre,
nettoyer leur binocle ou mordiller leur canne, alors que l'on pouffe au
parterre; vous ne les verriez plus mettre leurs gants ou s'ajuster les
favoris, alors qu'on sanglote au parterre; froids à tout, impassibles,
comme si, au milieu de cette électricité de rires et de pleurs, leur
bêtise était un trépied qui les isolât des commotions de la foule. Je
vous le dis: ils sont crétins, archi-crétins. Et c'est un point bien
convenu: tout homme qui attend venir l'éternité à se faire gentil, non
point par coquetterie fortuite, comme il a pu arriver à Voltaire
lui-même, mais par fatuitisme et par désoeuvrerie, tout homme qui se
narcisse et se sangle comme un cheval, cet homme-là n'est pas né pour
penser: pas plus que le paon, pas plus que le coq d'Inde. Son rôle
aussi c'est de faire la roue aux yeux des autres hommes.
Mais place encore! Voici l'espèce des balourds, bêtes doublement
circonflexes qui s'en tiennent à la grosse naïveté, à cette fille
bâtarde de la sottise et du bon sens. Ce sont des hannetons: dès qu'ils
volent, ils se heurtent la tête contre une vérité; ils ne procèdent, en
effet, que par vérités vraiment vraies, par vérités pataudes: «C'est
aujourd'hui le 16décembre: dans quinze jours, ce sera le 1erjanvier. —
Voilà un potage qui est brûlant. — Napoléon est un homme célèbre.»
Eh bien, à la bonne heure!
Parfois, ils se permettent la froide réflexion morale: «Moi, j'aime
ce qui est bon. — On serait plus tranquille s'il n'y avait point
d'émeutes. — Les hommes ne sont pas comme les femmes. — La santé est
le meilleur des biens.»
En résumé, les gens de cette sorte paraissent n'avoir été créés que
comme intermédiaires entre l'homme et la brute. Ce n'est pas tout à
fait l'homme, mais c'est un peu mieux que le boeuf; c'est
l'orang-outang qui a reçu le baptême, qui est né non velu et a fait ses
études.
Nous possédons ensuite la grande famille des plagiaires: idiots qui
ne pensent point par eux, mais par autrui, qui se servent de votre
cerveau comme de voire chapeau pour s'en coiffer, le leur manquant.
Première espèce: l'homme-jocko, qui parle quand vous parlez, qui se
tait quand vous vous taisez, qui, j'imagine, se couperait le cou, vous
voyant attenter au vôtre. C'est un écho. Dites: «La paix est une
excellente chose, quand elle ne coûte pas plus cher que la guerre. —
Oh, oui! redira-t-il, pas plus cher que la guerre! Dites: «La Régie
vous vend du tabac qui ne vaut pas le diable. — Oh non, redira-t-il,
qui ne vaut pas le diable!
Deuxième espèce: l'homme-perroquet, celui qui, chaque matin,
ramasse çà ou là, dans quelque nouveau livre ou de la bouche même de
quelque homme d'esprit, une tirade de pensées, et s'en va, tant que
dure le jour, la colportant dans vingt salons, la disant presque à
chaque borne, comme les orgues les mélodies d'Auber.
Troisième espèce: l'homme-vautour, imbécile de proie, qui
s'engraisse de vous. Il n'est pas nécessaire, avec celui-là, que vous
soyez un nouveau livre ou une bouche célèbre. N'importe quel,
avisez-vous d'émettre en sa présence quelque chose de bien: oh! mon
Dieu! c'en est fait, c'est comme si vous aviez tiré votre montre devant
quelque filou: vous êtes volé de votre idée, et, soyez-en bien sûr,
avant qu'il soit demain, tout Paris la saura par coeur. Il y a mieux:
c'est devant vous qu'il vous braconnera. Je vous suppose dans un
cercle, assis tout contre lui; on y parle opéra: chacun donne son avis,
et vous, le vôtre; vous dites, non sans arrière-prétention, que, «avec
les jambes de Taglioni et les bras de Noblet (1) on ferait un talent
accompli».
[ (1) Lise Noblet, danseuse, créa le rôle de Fenella dans la
_Muette de Portici.]
Ensuite de quoi vous attendez modestement l'effet de ces paroles.
Malheureusement, vous êtes enroué et vos paroles se sont perdues,
perdues pour vous, mais non pour lui, qui, dominant toutes les voix:
«On ferait un talent accompli, dit-il, avec les jambes de Taglioni et
les bras de Noblet.» Oh, vraiment, vous ne vous flattiez pas: un
murmure flatteur accueille ces paroles, et, comme vous êtes le seul à
ne pas applaudir, on vous regarde comme un obtus, comme un homme
incapable de saisir la finesse des choses.
Parmi les parasites de l'intelligence, il en est de fort sobres,
qui ne vivent que de miettes: une locution quelconque, une expression,
un mot suffisent à leur consommation. C'est ainsi que les hommes de
style et de pensée, les livres puissants, les drames achevés, les oh,
que non pas, et mille autres formules qui sont fort bonnes en leur
place ont servi de pâture à leur tourbe affamée. C'était de la pomme de
terre à l'usage de tous les pauvres d'esprit: avec cela on vivote, on
pensote.
Enfin, il en est quelques-uns qui se sont faits, des banalités de
la presse, un petit vocabulaire applicable à toutes les phases de la
politique. Avec eux c'est toujours: L'horizon s'obscurcit, l'avenir est
gros d'événements, nous sommes sur un volcan.
Tous, pauvres hommes, qui s'imaginent que la pensée est dans les
mots, dans les locutions, dans Boiste ou dans Noël! Oui, sans doute,
elle est là, — comme il y a des Panthéons dans les carrières de
Montrouge.
Sainte-Beuve fit ses débuts de critique au Globe en 1826, pendant
qu'il poursuivait ses études de médecine, qu'il devait bientôt
abandonner, mais dont il garda bon souvenir: «J'ai été autrefois,
a-t-il dit, l'élève de la Faculté de médecine: c'est à elle que je dois
l'esprit de philosophie, l'amour de l'exactitude et de la réalité
physiologique, le peu de bonne méthode qui a pu passer dans mes écrits,
même littéraires.». Après avoir été séduit par les idées
saint-simoniennes, il s'intéressa aux luttes politiques et il fut
quelque temps au National l'un des collaborateurs d'Armand Carrel. Puis
il revint tout entier à la littérature. Il ne peut être question ici
que du rôle de Sainte-Beuve dans la presse, où il fonda véritablement
la critique littéraire moderne, dont il faisait volontiers, selon son
mot, «l'histoire naturelle des esprits». Le temps a grandi son oeuvre,
ce monument élevé pierre par pierre, chaque lundi, en a fait apprécier
plus encore que par ses contemporains, peut-être, l'admirable solidité.
De la Revue de Paris et de la Revue des Deux Mondes, il passa au
Constitutionnel, et ses articles furent l'honneur de ce journal, où
l'avait appelé le docteur Véron.
Monselet, au sujet de cette collaboration, a conté une jolie
histoire. Chaque semaine, Sainte-Beuve allait causer avec le docteur
Véron de l'article projeté. C'était une habitude devenue aussi chère au
critique qu'au directeur du Constitutionnel, extrêmement sensible à
cette déférence d'un homme qui avait sur lui une telle supériorité de
culture. Ces conversations étaient d'ailleurs pour Sainte-Beuve un
moyen de se critiquer lui- même. Il arriva, cependant, que le
Constitutionnel changea de mains. Après quelques hésitations,
Sainte-Beuve accepta les propositions du Moniteur, mais, pour ne pas
être taxé d'ingratitude, ou simplement parce qu'il tenait à cette
première épreuve de l'accueil fait à son article, il imagina ce biais.
Tous les vendredis il se rendait comme par le passé, chez le docteur
Véron, dans son appartement de la rue de Rivoli. Il lui soumettait son
manuscrit. De son côté, le docteur Véron continuait à lui faire ses
observations. Ainsi, en lisant avant tout le monde des pages qui ne lui
étaient plus destinées, cependant, pouvait-il toujours se croire le
directeur du _Constitutionnel. L'un et l'autre se prêtèrent, pendant
assez longtemps, à cette fiction.
On s'est beaucoup occupé, en ces derniers temps, de l'homme, en
Sainte-Beuve, à propos du Livre d'amour où, avec une indiscrète
fatuité, il évoquait sa liaison avec MmeVictor Hugo (1). (Ce livre, il
est vrai, avait été imprimé, mais non publié.)
[ (1) Voir, à ce sujet, la notice consacrée à Alphonse Karr, qui,
dans les Guêpes, appréciait durement l'idée même de ce recueil de
poèmes, dont les allusions étaient transparentes.]
Dans une étude infiniment spirituelle sur cette question, les
Péchés de Sainte-Beuve, M.Jules Lemaître a plaidé les circonstances
atténuantes: «Il faut d'abord considérer que les romantiques se
confessaient et confessaient les autres avec une facilité! Ils
n'avaient plus, évidemment, qu'une délicatesse un peu émoussée. Avant
le Livre d'amour, Musset publiait la Confession d'un Enfant du Siècle,
et tout le monde savait que c'était le récit de son aventure avec
George Sand. La littérature excusait tout. Ces grossières indiscrétions
ne tiraient plus à conséquence. Puis, on est toujours ingénu par
quelque endroit. Sainte-Beuve, entre1830 et1845, désirait la gloire, et
la seule vraie: celle dont on ne jouit pas, la gloire posthume. Une
chose certaine et abondamment prouvée par les notes de Sainte-Beuve
lui-même: il voyait dans le Livre d'amour une oeuvre belle et
originale, son chef-d'oeuvre en poésie. A vrai dire, je crois qu'il se
trompait un peu. Donc, il pensait que le Livre d'amour le ferait
connaître plus tard avec honneur comme poète (à quoi il attachait une
extrême importance) et lui serait une médiocre revanche des Pensées
d'août. Je crois que ç'a été là son plus puissant mobile.»
Le passage ci-dessous d'un article de Sainte-Beuve, qui ne fait pas
partie d'une série, est consacré aux dangers des cénacles littéraires.
... De nos jours, la poésie, en reparaissant parmi nous, après une
absence incontestable, sous des formes un peu étranges, avec un
sentiment profond et nouveau, avait à vaincre bien des périls, à
traverser bien des moqueries. On se rappelle encore comment fut
accueilli le glorieux précurseur de cette poésie à la fois éclatante et
intime et ce qu'il lui fallut de génie opiniâtre pour croire en
lui-même et persister. Mais lui, du moins, solitaire, il a ouvert sa
voie; solitaire, il l'achève: il n'y a que les vigoureuses et
invincibles natures qui soient dans ce cas. De plus faibles, de plus
jeunes, de plus expansifs, après lui, ont senti le besoin de se
rallier, de s'entendre à l'avance, et de préluder quelque temps à
l'abri de cette société orageuse qui grondait à l'entour. Ces sortes
d'intimités, on l'a vu, ne sont pas sans profit pour l'art aux époques
de renaissance ou de dissolution. Elles consolent, elles soutiennent
dans les commencements et, à une certaine saison de la vie des poètes,
contre l'indifférence du dehors, elles permettent à quelques parties du
talent, craintives et tendres, de s'épanouir avant que le souffle aride
les ait séchées.
Mais, dès qu'elles se prolongent et se régularisent en cercles
arrangés, leur inconvénient est de rapetisser, d'endormir le génie, de
le soustraire aux chances humaines et à ces tempêtes qui enracinent, de
le payer d'adulations qu'il se croit obligé de rendre avec une
prodigalité de roi. Il suit de là que le sentiment du vrai et du réel
s'altère, qu'on adopte un monde de conventions et qu'on ne s'adresse
qu'à lui. On est insensiblement poussé à la forme, à l'apparence; de si
près et entre gens si experts, nulle intention n'échappe, nul procédé
technique ne passe inaperçu; on applaudit à tout; chaque mot qui
scintille, chaque accident de la composition, chaque éclair d'image est
remarqué, salué, accueilli. Les endroits qu'un ami équitable noterait
d'un triple crayon, les faux brillants de verre que la sérieuse
critique rayerait d'un trait de son diamant, ne font pas matière d'un
doute en ces indulgentes cérémonies. Il suffit qu'il y ait prise sur un
point du tissu, sur un détail hasardé, pour qu'il soit saisi, et
toujours en bien; le silence semblerait une condamnation; on prend les
devants par la louange. C'est étonnant devient synonyme de c'est beau;
quand on dit ho, il est bien entendu qu'on a dit ah! tout comme dans le
vocabulaire de M.de Talleyrand. Au milieu de cette admiration haletante
et inoculée, l'idée de l'ensemble, le mouvement du fond, l'effet
général de l'oeuvre ne saurait trouver place; rien de largement naïf ni
de plein ne se réfléchit dans ce miroir grossissant, taillé à mille
facettes. L'artiste sur ces réunions, ne fait donc aucunement l'épreuve
du public, même de ce public choisi, bienveillant à l'art, accessible
aux vraies beautés et dont il faut en définitive, remporter le
suffrage.
Quant au génie, pourtant, je ne saurais concevoir sur son compte de
bien graves inquiétudes. Le jour où un sentiment profond et passionné?
Le prend au coeur, où une douleur sublime l'aiguillonne, il se défait
aisément de ces coquetteries frivoles et brise, en se relevant, tous
les fils de soie dans lesquels jouaient ses doigts nerveux. Le danger
est plutôt pour ces timides et mélancoliques talents, comme il s'en
trouve, qui se défient d'eux-mêmes, qui s'ouvrent amoureusement aux
influences, qui s'imprègnent des odeurs qu'on leur infuse et vivent de
confiance crédule, d'illusions et de caresses. Tous ceux-là peuvent,
avec le temps, et sous le coup des infatigables éloges, s'égarer en des
voies fantastiques qui les éloignent de leur simplicité naturelle. Il
leur importe donc beaucoup de ne se livrer que discrètement à la
faveur, d'avoir toujours en eux, dans le silence et la solitude, une
portion réservée où ils entendent leur propre conseil, et de se
redresser aussi par le commerce d'amis éclairés qui ne soient pas
poètes.
Antoine Jay, avocat et professeur, député de la Gironde pendant les
Cent Jours, avait été l'un des fondateurs, en 1815, de l'Indépendant_,
devenu le Constitutionnel. Pendant toute l'époque de la Restauration,
il avait été au premier rang dans la presse de l'opposition, et il
avait encouru plusieurs condamnations. Compagnon de captivité, à
Sainte-Pélagie, de son ami de Jouy ( voir la notice sur E.de Jouy),
bonapartiste libéral comme lui, il avait collaboré à une nouvelle série
des Hermites : c'étaient, cette fois, les Hermites en prison_. En 1832,
il était élu membre de l'Académie française. On le trouve ici comme un
des adversaires les plus déterminés de l'école romantique, et l'article
qu'on va lire montre jusqu'à quelle animosité allaient les luttes entre
classiques et romantiques. Jay, dans son feuilleton, ne se contentait
pas d'arguments littéraires. Il en appelait au pouvoir, pour obtenir
l'interdiction des oeuvres contre lesquelles il s'élevait.
La subvention du Théâtre-Français est portée au budget de l'État
pour deux cent mille francs. Cette somme est considérable; mais si l'on
réfléchit à l'influence que ce théâtre peut exercer, dans l'intérêt de
la société, sur le goût, sur les moeurs, sur la bonne direction de la
littérature dramatique, l'allocation ne paraîtra pas exagérée. Le
Théâtre- Français, enrichi de tant de chefs-d'oeuvre qui ont contribué
aux progrès de notre civilisation, est, comme le Musée, un monument
national qui ne doit être ni abandonné ni dégradé. De la hauteur où l'a
élevé le génie de nos grands écrivains, il ne doit pas descendre à ces
exhibitions grotesques et immorales qui sont la honte de notre époque,
alarment la pudeur publique et portent une atteinte mortelle à la
société. Il n'y a plus de frein à la dépravation de In scène, à l'oubli
de toute morale et de toute bienséance: le viol, l'adultère, l'inceste,
le crime, enfin, dans ses formes les plus dégoûtantes, voilà les
éléments de la poétique de cette misérable école dramatique qui, digne
de tous les mépris, s'avise de mépriser les maîtres de l'art, prend un
infernal plaisir à flétrir tous les sentiments généreux, à répandre la
corruption dans le peuple et nous expose aux dédains de l'étranger.
Ce n'est point pour encourager un système pernicieux que le trésor
public est mis à contribution... La somme de deux cent mille francs
n'est accordée au Théâtre-Français qu'à condition qu'il restera pur de
toute souillure, que les artistes recommandables de ce théâtre ne
s'aviliront pas en donnant l'appui de leur talent à ces ouvrages
indignes de la scène nationale, ouvrages dont la funeste tendance
devrait exercer la sollicitude du gouvernement, car il est responsable
de la morale publique comme de l'exécution des lois. Eh bien, qui le
croirait? Dans le moment même, on s'occupe à faire passer les
principaux acteurs de la Porte Saint-Martin au Théâtre-Français et d'y
naturaliser les absurdes et fangeux mélodrames destinés à remplacer les
chefs-d'oeuvre dramatiques qui sont une partie si importante de notre
littérature. Un esprit de vertige semble planer sur ce malheureux
théâtre. La représentation d'Antony est officiellement annoncée par le
Moniteur pour demain, Antony, l'ouvrage le plus hardiment obscène qui
ait paru en ces temps d'obscénité. Nous allons donc voir sur le théâtre
de Corneille, de Racine, de Molière et de Voltaire, nous allons donc
voir une femme jetée dans une alcôve, un mouchoir sur la bouche; nous
allons voir sur la scène nationale le viol en action. Voilà une école
de morale ouverte au public, voilà le genre de spectacle auquel vous
appelez cette jeunesse dont vous redoutez l'exaltation et qui, bientôt,
ne reconnaîtra plus ni règle ni frein. Ce n'est pas sa faute; c'est la
faute du pouvoir qui ne sollicite aucune mesure pour arrêter ce
débordement d'immoralité. Il n'y a pas de pays au monde, quelque libre
qu'il soit, où il soit permis d'empoisonner les sources de la morale
publique.
... Nous n'en appelons pas à la direction actuelle des Beaux-Arts:
une coterie romantique, ennemie jurée de notre grande littérature, y
domine souverainement. C'est à M.Thiers, ministre de l'intérieur, que
nous nous adressons. Homme de lettres distingué, admirateur des
sublimes génies dont la gloire est celle de la Patrie, c'est à lui,
dépositaire d'un pouvoir qui doit veiller à la conservation de ce noble
héritage, que nous demandons de ne pas le laisser tomber en des mains
hostiles, de s'opposer à ce débordement de mauvaises moeurs qui envahit
le théâtre, pervertit la jeunesse de nos écoles et la jette dans le
monde, avide de jouissances précoces, impatiente de toute espèce de
joug et bientôt fatiguée de la vie. Laisser corrompre la jeunesse, ou
plutôt favoriser sa corruption, c'est préparer un avenir de troubles et
d'orages, c'est compromettre la cause de la liberté, c'est vicier dans
le germe nos naissantes institutions, c'est aussi le plus juste et le
plus sanglant reproche qu'on puisse faire à un gouvernement.
... Pourquoi donner une prime à la dépravation? Si la Chambre des
députés ne paraissait pas si pressée de voter les lois de finances,
nous pourrions espérer que, dans une matière aussi grave, qui se lie si
intimement au bon ordre et à l'existence de la civilisation, il
s'élèverait une voix généreuse pour protester contre l'emploi si abusif
de la fortune publique, pour rappeler au ministre les devoirs que lui
imposent les fonctions dont il est chargé. Le député qui parlerait
ainsi serait sûr d'être écouté favorablement d'une assemblée dont les
membres sont, tous les jours, témoins de cette licence inouïe des
théâtres, destructive de toute morale, et en connaissent parfaitement
tous les dangers. Nous sommes convaincu que les artistes mêmes du
Théâtre-Français, qui voyaient avec satisfaction revenir; eux la partie
éclairée du public, forme des voeux pour le succès de nos réclamations.
Cela dépend de la Chambre et du ministre de l'intérieur. Des
préoccupations politiques trop connues ont pu détourner son attention
de la fausse et ignoble direction donnée au Théâtre-Français: il n'y
aurait plus pour lui d'excuse, maintenant qu'il connaît la vérité.
( Constitutionnel, 28avril 1834.)
***
Ce n'était plus de la polémique, c'était de la dénonciation. On
sait, d'ailleurs, que les romantiques ripostaient d'une façon
véhémente, et que l'épithète de «perruque» était la moindre de celles
qu'ils forgeaient pour confondre leurs adversaires. Mais la meilleure
de leurs réponses était le succès.
«Une espèce de partisan politique et littéraire, faisant la guerre
en conscience pour le compte de ses opinions, sans prendre ni recevoir
de mot d'ordre d'aucune autorité organisée.» Ainsi se définissait
lui-même Armand Carrel, qui, dans le National, fut le grand journaliste
des premières années du gouvernement de Juillet. Après avoir contribué,
par la part qu'il avait prise à la révolution de 1830, à son avènement,
il n'avait pas tardé, désillusionné, constatant la faillite de bien des
espoirs, à lui faire une vive et redoutable opposition. Dès le
1erjanvier 1832, il écrivait: «La monarchie de Juillet est sapée dans
les bases que lui avaient données ses fondateurs. L'ordre de choses
actuel est parvenu à de tels embarras que c'est un devoir, une
nécessité de chercher à prévoir après lui.» Les procès n'étaient pas
faits pour refréner son ardeur de polémiste, servie par le talent le
plus vigoureux et le plus serré; ses idées s'accentuaient dans un sens
nettement hostile au pouvoir royal. «La révolution, écrivait-il dans un
de ses derniers articles, est moins éloignée du gouvernement de ce
temps-ci que le gouvernement lui-même ne l'est du bon plaisir royal du
vieux Versailles.»
Armand Carrel, officier dans les premières années de la
Restauration, avait été mêlé aux complots militaires. Au moment de la
guerre d'Espagne, il avait donné sa démission et il avait fait partie
de ce «régiment de Napoléon II». composé de libéraux de divers pays qui
avaient lutté dans les rangs des constitutionnels espagnols. A sa
rentrée en France, il avait été arrêté et condamné à mort. Le jugement
ayant été cassé pour vice de forme, un autre conseil de guerre
l'acquitta: la fierté de son attitude, attestant un caractère
énergique, la chaleur de sa défense, l'éloquence de ses réponses
n'avaient pas peu contribué à déterminer cet acquittement.
Ce journaliste de race avait gardé, dans la presse, des témérités
de soldat. En 1833, il s'était offert à répondre aux provocations du
parti légitimiste, prétendant interdire à la presse libérale de parler
de la duchesse de Berry, et il avait été grièvement blessé dans un duel
avec Roux-Laborie. On sait l'issue fatale, trois ans plus tard, de son
duel avec Émile de Girardin. — M.Schlumberger a publié, en 1910, les
Mémoires du commandant Persat, qui, ancien officier de l'Empire, gérant
du National, fut un des témoins de Carrel dans cette rencontre (l'autre
s'appelait Ambert). On trouve là le récit le plus pittoresque et le
plus minutieux de la scène tragique du bois de Vincennes. «Nous
arrivâmes au rendez-vous, là, Armand Carrel nous réunit tous, et,
s'adressant à Girardin, il lui dit: «Vous m'avez menacé d'une
biographie; le duel est arrêté; il peut m'être funeste, tout comme à
vous-même. Si je succombe, dans quels termes écrirez- vous ma
biographie?» Alors Girardin répondit à Carrel: «J'espère que le combat
ne sera funeste à aucun de nous deux, mais, dans le cas contraire, si
j'avais à faire votre biographie, elle ne pourrait être que dans des
termes honorables. — Eh bien, dit encore le bon et généreux Carrel,
d'après ce que vous venez de me dire, je puis vous faire observer qu'en
écrivant l'article du National je ne pensais nullement à vous.» Et le
commandant Persat poursuit: «Je le demande à tout homme d'honneur et
délicat, est-ce que M.de Girardin n'aurait pas dû dire à Carrel qu'il
était satisfait?» M.de Girardin se tourna vers ses témoins, qui
restèrent silencieux. Les pistolets furent chargés et les distances
marquées. Chacun des combattants avait la facilité de marcher dix pas
et devait s'arrêter à la ligne de démarcation, qui était de vingt pas.
«Au signal donné, Carrel franchit ses dix pas avec cette assurance de
l'homme vraiment brave, et il n'ajusta ce malheureux Girardin que
lorsqu'il fut arrivé à la ligne marquée. Son adversaire fit le
contraire, car, après n'avoir fait qu'un à droite sur place pour bien
s'effacer, pendant que notre ami marchait, il le tint constamment
ajusté. Les deux coups de feu partirent simultanément...»
Un des articles les plus vibrants d'Armand Carrel date de 1831. Le
ministère Perier venait d'ordonner l'arrestation préventive des
journalistes poursuivis. Armand Carrel répondit qu'il se ferait tuer
plutôt que de se laisser arrêter par une mesure qu'il estimait
illégale.
M.le ministre croit l'illégalité peu dangereuse quand elle ne
blesse qu'un petit nombre de citoyens: il se trompe, et, malgré toute
sa fierté, il pourrait bien éprouver qu'un seul homme, convaincu de son
droit et déterminé à le soutenir par tous les moyens que lui donnerait
son courage, n'est pas facile à vaincre.
Pourquoi un de ces écrivains devenu l'objet des haines du pouvoir,
ne se rencontrerait-il pas, qui opposerait la force à la force et se
dévouerait aux chances d'une lutte inégale? Eh bien, il y en a, dans la
presse périodique, de ces hommes qu'on ne provoque pas impunément et
qui, certes, ne seraient pas emportés vivants, s'ils avaient juré de ne
pas laisser violer en eux la majesté de la loi. Il est facile de faire
tuer par cinquante hommes un seul homme qui résiste, mais doit-on que
cela peut arriver deux fois sans péril pour l'ordre de choses actuel?
Il faut ici relever la dignité de l'homme et du citoyen, si souvent
insultée par l'indigne ministre du 13mars. Il ne sera pas dit que ce
régime pourra s'enrichir encore d'un arbitraire illimité qui
s'intitulerait la jurisprudence du flagrant délit. Un tel régime ne
s'appellera pas, de notre consentement, la liberté de la presse, une
usurpation si monstrueuse ne s'accomplira pas. Nous serions coupables
de le souffrir, et il faut que ce ministère sache qu'un seul homme de
coeur, ayant la loi pour lui, peut jouer, à chances égales, sa vie
contre celle, non seulement de sept à huit ministres, mais contre tous
les intérêts, grands et petits, qui se seraient attachés imprudemment à
la destinée d'un tel ministère. C'est peu que la vie d'un homme, tué
furtivement au coin de la rue dans une émeute, mais c'est beaucoup que
la vie d'un homme d'honneur, qui serait massacré chez lui par les soins
de M.Perier, en résistant au nom de la loi. Que le ministère ose
risquer cet enjeu, et, peut-être, il ne gagnera pas la partie. Le
mandat de dépôt, sous le prétexte de flagrant délit, ne peut être
décerné légalement contre les écrivains de la presse périodique, et
tout écrivain pénétré de sa dignité de citoyen opposera la loi à
l'illégalité, et la force à la force: c'est un devoir. Advienne que
pourra!
Balzac n'a pas fait que créer, parmi les personnages de sa
prodigieuse Comédie humaine, des journalistes, Blondet, Nathan,
Lousteau, Andoche Finot, Félicien Vernou, Hector Merlin, etc.; il n'a
pas fait qu'écrire la Monographie de la Presse parisienne (dans le
second volume de la Grande Ville, publication collective sous la
direction de Marc Fournier, 1843), étude où, entre parenthèses, il eut
quelques vues prophétiques. Outre sa collaboration, sous forme
d'articles, à de nombreux journaux, il voulut avoir sa revue à lui, et
ce fut la Revue parisienne, qui parut en mars1810, dans le format des
Guêpes. Il avait fondé de grandes espérances sur cette publication,
dont son ami Armand Dutacq organisa l'administration. Il pensait
s'affranchir, pour ses romans, de l'intermédiaire des journaux et des
libraires. La Revue parisienne, qui formait un petit volume in-32 de
cent soixante pages, du prix d'un franc, ne lui valut cependant que des
déboires, accrut ses dettes et lui fit des ennemis. Elle ne put avoir
une longue existence. Cependant Balzac s'y était prodigué. Il avait
donné là Z. Marcas et Un Prince de la Bohème, puis une étude sur le
mouvement littéraire russe, des articles de critique dont l'un, d'une
importance particulière était consacré à la Chartreuse de Parme, de
Stendhal. Dans la livraison de septembre sous la forme d'une causerie
avec ses lecteurs, il donnait des explications personnelles, répondait
à une calomnie selon laquelle il avait été «acheté» par le ministère,
et en venait à traiter la question de la contrefaçon belge, qui
sévissait alors impunément. Tout cela est aujourd'hui curieux à
retrouver.
Je remercierai d'autant plus les abonnés qui sont venus à la Revue
au milieu des préoccupations actuelles, qu'en parcourant les listes je
n'ai point trouvé de noms qui me fussent connus, ou de ces personnes
que nous appelons nos connaissances, Quant à des amis, hormis deux ou
trois exceptions, il n'y en a pas. Ainsi nos cinq ou six cents premiers
abonnés m'accusent des sympathies qui me deviennent précieuses. Il y a
longtemps que je l'ai répété, d'après un illustre auteur: un lecteur
est un ami inconnu. Je les remercie de leur appui, pourquoi ne
dirais-je pas de leur concours? C'est grâce à l'abonnement que ce
recueil pourra subsister, car la vente est aléatoire, soumise aux
caprices du moment, et, comme la Revue parisienne ne recherchera jamais
la popularité aux dépens de la conscience ou de la vérité, elle peut,
par instants, être quittée et reprise. Elle est, en un mot, toujours à
la merci d'une circonstance
... La tâche que j'ai entreprise de ramener la critique à sa vraie
destination, à la discussion des moyens de l'art et à la consécration
des principes sans lesquels il n'y a que confusion, voulait quelque
courage, mais elle ne pouvait pas aller non plus sans quelques erreurs.
Toutes les fois qu'il y aura erreur, je n'hésiterai jamais à la
réparer. Ainsi j'ai deux rectifications à faire, d'autant plus
nécessaires qu'elles touchent à des faits qui ne sont ni politiques ni
littéraires. Assurément, ce n'est pas moi qui ne cesserai de flétrir
les personnalités dans le journalisme dont la plume s'y prêtera. Je ne
manquerai d'aucun genre de courage.
J'ai dit que M.de Lavergne se nommait effectivement Léonard Guyot.
M.de Lavergne est venu me voir et m'a simplement exhibé son acte de
naissance, en me montrant qu'il avait nom Guilbaud de Lavergne. Une
pièce authentique a prouvé de même que M.Roger de Beauvoir se nommait
ainsi.
Comme il court sur moi des bruits assez ridicules, j'ajouterai ce
qui me concerne à ces deux rectifications. Des personnes assez haut
placées ont dit qu'à propos de l'interdiction de mon drame de Vautrin,
j'avais reçu de l'argent du ministère. C'est une calomnie, qui me force
à donner des explications personnelles.
Je me suis cru, je me crois encore en droit de recevoir des
indemnités à ce sujet: je les recevrais, mais je ne les demanderais
point. Que personne n'infère de mes paroles que je tends la main, ce
serait en contradiction avec mes principes, extrêmement sévères en
ceci. Quand on eut défendu Vautrin, j'allai plaider avec M.Hugo et le
directeur la cause du théâtre seulement. MM.de Remusat et Hugo savent
bien que je n'ai jamais dit un mot qui eût trait à la question
d'argent.
Le lendemain de la dernière audience, qui fut infructueuse, je
tombai gravement malade. M.Cavé me fit une visite en me disant que ma
situation serait prise en considération sérieuse. C'était la première
fois de ma vie que j'allais être en communication avec une caisse
publique ou ministérielle. Je consultai quelques amis de grand sens et
de haute probité; j'allai même voir M.Berryer pour savoir si je pouvais
accepter en tout bien tout honneur. Il y eut unanimité.
J'étais au coin du feu, toujours souffrant, quand M.Cavé revint,
m'apportant dans une enveloppe entr'ouverte quelques billets de mille
francs. En me les présentant il me dit: «Nous ne pouvons faire mieux,
et, entendons-nous bien, ce sera rancune tenante, nous ne voulons pas
vous corrompre.» Ce fut dit sur un ton très gai. Je refusai
positivement et en donnant des raisons très sages: j'accepterais une
indemnité en harmonie avec le tort qui m'était fait, et non une aumône
qui me laisserait en proie à toutes les difficultés de la position que
me faisait l'interdiction de Vautrin (deux personnes avaient prêté
17.500 francs sur le succès, et je périrai plutôt de travail que de les
rendre victimes de leur hardiesse). M.Cavé trouva fort nobles les
paroles que je dis alors. J'ai une lettre de M.Alexandre Dumas, venu
sur-le-champ au secours de l'auteur dramatique comme y était venu
M.Hugo, par laquelle il me félicite de ma conduite et m'engage à y
persister.
... Voici donc l'exacte vérité. Si mon nom se trouvait dans un état
quelconque relatif à la dépense aux Fonds secrets, ce serait l'histoire
du cuisinier qui mettait 6.000 francs de persil pour aligner ses
comptes.
Malgré les observations de quelques amis dévoués, je ne voulais pas
parler de moi ni publier cette réclamation. Je trouvais quelque chose
de triste à montrer que le contact avec les hommes au pouvoir pût
devenir salissant. Enfin, je n'ai jamais redouté la calomnie parce que
je ne crains rien de la médisance, et j'hésitais. Mais quand un homme
honorable m'a dit avoir entendu, de la bouche d'un personnage grave,
une assertion à cet égard, j'ai compris la nécessité d'un démenti
public, que M.Cavé ne peut s'empêcher de confirmer verbalement, s'il
est consulté.
Cela dit, croyez bien que toutes les fois que je réclame ici ou
ailleurs une protection aussi active pour les Lettres qu'elle l'est
pour les arts et pour l'architecture, quand je déplore l'effroyable
parcimonie avec laquelle on traite une des plus belles sources de
gloire qu'ait la France, ces efforts ne sont entachés d'aucune pensée
basse ni personnelle. On m'a fait tour à tour riche et misérable. J'ai
toujours été pauvre, et je ne me défends pas du désir de devenir riche
par les nobles moyens auxquels M.Scribe doit sa fortune. Sans la
contrefaçon, qui cause encore bien plus tort au commerce du pays qu'aux
gens de lettres, je serais probablement riche. Ainsi le défaut de
protection dans le gouvernement sur les intérêts commerciaux, immenses,
est cause de la détresse de la littérature. Qu'un ministre envoie faire
le relevé dans la masse effrayante de papier noirci que la Belgique a
vendue à l'Europe, et qu'on calcule les pertes du commerce français,
les nôtres!... Nous publierions un livre qui coûterait six liards, la
Belgique le contreferait et le vendrait un sou. Quand ce vol honteux
pour l'Europe du XIXesiècle en arrive à un combat dont les termes sont
posés ainsi, n'est-ce pas le cynisme du pirate? Si j'ai le courage de
toujours revenir à cette question, c'est que je comprends qu'en la
laissant dormir, on nous opposera que ce Fait, dont la conséquence est
la mort de la Littérature, est devenu un Droit.
Gustave Planche, «Gustave le Cruel» comme l'appelait en souriant
Alphonse Karr, a laissé le souvenir d'un critique sévère. Peu d'hommes
se firent autant d'ennemis que lui. Ces animosités se traduisaient
souvent par d'âpres railleries sur sa tenue débraillée. On sait avec
quelle dureté Victor Hugo le traita, par de transparentes allusions,
dans la préface d'Angelo, voyant en lui «l'éternel envieux», ne pouvant
que nuire. Gustave Planche répondit d'ailleurs avec quelque dignité à
ces violences, en s'adressant aux amis du poète: «Si la colère n'était
pas une faiblesse, je lui écrirais pour lui dire combien il s'avilit en
m'injuriant.» Ceux qui le connurent de près attestèrent qu'il ne
méritait pas de telles inimitiés: son indépendance, ont-ils dit, le
rendait seulement incapable de transaction. Pendant sa collaboration au
National dont il ne pouvait toujours adopter l'esprit et les tendances,
Armand Carrel lui avait dit: «Je suis loin de blâmer votre
indépendance, mais si vous voulez absolument exprimer toute votre
pensée, vous ferez mieux d'avoir un journal à vous.» Après avoir écrit
au Journal des Débats, il trouva à la Revue des Deux Mondes son poste
d'observation pour juger les hommes et les oeuvres d'une façon
dogmatique et tranchée, non sans sécheresse. Tout en défendant sa
mémoire, Émile Montégut, dans l'étude qu'il consacrait à Gustave
Planche, constatait les inconvénients du système qu'il avait adopté.
«Il considérait le critique comme une sorte de préfet chargé de faire
la police du bon goût dans la république des lettres, et quand on lui
reprochait sa sévérité, on l'étonnait autant qu'on étonnerait un
magistrat si on lui reprochait sa vigilance et sa trop grande
sollicitude à protéger la sûreté des honnêtes gens. Il avait l'air de
regarder a priori comme coupables tous ceux qu'on amenait à la barre de
son tribunal, jusqu'à ce que leur dossier eût été examiné.»
... C'est un rude métier, et qui ne devrait tenter personne; mais
une fois qu'on a en main la parole, une fois qu'on a pris place à la
tribune, on y renonce difficilement; une fois que le clavier de la
pensée s'est mis d'accord avec la gamme élevée de cette existence, on a
grand'peine, croyez-moi, à changer les habitudes de l'instrument.
Si vous me demandez quelle moralité je prétends tirer de cette face
particulière de la vie parisienne, ce que j'en pense, je vous répondrai
par les paroles de l'Écriture: Contristata est anima mea.
En effet, je ne sais rien de plus triste et de plus amer que ce
perpétuel dévouement, ce tourbillon au milieu duquel l'âme n'a pas un
instant de repos. Ce que j'ai dit ne s'applique peut-être pas à plus de
onze personnes à Paris. Mais qu'importe? Notre vie est ainsi faite que
ceux qui ne réalisent pas encore le portrait aspirent à le réaliser.
Sont-ils fous, sont-ils sages? Je ne sais: ils suivent leur étoile. Ils
ne veulent pas abandonner la récompense de l'épreuve, la puissance et
l'autorité.
A vrai dire, je ne crois pas qu'il y ait au monde une manière de
dépenser ses facultés plus ruineuse et plus hâtive, pas même la royauté
ou le Conseil. Prenez dans le passé tel homme que vous voudrez, habile
et hardi, penseur encyclopédique; prenez Voltaire, Beaumarchais ou
Diderot, d'Aubigné, Pascal ou Bossuet, et je défie qu'au bout de cinq
ans ils n'aient pas épuisé le meilleur de leur verve et de leur
éloquence.
Donc, vous tous qui enviez le sort d'un journaliste, qui le prenez
innocemment pour un homme privilégié, réservé au plaisir, épris de
vanité, plaignez-le! Toute sa vie n'est qu'un perpétuel holocauste.
Chaque jour qu'il ajoute aux jours précédents emporte une de ses plus
chères illusions. Il sait bien souvent de l'histoire que la postérité
n'apprendra pas, le prix qu'on a payé tel article d'un traité, tel
succès éclatant auquel Paris croit sincèrement. Il a vu faire le génie
d'un musicien, la grâce d'une danseuse; à trente ans, il est
sexagénaire.
Mais si, par impossible, on se retire à temps de ce monde
d'exception, de scepticisme, de tristesse et d'incrédulité; si, après
avoir fait provision de désabusement et de défiance, on rentre dans la
vie ordinaire, on y apporte quelque chose d'impassible et de réfléchi,
de silencieux et de grave; quoi qu'on fasse et qu'on tente, on ne
ressaisit pas sa jeunesse évanouie. On garde au visage et au coeur les
rides que la réflexion y a mises. Les cheveux ont blanchi comme dans
une nuit de jeu et de ruine, comme autrefois les cheveux d'une reine,
la veille de sa mort. Alors, il ne faudrait jamais dire son âge,
personne ne vous croirait.
Victor Considérant était officier du génie quand il fut à ce point
séduit par les idées de Fourier, qu'il se consacra entièrement à leur
prosélytisme. Il dirigea avec le réformateur le Phalanstère et la
Phalange, organes de la doctrine. Après la mort de son fondateur,
Victor Considérant dégagea les théories sociales des rêveries de
Fourier, qui en était venu, comme on sait, à une étrange cosmogonie, et
à prédire à l'homme l'acquisition de nouveaux sens. Un soir que Fourier
sortait d'une soirée chez Charles Nodier avec Bixio, celui-ci, frappé
par la sérénité de la nuit, dit: «Quelle belle lune, monsieur Fourier!
— Oui, répondit le philosophe, mais profitez de ses derniers moments.
— Comment? demanda Bixio.» Et Fourier lui expliqua que, d'après son
système et les lois qu'il en faisait dériver, la lune était condamnée à
disparaître et devait être remplacée par quatre lunes. Ces bizarreries
n'avaient guère diminué l'enthousiasme des disciples de Fourier. Le
retentissement de ses paradoxes spéculatifs fut considérable. Victor
Considérant, esprit ardent et généreux, doué d'une bouillante
imagination, fut l'apôtre des réalisations du fouriérisme, qui eut,
dans la Démocratie pacifique, son journal quotidien. En 1848,
Considérant fut élu représentant du peuple. Il fit partie, le 13juin
1849, de la manifestation des députés républicains réunis au
Conservatoire des Arts et Métiers pour protester contre l'expédition de
Rome. Le Conservatoire fut cerné par la troupe, et il faillit être
fusillé dans la cour, avec Ledru- Rollin, Martin-Bernard et quelques
autres. Les soldats avaient déjà leur fusil en joue, quand un officier
supérieur intervint. La Démocratie pacifique fut supprimée, et
Considérant fut un des quarante députés décrétés d'accusation.
Réfugié en Belgique, Considérant reprit l'apostolat du fouriérisme.
L'organisation de la société nouvelle devait consister en «phalanges»
vouées à une oeuvre commune, la propriété appartenant à tous. Malgré
l'échec des expériences des phalanstères de Cîteaux et de
Condé-sur-Vesgres, il partit pour le Texas afin d'y fonder une colonie
fouriériste. Bien des désillusions l'attendaient. «Venez avec nous,
avait dit Considérant à Pierre Joigneaux, proscrit comme lui. — Je ne
doute pas de votre foi, répliqua Joigneaux, mais, mon cher ami, j'ai
toujours eu peur de la condescendance excessive des disciples de
Fourier envers la faculté qu'ils nomment la papillonne, cette tendance
à varier les occupations.» La papillonne fit, en effet, des siennes au
Texas, les premiers obstacles rebutèrent vite les phalanstériens, et
l'entreprise, malgré l'énergie de son guide, ne tarda pas à avorter.
Ce qui caractérise la situation présente et l'état des esprits,
c'est, avant tout, l'abandon général du vieux champ de bataille
politique et la décomposition des anciens partis, tant les partis
extrêmes se sont rapidement usés pendant les dernières années. L'esprit
nouveau s'était d'abord porté sur le terrain de la politique: tant
qu'il n'a pas été maître sans contestation, la lutte contre les
prétentions surannées de l'ancien régime l'a exclusivement occupé. On
avait cru en outre que le terrain politique était le seul où il y eût
des réformes à opérer pour que tout allât bien dans le monde. Un grand
désillusionnement devait donc suivre l'expérience. Juillet fut une
victoire définitive, et aussi une déception. La conquête politique ne
donna que ce qu'elle pouvait donner: le mal restait attaché aux
entrailles de la société et continuait de plus belle à la dévorer. De
là des protestations et des luttes violentes dont le terrain politique
était encore le théâtre. Ces luttes agonisent.
Déjà les hommes sincères, les esprits droits, les coeurs généreux
désertent à l'envi le champ des vieilles querelles; ils se retirent de
ces partis moribonds où tout homme dont les idées ont de la largeur
étouffe aujourd'hui. Des rangs de l'ancien juste milieu comme de ceux
des diverses oppositions, sortent chaque jour des hommes qui sentent,
qui proclament même que le temps des discussions stériles est passé,
qu'il faut sortir à tout prix des formules vieillies, aborder les
questions économiques et sociales, travailler à la prospérité du pays,
provoquer l'association et la fraternité des classes en régularisant et
organisant le travail, et l'association des peuples en organisant la
paix du monde. Stabilité et Progrès, Paix, Travail, Organisation,
conservation des droits acquis, consécration et développement des
droits nouveaux, telles sont les formules qui déjà se font entendre de
toutes parts. Si l'activité du pays s'éteint sur le vieux champ de
bataille politique, elle renaît sur le champ fécond et glorieux du
travail social.
Des débris des anciens partis politiques s'élèvent donc et se
dégagent en foule des éléments généreux, sages, qui dépouillent peu à
peu ce qu'ils avaient d'hostile les uns contre les autres, et qui
apportent dans une sphère supérieure, pour les concilier, les principes
divers au nom desquels ils s'étaient aveuglément combattus.
C'est à ces hommes affranchis — animés de bons sentiments et de
bons désirs — que nous avons à coeur de parler. C'est sur ces couches
d'alluvion, sur ces terres bien préparées et fertiles, qu'il faut
verser les semences de l'avenir.
Ces hommes, lassés de ce qui est, réprouvent l'immobilisme et les
doctrines matérialistes aux yeux desquelles les destinées de la
Démocratie moderne sont accomplies. Ils cherchent une foi nouvelle. Ils
ne communient encore que dans les sentiments et les principes généraux
de la Démocratie dégagée du principe révolutionnaire, et dans le besoin
de remplacer ce qui est faux par des voies et moyens organiques.
Ils ont le sentiment de la tâche de notre époque; ils n'en ont pas
encore la science.
( La Démocratie pacifique, août l843.) *****
JULES JANIN
(1804-1874)
Pendant quarante ans, avec une allégresse persistante d'exercer son
magistère, Jules Janin rédigea le feuilleton dramatique du Journal des
Débats. « M.Janin, disait Sainte-Beuve, s'est fait un genre et une
manière à part, et il a créé un feuilleton qui porte son cachet; il a
beaucoup demandé à la fantaisie, au hasard de la rencontre, aux
buissons du chemin: les buissons aussi lui ont beaucoup rendu.» Et
Sainte-Beuve ajoutait: «Jamais on n'a mieux parlé que lui de ces choses
fugitives et rapides qui ont pourtant été l'événement d'un jour, d'une
heure, et qui ont vécu.» Par là même, la plus grande partie de l'oeuvre
de Jules Janin était-elle destinée à se faner. Même dans le roman, même
en abordant l'histoire, il fut surtout un improvisateur, séduit par de
brillants paradoxes, plein d'idées ingénieuses. Il ne faut accuser que
le temps si la «plume de colibri» semble s'être alourdie. Ce qu'on doit
se rappeler, c'est l'impatience avec laquelle était attendu, chaque
lundi, le feuilleton de Jules Janin, où il tirait des feux d'artifice.
Les fusées se sont éteintes, mais il reste encore un peu d'odeur de
poudre. «Jules Janin, écrivait Monselet en apprenant la mort du
critique, tout ce qu'il y a au monde de gai, de vif, de riant,
d'alerte, de jeune, d'inconscient, de spirituel, s'éveille à ce nom.»
Théophile Gautier, que la mort devait grandir, tandis qu'elle n'a
laissé à Jules Janin que sa légende, a parlé galamment de son confrère
du lundi, en définissant ce qui le caractérisait: «Où va-t-il? se
demandait-on avec cette inquiétude bientôt rassurée qu'excitent les
tours de force bien faits, quand, au début d'un feuilleton, il partait,
d'un mélodrame ou d'un vaudeville, à la poursuite d'une fantaisie ou
d'un rêve, s'interrompant pour conter une anecdote, pour courir après
un papillon, laissant et reprenant son sujet, ouvrant entre les
crochets d'une parenthèse une perspective de riant paysage, une fuite
d'allée bleuâtre terminée par un jet d'eau ou une statue, s'amusant,
comme un gamin, à tirer un pétard aux jambes du lecteur, et riant à
gorge déployée du soubresaut involontaire produit par la détonation.
Puis voici qu'en vagabondant, au dehors du petit chemin, il a rencontré
l'idée qui se promenait. Il la regarde, la trouve belle, et noble, et
chaste. En tomber amoureux est l'affaire d'un instant; il se monte, il
s'échauffe, il se passionne: le voilà devenu sérieux, éloquent,
convaincu. »
Jules Janin avait débuté en 1826 à la Lorgnette et au Courrier des
théâtres, d'où il passait au Figaro, «journal non politique», comme il
s'intitulait alors, puis à la Quotidienne. Il commençait en 1829 sa
longue collaboration au Journal des Débats. Le «Prince des critiques»,
comme il se laissait volontiers appeler, avait été élu membre de
l'Académie en avril1870. Selon M.A. Piedagnel, quand il s'éteignit, le
19juin 1874, dans son chalet de Passy, quittant une vie qui avait été
heureuse, ses dernières paroles avaient été: «Je n'entends plus les
oiseaux.» On n'eût rien imaginé qui se rapportât mieux à l'existence
qui finissait.
La facilité de Jules Janin avait fait dire un jour à Henri Murger
que le critique avait parié qu'il raconterait tout haut la retraite des
Dix mille en même temps qu'il jouerait aux dominos d'une main et qu'il
écrirait de l'autre son feuilleton, — et qu'il avait gagné son pari.
C'est toujours le même comédien. il n'a fait que changer de
théâtre; c'est toujours le même acteur incisif, jovial, inspiré,
procédant par sauts et par bonds, maître de son public; c'est toujours
le comédien du peuple, l'ami du peuple, adopté et créé par le peuple.
Tant pis pour ce qu'on appelle les grands théâtres, s'ils ont refusé
d'ouvrir les portes à Frédérick.
Frédérick leur a fait les plus admirables grimaces qu'il a pu leur
faire, et puis il est entré sans façon dans le plus petit, le plus
étroit, le plus étouffé, le plus inconnu, et à présent le plus célèbre
théâtre des Boulevards.
Ah! messieurs et mesdames les comédiens ordinaires du Roi des
Français, vous rougissez de vous compromettre avec Frédérick; vous
trouvez que c'est déjà bien assez d'avoir ouvert vos rangs à MmeDorval,
cette bourgeoise qui sait si bien pleurer et se tordre, cette passion
en robe de basin et en petit bonnet qui fait tant de hontes à vos
passions en robe de velours! Ah! vous n'avez pas voulu prêter vos
manteaux, vos pourpoints brodés, vos manchettes à moitié sales et vos
vers alexandrins à Frédérick! Vous lui avez dit: «Va-t'en!» Et vous
vous êtes sentis tout fiers de cet exploit, dans vos transports mesurés
et cadencés de chaque jour!
Encore une fois, tant pis pour vous! Frédérick se passe de vous, et
de votre théâtre, et de vos passions, et de votre élégance, et de votre
titre de comédiens du roi. Il a bien un plus beau titre, ma foi; il est
comédien du peuple, comédien des faubourgs, comédien de toutes les
passions aux joues rubicondes, aux bras nerveux, aux reins solides, qui
vont le soir l'admirer et l'applaudir! Il se rit de vous tous, grands
comédiens! Il ne voudrait endosser à aucun prix vos casaques bariolées;
il méprise vos dentelles fanées, et c'est à peine s'il daignerait faire
porter à sou chien caniche vos chapeaux ornés de peluche, et vos gilets
brodés vert et or. Vous ne voulez pas de lui, messieurs? Mais c'est lui
qui ne veut pas de vous.
Il a mieux que votre théâtre, il a un théâtre enfumé sur les
boulevards; il a mieux que vos costumes décents, il a de superbes
haillons et de magnifiques guenilles; il a mieux que vos drames, en
vers ou en prose, faits par de grands auteurs, il a un drame qu'il
s'est fait à lui-même et pour lui tout seul, un drame qu'il a tiré de
son génie, un drame magnifique, la Vie et le Résurrection de Robert
Macaire, une véritable représentation de la vie des bagnes et des
grands chemins, aussi vraie, aussi vraisemblable, aussi admirablement
écrite dans son genre que le Mariage de Figaro dans le sien. Quelle
annonce vaut celle-là, je vous prie, sur une affiche au coin de la rue:
«Robert Macaire, paroles de Frédérick Lemaître, joué par Frédérick
Lemaître au théâtre des Folies-Dramatiques, sur le boulevard.»
Robert Macaire est en effet pour Frédérick ce que Figaro est pour
Beaumarchais: l'enfant de son génie, la création de son esprit, l'être
à l'existence duquel il sympathise le plus, qu'il suivra avec
acharnement du berceau à la tombe, qu'il a rendu vraisemblable non
seulement pour lui, mais pour les autres. Figaro, Macaire, deux hommes
qui ont existé, deux hommes révoltés contre la société chacun à sa
manière, l'un avec son esprit, l'autre avec son poignard; deux escrocs
tous les deux, l'un dans un salon, l'autre sur le grand chemin, deux
hommes d'esprit et qui font rire tous les deux. Beaumarchais a-t-il
plus fait pour Figaro, son fils, que Frédérick Lemaître pour Robert
Macaire, son héros? La question est importante et mérite d'être
débattue. Je crois cependant qu'avec un peu de réflexion tous les
sacrifices sont du côté de Frédérick.
Figaro, en effet, a servi de piédestal à son père Beaumarchais; il
l'a porté sur ses épaules au milieu de l'incendie social, comme Enée
son père Anchise au milieu de Troie en flammes. Figaro a été la gloire,
la fortune, l'opposition de Beaumarchais; il a prêté à Beaumarchais son
esprit, sa licence, sa verve, sa veine amoureuse, sa gaieté folâtre,
son emportement et son audace, si bien que l'amour de Beaumarchais pour
son fils Figaro peut passer à juste titre pour le plus obstiné, le plus
habile, le plus acharné et le plus profitable de ses calculs.
Tout au rebours Macaire pour Frédérick. Si Figaro fait la fortune
de Beaumarchais, Macaire a causé la ruine de Frédérick, son père et son
tuteur. Macaire a forcé Frédérick à s'enfuir de tous les grands
théâtres, il l'a arraché à tous les grands drames, il l'a condamné à ne
plus hanter que les grands chemins et les tavernes, il l'a contraint à
se précipiter la tête la première dans le trou des Folies-Dramatiques.
Macaire a forcé son maître à porter les haillons de la misère, à
s'enfuir devant les gendarmes, à vivre d'escroqueries et a ne manger en
fait de poulet que du fromage de Gruyère. Frédérick a tout sacrifié à
Macaire, comme un bon père sacrifie toute chose au plus mauvais sujet
de ses enfants. Frédérick a d'abord joué pendant dix ans de sa vie
l'Auberge des Adrets pour faire plaisir à Macaire. Puis il a écrit en
quatre volumes in-12 la vie de Macaire. Puis, quand il a été bien tué
par Bertrand, bien arrêté par les gendarmes, Frédérick, de son propre
gré, a ressuscité Macaire, il a inventé pour son éternel ami de
nouvelles scélératesses, et de nouvelles pe