EDGAR POE LA SEMAINE DES TROIS DIMANCHES (traduction de Léon de WAILLY, accompagnée d'une illustration (JPEG) de G. ROUX.) « Oh ! coeur de tigre, tête de buse, entêté, encroûté, vieux sauvage ! » dis-je, en idée, une après-midi, à mon grand-oncle Rumgudgeon, le menaçant du poing en imagination. Seulement en imagination. Le fait est qu'il existait alors une légère différence entre ce que je disais et ce que je n'avais pas le courage de dire, entre ce que je faisais et ce que j'étais assez tenté de faire. Mon oncle, quand j'ouvris la porte du salon, était assis les pieds sur la cheminée, et un verre de vin de Porto à la main, faisant de valeureux efforts pour suivre le précepte de la chanson : Remplis ton verre vide, Vide ton verre plein ! -- Mon cher oncle, dis-je en fermant doucement la porte, et en approchant de lui avec le plus caressant des sourires, vous êtes toujours si aimable, vous avez fait preuve de bonté de tant, tant de manières, que... que je sens que je n'ai qu'à vous soumettre encore cette petite demande, pour être sûr de votre plein consentement. -- Hum ! dit-il, continue, mon garçon. -- Je suis sûr, mon très cher oncle ( maudit vieux bonhomme ! ), que vous n'avez pas réellement, sérieusement, dessein de vous opposer à mon mariage avec Catherine. C'est simplement une plaisanterie de votre part, je le sais ; -- ah ! ah ! ah ! -- Que vous êtes gai par moments ! -- Ah ! ah ! ah ! dit-il, oui, Dieu te damne ! -- Oh ! j'en étais sûr. Je savais bien que vous plaisantiez. Or donc, mon cher oncle, tout ce que Catherine et moi nous désirons pour le moment, c'est que vous nous obligiez de votre avis sur... l'époque... voyez-vous, mon oncle... l'époque où il vous conviendra le mieux que la noce... que la noce s'achève... -- S'achève, vaurien ! que veux-tu dire par là ? Attends d'abord qu'elle soit commencée. -- Ha ! ha ! ha ! -- hé ! hé ! hé ! -- hi ! hi ! hi ! -- ho ! ho ! ho ! -- hu ! hu ! hu ! -- oh ! c'est excellent ! -- c'est admirable ! -- quel esprit ! Mais tout ce qu'il nous faut pour l'instant, voyez-vous, mon oncle, c'est que vous nous indiquiez l'époque précise. -- Ah !... précise. -- Oui, mon oncle, -- c'est-à-dire, au cas que cela vous convienne tout à fait. -- Ne serait-ce pas aussi bien, Bobby, de la laisser dans le vague, -- comme qui dirait d'ici à un an ou approchant, par exemple ? -- Faut-il fixer une date précise ? -- Oui, s'il vous plaît, mon oncle, précise. -- Eh bien donc, Bobby, mon garçon... puisque tu veux une date exacte, je vais... je vais te faire ce plaisir. -- Cher oncle ! -- Chut, Monsieur ! ( étouffant ma voix de la sienne ) je vais vous faire ce plaisir. Vous aurez mon consentement, -- et *le magot*, il ne faut pas oublier le magot ; -- laissez-moi voir... quand sera-ce ? Aujourd'hui, c'est dimanche, n'est-ce pas ? Eh bien donc, vous vous marierez très précisément, -- faites bien attention, *très précisément*, -- *la semaine des trois dimanches*. Vous m'entendez, Monsieur ! Que faites-vous là, bouche béante ? Je vous répète que vous aurez Catherine et son *magot* la semaine des trois dimanches, -- mais pas avant, -- jeune garnement, -- pas avant, quand il irait de ma vie. Vous me connaissez, -- *je suis un homme de parole :* -- à présent, détalez ! » Là-dessus, il avala son verre de vin de Porto, tandis que je m'élançais hors de la chambre au désespoir. C'était un digne gentleman anglais que mon oncle Rumgudgeon, mais il avait ses côtés faibles.C'était un petit homme bouffi, pompeux, emporté, semi- circulaire, ayant un nez rouge, un crâne épais, une longue bourse et un sentiment très prononcé de son importance. Avec le meilleur coeur du monde, il avait trouvé moyen, à cause de son amour pour la contradiction, de se donner, parmi ceux qui ne le connaissaient que superficiellement, la réputation d'un ladre. Comme beaucoup d'excellentes gens, il semblait possédé d'un esprit de *tantalisation* qu'il était facile, à première vue, de prendre pour de la malveillance. A toute demande, sa réponse immédiate était un non positif ; mais, en fin de compte, -- après une longue, longue attente, -- il était excessivement peu de demandes qu'il refusât. Toute attaque à sa bourse rencontrait la plus vigoureuse résistance ; mais le chiffre qu'on lui arrachait enfin était généralement en raison directe de la longueur du siège et de l'opiniâtreté de la défense. Personne ne faisait la charité plus généreusement et de plus mauvaise grâce. Pour les beaux-arts, et particulièrement les belles lettres, il professait un profond mépris. Il s'inspirait en cela de Casimir Périer, dont il avait l'habitude de citer l'impertinente question : « A quoi un poète est-il bon ? » avec une prononciation très comique, comme le *nec plus ultrà* de l'esprit logique. Aussi mon goût pour les muses avait excité tout son mécontentement. J'avais vécu avec lui toute ma vie. Mes parents, à leur mort, m'avaient légué à lui comme un leg précieux. Je crois que le vieux grondeur m'aimait comme son enfant, -- presque et peut-être même tout autant qu'il aimait Catherine ; -- mais il me faisait mener une existence de chien, après tout. De ma première année à ma cinquième, il me donna le fouet très régulièrement. De cinq à quinze ans, il me menaça, toutes les heures du jour, de la maison de correction. De quinze à vingt, il ne se passa pas une journée qu'il ne me promît de ne pas me laisser un shilling. J'étais un méchant drôle, cela est vrai ; -- mais c'était dans ma nature, -- c'était un article de ma foi. Toutefois, j'avais dans Catherine une amie sûre, et je le savais. C'était une bonne fille, et elle me dit, d'une manière charmante, que je pourrais l'avoir ( *magot* et tout ) dès que je parviendrais à obtenir de mon grand-oncle Rumgudgeon le consentement nécessaire. Pauvre fille ! -- elle n'avait que quinze ans, et sans ce consentement, la petite somme qu'elle avait dans les fonds était inaliénable tant que cinq incommensurables étés n'auraient pas accompli leur longue carrière ; que faire alors ? A quinze ans, ou même à vingt et un ( car j'avais passé maintenant ma cinquième olympiade ), cinq années en perspective en valent bien cinq cents. En vain nous assiégeâmes le vieillard de nos importunités. C'était une occasion de résistance qui convenait parfaitement à son humeur perverse. Il y aurait eu de quoi exciter l'indignation de Job lui-même, de voir la façon dont ce vieux chat se conduisit avec nous, pauvres petites souris. Au fond de son coeur, il ne désirait rien tant que notre union ; elle avait toujours été arrêtée dans son esprit. Le fait est qu'il aurait donné dix mille livres sterling de sa poche ( le *magot* de Catherine était à elle ) pour trouver une excuse qui lui permît de se rendre à nos désirs bien naturels. Mais aussi nous avions eu l'imprudence d'entamer ce sujet nous-mêmes : ne pas faire d'opposition en pareille circonstance, n'était pas, je le crois sincèrement, en son pouvoir. J'ai déjà dit qu'il avait ses côtés faibles ; mais ceci ne doit pas s'entendre de son obstination, qui était son fort, loin d'être son faible. Quand je parlais de ses faiblesses, je faisais allusion à une bizarre superstition de vieille femme à laquelle il était en proie. Il était grand amateur de songes, de présages, *et id genus omne* de balivernes. Il était aussi excessivement vétilleux sur les petits points d'honneur, et, à sa manière, c'était un homme de parole, sans aucun doute. C'était là, dans le fait, un de ses dadas. L'esprit de ses voeux, il ne se faisait aucun scrupule de ne point en tenir compte ; mais la lettre était un engagement inviolable. Or, ce fut de cette dernière particularité de son caractère que Catherine, un beau jour, peu de temps après notre entrevue dans la salle à manger, eut l'adresse de nous mettre à même de tirer un parti inespéré ; et maintenant que j'ai, à la façon de tous les poètes et orateurs modernes, épuisé en prolégomènes tout le temps et presque tout l'espace dont je puis disposer, je vais condenser en peu de mots ce qui constitue le fond de mon histoire. Il se trouva, -- ainsi les destins l'ordonnèrent, -- que parmi les connaissances de ma fiancée étaient deux marins qui venaient de mettre le pied sur les côtes d'Angleterre, après, chacun, une année d'absence passée à l'étranger. En compagnie de ces messieurs, ma cousine et moi nous nous concertâmes d'avance pour faire une visite à notre oncle Rumgudgeon dans l'après-midi du dimanche, 10 octobre, -- juste trois semaines après la mémorable décision qui avait si cruellement renversé nos espérances. Pendant une demi-heure environ, l'entretien roula sur des sujets ordinaires ; mais enfin nous trouvâmes moyen, tout naturellement, de lui donner le cours suivant : *Le capitaine Pratt.* -- Eh bien, j'ai été absent tout juste une année. Juste une année aujourd'hui, sur ma foi ! -- Laissez-moi voir ! oui ! -- c'est le 10 octobre. Vous vous souvenez, monsieur Rumgudgeon, je vins, il y a un an à pareil jour, vous faire mes adieux. Et, soit dit en passant, n'est-ce pas une singulière coïncidence, que notre ami, le capitaine Smitherton, que voici, ait aussi été absent juste une année, -- une année aujourd'hui ? *Smitherton.* -- Oui, une année jour pour jour. Vous vous rappellerez, monsieur Rumgudgeon, que je vins avec le capitaine Pratt, à pareil jour, vous présenter mes devoirs avant de partir. *Mon oncle.* -- Oui, oui, oui, -- je me le rappelle très bien, -- cela est très drôle, en vérité ! tous deux partis juste il y a un an ! Une fort étrange coïncidence, en effet ! *Catherine.* -- Sans doute, papa, c'est quelque chose d'étrange ; mais le capitaine Pratt et le capitaine Smitherton n'ont pas suivi du tout la même route, et cela fait une différence, vous savez. *Mon oncle.* -- Je ne sais rien de cela, péronnelle ! Je trouve, au contraire, que la chose en est plus remarquable. *Catherine.* -- Eh ! mais, papa, le capitaine Pratt a été par le cap Horn, et le capitaine Smitherton a doublé le cap de Bonne-Espérance. *Mon oncle.* -- Précisément ! -- L'un a été à l'est et l'autre à l'ouest, friponne, et tous deux ont fait le tour du monde. *Moi.* -- Capitaine Pratt, il faut venir passer la soirée avec nous demain, -- vous et Smitherton, -- vous pourrez nous raconter vos voyages, et nous ferons une partie de whist, et... *Pratt.* -- Chut, mon cher garçon, -- vous oubliez. Demain ce sera dimanche. Quelque autre soir... *Catherine.* -- Oh ! non, fi donc ! -- Robert n'est pas tout à fait si mauvais que cela. C'est aujourd'hui qui est dimanche. *Mon oncle.* -- Certainement, certainement ! *Pratt.* -- Je vous demande pardon à tous deux ; -- mais je ne peux pas faire une pareille erreur. -- Je sais que c'est demain dimanche, parce que... *Smitherton* ( tout surpris ). -- A quoi pensez-vous tous ? Est-ce que ce n'était pas hier dimanche, je voudrais bien le savoir ? *Tous.* -- Hier, en vérité ! C'est vous qui n'y pensez pas ! *Mon oncle.* -- C'est aujourd'hui dimanche, vous dis-je. -- Est-ce que je ne le sais pas ? *Pratt.* -- Oh ! non. -- C'est demain dimanche. *Smitherton.* -- Vous êtes tous fous, -- les uns et les autres. Je suis aussi sûr que c'était hier dimanche, que je suis sûr d'être assis sur cette chaise. *Catherine* ( sautant vivement. ) -- Je vois ce que c'est, -- je vois tout. Papa, c'est un jugement porté contre vous, au sujet... au sujet de vous savez quoi. Laissez-moi un peu, et je vais vous expliquer tout dans une minute. C'est fort simple, en vérité. Le capitaine Smitherton dit que c'était hier dimanche ; il a raison. Mon cousin Bobby, mon oncle et moi nous disons que c'est aujourd'hui dimanche, et cela est ; nous avons raison. Le capitaine Pratt soutient que ce sera demain dimanche, et, en effet, il a raison aussi. Le fait est que nous avons tous raison, et qu'ainsi nous sommes dans *la semaine des trois dimanches*. *Smitherton* ( après une pause ). -- Ma foi, Pratt, Catherine nous a battus complètement. Quels imbéciles nous sommes tous les deux ! Monsieur Rumgudgeon, voici le fait : la terre, vous le savez, a vingt-quatre mille milles de circonférence. Or, le globe de la terre tourne sur son axe, fait sa révolution, parcourt ces vingt-quatre mille milles de l'ouest à l'est, précisément en vingt-quatre heures. Vous comprenez, monsieur Rumgudgeon. *Mon oncle.* -- Certainement, certainement. *Smitherton.* -- Eh bien, monsieur, c'est à raison de mille milles par heure. Maintenant, supposez que je fasse de ce point mille milles à l'est. Comme de raison, je devance juste d'une heure le lever du soleil à Londres. Je vois le soleil se lever une heure plus tôt que vous ne le voyez. Si je fais, dans la même direction, encore mille autres milles, je devance son lever de deux heures ; -- mille autres milles, et je le devance de trois heures, et ainsi de suite, jusqu'à ce que j'aie entièrement fait le tour du globe, et sois revenu à ce point où, ayant fait vingt-quatre mille milles à l'est, je devance le lever du soleil de vingt-quatre heures, c'est-à-dire que je suis d'un jour en avance sur vous. Vous comprenez !... *Mon oncle.* -- Mais, il me semble... *Smitherton* ( parlant très haut ). -- Le capitaine Pratt, au contraire, lorsqu'il a eu fait mille milles à l'ouest, a été d'une heure, et lorsqu'il a eu fait vingt-quatre mille milles, a été de vingt-quatre heures, ou d'un jour, en arrière du temps de Londres. Ainsi, pour moi, hier était dimanche ; -- ainsi, pour vous, aujourd'hui est dimanche ; -- et ainsi, pour Pratt, demain sera dimanche. Et qui plus est, monsieur Rumgudgeon, il est parfaitement clair que nous avons tous raison ; car il ne saurait y avoir de raison philosophique pour que l'idée de l'un de nous ait la préférence sur celle de l'autre. *Mon oncle.* -- Diantre ! -- Eh bien, Catherine ! -- eh bien, Bobby ! c'est un jugement porté contre moi, comme vous dites ; mais je suis un homme de parole, -- *remarquez cela !* Tu l'auras, garçon ( *magot* et tout ), quand tu voudras. Je suis pris, par Jupiter ! Trois dimanches à la file ! Il n'y a pas à dire, je suis pris. EDGAR POE. *Traduit par* LÉON DE WAILLY. [ Illustration de G. ROUX : Eh bien, Catherine ! eh bien, Bobby ! c'est un jugement porté contre moi. Tu l'auras, garçon, *magot* et tout... ]