MOTHERS OF INVENTION Volume 1 Anthologie de Jacques SADOUL les Meilleurs récits d'Amazing Stories Robert MERLE les Hommes protégés Kurt STEINER les Pourvoyeurs Je viens une fois de plus d'achever l'écoute du premier album des Mothers of invention, la face B seulement, celle que je ne me lasse pas d'entendre, où sont gravés "Help i'm a rock" et "The return of the son of monster maguet". Frank Zappa est à la pop musique ce que Sheckley est à la Science-Fiction : même prodigieux sens de la dérision, même imagination surnaturelle. Il plane au pays du rêve et de l'absurde. Cela change de ces détestables savonnettes pop, du genre "Voyages vers Mars la lointaine" ou "Divin autre côté de la Lune". Après quelques accords de musique électronique au début du premier sillon, les ringards qui veulent profiter du succès de la SF pour vendre leurs disques y moulinent du deux-temps du plus détestable effet et de la plus méprisable platitude. Ce prologue pour en arriver au but de cette Petite chronique de nuit, vous parler, entre autres, des Meilleurs récits d'Amazing stories de la période 1926/1932, choisis par Jacques Sadoul. Je dois dire qu'avant d'en entamer la lecture, j'avais besoin d'un coup de Zappa. Je n'aime pas tellement l'époque de la naissance de la SF : je déteste Gernsback pour en avoir fait un genre littéraire particulier. Avant lui, en France comme aux U.S.A., les lecteurs de tous bords se régalaient d'expéditions sur Vénus ou de rencontres avec l'homme invisible, comme monsieur Jourdain faisait de la prose, sans le savoir. Et si le maudit Gernsback n'avait pas créé ce mot d'une ridicule trivialité, ce quasi-pléonasme de "Science-Fiction", peut-être aurions-nous continué à suivre les pistes de l'imaginaire à travers la production courante, plutôt que de tendre bêtement la sébile vers des collections spécialisées. Donc, je humais la couverture style rétro du dernier bouquin de SF paru chez J'ai lu avec très peu de concupiscence. Surtout que je venais de relire la Loterie solaire d'un Philip K. Dick en pleine forme, au temps où il se prenait pour van Vogt, ce qui lui a encore mieux réussi depuis qu'il se prend pour Philip K. Dick, et qu'après un si bel entremets, il me tardait peu de goßter à ce plat de résistance qui me paraissait si piteux. Je dois l'avouer, j'avais tort : parmi les pionniers qui explorent l'impossible, il y avait de sacrés rêveurs. Des rêveurs scientifiques, bien entendu, car, à cette époque, il y avait des règles précises à respecter -- encore un coup de Gernsback -- il fallait aimer l'Amérique et promouvoir la science comme espoir suprême de l'humanité. Mais ils avaient du punch, de l'imagination et surtout l'innocence et la fragilité de ceux qui font leurs premiers pas dans la vie ; car les braves d'alors, les Peyton-Wertenbacker, les Francis Flagg et les R.F. Starzl ne se piquaient pas de psychologie et attaquaient le merveilleux scientifique à coups de pioche. Certains de ces écrivains n'avaient pas la prétention de faire de la littérature -- ils se contentaient de noter hâtivement leurs premières impressions de voyage -- d'autres, à l'oeuvre plus achevée, s'érigeaient en célébrités de la préhistoire. Abraham Merritt d'abord, qui figure ici avec un récit intitulé "les Êtres de l'abîme". Je me souviens du temps lointain où j'attendais douloureusement la parution du nouveau "Rayon Fantastique" qui se faisait toujours attendre, le rythme des sorties s'étalant entre quinze jours et six mois. À cette époque, les grands anciens, Jacques Bergier, Stephen Spriel, Georges H. Gallet, faisaient figure d'augures ; ils avaient lu les grands récits mythiques et prononçaient leurs oracles dès qu'un livre était programmé. Bergier mâchonnait, avec son accent sorti tout droit du gouffre de la lune : « Vous allez voir ce que vous allez voir », à propos du même gouffre qui parut en France vers le milieu de 1957. La déception fut grande. Tout ce que Lovecraft avait su imaginer à partir des créatures mystérieuses qui avaient précédé la venue de l'homme s'étalait platement sous les yeux. On ne peut dénier au récit paru en J'ai lu un certain lyrisme hâtif, un sens de la démesure. Mais, contrairement à celui de Lovecraft, le ton de Merritt n'est pas envoßtant, on ne parvient pas à le suivre à travers les arcanes de ces "abysses infinis" qui s'ouvrent au pied de la Montagne de la Main. Chez Merritt, les fantasmes ne passent pas par le filtre magique de l'écriture. Néanmoins, plus que dans ses romans, où l'on se lasse vite d'interminables et mirobolantes descriptions, cette nouvelle peut donner l'illusion qu'il s'agit bien d'un écrivain visionnaire et méconnu. G. Peyton-Wertenbacker a écrit le premier récit publié par une revue de Science-Fiction, "l'Arrivée des glaces". Sur le thème du dernier homme sur la Terre, dont le merveilleux Fredric Brown a su faire un chef-d'oeuvre, le fabuleux Wertenbacker a écrit une nouvelle nostalgique et qui tranche, par son écriture relativement achevée et sa délicate amertume, sur le reste de l'anthologie. Il est probable qu'il fut influencé par Wells et surtout par la vision que ce dernier donne de la fin de l'humanité dans la Machine à explorer le temps. Le héros, devenu immortel au prix d'une opération qui le prive d'une fonction importante, va traverser les siècles au sein d'un isolement physique et moral éprouvant. À cette occasion, il évoque un certain nombre des grands thèmes relatifs à l'immortalité. Décidément, ce Peyton-Wertenbacker avait du talent ; dommage qu'il se soit rapidement arrêté d'écrire. Nous passons ensuite à "la Guerre du lierre", de David H. Keller, que Régis Messac avait déjà traduit et publié en 1934. Notons que le Désert des spectres du même Keller fut publié en 1954 dans les premiers volumes de la collection "Angoisse". Ce qui fait inexplicablement de cet écrivain un auteur chronologiquement privilégié. Je dis inexplicablement car ce Keller est d'une moralité douteuse, raciste, traditionaliste, réactionnaire, il distille un humanisme puant. À part cela, la nouvelle de ce recueil est bonne, surtout si on sait la lire en se replaçant à l'époque où elle est parue. Mais je ne doute pas qu'un bon lecteur de SF sache couramment réaliser cette performance, car voyager dans le temps en imagination s'induit facilement à partir de certaines oeuvres clé comme À rebrousse-temps de Dick ou le Voyageur imprudent de Barjavel. Le mode d'emploi y est implicitement formulé. Son méchant lierre a une bonne tête, il est plausible, et son invasion de la Pennsylvanie s'opère de façon passionnante : un peu à la manière de ces récits de Conan Doyle, le Ciel empoisonné ou le Monde perdu, en utilisant une bonne dose de dialogues pour donner de la crédibilité au récit. Et puis, l'invasion de la Terre par des végétaux est un beau thème. Trop peu employé, il rassure les écologistes et contente les adversaires de la pollution. Avec "les Cités d'Ardathia" de Francis Flagg, nous abordons réellement la Science-Fiction spécifique de l'époque visée par cette anthologie : celle qui ressortit directement de la littérature populaire et obéit aux grands principes manichéens du tout bon et du tout mauvais. Les héros n'ont aucune consistance particulière, ils ne servent que de prétextes à broder des aventures autour d'un thème. Directement issus du XIXe siècle, ces récits posent en principe que la machine est dangereuse et que l'homme ferait bien de s'en méfier. Ce n'est pas nouveau, nous connaissons un certain nombre de passéistes de tout poil qui ressassent la même rengaine. Pour ma part, je ne crois pas au bonheur absolu par l'intermédiaire des biens de consommation directement issus des découvertes scientifiques importantes ; mais je n'attribue pas à ma télévision ou à ma chaîne hi-fi les mêmes pouvoirs maléfiques que leur accordent d'éternels rousseauistes. "Les Cités d'Ardathia" ont par ailleurs un petit côté "Rétropolis" qui n'est pas fait pour déplaire. Les vieilles mécaniques sont aujourd'hui adorées par leurs plus farouches adversaires et il suffit qu'une automobile ait quelques décades pour voir s'amollir de tendresse le plus foudroyant partisan du retour à la terre. C'est dire qu'il se dégage de ce récit une mélancolie facile mais pas du tout déplaisante. Francis Flagg raconte l'histoire d'une conspiration ratée des Sous-êtres, esclaves des villes-machines, contre les Titans, dont l'existence s'écoule dans un site paradisiaque. La détestable héritière d'un Titan se fait capturer par le héros de la résistance et devient une pure jeune fille. L'histoire aurait pu s'arrêter là, mais Francis Flagg a des réserves d'imagination et, en deux sauts périlleux, il transforme son histoire en un conte d'un noir pessimisme d'où il ressort que les bons sont toujours punis. Dans cette même veine, je situerais "Armageddon 2419 après J.C.", de Philip Francis Nowlan. Il s'agit du récit qui donna lieu à la bande dessinée de Buck Rogers. Pour ma part, si j'ai pu aimer les images de cette bande en mon enfance, j'ai aujourd'hui détesté ce récit, sans doute le plus résolument guerrier et triomphaliste de toute l'anthologie. Il s'agit de la lutte organisée par les Américains du XXVe siècle contre les envahisseurs mongols. Tout cela vaut bien le capitaine Danrit, évidemment pas une once d'originalité, un décor sommaire de futur, des bribes d'individus seulement motivés par le désir d'appuyer sur les détentes de leurs armes scientifiques. Et de surcroît, ce qui est également significatif des récits de cette époque, le merveilleux petit humain du XXe siècle qui résout tous les problèmes de nos descendants. Personnellement, je préfère subir n'importe quel avatar désagréable dans ma vie plutôt que de recevoir l'aide de Néron ou d'Ignace de Loyola. Leur aptitude à résoudre mes problèmes me semble douteuse : d'ailleurs, il est probable que Néron se contenterait aujourd'hui d'incendier les poubelles et Ignace de Loyola d'interdire la pilule. Autre récit populaire, "la Planète au double soleil", de Neil R. Jones. Voici une nouvelle de Science-Fiction que l'on pourrait comparer, toutes proportions gardées, à un primitif espagnol en peinture. Un sens du dessin très rude, aucun souci de perspective, une composition bâclée mais de la fougue, de l'invention, de la puissance. Je ne connais pas les autres histoires du professeur Jameson ; il paraît que l'auteur en publia une vingtaine. Parce que je ne fais pas partie du petit cercle des fins lettrés qui possèdent toute la collection d'Amazing, j'en jugerai par celle-là. Elle raconte aussi l'aventure d'un Terrien en vie suspendue durant quatre millions d'années et délivré de son satellite par les Zoromes. Sa séduction ne s'opère pas à travers des dialogues du genre : « -- Comme c'est beau ! s'exclama le professeur Jameson. Quelle incomparable splendeur ! -- En effet, reconnut 25X-987. », mais parce que Neil R. Jones a de l'imagination et qu'il possède le sens de l'humour, noir s'entend. Un petit conte de R.F. Starzl, rédacteur en chef du Mars Globe Post dans les années trente, "le Sous-univers", se dégage de l'ensemble de l'anthologie. Deux particularités : il développe l'idée de la contraction du temps dans un monde microscopique, simultanément avec Maurice Renard dans un Homme chez les microbes ; c'est aussi la première fois peut-être qu'un auteur de SF envisage son récit sous l'angle d'une short story et le conçoit en fonction d'une chute finale. Je lève mon verre à la santé de R.F. Starzl, qui fut le précurseur de tant de nouvelles admirables parues dans le Galaxy des années cinquante. Et, pour finir, "le Dernier homme" de Wallace West, un mini-roman de trente pages. Le dernier homme, M-l, est assis dans une cage vitrée. Il vit dans un musée et attend la visite hebdomadaire des femmes. Elles dominent la Terre et vivent comme des fourmis. Cette situation est relativement originale. Aristophane, il y a deux mille trois cent et quelques années, puis Denys de Mitylène et Louis Rustaing de Saint-Jory et tant d'autres l'ont traitée -- je puise ces renseignements dans mon Versins pour faire le malin. Notre Wallace West raconte ici une très jolie histoire romantique où ce dernier homme est délivré par la dernière femme. Il y a là un ton, un allant, un humour, une sensibilité qui m'ont laissé rêveur. J'aurais bien aimé, durant le temps d'une nouvelle, avoir été Wallace West. Et maintenant, liaison subtile, passons aux Hommes protégés de Robert Merle. Je suppose que vous avez tous lu le compte rendu de cet ouvrage dans votre journal habituel : il s'agit aussi de la domination soudaine des femmes après que les hommes ont été foudroyés en grand nombre par un type d'encéphalite qui s'attaque à leur fonction génétique même. J'adore Robert Merle, c'est un écrivain subtil, humain et plein d'imagination. Bien qu'il refuse obstinément qu'on assimile ses dernières oeuvres à de la Science-Fiction, je ne lui en veux pas ; il aurait tort de se fourrer volontairement dans un ghetto. Un Animal doué de raison est probablement l'un des romans les plus achevés qu'il ait donné au genre littéraire qui nous préoccupe, par son écriture et par son art de développer le thème des relations entre humains et créatures différentes. Mais je crains que Robert Merle, en abandonnant ses fonctions dans l'enseignement, ne soit devenu un écrivain à plein temps. Il lui faut fournir son quotient de littérature. Le talent est toujours là, l'humanisme aussi, mais la spontanéité créatrice a disparu. Le labeur se sent un peu, les retouches se devinent, il y a du maquillage dans les Hommes protégés. Oh ! bien sßr, c'est un roman qu'il faut lire, parce qu'il est passionnant de voir comment il est possible de faire un roman très classique, très plausible, avec un thème de SF. Cela explique pourquoi les lecteurs qui boudent certains chefs-d'oeuvre de la production spécialisée se ruent sur celui-là à plus de deux cent mille. Il n'y a pas de doute, les dialogues sonnent juste, les situations sont vraies -- à part peut être la scène grand-guignolesque avec Hilda Helsingforth --, les personnages sont "pétris d'humanité" et la lecture est passionnante. Et puis le thème débouche sur des aperçus originaux, la condition de l'homme par rapport à la femme est subtilement disséquée et l'hypothèse d'un retournement de situation donne lieu à des développements intéressants. Il y a de l'humour, de la sensibilité dans ce roman, un peu comme du poivre et du sel, l'assaisonnement est excellent. Mais, je ne sais pourquoi, il a manqué d'âme à ce grand chef et depuis je ressens comme un malaise. Heureusement, je peux toujours relire l'Île ou la Mort est mon métier. Malgré la fatigue, je ne peux terminer cette petite chronique de nuit sans parler de la réédition chez Marabout des Pourvoyeurs de Kurt Steiner. A l'époque de la parution, vers 1957, le beau Kurt était salué par cette réflexion de Jean Cocteau : « C'est une sombre fête que de vous lire. » Déjà Ruellan perçait sous le Steiner et la Science-Fiction sous le fantastique. Il faut pénétrer dans une histoire très compliquée où se dessinent les thèmes principaux de Steiner, le temps et la mort. Le temps parce que le héros parvient à se tuer lui-même en tirant sur une femme qui le hante mais qu'il ne connaît pas. Il meurt en voulant la protéger de sa propre balle quelques années plus tard, raccourci saisissant. La mort parce que ce même héros pénètre dans son royaume, préfiguration de celui d'Ortog et les ténèbres. Il y a aussi le mythe, si obsédant dans Tunnel, de la femme aimée avec laquelle aucun échange n'est possible. Et puis, toujours chez Steiner, aucun relent de mysticisme, pas un fantôme, pas un vampire : il s'agit d'un fantastique athée. Je crois que si l'on veut se contenter de lire un unique roman de la très rare et très épuisée collection "Angoisse", il est recommandé d'essayer avec cette première réédition des Pourvoyeurs. Voilà, il est grilheure, les slictueux toves gisent dans l'aloinde, les dernières traces de gxluqr frémissent encore dans mon verre. N'hésitez pas à vous plaindre de ma chronique : elle est remboursée par la Sécurité sociale. Les chroniques de Philippe Curval -- (c) Quarante-Deux & Philippe Curval Document : Quarante-Deux/Philippe Curval/Petite chronique de nuit 1, décembre 1974 Création : dimanche 1er décembre 1996 Dernière modification : mardi 6 mai 1997 Adresse : Philippe Curval -- Petite chronique de nuit -- 2 Galaxie nº 128, janvier 1975 Harry MARTINSON Aniara Maurice MOURIER Godilande Brian ALDISS l'Heure de 80 minutes TONTO'S EXPANDING HEAD BAND Zero time Claude VEILLOT Misandra Vous l'avez tous appris, la Science-Fiction vient enfin d'obtenir son prix Nobel. Il s'agit d'un nommé Harry Martinson, poète suédois, qui l'a reçu concurremment avec un autre romancier, également suédois. Ce Martinson est l'auteur d'un long et vertigineux poème sur les lendemains de la machine et de l'homme, Aniara. Je dois vous avouer que je ne l'ai pas lu et que ma curiosité n'a pu être satisfaite à l'heure où j'écris ces lignes car l'oeuvre est introuvable chez les libraires. Faites donc confiance à votre journal littéraire habituel pour vous informer (quoi, vous n'en avez pas ?), ou bien patientez, il se trouvera certainement un éditeur pour vous la proposer. Je connais par contre l'impact de cette nouvelle dans les milieux intellectuels et son incidence sur la SF : il sera nul, chacun s'empressant de détourner le sens de cette distinction, soit en prétextant qu'elle est due, malgré le sujet ingrat, à l'admirable écriture de Martinson, soit en affirmant qu'il s'agit de "politique-fiction" ou d'une anticipation de nos maux, comme on peut le lire sur la jaquette blanche et rigoureuse du Godilande récemment paru à la N.R.F. -- j'y reviendrai tout à l'heure. Il est surtout dangereux de prononcer le mot de Science-Fiction, car le chiffre des ventes risque alors de baisser dans une proportion inquiétante. Nos éditeurs littéraires l'ont banni de leur vocabulaire. À moins qu'ils n'aient reçu des lettres recommandées avec accusé de réception de Jacques Sternberg leur interdisant d'imprimer ce mot. En ce sens, si j'avais fait partie de la célèbre académie suédoise, j'aurais concocté un prix plus détonnant -- il est nécessaire de dynamiter les milieux culturels -- et j'aurais attribué mon prix à Cordwainer Smith, pour la réédition intégrale des Seigneurs de l'Instrumentalité, au C.L.A. -- je me suis laissé dire qu'il manque des nouvelles. Malheureusement, l'imagination n'est pas au pouvoir et Cordwainer Smith n'aura jamais le prix Nobel de littérature, pas plus que dix autres écrivains de SF qui le mériteraient. Voici donc Godilande, de Maurice Mourier. Les éditions Gallimard ne nous ont pas habitués à pareil rythme de parution en Science-Fiction. Pensez donc, un Claude Ollier l'année dernière, un Robert Merle au début de cette année et déjà, pour la rentrée littéraire, un second roman. Roman de poids, presque 450 pages bien serrées. Je vous avoue que j'ai abordé cette oeuvre avec un certain plaisir ; en ces temps hivernaux, rien de tel qu'un bon plat en sauce que l'on peut réchauffer chaque jour au dîner et qui, chaque jour, s'imprègne mieux des différents sucs, qui s'aromatise jusqu'à la bouchée suprême, faite de sauce coagulée, de fibres amollies et que l'on recueille sur un morceau de baguette craquante. Là, sont réunis toutes les épices, tous les fonds de viande, tous les concentrés de vin. Je n'ai pas été déçu par la lecture de ce roman, le plus statique de l'année. Godilande ne se déguste qu'à doses filées, il s'instille en vous et ne prend réellement possession de votre esprit qu'aux toutes dernières pages. Sur la Lune où, vers 2007, les enfants de mai 68 ont été bannis, un État s'est formé qui a pris le nom de Nouvelle-Terre. Sur la planète-mère, le Grand Occident Fédéré a définitivement largué les pays sous-développés et les a relégués sous le nom de Sauvagies, de l'autre côté d'une barrière infranchissable. Godilande, la capitale de l'Occident, est une île artificielle flottant sur des caissons de métal gonflés d'hélium ; elle appartient aux élus de l'Occident ; elle est ville des plaisirs et de la jouissance absolue. Vers 2055, un certain Boris Mélinov, descendant de banni, va aborder pour la première fois de sa vie la Terre, où il est envoyé à l'occasion de la reprise des relations diplomatiques entre Nouvelle-Terre et le Grand Occident Fédéré. Accompagné de sa femme, Moune, il va tenir un journal de bord de son séjour à Godilande. Ce manuscrit sera retrouvé par un petit neveu, sur la Lune, au fond des ruines du palais du Congrès qu'une météorite a pulvérisé en l'an 2061. Déjà, s'introduit cette notion de distanciation qui s'établit automatiquement dès qu'un lecteur aborde un roman présenté par son auteur comme le décryptage d'une oeuvre retrouvée. Le double filtre de la mémoire, celle de l'écrivain et du déchiffreur supposé, perturbe notre "sensibilité directe". Car l'introduction d'informations postérieures au manuscrit de Boris par son petit neveu déforme systématiquement les impressions ressenties au niveau de la subjectivité immédiate ressentie envers un journal intime. Ainsi, nous saurons que le monde décrit par Boris n'est déjà plus, au XXIIe siècle, qu'un souvenir idyllique ; à cette époque, les Sauvagies ont été bétonnées, les derniers êtres primitifs ont été bannis sur Mars. La seule différence entre le Grand Occident, sur Terre, et Grand Occident Extérieur, sur la Lune, tient au fait qu'il est encore possible de respirer à la surface de notre planète natale. Boris Mélinov est un enfant de Nouvelle-Terre ; les exigences de la survie, dues à des conditions particulièrement difficiles, ont fait des enfants de bannis des êtres puritains et mornes. Il aborde Godilande avec un certain ennui, une certaine répulsion. Puis, bientôt, à mesure qu'il apprend à lire la ville, qu'il profite de ses longues heures de désoeuvrement pour flâner dans les rues avec sa femme, ses opinions s'affirment : « Il y a des moments où la haine de l'Occident me remonte dans le coeur en bouillonnant, où j'enrage de voir ce qu'ils ont fait de nous par leur méchante science, ce qu'ils sont encore capables de faire par les doux appâts de cette Terre dont ils se sont, par un coup de force, un jour et pour toujours, réservé la possession. L'exclusivité du bonheur, qui y eßt pensé ? ». En effet, Boris s'aperçoit que Godilande est vouée au plaisir. Les quartiers réservés à la sexualité sont aussi nombreux que les prostitués mâles et femelles importés des Sauvagies. Les boutiques d'attirail érotique, de films érotiques, de livres pornographiques pullulent. Mais sa haine est celle d'un cyclothymique profond ; de temps en temps il se laisse à goßter au spectacle de la rue, à la variété architecturale extraordinaire de Godilande. Il verra aussi, le dimanche, jour où les bords levés de la ville sont abaissés pour servir de plage, l'océan sous un soleil d'azur. Car les propulseurs de Godilande entraînent toujours l'île flottante vers les lieux les plus sereins du globe. C'est cette première confrontation avec la nature, cette découverte soudaine du plaisir, l'influence de sa femme qui entretient des rapports affectueux avec Jolie, femme de leur serviteur importé des Sauvagies, qui transformera lentement Boris. « Nés sans le vouloir, nous sommes condamnés au bonheur immédiat et à la dégradation lente, capables de saisir si nous l'osons le plaisir à mille bouches, puis de toute façon condamnés à une déchéance que tout le poids de nos tristesses ne conjurerait pas. » déclare-t-il dans son journal. Mais la véritable mutation interviendra plus tard, lorsque Boris mettra pied à terre en Scandinavie et qu'il se décidera ensuite à visiter les Sauvagies : « Ah ! les saisons ! les bois ! les mers... Forêt de nuit... Mystérieuse, non, pas vraiment, à double fond, paysage qui se fait et se défait constamment, où le faux jour et la vraie ombre se disputent l'art de créer pour l'imagination des gîtes, paysages enfilés les uns dans les autres et pas faciles à déplier, à multiples détentes. ». Je pense que c'est dans cette redécouverte d'un monde tout frais après la saturation de bonheur artificiel éprouvée à Godilande que se trouve le meilleur de la première partie du roman de Maurice Mourier. Dans ces pages il trouve enfin le ton au-dessus que l'on s'attend toujours à découvrir dans un roman de Science-Fiction. Son sens de l'imaginaire s'exerce sur un réel retrouvé que les 250 pages précédentes nous ont progressivement désappris. Au cours de ses contacts avec les riches tenanciers des comptoirs en Sauvagie, comme avec les fidèles d'Ichgode, parias mystiques de Godilande, adorateurs de l'ordure, Boris Mélinov percevra, par raisonnement réflexe, toute la valeur humaine de ces primitifs exilés à jamais de la civilisation. Il se décidera aussi, sur les conseils de Moune, à dépasser son puritanisme et à se livrer à quelques aventures sexuelles avec des prostituées dans le quartier des Rêves bleus. Mélinov est prêt à aborder l'épreuve suivante au cours de son initiation à la débauche dans une étrange boîte de nuit. Là, se retrouve une secte de petits asociaux qui compensent le sacrifice de leur vie à la communauté et à l'ordre par des soirées orgiaques et philosophiques. Dès lors, son univers va s'effondrer ; toutes les convictions qu'il avait acquises au cours de sa sévère adolescence sur Nouvelle-Terre, tous les principes qu'il avait désespérément cherchés à maintenir en lui-même au sein de cet univers de dissipation et de jouissance, lui semblent soudain vains. Et c'est avec une sorte de délire intérieur qu'il accepte cette déclaration de Kostro, son initiateur : « Mais aujourd'hui l'explication manque, le dieu, bordel ! Il n'y a plus de possible classement. Chacun éprouve en lui-même l'effondrement central de l'être. On gravissait avec allégresse les flancs de l'être comme ceux d'une bonne vieille montagne. Pas de danger qu'ils cédassent sous le pied ! Qu'elle était solide et antidérapante et grenue la croßte de l'être ! Ah ! l'excellent clivage des méchants et des bons ! Ah ! les beaux martyrs ruisselants ! Bordel ! Comme il faisait bon se faire arracher les couilles en ce temps-là ! ». Au moment où ce vertige suprême s'empare de lui, il aborde enfin l'abîme métaphysique que son éducation stricte lui avait dissimulé. Il accepte de voir sa femme forniquer avec un naturel des Sauvagies et se donne lui-même à une monstrueuse Saraghina issue d'un cauchemar fellinien. Il rompt alors le pacte inaliénable qu'il avait passé avec la société, fondé sur la fidélité du couple. Simultanément, Boris reçoit la notification de son retour à Nouvelle-Terre. Être indécis, ballotté par les événements, Boris se trouve soudain ramené à la réalité. Il voudrait, comme Moune le lui propose, « Chausser mes sandales d'ailleurs et partir comme le vent. Lâcheté m'en empêche, ou bien le sentiment de l'à quoi bon ? ». Et voici donc la dernière bouchée de ce livre, ces dernières quarante pages où le texte haché -- le manuscrit, très abîmé, comporte des lacunes -- induit à la rêverie. Ce Godilande qui s'éloigne acquiert soudain une valeur nostalgique et profonde. Comme Boris, on voudrait, au moyen des images, chercher à ramasser les lambeaux de cette utopie sinistre, on voudrait suivre à nouveau tous les itinéraires, toutes les flâneries dans la ville et dans les Sauvagies pour recomposer les mouvements de cette symphonie lourde et lente entendue au fil des pages. Par son sens de l'écriture immobile, par celui des images véritablement "survoltées", Maurice Mourier a su bâtir un étrange roman dont les intentions politiques sont volontairement brouillées ; serait-ce la réflexion d'un idéaliste sans idéal sur la finalité du bonheur ? Ce point d'interrogation me pèse soudain sur la conscience ; relisant à l'envers les lignes que je viens d'écrire, à partir du mot bonheur, je m'aperçois de la redoutable erreur que je viens de commettre ; cette critique n'est qu'un résumé de Godilande, avec un très faible pourcentage d'exégèse. Irrité par le statisme de l'action, j'ai voulu la recréer, la traduire. Mais ne suis-je pas le fidèle messager de Maurice Mourier en opérant de cette façon. À l'inverse d'un roman de Science-Fiction et comme un roman tout court, Godilande est avant tout prétexte à écrire plutôt que prétexte à dire. Ainsi, racontant le roman, je masque l'essentiel ; il est là, dans la phrase, dans le mot, dans ce savant jeu syntaxique de l'écrivain. L'imagination de l'auteur s'exerce à travers l'appropriation du langage, à travers celle des idées. En passant de Godilande à l'Heure de 80 minutes, de Brian Aldiss, nous opérons une rupture brutale, glissant de l'univers "fin lettré" de l'auteur de chez Gallimard à celui, résolument avant-gardiste, d'un écrivain qui avait déjà assimilé les techniques du nouveau roman dans les années soixante et avait compris, depuis 1954, que la Science-Fiction était l'avatar moderne de la littérature. Il faut le dire tout de suite, cette Heure de 80 minutes se présente comme un des ouvrages les plus rébarbatifs qu'il nous ait été donné de lire dans le domaine qui nous préoccupe. Multiplicité des personnages, complexité des situations, style volontairement emprunté au folklore du space opera, vers de mirliton soudainement inclus dans le cours du récit. Tous ces éléments provoquent instinctivement un certain recul par rapport au roman, recul qui hypertrophie le sens du jugement. Bref, à la quinzième page j'étais devenu extrêmement tatillon, suspectant Aldiss de se foutre de nous. À la quarantième page j'étais assis sur un des pics de la Lune et observais les pages avec un téléobjectif puissant. Enfin, à la cent cinquantième page, je vis se dessiner le profil général de l'oeuvre et redescendis doucement pour me poser sur le mot "fin" avec une réelle satisfaction. Tous les éléments disparates s'étaient mis en place avec plus ou moins de bonheur, des idées fulgurantes m'avaient traversé la cervelle et j'étais enfin devenu sensible aux images parodiques du genre : « Ils le mirent respectueusement en un décubitus ventral intolérable et lancèrent les fours duplicateurs autour de sa silhouette. ». Elles se faufilaient désormais entre les lobes de mon cerveau en y provoquant une certaine jouissance. Malgré cela, je ne parviens pas à comprendre la nécessité d'une telle sophistication car, à force de vouloir travestir la parodie en empilant les mots de la pop littérature, il peut arriver que le roman reste en travers de la gorge du lecteur le plus endurci. S'il n'est pas renseigné sur Aldiss, il rejette alors négligemment son Calmann-Lévy, avec moins de soin qu'un Ferenczi d'avant-guerre. Je ne suis absolument pas pour une simplification de la forme au bénéfice des masses (il n'y a qu'à voir le jargon employé par certains intellectuels maoïstes français pour comprendre à quel point les masses populaires chinoises sont aptes à assimiler n'importe quel texte abstrus) ; au niveau de la Science-Fiction, je suis, au contraire, pour une recherche intensive sur le plan formel (elle en avait bien besoin). Mais, même prédigéré, remalaxé, restructuré, le style du space opera ne deviendra jamais pour moi une finalité de la recherche littéraire. Alors, un essai ? Bien, optons pour un essai et tentons d'apprécier sans retenue l'humour qui se dégage de ces images absurdes, de ces métaphores de chienlit où s'engluent parfois les personnages. Je vous résume brièvement la situation initiale. Après une guerre colossale et un formidable brassage de capitaux, la Grande-Bretagne, l'Australie et une grande partie de la côte ouest d'Amérique du Nord ont disparu. La fusion états capitalistes, états communistes s'est réalisée sous le nom de Cap-Com : cette alliance est dirigée par l'extra-super-milliardaire Attica Saigon Smix et par le Complexe Ordinateur. Ils ont lancé le slogan « Oui au capitalisme que Trotsky aurait voulu » et l'ordinateur prépare l'heure de 80 minutes afin d'améliorer le sort des hommes. Mike Surinat est l'un des plus forts soutiens des Nations Dissidentes, opposées à la prise en main de la Terre par le Cap-Com. Le soir où le déterminisme oblige Brian Aldiss à commencer son histoire, douze des personnages du roman sont réunis dans le château de Mike Slavonski Brod au bord de la mer pannonéenne reconstituée. Au chapitre 2 nous pénétrons directement dans un fragment d'héroïque fantaisie avec le frère de Mike, Julliann Surinat et ses compagnons, Harry l'Autour et Gururn, série d'aventures qui n'ont strictement aucun rapport avec le récit. Puis, au chapitre 3, nous suivons Attica Saigon Smix et sa femme Loomis dans son écopicosystème privé. Stop, lumière, moteur, on tourne ! Sous les dehors d'un opéra-bouffe spatial à grand spectacle, il s'agit de la recherche éperdue d'une identité. L'esprit, le corps en activité d'un être humain font partie d'un noyau en fusion qui tournoie dans un espace-temps indéterminé. Pour se déplacer dans cet univers, les moyens de transports préférés de l'homme sont le landau et le corbillard et personne ne s'attend à un happy-end. Alors, durant ce temps si bref, comment connaître son identité ou comment se faire à l'idée que son identité se fond en toutes directions parmi les froufroutements de l'infini ? L'éducation qui forme l'individu n'est-elle qu'une manière de se casser le nez, le mariage, l'amour ne sont-ils qu'une projection superficielle de l'instinct de la chasse ? Dieu est-il un chien ? La vieillesse s'acquiert-elle en même temps que le sens du confort ? Toutes ces questions que se pose Aldiss animent les personnages à multiples facettes de l'Heure de 80 minutes. Dans le miroir des pages, les reflets renvoient à d'autres reflets, les solutions à d'autres problèmes. Au fil d'un discours qui se délabre, d'une histoire qui se défait, d'un monde qui se détériore, l'approche métaphysique d'une identité est génératrice de perturbations insensées. Bientôt, des fragments de passé et de futur, résultant des déchirures thermonucléaires du tissu de l'espace-temps, vont s'abattre sur la terre et confondre les certitudes. Tout se brouille et se superpose, les lieux, les époques, les visages, tout se confond et se mêle. Tentative déchirante pour un dépassement de l'imagination, l'Heure de 80 minutes est aussi un constat momentané de l'échec de ces tentatives. Limité par son espace biologique, par son univers sémantique, l'homme ne peut inventer d'autres mondes sans utiliser des références à ce qu'il connaît : « Les auteurs se donnent un mal fou pour vous emmener sur une autre planète, et voilà qu'on se retrouve en plein bocage. Je déplorais ce qui n'était pour moi qu'un manque d'imagination mais, si Dieu a le même problème, on ne peut pas accabler les scribouilleurs. ». Pourtant, cette double expérience (assumer son identité et se confondre au cosmos en créant à son tour d'autres mondes) ne débouche absolument pas sur des conclusions pessimistes. La double interrogation lancée par Aldiss est merveilleusement exploitée et développée au cours des ultimes chapitres, confondus dans une apothéose qui n'a rien à envier au souvenir que j'ai encore de la lecture de la Faune de l'espace. L'homme ne possède qu'un ennemi véritable : l'Abominable Brouillard de Tête. C'est lui qui, depuis le commencement de l'humanité, est la cause du défaut existentiel. « Il est reconnaissable sous des vocables aussi divers que l'éloignement, l'infirmité, la mélancolie, l'indécision, l'insatisfaction, la tension, l'anomie, la solitude, la séparation, la perversité, la neurasthénie, la nostalgie, la timidité, l'obsession, la cautèle, le manque d'assurance, la mortalité, l'insécurité, la gêne, la superstition, l'hypocrisie, la duplicité, le silence, les bruits, la prévarication, les angoisses, la malveillance, le remords, la récrimination, la sclérose, la désillusion -- mais chaque page de tous les dictionnaires jamais publiés contient au moins un synonyme de l'Abominable Brouillard de Tête. ». Mike Surinat, fondateur de l'I.D., l'a compris. Les Idéalistes de la Dégénérescence de l'Inconscient sont pour une libération totale de l'être humain, pour une fusion complète de ses deux principes mentaux opposés, générateurs de ce défaut existentiel. Au cours d'une plongée au coeur d'une aberration temporelle, située à des milliards d'années dans le passé, deux des protagonistes du roman vont se retrouver, avant la création du système solaire actuel, sur une planète qui n'est pas sans rappeler le Monde vert, pour découvrir que l'homme a été pourvu d'un frein moteur, l'hypothalamus, prothèse héréditaire de contrôle, source de toutes ses inhibitions. L'écopicosystème va révéler toutes les possibilités d'exploration d'un micro-univers individuel contenu à l'intérieur d'un médaillon porté autour du cou. Le Complexe Ordinateur et Attica Saigon Smix vont se trouver prisonniers de leur propre puissance, de leurs propres plans et relégués du pouvoir à jamais. L'homme, soudain libéré de ses contraintes politiques, mystiques et physiologiques, est-il capable alors d'assumer intégralement son identité et de l'opposer à l'univers ? Aldiss se refuse à conclure ; il lance cette interrogation et disparaît en quelques pirouettes. Les savants fous poussent des chansonnettes -- un sprechgesang plutôt --, l'écopicosystème disparaît au sein d'une conflagration spatio-temporelle sans précédent et Julliann Surinat, rêveur cul-de-jatte, sauveur présumé du monde, c'est-à-dire de la fusion capitalisme communisme en un État unique oppresseur de l'individu, s'apprête à explorer son inconscient soudain révélé. Dandy anarchisant, Brian Aldiss nous donne, avec l'Heure de 80 minutes, l'une des oeuvres les plus irritantes et les plus sophistiquées de la SF spéculative. Sa tentative demeure pourtant génératrice d'imaginaire, libératrice de tabous. N'est-ce pas, après tout, ce que désire le peuple ? Il reste encore une solution : lire ce roman au premier degré de la première à la dernière page. Je ne suis pas certain qu'on y éprouve plus de plaisir. Ici se place mon intermède musical. Il s'agit du Zero time du Tonto's Expanding Head Band, que j'ai miraculeusement extrait, il y a quelques années de cela, des épaves laissées par une soudaine vague de fond de la pop. Si on me laisse choisir, ce sera celui-là que j'emmènerai au cas où l'on me débarquerait un jour sur une chaîne haute-fidélité déserte. Imaginez une musique entièrement écrite pour le moog synthesiser, en 1970, par deux personnages aux noms peu vraisemblables de Robert Margouleff et Malcolm Cecil, exclusivement consacrée à l'exploration spatiale. Le moog synthesiser est un peu l'accordéon de la pop music. La plupart des musiciens qui l'emploient pensent sans doute qu'il s'agit d'une sorte de piano du riche, capable de reproduire plus ou moins correctement les sons des instruments traditionnels ; ils se contentent d'utiliser cette légère distorsion en croyant innover. Robert Margouleff et Malcolm Cecil sont partis de l'hypothèse contraire. Ils ont oublié tous les sons connus, largué les harmoniques propres aux instruments de l'orchestre, et ils sont allés explorer un nouveau cosmos auditif. Croyez-moi, le voyage vaut la peine. Ce que je ne comprends pas, par contre, c'est pourquoi ce disque a fait une si faible carrière. A l'époque où les pionniers de la musique sidérale s'embarquaient sur le vaisseau des Pink Floyd, il eßt été préférable pour eux d'emprunter l'album du "Temps Zéro". Leurs premières escales se valaient sans doute, mais la destination des Floyd n'était pas comparable à celle du Tonto's : pour les premiers, il s'agissait de remplir leur coffre de pépites, les seconds cherchaient à atteindre le bout de la nuit. J'avais l'intention de terminer cette chronique par les Singes du temps, de Michel Jeury. Son exploration de l'univers chronolytique m'a toujours passionné et j'allais dire abondamment du bien de son dernier roman. Quelle erreur faisais-je ! Au moment de m'y mettre, je reçois une lettre de Jeury m'annonçant qu'il préparait une critique de l'Homme à rebours pour Fiction. J'ai immédiatement renoncé à mon projet. Les lecteurs de nos magazines bien parisiens sont trop habitués aux tours de « Passe-moi le sel, je te renvoie la moutarde. », chers aux chroniqueurs des journaux du monde entier, pour qu'une fois au moins ils aient une impression d'impartialité. Ne croyez pas pour cela que ce soit par honnêteté, simplement j'estime que le copinage ne doit pas être trop voyant pour être efficace. Reste encore une hypothèse : Jeury n'aime peut-être pas mon livre. Nous verrons bien. Je remplace donc un auteur français par un autre. Il s'agit de Claude Veillot et de son Misandra. Plutôt que par un auteur français, je dirais même par un auteur vendéen -- tiens, au fait, y a-t-il des autonomistes vendéens ? Des chanteurs de folk songs chouans ? Cela reste peut-être à inventer. Je dis vendéen, car le court roman de Veillot, et trois des nouvelles du recueil qui le suivent, se déroulent en Vendée et que le ton général de ses récits a un caractère paysan. J'emploie ce terme dans son sens générique sans aucune intention de le décrier. Les personnages de Veillot sont virils sans excès, très attachés à l'odeur des champs et des bois ; ce sont des déracinés. Les 125 pages de Misandra sont bâties sur le thème de la domination de la planète par les femmes après le grand chambardement ; histoire classique que Veillot exploite de façon classique. De son style vif et sans fioritures d'écrivain professionnel, il brosse efficacement ce paysage de désolation de la Zone où une patrouille de Filles de l'Évolution vont chasser le viril. Dialogues de cinéma, brèves séquences de visualisation, rapidement l'anecdote centrale du roman va se définir. Sujet éternel : les rapports homme-femme un instant suspendus et qui vont se renouer grâce à l'instinct sexuel. Je ne dirai pas que cette oeuvre vaut pour son originalité, mais pour son rythme, pour sa solidité et surtout, sans doute, pour ces quelques pages où le frisson du doute court sur votre échine. Claude Veillot est certainement l'un des auteurs les plus réalistes de la SF française. Thème classique aussi de la première nouvelle "En un autre pays", qui reprend celui du navire-étoile. Là, des tribus retournées à l'état barbare vont peu à peu s'apercevoir qu'elles vivent au centre d'un monde creux, vaisseau parti depuis des générations à la conquête des étoiles. Histoires d'extraterrestres dans "Premiers jours de mai", "l'Enclave", qui brode autour de la célèbre nouvelle du premier Galaxie de la première série parue en France, "Comment servir l'homme", de Damon Knight, "Araignées dans le plafond" et "Encore un peu de caviar". Là aussi Claude Veillot, s'il n'atteint pas le degré supérieur de l'imagination, s'affirme par son sens aigu de la description, par sa mise en place précise et efficace des situations et se distingue par une vision résolument paysanne des problèmes soulevés dans les rapports entre les humains et les extraterrestres. Pour lui, ces créatures de l'espace sont aussi réelles et vivaces qu'un doryphore et qu'une chèvre. L'intensité de ses récits naît de cette faculté proprement "terrienne" de visualiser l'inconnu, d'évoquer le mystère. Voilà, cette deuxième chronique est terminée. Je vous parlerai plus tard des Clavicules de l'inconscient, ce chef-d'oeuvre de la Science-Fiction spéculative du jeune auteur américain Lloyd J. Effries, ni publié aux U.S.A. ni traduit en France, et que s'arrachent les grandes maisons d'édition. En attendant, permettez-moi de conclure par ce slogan : « Vive le marxisme-mandrakiste ! », qui deviendra cher à tous les partisans de l'onirisme. Les chroniques de Philippe Curval -- (c) Quarante-Deux & Philippe Curval Document : Quarante-Deux/Philippe Curval/Petite chronique de nuit 2, janvier 1975 Création : dimanche 1er décembre 1996 Dernière modification : mardi 6 mai 1997 Adresse : Philippe Curval -- Petite chronique de nuit -- 3 Galaxie nº 129, février 1975 Christian de CHALONGE Parcelle brillante Kenneth HARKER les Fleurs de février Philip José FARMER Comme une bête Marie C. FARCA Terre Norman SPINRAD le Chaos final Toujours à l'affßt de la nouveauté, afin de faire de cette chronique le bastion avancé de la SF, j'ai réussi à me faire inviter à la projection de Parcelle brillante, moyen métrage de Christian de Chalonge d'après une nouvelle de Theodore Sturgeon. À l'heure où paraîtront ces lignes, il est probable que vous l'aurez vu sur le bizarre vasistas, je veux dire à la T.V., dans la série du samedi soir "Histoires insolites". Les quatre premiers films de ce feuilleton sabbatique étaient réalisés par Claude Chabrol ; ils n'étaient pas convaincants. Chabrol est un amoureux inconditionnel de la Science-Fiction et l'a défendue en public, à plusieurs reprises, avec beaucoup de talent (je pense surtout à cette défunte émission littéraire où étaient réunis les pontes français de la SF ; il fut le seul à exprimer sa passion avec suffisamment de sincérité et d'intelligence pour réussir à ébranler la conviction des ilotes de l'autre bord, venus pour ridiculiser une littérature qu'ils méprisent). Malheureusement, et son talent n'est pas ici mis en cause, je le crois trop sarcastique, trop pudique en tant que créateur, pour réussir un jour dans le genre fantastique et insolite. Christian de Chalonge, par contre, est l'auteur de l'Alliance, l'une des meilleures bandes fantastiques françaises de ces dix dernières années ; je suis certain qu'il est aujourd'hui le metteur en scène français capable de nous donner un grand film de SF. Son essai sur Parcelle brillante en est la preuve. Je ne sais pas ce qu'a pu donner la projection de cette réalisation sur le petit écran, en noir et blanc ; mais, en couleur et en grand format, la réussite était évidente. D'autant plus que Parcelle brillante n'est pas la moins difficile à adapter des nouvelles de Sturgeon. Dans son anthologie Territoires de l'inquiétude, où elle parut pour la première fois en France, Dorémieux le soulignait : « Le présent récit ne peut que faire éclater tout système de classification dans lequel on voudrait l'enfermer. ». À moins que, au contraire, cette histoire d'idiot légèrement mutant, tellement spécifique de l'univers de Sturgeon, n'ait favorisé l'adaptation, en raison de la parfaite insertion littéraire des signes révélateurs de son étrangeté. Réalisme minutieux, tel a été le parti pris de Christian de Chalonge et de Jean Curtelin, le coadaptateur. Ils ont fait un découpage extrêmement fidèle au récit, modifiant seulement certains détails anecdotiques ; ceci, sans doute pour des raisons de crédibilité cinématographique et de sensibilité personnelle. La montée en folie de ce héros monstrueux et pathétique, passant du dévouement instinctif au génie chirurgical et du génie chirurgical à une sorte de vampirisme de l'affection, est développée avec la plus grande efficacité. Sans concession à un intellectualisme autodestructeur, très courant chez nos jeunes réalisateurs, Christian de Chalonge a joué la carte de l'authenticité. L'opération effectuée par l'idiot sur la minable prostituée est réalisée avec une sanglante précision. Les gestes, les mouvements, les grognements de ce chirurgien improvisé sont évoqués comme au travers d'un rapport de neurologue ; pas un effet grand-guignolesque, la réalité seulement, la réalité fantastique. L'envoßtement provoqué par ce film est prodigieux ; cette histoire d'amour d'un Quasimodo doué d'un surprenant talent opératoire pour une créature déjetée et veule s'impose avec autant de violence qu'un document pris sur le vif. N'est-ce pas, après tout, l'une des finalités de la Science-Fiction que de nous faire découvrir, au-delà du dépaysement facile des voyages interplanétaires, la surprenante beauté des fantasmes soudain figés dans le réel ? Mais, trêve de philosophie à 4,95, par traites de 60 centimes sur huit mois avec un versement comptant de 1 franc : le bénéfice est trop mince, 45 centimes seulement, soit dix pour cent à peine ; en ces temps d'inflation galopante, investissons plutôt dans le livre. Le papier augmente, le prix des volumes suit en proportion ; ce qui, pour un écrivain payé au pourcentage, peut devenir fructueux ; ou désastreux si les lecteurs boudent les romans. Voire ! C'est pourquoi, ce mois-ci j'ai voulu faire un tour d'horizon des collections que je lis peu, ou pas du tout (pour des raisons très différentes qui vous seront ultérieurement exposées) afin de me rendre compte si lesdites collections ont un avenir ou si ce sont mes capacités de lecteur qui ont baissé. "Le Masque" d'abord : cette nouvelle série qui a débuté en mars m'a laissé pantois. Six titres d'un coup, dont quatre issus de collections défuntes, puis neuf autres jusqu'en novembre, cinq encore depuis cette date sur les tourniquets des livres de poche, si bien que je n'ai pas eu le temps de la saisir au vol. Il faut dire, qu'en dehors d'un Philip K. Dick, rien n'était très alléchant parmi les inédits. Pourtant, dès le début, j'ai été attiré par les couvertures et l'aspect physique de la collection. Le vent d'austérité qui souffle -- image ridicule -- sur les publications françaises me navre, et la parution de couvertures un peu plus émoustillantes me revigore. La figuration fantasmatique est un merveilleux facteur d'induction onirique et j'ai toujours aussi soif de ces images photographiques de l'imaginaire -- Ah ! Emsh ! -- sur les couvertures des romans, des anthologies et des revues de Science-Fiction. Donc, pour me rendre compte de ce que pouvait être le contenu, après avoir apprécié le contenant, j'ai effectué un prélèvement arbitraire parmi les derniers titres. Je me suis mis à lire les Fleurs de février, de Kenneth Harker. Le bon Jacques van Herp, que je soupçonne d'être mêlé au choix des volumes du "Masque" -- la Galaxie noire, de Murray Leinster, ne trompe pas -- nous présente ce Harker comme un représentant de l'école littéraire anglaise illustrée par Davies, Cooper et Ballard. Sans vouloir lui faire de la peine, pas d'accord ! À moins que Michel Butor et Guy des Cars ne soient aussi considérés globalement comme les représentants du roman moderne français (toutes proportions gardées car l'écart, ici, n'est pas si énorme). Le roman de Kenneth Harker n'est qu'une bonne mouture classique du thème de la colère végétale. Il se lit avec facilité, comme un bon polar à couverture jaune du "Masque" d'avant-guerre. Voilà, le mot est lâché, il s'agit de confection : tout cela sent la bonne anticipation bien faite, un peu poussiéreuse, avec un zeste de psychologie appliquée pour ne pas décevoir les nostalgiques d'Agatha Christie. Je ne suis pas réellement hostile à cette formule, et il y a d'excellents moments dans les Fleurs de février, mais ce livre n'apporte strictement rien d'original à la SF. Tout au plus peut-il renforcer la conviction des adversaires de la Science-Fiction qu'il s'agit bien d'une littérature de deuxième choix. Malgré cela, ce roman est honnête, bien rédigé et n'est pas totalement dépourvu d'invention. La description d'une Terre de neige envahie par les fleurs de février est bien venue. Leurs racines plongent à même la glace pour former d'inquiétantes stalactites et leurs corolles bleues s'épanouissent, fraîches et dangereuses dans l'air blanc du matin. Le dénouement contient des péripéties assez délirantes qui tranchent soudain sur l'aspect un peu compassé du récit. Un livre à lire dans le train en se rendant aux sports d'hiver. Il peut inciter le lecteur à prendre peur de la neige et à renoncer définitivement aux loisirs du ski. Une dernière remarque, la collection est très solide : j'ai tordu ce volume dans tous les sens, corné les pages, cassé le dos, il est aussi intact qu'avant de le lire. Deuxième collection dont je n'avais encore lu aucun titre, "Chute libre" aux éditions Champ libre. Là, mes raisons sont très simples : une horreur du style "coup de poing" des dos de couverture. Ces éditeurs qui, brusquement, se prennent d'amour pour la Science-Fiction alors qu'elle devient à la mode et qui, pour se singulariser, affirment qu'ils vont publier des génies méconnus et des oeuvres plus extraordinaires que toutes celles parues jusqu'alors attirent peu ma sympathie. Surtout lorsque les génies méconnus en question sont Farmer, Zelazny et Spinrad -- le Zelazny n'est d'ailleurs qu'une extension commerciale d'une excellente nouvelle parue dans Galaxie. Et, pour achever le tout, les éditeurs nous annoncent qu'ils ne publient pas de Science-Fiction, qu'ils nous proposent des livres qui, des livres que, enfin de la vraie contre-culture quoi. Pourquoi ce ton fier-à-bras ? Au fait, pourquoi pas ? La seule raison de ma répugnance est plus confidentielle. En fait, je n'aime pas Farmer et ses romans constituent la moitié de la collection. J'ai donc pris Comme une bête comme une purge afin de me guérir de ces mauvaises humeurs qui nuisent stupidement à ma santé. Point important à souligner : les couvertures de la collection "Chute Libre" sont parmi les meilleures de la production actuelle. Directement issues du pop'art, avec un zeste de surréalisme pour corser l'affaire, elles se singularisent par une réelle originalité, en arrachant l'oeil à force de violence. Et puis la présentation est belle, le papier cossu ; bientôt la contre-culture sera éditée sur alpha bouffant du verger et tirée à quelques exemplaires numérotés réservés aux bibliophiles contre-culturels. Première impression ressentie en attaquant ce Farmer : « Tiens, le voilà enfin débarrassé de ce mysticisme cucul qui ne faisait pas son charme et de ce flou désagréable dans les idées qui m'horripilait. ». Dès les premières pages le ton est vif, alerte, le décor est planté avec vivacité ; il sait donner à son récit une réalité extraordinaire en utilisant des effets zooms, par grossissements brutaux de détails empruntés à une vie quotidienne réinventée. Puis, à mesure qu'on pénètre dans le roman, on retrouve progressivement la flaccidité de l'auteur. Il avait seulement passé la veste d'intérieur du talent ; une fois déshabillé, le voilà tout nu, nous offrant comme d'habitude sa grosse libido toute simple. Cédant intégralement cette fois à la mode de la pornographie militante, il n'hésite pas à nous infliger cent pages de descriptions lénifiantes en utilisant le manuel du petit scabreux amateur. Ne croyez pas que ce soit en moraliste que j'attaque ce goßt pour la pornographie systématique, seulement en sybarite. Aucune volonté de faire plaisir au lecteur dans Comme une bête ; même une mouche ne se masturberait pas en lisant ce roman. Le mythe du vampire intégré à une autre civilisation a déjà été merveilleusement célébré par Richard Matheson dans Je suis une légende. Il était normal qu'un thème aussi séduisant fßt repris par un autre écrivain. Il y avait matière à développements intéressants. C'est d'ailleurs la seule donnée véritablement SF du roman, cette proposition de base sur les univers parallèles qui nous frôlent, où existent un grand nombre de para-humains. Par accident ou par bannissement, certains d'entre eux se trouvent soudain obligés de vivre sur notre planète. Alors larves, lémures, vampires, striges, goules, voïvodes, brucolaques, fantômes, spectres et tutti quanti se déguisent en humains pour survivre, tout en poursuivant leurs coupables activités. Je me frottais déjà les mains de plaisir. De plus le héros de Comme une bête est une sorte de personnage de série noire, détective privé traditionnel qui s'adonne ici plus au joint qu'au scotch. Il ressemble à Lord Byron. Tout était là pour me séduire : « Enfant, il lui était arrivé de se dire qu'il préférait devenir peut-être un Tarzan plus qu'un Sherlock Holmes. En grandissant, il n'était devenu ni l'un ni l'autre, mais il se sentait beaucoup plus proche de Holmes. Il n'aurait même pas fait une Jane acceptable. » De l'humour, en plus. Un film envoyé à la police montre son ex-associé se faisant croquer le sexe par un monstre éprouvant. Il décide de mener une enquête. Naturellement, le décor de tous les jours, à Los Angeles, est entièrement pollué. Un smog épouvantable tombe par instants sur la ville. Les automobilistes fluent et refluent en longues files. Mais cela ne dure pas. Farmer oublie brusquement tout humour, toute invention, il néglige d'exploiter sa proposition de départ et l'atmosphère d'apocalypse, embouteillage et pollution, se transforme en description très mode, telle qu'on peut la trouver dans les France-Dimanche de l'écologie. Enfin, comble de la déception, la maison du mystérieux baron Igescu que l'on va nous présenter est directement issue de l'imagination de Chas Addams : même les personnages sont empruntés à son folklore. C'est la débâcle ! Ce ne serait pas grave s'il ne se mettait en plus à patouiller dans la merde et le foutre avec une effervescence redoutable. Qu'il est loin son subtil essai des Amants étrangers ! Philip José a largué toute pudeur et se repaît visiblement de son excrément littéraire. Quel ennui ! Mais permettez-moi de changer d'avis durant quelques lignes. Si mornes puissent être certains passages érotiques, si pauvres certaines descriptions scatologiques, Farmer; atteint durant un court moment à une certaine grandeur dans l'expression de ses fantasmes sexuels intimes. Voyeur éberlué, Harald Childe, le privé dont nous avons parlé, assiste à l'automasturbation d'une créature visiblement issue des profondeurs du cosmos. Puisant au plus profond de ses obsessions, Farmer entremêle alors les thèmes de l'épouvante et de la dérision avec un certain allant ; du sexe de cette créature jaillit une sorte de serpent blanchâtre avec une tête ronde comme une pomme terminée par une barbiche à la Méphistophélès. Je vous laisse le soin de déguster la suite ! Hélas ! cette étincelle ne suffit pas à sauver le bouquin. Il faut une énergie farouche pour aller jusqu'au mot "fin". Passons maintenant à "Présence du Futur", chez Denoël. Comment, me direz-vous, la plus vieille et la plus honorée des collections de Science-Fiction, vous ne la lisez pas ? Je l'avoue, oui, je l'avoue il y a très peu de volumes blancs ornés de l'ombre colorée d'un satellite sur une planète dans ma bibliothèque (tout au moins en ce qui concerne les cent derniers numéros). Mais j'ai des excuses : mes rapports passionnels avec ce qui constitua mes plus belles émotions de lecteur adolescent sont teintés de dépit amoureux. Je m'explique : il est très difficile de retrouver le même intense plaisir de la découverte dans une collection qui se perpétue sur plus de vingt ans. J'ai toujours le frémissement annonciateur de l'orgasme intellectuel dans la colonne vertébrale quand j'ouvre un nouveau Denoël, malheureusement il aboutit si peu souvent que je finis par me priver plutôt que d'être déçu. Las, voyons, un peu de courage ! Que paraît-il pour la rentrée ? Terre de Marie C. Farca. Voilà un roman dont personne ne parlera. Mon esprit de saint-bernard se réveille. J'imagine l'auteur, jeune enseignante dans son collège de Pennsylvanie, sortant du campus avec son appareil photo sous le bras pour aller prendre quelques clichés de l'automne dans l'est des États-Unis. Elle est mélancolique, son livre n'a trouvé aucun écho dans les grands magazines parisiens. Marie s'assied sur un banc, la nostalgie s'empare d'elle. Qu'y a-t-il de plus triste qu'un auteur dont le roman ne rencontre aucune audience ? Rien. Roman néo-biblique appartenant au domaine de l'allégorie, Terre est aussi une tentative de justification et d'explication du mouvement hippy par la Science-Fiction. C'est aussi une réflexion sincère et légèrement naïve sur les problèmes du groupe et de l'individu. L'oeuvre de Marie C. Farca est assez bien construite, bien écrite, sa sincérité est évidente. Que peut-on alors réellement lui reprocher ? Peut-être cela, cette absence de rouerie, ce manque de métier de l'écrivain. Les intentions sont dévoilées dès les premières pages, dès la lecture de la table des matières on sait que cet Ames, Robinson d'un monde de technologie, naufragé sur une planète de style "paradis terrestre" après qu'Eve a croqué la pomme, va successivement rencontrer Conteur, Fermier, Ecol, Chasseur et Garçon, ce qui permettra à notre amie Farca d'exposer toutes ses théories philosophiques et politiques (?). Pas d'action secondaire, pas une nuance dans la psychologie des personnages stéréotypés qui constituent cette société en miniature, pas la moindre once de folie, tout est dit là, bravement, avec la fierté ingénue des pionniers. Solidement incrusté dans les draps de mon lit, j'ai vu en imagination Ames sortir son gros bouquin noir appelé, je crois, Earth (la bible des hippies) et en faire la lecture à la population ravie. Les cul-terreux rousseauistes du coin apprenaient comment on survit dans une communauté grâce à l'apport de la technologie primitivifiée. En revanche, le naufragé apprenait les bases d'un humanisme oublié qu'il emportait avec lui sur cette autre Terre perdue dans le futur ou dans le passé d'où il provient probablement. Mais il ne faut pas que j'abuse de la dérision, car on trouve pas mal de jolies choses dans le Terre de Marie C. Farca. Par exemple, lorsque Ames débarque, il s'aperçoit progressivement que les parties de son corps ont une appellation spécifique, que le remplisseur de gant s'appelle "la main" ; le repose-casque se nomme "les épaules" ; il y a aussi les doubles homéogénétiques qu'un homme est habilité à obtenir après une certaine expérience ; toutes les allusions que fait Ames sur ses rapports avec ses doubles sont marquées au fer de la subtilité et de la sensibilité. Par ailleurs, si clairement exposée soit-elle, la démonstration sur les avantages d'une société basée sur l'individualisme (qui prend brusquement conscience des bienfaits de la coopération lorsque la société est menacée) n'a pas la rigueur d'une leçon de morale. Et Marie C. Farca laisse même au lecteur le soin de conclure par lui-même : quelle est la meilleure des deux civilisations ? Celle qui permet à l'homme d'acquérir le maximum d'informations au prix du minimum d'efforts (grâce à la racialisation et la technocratisation à outrance) afin d'aboutir à la connaissance absolue de l'univers, ou celle qui laisse le mystère entier mais permet à l'homme de s'épanouir physiquement et poétiquement dans un cadre façonné à la mesure de l'individu, c'est-à-dire en respectant le plus possible les données initiales de l'écologie : « Alors, laquelle ? Tu connais l'histoire de ta planète et un peu celle de la mienne. Quelle est la vraie ? » demande le jeune Garçon. -- « La vraie Terre, Garçon, est celle qui a un avenir. » répond Ames. Pris d'un remords essentiel à l'égard de la collection "Chute Libre", je me suis décidé à lire le second volume paru pour la rentrée. Voyez mon objectivé, car je me suis laissé dire qu'il n'y en aura malheureusement plus d'autre. Il s'agit du Chaos final de Norman Spinrad. Pourquoi le Chaos final et non pas les Hommes dans la jungle ? Toujours la même réponse : pour les directeurs de cette collection, il s'agit de frapper vite et fort, alors on maquille la traduction. Passant donc du petit fragment de cellule qu'Ames se retire de la cuisse à la fin du Terre de Marie C. Farca, à la cuisse de faisan que Bart Fraden dévore au commencement du Chaos final, j'ai commandé à mes yeux de se poser sur les pages du roman et à mon esprit de se charger d'impartialité critique. Quelle dérision ! Tous ceux qui s'en targuent sont des imposteurs ! Norman Spinrad est nouvellement apparu dans notre galaxie en 1969, avec un assez mauvais roman, les Solariens ; puis il y a deux ans avec le fracassant Jack Barron et l'éternité ; et, l'année dernière, avec ce roman d'Adolph Hitler, Rêve de fer. J'avoue que je ne l'ai pas lu ; tout ce qui rappelle de près ou de loin, et pour quelque raison que ce soit, le nom d'Hitler me paraît inutile et dangereux. Il est si facile de susciter ses héritiers que je reste vigilant. Je préfère les débusquer avec du poil à gratter, des boules puantes et des étrons sauteurs plutôt que de les appâter avec le nom de leur sinistre idole. Avec le Chaos final, voilà que Spinrad recommence et qu'il nous décrit avec infiniment de complaisance la planète Sangre et son dictateur Moro dont il dit : « Hitler et Sade ressemblent au petit lord Fauntleroy à côté de lui. » La morale de Sangre est simple : l'univers est mort, il n'a pas de sens, pas de vouloir. L'homme seul a un sens et un vouloir ; et pour l'homme s'offre un choix : souffrir ou jouir. Si l'on choisit le plaisir on est un homme, si c'est la souffrance on est un animal. Les animaux vivent, les hommes existent. À ce titre, ceux qui ont choisi de jouir, les Frères de la Souffrance, s'autorisent toutes les exactions, tous les crimes, tous les viols, toutes les tortures. Vers la page 100, je commençais à défaillir, non que l'évocation permanente du sang et des tortures m'ait amené au bord de l'écoeurement, simplement par lassitude. Puis, brusquement, je me suis mis à partager l'attitude humoreuse du héros, Bart Fraden et de la belle Sophia, sa femelle : « Toute sa vie, il avait tenu les commandes, avait plié les situations, les événements, les hommes à sa volonté. Les événements se brisaient en tourbillons autour de lui. » Et : « Même avec une carte d'état-major, il ne ferait pas la différence entre la culpabilité et le trou de son cul. » Vous l'avez reconnu, il s'agit naturellement du prototype de l'antihéros que les Américains ont découvert récemment à la faveur des guerres de Corée et du Vietnam (avant, bien entendu, il n'existait pas aux U.S.A.). Assez superbe démolition du mythe de Robin des bois, le Chaos final est aussi une réflexion très pessimiste sur la révolution et sur les hommes qui la font. Je ne sais pas après quelle expérience personnelle Spinrad a pu aboutir à cette désespérance, mais elle est solidement enracinée en lui. J'espère simplement qu'il aura le loisir de faire une révolution pour vérifier si ses théories s'adaptent à la réalité. Enfin, embarquons-nous avec Bart pour Sangre et tâchons de voir quel est cet "ordre naturel" auquel s'accrochent les animaux, les viandanimaux et les bestioles. Il s'agit pour la population de fournir aux frères un quota de bébés pour leurs repas et de maintenir en état d'hébétude permanent les dirigeants télépathes des premiers habitants de Sangre, ces cerveaux qui conduisent la société d'insectes intelligents, les Bestioles. Il suffit pour cela d'enivrer ces derniers en permanence et de décider à la naissance que certains hommes ne dépasseront jamais le stade des viandanimaux. À ce prix, une quinzaine de millions d'habitants survivent tant bien que mal quand les frères ne décident pas de dépasser le quota de viande ou de torturer quelques esclaves, de violer leurs femmes et de les utiliser pour leurs caprices. Pour soutenir cet ordre naturel, il y a les Tueurs, sortes de super-S.S., endoctrinés depuis l'enfance et conditionnés physiquement pour le meurtre. À partir de cette situation symbolique, Bart Fraden voit réunies toutes les conditions d'une révolution. Il va tâcher de démontrer par la dérision comment le peuple est attaché à ses habitudes et à ses traditions, pour quelles raisons sordides il se décidera à entrer dans l'armée de libération et comment enfin, une fois les tyrans renversés, il utilisera leurs moeurs à son profit. Démonstration désespérante s'il en fut. Spinrad n'y voit qu'un remède : un égocentrisme forcené, un individualisme blindé et la constitution d'un couple lié par des rapports amoureux et lucides. « Et on s'amuse et on rigole. » Est-ce ce ton désinvolte, cette joyeuse verve à propos de la mort et de la souffrance qui m'ont fait lire ce livre jusqu'au bout ? Toutes mes convictions s'opposent profondément à celles de Spinrad. Ou bien ai-je subi la fascination qu'exerce sur tous les amateurs de bande dessinée le spectacle de la violence et du sadisme ? Je ne crois pas : au contraire, la longue et insistante description de combats sanguinolents m'a souvent lassé et je n'y ai vu que prétexte à faire un gros livre de 350 pages. Non, il y a chez Norman Spinrad, et cela éclatait déjà dans Jack Barron, une extraordinaire puissance d'évocation, un très réel talent de conteur qui rend la lecture de ses oeuvres très attachante. J'ai cédé, comme n'importe quel godoche, à ce mystérieux pouvoir de transmutation qu'exerce la Science-Fiction sur l'oeuvre littéraire. Il permet parfois de faire avaler n'importe quoi à n'importe qui. Faute de pouvoir le vérifier sur quelqu'un d'autre, en refermant le roman, je me suis regardé nu dans la glace pour voir si je ferais aussi un bon rôti. J'en frissonne encore. Voilà, ce sera tout pour ce mois ; j'espère vous donner un jour la recette du bébé à la sangrienne. Ah ! une dernière précision, je regrette de ne pouvoir chroniquer pour ce mois les Clavicules de l'inconscient de Lloyd J. Effries : le manuscrit est resté en douane. Toute l'équipe de Galaxie se relaye pour essayer de convaincre cette administration qu'il n'est pas tapé sur feuilles de marijuana. Et vive le marxisme-mandrakiste ! Les chroniques de Philippe Curval -- (c) Quarante-Deux & Philippe Curval Document : Quarante-Deux/Philippe Curval/Petite chronique de nuit 3, février 1975 Création : dimanche 1er décembre 1996 Dernière modification : mardi 6 mai 1997 Adresse : Philippe Curval -- Petite chronique de nuit -- 4 Galaxie nº 130, mars 1975 Karlheinz STOCKHAUSEN Fais voile vers le soleil René SUSSAN l'Anneau de fumée John MORRESSY le Fils des étoiles J.G. BALLARD l'Île de béton Christopher PRIEST le Monde inverti Jacques STERNBERG Lettre ouverte aux Terriens Le terminal particulier de mon ordinateur est branché en permanence sur l' Ifope et la Sofresse (avec un pseudopode vers le Gallup mais, comme le dit Daniel Walther : « Il-ne-se-passe-pas-grand-chose-là-bas-pour-les-auteurs-français ») et me transmet seconde par seconde ma courbe de réputation et... j'avoue que j'ai longtemps hésité à vous parler de Fais voile vers le soleil, de Karlheinz Stockhausen. J'avais peur d'indisposer ceux qui me liraient. Aujourd'hui je me sens libéré : l'écoute répétitive, la nuit dernière, de ce chef-d'oeuvre onirique a levé tous mes scrupules. Tout homme est sensible aux joyaux, surtout s'ils proviennent d'un tremblement d'orchestre, capital pour l'histoire de la musique contemporaine : Aus dem sieben Tagen (Venu des sept jours). En mai 1968, Stockhausen écrivit une suite de textes poétiques qu'il proposa à un certain nombre de musiciens d'exprimer en musique intuitive. Le but de Stockhausen était d'atteindre avec eux un stade de non-pensée et de méditation auditive qui leur permettrait de recréer un espace sonore intérieur. Sur les quatorze pièces qui ont été composées en 68, huit ont été publiées ; mais, sans aucun doute, le premier enregistrement sorti en 1969 chez Harmonia Mundi, et qui comprend "Fais voile vers le soleil" et "Liaison", est le plus planant. Partant de l'hypothèse que l'écriture musicale est un frein à l'imagination sonore, Stockhausen veut nous conduire à travers un au-delà de la musique, une sorte de dimension parallèle de l'univers auditif et cela, pour nous combler, en utilisant un thème cosmique. "Fais voile vers le soleil" se présente comme l'embarquement sur une nef de son qui traverserait l'espace intérieur de nos rêves. Pour cela Stockhausen distribue à ses musiciens un certain nombre d'instruments classiques (piano, clarinette, alto, contrebasse, tam-tam, différentes percussions) et passe à la cabine de prise de son, réglant les filtres et les potentiomètres. C'est d'abord, étalée au sein du vide, la gamme fluctuante et légère des sons bruts ; les harmoniques se développent comme de grandes voiles ouvertes et le vaisseau démarre sous le flux des photons qui le poussent. La traversée s'effectue calmement, traînées lactées du piano distordu, claquements sourds des météorites de la contrebasse, gémissements d'alto et de clarinette de la coque. Puis le vaisseau musical aborde les premières planètes du système solaire, vent de photon au plus près, ce sont les ravissantes extases d'atmosphères nouvelles entrevues à travers le scintillement des percussions. D'orbites en orbites l'expédition s'approche du cercle ultime, plus visqueux, plus chaud, plus silencieux, le dernier cercle solaire. C'est alors la lente agonie des sens, fondus enfin dans l'éternel et magique tourbillon de l'énergie. Cette tentative de restitution écrite d'un univers musical peut paraître naïve et sommaire, eu égard à la complexité sonore de "Fais voile vers le soleil". Mais elle correspond à un décryptage stylistique aussi exact que possible de l'oeuvre. Effectuant un processus de création similaire à celui de la composition, j'oublie progressivement les sons pour les traduire en équivalences verbales, sans passer par le filtre du conscient. Par cela, je rejoins la volonté même du compositeur. En réalité, j'aimerais disserter longuement sur Karlheinz Stockhausen, sur son sens véritablement moderne de l'utilisation du matériau sonore, mais cela demanderait plus de pages que la totalité de ce numéro de Galaxie et je crains de fatiguer les lecteurs de cette chronique qui auront déjà un rude effort à faire lorsqu'ils placeront pour la première fois "Fais voile vers le soleil" sur leur tourne-disque. À moins, bien sßr, qu'ils n'aient les qualités de mutant de tout bon amateur de SF. Il aurait été équitable que j'ajoutasse un auteur français à ma dernière chronique. Je m'étais promis de le faire systématiquement afin d'encourager les vocations. Bourrelé de remords, j'ai saisi hâtivement l'Anneau de fumée, de René Sussan, paru chez Denoël, et je l'ai lu d'une seule traite afin de prendre le moins de recul critique possible. Le premier contact, la première impression est très agréable. J'avais le sentiment de pénétrer à l'intérieur d'un recueil de nouvelles de Maurice Renard, à l'époque où la découverte d'un écrivain de Science-Fiction me plongeait dans une transe cataleptique. En ce temps-là pas le moindre Sturgeon à l'horizon, pas le plus petit Philip K. Dick, simplement le furetage patient et consciencieux, sur les quais, où les brocanto-libraires abondaient un peu partout. De temps à autre, cette drague suscitait la découverte d'un merveilleux géode, enchâssé dans les couches géologiques plutôt merdeuses de la sous-littérature de 1930. Briser le géode et c'était le ruissellement lumineux de l'imaginaire. Je ne veux pas dire que René Sussan écrit comme Maurice Renard ou Pierre de la Batut, non, son style est plus actuel, moins maniéré, mais il garde un certain ton romanesque, qui s'est perdu depuis quelques décades, et qu'il est toujours agréable de humer. Son livre a-t-il été composé dans l'ordre chronologique où se situent les nouvelles ? Sussan a-t-il un peu forcé la dose pour arriver jusqu'au bout de ses 182 pages ? Je ne sais pas. Toujours est-il que j'ai ressenti une certaine lassitude de l'imagination, un léger manque de rigueur dans les cinq dernières nouvelles. "Ad vitam eternam" , histoire de jumeaux qui se disputent un héritage en jouant avec le temps, ressemble un peu trop à une fable de La Fontaine -- quelle horreur ! "Devinette", son énigme sur Mireille Mathieu considérée comme un robot, paraît un peu simplette. Bref, Sussan aurait été mieux inspiré d'attendre quelques mois de plus avant de remettre son manuscrit et je pense qu'il nous aurait offert une sorte de petit chef-d'oeuvre du recueil de nouvelles de SF française (au sens étymologique du terme). Ce n'est pas que cet écrivain ait été saisi par le vent spéculatif qui souffle de tous les points cardinaux pour s'envoler sur l'aile de la chimère. Son propos est celui d'un artisan ciseleur, de formation classique, soudain travaillé de l'intérieur par ses fantasmes. C'est aussi celui d'un homme qui chercherait à contenir, à circonscrire, à transposer ses mythes intimes par le biais de l'écriture, avec un grand "E". Il pousse même ce souci jusqu'à adopter parfois un style littéraire en rapport avec le siècle qu'il décrit, jusqu'à rechercher, dans sa meilleure nouvelle, "le Grand sacrilège", tous les détails historiques, sociologiques et culturels d'une époque pour la recréer en son entier et faire lever la pâte de l'imagination avec le levain du réel. À cette optique se rattachent "Sphynx", "Coppélia" et "Rêverie", même si les faits racontés se déroulent à une date hypothétique. Je ne m'étendrai pas sur les deux jolies short stories, "En manière d'introduction" et "Cours d'histoire" , où Sussan se révèle être un auteur qui peut avoir parfois l'inspiration de Fredric Brown, observateur narquois de l'imbécillité humaine, mais plutôt sur les deux points forts du recueil, "Sphynx" et "le Grand sacrilège". La première nouvelle est une subtile variation sur Oedipe. Subtile car elle implique l'idée qu'un voyageur temporel pourrait assassiner son père juste avant qu'il fécondât l'ovule de sa mère et serait alors à même de le remplacer et de se procréer lui-même. Subtile de surcroît, par le procédé utilisé pour remonter le temps, en s'infiltrant entre les intervalles sonores d'une partition musicale. La seconde, "le Grand sacrilège" , est une démonstration magnifique de l'existence de la bête du Gévaudan. Elle repose sur une belle idée de Science-Fiction : qu'adviendrait-il si la prolifération des cellules cancéreuses n'entraînait pas la mort des hommes, mais une sorte d'au-delà de l'humanité ? Voilà, je vous laisse le soin de découvrir le reste, mais je crois qu'il serait dommage de négliger un pareil livre, même si d'autres volumes vous semblent plus appétissants. L'Anneau de fumée, de René Sussan, reflète tout un courant de la Science-Fiction qu'il faut soutenir pour la qualité de son écriture, la finesse mezzo-tinto de ses thèmes et le parfum légèrement passéiste de son univers. Passons brutalement du coq à l'âne et parlons maintenant du dernier "Marabout Science-Fiction", le Fils des étoiles, de John Morressy. Qui est John Morressy ? Ni Versins ni Sadoul n'en font mention ; le présentateur de son roman affirme qu'il est enseignant au Franklin Pierce College, ce qui n'a réellement rien d'original. Ce qui n'a rien d'original non plus, c'est le début du Fils des étoiles : une société agricole sur la planète Giléad, après que l'homme s'est répandu dans toute la galaxie. Un jeune héros d'une santé morale à toute épreuve, Del. Une philosophie rationaliste issue de la Vieille Terre, le rudstronisme. Des pirates de l'espace qui capturent le jeune Del pour le vendre sur une planète. Son apprentissage comme mercenaire, les habituels combats dans l'arène. Non, réellement, rien d'enthousiasmant ; sinon que le récit est bien mené, que les silhouettes humaines et humanoïdes que rencontre Del sont bien campées. Puis, soudain, des traces d'humour : les patronymes des gens sur Giléad et sur Tarquin VII ; la façon de compter la monnaie dans la galaxie ; la définition de la politique par Rafanus (une manière sophistiquée de s'emparer du bien des autres) ; la guerre religieuse entre les partisans de Lovecraft et ceux de Poe. D'excellentes idées : une civilisation basée sur l'emploi des parfums ; l'utilisation du revolver à six coups sur les astronefs, car les armes plus perfectionnées transforment les vaisseaux en novae ; l'exposé sur le système d'accélération de Wrobleski, qui a permis d'envoyer les hommes dans les étoiles avant qu'ils aient eu le temps d'explorer leur propre système solaire -- j'aurais aimé être Wrobleski au moment de sa découverte. Sur le thème général "De la galaxie considérée comme une suite de provinces", John Morressy va broder un grand nombre de péripéties enchâssées. Certains peuvent penser que ce genre de récit s'apparente à la chantefable imaginée par Robert Desnos : « Le capitaine Jonathan Dans une île d'Extrême-Orient Rencontre un jour un pélican. Le pélican de Jonathan Lui pond un jour un oeuf tout blanc D'où sort inévitablement Un autre qui en fait autant Cette histoire peut durer très longtemps Si l'on ne fait pas d'omelette avant. » Tout dépend de ce que l'on trouve à l'intérieur de l'oeuf, s'il est coque ou dur, si c'est un oeuf de poule ou de gastéropode. De plus, si les auteurs de Science-Fiction ne peuvent plus exercer leur imagination à la manière des Mille et une nuits, qui le fera ? Françoise Sagan ou Armand Lanoux ! Donc, situé entre le space opera et le conte voltairien, le Fils des étoiles va cahin-caha jusqu'à la fin. John Morressy s'invente un chapitre après la fin, puis ajoute un épilogue. On sent qu'il ne peut pas finir et qu'emporté par son souffle, il aurait bien aimé écrire l'Iliade et l'0dyssée, suivies de la Bible et de Aimée et chassée par son légionnaire, de Marcel Priollet. Intarissable, il nous donne d'excellentes pages d'imagination, de séduisants passages d'ironie pure, de vives descriptions de systèmes planétaires et de leurs habitants. Et se paye même une montée en puissance onirique durant tout l'épisode sur la planète Watson. En contrepartie, que de combats sans intérêt, que de planètes-bordel banales, enfin que de thèmes spaceopératiques vulgaires et peu renouvelés ! Le jeune Délivrance du vide Whitby retrouvera-t-il les traces de son père perdu au cours de la deuxième guerre contre la Rinn ? Saura-t-il un jour qui il est ? Pourra-t-il se débarrasser de l'éternelle malédiction qui pèse sur les hommes de la Vieille Terre : le désir de tuer ? Vous le saurez en lisant le livre de John Morressy, si vous ne vous perdez pas dans les méandres de son temps personnel, qui se noue en bande de Moebius. Ah ! J'allais oublier l'amusante démystification de l'histoire de Pénélope : un Ulysse des temps futurs, Gariv, revient enfin sur sa planète après un long voyage pour retrouver Nikkolope, son épouse fidèle et bien-aimée. Il s'apprête à tuer le prétendant, juste le jour du mariage. Mais c'est le prétendant qui le tue sous les yeux ravis de Nikkolope qui ne semble pas reconnaître son premier époux. Etait-il réellement Gariv, avatar d'Ulysse, ou avait-il lu l'histoire d'Ulysse et s'apprêtait-il à profiter de l'aubaine ? C'est en cela que le Fils des étoiles est une oeuvre pétrie d'humour subversif. Harlan Ellison a salué le roman de John Morressy avec un grand enthousiasme. Avec l'Île de béton, de J.G. Ballard, c'est un monde tout différent qu'on aborde : un roman véritablement singulier, au sein d'une collection de plus en plus étrange et fascinante. Comme Crash, du même auteur, situé sur des franges très incertaines de la Science-Fiction, l'Île de béton atteint le point de non-retour. Qu'y a-t-il de plus éloigné et de plus proche à la fois du genre qui nous préoccupe ? Voyez pour l'atmosphère : « Il fut surpris aussitôt par le silence qui pesait sur tout !e paysage, par le retard étrange de ce grondement continu des voitures de l'heure de pointe qui l'avait réveillé le matin précédent. Comme si le technicien chargé d'entretenir l'illusion du naufrage sur la mer de ciment, distrait aujourd'hui, avait oublié de brancher le son. ». Dès la page 50, Ballard définit ses intentions : son sujet est artificiel. Il en tire lui-même les ficelles, technicien chargé d'entretenir l'illusion du naufrage sur la mer de ciment, il s'incarne aussi dans les personnages de l'histoire ; ce sont ses projections mentales. Le Ballard romancier tâche de traquer l'homme Ballard en le plaçant brutalement dans un univers concentrationnaire, en le soumettant à des créatures issues des sous-couches de son inconscient. L'homme Ballard tente de s'échapper de cet univers en retrouvant son identité, en débusquant ses fantasmes, en désamorçant ses pièges. « Cette île est mon corps », déclare-t-il dans un accès de démence lyrique. Quelle est cette île ? Un fragment de paysage situé entre les bretelles d'une autoroute. Robert Maitland y fait naufrage un jour après un innocent accident de voiture. Personne ne s'arrête pour le prendre. Il se retrouve seul, blessé, avec, pour toutes ressources, les quelques bouteilles de bourgogne blanc qui se trouvent dans le coffre de sa voiture. Quel est le décor qui l'environne ? « La surface de l'île était étrangement inégale. Les herbes agitées comme des vagues par temps frais recouvraient tout de leur manteau, mais on devinait le long de l'épine dorsale de l'île une large vallée qui marquait l'emplacement de la grande rue d'un village. De chaque côté, la végétation s'était emparée des murets en miettes, des corniches écroulées, des ruelles disparues. » Sous le paysage, les strates profondes de son enfance, de son adolescence, de sa vie, les regrets d'une époque révolue où 1e béton n'avait pas tout envahi. Sous les personnages bizarres qu'il va rencontrer dans l'univers clos de son passé, une image sauvage de sa femme, telle qu'elle lui était apparue lorsqu'il l'avait rencontrée, Jane, la putain rousse. Le golem fou du moi secret projeté, Proctor, l'athlète idiot. Robert Maitland va tenter l'impossible : reprendre le contrôle de cette vie mystérieuse qui lui échappe, dompter les êtres issus de ses souvenirs, s'emparer du mélancolique et minuscule royaume situé entre les falaises de béton de la ville et des voies de communication. Sur ce thème symbolique, Ballard va écrire un roman poétique et insolite. Plus qu'un regard sur la société, sur la pollution, sur le monde hostile des villes, l'Île de béton est un roman nostalgique sur l'adolescence et l'enivrante folie que connaît l'être humain au moment de son éclosion. C'est aussi une réflexion amère sur la nécessité d'évoluer dans un monde en perpétuelle mutation, univers du vingtième siècle, époque de la brutale accélération historique et scientifique où les conditions sociologiques et écologiques de l'homme ont été bouleversées. Les modes passent à une vitesse météorique -- Ah ! les posters de Fred Astaire sur les murs des cinémas en ruine ! --, le décor de la ville et de la campagne change à chaque marée de l'expansion démographique, le vieux mythe familial a explosé sous les coups de l'urbanisation et du progrès social. Tout s'efface et se brouille, les souvenirs plus que le reste. Est-ce encore une époque où il est convenable de chérir le passé ? Robert Maitland hésite : doit-il redevenir J.G. Ballard ou bien se perdre sous les herbes folles de son enfance ? Proctor est mort dans un accident, Jane va partir vers la réalité. L'île de béton lui appartient. Il en pratique les itinéraires secrets ; même en fermant les yeux, il peut la parcourir sans erreur. Toutes les traces de son passé lui sont restituées : le vieux village de sa mémoire n'est plus que ruine, que temples sentimentaux écroulés. Dans ce moment d'intense solitude auquel aboutit tout individu lorsqu'il explore jusqu'au bout la condition humaine, deux solutions apparaissent : le suicide ou l'acceptation. J.G. Ballard choisit d'élaborer un plan d'évasion. Et maintenant, puisque nous sommes dans le Calmann-Lévy, pataugeons-y jusqu'au cou, au risque de passer pour un vendu. C'est que le premier roman de Christopher Priest, le Monde inverti, est certainement le meilleur de tous les ouvrages parus depuis la rentrée 1974/75. Si c'est cela la "science dure" dont on nous rebat les oreilles depuis le début de l'année et qui marque le retour en force de la SF de papa aux Uessa, avec une tendance super Hal Clement, alors, vive la hard ! Je crains que cette tentative de mise en déroute de la "spéculative" soit plus le fait de néo-gernsbackiens que de Christopher Priest. La puissance onirique du Monde inverti provient effectivement de la description minutieuse d'un univers subjectif, scientifiquement possible. Mais c'est l'oeuvre d'un grand écrivain, pas celle d'un laborantin. Imaginez une ville invraisemblable, une sphère faite de petits buildings de bois et recouverte d'une sorte de peau. Ses habitants y sont cloîtrés depuis des milliers de kilomètres : car la ville avance sur des rails et les gens ont pris l'habitude de compter le temps en distances plutôt qu'en heures. Cette société est refermée sur elle-même. Les citoyens ne sortent jamais de la ville sauf les membres des Guildes (guilde de la Traction, des Ponts, de la Milice, des Échanges, du Futur) et leurs chefs suprêmes les Navigateurs. Le jeune Mann sort un jour de la crèche pour entrer dans la guilde du Futur : c'est un arrachement à l'univers foetal de la ville. Ses premiers contacts avec l'extérieur sont un peu à l'image des premiers jours de la naissance où chaque objet, chaque visage qui se penche sur l'enfant, chaque odeur provoque en lui un traumatisme profond. La perception même du temps qui s'écoule, après l'éternité relative de la gestation, est une cruelle agression. Au Sud, il y a le passé, au Nord c'est l'avenir. La ville doit suivre au plus près son présent, ce mystérieux Optimum qui se déplace : « Et l'Optimum est en mouvement continu ? -- Non. Il est stationnaire... mais c'est le sol qui s'en éloigne. -- Ah oui ! » Pour rejoindre cet Optimum il faut que la ville avance, traversant les rivières, franchissant les montagnes, tirée sur ses rails. Grâce à son extraordinaire talent de conteur, Christopher Priest, par des touches délicates suggérant la vie de cette société invraisemblable, par des descriptions précises du paysage, des gens, de la ville, par d'intelligentes réflexions sur la condition humaine à l'intérieur de ce monde clos, progressant inéluctablement vers son destin, va nous sensibiliser à cet univers dément, va sournoisement nous y faire pénétrer. Bientôt, comme le jeune Mann, nous allons nous rebeller contre cette situation absurde qui nous est faite ; puis admettre qu'il y a des conditions d'existence auxquelles on ne peut échapper ; enfin nous faire les défenseurs de cette ville, de ces roues, de ces rails, de ce mouvement perpétuel vers le Nord, condition existentielle de notre survie. Nous irons avec lui jusqu'au bout du passé et nous verrons, dans une sorte de délire topologique, l'extrémité de la planète se dresser comme un éperon vers un soleil à cornes, tandis qu'autour les choses, les gens, le paysage seront devenus plats comme des oeufs sur le plat. Puis nous remonterons en pensée vers notre enfance et nous nous souviendrons que nous avons été mystérieusement conditionnés pour devenir un membre de la Guilde, pour servir nos concitoyens, même si ceux-ci semblent quelquefois contester le bien-fondé de notre activité. À travers cette expérience, nous aurons définitivement admis l'univers qui nous est proposé. Nous nous en serons faits les plus ardents défenseurs, même si nos habitudes quotidiennes ont été bouleversées, même si notre femme nous a quittés, même si nous sommes parfaitement conscients de l'inutilité de ce perpétuel cheminement de la ville vers l'Optimum. Comme Mann, nous avons pris en charge notre existence, et nous nous y tenons, même si nous savons que notre perception du temps est relative, que le passé s'aplatit et que le futur s'allonge, que nos souvenirs se déforment et qu'ils nous déforment aux yeux des autres. Qu'on ne s'y trompe pas, le Monde inverti n'a rien d'une allégorie. L'univers où Helward Mann se débat n'est pas une transposition du nôtre. C'est un univers de Science-Fiction. Il semble plus vrai que le nôtre car sa description provient d'un observateur impartial, en l'occurrence Christopher Priest. Il ne ressemble à aucune des différentes civilisations que l'on découvre sur la planète Terre, il est plus cohérent. D'ailleurs, tout le monde peut écrire à son créateur pour lui demander une justification de son oeuvre. Cette affirmation va bientôt s'inscrire dans la réalité même du livre. Un jour, Helward Mann rencontre une femme apparemment différente de ces Tooks, population indigène des contrées que traverse la ville. Elle lui révélera la vérité. Mann n'acceptera pas la mise en question de son monde, de ses habitudes, de ses croyances. Petit moteur à ressort remonté par ses antécédents génétiques, sa culture, ses certitudes culturelles, il refusera d'accepter l'évidence et préférera adopter l'attitude splendidement schizophrénique de l'adulte intégré au sein d'une société qu'il croit avoir choisie. « Quoi que vous en pensiez, Helward, ce lieu n'est pas le centre de l'univers », lui dit Elizabeth, la mystérieuse étrangère. « Il l'est, affirma-t-il, parce que si jamais nous cessions de croire, nous mourrions tous. » J'hésite à broder plus en détail sur cet extraordinaire roman. Même si le talent de Priest est tellement vif, si la pondération, le calme, la minutie avec lesquels il sait faire glisser le lecteur de son fauteuil à l'univers parallèle de l'imagination sont le fruit d'un travail tellement subtil, le fait de tirer à quatre épingles la peau de chagrin de son histoire sur une planche de bois risquerait de lui nuire. Oubliez donc les détails de l'intrigue. Ouvrez la première page du Monde inverti avec autant d'innocence que si vous n'aviez pas lu cette critique. Il n'est pas souvent donné de découvrir un si bon roman et un si merveilleux romancier. Le Monde inverti n'est pas seulement un des livres les plus dépaysants qu'il m'ait été donné de lire, c'est aussi une très intelligente rêverie sur la survie de l'homme après la grande crise de l'énergie. Ce Monde inverti de Christopher Priest en vaut deux. J'avais l'intention d'achever ma chronique sur ce texte quand j'ai reçu la Lettre ouverte aux Terriens, de Jacques Sternberg. Je n'ai pas comme lui cette haine et ce mépris pour les hommes ; au contraire, je bouffe des tartines d'humanité chaque matin à mon petit déjeuner. J'avoue, de plus, que je n'avais guère apprécié ses autres pamphlets contre la race humaine et Jean Dutourd en particulier, mal ficelés, débraillés, bavards. Ils étaient justement à l'image de cette humanité que Sternberg se plaît à massacrer avec sa machine à écrire. Cette fois, il a peaufiné son style, affßté ses idées. Le misanthrope fondamental de la Sortie est au fond de l'espace a ramassé ses forces pour un ultime et dernier adieu à cette race qu'il abhorre. « Hargneux, injurieux, arbitraire, atrabilaire, mais sincère » dit la bande-annonce du livre. Sternberg aurait préféré ces simples mots : le regard belge. Premier extraterrestre officiellement proclamé par lui-même (car, bien sßr, l'auteur ne saurait s'accabler de son propre mépris sans quoi il n'écrirait pas), il dévoile ainsi sa véritable origine. Gageons que cette Lettre ouverte aux Terriens n'est pas un adieu définitif à la connerie, à la bêtise et à l'absurdité, c'est-à-dire au monde. Aphorismes, calembours, injures, railleries, satires, ironies abondent dans ce livre sans pitié pour les pauvres Terriens. Rien ne trouve grâce aux yeux de Sternberg, ni l'érotisme, ni la culture, ni le travail, ni la voiture, ni la Terre même et j'en passe. Non seulement l'être humain lui répugne suprêmement, mais toutes les créatures l'insupportent. Alors, il bricole son solex sur un dériveur léger et part en pédalo nouveau style retrouver les sconges, ses frères de race, afin de leur raconter comment il a fignolé son pétard pour désamorcer l'homme, cette larve qui a réussi à se faire un nom. Il y a de bons moments dans cette Lettre ouverte aux Terriens et, s'ils ne suffisent pas à me faire détester l'homme, j'avoue qu'ils m'ont parfois fait grincer des dents. Bien entendu, cela n'entre absolument pas dans la ligne du marxisme-mandrakiste. Les chroniques de Philippe Curval -- (c) Quarante-Deux & Philippe Curval Document : Quarante-Deux/Philippe Curval/Petite chronique de nuit 4, mars 1975 Création : dimanche 1er décembre 1996 Dernière modification : mardi 6 mai 1997 Adresse : Philippe Curval -- Petite chronique de nuit -- 5 Galaxie nº 131, avril 1975 Alain SAINT OGAN Zig et Puce au XXIe siècle Eric Franck RUSSELL Guêpe John T. SLADEK l'Effet Müller-Fokker Philip K. DICK Dedalusman Philip K. DICK la Vérité avant-dernière Philip K. DICK le Temps désarticulé Philippe CURVAL les Sables de Falun D'une main frémissante, j'ai saisi le Zig et Puce au XXIe siècle, qui vient de paraître chez Hachette. Tant de souvenirs ! et tant d'hommages enfantins ! En le relisant, j'ai légèrement déchanté. Il faut bien le dire, du point de vue Science-Fiction, c'est léger léger. Qu'allaient penser les lecteurs adolescents de cette évocation du futur à travers l'imagination d'un bandessineur qui vivait à l'époque tiède et brutale, militariste et anarchisante, catholicarde, colonialiste, revendicatrice et surréalisante de l'avant-guerre ? Quoi ! quelle guerre ? Comme il m'arrive aussi de douter qu'il y ait des êtres humains nés après 1950, j'ai passé outre à ma délicate retenue, et je me suis glissé dans les pages de cet album un peu trop cher. Lecteur assidu de Wells, Alain Saint-Ogan redessine à l'humour les grands romans de notre maître à tous. Mais il ne s'en contente pas, il a des trouvailles originales dans de nombreux domaines : sur le temps, quand Zig et Puce contemplent la tombe d'Alain Saint-Ogan, leur créateur, ou qu'ils admirent dans un musée le descendant du cheval Marcel (toujours d'exécrable humeur) ou encore Alfred empaillé ; sur la vision du futur : la speakerine de télévision (en 1934) habillée en majorette, le Paris de l'an 2000 échappé de l'imagination d'un Robida goguenard ; sur les planètes : le lapin diplodocus et les habitants si rigolos de Vénus. Bref, ce petit récit populaire, issu d'un passé nostalgique est animé à merveille par Zig et Puce, prolétaires-petit-bourgeois. Ils évoquent leur avenir, notre réalité, avec ce sympathique état d'esprit des journalistes d'alors, à la fois sarcastiques et humanistes, pourfendeurs de la stupidité fonctionnarisée. En 1934, Paris n'était qu'une grosse ville de province. Alain Saint-Ogan a su merveilleusement décrire l'avenir de ses paysans. Hélas ! nul n'est prophète en son pays. À l'époque, la B.D. était réservée aux enfants. Dans ma série "passé, quand tu nous tiens", je vous parlerai maintenant du bouquin de Eric Frank Russell paru au C.L.A., composé de deux romans, Guêpe et Plus X. J'ai toujours conservé un excellent souvenir de Guerre aux invisibles, qui fit les beaux jours d'un "Rayon Fantastique" alors jeune et vigoureux. J'avais donc deux raisons de me pencher sur cette parution, la seconde venant du fait que je n'ai pas encore critiqué un seul bouquin des éditions Opta depuis que j'écris cette chronique. Des deux romans, je n'ai lu que Guêpe, croyant, de bonne foi, ce que Marcel Thaon avait écrit a son sujet : « Le plus exemplaire et peut être le plus amusant de toute la Science-Fiction anglo-saxonne. » Amusant, certes. Passionnant, sans aucun doute. Exemplaire, oui si l'on veut parler de ce style de SF qui consiste à remplacer un mot par un autre composé de toutes pièces pour travestir le réel. Sans prétention aucune, je peux vous traduire, pour le Fleuve Noir par exemple, toute la littérature française classique en y appliquant cette formule. Mme Bovary = Mmmm' Bof à Rhii, jeune indigène de Nhor mendhy, une planète de vachers du côté de Bételgeuse, s'ennuie profondément : son mari qui a trois testicules comme tous les Nhor mendyens, travaille trop. Près d'elle, un colon terrien, Monsieur Ho may, nexialiste... etc. Dans Guêpe, James Mowry, qui semblait destiné à devenir un héros par « manque de courage pour la lâcheté » est envoyé chez les Siriens, ennemis héréditaires de la Terre. Désigné comme volontaire par un personnage si désespérément anglais que vous aurez l'impression d'être engagé dans l'armée des Indes, si vous avez le pouvoir de vous identifier totalement au héros durant un instant. Quelques jours plus tard, Mowry, maquillé, est débarqué sur Jaimec, quatre-vingt-quatorzième planète de l'empire Sirien : « Son visage violet, ses oreilles en arrière et son accent mashabi seraient convaincants. Il renoua sa cravate typique à la façon dont seul un Sirien pouvait la nouer. » Voilà, c'est très simple, Russell donne la formule de base : un visage violet, des oreilles tirées en arrière, une façon typiquement sirienne de nouer sa cravate et plus aucun effort d'imagination n'est nécessaire pour le dépaysement. Vous êtes sur Jaimec ; puis qu'on vous le dit, vous n'avez qu'à le croire. Et si parfois, en vous grattant la joue, vous vous demandez pourquoi les Terriens se battent si loin de leur planète natale contre des gens dont les moeurs leur ressemblent tellement, vous découvrirez Russell, au coin d'une page, qui vous fera part de ses réflexions sur la guerre : « Il existe toujours une minorité qui s'oppose à la guerre pour des raisons aussi diverses que la répugnance aux sacrifices nécessaires, la crainte de pertes ou de souffrances personnelles, ou bien une objection philosophique ou éthique à la guerre en tant que méthode de régler les différends. Il existe aussi un manque de confiance en les capacités des dirigeants. Le ressentiment de se voir forcé à jouer un rôle de subordonné, la croyance pessimiste que la victoire est loin d'être certaine et la défaite très possible, la satisfaction égoïste de refuser de hurler avec les loups... » Vous aurez la bonne réponse : on fait la guerre parce qu'on ne peut pas faire autrement. Plus qu'un livre de Science-Fiction, Guêpe est une amusante satire de la propagande psychologique, telle que Russell a dß la connaître durant le blitz, à Londres. Mowry. son héros, va entreprendre une campagne de subversion contre les habitants de Jaimec, véritable ploucs de l'espace. Personnage solitaire, Robinson de la civilisation sirienne, il va imaginer les situations à partir des fantasmes de ses ennemis et les projeter dans la réalité. Croyez-moi si vous le voulez, il réussira à semer la perturbation au point de rendre possible la victoire finale des Terriens. Tout cela est assez distrayant, souriant et mal écrit. Je m'étonne qu'Eric Franck Russell ait négligé d'inventer des extraterrestres plus sémillants, lui qui avait si bien réussi jadis avec Guerre aux invisibles. Mais, après tout, peut-être n'est-il que l'homme d'un seul livre ? (ou de deux : je n'ai pas lu Plus X). Dommage aussi qu'il n'ait pas jugé bon d'expliquer, avec son humour lapidaire, qu'il n'est pas nécessaire de faire la guerre parce qu'on vous le dit. À titre de transition, avant les deux grands débats de ce jour : "Pour ou contre Müller-Fokker" et "Dick est-il un génie ?", permettez-moi de tirer un coup de chapeau à G.H. Gallet qui vient de rééditer la Plaie dans sa collection de chez Albin Michel. Quand on sait que ce roman de Nathalie Charles Henneberg a sonné le glas du défunt "Rayon Fantastique" en 1964 -- plus de dix ans déjà -- il fallait du courage pour remettre ça ! Une consolation pourtant, la qualité du livre n'est pas en cause : si l'on aime le Nathaliecharleshenneberg, c'est du bon Nathaliecharleshenneberg. Toujours chez Opta, voilà donc l'Effet Müller-Fokker de John T. Sladek. Imaginez que les Marx Brothers soient devenus fous et qu'ils aient entremêlé les synopsis de tous leurs films en un seul. Cela donnerait un roman apocalyptique et confus qui ressemblerait assez à Müller-Fokker. Obsédé par la publicité et ses méthodes de travail, un publiciste renégat pourrait aussi concevoir un tel livre à condition qu'il ait absorbé une forte dose de surréalisme. Mais cela ne suffirait pas ; il faudrait aussi, comme Sladek, qu'il soit américain et imprégné de cette culture différente récemment mßrie de l'autre côté de l'Atlantique : snack-bars, Coca-Cola, fidèle Lassie, guerre du Pacifique, de Corée, du Vietnam, racisme, Hollywood, campus, herbe. Car subir l'Effet Müller-Fokker c'est vivre à l'intérieur d'une planète issue du rêve américain, ou plutôt de son cauchemar climatisé. Ici tout est contradiction, absurdité, et tentative de démonstration par l'absurde de la valeur de l'absurdité comme mode de civilisation. Pour me retrouver parmi tous les personnages issus des fantasmes de Sladek (Ank, le peintre fou, Marge, devenue Bette Cook, Feinwelt, le psychiatre déboussolé, Glen, sosie d'Hefner le directeur de Playboy, Fouts, le colonel en délire, Koch, le prédicateur, etc.), j'avais commencé à prendre des notes de lecture mais, à mesure que j'avançais, je me suis surpris à écrire un texte d'explication, encore plus gros que le roman. Était-ce cela, l'effet Müller-Fokker ? Difficile de pénétrer dans le subconscient d'un auteur, mais le seul moyen d'y parvenir consiste à lire le cerveau bandé sans analyser exactement ce qu'on perçoit, sans chercher à deviner s'il y a des clés, où sont les joints, les postes de soudure, en glanant des images au fil des pages. Avec un peu de chance, la traversée du miroir s'accomplit. « Il y avait vraiment un homme vêtu d'un pardessus gris, et il se servait d'une canne à pommeau doré. Il s'appelait Mac Cormick Hines, et ce n'était pas un "voyeur", il vérifiait la vérité à propos de la réalité, la vérité à laquelle il était arrivé vingt ans plus tôt. La vérité était que la réalité était télévisée » Voici, page 26, l'un des premiers indices sérieux. La réalité est télévisée, la réalité est enregistrée. Par qui ? par le mystérieux Müller-Fokker, qui n'apparaîtra d'ailleurs qu'au tout dernier chapitre du livre. Enregistrée sur bandes : « Le principe semble être une analyse Gestalt, ou une prise en considération de grands schémas dans de grandes quantités de données. Les données fournies ne sont pas immédiatement "enregistrées", mais "englobées" et comprimées par la bande elle-même, en formules. La bande n'est pas magnétique, mais électrochimique ». Et c'est ainsi que le malheureux Bob Shairp sera un jour mis en bande par un biophysicien du nom de Donogon, Doonogan, Donogal ? Sladek ne se souvient plus exactement du nom. L'expérience tournera court et Bob Shairp s'embarquera vers un rêve long et douloureux fait des images explosées de son conscient et de son inconscient mêlés sur le même enregistrement électrochimique. Deux personnages échapperont à ce délire, Mac Cormick Hines et la femme de Bob, Marge. Marge deviendra une figure connue de la télévision publicitaire, sous les apparences de Bette Cook, afin de vendre les produits alimentaires de la Arse National, le potage, le cake, le sèche-cheveux et la pizza congelée à la banane. Mac Cormick Hines deviendra éperdument amoureux de cette image, véritable incarnation télévisée de son idéal féminin, devenue enfin réelle grâce à la fiction. Halte ! stop ! coupez ! Ce serait trop facile de vous débroussailler toute l'histoire, vous y perdriez tout le plaisir de lire au sein de la confusion, de douter à chaque page de la précédente. Sladek, le dit : « Ça ne marche pas du tout. J'avais espéré raconter l'histoire mais le stylo doit tracer sa propre ombre..., l'histoire inclut le monde autour de l'histoire et l'histoire dans le monde. ». L'Effet Müller-Fokker, roman de Science-Fiction ? Mais aussi tentative désespérée de traduire la cacophonie du monde, l'incohérence du racisme et de la politique, l'obsession de l'anticommunisme, le nazisme, le mysticisme, le délire érotico-culinaire de l'humanité, l'illusion du libre arbitre, Jésus-Christ est un androïde fou. Et tout cela en pratiquant des collages, des montages, des exercices d'écriture automatique, en utilisant des références à Thomas Disch, Jean-Pierre Brisset, Playboy, à l'art actuel, en trifouillant les apparences, en faisant exploser le discours, en détruisant les idées, les phrases, les mots avec sa propre prose, l'arme de la subversion par excellence. « C'est la fin de l'humour, proclame Sladek, désormais nous n'aurons plus qu'une indifférence étudiée à l'égard du monde. » Tant de véhémence, tant de rage, tant de force semblent contredire cette affirmation. Je crains malheureusement que cette indifférence ne soit pas du tout étudiée par les nombreux lecteurs qui abandonneront ce roman en cours de lecture. L'effet Müller-Fokker, si j'en conteste la forme trop gratuitement provocante, si j'en redoute par avance la mauvaise descendance littéraire, est une oeuvre riche et dense. Un jour, peut-être, John T. Sladek voudra-t-il bien nous la traduire ? Alors, chers noctambules déboussolés par cette critique, Sladek or not Sladek, je vous laisse le soin de conclure par vos applaudissements. Et voici maintenant, pour finir, terreur sur l'édition ou comment rester dans sa peau de directeur littéraire d'une collection de SF en publiant du Philip K. Dick. Tout cela rappelle le grand raz-de-marée vanvogtien des années soixante. Coup sur coup, la Vérité avant-dernière, chez Laffont, Dedalusman, au Masque, et Le Temps désarticulé, chez Calmann-Levy. Première remarque, si les traducteurs d'"Ailleurs et Demain" et de "Dimensions" sont restés fidèles au titre, ce que je crois essentiel à moins qu'il ne soit intraduisible, pourquoi celui du "Masque Science-Fiction" a-t-il jugé bon de changer Zap gun en Dedalusman ! Pour le rendre plus accessible au lecteur ? Plus commercial ? Ah ! bon. Si Russell est un technicien habile de la vieille garde, Sladek un jeune intellectuel briseur de mythes -- au fait, pourquoi ne connaît-on pas le nom du traducteur de l'Effet Müller-Fokker ? -- Philip K. Dick est un créateur à l'état brut. Il porte en lui l'innocence du génie. Voilà pourquoi je ne m'élèverai pas contre la guerre des Dick : même dans le plus mauvais des cas ses oeuvres sont marquées de son extraordinaire personnalité. Qu'on nous en donne encore si c'est possible, dépassons la vingtaine. Faisons de Dick le plus français des auteurs américains. Toutes mes informations se recoupent. Philip K. Dick, aux États-Unis, n'est pas plus connu que Lloyd J. Effries ; bien qu'il ait écrit trois ou quatre des plus grandes oeuvres de toute la SF, il paraît que dans les conventions les fans n'y font guère allusion. Cela réjouit le coeur d'un baladin du monde occidental. Pour en revenir aux romans qui viennent de paraître, commençons par le plus faible et le moins cher. Comment traduire ça en rapport qualité-prix ? Dedalusman, c'est un Dick caricatural et fou, emballé en force, avec des dialogues très brillants écrits par un auteur qui se regarde écrire et qui utilise ses propres clichés pour les tourner en dérision. C'est un Dick plein d'idées qui s'envolent, plein de retournements qui font floc, plein de personnages inaboutis. Pour tout dire, c'est un Dick écrit pour gagner des ronds, à la vitesse des factures qui arrivent, entre deux prises. C'est un Dick qui mérite la lecture, car la plus petite des idées qu'on y trouve vaut une tonne de Gordon R. Dickson. Thèmes classiques dans son oeuvre : les deux blocs U.R.S.S.-U.S.A. face à face ; un homme seul doué de pouvoirs bizarres qui cherche à s'évader de la réalité ; une femme enfant névrosée qu'on ne peut aimer qu'en état de transe. « La seule erreur commise dans le domaine des armes de destruction a été la folie absurde du vingtième siècle, l'arme totale : la bombe qui tuait tout le monde. Cela allait trop loin. Il a fallu revenir en arrière, à l'arme tactique, en la spécialisant de plus en plus de sorte qu'elle atteigne seulement un objectif limité pour produire surtout un effet émotif. » Cela, les deux blocs l'ont compris. Mais, pour créer ces armes, les techniciens sont impuissants. Il faut des médiums, gorgés de drogue, qui les dessinent en rêve. À l'ouest, c'est Lars Powderdry : « Ce qu'il expérimentait, c'était, bien plus que la peur, un regret, une souffrance. » À l'est, Lilo Topchev : « Une jeune fille au teint légèrement pâle, avec des yeux étranges, un peu rétrécis, attentifs. Elle avait l'air à la fois effrayé et dur. » Ces personnages aux dons fabuleux doutent de la pérennité de leur pouvoir, comme si leur vie allait s'éteindre au moment où ils allaient le perdre, parce que l'étincelle créatrice est la seule excuse de l'existence. Parmi les armes que Lars a créées, il y a l'Arme à Feu Évolutive, capable de ramener toute forme de vie hautement organisée à l'état qu'elle avait il y a deux milliards d'années ; la Poubelle Bim Boum, une sorte de capote anglaise qui s'installe sur votre toit en émettant un son qui vous empêche de dormir à jamais ; l'lsolateur Parasiticide, des gouttes qui se répandent sur une superficie d'environ seize kilomètres carrés et pénètrent dans les molécules : rien ne peut les en extirper, alors les gens meurent à force de sentir mauvais. Des armes de ce genre, il y en a des tas, à croire que Dick a récemment fait une petite visite chez Robert Sheckley. Mais ces armes ne servent pas à combattre, elles ne servent qu'à catalyser l'agressivité du bon peuple. Les dirigeants des deux blocs ont monté une gigantesque conspiration pour tromper les purzouves, c'est-à-dire le travailleur-consommateur-moyen. Des ingénieurs spécialisés transforment ensuite ces armes en gadgets que l'on trouve dans tous les bons drugstores. Ce précis du délire guerrier nous introduit dans la grande farce dickienne. Car il ne faut pas se leurrer, Dick n'a pas du tout l'intention de faire oeuvre de moraliste. S'il s'inspire de la réalité contemporaine, c'est pour s'en évader très rapidement. Le château de cartes de son décor va bientôt s'effondrer sous les coups de boutoir de son existence transposée en imaginaire. S'effondrer -- un peu trop hélas ! -- à force d'invention, jusqu'à la conclusion merdique et bâclée. Il demeure pourtant de très belles choses dans ce Dedalusman , dont un passage d'amour fou, très rare chez Dick, entre Lars et Lilo, qui se rencontrent enfin à travers une séance de divination sous l'influence de la drogue : « Mais de ses lèvres aux miennes, il n'y a rien, sauf une distance, une distance infranchissable, celle d'une feuille de papier à dessin. En sera-t-il toujours de même, pense Lars. Le ton de Lilo devenait de plus en plus doux. -- Vous pourriez mourir dans cette posture, Lars. Comme si vous étiez un enfant à moi. Vous, et non plus un dessin ». On y découvre aussi beaucoup d'humour, une quantité d'inventions, de détails, de personnages enthousiasmants qui se mêlent et se confondent jusqu'à former une sorte de bouillie confuse où la fin du roman se délite. C'est à mon avis dans les oeuvres inférieures de Dick que se révèle le schéma de sa dynamique créatrice qui le pousse continuellement à détruire les mondes qu'il construit, pour en recréer d'autres à partir de leurs décombres ; car les thèmes qu'il invente au fur et à mesure pour corroborer ou contredire le premier avortent, et leur humus enrichit l'ensemble. Quand il parvient à poursuivre sa proposition de départ jusqu'au terme du roman, il atteint au chef-d'oeuvre. Avec la Vérité avant-dernière, nous abordons nettement la catégorie supérieure, sans atteindre cependant le sommet. Magnifique mise en place du décor et de l'atmosphère dès les premiers chapitres. Suggestions subtiles à propos de l'époque où se situe l'action et des événements qui l'ont précédée. Au meilleur de sa forme, Dick évoque un univers à deux faces : à la surface de la Terre, les dirigeants de Dem-ouest et de Pacif-pop qui ont profité de ce que la guerre ait éclaté sur une colonie planétaire, Mars, pour évacuer la population de la Terre dans le sous-sol de la planète. Ils entretiennent l'illusion du conflit grâce à la présence télévisuelle de Talbot Yancy, le président, qui raconte les épisodes hypothétiques de la guerre de surface. Ils se partagent ainsi les territoires dépeuplés de la Terre et vivent sur d'immenses domaines que la végétation recouvre. Ils ont reconstitué les conditions initiales de l'écologie planétaire. Sous la terre, dans les 160 000 abris antiatomiques, il y a les autres, ceux qui fabriquent les solplombs en tremblant de ne pas atteindre leur quota. Ceux du dehors, comme ceux du dedans, sont névrosés ; ils se sentent coupables. Les premiers savent qu'ils maintiennent la population en état d'esclavage afin d'améliorer leurs propres conditions d'existence, les seconds craignent de ne pas apporter un appui suffisant à leurs vaillants défenseurs de la surface. Névrosé donc, Joseph Adams, l'un des rédacteurs des discours de Talbot Yancy. Névrosé aussi Nicholas Saint James, président de l'abri Tom Mix. Comme vous le voyez, deux des thèmes de Dedalusman se retrouvent ici : deux blocs s'entendent pour exploiter la population terrestre ; un homme seul s'avère doué des pouvoirs nécessaires pour entretenir l'illusion. Mais, contrairement à Dedalusman, ceux-ci vont être exploités jusqu'au terme. Ils vont se recouper avec d'autres, s'y associer sans disparaître, jusqu'à la conclusion logique. Tout l'art de Dick consiste à décrire minutieusement l'apparence des choses, tout en expliquant le moins possible pourquoi elles s'imposent ainsi, à exposer l'évolution psychologique des personnages sans en fournir les motifs profonds. À l'intérieur de ce flou savamment travaillé, un climat de gêne subtile s'instaure qui conditionne le lecteur à s'identifier aux personnages, à adhérer à la subjectivité de l'écrivain. Analyser d'une manière très serrée un texte de Philip K. Dick n'apporte pas grand-chose. Le récit n'est pas évolutif, mais procède par bonds successifs. Trois ou quatre détails admirablement choisis créent une ambiance, un décor, situent un personnage, puis cet univers se métamorphose, se dissout et se recompose au chapitre suivant. À ce moment l'ambiance, le décor, les personnages, les situations ont mystérieusement évolué. D'où naît le décalage. Tous les acteurs d'un drame dickien affichent ouvertement les stigmates de leurs fantasmes. En extériorisant leur monde intérieur, ils parviennent parfois à transformer leur environnement par contamination directe. Cependant, la réalité ne semble pas se plier toujours à leur volonté. Dans ce cas, l'alternative est simple : soit l'individu se dissout, aspiré par le réel absolu, soit il s'évade définitivement à l'intérieur de lui-même. Ainsi en sera-t-il pour tous les personnages de la Vérité avant dernière. Stanton Brose, personnage énorme et gélatineux qui dirige en fait Dem-ouest, justifie l'horreur de la situation qu'il a contribué à instaurer par un projet politique de sauvegarde à long terme de l'humanité. En privilégiant les Yancees de la surface au détriment de la population du dessous, il préserve un capital planétaire pour l'avenir de l'humanité. Mais la sénilité intervient. Il manipule les événements pour accélérer sa propre mort. David Lontano, un Indien, remonte par hasard du passé à la suite d'une manoeuvre de Stanton Brose. Mélange de fureur primitive et d'intelligence lucide, il veut détruire l'organisation de Brose et rétablir la population souterraine dans ses droits. Louis Runcible, l'architecte urbaniste, construit en série des "Sarcelles" pour les réfugiés du sous-sol. Webster Foote, le super-détective, mourra de sa trop grande perspicacité extrasensorielle. Joseph Adams et Nicholas Saint James se sacrifieront inutilement en retournant sous terre. Livre bien structuré aux personnages soigneusement composés, aux situations bien articulées, la Vérité avant-dernière pèche parfois par souci de justifier les données de base. En se diluant dans la démonstration du thème principal, Dick s'englue dans son propre cauchemar : celui de la culpabilité partagée des dirigeants et des dirigés, qu'il voudrait généraliser d'un point de vue philosophique à tous les États, toutes les sociétés, toutes les civilisations. Bref, contrairement à son habitude, il souffre d'un léger déficit de délire pour atteindre au chef-d'oeuvre. Mais comme il serait navrant que vous vous absteniez de le lire, je souhaiterais vous allécher par le meilleur épisode du roman : cet admirable passage où une machine à tuer thermotropique, que l'on n'a pas su égarer avec des leurres chauds à l'image humaine, pénètre dans une maison, grommelle « la barbe », tue sa victime, sécrète quelques gouttes de sang par compassion, va jusqu'à la fenêtre et se transforme en téléviseur. Là, j'ai même rencontré un Dick heureux. Passons maintenant au Temps désarticulé qui, s'il n'est pas le meilleur, reste néanmoins mon préféré. J'ai cru, jusqu'à la page 167, que je me trouvais en présence d'une oeuvre aussi importante que le Maître du haut château. Jamais Philip K. Dick n'a su rendre l'absurdité du quotidien avec autant de force que dans le Temps désarticulé. Ragle, Margo, Vic et Sammy, petite famille américaine typique : Vic est gérant d'un supermarché, Margo, sa femme, papote, charite, épuise le temps, comme toutes les femmes américaines ; Sammy, le fils, mâcheur de chewing-gum, buveur de sodas, est un vampire de télé comme tous les gosses américains néoclassiques ; Ragle, le frère de Margo, qui vit, semble-t-il, en parasite, passe ses journées à répondre au jeu-concours organisé par un journal local. On s'apercevra plus tard qu'il fait vivre la famille en le remportant tous les jours. « Le problème central de la philosophie. La relation entre le mot et l'objet... Qu'est-ce qu'un mot ? Un signe arbitraire. Mais nous vivons avec des mots. D'ailleurs, une chose, cela n'existe pas. c'est un Gestalt au sein de l'esprit. La chosité, le sens de la substance. Une illusion. Le mot est plus réel que l'objet qu'il désigne. Le mot ne représente pas la réalité, le mot est la réalité. Du moins pour nous ». C'est avec ce discours d'une subversive banalité que Dick explique les raisons qui incitent cette petite famille américaine à se réfugier dans une perpétuelle nostalgie des années cinquante -- où les mots signifiaient quelque chose de rassurant. Mais pourquoi ces humains sont-ils nostalgiques à propos d'une décennie qui n'est pas achevée ? Sans doute pensent-ils qu'à force de vivre toujours de la même façon, en refaisant sans cesse les mêmes actes, le temps ne s'écoulera pas. Figés à l'intérieur de la mémoire de Philip K. Dick, ils ne s'aperçoivent pas que leur vie est inventée par un auteur grâce au pouvoir des mots. Ce sont des naufragés de la civilisation qu'il a recueillis sur le coin d'une machine à écrire. Pourtant, un matin, Ragle s'aperçoit de l'aspect répétitif de son existence, quand il cherche à déterminer « où sera demain le petit homme vert » pour gagner un concours, et que son entourage exécute éternellement les mêmes gestes. « La Dramamine n'est pas un tranquillisant, c'est une pilule contre le mouvement », affirme Vic, un soir, au cours d'une conversation. Machinalement. il va prendre un comprimé dans la salle de bains, cherche le cordon pour allumer la lampe ; il n'y a pas de cordon. Puis il se souvient qu'il n'y a jamais eu de cordon. Pourquoi a-t-il instinctivement tâté dans le noir pour le trouver ? Cet épisode le perturbe. Puis Junie, la soeur de Margo, gravit inutilement une marche de plus sur l'escalier qu'elle a l'habitude d'emprunter tous les jours. Et Ragle, enfin, s'apprête à prendre un verre dans un bar : « Il vit la buvette quitter l'existence, avec son propriétaire, la caisse, l'énorme distributeur de boisson à l'orange, les robinets de Coke et de bière sans alcool à la pression, les pots de moutarde, les cônes empilés, les rangées de lourds couvercles ronds sous lesquels se trouvaient les différents parfums de glace. À la place de tout ceci, il reçut dans la main une petite étiquette où était imprimé en capitales : BUVETTE. » Ne suis-je pas le jouet d'une illusion, se demande alors Ragle. Ne suis-je pas justement enfermé dans un pseudo-réel à l'aide de mots inventés par un autre ? Il part derechef à la recherche d'autres indices, d'autres détails révélateurs. Comme il est à l'intérieur du piège, il sait que personne ne lui fera de cadeau, puisque tout est piège, même les mots. Va-t-il devenir paranoïaque ou bien douter de la réalité de ses soupçons ? C'est alors que Dick vient à son aide. Toute cette première partie du roman n'est en fait qu'une longue et mélancolique réflexion de l'auteur sur son enfance et son adolescence ; un poste à galène et Marylin Monroe en seront les symboles. Le temps fuit. Philip K. Dick se demande : « Devrais-je éternellement rester la proie de mes souvenirs, définitivement gelés dans le passé. Ou franchir d'un bond les années qui me séparent du présent. Le futur est-il une maladie que je dois éviter de contracter à tout prix ? ». Philip K. Dick opte pour le bond en avant. Après plusieurs tentatives de fuite avortée, il va conduire son personnage, Ragle, dans la réalité. Il va l'amener à accepter la deuxième proposition du dilemme : doit-on, grâce aux mots, s'inventer un univers intérieur ou doit-on, avec les mots, tenter de débrouiller l'énigme que constitue le réel ? Bien que les raisons romanesques que donne Dick pour justifier l'existence du second univers qu'a déterminé Ragle soient extrêmement convaincantes, plausibles et parfaitement argumentées ; bien que le problème politique qui se pose alors m'intéresse au plus haut point, je dois avouer que la fin du récit ne procure pas le vertige métaphysique du début. En voulant résoudre les contradictions inhérentes à son thème de départ, Philip K. Dick doit formuler de nouvelles propositions qui sabotent la qualité de son imaginaire premier. C'est parfois dommage ! Que cela ne vous détourne pas d'acquérir le Temps désarticulé. Malgré cette réserve finale, les deux premiers tiers du livre valent trois étoiles (mérite le voyage) et le dernier tiers, deux étoiles (mérite le détour). Pour terminer, une petite mise au point dont tout le monde se moque probablement, sauf moi. Les Sables de Falun viennent d'être réédités chez Marabout. J'avais demandé (un peu tard) à l'éditeur de préciser que cet ouvrage, dans cette nouvelle version très améliorée, comme dans la première parue dans Fiction, avait été intégralement écrite selon le procédé de Raymond Roussel, dévoilé dans Comment j'ai écrit certains de mes livres. Il ne l'a pas fait. Je profite de cette tribune pour le réaffirmer. Un témoin capital, Jean Ferry, premier biographe et commentateur de Raymond Roussel, l'a authentifié : je suis et demeure le premier écrivain, dès 1968, à avoir utilisé cette méthode, destinée à exploiter des filons inconnus dans les galeries souterraines de l'imaginaire. Méthode qui convient d'une manière idéale à la SF, ainsi que l'a prouvé plus tard Ian Watson, avec l'Enchâssement. Les chroniques de Philippe Curval -- (c) Quarante-Deux & Philippe Curval Document : Quarante-Deux/Philippe Curval/Petite chronique de nuit 5, avril 1975 Création : dimanche 1er décembre 1996 Dernière modification : mardi 6 mai 1997 Adresse : Philippe Curval -- Petite chronique de nuit -- 6 Galaxie nº 132, mai 1975 Magazine Métal Hurlant nº 1 Doris PISERCHIA Monsieur Justice Clifford D. SIMAK les Enfants de nos enfants James BLISH les Guerriers de Day Le voilà donc, ce fabuleux "Métal" que Cipango mßrit en ses mines lointaines. Il aurait fait hurler de bonheur José Maria de Hérédia, si ce dernier avait été critique de bandes dessinées. C'est d'ailleurs pourquoi Moebius a choisi de portraiturer le grand poète baroque sur la couverture du premier numéro. L'effet est saisissant de réalisme. Il se présente bien, ce Métal hurlant, et la coquette somme de 8 francs (huit) que l'on doit verser pour l'acquérir est largement remboursée par le contenu : 64 pages dont 16 en couleurs, 8 histoires différentes, une chronique de jour, une double page de critiques extrêmement rapides. Je vous énumère tout cela afin que vous soyez parfaitement renseignés sur le sommaire, car il n'existe pas à l'intérieur, pas plus, d'ailleurs, que le numérotage des pages. Mais, trêve de zakouskis, passons au vif du sujet. J'avoue avoir pondu ce bla-bla-bla pour retarder ma grande imprécation : si ce Métal hurlant est tout simplement génial sur le plan du dessin, il est réellement faible quant aux scenarii. Entendons-nous bien, il ne manque pas d'idées originales dans chacune de ces huit bandes, mais certaines histoires sont mal ficelées et le choix forcé d'une chute à tout prix entraîne souvent la faiblesse de l'ensemble. Ainsi, dans "Approche sur Centauri", Moebius brode autour d'un passage dans l'hyperespace, sur un scénario de Druillet. Je ne parviens pas à me représenter le continuum espace-temps peuplé de grandes chauves-souris qui planent, enfin passons. Soudain, une double page fulgurante s'offre à nos yeux ; le héros tombe sur un monde peuplé de goules moebio-druilletiennes : mise en pages implacable, dessin inventif, gros plans, champ, contrechamp, l'imagination se trouve aspirée dans un cosmos réinventé par les auteurs. On croit que le thème va se développer, s'amplifier. Il retombe, page suivante, comme un véritable soufflé, sur une chute d'une réelle banalité métaphysique. Dans "Rut", la deuxième bande, du seul Druillet, c'est à une curieuse sodomie spatiale que se livre un monstre galactique de la meilleure veine. L'idée est excellente, le développement marrant, puis, soudain, plaf ! c'est une fin à laquelle tout le monde s'attendait. Parodiant Cyrano de Bergerac dans la tirade du nez, permettez-moi de proposer ici deux autres possibilités : 1) L'astronef sodomisé par le monstre de l'espace accouche d'un autre petit astronef. Mais, à la place du pilote, on voit un monstre de l'espace en train de ricaner. 2) L'astronef devient homosexuel et cherche à se farcir le pilote. J'aime déjà beaucoup mieux la bande sheckléienne "Split, le petit pionnier de l'espace". Merveilleux de voir comment Moebius renouvelle entièrement son style, l'adapte à l'idée ; comment, en quelques traits il brosse une histoire, matérialise des personnages et fait disparaître le tout grâce à une boutade graphique. Mais venons-en à "Arzach", la première bande en technicolor du numéro. D'un bout à l'autre, les planches sont magnifiques : somptuosité du dessin, gammes sourdes des couleurs, évocation subtile d'une planète et d'une civilisation à travers quelques détails révélateurs. Ici, la perturbation mentale atteint son point critique ; et c'est peut-être dans cette force de dépaysement que la B.D. de SF parvient à son sommet, en surpassant toutes les descriptions que nous, malheureux aveugles de la plume, nous ne pouvons pas faire (par exemple les hommes verts dressés dans un décor lugubre page 4). L'efficacité est garantie, merci beaucoup Monsieur Moebius. Quant à l'issue de l'histoire, à mon avis, elle n'est pas au niveau du reste. À moins, bien sßr, que son pouvoir de dérision ne soit préféré au lyrisme de l'ensemble. Lyrique, "Agorn" l'est. C'est une des meilleures bandes de Druillet,