MOTHERS OF INVENTION Volume 1 Anthologie de Jacques SADOUL les Meilleurs récits d'Amazing Stories Robert MERLE les Hommes protégés Kurt STEINER les Pourvoyeurs Je viens une fois de plus d'achever l'écoute du premier album des Mothers of invention, la face B seulement, celle que je ne me lasse pas d'entendre, où sont gravés "Help i'm a rock" et "The return of the son of monster maguet". Frank Zappa est à la pop musique ce que Sheckley est à la Science-Fiction : même prodigieux sens de la dérision, même imagination surnaturelle. Il plane au pays du rêve et de l'absurde. Cela change de ces détestables savonnettes pop, du genre "Voyages vers Mars la lointaine" ou "Divin autre côté de la Lune". Après quelques accords de musique électronique au début du premier sillon, les ringards qui veulent profiter du succès de la SF pour vendre leurs disques y moulinent du deux-temps du plus détestable effet et de la plus méprisable platitude. Ce prologue pour en arriver au but de cette Petite chronique de nuit, vous parler, entre autres, des Meilleurs récits d'Amazing stories de la période 1926/1932, choisis par Jacques Sadoul. Je dois dire qu'avant d'en entamer la lecture, j'avais besoin d'un coup de Zappa. Je n'aime pas tellement l'époque de la naissance de la SF : je déteste Gernsback pour en avoir fait un genre littéraire particulier. Avant lui, en France comme aux U.S.A., les lecteurs de tous bords se régalaient d'expéditions sur Vénus ou de rencontres avec l'homme invisible, comme monsieur Jourdain faisait de la prose, sans le savoir. Et si le maudit Gernsback n'avait pas créé ce mot d'une ridicule trivialité, ce quasi-pléonasme de "Science-Fiction", peut-être aurions-nous continué à suivre les pistes de l'imaginaire à travers la production courante, plutôt que de tendre bêtement la sébile vers des collections spécialisées. Donc, je humais la couverture style rétro du dernier bouquin de SF paru chez J'ai lu avec très peu de concupiscence. Surtout que je venais de relire la Loterie solaire d'un Philip K. Dick en pleine forme, au temps où il se prenait pour van Vogt, ce qui lui a encore mieux réussi depuis qu'il se prend pour Philip K. Dick, et qu'après un si bel entremets, il me tardait peu de goßter à ce plat de résistance qui me paraissait si piteux. Je dois l'avouer, j'avais tort : parmi les pionniers qui explorent l'impossible, il y avait de sacrés rêveurs. Des rêveurs scientifiques, bien entendu, car, à cette époque, il y avait des règles précises à respecter -- encore un coup de Gernsback -- il fallait aimer l'Amérique et promouvoir la science comme espoir suprême de l'humanité. Mais ils avaient du punch, de l'imagination et surtout l'innocence et la fragilité de ceux qui font leurs premiers pas dans la vie ; car les braves d'alors, les Peyton-Wertenbacker, les Francis Flagg et les R.F. Starzl ne se piquaient pas de psychologie et attaquaient le merveilleux scientifique à coups de pioche. Certains de ces écrivains n'avaient pas la prétention de faire de la littérature -- ils se contentaient de noter hâtivement leurs premières impressions de voyage -- d'autres, à l'oeuvre plus achevée, s'érigeaient en célébrités de la préhistoire. Abraham Merritt d'abord, qui figure ici avec un récit intitulé "les Êtres de l'abîme". Je me souviens du temps lointain où j'attendais douloureusement la parution du nouveau "Rayon Fantastique" qui se faisait toujours attendre, le rythme des sorties s'étalant entre quinze jours et six mois. À cette époque, les grands anciens, Jacques Bergier, Stephen Spriel, Georges H. Gallet, faisaient figure d'augures ; ils avaient lu les grands récits mythiques et prononçaient leurs oracles dès qu'un livre était programmé. Bergier mâchonnait, avec son accent sorti tout droit du gouffre de la lune : « Vous allez voir ce que vous allez voir », à propos du même gouffre qui parut en France vers le milieu de 1957. La déception fut grande. Tout ce que Lovecraft avait su imaginer à partir des créatures mystérieuses qui avaient précédé la venue de l'homme s'étalait platement sous les yeux. On ne peut dénier au récit paru en J'ai lu un certain lyrisme hâtif, un sens de la démesure. Mais, contrairement à celui de Lovecraft, le ton de Merritt n'est pas envoßtant, on ne parvient pas à le suivre à travers les arcanes de ces "abysses infinis" qui s'ouvrent au pied de la Montagne de la Main. Chez Merritt, les fantasmes ne passent pas par le filtre magique de l'écriture. Néanmoins, plus que dans ses romans, où l'on se lasse vite d'interminables et mirobolantes descriptions, cette nouvelle peut donner l'illusion qu'il s'agit bien d'un écrivain visionnaire et méconnu. G. Peyton-Wertenbacker a écrit le premier récit publié par une revue de Science-Fiction, "l'Arrivée des glaces". Sur le thème du dernier homme sur la Terre, dont le merveilleux Fredric Brown a su faire un chef-d'oeuvre, le fabuleux Wertenbacker a écrit une nouvelle nostalgique et qui tranche, par son écriture relativement achevée et sa délicate amertume, sur le reste de l'anthologie. Il est probable qu'il fut influencé par Wells et surtout par la vision que ce dernier donne de la fin de l'humanité dans la Machine à explorer le temps. Le héros, devenu immortel au prix d'une opération qui le prive d'une fonction importante, va traverser les siècles au sein d'un isolement physique et moral éprouvant. À cette occasion, il évoque un certain nombre des grands thèmes relatifs à l'immortalité. Décidément, ce Peyton-Wertenbacker avait du talent ; dommage qu'il se soit rapidement arrêté d'écrire. Nous passons ensuite à "la Guerre du lierre", de David H. Keller, que Régis Messac avait déjà traduit et publié en 1934. Notons que le Désert des spectres du même Keller fut publié en 1954 dans les premiers volumes de la collection "Angoisse". Ce qui fait inexplicablement de cet écrivain un auteur chronologiquement privilégié. Je dis inexplicablement car ce Keller est d'une moralité douteuse, raciste, traditionaliste, réactionnaire, il distille un humanisme puant. À part cela, la nouvelle de ce recueil est bonne, surtout si on sait la lire en se replaçant à l'époque où elle est parue. Mais je ne doute pas qu'un bon lecteur de SF sache couramment réaliser cette performance, car voyager dans le temps en imagination s'induit facilement à partir de certaines oeuvres clé comme À rebrousse-temps de Dick ou le Voyageur imprudent de Barjavel. Le mode d'emploi y est implicitement formulé. Son méchant lierre a une bonne tête, il est plausible, et son invasion de la Pennsylvanie s'opère de façon passionnante : un peu à la manière de ces récits de Conan Doyle, le Ciel empoisonné ou le Monde perdu, en utilisant une bonne dose de dialogues pour donner de la crédibilité au récit. Et puis, l'invasion de la Terre par des végétaux est un beau thème. Trop peu employé, il rassure les écologistes et contente les adversaires de la pollution. Avec "les Cités d'Ardathia" de Francis Flagg, nous abordons réellement la Science-Fiction spécifique de l'époque visée par cette anthologie : celle qui ressortit directement de la littérature populaire et obéit aux grands principes manichéens du tout bon et du tout mauvais. Les héros n'ont aucune consistance particulière, ils ne servent que de prétextes à broder des aventures autour d'un thème. Directement issus du XIXe siècle, ces récits posent en principe que la machine est dangereuse et que l'homme ferait bien de s'en méfier. Ce n'est pas nouveau, nous connaissons un certain nombre de passéistes de tout poil qui ressassent la même rengaine. Pour ma part, je ne crois pas au bonheur absolu par l'intermédiaire des biens de consommation directement issus des découvertes scientifiques importantes ; mais je n'attribue pas à ma télévision ou à ma chaîne hi-fi les mêmes pouvoirs maléfiques que leur accordent d'éternels rousseauistes. "Les Cités d'Ardathia" ont par ailleurs un petit côté "Rétropolis" qui n'est pas fait pour déplaire. Les vieilles mécaniques sont aujourd'hui adorées par leurs plus farouches adversaires et il suffit qu'une automobile ait quelques décades pour voir s'amollir de tendresse le plus foudroyant partisan du retour à la terre. C'est dire qu'il se dégage de ce récit une mélancolie facile mais pas du tout déplaisante. Francis Flagg raconte l'histoire d'une conspiration ratée des Sous-êtres, esclaves des villes-machines, contre les Titans, dont l'existence s'écoule dans un site paradisiaque. La détestable héritière d'un Titan se fait capturer par le héros de la résistance et devient une pure jeune fille. L'histoire aurait pu s'arrêter là, mais Francis Flagg a des réserves d'imagination et, en deux sauts périlleux, il transforme son histoire en un conte d'un noir pessimisme d'où il ressort que les bons sont toujours punis. Dans cette même veine, je situerais "Armageddon 2419 après J.C.", de Philip Francis Nowlan. Il s'agit du récit qui donna lieu à la bande dessinée de Buck Rogers. Pour ma part, si j'ai pu aimer les images de cette bande en mon enfance, j'ai aujourd'hui détesté ce récit, sans doute le plus résolument guerrier et triomphaliste de toute l'anthologie. Il s'agit de la lutte organisée par les Américains du XXVe siècle contre les envahisseurs mongols. Tout cela vaut bien le capitaine Danrit, évidemment pas une once d'originalité, un décor sommaire de futur, des bribes d'individus seulement motivés par le désir d'appuyer sur les détentes de leurs armes scientifiques. Et de surcroît, ce qui est également significatif des récits de cette époque, le merveilleux petit humain du XXe siècle qui résout tous les problèmes de nos descendants. Personnellement, je préfère subir n'importe quel avatar désagréable dans ma vie plutôt que de recevoir l'aide de Néron ou d'Ignace de Loyola. Leur aptitude à résoudre mes problèmes me semble douteuse : d'ailleurs, il est probable que Néron se contenterait aujourd'hui d'incendier les poubelles et Ignace de Loyola d'interdire la pilule. Autre récit populaire, "la Planète au double soleil", de Neil R. Jones. Voici une nouvelle de Science-Fiction que l'on pourrait comparer, toutes proportions gardées, à un primitif espagnol en peinture. Un sens du dessin très rude, aucun souci de perspective, une composition bâclée mais de la fougue, de l'invention, de la puissance. Je ne connais pas les autres histoires du professeur Jameson ; il paraît que l'auteur en publia une vingtaine. Parce que je ne fais pas partie du petit cercle des fins lettrés qui possèdent toute la collection d'Amazing, j'en jugerai par celle-là. Elle raconte aussi l'aventure d'un Terrien en vie suspendue durant quatre millions d'années et délivré de son satellite par les Zoromes. Sa séduction ne s'opère pas à travers des dialogues du genre : « -- Comme c'est beau ! s'exclama le professeur Jameson. Quelle incomparable splendeur ! -- En effet, reconnut 25X-987. », mais parce que Neil R. Jones a de l'imagination et qu'il possède le sens de l'humour, noir s'entend. Un petit conte de R.F. Starzl, rédacteur en chef du Mars Globe Post dans les années trente, "le Sous-univers", se dégage de l'ensemble de l'anthologie. Deux particularités : il développe l'idée de la contraction du temps dans un monde microscopique, simultanément avec Maurice Renard dans un Homme chez les microbes ; c'est aussi la première fois peut-être qu'un auteur de SF envisage son récit sous l'angle d'une short story et le conçoit en fonction d'une chute finale. Je lève mon verre à la santé de R.F. Starzl, qui fut le précurseur de tant de nouvelles admirables parues dans le Galaxy des années cinquante. Et, pour finir, "le Dernier homme" de Wallace West, un mini-roman de trente pages. Le dernier homme, M-l, est assis dans une cage vitrée. Il vit dans un musée et attend la visite hebdomadaire des femmes. Elles dominent la Terre et vivent comme des fourmis. Cette situation est relativement originale. Aristophane, il y a deux mille trois cent et quelques années, puis Denys de Mitylène et Louis Rustaing de Saint-Jory et tant d'autres l'ont traitée -- je puise ces renseignements dans mon Versins pour faire le malin. Notre Wallace West raconte ici une très jolie histoire romantique où ce dernier homme est délivré par la dernière femme. Il y a là un ton, un allant, un humour, une sensibilité qui m'ont laissé rêveur. J'aurais bien aimé, durant le temps d'une nouvelle, avoir été Wallace West. Et maintenant, liaison subtile, passons aux Hommes protégés de Robert Merle. Je suppose que vous avez tous lu le compte rendu de cet ouvrage dans votre journal habituel : il s'agit aussi de la domination soudaine des femmes après que les hommes ont été foudroyés en grand nombre par un type d'encéphalite qui s'attaque à leur fonction génétique même. J'adore Robert Merle, c'est un écrivain subtil, humain et plein d'imagination. Bien qu'il refuse obstinément qu'on assimile ses dernières oeuvres à de la Science-Fiction, je ne lui en veux pas ; il aurait tort de se fourrer volontairement dans un ghetto. Un Animal doué de raison est probablement l'un des romans les plus achevés qu'il ait donné au genre littéraire qui nous préoccupe, par son écriture et par son art de développer le thème des relations entre humains et créatures différentes. Mais je crains que Robert Merle, en abandonnant ses fonctions dans l'enseignement, ne soit devenu un écrivain à plein temps. Il lui faut fournir son quotient de littérature. Le talent est toujours là, l'humanisme aussi, mais la spontanéité créatrice a disparu. Le labeur se sent un peu, les retouches se devinent, il y a du maquillage dans les Hommes protégés. Oh ! bien sßr, c'est un roman qu'il faut lire, parce qu'il est passionnant de voir comment il est possible de faire un roman très classique, très plausible, avec un thème de SF. Cela explique pourquoi les lecteurs qui boudent certains chefs-d'oeuvre de la production spécialisée se ruent sur celui-là à plus de deux cent mille. Il n'y a pas de doute, les dialogues sonnent juste, les situations sont vraies -- à part peut être la scène grand-guignolesque avec Hilda Helsingforth --, les personnages sont "pétris d'humanité" et la lecture est passionnante. Et puis le thème débouche sur des aperçus originaux, la condition de l'homme par rapport à la femme est subtilement disséquée et l'hypothèse d'un retournement de situation donne lieu à des développements intéressants. Il y a de l'humour, de la sensibilité dans ce roman, un peu comme du poivre et du sel, l'assaisonnement est excellent. Mais, je ne sais pourquoi, il a manqué d'âme à ce grand chef et depuis je ressens comme un malaise. Heureusement, je peux toujours relire l'Île ou la Mort est mon métier. Malgré la fatigue, je ne peux terminer cette petite chronique de nuit sans parler de la réédition chez Marabout des Pourvoyeurs de Kurt Steiner. A l'époque de la parution, vers 1957, le beau Kurt était salué par cette réflexion de Jean Cocteau : « C'est une sombre fête que de vous lire. » Déjà Ruellan perçait sous le Steiner et la Science-Fiction sous le fantastique. Il faut pénétrer dans une histoire très compliquée où se dessinent les thèmes principaux de Steiner, le temps et la mort. Le temps parce que le héros parvient à se tuer lui-même en tirant sur une femme qui le hante mais qu'il ne connaît pas. Il meurt en voulant la protéger de sa propre balle quelques années plus tard, raccourci saisissant. La mort parce que ce même héros pénètre dans son royaume, préfiguration de celui d'Ortog et les ténèbres. Il y a aussi le mythe, si obsédant dans Tunnel, de la femme aimée avec laquelle aucun échange n'est possible. Et puis, toujours chez Steiner, aucun relent de mysticisme, pas un fantôme, pas un vampire : il s'agit d'un fantastique athée. Je crois que si l'on veut se contenter de lire un unique roman de la très rare et très épuisée collection "Angoisse", il est recommandé d'essayer avec cette première réédition des Pourvoyeurs. Voilà, il est grilheure, les slictueux toves gisent dans l'aloinde, les dernières traces de gxluqr frémissent encore dans mon verre. N'hésitez pas à vous plaindre de ma chronique : elle est remboursée par la Sécurité sociale. Les chroniques de Philippe Curval -- (c) Quarante-Deux & Philippe Curval Document : Quarante-Deux/Philippe Curval/Petite chronique de nuit 1, décembre 1974 Création : dimanche 1er décembre 1996 Dernière modification : mardi 6 mai 1997 Adresse : Philippe Curval -- Petite chronique de nuit -- 2 Galaxie nº 128, janvier 1975 Harry MARTINSON Aniara Maurice MOURIER Godilande Brian ALDISS l'Heure de 80 minutes TONTO'S EXPANDING HEAD BAND Zero time Claude VEILLOT Misandra Vous l'avez tous appris, la Science-Fiction vient enfin d'obtenir son prix Nobel. Il s'agit d'un nommé Harry Martinson, poète suédois, qui l'a reçu concurremment avec un autre romancier, également suédois. Ce Martinson est l'auteur d'un long et vertigineux poème sur les lendemains de la machine et de l'homme, Aniara. Je dois vous avouer que je ne l'ai pas lu et que ma curiosité n'a pu être satisfaite à l'heure où j'écris ces lignes car l'oeuvre est introuvable chez les libraires. Faites donc confiance à votre journal littéraire habituel pour vous informer (quoi, vous n'en avez pas ?), ou bien patientez, il se trouvera certainement un éditeur pour vous la proposer. Je connais par contre l'impact de cette nouvelle dans les milieux intellectuels et son incidence sur la SF : il sera nul, chacun s'empressant de détourner le sens de cette distinction, soit en prétextant qu'elle est due, malgré le sujet ingrat, à l'admirable écriture de Martinson, soit en affirmant qu'il s'agit de "politique-fiction" ou d'une anticipation de nos maux, comme on peut le lire sur la jaquette blanche et rigoureuse du Godilande récemment paru à la N.R.F. -- j'y reviendrai tout à l'heure. Il est surtout dangereux de prononcer le mot de Science-Fiction, car le chiffre des ventes risque alors de baisser dans une proportion inquiétante. Nos éditeurs littéraires l'ont banni de leur vocabulaire. À moins qu'ils n'aient reçu des lettres recommandées avec accusé de réception de Jacques Sternberg leur interdisant d'imprimer ce mot. En ce sens, si j'avais fait partie de la célèbre académie suédoise, j'aurais concocté un prix plus détonnant -- il est nécessaire de dynamiter les milieux culturels -- et j'aurais attribué mon prix à Cordwainer Smith, pour la réédition intégrale des Seigneurs de l'Instrumentalité, au C.L.A. -- je me suis laissé dire qu'il manque des nouvelles. Malheureusement, l'imagination n'est pas au pouvoir et Cordwainer Smith n'aura jamais le prix Nobel de littérature, pas plus que dix autres écrivains de SF qui le mériteraient. Voici donc Godilande, de Maurice Mourier. Les éditions Gallimard ne nous ont pas habitués à pareil rythme de parution en Science-Fiction. Pensez donc, un Claude Ollier l'année dernière, un Robert Merle au début de cette année et déjà, pour la rentrée littéraire, un second roman. Roman de poids, presque 450 pages bien serrées. Je vous avoue que j'ai abordé cette oeuvre avec un certain plaisir ; en ces temps hivernaux, rien de tel qu'un bon plat en sauce que l'on peut réchauffer chaque jour au dîner et qui, chaque jour, s'imprègne mieux des différents sucs, qui s'aromatise jusqu'à la bouchée suprême, faite de sauce coagulée, de fibres amollies et que l'on recueille sur un morceau de baguette craquante. Là, sont réunis toutes les épices, tous les fonds de viande, tous les concentrés de vin. Je n'ai pas été déçu par la lecture de ce roman, le plus statique de l'année. Godilande ne se déguste qu'à doses filées, il s'instille en vous et ne prend réellement possession de votre esprit qu'aux toutes dernières pages. Sur la Lune où, vers 2007, les enfants de mai 68 ont été bannis, un État s'est formé qui a pris le nom de Nouvelle-Terre. Sur la planète-mère, le Grand Occident Fédéré a définitivement largué les pays sous-développés et les a relégués sous le nom de Sauvagies, de l'autre côté d'une barrière infranchissable. Godilande, la capitale de l'Occident, est une île artificielle flottant sur des caissons de métal gonflés d'hélium ; elle appartient aux élus de l'Occident ; elle est ville des plaisirs et de la jouissance absolue. Vers 2055, un certain Boris Mélinov, descendant de banni, va aborder pour la première fois de sa vie la Terre, où il est envoyé à l'occasion de la reprise des relations diplomatiques entre Nouvelle-Terre et le Grand Occident Fédéré. Accompagné de sa femme, Moune, il va tenir un journal de bord de son séjour à Godilande. Ce manuscrit sera retrouvé par un petit neveu, sur la Lune, au fond des ruines du palais du Congrès qu'une météorite a pulvérisé en l'an 2061. Déjà, s'introduit cette notion de distanciation qui s'établit automatiquement dès qu'un lecteur aborde un roman présenté par son auteur comme le décryptage d'une oeuvre retrouvée. Le double filtre de la mémoire, celle de l'écrivain et du déchiffreur supposé, perturbe notre "sensibilité directe". Car l'introduction d'informations postérieures au manuscrit de Boris par son petit neveu déforme systématiquement les impressions ressenties au niveau de la subjectivité immédiate ressentie envers un journal intime. Ainsi, nous saurons que le monde décrit par Boris n'est déjà plus, au XXIIe siècle, qu'un souvenir idyllique ; à cette époque, les Sauvagies ont été bétonnées, les derniers êtres primitifs ont été bannis sur Mars. La seule différence entre le Grand Occident, sur Terre, et Grand Occident Extérieur, sur la Lune, tient au fait qu'il est encore possible de respirer à la surface de notre planète natale. Boris Mélinov est un enfant de Nouvelle-Terre ; les exigences de la survie, dues à des conditions particulièrement difficiles, ont fait des enfants de bannis des êtres puritains et mornes. Il aborde Godilande avec un certain ennui, une certaine répulsion. Puis, bientôt, à mesure qu'il apprend à lire la ville, qu'il profite de ses longues heures de désoeuvrement pour flâner dans les rues avec sa femme, ses opinions s'affirment : « Il y a des moments où la haine de l'Occident me remonte dans le coeur en bouillonnant, où j'enrage de voir ce qu'ils ont fait de nous par leur méchante science, ce qu'ils sont encore capables de faire par les doux appâts de cette Terre dont ils se sont, par un coup de force, un jour et pour toujours, réservé la possession. L'exclusivité du bonheur, qui y eßt pensé ? ». En effet, Boris s'aperçoit que Godilande est vouée au plaisir. Les quartiers réservés à la sexualité sont aussi nombreux que les prostitués mâles et femelles importés des Sauvagies. Les boutiques d'attirail érotique, de films érotiques, de livres pornographiques pullulent. Mais sa haine est celle d'un cyclothymique profond ; de temps en temps il se laisse à goßter au spectacle de la rue, à la variété architecturale extraordinaire de Godilande. Il verra aussi, le dimanche, jour où les bords levés de la ville sont abaissés pour servir de plage, l'océan sous un soleil d'azur. Car les propulseurs de Godilande entraînent toujours l'île flottante vers les lieux les plus sereins du globe. C'est cette première confrontation avec la nature, cette découverte soudaine du plaisir, l'influence de sa femme qui entretient des rapports affectueux avec Jolie, femme de leur serviteur importé des Sauvagies, qui transformera lentement Boris. « Nés sans le vouloir, nous sommes condamnés au bonheur immédiat et à la dégradation lente, capables de saisir si nous l'osons le plaisir à mille bouches, puis de toute façon condamnés à une déchéance que tout le poids de nos tristesses ne conjurerait pas. » déclare-t-il dans son journal. Mais la véritable mutation interviendra plus tard, lorsque Boris mettra pied à terre en Scandinavie et qu'il se décidera ensuite à visiter les Sauvagies : « Ah ! les saisons ! les bois ! les mers... Forêt de nuit... Mystérieuse, non, pas vraiment, à double fond, paysage qui se fait et se défait constamment, où le faux jour et la vraie ombre se disputent l'art de créer pour l'imagination des gîtes, paysages enfilés les uns dans les autres et pas faciles à déplier, à multiples détentes. ». Je pense que c'est dans cette redécouverte d'un monde tout frais après la saturation de bonheur artificiel éprouvée à Godilande que se trouve le meilleur de la première partie du roman de Maurice Mourier. Dans ces pages il trouve enfin le ton au-dessus que l'on s'attend toujours à découvrir dans un roman de Science-Fiction. Son sens de l'imaginaire s'exerce sur un réel retrouvé que les 250 pages précédentes nous ont progressivement désappris. Au cours de ses contacts avec les riches tenanciers des comptoirs en Sauvagie, comme avec les fidèles d'Ichgode, parias mystiques de Godilande, adorateurs de l'ordure, Boris Mélinov percevra, par raisonnement réflexe, toute la valeur humaine de ces primitifs exilés à jamais de la civilisation. Il se décidera aussi, sur les conseils de Moune, à dépasser son puritanisme et à se livrer à quelques aventures sexuelles avec des prostituées dans le quartier des Rêves bleus. Mélinov est prêt à aborder l'épreuve suivante au cours de son initiation à la débauche dans une étrange boîte de nuit. Là, se retrouve une secte de petits asociaux qui compensent le sacrifice de leur vie à la communauté et à l'ordre par des soirées orgiaques et philosophiques. Dès lors, son univers va s'effondrer ; toutes les convictions qu'il avait acquises au cours de sa sévère adolescence sur Nouvelle-Terre, tous les principes qu'il avait désespérément cherchés à maintenir en lui-même au sein de cet univers de dissipation et de jouissance, lui semblent soudain vains. Et c'est avec une sorte de délire intérieur qu'il accepte cette déclaration de Kostro, son initiateur : « Mais aujourd'hui l'explication manque, le dieu, bordel ! Il n'y a plus de possible classement. Chacun éprouve en lui-même l'effondrement central de l'être. On gravissait avec allégresse les flancs de l'être comme ceux d'une bonne vieille montagne. Pas de danger qu'ils cédassent sous le pied ! Qu'elle était solide et antidérapante et grenue la croßte de l'être ! Ah ! l'excellent clivage des méchants et des bons ! Ah ! les beaux martyrs ruisselants ! Bordel ! Comme il faisait bon se faire arracher les couilles en ce temps-là ! ». Au moment où ce vertige suprême s'empare de lui, il aborde enfin l'abîme métaphysique que son éducation stricte lui avait dissimulé. Il accepte de voir sa femme forniquer avec un naturel des Sauvagies et se donne lui-même à une monstrueuse Saraghina issue d'un cauchemar fellinien. Il rompt alors le pacte inaliénable qu'il avait passé avec la société, fondé sur la fidélité du couple. Simultanément, Boris reçoit la notification de son retour à Nouvelle-Terre. Être indécis, ballotté par les événements, Boris se trouve soudain ramené à la réalité. Il voudrait, comme Moune le lui propose, « Chausser mes sandales d'ailleurs et partir comme le vent. Lâcheté m'en empêche, ou bien le sentiment de l'à quoi bon ? ». Et voici donc la dernière bouchée de ce livre, ces dernières quarante pages où le texte haché -- le manuscrit, très abîmé, comporte des lacunes -- induit à la rêverie. Ce Godilande qui s'éloigne acquiert soudain une valeur nostalgique et profonde. Comme Boris, on voudrait, au moyen des images, chercher à ramasser les lambeaux de cette utopie sinistre, on voudrait suivre à nouveau tous les itinéraires, toutes les flâneries dans la ville et dans les Sauvagies pour recomposer les mouvements de cette symphonie lourde et lente entendue au fil des pages. Par son sens de l'écriture immobile, par celui des images véritablement "survoltées", Maurice Mourier a su bâtir un étrange roman dont les intentions politiques sont volontairement brouillées ; serait-ce la réflexion d'un idéaliste sans idéal sur la finalité du bonheur ? Ce point d'interrogation me pèse soudain sur la conscience ; relisant à l'envers les lignes que je viens d'écrire, à partir du mot bonheur, je m'aperçois de la redoutable erreur que je viens de commettre ; cette critique n'est qu'un résumé de Godilande, avec un très faible pourcentage d'exégèse. Irrité par le statisme de l'action, j'ai voulu la recréer, la traduire. Mais ne suis-je pas le fidèle messager de Maurice Mourier en opérant de cette façon. À l'inverse d'un roman de Science-Fiction et comme un roman tout court, Godilande est avant tout prétexte à écrire plutôt que prétexte à dire. Ainsi, racontant le roman, je masque l'essentiel ; il est là, dans la phrase, dans le mot, dans ce savant jeu syntaxique de l'écrivain. L'imagination de l'auteur s'exerce à travers l'appropriation du langage, à travers celle des idées. En passant de Godilande à l'Heure de 80 minutes, de Brian Aldiss, nous opérons une rupture brutale, glissant de l'univers "fin lettré" de l'auteur de chez Gallimard à celui, résolument avant-gardiste, d'un écrivain qui avait déjà assimilé les techniques du nouveau roman dans les années soixante et avait compris, depuis 1954, que la Science-Fiction était l'avatar moderne de la littérature. Il faut le dire tout de suite, cette Heure de 80 minutes se présente comme un des ouvrages les plus rébarbatifs qu'il nous ait été donné de lire dans le domaine qui nous préoccupe. Multiplicité des personnages, complexité des situations, style volontairement emprunté au folklore du space opera, vers de mirliton soudainement inclus dans le cours du récit. Tous ces éléments provoquent instinctivement un certain recul par rapport au roman, recul qui hypertrophie le sens du jugement. Bref, à la quinzième page j'étais devenu extrêmement tatillon, suspectant Aldiss de se foutre de nous. À la quarantième page j'étais assis sur un des pics de la Lune et observais les pages avec un téléobjectif puissant. Enfin, à la cent cinquantième page, je vis se dessiner le profil général de l'oeuvre et redescendis doucement pour me poser sur le mot "fin" avec une réelle satisfaction. Tous les éléments disparates s'étaient mis en place avec plus ou moins de bonheur, des idées fulgurantes m'avaient traversé la cervelle et j'étais enfin devenu sensible aux images parodiques du genre : « Ils le mirent respectueusement en un décubitus ventral intolérable et lancèrent les fours duplicateurs autour de sa silhouette. ». Elles se faufilaient désormais entre les lobes de mon cerveau en y provoquant une certaine jouissance. Malgré cela, je ne parviens pas à comprendre la nécessité d'une telle sophistication car, à force de vouloir travestir la parodie en empilant les mots de la pop littérature, il peut arriver que le roman reste en travers de la gorge du lecteur le plus endurci. S'il n'est pas renseigné sur Aldiss, il rejette alors négligemment son Calmann-Lévy, avec moins de soin qu'un Ferenczi d'avant-guerre. Je ne suis absolument pas pour une simplification de la forme au bénéfice des masses (il n'y a qu'à voir le jargon employé par certains intellectuels maoïstes français pour comprendre à quel point les masses populaires chinoises sont aptes à assimiler n'importe quel texte abstrus) ; au niveau de la Science-Fiction, je suis, au contraire, pour une recherche intensive sur le plan formel (elle en avait bien besoin). Mais, même prédigéré, remalaxé, restructuré, le style du space opera ne deviendra jamais pour moi une finalité de la recherche littéraire. Alors, un essai ? Bien, optons pour un essai et tentons d'apprécier sans retenue l'humour qui se dégage de ces images absurdes, de ces métaphores de chienlit où s'engluent parfois les personnages. Je vous résume brièvement la situation initiale. Après une guerre colossale et un formidable brassage de capitaux, la Grande-Bretagne, l'Australie et une grande partie de la côte ouest d'Amérique du Nord ont disparu. La fusion états capitalistes, états communistes s'est réalisée sous le nom de Cap-Com : cette alliance est dirigée par l'extra-super-milliardaire Attica Saigon Smix et par le Complexe Ordinateur. Ils ont lancé le slogan « Oui au capitalisme que Trotsky aurait voulu » et l'ordinateur prépare l'heure de 80 minutes afin d'améliorer le sort des hommes. Mike Surinat est l'un des plus forts soutiens des Nations Dissidentes, opposées à la prise en main de la Terre par le Cap-Com. Le soir où le déterminisme oblige Brian Aldiss à commencer son histoire, douze des personnages du roman sont réunis dans le château de Mike Slavonski Brod au bord de la mer pannonéenne reconstituée. Au chapitre 2 nous pénétrons directement dans un fragment d'héroïque fantaisie avec le frère de Mike, Julliann Surinat et ses compagnons, Harry l'Autour et Gururn, série d'aventures qui n'ont strictement aucun rapport avec le récit. Puis, au chapitre 3, nous suivons Attica Saigon Smix et sa femme Loomis dans son écopicosystème privé. Stop, lumière, moteur, on tourne ! Sous les dehors d'un opéra-bouffe spatial à grand spectacle, il s'agit de la recherche éperdue d'une identité. L'esprit, le corps en activité d'un être humain font partie d'un noyau en fusion qui tournoie dans un espace-temps indéterminé. Pour se déplacer dans cet univers, les moyens de transports préférés de l'homme sont le landau et le corbillard et personne ne s'attend à un happy-end. Alors, durant ce temps si bref, comment connaître son identité ou comment se faire à l'idée que son identité se fond en toutes directions parmi les froufroutements de l'infini ? L'éducation qui forme l'individu n'est-elle qu'une manière de se casser le nez, le mariage, l'amour ne sont-ils qu'une projection superficielle de l'instinct de la chasse ? Dieu est-il un chien ? La vieillesse s'acquiert-elle en même temps que le sens du confort ? Toutes ces questions que se pose Aldiss animent les personnages à multiples facettes de l'Heure de 80 minutes. Dans le miroir des pages, les reflets renvoient à d'autres reflets, les solutions à d'autres problèmes. Au fil d'un discours qui se délabre, d'une histoire qui se défait, d'un monde qui se détériore, l'approche métaphysique d'une identité est génératrice de perturbations insensées. Bientôt, des fragments de passé et de futur, résultant des déchirures thermonucléaires du tissu de l'espace-temps, vont s'abattre sur la terre et confondre les certitudes. Tout se brouille et se superpose, les lieux, les époques, les visages, tout se confond et se mêle. Tentative déchirante pour un dépassement de l'imagination, l'Heure de 80 minutes est aussi un constat momentané de l'échec de ces tentatives. Limité par son espace biologique, par son univers sémantique, l'homme ne peut inventer d'autres mondes sans utiliser des références à ce qu'il connaît : « Les auteurs se donnent un mal fou pour vous emmener sur une autre planète, et voilà qu'on se retrouve en plein bocage. Je déplorais ce qui n'était pour moi qu'un manque d'imagination mais, si Dieu a le même problème, on ne peut pas accabler les scribouilleurs. ». Pourtant, cette double expérience (assumer son identité et se confondre au cosmos en créant à son tour d'autres mondes) ne débouche absolument pas sur des conclusions pessimistes. La double interrogation lancée par Aldiss est merveilleusement exploitée et développée au cours des ultimes chapitres, confondus dans une apothéose qui n'a rien à envier au souvenir que j'ai encore de la lecture de la Faune de l'espace. L'homme ne possède qu'un ennemi véritable : l'Abominable Brouillard de Tête. C'est lui qui, depuis le commencement de l'humanité, est la cause du défaut existentiel. « Il est reconnaissable sous des vocables aussi divers que l'éloignement, l'infirmité, la mélancolie, l'indécision, l'insatisfaction, la tension, l'anomie, la solitude, la séparation, la perversité, la neurasthénie, la nostalgie, la timidité, l'obsession, la cautèle, le manque d'assurance, la mortalité, l'insécurité, la gêne, la superstition, l'hypocrisie, la duplicité, le silence, les bruits, la prévarication, les angoisses, la malveillance, le remords, la récrimination, la sclérose, la désillusion -- mais chaque page de tous les dictionnaires jamais publiés contient au moins un synonyme de l'Abominable Brouillard de Tête. ». Mike Surinat, fondateur de l'I.D., l'a compris. Les Idéalistes de la Dégénérescence de l'Inconscient sont pour une libération totale de l'être humain, pour une fusion complète de ses deux principes mentaux opposés, générateurs de ce défaut existentiel. Au cours d'une plongée au coeur d'une aberration temporelle, située à des milliards d'années dans le passé, deux des protagonistes du roman vont se retrouver, avant la création du système solaire actuel, sur une planète qui n'est pas sans rappeler le Monde vert, pour découvrir que l'homme a été pourvu d'un frein moteur, l'hypothalamus, prothèse héréditaire de contrôle, source de toutes ses inhibitions. L'écopicosystème va révéler toutes les possibilités d'exploration d'un micro-univers individuel contenu à l'intérieur d'un médaillon porté autour du cou. Le Complexe Ordinateur et Attica Saigon Smix vont se trouver prisonniers de leur propre puissance, de leurs propres plans et relégués du pouvoir à jamais. L'homme, soudain libéré de ses contraintes politiques, mystiques et physiologiques, est-il capable alors d'assumer intégralement son identité et de l'opposer à l'univers ? Aldiss se refuse à conclure ; il lance cette interrogation et disparaît en quelques pirouettes. Les savants fous poussent des chansonnettes -- un sprechgesang plutôt --, l'écopicosystème disparaît au sein d'une conflagration spatio-temporelle sans précédent et Julliann Surinat, rêveur cul-de-jatte, sauveur présumé du monde, c'est-à-dire de la fusion capitalisme communisme en un État unique oppresseur de l'individu, s'apprête à explorer son inconscient soudain révélé. Dandy anarchisant, Brian Aldiss nous donne, avec l'Heure de 80 minutes, l'une des oeuvres les plus irritantes et les plus sophistiquées de la SF spéculative. Sa tentative demeure pourtant génératrice d'imaginaire, libératrice de tabous. N'est-ce pas, après tout, ce que désire le peuple ? Il reste encore une solution : lire ce roman au premier degré de la première à la dernière page. Je ne suis pas certain qu'on y éprouve plus de plaisir. Ici se place mon intermède musical. Il s'agit du Zero time du Tonto's Expanding Head Band, que j'ai miraculeusement extrait, il y a quelques années de cela, des épaves laissées par une soudaine vague de fond de la pop. Si on me laisse choisir, ce sera celui-là que j'emmènerai au cas où l'on me débarquerait un jour sur une chaîne haute-fidélité déserte. Imaginez une musique entièrement écrite pour le moog synthesiser, en 1970, par deux personnages aux noms peu vraisemblables de Robert Margouleff et Malcolm Cecil, exclusivement consacrée à l'exploration spatiale. Le moog synthesiser est un peu l'accordéon de la pop music. La plupart des musiciens qui l'emploient pensent sans doute qu'il s'agit d'une sorte de piano du riche, capable de reproduire plus ou moins correctement les sons des instruments traditionnels ; ils se contentent d'utiliser cette légère distorsion en croyant innover. Robert Margouleff et Malcolm Cecil sont partis de l'hypothèse contraire. Ils ont oublié tous les sons connus, largué les harmoniques propres aux instruments de l'orchestre, et ils sont allés explorer un nouveau cosmos auditif. Croyez-moi, le voyage vaut la peine. Ce que je ne comprends pas, par contre, c'est pourquoi ce disque a fait une si faible carrière. A l'époque où les pionniers de la musique sidérale s'embarquaient sur le vaisseau des Pink Floyd, il eßt été préférable pour eux d'emprunter l'album du "Temps Zéro". Leurs premières escales se valaient sans doute, mais la destination des Floyd n'était pas comparable à celle du Tonto's : pour les premiers, il s'agissait de remplir leur coffre de pépites, les seconds cherchaient à atteindre le bout de la nuit. J'avais l'intention de terminer cette chronique par les Singes du temps, de Michel Jeury. Son exploration de l'univers chronolytique m'a toujours passionné et j'allais dire abondamment du bien de son dernier roman. Quelle erreur faisais-je ! Au moment de m'y mettre, je reçois une lettre de Jeury m'annonçant qu'il préparait une critique de l'Homme à rebours pour Fiction. J'ai immédiatement renoncé à mon projet. Les lecteurs de nos magazines bien parisiens sont trop habitués aux tours de « Passe-moi le sel, je te renvoie la moutarde. », chers aux chroniqueurs des journaux du monde entier, pour qu'une fois au moins ils aient une impression d'impartialité. Ne croyez pas pour cela que ce soit par honnêteté, simplement j'estime que le copinage ne doit pas être trop voyant pour être efficace. Reste encore une hypothèse : Jeury n'aime peut-être pas mon livre. Nous verrons bien. Je remplace donc un auteur français par un autre. Il s'agit de Claude Veillot et de son Misandra. Plutôt que par un auteur français, je dirais même par un auteur vendéen -- tiens, au fait, y a-t-il des autonomistes vendéens ? Des chanteurs de folk songs chouans ? Cela reste peut-être à inventer. Je dis vendéen, car le court roman de Veillot, et trois des nouvelles du recueil qui le suivent, se déroulent en Vendée et que le ton général de ses récits a un caractère paysan. J'emploie ce terme dans son sens générique sans aucune intention de le décrier. Les personnages de Veillot sont virils sans excès, très attachés à l'odeur des champs et des bois ; ce sont des déracinés. Les 125 pages de Misandra sont bâties sur le thème de la domination de la planète par les femmes après le grand chambardement ; histoire classique que Veillot exploite de façon classique. De son style vif et sans fioritures d'écrivain professionnel, il brosse efficacement ce paysage de désolation de la Zone où une patrouille de Filles de l'Évolution vont chasser le viril. Dialogues de cinéma, brèves séquences de visualisation, rapidement l'anecdote centrale du roman va se définir. Sujet éternel : les rapports homme-femme un instant suspendus et qui vont se renouer grâce à l'instinct sexuel. Je ne dirai pas que cette oeuvre vaut pour son originalité, mais pour son rythme, pour sa solidité et surtout, sans doute, pour ces quelques pages où le frisson du doute court sur votre échine. Claude Veillot est certainement l'un des auteurs les plus réalistes de la SF française. Thème classique aussi de la première nouvelle "En un autre pays", qui reprend celui du navire-étoile. Là, des tribus retournées à l'état barbare vont peu à peu s'apercevoir qu'elles vivent au centre d'un monde creux, vaisseau parti depuis des générations à la conquête des étoiles. Histoires d'extraterrestres dans "Premiers jours de mai", "l'Enclave", qui brode autour de la célèbre nouvelle du premier Galaxie de la première série parue en France, "Comment servir l'homme", de Damon Knight, "Araignées dans le plafond" et "Encore un peu de caviar". Là aussi Claude Veillot, s'il n'atteint pas le degré supérieur de l'imagination, s'affirme par son sens aigu de la description, par sa mise en place précise et efficace des situations et se distingue par une vision résolument paysanne des problèmes soulevés dans les rapports entre les humains et les extraterrestres. Pour lui, ces créatures de l'espace sont aussi réelles et vivaces qu'un doryphore et qu'une chèvre. L'intensité de ses récits naît de cette faculté proprement "terrienne" de visualiser l'inconnu, d'évoquer le mystère. Voilà, cette deuxième chronique est terminée. Je vous parlerai plus tard des Clavicules de l'inconscient, ce chef-d'oeuvre de la Science-Fiction spéculative du jeune auteur américain Lloyd J. Effries, ni publié aux U.S.A. ni traduit en France, et que s'arrachent les grandes maisons d'édition. En attendant, permettez-moi de conclure par ce slogan : « Vive le marxisme-mandrakiste ! », qui deviendra cher à tous les partisans de l'onirisme. Les chroniques de Philippe Curval -- (c) Quarante-Deux & Philippe Curval Document : Quarante-Deux/Philippe Curval/Petite chronique de nuit 2, janvier 1975 Création : dimanche 1er décembre 1996 Dernière modification : mardi 6 mai 1997 Adresse : Philippe Curval -- Petite chronique de nuit -- 3 Galaxie nº 129, février 1975 Christian de CHALONGE Parcelle brillante Kenneth HARKER les Fleurs de février Philip José FARMER Comme une bête Marie C. FARCA Terre Norman SPINRAD le Chaos final Toujours à l'affßt de la nouveauté, afin de faire de cette chronique le bastion avancé de la SF, j'ai réussi à me faire inviter à la projection de Parcelle brillante, moyen métrage de Christian de Chalonge d'après une nouvelle de Theodore Sturgeon. À l'heure où paraîtront ces lignes, il est probable que vous l'aurez vu sur le bizarre vasistas, je veux dire à la T.V., dans la série du samedi soir "Histoires insolites". Les quatre premiers films de ce feuilleton sabbatique étaient réalisés par Claude Chabrol ; ils n'étaient pas convaincants. Chabrol est un amoureux inconditionnel de la Science-Fiction et l'a défendue en public, à plusieurs reprises, avec beaucoup de talent (je pense surtout à cette défunte émission littéraire où étaient réunis les pontes français de la SF ; il fut le seul à exprimer sa passion avec suffisamment de sincérité et d'intelligence pour réussir à ébranler la conviction des ilotes de l'autre bord, venus pour ridiculiser une littérature qu'ils méprisent). Malheureusement, et son talent n'est pas ici mis en cause, je le crois trop sarcastique, trop pudique en tant que créateur, pour réussir un jour dans le genre fantastique et insolite. Christian de Chalonge, par contre, est l'auteur de l'Alliance, l'une des meilleures bandes fantastiques françaises de ces dix dernières années ; je suis certain qu'il est aujourd'hui le metteur en scène français capable de nous donner un grand film de SF. Son essai sur Parcelle brillante en est la preuve. Je ne sais pas ce qu'a pu donner la projection de cette réalisation sur le petit écran, en noir et blanc ; mais, en couleur et en grand format, la réussite était évidente. D'autant plus que Parcelle brillante n'est pas la moins difficile à adapter des nouvelles de Sturgeon. Dans son anthologie Territoires de l'inquiétude, où elle parut pour la première fois en France, Dorémieux le soulignait : « Le présent récit ne peut que faire éclater tout système de classification dans lequel on voudrait l'enfermer. ». À moins que, au contraire, cette histoire d'idiot légèrement mutant, tellement spécifique de l'univers de Sturgeon, n'ait favorisé l'adaptation, en raison de la parfaite insertion littéraire des signes révélateurs de son étrangeté. Réalisme minutieux, tel a été le parti pris de Christian de Chalonge et de Jean Curtelin, le coadaptateur. Ils ont fait un découpage extrêmement fidèle au récit, modifiant seulement certains détails anecdotiques ; ceci, sans doute pour des raisons de crédibilité cinématographique et de sensibilité personnelle. La montée en folie de ce héros monstrueux et pathétique, passant du dévouement instinctif au génie chirurgical et du génie chirurgical à une sorte de vampirisme de l'affection, est développée avec la plus grande efficacité. Sans concession à un intellectualisme autodestructeur, très courant chez nos jeunes réalisateurs, Christian de Chalonge a joué la carte de l'authenticité. L'opération effectuée par l'idiot sur la minable prostituée est réalisée avec une sanglante précision. Les gestes, les mouvements, les grognements de ce chirurgien improvisé sont évoqués comme au travers d'un rapport de neurologue ; pas un effet grand-guignolesque, la réalité seulement, la réalité fantastique. L'envoßtement provoqué par ce film est prodigieux ; cette histoire d'amour d'un Quasimodo doué d'un surprenant talent opératoire pour une créature déjetée et veule s'impose avec autant de violence qu'un document pris sur le vif. N'est-ce pas, après tout, l'une des finalités de la Science-Fiction que de nous faire découvrir, au-delà du dépaysement facile des voyages interplanétaires, la surprenante beauté des fantasmes soudain figés dans le réel ? Mais, trêve de philosophie à 4,95, par traites de 60 centimes sur huit mois avec un versement comptant de 1 franc : le bénéfice est trop mince, 45 centimes seulement, soit dix pour cent à peine ; en ces temps d'inflation galopante, investissons plutôt dans le livre. Le papier augmente, le prix des volumes suit en proportion ; ce qui, pour un écrivain payé au pourcentage, peut devenir fructueux ; ou désastreux si les lecteurs boudent les romans. Voire ! C'est pourquoi, ce mois-ci j'ai voulu faire un tour d'horizon des collections que je lis peu, ou pas du tout (pour des raisons très différentes qui vous seront ultérieurement exposées) afin de me rendre compte si lesdites collections ont un avenir ou si ce sont mes capacités de lecteur qui ont baissé. "Le Masque" d'abord : cette nouvelle série qui a débuté en mars m'a laissé pantois. Six titres d'un coup, dont quatre issus de collections défuntes, puis neuf autres jusqu'en novembre, cinq encore depuis cette date sur les tourniquets des livres de poche, si bien que je n'ai pas eu le temps de la saisir au vol. Il faut dire, qu'en dehors d'un Philip K. Dick, rien n'était très alléchant parmi les inédits. Pourtant, dès le début, j'ai été attiré par les couvertures et l'aspect physique de la collection. Le vent d'austérité qui souffle -- image ridicule -- sur les publications françaises me navre, et la parution de couvertures un peu plus émoustillantes me revigore. La figuration fantasmatique est un merveilleux facteur d'induction onirique et j'ai toujours aussi soif de ces images photographiques de l'imaginaire -- Ah ! Emsh ! -- sur les couvertures des romans, des anthologies et des revues de Science-Fiction. Donc, pour me rendre compte de ce que pouvait être le contenu, après avoir apprécié le contenant, j'ai effectué un prélèvement arbitraire parmi les derniers titres. Je me suis mis à lire les Fleurs de février, de Kenneth Harker. Le bon Jacques van Herp, que je soupçonne d'être mêlé au choix des volumes du "Masque" -- la Galaxie noire, de Murray Leinster, ne trompe pas -- nous présente ce Harker comme un représentant de l'école littéraire anglaise illustrée par Davies, Cooper et Ballard. Sans vouloir lui faire de la peine, pas d'accord ! À moins que Michel Butor et Guy des Cars ne soient aussi considérés globalement comme les représentants du roman moderne français (toutes proportions gardées car l'écart, ici, n'est pas si énorme). Le roman de Kenneth Harker n'est qu'une bonne mouture classique du thème de la colère végétale. Il se lit avec facilité, comme un bon polar à couverture jaune du "Masque" d'avant-guerre. Voilà, le mot est lâché, il s'agit de confection : tout cela sent la bonne anticipation bien faite, un peu poussiéreuse, avec un zeste de psychologie appliquée pour ne pas décevoir les nostalgiques d'Agatha Christie. Je ne suis pas réellement hostile à cette formule, et il y a d'excellents moments dans les Fleurs de février, mais ce livre n'apporte strictement rien d'original à la SF. Tout au plus peut-il renforcer la conviction des adversaires de la Science-Fiction qu'il s'agit bien d'une littérature de deuxième choix. Malgré cela, ce roman est honnête, bien rédigé et n'est pas totalement dépourvu d'invention. La description d'une Terre de neige envahie par les fleurs de février est bien venue. Leurs racines plongent à même la glace pour former d'inquiétantes stalactites et leurs corolles bleues s'épanouissent, fraîches et dangereuses dans l'air blanc du matin. Le dénouement contient des péripéties assez délirantes qui tranchent soudain sur l'aspect un peu compassé du récit. Un livre à lire dans le train en se rendant aux sports d'hiver. Il peut inciter le lecteur à prendre peur de la neige et à renoncer définitivement aux loisirs du ski. Une dernière remarque, la collection est très solide : j'ai tordu ce volume dans tous les sens, corné les pages, cassé le dos, il est aussi intact qu'avant de le lire. Deuxième collection dont je n'avais encore lu aucun titre, "Chute libre" aux éditions Champ libre. Là, mes raisons sont très simples : une horreur du style "coup de poing" des dos de couverture. Ces éditeurs qui, brusquement, se prennent d'amour pour la Science-Fiction alors qu'elle devient à la mode et qui, pour se singulariser, affirment qu'ils vont publier des génies méconnus et des oeuvres plus extraordinaires que toutes celles parues jusqu'alors attirent peu ma sympathie. Surtout lorsque les génies méconnus en question sont Farmer, Zelazny et Spinrad -- le Zelazny n'est d'ailleurs qu'une extension commerciale d'une excellente nouvelle parue dans Galaxie. Et, pour achever le tout, les éditeurs nous annoncent qu'ils ne publient pas de Science-Fiction, qu'ils nous proposent des livres qui, des livres que, enfin de la vraie contre-culture quoi. Pourquoi ce ton fier-à-bras ? Au fait, pourquoi pas ? La seule raison de ma répugnance est plus confidentielle. En fait, je n'aime pas Farmer et ses romans constituent la moitié de la collection. J'ai donc pris Comme une bête comme une purge afin de me guérir de ces mauvaises humeurs qui nuisent stupidement à ma santé. Point important à souligner : les couvertures de la collection "Chute Libre" sont parmi les meilleures de la production actuelle. Directement issues du pop'art, avec un zeste de surréalisme pour corser l'affaire, elles se singularisent par une réelle originalité, en arrachant l'oeil à force de violence. Et puis la présentation est belle, le papier cossu ; bientôt la contre-culture sera éditée sur alpha bouffant du verger et tirée à quelques exemplaires numérotés réservés aux bibliophiles contre-culturels. Première impression ressentie en attaquant ce Farmer : « Tiens, le voilà enfin débarrassé de ce mysticisme cucul qui ne faisait pas son charme et de ce flou désagréable dans les idées qui m'horripilait. ». Dès les premières pages le ton est vif, alerte, le décor est planté avec vivacité ; il sait donner à son récit une réalité extraordinaire en utilisant des effets zooms, par grossissements brutaux de détails empruntés à une vie quotidienne réinventée. Puis, à mesure qu'on pénètre dans le roman, on retrouve progressivement la flaccidité de l'auteur. Il avait seulement passé la veste d'intérieur du talent ; une fois déshabillé, le voilà tout nu, nous offrant comme d'habitude sa grosse libido toute simple. Cédant intégralement cette fois à la mode de la pornographie militante, il n'hésite pas à nous infliger cent pages de descriptions lénifiantes en utilisant le manuel du petit scabreux amateur. Ne croyez pas que ce soit en moraliste que j'attaque ce goßt pour la pornographie systématique, seulement en sybarite. Aucune volonté de faire plaisir au lecteur dans Comme une bête ; même une mouche ne se masturberait pas en lisant ce roman. Le mythe du vampire intégré à une autre civilisation a déjà été merveilleusement célébré par Richard Matheson dans Je suis une légende. Il était normal qu'un thème aussi séduisant fßt repris par un autre écrivain. Il y avait matière à développements intéressants. C'est d'ailleurs la seule donnée véritablement SF du roman, cette proposition de base sur les univers parallèles qui nous frôlent, où existent un grand nombre de para-humains. Par accident ou par bannissement, certains d'entre eux se trouvent soudain obligés de vivre sur notre planète. Alors larves, lémures, vampires, striges, goules, voïvodes, brucolaques, fantômes, spectres et tutti quanti se déguisent en humains pour survivre, tout en poursuivant leurs coupables activités. Je me frottais déjà les mains de plaisir. De plus le héros de Comme une bête est une sorte de personnage de série noire, détective privé traditionnel qui s'adonne ici plus au joint qu'au scotch. Il ressemble à Lord Byron. Tout était là pour me séduire : « Enfant, il lui était arrivé de se dire qu'il préférait devenir peut-être un Tarzan plus qu'un Sherlock Holmes. En grandissant, il n'était devenu ni l'un ni l'autre, mais il se sentait beaucoup plus proche de Holmes. Il n'aurait même pas fait une Jane acceptable. » De l'humour, en plus. Un film envoyé à la police montre son ex-associé se faisant croquer le sexe par un monstre éprouvant. Il décide de mener une enquête. Naturellement, le décor de tous les jours, à Los Angeles, est entièrement pollué. Un smog épouvantable tombe par instants sur la ville. Les automobilistes fluent et refluent en longues files. Mais cela ne dure pas. Farmer oublie brusquement tout humour, toute invention, il néglige d'exploiter sa proposition de départ et l'atmosphère d'apocalypse, embouteillage et pollution, se transforme en description très mode, telle qu'on peut la trouver dans les France-Dimanche de l'écologie. Enfin, comble de la déception, la maison du mystérieux baron Igescu que l'on va nous présenter est directement issue de l'imagination de Chas Addams : même les personnages sont empruntés à son folklore. C'est la débâcle ! Ce ne serait pas grave s'il ne se mettait en plus à patouiller dans la merde et le foutre avec une effervescence redoutable. Qu'il est loin son subtil essai des Amants étrangers ! Philip José a largué toute pudeur et se repaît visiblement de son excrément littéraire. Quel ennui ! Mais permettez-moi de changer d'avis durant quelques lignes. Si mornes puissent être certains passages érotiques, si pauvres certaines descriptions scatologiques, Farmer; atteint durant un court moment à une certaine grandeur dans l'expression de ses fantasmes sexuels intimes. Voyeur éberlué, Harald Childe, le privé dont nous avons parlé, assiste à l'automasturbation d'une créature visiblement issue des profondeurs du cosmos. Puisant au plus profond de ses obsessions, Farmer entremêle alors les thèmes de l'épouvante et de la dérision avec un certain allant ; du sexe de cette créature jaillit une sorte de serpent blanchâtre avec une tête ronde comme une pomme terminée par une barbiche à la Méphistophélès. Je vous laisse le soin de déguster la suite ! Hélas ! cette étincelle ne suffit pas à sauver le bouquin. Il faut une énergie farouche pour aller jusqu'au mot "fin". Passons maintenant à "Présence du Futur", chez Denoël. Comment, me direz-vous, la plus vieille et la plus honorée des collections de Science-Fiction, vous ne la lisez pas ? Je l'avoue, oui, je l'avoue il y a très peu de volumes blancs ornés de l'ombre colorée d'un satellite sur une planète dans ma bibliothèque (tout au moins en ce qui concerne les cent derniers numéros). Mais j'ai des excuses : mes rapports passionnels avec ce qui constitua mes plus belles émotions de lecteur adolescent sont teintés de dépit amoureux. Je m'explique : il est très difficile de retrouver le même intense plaisir de la découverte dans une collection qui se perpétue sur plus de vingt ans. J'ai toujours le frémissement annonciateur de l'orgasme intellectuel dans la colonne vertébrale quand j'ouvre un nouveau Denoël, malheureusement il aboutit si peu souvent que je finis par me priver plutôt que d'être déçu. Las, voyons, un peu de courage ! Que paraît-il pour la rentrée ? Terre de Marie C. Farca. Voilà un roman dont personne ne parlera. Mon esprit de saint-bernard se réveille. J'imagine l'auteur, jeune enseignante dans son collège de Pennsylvanie, sortant du campus avec son appareil photo sous le bras pour aller prendre quelques clichés de l'automne dans l'est des États-Unis. Elle est mélancolique, son livre n'a trouvé aucun écho dans les grands magazines parisiens. Marie s'assied sur un banc, la nostalgie s'empare d'elle. Qu'y a-t-il de plus triste qu'un auteur dont le roman ne rencontre aucune audience ? Rien. Roman néo-biblique appartenant au domaine de l'allégorie, Terre est aussi une tentative de justification et d'explication du mouvement hippy par la Science-Fiction. C'est aussi une réflexion sincère et légèrement naïve sur les problèmes du groupe et de l'individu. L'oeuvre de Marie C. Farca est assez bien construite, bien écrite, sa sincérité est évidente. Que peut-on alors réellement lui reprocher ? Peut-être cela, cette absence de rouerie, ce manque de métier de l'écrivain. Les intentions sont dévoilées dès les premières pages, dès la lecture de la table des matières on sait que cet Ames, Robinson d'un monde de technologie, naufragé sur une planète de style "paradis terrestre" après qu'Eve a croqué la pomme, va successivement rencontrer Conteur, Fermier, Ecol, Chasseur et Garçon, ce qui permettra à notre amie Farca d'exposer toutes ses théories philosophiques et politiques (?). Pas d'action secondaire, pas une nuance dans la psychologie des personnages stéréotypés qui constituent cette société en miniature, pas la moindre once de folie, tout est dit là, bravement, avec la fierté ingénue des pionniers. Solidement incrusté dans les draps de mon lit, j'ai vu en imagination Ames sortir son gros bouquin noir appelé, je crois, Earth (la bible des hippies) et en faire la lecture à la population ravie. Les cul-terreux rousseauistes du coin apprenaient comment on survit dans une communauté grâce à l'apport de la technologie primitivifiée. En revanche, le naufragé apprenait les bases d'un humanisme oublié qu'il emportait avec lui sur cette autre Terre perdue dans le futur ou dans le passé d'où il provient probablement. Mais il ne faut pas que j'abuse de la dérision, car on trouve pas mal de jolies choses dans le Terre de Marie C. Farca. Par exemple, lorsque Ames débarque, il s'aperçoit progressivement que les parties de son corps ont une appellation spécifique, que le remplisseur de gant s'appelle "la main" ; le repose-casque se nomme "les épaules" ; il y a aussi les doubles homéogénétiques qu'un homme est habilité à obtenir après une certaine expérience ; toutes les allusions que fait Ames sur ses rapports avec ses doubles sont marquées au fer de la subtilité et de la sensibilité. Par ailleurs, si clairement exposée soit-elle, la démonstration sur les avantages d'une société basée sur l'individualisme (qui prend brusquement conscience des bienfaits de la coopération lorsque la société est menacée) n'a pas la rigueur d'une leçon de morale. Et Marie C. Farca laisse même au lecteur le soin de conclure par lui-même : quelle est la meilleure des deux civilisations ? Celle qui permet à l'homme d'acquérir le maximum d'informations au prix du minimum d'efforts (grâce à la racialisation et la technocratisation à outrance) afin d'aboutir à la connaissance absolue de l'univers, ou celle qui laisse le mystère entier mais permet à l'homme de s'épanouir physiquement et poétiquement dans un cadre façonné à la mesure de l'individu, c'est-à-dire en respectant le plus possible les données initiales de l'écologie : « Alors, laquelle ? Tu connais l'histoire de ta planète et un peu celle de la mienne. Quelle est la vraie ? » demande le jeune Garçon. -- « La vraie Terre, Garçon, est celle qui a un avenir. » répond Ames. Pris d'un remords essentiel à l'égard de la collection "Chute Libre", je me suis décidé à lire le second volume paru pour la rentrée. Voyez mon objectivé, car je me suis laissé dire qu'il n'y en aura malheureusement plus d'autre. Il s'agit du Chaos final de Norman Spinrad. Pourquoi le Chaos final et non pas les Hommes dans la jungle ? Toujours la même réponse : pour les directeurs de cette collection, il s'agit de frapper vite et fort, alors on maquille la traduction. Passant donc du petit fragment de cellule qu'Ames se retire de la cuisse à la fin du Terre de Marie C. Farca, à la cuisse de faisan que Bart Fraden dévore au commencement du Chaos final, j'ai commandé à mes yeux de se poser sur les pages du roman et à mon esprit de se charger d'impartialité critique. Quelle dérision ! Tous ceux qui s'en targuent sont des imposteurs ! Norman Spinrad est nouvellement apparu dans notre galaxie en 1969, avec un assez mauvais roman, les Solariens ; puis il y a deux ans avec le fracassant Jack Barron et l'éternité ; et, l'année dernière, avec ce roman d'Adolph Hitler, Rêve de fer. J'avoue que je ne l'ai pas lu ; tout ce qui rappelle de près ou de loin, et pour quelque raison que ce soit, le nom d'Hitler me paraît inutile et dangereux. Il est si facile de susciter ses héritiers que je reste vigilant. Je préfère les débusquer avec du poil à gratter, des boules puantes et des étrons sauteurs plutôt que de les appâter avec le nom de leur sinistre idole. Avec le Chaos final, voilà que Spinrad recommence et qu'il nous décrit avec infiniment de complaisance la planète Sangre et son dictateur Moro dont il dit : « Hitler et Sade ressemblent au petit lord Fauntleroy à côté de lui. » La morale de Sangre est simple : l'univers est mort, il n'a pas de sens, pas de vouloir. L'homme seul a un sens et un vouloir ; et pour l'homme s'offre un choix : souffrir ou jouir. Si l'on choisit le plaisir on est un homme, si c'est la souffrance on est un animal. Les animaux vivent, les hommes existent. À ce titre, ceux qui ont choisi de jouir, les Frères de la Souffrance, s'autorisent toutes les exactions, tous les crimes, tous les viols, toutes les tortures. Vers la page 100, je commençais à défaillir, non que l'évocation permanente du sang et des tortures m'ait amené au bord de l'écoeurement, simplement par lassitude. Puis, brusquement, je me suis mis à partager l'attitude humoreuse du héros, Bart Fraden et de la belle Sophia, sa femelle : « Toute sa vie, il avait tenu les commandes, avait plié les situations, les événements, les hommes à sa volonté. Les événements se brisaient en tourbillons autour de lui. » Et : « Même avec une carte d'état-major, il ne ferait pas la différence entre la culpabilité et le trou de son cul. » Vous l'avez reconnu, il s'agit naturellement du prototype de l'antihéros que les Américains ont découvert récemment à la faveur des guerres de Corée et du Vietnam (avant, bien entendu, il n'existait pas aux U.S.A.). Assez superbe démolition du mythe de Robin des bois, le Chaos final est aussi une réflexion très pessimiste sur la révolution et sur les hommes qui la font. Je ne sais pas après quelle expérience personnelle Spinrad a pu aboutir à cette désespérance, mais elle est solidement enracinée en lui. J'espère simplement qu'il aura le loisir de faire une révolution pour vérifier si ses théories s'adaptent à la réalité. Enfin, embarquons-nous avec Bart pour Sangre et tâchons de voir quel est cet "ordre naturel" auquel s'accrochent les animaux, les viandanimaux et les bestioles. Il s'agit pour la population de fournir aux frères un quota de bébés pour leurs repas et de maintenir en état d'hébétude permanent les dirigeants télépathes des premiers habitants de Sangre, ces cerveaux qui conduisent la société d'insectes intelligents, les Bestioles. Il suffit pour cela d'enivrer ces derniers en permanence et de décider à la naissance que certains hommes ne dépasseront jamais le stade des viandanimaux. À ce prix, une quinzaine de millions d'habitants survivent tant bien que mal quand les frères ne décident pas de dépasser le quota de viande ou de torturer quelques esclaves, de violer leurs femmes et de les utiliser pour leurs caprices. Pour soutenir cet ordre naturel, il y a les Tueurs, sortes de super-S.S., endoctrinés depuis l'enfance et conditionnés physiquement pour le meurtre. À partir de cette situation symbolique, Bart Fraden voit réunies toutes les conditions d'une révolution. Il va tâcher de démontrer par la dérision comment le peuple est attaché à ses habitudes et à ses traditions, pour quelles raisons sordides il se décidera à entrer dans l'armée de libération et comment enfin, une fois les tyrans renversés, il utilisera leurs moeurs à son profit. Démonstration désespérante s'il en fut. Spinrad n'y voit qu'un remède : un égocentrisme forcené, un individualisme blindé et la constitution d'un couple lié par des rapports amoureux et lucides. « Et on s'amuse et on rigole. » Est-ce ce ton désinvolte, cette joyeuse verve à propos de la mort et de la souffrance qui m'ont fait lire ce livre jusqu'au bout ? Toutes mes convictions s'opposent profondément à celles de Spinrad. Ou bien ai-je subi la fascination qu'exerce sur tous les amateurs de bande dessinée le spectacle de la violence et du sadisme ? Je ne crois pas : au contraire, la longue et insistante description de combats sanguinolents m'a souvent lassé et je n'y ai vu que prétexte à faire un gros livre de 350 pages. Non, il y a chez Norman Spinrad, et cela éclatait déjà dans Jack Barron, une extraordinaire puissance d'évocation, un très réel talent de conteur qui rend la lecture de ses oeuvres très attachante. J'ai cédé, comme n'importe quel godoche, à ce mystérieux pouvoir de transmutation qu'exerce la Science-Fiction sur l'oeuvre littéraire. Il permet parfois de faire avaler n'importe quoi à n'importe qui. Faute de pouvoir le vérifier sur quelqu'un d'autre, en refermant le roman, je me suis regardé nu dans la glace pour voir si je ferais aussi un bon rôti. J'en frissonne encore. Voilà, ce sera tout pour ce mois ; j'espère vous donner un jour la recette du bébé à la sangrienne. Ah ! une dernière précision, je regrette de ne pouvoir chroniquer pour ce mois les Clavicules de l'inconscient de Lloyd J. Effries : le manuscrit est resté en douane. Toute l'équipe de Galaxie se relaye pour essayer de convaincre cette administration qu'il n'est pas tapé sur feuilles de marijuana. Et vive le marxisme-mandrakiste ! Les chroniques de Philippe Curval -- (c) Quarante-Deux & Philippe Curval Document : Quarante-Deux/Philippe Curval/Petite chronique de nuit 3, février 1975 Création : dimanche 1er décembre 1996 Dernière modification : mardi 6 mai 1997 Adresse : Philippe Curval -- Petite chronique de nuit -- 4 Galaxie nº 130, mars 1975 Karlheinz STOCKHAUSEN Fais voile vers le soleil René SUSSAN l'Anneau de fumée John MORRESSY le Fils des étoiles J.G. BALLARD l'Île de béton Christopher PRIEST le Monde inverti Jacques STERNBERG Lettre ouverte aux Terriens Le terminal particulier de mon ordinateur est branché en permanence sur l' Ifope et la Sofresse (avec un pseudopode vers le Gallup mais, comme le dit Daniel Walther : « Il-ne-se-passe-pas-grand-chose-là-bas-pour-les-auteurs-français ») et me transmet seconde par seconde ma courbe de réputation et... j'avoue que j'ai longtemps hésité à vous parler de Fais voile vers le soleil, de Karlheinz Stockhausen. J'avais peur d'indisposer ceux qui me liraient. Aujourd'hui je me sens libéré : l'écoute répétitive, la nuit dernière, de ce chef-d'oeuvre onirique a levé tous mes scrupules. Tout homme est sensible aux joyaux, surtout s'ils proviennent d'un tremblement d'orchestre, capital pour l'histoire de la musique contemporaine : Aus dem sieben Tagen (Venu des sept jours). En mai 1968, Stockhausen écrivit une suite de textes poétiques qu'il proposa à un certain nombre de musiciens d'exprimer en musique intuitive. Le but de Stockhausen était d'atteindre avec eux un stade de non-pensée et de méditation auditive qui leur permettrait de recréer un espace sonore intérieur. Sur les quatorze pièces qui ont été composées en 68, huit ont été publiées ; mais, sans aucun doute, le premier enregistrement sorti en 1969 chez Harmonia Mundi, et qui comprend "Fais voile vers le soleil" et "Liaison", est le plus planant. Partant de l'hypothèse que l'écriture musicale est un frein à l'imagination sonore, Stockhausen veut nous conduire à travers un au-delà de la musique, une sorte de dimension parallèle de l'univers auditif et cela, pour nous combler, en utilisant un thème cosmique. "Fais voile vers le soleil" se présente comme l'embarquement sur une nef de son qui traverserait l'espace intérieur de nos rêves. Pour cela Stockhausen distribue à ses musiciens un certain nombre d'instruments classiques (piano, clarinette, alto, contrebasse, tam-tam, différentes percussions) et passe à la cabine de prise de son, réglant les filtres et les potentiomètres. C'est d'abord, étalée au sein du vide, la gamme fluctuante et légère des sons bruts ; les harmoniques se développent comme de grandes voiles ouvertes et le vaisseau démarre sous le flux des photons qui le poussent. La traversée s'effectue calmement, traînées lactées du piano distordu, claquements sourds des météorites de la contrebasse, gémissements d'alto et de clarinette de la coque. Puis le vaisseau musical aborde les premières planètes du système solaire, vent de photon au plus près, ce sont les ravissantes extases d'atmosphères nouvelles entrevues à travers le scintillement des percussions. D'orbites en orbites l'expédition s'approche du cercle ultime, plus visqueux, plus chaud, plus silencieux, le dernier cercle solaire. C'est alors la lente agonie des sens, fondus enfin dans l'éternel et magique tourbillon de l'énergie. Cette tentative de restitution écrite d'un univers musical peut paraître naïve et sommaire, eu égard à la complexité sonore de "Fais voile vers le soleil". Mais elle correspond à un décryptage stylistique aussi exact que possible de l'oeuvre. Effectuant un processus de création similaire à celui de la composition, j'oublie progressivement les sons pour les traduire en équivalences verbales, sans passer par le filtre du conscient. Par cela, je rejoins la volonté même du compositeur. En réalité, j'aimerais disserter longuement sur Karlheinz Stockhausen, sur son sens véritablement moderne de l'utilisation du matériau sonore, mais cela demanderait plus de pages que la totalité de ce numéro de Galaxie et je crains de fatiguer les lecteurs de cette chronique qui auront déjà un rude effort à faire lorsqu'ils placeront pour la première fois "Fais voile vers le soleil" sur leur tourne-disque. À moins, bien sßr, qu'ils n'aient les qualités de mutant de tout bon amateur de SF. Il aurait été équitable que j'ajoutasse un auteur français à ma dernière chronique. Je m'étais promis de le faire systématiquement afin d'encourager les vocations. Bourrelé de remords, j'ai saisi hâtivement l'Anneau de fumée, de René Sussan, paru chez Denoël, et je l'ai lu d'une seule traite afin de prendre le moins de recul critique possible. Le premier contact, la première impression est très agréable. J'avais le sentiment de pénétrer à l'intérieur d'un recueil de nouvelles de Maurice Renard, à l'époque où la découverte d'un écrivain de Science-Fiction me plongeait dans une transe cataleptique. En ce temps-là pas le moindre Sturgeon à l'horizon, pas le plus petit Philip K. Dick, simplement le furetage patient et consciencieux, sur les quais, où les brocanto-libraires abondaient un peu partout. De temps à autre, cette drague suscitait la découverte d'un merveilleux géode, enchâssé dans les couches géologiques plutôt merdeuses de la sous-littérature de 1930. Briser le géode et c'était le ruissellement lumineux de l'imaginaire. Je ne veux pas dire que René Sussan écrit comme Maurice Renard ou Pierre de la Batut, non, son style est plus actuel, moins maniéré, mais il garde un certain ton romanesque, qui s'est perdu depuis quelques décades, et qu'il est toujours agréable de humer. Son livre a-t-il été composé dans l'ordre chronologique où se situent les nouvelles ? Sussan a-t-il un peu forcé la dose pour arriver jusqu'au bout de ses 182 pages ? Je ne sais pas. Toujours est-il que j'ai ressenti une certaine lassitude de l'imagination, un léger manque de rigueur dans les cinq dernières nouvelles. "Ad vitam eternam" , histoire de jumeaux qui se disputent un héritage en jouant avec le temps, ressemble un peu trop à une fable de La Fontaine -- quelle horreur ! "Devinette", son énigme sur Mireille Mathieu considérée comme un robot, paraît un peu simplette. Bref, Sussan aurait été mieux inspiré d'attendre quelques mois de plus avant de remettre son manuscrit et je pense qu'il nous aurait offert une sorte de petit chef-d'oeuvre du recueil de nouvelles de SF française (au sens étymologique du terme). Ce n'est pas que cet écrivain ait été saisi par le vent spéculatif qui souffle de tous les points cardinaux pour s'envoler sur l'aile de la chimère. Son propos est celui d'un artisan ciseleur, de formation classique, soudain travaillé de l'intérieur par ses fantasmes. C'est aussi celui d'un homme qui chercherait à contenir, à circonscrire, à transposer ses mythes intimes par le biais de l'écriture, avec un grand "E". Il pousse même ce souci jusqu'à adopter parfois un style littéraire en rapport avec le siècle qu'il décrit, jusqu'à rechercher, dans sa meilleure nouvelle, "le Grand sacrilège", tous les détails historiques, sociologiques et culturels d'une époque pour la recréer en son entier et faire lever la pâte de l'imagination avec le levain du réel. À cette optique se rattachent "Sphynx", "Coppélia" et "Rêverie", même si les faits racontés se déroulent à une date hypothétique. Je ne m'étendrai pas sur les deux jolies short stories, "En manière d'introduction" et "Cours d'histoire" , où Sussan se révèle être un auteur qui peut avoir parfois l'inspiration de Fredric Brown, observateur narquois de l'imbécillité humaine, mais plutôt sur les deux points forts du recueil, "Sphynx" et "le Grand sacrilège". La première nouvelle est une subtile variation sur Oedipe. Subtile car elle implique l'idée qu'un voyageur temporel pourrait assassiner son père juste avant qu'il fécondât l'ovule de sa mère et serait alors à même de le remplacer et de se procréer lui-même. Subtile de surcroît, par le procédé utilisé pour remonter le temps, en s'infiltrant entre les intervalles sonores d'une partition musicale. La seconde, "le Grand sacrilège" , est une démonstration magnifique de l'existence de la bête du Gévaudan. Elle repose sur une belle idée de Science-Fiction : qu'adviendrait-il si la prolifération des cellules cancéreuses n'entraînait pas la mort des hommes, mais une sorte d'au-delà de l'humanité ? Voilà, je vous laisse le soin de découvrir le reste, mais je crois qu'il serait dommage de négliger un pareil livre, même si d'autres volumes vous semblent plus appétissants. L'Anneau de fumée, de René Sussan, reflète tout un courant de la Science-Fiction qu'il faut soutenir pour la qualité de son écriture, la finesse mezzo-tinto de ses thèmes et le parfum légèrement passéiste de son univers. Passons brutalement du coq à l'âne et parlons maintenant du dernier "Marabout Science-Fiction", le Fils des étoiles, de John Morressy. Qui est John Morressy ? Ni Versins ni Sadoul n'en font mention ; le présentateur de son roman affirme qu'il est enseignant au Franklin Pierce College, ce qui n'a réellement rien d'original. Ce qui n'a rien d'original non plus, c'est le début du Fils des étoiles : une société agricole sur la planète Giléad, après que l'homme s'est répandu dans toute la galaxie. Un jeune héros d'une santé morale à toute épreuve, Del. Une philosophie rationaliste issue de la Vieille Terre, le rudstronisme. Des pirates de l'espace qui capturent le jeune Del pour le vendre sur une planète. Son apprentissage comme mercenaire, les habituels combats dans l'arène. Non, réellement, rien d'enthousiasmant ; sinon que le récit est bien mené, que les silhouettes humaines et humanoïdes que rencontre Del sont bien campées. Puis, soudain, des traces d'humour : les patronymes des gens sur Giléad et sur Tarquin VII ; la façon de compter la monnaie dans la galaxie ; la définition de la politique par Rafanus (une manière sophistiquée de s'emparer du bien des autres) ; la guerre religieuse entre les partisans de Lovecraft et ceux de Poe. D'excellentes idées : une civilisation basée sur l'emploi des parfums ; l'utilisation du revolver à six coups sur les astronefs, car les armes plus perfectionnées transforment les vaisseaux en novae ; l'exposé sur le système d'accélération de Wrobleski, qui a permis d'envoyer les hommes dans les étoiles avant qu'ils aient eu le temps d'explorer leur propre système solaire -- j'aurais aimé être Wrobleski au moment de sa découverte. Sur le thème général "De la galaxie considérée comme une suite de provinces", John Morressy va broder un grand nombre de péripéties enchâssées. Certains peuvent penser que ce genre de récit s'apparente à la chantefable imaginée par Robert Desnos : « Le capitaine Jonathan Dans une île d'Extrême-Orient Rencontre un jour un pélican. Le pélican de Jonathan Lui pond un jour un oeuf tout blanc D'où sort inévitablement Un autre qui en fait autant Cette histoire peut durer très longtemps Si l'on ne fait pas d'omelette avant. » Tout dépend de ce que l'on trouve à l'intérieur de l'oeuf, s'il est coque ou dur, si c'est un oeuf de poule ou de gastéropode. De plus, si les auteurs de Science-Fiction ne peuvent plus exercer leur imagination à la manière des Mille et une nuits, qui le fera ? Françoise Sagan ou Armand Lanoux ! Donc, situé entre le space opera et le conte voltairien, le Fils des étoiles va cahin-caha jusqu'à la fin. John Morressy s'invente un chapitre après la fin, puis ajoute un épilogue. On sent qu'il ne peut pas finir et qu'emporté par son souffle, il aurait bien aimé écrire l'Iliade et l'0dyssée, suivies de la Bible et de Aimée et chassée par son légionnaire, de Marcel Priollet. Intarissable, il nous donne d'excellentes pages d'imagination, de séduisants passages d'ironie pure, de vives descriptions de systèmes planétaires et de leurs habitants. Et se paye même une montée en puissance onirique durant tout l'épisode sur la planète Watson. En contrepartie, que de combats sans intérêt, que de planètes-bordel banales, enfin que de thèmes spaceopératiques vulgaires et peu renouvelés ! Le jeune Délivrance du vide Whitby retrouvera-t-il les traces de son père perdu au cours de la deuxième guerre contre la Rinn ? Saura-t-il un jour qui il est ? Pourra-t-il se débarrasser de l'éternelle malédiction qui pèse sur les hommes de la Vieille Terre : le désir de tuer ? Vous le saurez en lisant le livre de John Morressy, si vous ne vous perdez pas dans les méandres de son temps personnel, qui se noue en bande de Moebius. Ah ! J'allais oublier l'amusante démystification de l'histoire de Pénélope : un Ulysse des temps futurs, Gariv, revient enfin sur sa planète après un long voyage pour retrouver Nikkolope, son épouse fidèle et bien-aimée. Il s'apprête à tuer le prétendant, juste le jour du mariage. Mais c'est le prétendant qui le tue sous les yeux ravis de Nikkolope qui ne semble pas reconnaître son premier époux. Etait-il réellement Gariv, avatar d'Ulysse, ou avait-il lu l'histoire d'Ulysse et s'apprêtait-il à profiter de l'aubaine ? C'est en cela que le Fils des étoiles est une oeuvre pétrie d'humour subversif. Harlan Ellison a salué le roman de John Morressy avec un grand enthousiasme. Avec l'Île de béton, de J.G. Ballard, c'est un monde tout différent qu'on aborde : un roman véritablement singulier, au sein d'une collection de plus en plus étrange et fascinante. Comme Crash, du même auteur, situé sur des franges très incertaines de la Science-Fiction, l'Île de béton atteint le point de non-retour. Qu'y a-t-il de plus éloigné et de plus proche à la fois du genre qui nous préoccupe ? Voyez pour l'atmosphère : « Il fut surpris aussitôt par le silence qui pesait sur tout !e paysage, par le retard étrange de ce grondement continu des voitures de l'heure de pointe qui l'avait réveillé le matin précédent. Comme si le technicien chargé d'entretenir l'illusion du naufrage sur la mer de ciment, distrait aujourd'hui, avait oublié de brancher le son. ». Dès la page 50, Ballard définit ses intentions : son sujet est artificiel. Il en tire lui-même les ficelles, technicien chargé d'entretenir l'illusion du naufrage sur la mer de ciment, il s'incarne aussi dans les personnages de l'histoire ; ce sont ses projections mentales. Le Ballard romancier tâche de traquer l'homme Ballard en le plaçant brutalement dans un univers concentrationnaire, en le soumettant à des créatures issues des sous-couches de son inconscient. L'homme Ballard tente de s'échapper de cet univers en retrouvant son identité, en débusquant ses fantasmes, en désamorçant ses pièges. « Cette île est mon corps », déclare-t-il dans un accès de démence lyrique. Quelle est cette île ? Un fragment de paysage situé entre les bretelles d'une autoroute. Robert Maitland y fait naufrage un jour après un innocent accident de voiture. Personne ne s'arrête pour le prendre. Il se retrouve seul, blessé, avec, pour toutes ressources, les quelques bouteilles de bourgogne blanc qui se trouvent dans le coffre de sa voiture. Quel est le décor qui l'environne ? « La surface de l'île était étrangement inégale. Les herbes agitées comme des vagues par temps frais recouvraient tout de leur manteau, mais on devinait le long de l'épine dorsale de l'île une large vallée qui marquait l'emplacement de la grande rue d'un village. De chaque côté, la végétation s'était emparée des murets en miettes, des corniches écroulées, des ruelles disparues. » Sous le paysage, les strates profondes de son enfance, de son adolescence, de sa vie, les regrets d'une époque révolue où 1e béton n'avait pas tout envahi. Sous les personnages bizarres qu'il va rencontrer dans l'univers clos de son passé, une image sauvage de sa femme, telle qu'elle lui était apparue lorsqu'il l'avait rencontrée, Jane, la putain rousse. Le golem fou du moi secret projeté, Proctor, l'athlète idiot. Robert Maitland va tenter l'impossible : reprendre le contrôle de cette vie mystérieuse qui lui échappe, dompter les êtres issus de ses souvenirs, s'emparer du mélancolique et minuscule royaume situé entre les falaises de béton de la ville et des voies de communication. Sur ce thème symbolique, Ballard va écrire un roman poétique et insolite. Plus qu'un regard sur la société, sur la pollution, sur le monde hostile des villes, l'Île de béton est un roman nostalgique sur l'adolescence et l'enivrante folie que connaît l'être humain au moment de son éclosion. C'est aussi une réflexion amère sur la nécessité d'évoluer dans un monde en perpétuelle mutation, univers du vingtième siècle, époque de la brutale accélération historique et scientifique où les conditions sociologiques et écologiques de l'homme ont été bouleversées. Les modes passent à une vitesse météorique -- Ah ! les posters de Fred Astaire sur les murs des cinémas en ruine ! --, le décor de la ville et de la campagne change à chaque marée de l'expansion démographique, le vieux mythe familial a explosé sous les coups de l'urbanisation et du progrès social. Tout s'efface et se brouille, les souvenirs plus que le reste. Est-ce encore une époque où il est convenable de chérir le passé ? Robert Maitland hésite : doit-il redevenir J.G. Ballard ou bien se perdre sous les herbes folles de son enfance ? Proctor est mort dans un accident, Jane va partir vers la réalité. L'île de béton lui appartient. Il en pratique les itinéraires secrets ; même en fermant les yeux, il peut la parcourir sans erreur. Toutes les traces de son passé lui sont restituées : le vieux village de sa mémoire n'est plus que ruine, que temples sentimentaux écroulés. Dans ce moment d'intense solitude auquel aboutit tout individu lorsqu'il explore jusqu'au bout la condition humaine, deux solutions apparaissent : le suicide ou l'acceptation. J.G. Ballard choisit d'élaborer un plan d'évasion. Et maintenant, puisque nous sommes dans le Calmann-Lévy, pataugeons-y jusqu'au cou, au risque de passer pour un vendu. C'est que le premier roman de Christopher Priest, le Monde inverti, est certainement le meilleur de tous les ouvrages parus depuis la rentrée 1974/75. Si c'est cela la "science dure" dont on nous rebat les oreilles depuis le début de l'année et qui marque le retour en force de la SF de papa aux Uessa, avec une tendance super Hal Clement, alors, vive la hard ! Je crains que cette tentative de mise en déroute de la "spéculative" soit plus le fait de néo-gernsbackiens que de Christopher Priest. La puissance onirique du Monde inverti provient effectivement de la description minutieuse d'un univers subjectif, scientifiquement possible. Mais c'est l'oeuvre d'un grand écrivain, pas celle d'un laborantin. Imaginez une ville invraisemblable, une sphère faite de petits buildings de bois et recouverte d'une sorte de peau. Ses habitants y sont cloîtrés depuis des milliers de kilomètres : car la ville avance sur des rails et les gens ont pris l'habitude de compter le temps en distances plutôt qu'en heures. Cette société est refermée sur elle-même. Les citoyens ne sortent jamais de la ville sauf les membres des Guildes (guilde de la Traction, des Ponts, de la Milice, des Échanges, du Futur) et leurs chefs suprêmes les Navigateurs. Le jeune Mann sort un jour de la crèche pour entrer dans la guilde du Futur : c'est un arrachement à l'univers foetal de la ville. Ses premiers contacts avec l'extérieur sont un peu à l'image des premiers jours de la naissance où chaque objet, chaque visage qui se penche sur l'enfant, chaque odeur provoque en lui un traumatisme profond. La perception même du temps qui s'écoule, après l'éternité relative de la gestation, est une cruelle agression. Au Sud, il y a le passé, au Nord c'est l'avenir. La ville doit suivre au plus près son présent, ce mystérieux Optimum qui se déplace : « Et l'Optimum est en mouvement continu ? -- Non. Il est stationnaire... mais c'est le sol qui s'en éloigne. -- Ah oui ! » Pour rejoindre cet Optimum il faut que la ville avance, traversant les rivières, franchissant les montagnes, tirée sur ses rails. Grâce à son extraordinaire talent de conteur, Christopher Priest, par des touches délicates suggérant la vie de cette société invraisemblable, par des descriptions précises du paysage, des gens, de la ville, par d'intelligentes réflexions sur la condition humaine à l'intérieur de ce monde clos, progressant inéluctablement vers son destin, va nous sensibiliser à cet univers dément, va sournoisement nous y faire pénétrer. Bientôt, comme le jeune Mann, nous allons nous rebeller contre cette situation absurde qui nous est faite ; puis admettre qu'il y a des conditions d'existence auxquelles on ne peut échapper ; enfin nous faire les défenseurs de cette ville, de ces roues, de ces rails, de ce mouvement perpétuel vers le Nord, condition existentielle de notre survie. Nous irons avec lui jusqu'au bout du passé et nous verrons, dans une sorte de délire topologique, l'extrémité de la planète se dresser comme un éperon vers un soleil à cornes, tandis qu'autour les choses, les gens, le paysage seront devenus plats comme des oeufs sur le plat. Puis nous remonterons en pensée vers notre enfance et nous nous souviendrons que nous avons été mystérieusement conditionnés pour devenir un membre de la Guilde, pour servir nos concitoyens, même si ceux-ci semblent quelquefois contester le bien-fondé de notre activité. À travers cette expérience, nous aurons définitivement admis l'univers qui nous est proposé. Nous nous en serons faits les plus ardents défenseurs, même si nos habitudes quotidiennes ont été bouleversées, même si notre femme nous a quittés, même si nous sommes parfaitement conscients de l'inutilité de ce perpétuel cheminement de la ville vers l'Optimum. Comme Mann, nous avons pris en charge notre existence, et nous nous y tenons, même si nous savons que notre perception du temps est relative, que le passé s'aplatit et que le futur s'allonge, que nos souvenirs se déforment et qu'ils nous déforment aux yeux des autres. Qu'on ne s'y trompe pas, le Monde inverti n'a rien d'une allégorie. L'univers où Helward Mann se débat n'est pas une transposition du nôtre. C'est un univers de Science-Fiction. Il semble plus vrai que le nôtre car sa description provient d'un observateur impartial, en l'occurrence Christopher Priest. Il ne ressemble à aucune des différentes civilisations que l'on découvre sur la planète Terre, il est plus cohérent. D'ailleurs, tout le monde peut écrire à son créateur pour lui demander une justification de son oeuvre. Cette affirmation va bientôt s'inscrire dans la réalité même du livre. Un jour, Helward Mann rencontre une femme apparemment différente de ces Tooks, population indigène des contrées que traverse la ville. Elle lui révélera la vérité. Mann n'acceptera pas la mise en question de son monde, de ses habitudes, de ses croyances. Petit moteur à ressort remonté par ses antécédents génétiques, sa culture, ses certitudes culturelles, il refusera d'accepter l'évidence et préférera adopter l'attitude splendidement schizophrénique de l'adulte intégré au sein d'une société qu'il croit avoir choisie. « Quoi que vous en pensiez, Helward, ce lieu n'est pas le centre de l'univers », lui dit Elizabeth, la mystérieuse étrangère. « Il l'est, affirma-t-il, parce que si jamais nous cessions de croire, nous mourrions tous. » J'hésite à broder plus en détail sur cet extraordinaire roman. Même si le talent de Priest est tellement vif, si la pondération, le calme, la minutie avec lesquels il sait faire glisser le lecteur de son fauteuil à l'univers parallèle de l'imagination sont le fruit d'un travail tellement subtil, le fait de tirer à quatre épingles la peau de chagrin de son histoire sur une planche de bois risquerait de lui nuire. Oubliez donc les détails de l'intrigue. Ouvrez la première page du Monde inverti avec autant d'innocence que si vous n'aviez pas lu cette critique. Il n'est pas souvent donné de découvrir un si bon roman et un si merveilleux romancier. Le Monde inverti n'est pas seulement un des livres les plus dépaysants qu'il m'ait été donné de lire, c'est aussi une très intelligente rêverie sur la survie de l'homme après la grande crise de l'énergie. Ce Monde inverti de Christopher Priest en vaut deux. J'avais l'intention d'achever ma chronique sur ce texte quand j'ai reçu la Lettre ouverte aux Terriens, de Jacques Sternberg. Je n'ai pas comme lui cette haine et ce mépris pour les hommes ; au contraire, je bouffe des tartines d'humanité chaque matin à mon petit déjeuner. J'avoue, de plus, que je n'avais guère apprécié ses autres pamphlets contre la race humaine et Jean Dutourd en particulier, mal ficelés, débraillés, bavards. Ils étaient justement à l'image de cette humanité que Sternberg se plaît à massacrer avec sa machine à écrire. Cette fois, il a peaufiné son style, affßté ses idées. Le misanthrope fondamental de la Sortie est au fond de l'espace a ramassé ses forces pour un ultime et dernier adieu à cette race qu'il abhorre. « Hargneux, injurieux, arbitraire, atrabilaire, mais sincère » dit la bande-annonce du livre. Sternberg aurait préféré ces simples mots : le regard belge. Premier extraterrestre officiellement proclamé par lui-même (car, bien sßr, l'auteur ne saurait s'accabler de son propre mépris sans quoi il n'écrirait pas), il dévoile ainsi sa véritable origine. Gageons que cette Lettre ouverte aux Terriens n'est pas un adieu définitif à la connerie, à la bêtise et à l'absurdité, c'est-à-dire au monde. Aphorismes, calembours, injures, railleries, satires, ironies abondent dans ce livre sans pitié pour les pauvres Terriens. Rien ne trouve grâce aux yeux de Sternberg, ni l'érotisme, ni la culture, ni le travail, ni la voiture, ni la Terre même et j'en passe. Non seulement l'être humain lui répugne suprêmement, mais toutes les créatures l'insupportent. Alors, il bricole son solex sur un dériveur léger et part en pédalo nouveau style retrouver les sconges, ses frères de race, afin de leur raconter comment il a fignolé son pétard pour désamorcer l'homme, cette larve qui a réussi à se faire un nom. Il y a de bons moments dans cette Lettre ouverte aux Terriens et, s'ils ne suffisent pas à me faire détester l'homme, j'avoue qu'ils m'ont parfois fait grincer des dents. Bien entendu, cela n'entre absolument pas dans la ligne du marxisme-mandrakiste. Les chroniques de Philippe Curval -- (c) Quarante-Deux & Philippe Curval Document : Quarante-Deux/Philippe Curval/Petite chronique de nuit 4, mars 1975 Création : dimanche 1er décembre 1996 Dernière modification : mardi 6 mai 1997 Adresse : Philippe Curval -- Petite chronique de nuit -- 5 Galaxie nº 131, avril 1975 Alain SAINT OGAN Zig et Puce au XXIe siècle Eric Franck RUSSELL Guêpe John T. SLADEK l'Effet Müller-Fokker Philip K. DICK Dedalusman Philip K. DICK la Vérité avant-dernière Philip K. DICK le Temps désarticulé Philippe CURVAL les Sables de Falun D'une main frémissante, j'ai saisi le Zig et Puce au XXIe siècle, qui vient de paraître chez Hachette. Tant de souvenirs ! et tant d'hommages enfantins ! En le relisant, j'ai légèrement déchanté. Il faut bien le dire, du point de vue Science-Fiction, c'est léger léger. Qu'allaient penser les lecteurs adolescents de cette évocation du futur à travers l'imagination d'un bandessineur qui vivait à l'époque tiède et brutale, militariste et anarchisante, catholicarde, colonialiste, revendicatrice et surréalisante de l'avant-guerre ? Quoi ! quelle guerre ? Comme il m'arrive aussi de douter qu'il y ait des êtres humains nés après 1950, j'ai passé outre à ma délicate retenue, et je me suis glissé dans les pages de cet album un peu trop cher. Lecteur assidu de Wells, Alain Saint-Ogan redessine à l'humour les grands romans de notre maître à tous. Mais il ne s'en contente pas, il a des trouvailles originales dans de nombreux domaines : sur le temps, quand Zig et Puce contemplent la tombe d'Alain Saint-Ogan, leur créateur, ou qu'ils admirent dans un musée le descendant du cheval Marcel (toujours d'exécrable humeur) ou encore Alfred empaillé ; sur la vision du futur : la speakerine de télévision (en 1934) habillée en majorette, le Paris de l'an 2000 échappé de l'imagination d'un Robida goguenard ; sur les planètes : le lapin diplodocus et les habitants si rigolos de Vénus. Bref, ce petit récit populaire, issu d'un passé nostalgique est animé à merveille par Zig et Puce, prolétaires-petit-bourgeois. Ils évoquent leur avenir, notre réalité, avec ce sympathique état d'esprit des journalistes d'alors, à la fois sarcastiques et humanistes, pourfendeurs de la stupidité fonctionnarisée. En 1934, Paris n'était qu'une grosse ville de province. Alain Saint-Ogan a su merveilleusement décrire l'avenir de ses paysans. Hélas ! nul n'est prophète en son pays. À l'époque, la B.D. était réservée aux enfants. Dans ma série "passé, quand tu nous tiens", je vous parlerai maintenant du bouquin de Eric Frank Russell paru au C.L.A., composé de deux romans, Guêpe et Plus X. J'ai toujours conservé un excellent souvenir de Guerre aux invisibles, qui fit les beaux jours d'un "Rayon Fantastique" alors jeune et vigoureux. J'avais donc deux raisons de me pencher sur cette parution, la seconde venant du fait que je n'ai pas encore critiqué un seul bouquin des éditions Opta depuis que j'écris cette chronique. Des deux romans, je n'ai lu que Guêpe, croyant, de bonne foi, ce que Marcel Thaon avait écrit a son sujet : « Le plus exemplaire et peut être le plus amusant de toute la Science-Fiction anglo-saxonne. » Amusant, certes. Passionnant, sans aucun doute. Exemplaire, oui si l'on veut parler de ce style de SF qui consiste à remplacer un mot par un autre composé de toutes pièces pour travestir le réel. Sans prétention aucune, je peux vous traduire, pour le Fleuve Noir par exemple, toute la littérature française classique en y appliquant cette formule. Mme Bovary = Mmmm' Bof à Rhii, jeune indigène de Nhor mendhy, une planète de vachers du côté de Bételgeuse, s'ennuie profondément : son mari qui a trois testicules comme tous les Nhor mendyens, travaille trop. Près d'elle, un colon terrien, Monsieur Ho may, nexialiste... etc. Dans Guêpe, James Mowry, qui semblait destiné à devenir un héros par « manque de courage pour la lâcheté » est envoyé chez les Siriens, ennemis héréditaires de la Terre. Désigné comme volontaire par un personnage si désespérément anglais que vous aurez l'impression d'être engagé dans l'armée des Indes, si vous avez le pouvoir de vous identifier totalement au héros durant un instant. Quelques jours plus tard, Mowry, maquillé, est débarqué sur Jaimec, quatre-vingt-quatorzième planète de l'empire Sirien : « Son visage violet, ses oreilles en arrière et son accent mashabi seraient convaincants. Il renoua sa cravate typique à la façon dont seul un Sirien pouvait la nouer. » Voilà, c'est très simple, Russell donne la formule de base : un visage violet, des oreilles tirées en arrière, une façon typiquement sirienne de nouer sa cravate et plus aucun effort d'imagination n'est nécessaire pour le dépaysement. Vous êtes sur Jaimec ; puis qu'on vous le dit, vous n'avez qu'à le croire. Et si parfois, en vous grattant la joue, vous vous demandez pourquoi les Terriens se battent si loin de leur planète natale contre des gens dont les moeurs leur ressemblent tellement, vous découvrirez Russell, au coin d'une page, qui vous fera part de ses réflexions sur la guerre : « Il existe toujours une minorité qui s'oppose à la guerre pour des raisons aussi diverses que la répugnance aux sacrifices nécessaires, la crainte de pertes ou de souffrances personnelles, ou bien une objection philosophique ou éthique à la guerre en tant que méthode de régler les différends. Il existe aussi un manque de confiance en les capacités des dirigeants. Le ressentiment de se voir forcé à jouer un rôle de subordonné, la croyance pessimiste que la victoire est loin d'être certaine et la défaite très possible, la satisfaction égoïste de refuser de hurler avec les loups... » Vous aurez la bonne réponse : on fait la guerre parce qu'on ne peut pas faire autrement. Plus qu'un livre de Science-Fiction, Guêpe est une amusante satire de la propagande psychologique, telle que Russell a dß la connaître durant le blitz, à Londres. Mowry. son héros, va entreprendre une campagne de subversion contre les habitants de Jaimec, véritable ploucs de l'espace. Personnage solitaire, Robinson de la civilisation sirienne, il va imaginer les situations à partir des fantasmes de ses ennemis et les projeter dans la réalité. Croyez-moi si vous le voulez, il réussira à semer la perturbation au point de rendre possible la victoire finale des Terriens. Tout cela est assez distrayant, souriant et mal écrit. Je m'étonne qu'Eric Franck Russell ait négligé d'inventer des extraterrestres plus sémillants, lui qui avait si bien réussi jadis avec Guerre aux invisibles. Mais, après tout, peut-être n'est-il que l'homme d'un seul livre ? (ou de deux : je n'ai pas lu Plus X). Dommage aussi qu'il n'ait pas jugé bon d'expliquer, avec son humour lapidaire, qu'il n'est pas nécessaire de faire la guerre parce qu'on vous le dit. À titre de transition, avant les deux grands débats de ce jour : "Pour ou contre Müller-Fokker" et "Dick est-il un génie ?", permettez-moi de tirer un coup de chapeau à G.H. Gallet qui vient de rééditer la Plaie dans sa collection de chez Albin Michel. Quand on sait que ce roman de Nathalie Charles Henneberg a sonné le glas du défunt "Rayon Fantastique" en 1964 -- plus de dix ans déjà -- il fallait du courage pour remettre ça ! Une consolation pourtant, la qualité du livre n'est pas en cause : si l'on aime le Nathaliecharleshenneberg, c'est du bon Nathaliecharleshenneberg. Toujours chez Opta, voilà donc l'Effet Müller-Fokker de John T. Sladek. Imaginez que les Marx Brothers soient devenus fous et qu'ils aient entremêlé les synopsis de tous leurs films en un seul. Cela donnerait un roman apocalyptique et confus qui ressemblerait assez à Müller-Fokker. Obsédé par la publicité et ses méthodes de travail, un publiciste renégat pourrait aussi concevoir un tel livre à condition qu'il ait absorbé une forte dose de surréalisme. Mais cela ne suffirait pas ; il faudrait aussi, comme Sladek, qu'il soit américain et imprégné de cette culture différente récemment mßrie de l'autre côté de l'Atlantique : snack-bars, Coca-Cola, fidèle Lassie, guerre du Pacifique, de Corée, du Vietnam, racisme, Hollywood, campus, herbe. Car subir l'Effet Müller-Fokker c'est vivre à l'intérieur d'une planète issue du rêve américain, ou plutôt de son cauchemar climatisé. Ici tout est contradiction, absurdité, et tentative de démonstration par l'absurde de la valeur de l'absurdité comme mode de civilisation. Pour me retrouver parmi tous les personnages issus des fantasmes de Sladek (Ank, le peintre fou, Marge, devenue Bette Cook, Feinwelt, le psychiatre déboussolé, Glen, sosie d'Hefner le directeur de Playboy, Fouts, le colonel en délire, Koch, le prédicateur, etc.), j'avais commencé à prendre des notes de lecture mais, à mesure que j'avançais, je me suis surpris à écrire un texte d'explication, encore plus gros que le roman. Était-ce cela, l'effet Müller-Fokker ? Difficile de pénétrer dans le subconscient d'un auteur, mais le seul moyen d'y parvenir consiste à lire le cerveau bandé sans analyser exactement ce qu'on perçoit, sans chercher à deviner s'il y a des clés, où sont les joints, les postes de soudure, en glanant des images au fil des pages. Avec un peu de chance, la traversée du miroir s'accomplit. « Il y avait vraiment un homme vêtu d'un pardessus gris, et il se servait d'une canne à pommeau doré. Il s'appelait Mac Cormick Hines, et ce n'était pas un "voyeur", il vérifiait la vérité à propos de la réalité, la vérité à laquelle il était arrivé vingt ans plus tôt. La vérité était que la réalité était télévisée » Voici, page 26, l'un des premiers indices sérieux. La réalité est télévisée, la réalité est enregistrée. Par qui ? par le mystérieux Müller-Fokker, qui n'apparaîtra d'ailleurs qu'au tout dernier chapitre du livre. Enregistrée sur bandes : « Le principe semble être une analyse Gestalt, ou une prise en considération de grands schémas dans de grandes quantités de données. Les données fournies ne sont pas immédiatement "enregistrées", mais "englobées" et comprimées par la bande elle-même, en formules. La bande n'est pas magnétique, mais électrochimique ». Et c'est ainsi que le malheureux Bob Shairp sera un jour mis en bande par un biophysicien du nom de Donogon, Doonogan, Donogal ? Sladek ne se souvient plus exactement du nom. L'expérience tournera court et Bob Shairp s'embarquera vers un rêve long et douloureux fait des images explosées de son conscient et de son inconscient mêlés sur le même enregistrement électrochimique. Deux personnages échapperont à ce délire, Mac Cormick Hines et la femme de Bob, Marge. Marge deviendra une figure connue de la télévision publicitaire, sous les apparences de Bette Cook, afin de vendre les produits alimentaires de la Arse National, le potage, le cake, le sèche-cheveux et la pizza congelée à la banane. Mac Cormick Hines deviendra éperdument amoureux de cette image, véritable incarnation télévisée de son idéal féminin, devenue enfin réelle grâce à la fiction. Halte ! stop ! coupez ! Ce serait trop facile de vous débroussailler toute l'histoire, vous y perdriez tout le plaisir de lire au sein de la confusion, de douter à chaque page de la précédente. Sladek, le dit : « Ça ne marche pas du tout. J'avais espéré raconter l'histoire mais le stylo doit tracer sa propre ombre..., l'histoire inclut le monde autour de l'histoire et l'histoire dans le monde. ». L'Effet Müller-Fokker, roman de Science-Fiction ? Mais aussi tentative désespérée de traduire la cacophonie du monde, l'incohérence du racisme et de la politique, l'obsession de l'anticommunisme, le nazisme, le mysticisme, le délire érotico-culinaire de l'humanité, l'illusion du libre arbitre, Jésus-Christ est un androïde fou. Et tout cela en pratiquant des collages, des montages, des exercices d'écriture automatique, en utilisant des références à Thomas Disch, Jean-Pierre Brisset, Playboy, à l'art actuel, en trifouillant les apparences, en faisant exploser le discours, en détruisant les idées, les phrases, les mots avec sa propre prose, l'arme de la subversion par excellence. « C'est la fin de l'humour, proclame Sladek, désormais nous n'aurons plus qu'une indifférence étudiée à l'égard du monde. » Tant de véhémence, tant de rage, tant de force semblent contredire cette affirmation. Je crains malheureusement que cette indifférence ne soit pas du tout étudiée par les nombreux lecteurs qui abandonneront ce roman en cours de lecture. L'effet Müller-Fokker, si j'en conteste la forme trop gratuitement provocante, si j'en redoute par avance la mauvaise descendance littéraire, est une oeuvre riche et dense. Un jour, peut-être, John T. Sladek voudra-t-il bien nous la traduire ? Alors, chers noctambules déboussolés par cette critique, Sladek or not Sladek, je vous laisse le soin de conclure par vos applaudissements. Et voici maintenant, pour finir, terreur sur l'édition ou comment rester dans sa peau de directeur littéraire d'une collection de SF en publiant du Philip K. Dick. Tout cela rappelle le grand raz-de-marée vanvogtien des années soixante. Coup sur coup, la Vérité avant-dernière, chez Laffont, Dedalusman, au Masque, et Le Temps désarticulé, chez Calmann-Levy. Première remarque, si les traducteurs d'"Ailleurs et Demain" et de "Dimensions" sont restés fidèles au titre, ce que je crois essentiel à moins qu'il ne soit intraduisible, pourquoi celui du "Masque Science-Fiction" a-t-il jugé bon de changer Zap gun en Dedalusman ! Pour le rendre plus accessible au lecteur ? Plus commercial ? Ah ! bon. Si Russell est un technicien habile de la vieille garde, Sladek un jeune intellectuel briseur de mythes -- au fait, pourquoi ne connaît-on pas le nom du traducteur de l'Effet Müller-Fokker ? -- Philip K. Dick est un créateur à l'état brut. Il porte en lui l'innocence du génie. Voilà pourquoi je ne m'élèverai pas contre la guerre des Dick : même dans le plus mauvais des cas ses oeuvres sont marquées de son extraordinaire personnalité. Qu'on nous en donne encore si c'est possible, dépassons la vingtaine. Faisons de Dick le plus français des auteurs américains. Toutes mes informations se recoupent. Philip K. Dick, aux États-Unis, n'est pas plus connu que Lloyd J. Effries ; bien qu'il ait écrit trois ou quatre des plus grandes oeuvres de toute la SF, il paraît que dans les conventions les fans n'y font guère allusion. Cela réjouit le coeur d'un baladin du monde occidental. Pour en revenir aux romans qui viennent de paraître, commençons par le plus faible et le moins cher. Comment traduire ça en rapport qualité-prix ? Dedalusman, c'est un Dick caricatural et fou, emballé en force, avec des dialogues très brillants écrits par un auteur qui se regarde écrire et qui utilise ses propres clichés pour les tourner en dérision. C'est un Dick plein d'idées qui s'envolent, plein de retournements qui font floc, plein de personnages inaboutis. Pour tout dire, c'est un Dick écrit pour gagner des ronds, à la vitesse des factures qui arrivent, entre deux prises. C'est un Dick qui mérite la lecture, car la plus petite des idées qu'on y trouve vaut une tonne de Gordon R. Dickson. Thèmes classiques dans son oeuvre : les deux blocs U.R.S.S.-U.S.A. face à face ; un homme seul doué de pouvoirs bizarres qui cherche à s'évader de la réalité ; une femme enfant névrosée qu'on ne peut aimer qu'en état de transe. « La seule erreur commise dans le domaine des armes de destruction a été la folie absurde du vingtième siècle, l'arme totale : la bombe qui tuait tout le monde. Cela allait trop loin. Il a fallu revenir en arrière, à l'arme tactique, en la spécialisant de plus en plus de sorte qu'elle atteigne seulement un objectif limité pour produire surtout un effet émotif. » Cela, les deux blocs l'ont compris. Mais, pour créer ces armes, les techniciens sont impuissants. Il faut des médiums, gorgés de drogue, qui les dessinent en rêve. À l'ouest, c'est Lars Powderdry : « Ce qu'il expérimentait, c'était, bien plus que la peur, un regret, une souffrance. » À l'est, Lilo Topchev : « Une jeune fille au teint légèrement pâle, avec des yeux étranges, un peu rétrécis, attentifs. Elle avait l'air à la fois effrayé et dur. » Ces personnages aux dons fabuleux doutent de la pérennité de leur pouvoir, comme si leur vie allait s'éteindre au moment où ils allaient le perdre, parce que l'étincelle créatrice est la seule excuse de l'existence. Parmi les armes que Lars a créées, il y a l'Arme à Feu Évolutive, capable de ramener toute forme de vie hautement organisée à l'état qu'elle avait il y a deux milliards d'années ; la Poubelle Bim Boum, une sorte de capote anglaise qui s'installe sur votre toit en émettant un son qui vous empêche de dormir à jamais ; l'lsolateur Parasiticide, des gouttes qui se répandent sur une superficie d'environ seize kilomètres carrés et pénètrent dans les molécules : rien ne peut les en extirper, alors les gens meurent à force de sentir mauvais. Des armes de ce genre, il y en a des tas, à croire que Dick a récemment fait une petite visite chez Robert Sheckley. Mais ces armes ne servent pas à combattre, elles ne servent qu'à catalyser l'agressivité du bon peuple. Les dirigeants des deux blocs ont monté une gigantesque conspiration pour tromper les purzouves, c'est-à-dire le travailleur-consommateur-moyen. Des ingénieurs spécialisés transforment ensuite ces armes en gadgets que l'on trouve dans tous les bons drugstores. Ce précis du délire guerrier nous introduit dans la grande farce dickienne. Car il ne faut pas se leurrer, Dick n'a pas du tout l'intention de faire oeuvre de moraliste. S'il s'inspire de la réalité contemporaine, c'est pour s'en évader très rapidement. Le château de cartes de son décor va bientôt s'effondrer sous les coups de boutoir de son existence transposée en imaginaire. S'effondrer -- un peu trop hélas ! -- à force d'invention, jusqu'à la conclusion merdique et bâclée. Il demeure pourtant de très belles choses dans ce Dedalusman , dont un passage d'amour fou, très rare chez Dick, entre Lars et Lilo, qui se rencontrent enfin à travers une séance de divination sous l'influence de la drogue : « Mais de ses lèvres aux miennes, il n'y a rien, sauf une distance, une distance infranchissable, celle d'une feuille de papier à dessin. En sera-t-il toujours de même, pense Lars. Le ton de Lilo devenait de plus en plus doux. -- Vous pourriez mourir dans cette posture, Lars. Comme si vous étiez un enfant à moi. Vous, et non plus un dessin ». On y découvre aussi beaucoup d'humour, une quantité d'inventions, de détails, de personnages enthousiasmants qui se mêlent et se confondent jusqu'à former une sorte de bouillie confuse où la fin du roman se délite. C'est à mon avis dans les oeuvres inférieures de Dick que se révèle le schéma de sa dynamique créatrice qui le pousse continuellement à détruire les mondes qu'il construit, pour en recréer d'autres à partir de leurs décombres ; car les thèmes qu'il invente au fur et à mesure pour corroborer ou contredire le premier avortent, et leur humus enrichit l'ensemble. Quand il parvient à poursuivre sa proposition de départ jusqu'au terme du roman, il atteint au chef-d'oeuvre. Avec la Vérité avant-dernière, nous abordons nettement la catégorie supérieure, sans atteindre cependant le sommet. Magnifique mise en place du décor et de l'atmosphère dès les premiers chapitres. Suggestions subtiles à propos de l'époque où se situe l'action et des événements qui l'ont précédée. Au meilleur de sa forme, Dick évoque un univers à deux faces : à la surface de la Terre, les dirigeants de Dem-ouest et de Pacif-pop qui ont profité de ce que la guerre ait éclaté sur une colonie planétaire, Mars, pour évacuer la population de la Terre dans le sous-sol de la planète. Ils entretiennent l'illusion du conflit grâce à la présence télévisuelle de Talbot Yancy, le président, qui raconte les épisodes hypothétiques de la guerre de surface. Ils se partagent ainsi les territoires dépeuplés de la Terre et vivent sur d'immenses domaines que la végétation recouvre. Ils ont reconstitué les conditions initiales de l'écologie planétaire. Sous la terre, dans les 160 000 abris antiatomiques, il y a les autres, ceux qui fabriquent les solplombs en tremblant de ne pas atteindre leur quota. Ceux du dehors, comme ceux du dedans, sont névrosés ; ils se sentent coupables. Les premiers savent qu'ils maintiennent la population en état d'esclavage afin d'améliorer leurs propres conditions d'existence, les seconds craignent de ne pas apporter un appui suffisant à leurs vaillants défenseurs de la surface. Névrosé donc, Joseph Adams, l'un des rédacteurs des discours de Talbot Yancy. Névrosé aussi Nicholas Saint James, président de l'abri Tom Mix. Comme vous le voyez, deux des thèmes de Dedalusman se retrouvent ici : deux blocs s'entendent pour exploiter la population terrestre ; un homme seul s'avère doué des pouvoirs nécessaires pour entretenir l'illusion. Mais, contrairement à Dedalusman, ceux-ci vont être exploités jusqu'au terme. Ils vont se recouper avec d'autres, s'y associer sans disparaître, jusqu'à la conclusion logique. Tout l'art de Dick consiste à décrire minutieusement l'apparence des choses, tout en expliquant le moins possible pourquoi elles s'imposent ainsi, à exposer l'évolution psychologique des personnages sans en fournir les motifs profonds. À l'intérieur de ce flou savamment travaillé, un climat de gêne subtile s'instaure qui conditionne le lecteur à s'identifier aux personnages, à adhérer à la subjectivité de l'écrivain. Analyser d'une manière très serrée un texte de Philip K. Dick n'apporte pas grand-chose. Le récit n'est pas évolutif, mais procède par bonds successifs. Trois ou quatre détails admirablement choisis créent une ambiance, un décor, situent un personnage, puis cet univers se métamorphose, se dissout et se recompose au chapitre suivant. À ce moment l'ambiance, le décor, les personnages, les situations ont mystérieusement évolué. D'où naît le décalage. Tous les acteurs d'un drame dickien affichent ouvertement les stigmates de leurs fantasmes. En extériorisant leur monde intérieur, ils parviennent parfois à transformer leur environnement par contamination directe. Cependant, la réalité ne semble pas se plier toujours à leur volonté. Dans ce cas, l'alternative est simple : soit l'individu se dissout, aspiré par le réel absolu, soit il s'évade définitivement à l'intérieur de lui-même. Ainsi en sera-t-il pour tous les personnages de la Vérité avant dernière. Stanton Brose, personnage énorme et gélatineux qui dirige en fait Dem-ouest, justifie l'horreur de la situation qu'il a contribué à instaurer par un projet politique de sauvegarde à long terme de l'humanité. En privilégiant les Yancees de la surface au détriment de la population du dessous, il préserve un capital planétaire pour l'avenir de l'humanité. Mais la sénilité intervient. Il manipule les événements pour accélérer sa propre mort. David Lontano, un Indien, remonte par hasard du passé à la suite d'une manoeuvre de Stanton Brose. Mélange de fureur primitive et d'intelligence lucide, il veut détruire l'organisation de Brose et rétablir la population souterraine dans ses droits. Louis Runcible, l'architecte urbaniste, construit en série des "Sarcelles" pour les réfugiés du sous-sol. Webster Foote, le super-détective, mourra de sa trop grande perspicacité extrasensorielle. Joseph Adams et Nicholas Saint James se sacrifieront inutilement en retournant sous terre. Livre bien structuré aux personnages soigneusement composés, aux situations bien articulées, la Vérité avant-dernière pèche parfois par souci de justifier les données de base. En se diluant dans la démonstration du thème principal, Dick s'englue dans son propre cauchemar : celui de la culpabilité partagée des dirigeants et des dirigés, qu'il voudrait généraliser d'un point de vue philosophique à tous les États, toutes les sociétés, toutes les civilisations. Bref, contrairement à son habitude, il souffre d'un léger déficit de délire pour atteindre au chef-d'oeuvre. Mais comme il serait navrant que vous vous absteniez de le lire, je souhaiterais vous allécher par le meilleur épisode du roman : cet admirable passage où une machine à tuer thermotropique, que l'on n'a pas su égarer avec des leurres chauds à l'image humaine, pénètre dans une maison, grommelle « la barbe », tue sa victime, sécrète quelques gouttes de sang par compassion, va jusqu'à la fenêtre et se transforme en téléviseur. Là, j'ai même rencontré un Dick heureux. Passons maintenant au Temps désarticulé qui, s'il n'est pas le meilleur, reste néanmoins mon préféré. J'ai cru, jusqu'à la page 167, que je me trouvais en présence d'une oeuvre aussi importante que le Maître du haut château. Jamais Philip K. Dick n'a su rendre l'absurdité du quotidien avec autant de force que dans le Temps désarticulé. Ragle, Margo, Vic et Sammy, petite famille américaine typique : Vic est gérant d'un supermarché, Margo, sa femme, papote, charite, épuise le temps, comme toutes les femmes américaines ; Sammy, le fils, mâcheur de chewing-gum, buveur de sodas, est un vampire de télé comme tous les gosses américains néoclassiques ; Ragle, le frère de Margo, qui vit, semble-t-il, en parasite, passe ses journées à répondre au jeu-concours organisé par un journal local. On s'apercevra plus tard qu'il fait vivre la famille en le remportant tous les jours. « Le problème central de la philosophie. La relation entre le mot et l'objet... Qu'est-ce qu'un mot ? Un signe arbitraire. Mais nous vivons avec des mots. D'ailleurs, une chose, cela n'existe pas. c'est un Gestalt au sein de l'esprit. La chosité, le sens de la substance. Une illusion. Le mot est plus réel que l'objet qu'il désigne. Le mot ne représente pas la réalité, le mot est la réalité. Du moins pour nous ». C'est avec ce discours d'une subversive banalité que Dick explique les raisons qui incitent cette petite famille américaine à se réfugier dans une perpétuelle nostalgie des années cinquante -- où les mots signifiaient quelque chose de rassurant. Mais pourquoi ces humains sont-ils nostalgiques à propos d'une décennie qui n'est pas achevée ? Sans doute pensent-ils qu'à force de vivre toujours de la même façon, en refaisant sans cesse les mêmes actes, le temps ne s'écoulera pas. Figés à l'intérieur de la mémoire de Philip K. Dick, ils ne s'aperçoivent pas que leur vie est inventée par un auteur grâce au pouvoir des mots. Ce sont des naufragés de la civilisation qu'il a recueillis sur le coin d'une machine à écrire. Pourtant, un matin, Ragle s'aperçoit de l'aspect répétitif de son existence, quand il cherche à déterminer « où sera demain le petit homme vert » pour gagner un concours, et que son entourage exécute éternellement les mêmes gestes. « La Dramamine n'est pas un tranquillisant, c'est une pilule contre le mouvement », affirme Vic, un soir, au cours d'une conversation. Machinalement. il va prendre un comprimé dans la salle de bains, cherche le cordon pour allumer la lampe ; il n'y a pas de cordon. Puis il se souvient qu'il n'y a jamais eu de cordon. Pourquoi a-t-il instinctivement tâté dans le noir pour le trouver ? Cet épisode le perturbe. Puis Junie, la soeur de Margo, gravit inutilement une marche de plus sur l'escalier qu'elle a l'habitude d'emprunter tous les jours. Et Ragle, enfin, s'apprête à prendre un verre dans un bar : « Il vit la buvette quitter l'existence, avec son propriétaire, la caisse, l'énorme distributeur de boisson à l'orange, les robinets de Coke et de bière sans alcool à la pression, les pots de moutarde, les cônes empilés, les rangées de lourds couvercles ronds sous lesquels se trouvaient les différents parfums de glace. À la place de tout ceci, il reçut dans la main une petite étiquette où était imprimé en capitales : BUVETTE. » Ne suis-je pas le jouet d'une illusion, se demande alors Ragle. Ne suis-je pas justement enfermé dans un pseudo-réel à l'aide de mots inventés par un autre ? Il part derechef à la recherche d'autres indices, d'autres détails révélateurs. Comme il est à l'intérieur du piège, il sait que personne ne lui fera de cadeau, puisque tout est piège, même les mots. Va-t-il devenir paranoïaque ou bien douter de la réalité de ses soupçons ? C'est alors que Dick vient à son aide. Toute cette première partie du roman n'est en fait qu'une longue et mélancolique réflexion de l'auteur sur son enfance et son adolescence ; un poste à galène et Marylin Monroe en seront les symboles. Le temps fuit. Philip K. Dick se demande : « Devrais-je éternellement rester la proie de mes souvenirs, définitivement gelés dans le passé. Ou franchir d'un bond les années qui me séparent du présent. Le futur est-il une maladie que je dois éviter de contracter à tout prix ? ». Philip K. Dick opte pour le bond en avant. Après plusieurs tentatives de fuite avortée, il va conduire son personnage, Ragle, dans la réalité. Il va l'amener à accepter la deuxième proposition du dilemme : doit-on, grâce aux mots, s'inventer un univers intérieur ou doit-on, avec les mots, tenter de débrouiller l'énigme que constitue le réel ? Bien que les raisons romanesques que donne Dick pour justifier l'existence du second univers qu'a déterminé Ragle soient extrêmement convaincantes, plausibles et parfaitement argumentées ; bien que le problème politique qui se pose alors m'intéresse au plus haut point, je dois avouer que la fin du récit ne procure pas le vertige métaphysique du début. En voulant résoudre les contradictions inhérentes à son thème de départ, Philip K. Dick doit formuler de nouvelles propositions qui sabotent la qualité de son imaginaire premier. C'est parfois dommage ! Que cela ne vous détourne pas d'acquérir le Temps désarticulé. Malgré cette réserve finale, les deux premiers tiers du livre valent trois étoiles (mérite le voyage) et le dernier tiers, deux étoiles (mérite le détour). Pour terminer, une petite mise au point dont tout le monde se moque probablement, sauf moi. Les Sables de Falun viennent d'être réédités chez Marabout. J'avais demandé (un peu tard) à l'éditeur de préciser que cet ouvrage, dans cette nouvelle version très améliorée, comme dans la première parue dans Fiction, avait été intégralement écrite selon le procédé de Raymond Roussel, dévoilé dans Comment j'ai écrit certains de mes livres. Il ne l'a pas fait. Je profite de cette tribune pour le réaffirmer. Un témoin capital, Jean Ferry, premier biographe et commentateur de Raymond Roussel, l'a authentifié : je suis et demeure le premier écrivain, dès 1968, à avoir utilisé cette méthode, destinée à exploiter des filons inconnus dans les galeries souterraines de l'imaginaire. Méthode qui convient d'une manière idéale à la SF, ainsi que l'a prouvé plus tard Ian Watson, avec l'Enchâssement. Les chroniques de Philippe Curval -- (c) Quarante-Deux & Philippe Curval Document : Quarante-Deux/Philippe Curval/Petite chronique de nuit 5, avril 1975 Création : dimanche 1er décembre 1996 Dernière modification : mardi 6 mai 1997 Adresse : Philippe Curval -- Petite chronique de nuit -- 6 Galaxie nº 132, mai 1975 Magazine Métal Hurlant nº 1 Doris PISERCHIA Monsieur Justice Clifford D. SIMAK les Enfants de nos enfants James BLISH les Guerriers de Day Le voilà donc, ce fabuleux "Métal" que Cipango mßrit en ses mines lointaines. Il aurait fait hurler de bonheur José Maria de Hérédia, si ce dernier avait été critique de bandes dessinées. C'est d'ailleurs pourquoi Moebius a choisi de portraiturer le grand poète baroque sur la couverture du premier numéro. L'effet est saisissant de réalisme. Il se présente bien, ce Métal hurlant, et la coquette somme de 8 francs (huit) que l'on doit verser pour l'acquérir est largement remboursée par le contenu : 64 pages dont 16 en couleurs, 8 histoires différentes, une chronique de jour, une double page de critiques extrêmement rapides. Je vous énumère tout cela afin que vous soyez parfaitement renseignés sur le sommaire, car il n'existe pas à l'intérieur, pas plus, d'ailleurs, que le numérotage des pages. Mais, trêve de zakouskis, passons au vif du sujet. J'avoue avoir pondu ce bla-bla-bla pour retarder ma grande imprécation : si ce Métal hurlant est tout simplement génial sur le plan du dessin, il est réellement faible quant aux scenarii. Entendons-nous bien, il ne manque pas d'idées originales dans chacune de ces huit bandes, mais certaines histoires sont mal ficelées et le choix forcé d'une chute à tout prix entraîne souvent la faiblesse de l'ensemble. Ainsi, dans "Approche sur Centauri", Moebius brode autour d'un passage dans l'hyperespace, sur un scénario de Druillet. Je ne parviens pas à me représenter le continuum espace-temps peuplé de grandes chauves-souris qui planent, enfin passons. Soudain, une double page fulgurante s'offre à nos yeux ; le héros tombe sur un monde peuplé de goules moebio-druilletiennes : mise en pages implacable, dessin inventif, gros plans, champ, contrechamp, l'imagination se trouve aspirée dans un cosmos réinventé par les auteurs. On croit que le thème va se développer, s'amplifier. Il retombe, page suivante, comme un véritable soufflé, sur une chute d'une réelle banalité métaphysique. Dans "Rut", la deuxième bande, du seul Druillet, c'est à une curieuse sodomie spatiale que se livre un monstre galactique de la meilleure veine. L'idée est excellente, le développement marrant, puis, soudain, plaf ! c'est une fin à laquelle tout le monde s'attendait. Parodiant Cyrano de Bergerac dans la tirade du nez, permettez-moi de proposer ici deux autres possibilités : 1) L'astronef sodomisé par le monstre de l'espace accouche d'un autre petit astronef. Mais, à la place du pilote, on voit un monstre de l'espace en train de ricaner. 2) L'astronef devient homosexuel et cherche à se farcir le pilote. J'aime déjà beaucoup mieux la bande sheckléienne "Split, le petit pionnier de l'espace". Merveilleux de voir comment Moebius renouvelle entièrement son style, l'adapte à l'idée ; comment, en quelques traits il brosse une histoire, matérialise des personnages et fait disparaître le tout grâce à une boutade graphique. Mais venons-en à "Arzach", la première bande en technicolor du numéro. D'un bout à l'autre, les planches sont magnifiques : somptuosité du dessin, gammes sourdes des couleurs, évocation subtile d'une planète et d'une civilisation à travers quelques détails révélateurs. Ici, la perturbation mentale atteint son point critique ; et c'est peut-être dans cette force de dépaysement que la B.D. de SF parvient à son sommet, en surpassant toutes les descriptions que nous, malheureux aveugles de la plume, nous ne pouvons pas faire (par exemple les hommes verts dressés dans un décor lugubre page 4). L'efficacité est garantie, merci beaucoup Monsieur Moebius. Quant à l'issue de l'histoire, à mon avis, elle n'est pas au niveau du reste. À moins, bien sßr, que son pouvoir de dérision ne soit préféré au lyrisme de l'ensemble. Lyrique, "Agorn" l'est. C'est une des meilleures bandes de Druillet, peut-être la plus personnelle, la plus authentique. L'éternelle histoire du poète ou du dessinateur, arraché à l'espace intérieur de ses rêves par une bourrasque de réalité. Le récit s'impose par son aspect cyclique. Druillet va jusqu'au bout de ses fantasmes, orgie sanglante et galactique qui se termine par la mythification du héros. Histoire sensible et follement wagnérienne. "Cid-Opey", la deuxième histoire en couleurs de Richard Corben, s'affirme comme une réussite assez rare. Elle m'a permis, pour la première fois, de savoir comment rêvaient certains extraterrestres. Dans une belle lumière acide, deux personnages se débattent. Paysages schizophréniques, monstres avides et grotesques, tout conspire à leur résorption. Ces robinsons de l'univers de la drogue parviendront-ils à s'échapper ? Enfin, "les Armées des conquérants", de Dionnet et Gal. Nous retrouvons un style plus classique, une histoire plus traditionnelle, un peu trop même. Le thème de la ville qui tue n'est pas précisément original. Il mérite un traitement très solide sur le plan du synopsis si l'on veut le renouveler. Celui ci contient de nombreuses failles. Heureusement, les paysages de la ville sont d'une grande beauté. Qui pourra prétendre que la planche, au bas de la neuvième page, n'est pas directement issue de l'Europe après la pluie de Max Ernst ? Mais, comme chacun sait, la peinture surréaliste est la plus noble conquête de la bande dessinée, comme la B.D. est, aujourd'hui, la plus belle conquête du Pop'art. Voilà, eh ! bien, en relisant cet article, je m'aperçois que le terme d'imprécation est un peu excessif. Ce Métal hurlant démarre sur les chapeaux de roue. La sidérurgie poétique est désormais bien assurée par les Humanoïdes associés. Puisqu'ils ne manquent pas de matières premières, souhaitons leur d'excellents débouchés économiques. Émile Opta a toujours été un merveilleux découvreur de talents. Le "C.L.A.", "Antimondes" nous l'ont très souvent prouvé et "Galaxie-bis", de façon plus épisodique. Évidemment cette recherche bénéfique du nouveau, ce goßt pour des univers mentaux différents n'est pas toujours couronné par le succès. Il n'y a qu'à lire Monsieur Justice, de Doris Piserchia, pour s'en rendre compte. Réellement cette pauvre -- ou ce pauvre, je ne connais pas le sexe de l'auteur -- Doris n'a rien compris à ce qui lui arrivait depuis qu'elle vit aux U.S.A. Une vraie bouillie dans sa tête : le procès Manson, les trahisons de Spiro Agnew, les Black panthers, New York aux mains des assassins, les troubles activités de la C.I.A., tout cela lui a tourneboulé la cervelle. « Ils ne nous donnent plus aucune norme à respecter. Un homme peut-il vivre sans normes ? Peut-il vivre seul ? » Doris s'interroge : que faire lorsque tout fout le camp autour de vous ? Et, pour répondre à ce problème douloureux en atteignant l'âge adulte, elle pond une oeuvre de Science-Fiction sous forme de néo roman-feuilleton. Version transposée de Doc Savage et de Fu Manchu, on y rencontre quelques savants fous ; quelques voyages dans le temps, également, en tartines surgelées précontraintes. Elle résout la crise de l'énergie en utilisant celle du cerveau -- probablement pas le sien --, délire un peu dans tous les sens, fait apparaître des personnages qui disparaissent aussitôt, sans aucune raison et sans qu'on sache ce qu'ils sont venus faire. Bref, il faudrait toute l'originalité d'un Lafferty, toute sa poésie, ou toute l'invention d'un Sladek, tout son talent, pour se sortir d'une pareille mélasse. Doris n'y parvient pas, elle patauge dans le vocabulaire, dégringole dans ses chapitres, et s'effondre, définitivement épuisée, sans même achever son roman. Vous croyez sans doute que je suis content, que je me suis payé une belle descente en flamme pour le plaisir. Vous me prenez pour un Angelo Rinaldi quelconque. Non réellement, je ne peux dire qu'une chose : désolé, Doris Piserchia ! Car, enfin, il y a un auteur, un premier éditeur, un deuxième, un traducteur qui ont cru en ce bouquin et qui l'ont fait paraître. Il doit bien y avoir une raison. Je ne comprends pas. Enfin, ma subjectivité n'est pas en cause, elle déteste. Alors ? Alors je vois d'ici le rédacteur en chef de Galaxie me dire : « Dites-moi, père Curval, faudrait voir à vous recycler, vous datez. » Déjà ! Si vous n'êtes pas masochiste et si vous désirez faire commerce avec Émile Opta, payez-vous plutôt les Contes de terreur, qui viennent de paraître au "C.L.A.". Trente magnifiques histoires par le prince du suspense, de l'insidieux, de l'anormal, de l'insolite, du saugrenu, bref de Robert Bloch qui, depuis 1935, a eu le temps de perfectionner son talent. Aucun risque d'être déçu. D'ailleurs, je me demande aujourd'hui si ce n'est pas Robert Bloch qui a inventé la terreur. Après ce petit paragraphe rédempteur, revenons à la Science-Fiction. Toujours là, le vieux Clifford -- Demain les chiens, c'était hier -- depuis vingt ans (en France) il est au firmament de notre microcosme. Et il travaille encore, il fait paraître des romans aux U.S.A. et les éditions Denoël ont pris un abonnement annuel. Les Enfants de nos enfants sont de la cuvée 74. Et toujours idéaliste le cher Simak. Un peu défraîchi peut-être, un peu conventionnel, un peu américain quoi. À l'époque de Nixon, il nous parle encore des braves journalistes qui sont si gentils avec le président et des braves chefs syndicalistes qui viennent prendre les ordres du même président quand il y a une crise dans le pays. Irréaliste plutôt qu'idéaliste. Ce qui n'est pas forcément une bonne chose pour un auteur de SF. Mais n'exagérons pas : pas gâteux du tout, Clifford Simak. On trouve encore de bonnes idées dans ses romans, même si les personnages ont perdu de leur réalité, si la pâte, la substance du récit a perdu en épaisseur, s'il se contente parfois d'affirmer sans se donner la peine de décrire ou de prouver, si l'on trouve des idées qui traînent un peu partout, dans les Monades urbaines, de Silverberg par exemple, il a encore du ressort. C'est un professionnel. Je nous souhaite la même vigueur dans quelques années. La base même des Enfants de nos enfants est excellente. Simak suppose que nos lointains descendants, dans cinq cents ans, sont traqués par des envahisseurs. « Nous avons eu à peu près le genre de vie des vieux pionniers américains, toujours à la merci d'un raid indien. Ils auraient fini par nous exterminer si nous étions restés », déclare un réfugié de ces temps futurs. (Ce qui prouve que ces descendants ont dégénéré, car il ne reste plus d'Indiens, tandis que les pionniers ont occupé le territoire.) Pour atteindre notre cher bon siècle, ces hommes de l'avenir empruntent des couloirs temporels qui marchent dans un seul sens, du futur vers le passé. Mais où se rendre en sécurité quand on voyage dans le passé ? « En nous fondant sur l'histoire connue, nous savions qu'il existait peu de gouvernements à qui se fier. Après une étude approfondie, nous avons décidé de nous adresser aux États-Unis, dit le plénipotentiaire du futur. » Ben voyons ! Les gens de l'avenir ne sont sans doute ni des Vietnamiens, ni des socialistes chiliens, ni des nègres. D'ailleurs, ces Christophe Colomb de l'an 2500 font une bourde gigantesque en plaçant leur confiance sur le territoire américain d'aujourd'hui ; car le seul endroit, avec le Congo, où un envahisseur de l'avenir réussit à passer à travers un tunnel temporel, c'est aux Uessa. Le problème est posé : des touristes encombrants arrivent dans notre siècle au nombre d'un million à l'heure, comment s'en débarrasser ? Je ne vous raconterai pas comment. Sinon, que resterait-il pour votre plaisir ? Dans ce Simak, il y a un ou deux gags temporels amusants, des détails subtils qu'il vaut mieux découvrir soi-même. Mais quoi de plus ennuyeux que les longs dialogues descriptifs dont il abuse. Ah ! les méfaits d'Hemingway ! Je préfère encore un style chantourné à cette apparente simplicité. Même au prix de longues descriptions et d'interminables monologues, l'artificiel ressemble à de la littérature. Le roman se désigne comme une convention entre auteur et lecteur, un moyen de passage entre leurs imaginaires respectifs. Épargnons-nous alors le souci d'un réalisme dérisoire. Dans les Enfants de nos enfants, vous rencontrerez aussi des méchants soviétiques, des étudiants habillés de manière insensée -- il y a, paraît-il, une manière sensée de se vêtir --, des curés prédicateurs qui font trembler le monde du haut de leur chaire, des militaires baudruches, toutes sortes de monstres comiques qui hantent le cerveau du bon Clifford Simak. Et puis, surtout, cette générosité qui faisait trembler nos coeurs, il n'y a pas si longtemps, passée au filtre du capitalisme américain. Ah ! j'oubliais, il y a aussi des monstres très excitants et une chute, surprenante. Pour terminer, voici une nouvelle attendue avec impatience, la naissance d'une dix-huitième collection de SF (je lance ce chiffre approximatif en pensant qu'il y aura bien un lecteur pour faire le compte exact à ma place). Elle s'appelle "Futurama", elle est publiée aux Presses de la cité. D'après ses directeurs, Jean-Pierre Bouyxou, auteur de la plus mal informée et de la plus morne exégèse sur la SF, et Jean-Patrick Manchette, talentueux écrivain de "Série noire" : « "Futurama" ne sera ni d'avant-garde ni nostalgique, la collection se plaira à publier des textes d'une bonne qualité littéraire et qui appartiendraient à la littérature générale, s'ils n'étaient de la Science-Fiction. ». On ne saurait mieux dire. Pour commencer, "Futurama" nous propose un James Blish, les Guerriers de Day. Ils nous promettent une quantité de petits Algis Budrys, méchants, mouvementés, méditatifs. Attendons. Parlons donc de ces Guerriers de Day. Il semble que les directeurs de la collection aient remonté dans le temps pour échapper aux Grands Modernes, car ce livre date de 1951. Je leur suggère, pour plus tard, de donner quelques indications sur l'auteur afin que le lecteur n'ait pas l'impression qu'on lui fourgue n'importe quelle réserve du patron mal bouchée. Il faut dire que j'ai abordé ce livre avec infiniment de précaution. Je me souviens encore du traumatisme crânien que m'infligea en son temps un Cas de conscience, tragique histoire de curé de l'espace. Je craignais donc de retrouver ce jésuite déguisé en frère des écoles chrétiennes sur une autre planète. Non, il est toujours question de dieu, mais pas de curés. Je dirais même que ce Blish, à la limite de l'heroic fantasy, est sauvé par un zeste de SF bon ton, un goßt pour l'explication logique qui en font un livre très honorable. Après un départ dans la belle tradition de Beliou la fumée du cher London, nous voyons se dessiner un personnage de mutant qui combat les ours à mains nues. Il s'appelle Tipton Bond, ce pourrait être le frère de James dans un monde où il n'y aurait pas d'espionnage. Il a douze doigts à la main et il ne sait que faire dans le monde. L'avenir le lui apprendra. Un beau jour, sans le vouloir, il franchit quelque chose et se retrouve sur Xota, planète où les hommes, les animaux, les plantes vivent en symbiose télépathique. À propos de ce début, je crois qu'il faudrait retoucher un peu la traduction pour une hypothétique réédition. On y trouve des phrases comme : « Il sentit le changement l'engouffrer au moment précis où la formule complète jaillit dans son esprit. » Ou encore : « L'air était plus doux... et avait un éclat qui martelait sa peau, comme s'il demandait (l'air) qu'on le laissât pénétrer au-dessous », qui demandent un examen approfondi. Passons, Renaud Bombard n'est pas le premier traducteur à fabriquer des pataquès, et parfois, quand je me relis... enfin. Par contre, on découvre dans ce Blish de très jolies images de l'arrivée de Tipton sur Xota, lorsque la forêt se réfugie dans une photographie qui la représente et surtout, lorsque le héros pénètre dans un temple gigantesque, en forme d'homme allongé. Peu à peu, au cours de ses aventures et de ses rencontres, les xotiens, les plantes, Chrestos, l'être-chat, Deje, la jeune mendiante, Tipton Bond croit deviner qu'il est probablement l'épée de Mahrt, c'est-à-dire le fer du dieu Mahrt, venu sur Xota pour défendre la planète de l'invasion des guerriers de Day, gigantesques corsaires galactiques. L'est-il, ou ne l'est-il pas ? Là est la question. Les guerriers de Day, chez qui ce nouveau Gulliver va être expédié, prétendront qu'ils ont inventé le dieu Mahrt. Tipton ne peut donc en être l'épée. La langoureuse Lanja tente de séduire sensuellement cet homme-épée. Chrestos, l'être-chat, le méprise et l'utilise tout à la lois. Deje, enfin, prêtresse de Mahrt, l'adorera et le trahira. On voit que Blish n'hésite pas à employer toutes les ressources du roman populaire pour ranimer son roman. Il a bien raison. Sans doute, il y a beaucoup de faiblesses dans ce récit, une absence de réalisme dans les descriptions qui affaiblit la crédibilité du roman, des considérations politiques un peu simplettes et des naïvetés qui étonnent chez Blish que nous avons connu par ailleurs plus réfléchi, plus sentencieux. Je vous cite pour mémoire le passage ridicule où Tipton ordonne que l'on mette des rideaux à toutes les fenêtres pour se camoufler durant la grande guerre galactique. Mais il y a aussi une réelle gaieté d'écrire, un plaisir d'inventer, une fraîcheur qui ne se rencontrent pas si souvent dans les oeuvres de cette époque. Avez-vous déjà rencontré un héros de space opera qui ait des préoccupations culinaires, avez-vous déjà vu un écrivain de SF qui se targue d'avoir le sens de la cuisine ? Non ! James Blish si. Le fait vaut qu'on le signale. Il n'y a pas tellement de repas gastronomiques dans le domaine de la SF. Pour un univers de rêve, les gens mangent si peu, et si mal ! Hélas, la fin du roman fait déchanter. La clé de l'énigme, on s'en doutait un peu. Quel dommage que ce dieu fabuleux, créé par tout un peuple, ne serve qu'à détruire une armada de géants. Encore un coup de Teilhard de Chardin ! J'aurais voulu terminer cette sixième chronique par une petite églogue sur les Aventures potagères du concombre masqué, de Mandryka, vous savez, le robinet qui fuit, le soleil fatigué, les éléphants dans le grenier, l'histoire de la glute, le canard invité, etc., etc. Mais chut ! ce n'est pas de la SF, je n'ai pas le droit d'en parler. Tout de même, vive le marxisme-mandrykaste ! Les chroniques de Philippe Curval -- (c) Quarante-Deux & Philippe Curval Document : Quarante-Deux/Philippe Curval/Petite chronique de nuit 6, mai 1975 Création : dimanche 1er décembre 1996 Dernière modification : mardi 6 mai 1997 Adresse : Philippe Curval -- Petite chronique de nuit -- 7 Galaxie nº 133, juin 1975 Philippe GOY le Livre/machine Brian ALDISS Frankenstein délivré Arthur C. CLARKE Rendez-vous avec Rama « Tout le monde me hait, parce que je suis paranoïaque », disait Jacques Bergier. C'est bien ce que je ressens aujourd'hui en écrivant cette septième chronique de nuit. Comme tous les nocturnes, ma musique critique est si douce qu'elle endort tous les lecteurs. En effet, après soixante pages bien tassées de Galaxie, je n'ai pas recueilli la moindre remarque, pas la plus petite contestation, pas l'ombre d'une révolte et, bien entendu, pas le moindre signe d'amitié. Voilà bien le miracle de l'incommunicabilité actuelle. Oeuvrons dans le silence, le silence vous répondra. En commençant cette chronique, en m'adressant à des amateurs de Science-Fiction, en essayant de leur parler de ce qu'ils aimaient sur un ton un peu moins sentencieux que celui qu'ils avaient l'habitude de lire, en tâchant de hausser la critique à un niveau plus élevé que celui de la correction de copie auquel ils sont habitués, j'avais espéré faire de cette chronique une boîte de dialogue, un temple de la contestation. Point, il semble qu'elle soit reçue comme n'importe quel mass media et digérée entre les radis beurre des hors-d'oeuvre et le début du feuilleton au dessert. En conclusion, la littérature de SF est un produit propre, qui ne fournit pas de caca après la digestion. Il semble que je ne sois pas le seul à m'inquiéter de cette atonie qui s'empare de notre civilisation. Philippe Goy, dans son Livre/machine, la transpose dans un avenir proche. Tous les problèmes qui subsistent encore sont résolus : chacune des grandes concentrations urbaines a perdu contact avec les autres. La nature est niée. Les hommes se sont réfugiés sous terre en un milieu clos où ils ne subissent plus les rigueurs de la surface ; les épidémies ne sont plus à craindre. Ni le climat, ni les insectes. Dans leurs cocons chauffés par l'énergie solaire, les êtres humains travaillent à peine, jouissent beaucoup et se ressemblent tous. Ils pensent en induction avec le Gestalt. Plafond-écran des appartements qui leur sert de décor, induction-relax à la moindre contrariété, induction-sommeil, induction-remontant. L'humanité n'est plus sevrée, dès sa naissance elle est allaitée par un ordinateur tranquillisant, elle tète jusqu'à sa mort. « C'est un livre, une machine, un texte à jouer, radiodiffuser, téléviser, filmer, audiovisualiser. Ou, à défaut et en dernière hypothèse... lire. » Philippe Goy ressent l'inquiétude habituelle du romancier face aux procédés actuels d'expression : pourquoi se limiter à l'écriture et n'obtenir en retour que la lecture. Surtout à une époque ou l'image se fait reine, où elle régit toutes nos impulsions, conditionne le succès. quand ce n'est pas le son craché par les baffles des chaînes stéréos qui transforme un débile mental en vedette de la chanson (il faut un mois de grève à un ouvrier spécialisé pour gagner vingt francs de plus par mois et trois minutes pour faire un tube qui rapporte des milliards). Mais ceci n'a rien à voir dans cette histoire. Et je comprends parfaitement Goy de vouloir expérimenter d'autres modes d'expression (caisse ! caisse ! -- 9 francs chez Denoël). Ne craignez rien, je ne me livrerai pas à d'indécentes jérémiades sur le pauvre sort de l'auteur de Science-Fiction. Comme le dirait n'importe quel éditeur : « S'il n'est pas content, il n'a qu'a faire autre chose. » Sans doute pour mieux convaincre, Philippe Goy. emprunte le ton d'une pièce radiophonique pour son Livre/machine. La radio est un art précocement avorté par la télévision. Grâce au formidable pouvoir de suggestion qu'elle accorde au texte, la SF y avait sa place. Ceux qui ont eu la chance d'avoir entendu, vers les années 50, les pièces de Népomucène Jonquille, jouées par la troupe d'André Delferrière sur les ondes de la radio nationale, comprendront ce que je veux dire. Il y a, dans le texte dit, dans l'atmosphère sonore, un pouvoir d'évocation extraordinaire qui provoque une dilatation fébrile de l'imagination. Malheureusement, cet art n'est pas parvenu à maturité, tué, une fois de plus, par les tubes et les éjaculateurs publicitaires. Tout n'est pas bon dans ce Goy, car son goßt de la satire étrangle souvent les bonnes idées de SF. Empêtré dans la culture occidentale dont il est issu, l'auteur est partagé entre une intense nostalgie pour ce qui fait le fond de sa personnalité et une volonté de s'en défaire. Il ne sait pas choisir, car l'avenir lui fait autant peur que le passé. Contestation ou regret, placé dans cette alternative, Goy s'en tire par l'ironie. Il critique une époque future qui trouverait joli le baiser de Rodin en déplorant son manque de couleur, oubliant que les arts plastiques ne se sont pas arrêtés au dix-neuvième siècle, que l'avenir produira d'autres chefs-d'oeuvre qui modifieront nécessairement notre sensibilité. Il déplore que l'on ne passe jamais à la radio plus de quinze secondes d'une symphonie de Mahler, en perdant d'ouïe que la pop musique ne s'est pas privée de faire des emprunts de cette durée au capital musical du monde entier pour en faire autre chose. Enfin, il agresse justement ce futur, si ressemblant, où la critique s'est emparée de l'oeuvre littéraire pour la dématérialiser par l'exégèse. Malgré cela, il faut le dire, il y a dans le Livre/machine un ton, un humour qui force souvent l'admiration : « Un homme arrivait rapidement, chevauchant l'un des curieux véhicules à propulsion nucléaire d'autrefois, un vélocipède, je crois. » « Maria se maquillait soigneusement les seins : pistache/vanille. » « Maria avait sorti son rouge à lèvres. Elle écarta les jambes. ». Et, surtout, un sens de l'écriture, des trouvailles verbales qui enchantent. Il y a une version du nouveau testament réécrit en langage électronique qui est une pure merveille. Et puis, une fougue, une ivresse, une rage d'inventer qui emporte le Livre/machine à une vitesse ultra-luminique. Roman à écouter plutôt que roman à lire, le livre de Philippe Goy s'entend plus vite que le son ; ses signaux verbaux déclenchent une série d'images rapides qui, à la manière d'une mosaïque pointilliste, recréent un monde cohérent. Tout y est régi par l'énergie, tout s'y vend et s'y achète par un système dérivé des sondages d'opinion. La nouvelle écologie du bonheur est passée par les voies de l'électronique. Elle a nivelé la civilisation. Quel sauveur faudra-t-il pour que cette société pétrifiée par le plaisir puisse survivre à une nouvelle glaciation ? Une dernière pirouette et Goy inventera un Jésus-Christ charcutier, Monsieur, qui délivrera l'ultime secret aux hommes : « singularisez-vous les uns des autres. » Lisez Philippe Goy, vous retrouverez le ton d'un Jacques Spitz en pleine forme qui aurait lu les oeuvres de James Joyce et d'Apollinaire avant de se mettre à la tâche. Et voici maintenant le moment de la nostalgie, voici l'instant de la mélancolie, avec le dernier roman de Brian Aldiss, Frankenstein délivré. Après tant de livres sur le temps qui n'offrent que des variations mineures sur les paradoxes temporels, voici sans doute le premier roman qui donne l'impression de pénétrer à même la pâte du temps, de sentir le frottement des jours le long de ses épaules, de vivre l'atmosphère spécifique d'une époque inventée. Et ceci, sans utiliser le miroir aux alouettes de l'objectivité historique, mais en modelant les personnages, les lieux, l'action selon un climat, d'après une vision littéraire. Dans un futur assez proche, la réalité part à la dérive, une sorte de guerre civile générale provoque d'importantes perturbations dans le continuum espace-temps. Un jour, Joseph Bodenland observe ses petits enfants dans le jardin à la télévision ; le bourdonnement des abeilles dans les micros d'observation l'empêche d'entendre les phrases incantatoires qu'ils prononcent à l'occasion de l'enterrement de leur scooter. Le voila emporté par une divagation métaphysique : « Une chose est certaine, nous n'avons jamais eu sur la réalité une prise aussi sßre que nous l'imaginions. Les seuls qui puissent rire du présent sont les mabouls d'hier, les parapsychologues, les drogués, les fanatiques de la perception extrasensorielle, les réincarnations, les écrivains de Science-Fiction ; et quiconque n'a jamais cru tout à fait à l'écoulement homogène du temps. ». Comme pour justifier sa théorie, voici qu'il est entraîné par un glissement temporel à l'époque où Mary Shelley écrivait Frankenstein. Voici qu'il se trouve fortuitement près de Genève. « Appelez-le résultat du choc temporel si vous le voulez, mais je me sentais en présence d'un mythe et, par association, m'acceptais moi-même comme mythique. » Enfin, surprise suprême, le voici confronté avec Victor Frankenstein : « J'avais l'impression de n'être rien de plus qu'un personnage de film fantastique. Ce n'était pas une sensation désagréable. » Mais Frankenstein est un personnage imaginaire. Rien ne permet à Bodenland de comprendre comment il peut exister, si ce n'est qu'il se trouve sur un plan différent de la réalité. Ainsi, le passé ne ressemble pas à l'image que s'en sont faites les société futures : pour celui qui sait voyager, il est exactement semblable au paysage mental qui se dégage de la lecture d'un livre. Peu à peu, Bodenland va s'identifier à cette époque vers laquelle il a été projeté (par hasard ?). Jour après jour, il va s'identifier à cette Suisse de 1816 qui est devenue son environnement familier. Il va même dicter ses mémoires sur magnétophone dans le style d'un écrivain romantique, féru de Mary Shelley et de son Frankenstein. Il demande à Victor, le créateur du monstre, pourquoi celui-ci s'est livré à une expérience contre nature : « Parce que le plaisir intense que procure l'acte créateur est le moment où les êtres humains se dépouillent de leur humanité et deviennent pareils aux animaux, sans intelligence, reniflant, léchant, grognant, copulant... Ma nouvelle création devait être libre de toutes ces entraves. Pas d'origines animales, donc pas de culpabilité. » Dans l'esprit de Joseph Bodenland, il ne reste plus qu'un souvenir confus du roman de Mary Shelley. Ce livre est le premier qui prédit la révolution scientifique. Oeuvre clé, oeuvre déterminante pour l'avenir de l'homme, elle annonce d'une part tous les bienfaits dus à la science, l'allongement de la durée de la vie, les progrès dans la connaissance de l'univers, la fin de l'esclavage par le machinisme, d'autre part toutes ses séquelles : la surpopulation, le déséquilibre des richesses, les ruptures écologiques, l'urbanisation à outrance, la déification de l'énergie. Si Frankenstein existe, Mary existe : il va la retrouver. Un étrange dialogue s'engage alors entre le voyageur, Mary Shelley, Shelley et Lord Byron, qui passent ensemble la saison dans une villa près de Genève. Les hommes de 1816 ne peuvent imaginer le futur tel que le leur décrit Bodenland. Ce futur existe-t-il d'ailleurs réellement ? Non, disent les poètes romantiques qui n'y reconnaissent pas leur descendance et qui ironisent sur ce vingt et unième siècle sans virtualité selon la mentalité de leur époque. D'après eux, son hypothèse historique est sans fondement. Joseph comprend que ces hommes d'un autre siècle ne peuvent avoir la même notion du temps que lui : les habitudes humaines ont commencé à être réglées lorsque les cloches de la chrétienté ont rythmé les heures du jour, mais il a fallu attendre l'apparition du réseau du chemin de fer pour que soit introduit un chronométrage exact et uniforme dans le monde entier. À partir de ce moment, seulement, la conception subjective du continuum espace-temps a été modifiée, déterminant un futur. Seule Mary peut admettre cette possibilité : « Notre génération doit entreprendre la tâche de penser à l'avenir, d'assumer envers lui la responsabilité que nous assumons envers nos enfants », dit-elle. Bodenland saisit pourquoi la frêle jeune fille de dix-neuf ans est en train d'écrire Frankenstein. Il comprend qu'il doit éperdument s'attacher à elle et à son destin s'il veut que son propre avenir existe et qu'il s'y ressemble : « L'une de mes illusions était l'impression persistante que ma personnalité était en train de se dissoudre. Chaque action entreprise, qui eßt été impossible à mon époque, contribuait à disperser les ancres de salut qui retenaient ma personnalité », pense-t-il. « Les poètes sont des miroirs des ombres que projette l'avenir sur le présent », lui répond effectivement Shelley. Un extraordinaire amour naît alors entre Joe Bodenland et Mary. Le piège s'est refermé sur l'homme du futur. Englué dans le présent, possède-t-il encore la possibilité de choisir ? Peut-il influer sur Mary pour déterminer l'histoire exacte de Frankenstein et préserver sa postérité philosophique ? Ou doit-il agir lui-même dans la réalité pour épargner aux hommes cette effroyable guerre mondiale qui l'a conduit ici ? Tous les mythes se sont désagrégés, il se trouve soudain prisonnier du no man's land de ses rêves. A-t-il le pouvoir de modifier l'avenir à partir de ses songes et, devenant créateur, n'engage-t-il pas tout un filon de la réalité dans un univers différent ? Voici l'alternative que nous propose Brian Aldiss dans son Frankenstein délivré. Je vous souhaite d'y trouver autant d'ivresse que moi à le lire. Enfin une réponse adéquate à la phrase d'André Breton : « La beauté sera convulsive ou ne sera pas. » Immédiatement après, pour rester dans le domaine de la qualité, prenons Rendez-vous avec Rama, d'Arthur Clarke. Je dois formuler un préambule : Clarke n'est pas un bon styliste, pour lui la phrase n'a pas plus d'importance que la forme d'une cornue dans une expérience de chimie. Ce qui lui importe, c'est de transcrire sa pensée d'une manière immédiate afin de s'exprimer le plus limpidement. Aussi ne finasse-t-il pas avec le verbe, ne taquine-t il pas le substantif, ne jongle-t-il pas avec la métaphore, la catachrèse ou la synecdoque. Comme il a acquis avec le temps une certaine patte d'écrivain professionnel, il utilise parfois des trucs littéraires gros comme des maisons pour séduire le lecteur. Et ceci semble avoir désarmé Didier Pemerle qui nous avait habitué à d'excellentes traductions. Sa plume s'engourdit parfois, son style s'empâte et s'alourdit sous le poids de celui de Clarke. Enfin, comble d'horreur, ce volume d'"Ailleurs et Demain" est tellement bourré de coquilles qu'on pourrait en faire un plateau de fruits de mer. Ce qui n'est pas l'habitude de la collection. Que ce démarrage ne vous décourage pas de vous ruer sur Rendez-vous avec Rama. Clarke est si grand et sa pensée si vaste qu'elle propulse le roman vers une rêverie cosmique d'une ampleur sans précédent. Je n'ai jamais rien lu d'aussi dépaysant depuis l'Odyssée martienne, de Stanley Weinbaum (sans oublier le Monde inverti, de Christopher Priest). Comme Priest, Arthur Clarke invente minutieusement un monde où tout est inconnu, tout est mystère, différence, tout semble sous-tendu par une logique interne dont on ne peut approcher ni les données de base ni les conséquences ultimes. Comme Weinbaum, par contre, il va aborder cet univers de l'extérieur. Il s'agit d'un objet spatial : « À distance et en l'absence de toute échelle de comparaison, Rama ressemblait assez drôlement à n'importe quel chauffe-eau électrique. ». Mais ce chauffe-eau a cinquante kilomètres de long sur vingt de diamètre. Tout un cosmos dérivant à travers l'infini depuis des millions d'années. Qu'est-ce que ce bizarre vagabond, se demande Norton, le capitaine de l'Endeavour, en approchant du cylindre gris ? Nous retrouvons dans le début de ce roman l'agréable impression des anciennes relations de voyage ; la lente et minutieuse description de l'espace, de l'abordage, de la pénétration du vaisseau cosmique crée un suspense scientifique d'une rare qualité. Clarke paraît avoir imaginé Rama de manière si précise qu'il parvient à la visualiser dans notre imagination. Norton et son équipage sont reliés à l'ensemble des Planètes Unies par radio. Mais, vu la distance qui les sépare de la plus proche orbite, il existe un temps de latence entre les demandes et les réponses. Cette liberté relative de leurs décisions les place en "mission d'incertitude" ; elle amplifie toutes leurs réactions face au danger. L'astronef d'exploration que dirige Norton porte le nom du vaisseau qu'employa le capitaine Cook pour voyager à travers le monde. Il symbolisera la découverte d'un autre univers comme le premier Endeavour avait symbolisé pour la première fois la perception globale de la planète Terre par les humains. « Ils auraient pu se croire au bord d'un univers pré-galiléen » écrit Clarke. Une fois de plus, la carte n'est pas le territoire. Et le monde que 1'équipage imagine topographiquement de l'extérieur ne ressemble absolument pas à son apparence théorique. Ceci constitue le deuxième thème du livre : un suspense topologique. Dans cette gigantesque caverne, cette petite planète creuse où toutes les règles de la perspective sont distordues, l'absence relative de pesanteur abroge les lois physiques les plus directement en rapport avec nos sensations. D'après ce que décide l'observateur, l'intérieur de Rama peut apparaître comme un puits au sommet ou au fond duquel il est placé, c'est selon, ou bien comme un tunnel, s'il se déplace le long de son axe où la gravité est nulle. Clarke joue admirablement de toutes ces impressions que perçoivent les différents personnages de Rendez-vous avec Rama. Il y a celui qui aborde ces sensations d'une manière scientifique, celui qui ne les vit qu'en référence avec le cinéma désuet du vingtième siècle, celui qui les reçoit d'un point de vue sentimental etc. Au coeur de cette image en réduction de l'infini, l'homme cherche à déterminer ce qu'il doit penser afin de plier le monde à sa décision ; en cet instant, il prend le risque de choisir un système de réflexion erroné qui régira ensuite sa vision et celle de sa descendance. Ainsi en est-il toujours de la créature pensante face à l'inconnu, nous dit Clarke. Il est imprudent de déterminer d'avance les lois d'un univers lorsqu'on n'en connaît pas les caractéristiques exactes. Mais il est impossible de procéder à son exploration si l'on n'a pas fait préalablement un choix subjectif des critères qui serviront ultérieurement à déterminer sa spécificité. Réflexion d'une extraordinaire profondeur sur l'exploration et l'interprétation de l'inconnu. Rendez-vous avec Rama propose également une rêverie, thème rebattu me direz-vous, sur la rencontre avec une civilisation étrangère. Ce problème, qui attend inéluctablement l'homme au détour des étoiles, vaut qu'on le traite et le retraite avec acharnement. Il est nécessaire que nous employions notre imagination à inventer toutes les circonstances possibles de cette rencontre, même si vraisemblablement elle ne s'effectuera pas dans les conditions que nous aurons énumérées au cours de centaines et de centaines d'oeuvres de SF. C'est grâce à ce travail préparatoire qu'il sera possible de découvrir des analogies entre nos hypothèses et notre future expérience de l'inconnu. Mais Clarke nous réserve une dernière surprise : que se passera-t-il si les hommes et les créatures de nulle part se rencontrent dans l'espace, mais pas dans le temps ? Une éventualité qui, à ma connaissance n'a jamais été exploitée. Norton et son équipage, de la même façon qu'ils ont procédé au conditionnement de leur regard à l'univers cylindrique de Rama, vont essayer de déterminer quels pourraient être les habitants de ce monde abandonné. Tout ici est net, propre, métallique ; des groupes de construction se dressent comme des villes. Sont-ce des villes ? Soudain, dans la profondeur nocturne de cette immensité, seulement balayée par les maigres projecteurs des cosmonautes, une aube se lève. C'est alors le troisième thème du livre, un suspense biologique, qui s'élève jusqu'à la conclusion finale, tout à fait clarkienne et superbement cosmique. Si j'ai posé en introduction que je ne considérais pas Clarke comme un bon styliste, il est indispensable de tempérer ce jugement en précisant qu'il est néanmoins un écrivain efficace. Chacun de ses personnages, ces petits bricoleurs rêveurs, légèrement asociaux, qui n'ont trouvé à s'établir dans la société qu'en cherchant une place hors d'elle, à bord d'un vaisseau de l'espace, sont campés avec beaucoup de réalisme, beaucoup d'humanité ; et les représentants des Planètes Unies, qui jugent de leur situation au grand conseil lunaire, traduisent bien les réactions terre à terre d'une société humaine, peureuse devant l'inconnu. Il y a, dans le jeu qui se trame entre les explorateurs et leurs juges, une transposition réaliste de l'aventure prométhéenne. Et puis, surtout, dans Rendez-vous avec Rama, Arthur Clarke fait preuve d'une telle invention au niveau des détails, d'une telle précision scientifique dans leur élaboration, que ce travail d'artisan, de paysagiste, permet de pénétrer dans Rama à travers un sas subtil, afin de nous faire passer de l'autre côté de l'image. Voila, cette chronique est finie. Angoulême m'appelle. Une curieuse forme de contraction spatio-temporelle fait que vous en serez revenus au moment où j'écris ces lignes. J'espère qu'on y aura eu fait des repas intimes, balthazars cérébraux. Les chroniques de Philippe Curval -- (c) Quarante-Deux & Philippe Curval Document : Quarante-Deux/Philippe Curval/Petite chronique de nuit 7, juin 1975 Création : dimanche 1er décembre 1996 Dernière modification : mardi 6 mai 1997 Adresse : Philippe Curval -- Petite chronique de nuit -- 8 Galaxie nº 135-136, aoßt-septembre 1975 Magazine Le Citron hallucinogène nº 1 Ursula K. LE GUIN l'Autre côté du rêve William ROTSLER Maître des arts Stanislas LEM Mémoires trouvés dans une baignoire [Anonyme] l'Épopée de Gilgamesh Dans un premier temps, j'ai eu envie de commenter largement le congrès d'Angoulême, parlant des organisateurs qui avaient perdu leurs invités dans les ruelles médiévales de la ville, du chassé-croisé des lecteurs et des auteurs qui souhaitaient éperdument se rencontrer, mais qui n'y parvenaient pas faute de lieu prévu à cet effet, des interminables projections de films fantastiques de second choix dans un but exclusivement lucratif, des contestataires désireux de contester systématiquement, même ceux qui étaient probablement de leur bord... Tout cela, aujourd'hui, me paraît un peu vain. C'est pourquoi, contemplant avec mélancolie la médaille de céramique qui m'a récompensé, j'ai décidé de saluer cordialement cette petite fête de la Science-Fiction et de remercier ceux qui ont prodigué leurs efforts pour sortir les sept numéros de leur revue éphémère Popilius, seule trace visible de cette convention qui s'éloigne dans les mémoires. Il faut se faire une raison, en France, il n'y a pas de vrais fans. L'espèce a été inventée ailleurs et toute l'erreur repose sur l'idée que ces fans, qui n'existent pas, pourraient recréer l'ambiance d'une convention de SF anglo-saxonne. Dans notre pays, on ne rencontre que des lecteurs ou des auteurs sans oeuvre. Ces derniers, marris de ce que les lecteurs n'aient pas lus les livres qu'ils n'ont pas écrits, boudent ou critiquent âprement les oeuvres des autres. Les lecteurs passionnés ne s'intéressent guère à regarder Alain Dorémieux et Boris Eyzickman faire quelques pas de top dance sur la scène du casino municipal, ni à se précipiter sur John Brunner ou Ian Watson pour leur arracher un fragment de veston, comme aux U.S.A. En France, les amateurs sont réservés et ironiques, même si couvent en eux les grands feux de l'imaginaire. Il ne faut pas les prendre pour des gamins en mal de rencontrer des idoles. Ce qu'ils désirent, ce sont des échanges en profondeur, pas du spectacle de foire. C'est pourquoi il ne faut pas nous attendre à participer à des conventions de SF qui ressembleraient à n'importe quel con ; d'ailleurs, nous serions systématiquement déçus. Néanmoins, il me reste à souhaiter, pour l'année prochaine à Metz, qu'un effort soit fait afin de faire connaître la convention nationale dans toute la France. Durant celle d'Angoulême, j'ai eu beau chercher dans tous les journaux, quotidiens, hebdomadaires, mensuels d'une audience assez large, j'ai eu beau écouter les postes centraux ou périphériques, regarder les trois chaînes à la fois grâce à mes trois yeux panoramiques circulaires, je n'ai rien vu, je n'ai rien lu, je n'ai rien entendu sur le congrès angoumoisin. Une sorte de record du silence après le tabac fait autour de la convention du cinéma fantastique à Paris, une sorte de performance au moment où le moindre journaliste, le moindre commentateur est à l'affßt des nouvelles de la SF, enfin et malheureusement peut-être, sur le point de devenir à la mode ! Vous n'avez qu'à le constater, deux nouvelles revues en mai, Argon et Chroniques terriennes, deux revues de bibliothèques en juin, Dédale et Univers. La Science-Fiction ressemble à un baba au rhum bien juteux, tout le monde en veut sa part. Je décernerai les bravos du mois (de mai) au Citron hallucinogène n°1, qui vient de publier in extenso le débat du premier congrès national de Clermont-Ferrand. Il n'y manque rien, pas le moindre lapsus pas le plus petit borborygme, pas le moindre mot -- ou bien, s'il en manque un, c'est qu'il n'était pas audible sur la bande. C'est un débat à lire à haute voix plutôt qu'à déguster dans l'intimité. Je dirais même que c'est un débat à déclamer tout seul dans sa chambrette, en imitant tour à tour les voix des protagonistes. C'est un modèle du genre dans le genre débat sur la SF ; tous les grands thèmes y sont plus ou moins bien traités selon l'humeur du moment, tous les grands gags classiques y figurent (définition de la SF, pourquoi les auteurs de SF écrivent-ils de la SF ? La SF est elle politique ? Etc.). Tous y sont éludés avec un certain tact. Bref, c'est un prototype parfait qu'il sera difficile d'égaler à l'avenir. Je propose de le commercialiser tout de suite. Je demande, pour les conventions de l'avenir, qu'une troupe de comédiens professionnels en donne une représentation. Ainsi pourra-t-on peut-être éviter des prestations similaires afin de parler, entre nous, de problèmes beaucoup plus importants comme : quelle différence y a-t-il entre fantastique et Science-Fiction ? Ce sont des sujets dont il faut discuter dans un café, autour d'un verre, pas dans une grande salle, on pourrait nous entendre ! Passons plutôt de l'Autre côté du rêve avec Ursula Le Guin, c'est un voyage de choix que vous offre la compagnie des fusées-lits Marabout. « Que fera la créature marine sur le sable sec exposée à la lumière ? Que fera l'esprit, chaque matin, en s'éveillant ? » Ursula Le Guin se le demande, les rêves sont-ils la main droite de la nuit, ont-ils un pouvoir sur la réalité ? Comme je suis obsédé depuis trois ans sur les rapports du rêve et de la réalité puisque j'écris un roman sur ce thème, j'ai sauté sur celui d'Ursula pour voir s'il ressemblait au mien. Épatant de voir que l'imagination des écrivains de SF semble infinie, exaltant de vivre une aventure tout à fait différente qu'un autre auteur en partageant pourtant la même chambre, le même lit, mais en voyageant dans un autre rêve. Tout d'abord, le décor : celui de l'Autre côté du rêve, Ursula le connaît bien. C'est Portland où elle habite. Minutieusement transposé dans un avenir terriblement pollué, il acquiert une vérité supplémentaire. Ce souci de réalisme possède une vertu de dépaysement supplémentaire, remarquable facteur d'évasion. En quelques touches justement senties de son univers quotidien, Ursula nous entraîne insidieusement dans celui de ses fantasmes. Surpopulation, médics, carte de pharmacie, l'individu est étroitement surveillé. Le héros du livre n'y échappe pas. Surtout depuis le jour où il commence à penser : « Je suis en train de vivre un cauchemar dont je m'éveille parfois durant mon sommeil. » Il consulte un onirologue, Haber. Celui-ci l'hypnotise et surveille son électroencéphalogramme : « Ses caractéristiques ressemblent un peu à celles d'un effet qui a été observé sur les E.E.G. des personnes faisant un certain travail : un travail créateur ou artistique, comme peindre, écrire des vers, ou même lire Shakespeare. ». À partir de cette donnée de départ à caractère logique, Ursula Le Guin nous entraîne dans une vertigineuse histoire où la réalité perd peu à peu de sa substance. Les raz-de-marée du rêve changent soudain l'apparence de notre vie quotidienne. Mais la mémoire n'en conserve que des traces confuses. Si la réalité sociologique et politique est brutalement modifiée, l'être humain tente aussitôt de se raccrocher à cette nouvelle version de son univers, à moins, comme le suppose Orr, qui est lucide car il est le seul à être témoin de la transformation, que ce nouveau monde existe, mais ne soit pas réel : « Nous sommes tous morts, et nous avons détruit le monde avant de mourir. Il ne reste rien. Rien que les rêves. ». Mais alors, si le monde où nous vivons n'est fait que de rêves et s'il y a des gens capables de les transformer, ne peut-il exister une dictature des rêves, n'y a-t-il pas des groupes politiques qui cherchent à faire vivre l'humanité dans des sociétés spécialisées ? N'y a-t-il pas des individus qui cherchent à s'emparer de cette fausse réalité pour la façonner à leur image, pour en faire le champ clos de leurs fantasmes ? A-t-on le droit de modifier le paysage mental des autres, même si l'on croit oeuvrer pour le bien de l'humanité ? C'est à ces étranges questions qu'Orr va tenter de répondre. Mais en a-t-il les moyens ? Non, il est prisonnier de cette société, il est victime de l'onirologue qui le soigne et qui commence à se douter des réels pouvoirs de son malade. Sur ce thème extraordinaire, Ursula Le Guin a bâti un roman de haut niveau dont la traduction d'Henry-Luc Planchat respecte l'excellente qualité littéraire. Ce que j'aime particulièrement chez cet auteur et qui m'avait déjà séduit dans la Main gauche de la nuit, c'est ce pouvoir de rendre sensible l'invisible, de visualiser l'insaisissable qui en fait un des meilleurs représentants de la jeune génération américaine. Il y a tant d'écrivains qui se contentent d'enfermer leurs concepts dans de pauvres mots inventés et croient qu'il suffit d'écrire « il se struppa dans le groumph » pour que nous soyons transportés immédiatement dans un univers différent, qu'il est important de saluer ceux qui savent traduire l'imaginaire avec des mots de tous les jours. Et, contrairement à ce que peuvent croire certains, il n'y a pas de formule secrète pour parvenir à cet art d'écrire de la Science-Fiction : il suffit de puiser au plus profond de sa sensibilité, il suffit de s'acharner à vouloir restituer, avec le langage dont nous disposons, les paysages intimes que les strates du rêve y ont déposés pour faire passer le frisson du doute entre les épaules de l'inquiétude. Et Ursula joue de son pouvoir évocateur en véritable virtuose ; elle exploite toutes les possibilités que lui offrent les données de départ de son roman avec beaucoup d'intelligence. Dans ce petit précis des mathématiques du rêve où les joueurs d'échec de l'onirisme exploitent la virtualité, il n'y a pas une fausse note, les pions sont avancés à coup sßr jusqu'à la fin de la partie qui surprend un peu par son optimisme, soudain plaqué sur du lugubre. Mais, comme l'a écrit Victor Hugo : « Le rêve est l'aquarium de la nuit », et chacun peut y voir passer les poissons solubles qui le hantent. Et voici, maintenant, qu'il nous faut parler du bouquin le plus déroutant de la saison, Maître des arts, de William Rotsler. D'abord, qui est William Rotsler dont le nom apparaît soudain au fronton de la collection "Anti-mondes". Un dessinateur, peintre, photographe dont l'enfance a été bercée par les bandes d'Alex Raymond. Redoutable initiation à la SF. D'où sort ce Maître des arts ? D'une nouvelle dont le succès a été tel qu'elle parut en même temps dans cinq anthologies durant la même année, nous apprend le prière d'insérer. Quand un roman sort d'une nouvelle, on aborde l'oeuvre avec l'irrésistible envie de découvrir le récit initial. Et puis, foin de cette enquête imbécile, on se dit que ce roman forme un tout, que la fin est aussi remarquable que la première partie, que l'auteur y aborde un thème réellement original, même si le milieu n'est qu'un honnête space opera de qualité standard. Cela dit, et pour rester fidèle à l'esprit de cette chronique qui peut à tort apparaître comme systématiquement laudative, parlons de ce qui nous intéresse, c'est-à-dire de ce qui fait la valeur de Maître des arts. Je crois qu'il y a encore tant d'adversaires de la Science-Fiction qu'il est inutile d'attaquer ses faiblesses dans une revue spécialisée. À moins bien entendu, qu'un livre de SF apparaisse comme une nuisance. Lorsqu'on pénètre dans Maître des arts de William Rotsler, ce que l'on sent avant tout, c'est un plaisir d'écrire, plus que de raconter une histoire, plus que d'exposer des idées. Chargé émotionnellement de son sensatron, cette nouvelle forme d'art qui peut ouvrir la porte des étoiles, Rotsler se préoccupe surtout de décrire les personnages qui vont devenir les protagonistes de son histoire, il s'intéresse à la forme au détriment du récit au point d'oublier parfois qu'il le raconte. Ce qu'on perd en lisibilité, on le gagne en charge sensible, on le récupère en courant induit. Grâce à un certain achèvement de l'écriture, surtout dans la première partie, on parvient à pénétrer dans ce monde baroque et décadent de Brian Thorne, fabuleux milliardaire et dernier des mécènes. Rotsler connaît ce dont il parle, il a fréquenté les milieux artistiques, tant du point de vue des marchands que de celui des créateurs. C'est important ; et il est indéniable qu'une des grandes forces de Maître des arts réside dans cette connaissance d'une profession qui apparaît souvent comme inutile à l'ensemble de la population. Écrire un roman, et plus encore, un roman de SF, en prenant l'art comme sujet principal, nécessite cette connaissance parfaite du sujet. « Le réalisme de l'art, ce n'est pas le réalisme de la réalité », pense Brian Thorne devant le cube qu'il a fait réaliser par Michael Cilento, le plus grand artiste en sensatron de la planète. Mais, qu'est-ce qu'un cube sensatron ? Un chef-d'oeuvre de l'électronique ; des générateurs de pulsion agissent sur vos ondes alpha, les projecteurs d'émission font ceci et les soniques cela, et vos propres ondes alpha sont synchronisées, puis reprojetées. Et que voyez-vous dans le cube ? La réalité telle que vous l'imaginez ou telle que l'a imaginée l'artiste ? Il n'y a pas de réponse à cette énigme. Et qu'y a-t-il dans le cube sensatron réalisé par Michael Cilento ? L'image de Madelon, la superbe maîtresse de l'étonnant Brian Thorne. William Rotsler se préoccupe peu des classes modestes. Il n'hésite pas à diviser l'humanité en castes : « On trouve, au bas de l'échelle des gens intéressants ou différents ; on ne devrait pas permettre à ceux qui n'en sont pas là de nous faire perdre notre temps. Au-dessus, il y a les uniques. Puis les originaux et enfin, les rares légendes. » Ce qui l'intéresse, visiblement, ce sont les gens qui font partie de la crème de la société. Toute la philosophie du livre me semble quelque peu compromise par cette vision. Pourtant, mêmes les beaux milliardaires ne gagnent pas toujours au jeu de l'amour et, un vilain jour, Brian s'aperçoit que sa Madelon s'est enfuie dans un autre monde avec le génial Cilento, qu'ils ont pénétré ensemble à l'intérieur de l'oeuvre sensatron. Où sont-ils donc passés ? C'est alors que la quête commence. Elle se terminera par une très belle rêverie sur une des destinées possibles de l'homme. Encore une fois, ce qui déroute le plus, dans Maître des arts, c'est cette vision élitiste de la société. Pour Rotsler, l'art n'est pas un moyen de célébrer l'inconscient collectif, ce n'est pas une manifestation populaire du culte de l'imaginaire. Pour lui, l'art est bien né dans les cavernes préhistoriques. Il a vécu son histoire folklorique avec les temples et les cathédrales. Puis il s'est sublimé au point de n'appartenir qu'aux élus, à ceux qui peuvent suivre certains créateurs sur les chemins d'un art conceptuel, décanté du fumier humain où il a germé. Je ne partage pas les idées de William Rotsler dans ce domaine et je suis prêt à le combattre dans un duel aux spaghettis à quinze pas. Que cela ne vous décourage pas de lire Maître des arts, il y a de belles idées de SF, de belles descriptions, des personnages pittoresques et, surtout, un ton original, un sens de l'écriture insolite qui rend ce roman assez attachant malgré son élitisme. J'avais pensé terminer cette huitième chronique en apothéose, avec les Mémoires trouvés dans une baignoire de Stanislas Lem. Pour moi, Lem est indiscutablement l'un des cinq grands de la Science-Fiction -- je vous laisse imaginer les noms des quatre autres -- et j'attendais en frémissant cette parution. J'avais été tellement frustré par la traduction d'Eden, ce splendide roman massacré, que je souhaitais ardemment une revanche pour l'auteur de Solaris. Là, je vous tiens en haleine ; vous pensez, commencer de cette manière, c'est prendre toutes les précautions d'usage pour préparer un assassinat critique. Pas du tout, pas du tout, Mémoires trouvés dans une baignoire est un livre remarquable, un roman acéré, profond, mais ce n'était pas l'oeuvre que je souhaitais lire de la part de Lem ; elle est dans la tradition kafkao-borgesienne qui a donné tant de chefs-d'oeuvre (dont je n'exclurais pas a priori Mémoires trouvés dans une baignoire). Mais la question se pose aujourd'hui : « Faut-il torréfier Kafka ? » Je réponds "oui", à l'unanimité. Pourquoi ? Parce que la Science-Fiction, avec les possibilités infinies qu'elle apporte dans le domaine de l'extrapolation logique, de l'onirisme, me semble mieux susceptible de saborder l'absurde réalité que les auteurs que je viens d'évoquer. Cela dit, et faisant fi de mes vague-à-l'âme personnels, parlons du dernier Lem, qui emprunte certains effets de la SF. Dans un lointain futur des humains, d'une mentalité bien différente de la nôtre, se penchent sur un des grands instants de la décadence de l'humanité, le vingtième siècle. Mais, pour ce faire, il ne subsiste qu'un seul manuscrit de la période dite néogène. Ces mémoires découverts dans une baignoire du Pentagone. Le papier a disparu de la Terre, dévoré par une maladie spécifique de la fibre de bois. Là, je ferais une double parenthèse critique : question de vraisemblance, il est probable que nos lointains descendants trouveraient d'autres traces de notre civilisation en utilisant les films, les bandes magnétiques et la mémoire informatique dont nous disposons. Question de climat, ce Pentagone dont va nous parler Lem ressemble beaucoup plus à un quartier général de pays de l'Ouest qu'à celui des États-Unis. Dès le début des mémoires, Lem nous plonge dans un monde d'une extrême complexité bureaucratique, dès les premières phrases, il nous introduit dans cet univers d'espions, de bureaux et de couloirs dont il ne nous permettra jamais plus de sortir. Sa maîtrise est exceptionnelle, pas un mot de trop, pas une phrase inutile, il nous conditionne littérairement à ne plus respirer qu'un air vicié par les paperasses et les soupçons : « Comment ? Où ? Pourquoi ? Ah ! Notre esprit ne peut concevoir qu'il puisse exister des questions sans réponse. C'est pourquoi il se hâte d'en forger, de colmater les brèches, d'altérer les faits, retirant ici et là un détail pour l'ajouter ailleurs. » Est-ce à cette Mission que doit obéir le héros du roman, dont on ne connaîtra jamais le nom et qui est vous ou moi, bref, tout le monde ? Ou bien doit-il découvrir le véritable plan, le plan ultime dessiné par l'ennemi ; peut-il le découvrir parmi tous les faux plans, les millions de plans construit pour nous égarer ? « Quel est le bon ? Le plus secret ? Le seul, I'unique, le véritable plan ? » Cela semble difficile d'y parvenir. L'espionite et la bureaucratie ont rendu irrespirable l'atmosphère de ce Pentagone cosmique où vit le héros. Tout le monde est coupable. Certains se suicident lorsqu'il les interroge. Les couloirs succèdent aux couloirs, les bureaux donnent sur d'autres bureaux et les chambres à coucher ne contiennent que des baignoires où il est rarement permis de se reposer. Pris en charge par cette société dont il doit débrouiller les fils, le personnage principal se trouve perdu au sein d'un labyrinthe infini dont il ne connaît pas les arcanes. S'approche-t-il de la solution, rencontre-t-il enfin l'officier qui lui délivre les vraies instructions ? Le héros s'aperçoit alors que l'itinéraire délirant qu'il vient de parcourir était déjà décrit dans les documents qu'on vient de lui remettre. Ne dispose-t-il donc d'aucune autonomie, chacun de ses gestes est-il déterminé par un plan général ? Mais quel plan ? Et comment connaître le code pour le lire ? Le capitaine Prandtl, du service du Chiffre, va le lui expliquer : « L'oeil transforme les rayons lumineux en véritable code neurologique que le cerveau déchiffre et traduit comme lumière. Mais les rayons eux-mêmes ? Ils n'ont pas surgi du néant ! C'est une lampe ou un astre qui les a émis. Cette information se trouve gravée dans leur structure. Il est donc possible de la déchiffrer. » Ainsi, tout est code. Et, dans un inimaginable délire verbal, Prandtl se met à déchiffrer tout ce qui existe. D'abord les messages que le héros vient de recevoir, puis l'oeuvre de Shakespeare, et enfin toute la littérature. Car, derrière le premier code, il y a un autre code qui permet une seconde lecture, elle-même susceptible d'être décryptée à nouveau et ainsi de suite... Pas de plan, pas de réalité. À quoi peut servir un tel chaos ? Pas de réponse. Dans ces conditions, peut-on considérer l'univers comme sérieux ? « Savez-vous combien de chances il y a, selon le calcul des probabilités, pour qu'une petite masse de matière de l'univers soit entraînée dans le circuit des processus vitaux... Il en existe une sur un quadrillion !... Et maintenant, combien y a-t-il de chances pour qu'un élément fasse partie de ces mêmes processus, non plus en tant qu'aliment, eau ou air, mais sous la forme d'un embryon. Nous pourrons constater que ces chances sont pratiquement égales à zéro !... -- Ça veut dire que nous tous, ici présents, n'avions pas la moindre chance d'exister. Ergo : nous n'existons pas... » Voici, le pot au roses est découvert ! Puisque nous n'existons pas, pourquoi rester sérieux, détruisons ce qui reste par l'humour. Et Stanislas Lem ne s'en prive pas : jeux de mots à la Jean-Pierre Brisset, démolition calembourgeoise du langage, il pervertit à son tour des codes sémantiques pour effacer peu à peu l'univers qu'il vient de construire devant nos yeux. En ce faisant, peut-être nous délivre-t-il la véritable clé de ces Mémoires : si nos lointains descendants ne découvrent aucune trace de notre civilisation, c'est que nous l'avons nous-mêmes fait voler en éclat, par l'absurde. Je voudrais terminer ici en vous signalant la récente parution d'un ouvrage mythique, l'Épopée de Gilgamesh, aux Éditeurs Français Réunis. Le grand Versins, père de tous, nous a assuré depuis toujours que cette oeuvre, lithographiée environ 4 500 ans avant le jour où j'écris ces lignes, contient trois récits de Science-Fiction. Pensez si je m'y suis plongé avec frénésie. Sßr, c'est très beau, on y rencontre des masses de dieux inédits, un reportage sur le déluge, la description de la ville mythique d'Uruk, on pénètre au coeur de cette marée mnémonique d'où sortirent les grands mythes mais, mais... Enfin, je conseille à tous ceux qui découvriront les trois récits de Science-Fiction dans l'épopée de se mettre immédiatement à la tâche. À mon avis, grâce à "l'effet Gilgamesh", il est probable qu'une conclusion s'imposera à eux : toutes les oeuvres littéraires sont de la SF. Ce qu'il fallait démontrer. Conclusion qui me donne l'occasion d'être fier de me contredire en ce qui concerne ce que je viens d'écrire à propos de Lem. Les chroniques de Philippe Curval -- (c) Quarante-Deux & Philippe Curval Document : Quarante-Deux/Philippe Curval/Petite chronique de nuit 8, aoßt-septembre 1975 Création : dimanche 1er décembre 1996 Dernière modification : mardi 6 mai 1997 Adresse : Philippe Curval -- Petite chronique de nuit -- 9 Galaxie nº 137, octobre 1975 Philip José FARMER Gare à la bête Norman SPINRAD les Pionniers du chaos Michael G. CONEY Syzygie Jacques de BOURBON-BUSSET Laurence de Saintonge J. J. WALTER l'Étoile des sables Philip K. DICK le Prisme du néant Jean-Pierre ANDREVON Repères dans l'infini Je voudrais d'abord remercier ici les nombreux lecteurs qui ont répondu à ma demande éperdue de contact humain. Il s'agit de Patrick Genge qui me répond très simplement : « Vous parlez de je ne sais trop quelle incommunicabilité, mais n'avez-vous jamais songé plus simplement que personne, peut-être, ne vous lit ? » Ah ? Cela je ne le crois pas, car j'ai rencontré un grand nombre de lecteurs, ailleurs que dans les salons littéraires parisiens tant vantés par Alain Dorémieux, qui m'ont aussi abordé avec beaucoup de simplicité et m'ont déclaré tout à trac : « Incroyable, personne ne vous écrit, je m'apprêtais justement à le faire, content de vous avoir rencontré. » Voilà mon tort, c'est d'avoir cru que les lecteurs pouvaient devenir des "écriveurs". Non, le monde se divise en deux catégories bien distinctes : ceux qui produisent et ceux qui absorbent ; c'est ce qui permet à nos jolies sociétés d'un capitalisme si humain, si libéral de s'installer en toute sécurité et de pomper les sous des poires et des pigeons. Un pompeur de première, c'est l'éditeur de la collection "Chute Libre". Non content d'avoir renvoyé à leurs moutons ceux qui avaient inventé le style de la collection (la propriété littéraire est imprescriptible quelles que soient les idées qu'on y affiche), il exploite maintenant leurs découvertes. À l'affiche du mois, Gare à la bête, de Farmer, et les Pionniers du chaos, de Spinrad. Si vous n'avez pas lu le premier Farmer, qui est l'imitation du second, alors, croyez-moi sur parole, jetez-le à la poubelle dès que vous le verrez, sans l'acheter bien entendu. Quant au Spinrad ? La couverture est belle. À propos de couverture, je n'ai pas l'intention de m'élever en moraliste pour dénoncer l'aspect franchement porno de la créature femelle en train d'aspirer buccalement je ne sais quel pseudopode serpentin sur le livre de Farmer ; j'aimerais seulement souligner le côté résolument attrape-gogo de l'opération. Dans le genre érotique, il y a nettement mieux que les élucubrations débiles de Philip José. Et, si l'on aime la Science-Fiction, il y a vraiment beaucoup de bouquins à lire avant d'entamer Gare à la bête, qui n'est d'ailleurs pas de la SF. Mais parlons plutôt de choses sérieuses, par exemple de la résurrection de la collection de Georges H. Gallet et Jacques Bergier chez Albin Michel. Elle a changé de nom et s'appelle maintenant "Super-Fiction". Là, je dois dire, sur le plan de l'originalité, il est possible de trouver mieux. À moins que ce ne soit en hommage à la célèbre collection "Super Fleuve Noir". Non, vous l'avez tous compris, il ne s'agit exclusivement que d'une opération commerciale de la part de l'éditeur. En Poche ou assimilés, quand les prix sont bloqués, il suffit d'un petit tour de passe-passe de ce genre et cela permet d'élever la catégorie des volumes. Je ne m'oppose absolument pas à ce genre de magouillage, plus les livres valent cher, plus l'auteur se remplit la poche ; enfin, jusqu'à un certain point, jusqu'à ce que la poche du client soit vide car, à ce moment-là, le principe des vases communicants cesse de fonctionner. Enfin, pour le prix, vous aurez droit à une petite image supplémentaire sur la couverture métallique. Donc, dès le départ, quatre volumes sortent simultanément : Syzygie, de Michael G. Coney, les Ingénieurs du cosmos, du divin Simak, un Keith Laumer, Dinosaure-plage, et enfin, le Siècle de l'éternel été, de James Blish. Je ne sais pas si vous procédez de la même manière que moi mais, devant la marée montante de la SF, il est indispensable de procéder à des choix préalables. Il ne s'agit pas de décider d'avance si tel ou tel livre sera meilleur que l'autre, mais d'éprouver viscéralement l'envie d'en lire un plutôt qu'un autre, l'autre étant placé sur la fameuse pile "à lire quand on m'opérera de l'appendice" ou "celui-là, je me le réserve pour les prochaines vacances". Comment donc éprouver ce fameux flux induit qui vous amène à élire le bouquin. D'abord l'odeur, chaque livre à la sienne, rien n'est plus simple d'ailleurs quand il s'agit de volumes d'une même collection, celui qui parfume le plus agréablement vos narines vous saute aux yeux (pas mal, ça, dans le genre "planète-où-la-main-de-l'homme-n'a-jamais-mis-les-pieds"). J'ai donc procédé comme ci-dessus. Évidemment, je suis tombé sur Syzygie. Vous remarquerez, si vous faites l'examen de votre choix olfactif a posteriori, que ce nez est le plus sßr ami de l'homme. En effet, par le raisonnement, il est facile de retrouver toutes les raisons qui ont amené mon appendice nasal à opérer cette sélection. D'abord le titre, Syzygie. Amusant, "syzygie", cela chante à l'oreille, cela chatouille l'imagination ; puis le nom du traducteur : Georges H. Gallet. Cela ne trompe pas, quand un directeur de collection décide de traduire un livre, il choisit toujours celui qu'il préfère ; enfin le nom de l'auteur : Michael G. Coney, peu connu. Qu'y a-t-il de plus grisant que de découvrir un nouveau talent, un nouveau monde mental ? J'ai ensuite repris un "Anti-Mondes" que je n'avais pas lu : l'Image au miroir, du même Coney, pour le flairer à son tour et pour obtenir de plus amples renseignements. J'ai ainsi appris par Opta que l'auteur avait écrit sept romans et, par Albin Michel, trois seulement, qu'il venait de quitter sa boîte de nuit des Antilles pour s'installer au Canada. Pour faire quoi ? L'histoire ne le dit pas. Voila qui accentuait le mystère. J'ai attaqué Syzygie avec un enthousiasme fébrile. Un peu trop je pense car, il faut bien l'avouer, je suis légèrement déçu. Si vous voulez retrouver dans un roman de Science-Fiction l'atmosphère d'un Somerset Maugham doublé d'un Jack London (toutes proportions gardées), n'hésitez cependant pas à lire Syzygie, il y a quelques bons moments de ce genre. En fait, la morale du roman est résumée par Coney à la fin de son livre: « L'homme n'est pas convenablement équipé pour s'adapter à son environnement, il faut prendre des mesures pour lui en fournir les moyens afin qu'il n'essaye pas de détruire ce qui s'oppose à lui. » Dans un lointain futur, les Terriens, doués d'une très haute technologie, franchissent des années-lumière pour essaimer dans la galaxie. Cela ne les empêche pas de vivre comme au dix-neuvième siècle dès qu'ils s'y installent en colons. Cette curieuse contradiction, classique dans la SF, réside-t-elle dans le fait que les auteurs n'ont pas les moyens intellectuels d'imaginer une autre forme de colonisation que celle du Mayflower, ou parce qu'il leur paraît essentiel de traiter le problème de la colonisation d'une manière classique afin de mieux faire ressortir le contraste entre l'univers qu'ils ont imaginé et le comportement traditionnel de l'homme en face de l'anormal ? C'est, en fait, le sujet de ce livre. Arcadia, la planète où vivent les colons de Michael G. Coney, semble favorable à l'existence humaine. Le jour où les six lunes qui décrivent des orbites excentriques autour d'elle se rencontrent, ils se produit une soudaine mutation des formes de vie indigènes qui remet la sécurité des envahisseurs en question. Ce thème, si beau, si passionnant, Coney ne sait pas en traduire l'ampleur, le livre reste toujours au niveau de l'événement, les personnages ne parviennent pas à dépasser leur condition d'humain. Mais peut-être ai-je voulu inventer un autre roman que celui qu'a voulu écrire Coney. Dans ce cas, il est certain que l'intrigue est bien menée, que les personnages de cette petite ville de pêcheurs sont campés avec un réalisme tout britannique et qu'il se dégage beaucoup de charme de ce Syzygie. La conclusion est profondément pessimiste ; elle vise à expliquer qu'il y a deux moyens pour l'homme de s'en sortir et d'oublier qu'il est un défi vivant à l'absurdité de notre univers, la drogue ou la foi. Et Coney invente un produit qui n'est pas de l'alcool, qui n'a pas le goßt de l'alcool, qui n'a pas la couleur de l'alcool, mais qui produit les mêmes effets que l'alcool, l'ancêtre tutélaire de tous les tranquillisants plutôt que du Canada dry. J'imagine -- j'allais dire "je crois" -- qu'il y a d'autres moyens de s'en sortir et qu'il n'est pas nécessaire d'exorciser nos démons, il vaut mieux les domestiquer. Ils nous apprendront un jour pourquoi nos réactions sont d'une si déroutante banalité devant la prodigieuse étrangeté de l'univers. Peur et colère sont les mamelles de l'inadapté. Il doit y avoir un autre moyen de réagir. Tenez, versez-moi donc un verre de beaujolais ! Las de traîner mes yeux dans les collections de Science-Fiction qui naissent avec le printemps, j'ai voulu faire le tour des parutions illicites. J'avais lu, ainsi, sous la plume d'un critique, que Laurence de Saintonge, de Jacques de Bourbon-Busset, ressemblait à de la Science-Fiction par bien des côtés et même que cet écrivain donnait une leçon sur ce qu'il fallait faire dans ce domaine grâce à la qualité de son écriture et à la noblesse de sa pensée. N'en croyez rien. Il s'agit d'un divertissement aristocratique, d'une fantaisie imaginée par un philosophe de bazar où les fantasmes prennent des déguisements antiques pour se présenter au lecteur bien pensant. « Il neigeait des vérités premières », écrit Jacques de Bourbon-Busset page 25, c'est exact. Mais il est inutile que je m'acharne sur cette oeuvre, j'aurais dß comprendre en lisant simplement la bande : « Hors de l'amour, il n'y a rien. » C'est bien vrai, surtout dans ce roman. Pourtant, je n'ai pas été découragé par ce premier échec et j'ai sauté de Charybde en Scylla. Il s'agit de l'Étoile des sables, de J.J. Walter, chez Belfond (Pauvre Walther, tu devrais abattre cet homonyme avec ton "H"). L'auteur avoue spontanément son incompétence : « Si tu peux écrire des schémas comme celui-là, comment se fait-il que depuis que tu en composes tu n'aies pas acquis une meilleure technique d'écriture ? -- J'ai commencé à écrire il y a moins de cent cycles. ». Tout s'explique. Mais s'il ne s'agissait que d'écriture, le mal ne serait pas trop grand (cette chronique, par exemple, est très mal écrite, elle me permet néanmoins de m'acheter mes cigares). J.J. Walter a lu de la SF, il est plein de bonne volonté et son thème est délicieusement éculé : il faut que les partisans de la raison, de la science et de la technologie s'allient avec les tenants de la parapsychologie et des facultés psi pour créer un être cosmique. C'est pourquoi il accumule les clichés pour raconter son histoire. Dès la première page, un personnage utilise la translation et la télépathie avec une aisance de vieil habitué du space opera. Quelques pages plus loin, le deuxième héros, Sovel, qui a des problèmes à résoudre, connaît comme par hasard un ami qui a un spectrographe de masse, ce qui lui permet de voir que l'objet mystérieux qu'il possède ne peut pas exister, car il n'existe aucun objet manufacturé âgé de 7 milliards d'années. Heureusement, son camarade de lycée, qui occupe un emploi à l'Intérieur, rend compte au ministre de cette anomalie. Le ministre ne s'y trompe pas et donne immédiatement l'ordre d'arrêter l'extraterrestre qui a perdu l'objet. Un certain Radiguet qui dirige un orchestre symphonique et mène parallèlement une carrière de chercheur va les aider dans cet enquête. « Excusez-moi, j'étais mal informé. » dit Sorel, interloqué. « Aurez-vous le temps d'ajouter cette recherche à vos deux métiers ? » -- « J'arrête provisoirement mes activités scientifiques. » répond le Radiguet en question, qui n'est tout de même pas un surhomme de député-maire-ministre-président. Les dialogues de cette qualité abondent, les descriptions aussi : « De taille moyenne, le regard attentif et mobile, les lèvres minces, il avait dans sa démarche, son expression, son attitude, la marque complexe de l'intellectuel. » Ou : « Finalement, un mince sourire détendit les lèvres du prix Nobel. ». Ou encore, plus grandiose : « Moreau, vous forniquez chaque jour, en vous-même, avec l'ange de la mort. ». Mais rien ne vaut sans doute ce fabuleux passage : « À dix mille contre vingt millions, il fallait organiser l'assaut pour qu'il soit efficace » déclare Sorel, qui organise le combat, et le gagne. Tout compte fait, ce roman de J.J. Walter n'est pas plus infect que bien des Tallandier bleus d'autrefois ou que tant de Fleuve Noir. Il possède même une certaine innocence inventive qui l'apparente à un Jean de La Hire ou à un Gustave Le Rouge et j'aurais passé quelques bons instants en sa compagnie si je l'avais lu vingt ans auparavant. Ce qui me perturbe, c'est lorsque j'essaie de comprendre pourquoi les Éditions Belfond publient un pareil ouvrage et le vendent un prix astronomique. Pourquoi créent-elles une pseudo-collection de "je-ne-sais-trop-quoi-dans-le-genre-fantastique" où paraissent pêle-mêle Lovecraft, Van Vogt, Seignolle, et quatre Maurice Renard, dont le Péril bleu, publié au même moment en collection de poche. Pourquoi cette invraisemblable bouillie éditoriale ? Il serait plus prudent de faire appel à des professionnels. Ceux-ci, me direz-vous, ne sont pas infaillibles, j'en vois la preuve dans le fait que les directeurs des deux meilleures collections de SF ont refusé de publier l'un des derniers romans de Philip K. Dick, Flow my tears, the policeman said, paru bizarrement sous le titre le Prisme du néant, dans la collection de Science-Fiction du Masque. Deux remarques s'imposent à ce sujet : pourquoi ce refus à propos d'un des cinq plus beaux livres que Dick ait écrit ? Pourquoi ce changement de titre après avoir eu l'excellente idée de le choisir et de le publier ? Nous ne connaîtrons probablement jamais la réponse. Le Prisme du néant, puisqu'il faut l'appeler ainsi, est l'histoire de la psychanalyse d'un amour, c'est aussi une histoire d'amour en même temps qu'une réflexion sur l'amour. Je crois que, dans l'esprit de Dick, c'est un roman très ambitieux car, pour la première fois dans toute son oeuvre, il livre bataille à découvert, négligeant parfois le thème initial du roman, spécifiquement SF, pour se consacrer à de longs dialogues où passe l'arc-en-ciel de sa sensibilité. En réalité, Dick, toujours logique avec lui-même, reste persuadé, comme moi, que personne n'agit rationnellement et que la plupart des gens sont gouvernés par des pulsions anarchiques. Pourquoi, dans ces conditions, pactiser avec l'artifice, pourquoi ne pas distordre la fiction en y introduisant une grosse part d'autobiographie, pour revenir à la fiction lorsqu'il convient d'exprimer la folie humaine ? Ainsi s'équilibre le Prisme du néant dans la pensée même de Dick, en suivant le fil de son itinéraire mental. Pris dans le phare à éclipse de son imagination, nous sommes parfois balayés par le rayon lumineux de son récit, parfois plongés dans les ténèbres angoissantes de sa personnalité. Et pourtant, contrairement à bien d'autres romans de Philip K., le thème initial n'est jamais oublié ; même s'il est prétexte à digressions, il est traité jusqu'au bout. Pourquoi ? Car le thème de SF est si parfaitement imbriqué au propos autobiographique de Dick, à sa recherche, qu'il n'éprouve pas le besoin de s'en débarrasser comme dans d'autres oeuvres moins élaborées. De quoi s'agit-il ? Un roi du showbize, Jason Taverner, l'idole des foules télévisuelles, se trouve brutalement projeté dans un univers où il n'existe pas, où ses intimes ne le reconnaissent pas. « Dans ce cas, je serais une de vos hallucinations. Essayez avec plus de force. Je ne me sens pas entièrement réel... », dit Jason à Kathy, l'étrange donneuse de la police qu'il rencontre à l'aube de son cauchemar. « Vous avez déjà cessé. C'est peut-être ça. Une célébrité dont personne n'a jamais entendu parler. Je vous ai fabriqué, vous êtes un produit de mon imagination hallucinée et je suis en train de recouvrer mon équilibre mental. » L'hypothèse est très dickienne mais, dans ce cas précis, il s'agit plutôt d'un homme qui se serait rêvé lui-même, à travers la drogue, et qui ne se reconnaîtrait plus le jour ou il serait enfin désintoxiqué. L'aventure de Jason Taverner se débattant dans ce monde où les derniers résistants du pouvoir étudiant sont cernés dans les campus, où les Noirs ont cessé de poser un problème à la nation américaine après qu'ils eurent été stérilisés, où les Pols et les Nats dirigent en fait la nation, c'est tout simplement celle de Dick se retrouvant lui-même après s'être rêvé durant tant d'années. C'est une quête farouche de son identité auprès des personnages qui l'ont connu différent et qui ne peuvent s'adapter à sa nouvelle personnalité. Quête aussi auprès des femmes qu'il a aimées et qui l'ont oublié, auprès de celles qui participent à sa renaissance. Heather, Kathy, Ruth, l'énigmatique Monica Ruff, dont la trace ne subsiste qu'à travers le souvenir, et la dangereuse Alys Buckman. « Le sexe sans l'amour, l'amour sans le sexe, l'amour paternel, l'amour universel sublimé et transcendé, l'amour contre nature, l'amour loupe, l'amour tordu, l'amour névrotique, l'amour antagoniste, l'amour qui s'élève au-dessus des particularismes et des contingences. » Tous ces amours hantent Jason Taverner, l'épuisent ; tout nu, étendu sur les couvertures du lit hydraulique, il réfléchit : « Je sens le poids de l'entropie. Je me suis déchargé dans le vide et je ne retrouverai jamais ce que j'ai donné. C'est à sens unique. Oui, je suis sßr que c'est une des lois fondamentales de la thermodynamique. » S'est-il totalement usé au fil de sa vie, au fil de ses amours, au fil « de ces romans à la gomme de Philip K. Dick qui faisaient mes délices quand j'étais gosse ? Heureusement, on a fini par l'avoir... » pense Taverner. Maintenant qu'il se retrouve, face à face avec lui-même, est-il encore capable de s'assumer ou doit-il renouveler l'illusion, par n'importe quel moyen ? « La théorie modifie-t-elle toujours la réalité ? » Jason Taverner possède une chance unique : plongé hors de son propre univers, mis en face d'une société qu'il peut juger puisqu'il n'en fait pas partie, il lui reste une solution : sans identité, il peut refuser de naître. Mais non ; et, pour la première fois peut-être dans un des romans de Dick, le héros choisit la solution optimiste : Jason Taverner, au lieu d'accepter sa résorption, va combattre pour retrouver la réalité, pour s'insérer à nouveau dans l'univers qu'il a cherché à fuir tout au long de son existence. Il ne veut plus vivre dans les rêves des autres, serait-ce ceux d'un autre lui-même qui ne lui ressemble plus. Voilà un très beau roman que la traduction très peu littéraire de Michel Deutsch ne favorise pas. Il aurait fallu un merveilleux styliste pour faire passer ces longs dialogues entre Jason Taverner et ses femmes, où chacun des personnages, usant de la vertigineuse facilité de la pensée automatique, se laisse guider par les mots : il dit, puis il pense qu'il dit, puis il pense à l'idée qu'il a de son dire, etc. J'hésite toujours à parler d'un recueil de nouvelles, le travail à fournir est toujours beaucoup plus important que pour un roman, sans prime spéciale à la production. Pourtant, cette fois, je fais une exception pour celui de Jean-Pierre Andrevon, Repères dans l'infini. L'explication en est simple : vous avez tous lu sa nouvelle de Fiction, "Mélagomaniaque", dans laquelle il assassine un à un tous les auteurs et les critiques de SF français afin de pouvoir écrire à lui tout seul la revue. Depuis, Andrevon a été beaucoup plus loin, puisqu'il a signé de son nom exclusif une anthologie écrite en partie par d'autres que lui. J'ai donc voulu voir si, dans Repères dans l'infini, il n'avait pas encore poussé plus loin sa schizophrénie, accaparant, sans même les nommer à l'intérieur, les nouvelles de ses confrères éradiqués. Je dois dire que l'écrivain fou a frappé beaucoup plus fort que je ne pensais. J'ai été incapable de découvrir la moindre trace de ses méfaits. Jean-Pierre Andrevon a si totalement digéré la Science-Fiction française qu'il est parvenu à faire un recueil où ne subsiste plus que la marque de sa personnalité. Horrible ! Et, bafouant toutes les avancées de la spéculative-fiction, renouant avec les mythes des grands ancêtres de l'Âge d'Or, il ose faire du space opera : dix nouvelles sur l'absurdité de la conquête spatiale et qui se voudraient être systématiquement désabusées. Mais là, Andrevon ne peut jouer le jeu jusqu'au bout, il tombe dans les pièges que lui tend sa sensibilité, il se laisse emporter par un rêve d'espace qui est viscéralement celui de tout écrivain de Science-Fiction, même le plus écologique, misanthrope et ennemi du progrès scientifique. Repères dans l'infini est un livre charnière pour Andrevon. Livre protéiforme où il explore des thèmes qu'il n'a jamais abordés jusqu'ici, où il va au-delà de ceux qu'il semblait avoir épuisés, livre-exercice de style où il passe volontiers de l'écriture ricanante du "Visage" , à celle, lyrique et visionnaire de "Scant", le chef-d'oeuvre du recueil. Que nous sommes loin du si décevant Temps des grandes chasses ! « Le monde ne cesse d'être harmonie changeante, le monde ne cesse d'être monde. Lui s'y imprime avec légèreté, tant de légèreté qu'il ne laisse aucun souvenir après son passage et que sa mémoire à lui ne peut jamais reculer au-delà du dernier repas, du dernier sommeil, de la dernière chasse ou du dernier amour » , écrit Andrevon. Pour lui, rien n'existe dans le temps, tout est changement, tout est jeu ; seule la conscience peut donner la notion de la beauté dans le règne de l'éphémère. L'homme, molécule pensante au même titre que d'autres êtres vivants que nous ne soupçonnons pas, est doué de cette faculté. Il est logique qu'il en profite ; mais rien ne lui donne le droit de s'arroger un pouvoir sur les autres. Ce thème, si fort, dont on trouve des échos dans presque toutes les nouvelles du recueil, n'est pas prétexte à morale. Andrevon ne veut rien prouver, il veut simplement écrire et, ce faisant, user de son droit à percevoir la vie, la beauté, la fureur, l'illusion, le néant, selon son prisme personnel puisque tout retourne au stade initial qui constitue la seule réalité du monde. C'est pourquoi l'invention est riche, pourquoi il n'hésite pas à semer des quantités d'idées sans les exploiter; ce qui fait du livre d'Andrevon son originalité. Il possède toutes les caractéristiques de la SF française, préoccupations philosophiques et recherches stylistiques, sans oublier ce qui a fait le succès de la SF américaine, sens de l'imagination, goßt du divertissement, spéculation. Cela, vous le retrouverez dans les meilleures nouvelles du recueil, dans "le Visage", où Jean-Pierre Andrevon parle des rapports ambigus entre l'oeuvre d'art et les créations de la nature ; dans "Aquatiques", ou il prend le taureau du signifiant par les cornes pour raconter le fragile instant de la mort ; dans "Escale", une réflexion sur les pouvoirs de l'illusion ; dans "Scant", une vision mélancolique qui m'a particulièrement ému ; Scant, la ville si belle que ses constructeurs ont voulu un jour faire partie de ses murs, de ses rues, de ses monuments, de son âme et qui constitue pour nos lointains descendants une menace. Scant détient le redoutable pouvoir de tous les chefs-d'oeuvre, il fixe un instant d'harmonie absolue, il signifie la mort ; "Lutte pour une petite planète", enfin, où se joue le jeu absurde de la conquête pour la conquête, repris par tant de tyrans, tant de religions. Voilà, si vous comptez avec moi, le bonus s'établit à cinq sur dix. Mais, que cela ne vous interdise pas de lire les autres nouvelles, vous verrez, ce recueil vaut beaucoup mieux que la moyenne. Je voudrais terminer cette chronique sur une petite anecdote : le lecteur dont je parlais au début me dit à peu près ceci : « J'aime beaucoup Michel Jeury, mais il commence à devenir envahissant, sympathique mais envahissant ; pas moyen d'ouvrir une revue de SF sans tomber sur lui. ». Voilà qui laisse pantois : d'abord, rien n'oblige un lecteur à lire toutes les nouvelles qui lui sont proposées ; et puis, pour une fois qu'un auteur français parvient à se faire un nom, pour une fois qu'il arrive à vivre chichement de sa plume, comment peut on le lui reprocher ? Il y a tant d'écrivains américains insipides dont le nom se répète depuis des années sur les sommaires des magazines et qu'on ne remarque même plus tant leur prose se détache peu du papier, qu'il me paraît important, au contraire, de fêter l'éclosion d'un écrivain original dans notre pays. Croyez-moi, je ne me plaindrais pas si le Chambertin remplaçait soudain le Coca-Cola sur toutes les tables. Les chroniques de Philippe Curval -- (c) Quarante-Deux & Philippe Curval Document : Quarante-Deux/Philippe Curval/Petite chronique de nuit 9, octobre 1975 Création : dimanche 1er décembre 1996 Dernière modification : mardi 6 mai 1997 Adresse : Philippe Curval -- Petite chronique de nuit -- 10 Chronicule de crépuscule Galaxie nº 138, novembre 1975 Damon KNIGHT Et toi donc Anthologie d'Henry-Luc PLANCHAT la Frontière avenir Jérôme LAPEROUSAZ Hu-Man OCORA Musiques du Golfe Persique Jean DUTOURD 2004 Ernst JÜNGER Héliopolis Pour le chroniqueur, la saison est propice. Il peut déplorer les papiers gras laissés par les touristes sur les déserts de Mars, les boîtes de conserve usagées abandonnées dans le cratère de Chio. Ou se plaindre de l'inconscience des plaisanciers qui sont imprudemment partis sur leurs voiliers à photons avant une grosse tempête magnétique, contraignant les polices des quatre systèmes à les récupérer aux prix d'efforts inconsidérés et dangereux, pénalisant lourdement les cybercontribuables. Enfin, il peut vouer aux gémonies les chasseurs de gibier intersidéral qui ont contribué à élargir la rupture écologique dans le champ des astéroïdes, en appauvrissant la faune anaérobie, particulièrement celle des lagopotames de Syrtos dont la race est à peu près éteinte ; ou enfin dénoncer les pêcheurs de haut vide qui ont détruit le plancton cosmique. Mais, fier de l'originalité de ces chroniques nocturnes et peu apte à rompre le fer à propos de choses si importantes pour l'expansion de l'homme, j'ai préféré saisir l'année 1975 à son crépuscule et délaisser l'actualité vacancière pour bavarder à bâtons -- plus faciles à rompre que le fer -- rompus de choses plus obscures et moins populaires, l'actualité science-fictiste des mois d'hivernage. Déjà, le roulement incertain des vagues de la renommée décroît, on chuchote dans les chapelles privées des marches de Bretagne, d'Alsace et sur le front Occitan, que les vieilles barbes de l'ancienne SF vont être décapitées, que les collections célèbres vont chavirer avec leurs auteurs-épaves. Partout les oustachis de la SF se révoltent et s'apprêtent à secouer le cocotier branlant où s'accrochent, dérisoires, les dictateurs littéraires. Les bruits courent, les ragots circulent, ça grenouille, ça s'agite dans le lumpenprolétariat de l'underground, ça veut diriger à son tour, occuper une situation, tenir un poste clé. C'est à qui échafaude de nouvelles revues, de nouvelles collections, de nouveaux fanzines du haut desquels, jeunes valeurs, ils pensent accaparer le pouvoir. Ce qui est, comme chacun sait, une activité essentiellement anarchiste et ludique. Recroquevillé dans ma tour Saint Jacques, et ployant sous le poids des tapuscrits, j'observe les premières manifestations de ces guérillas, je dénombre les premiers morts tombés au cours d'embuscades meurtrières. Pour l'instant, ce sont plutôt les projets qui avortent, ce qui n'est pas pour me déplaire. Car chacun sait que les ancêtres ricanent lorsque les nouveautés foirent comme des pets, qu'ils secouent béatement leurs gros ventres chargés de graisse, enfin que la bave et la morve du bonheur coulent le long de leurs rides répugnantes lorsqu'ils voient de jeunes adolescents subir leurs premiers échecs. Ceci pour dire que j'ai une trop haute opinion de la Science-Fiction pour supporter sans rien dire ce raz-de-marée de ragots sans intérêt qui déferlent. Tant qu'à faire et plutôt que de lire dans les fanzines des critiques faites la plupart du temps dans l'intention d'abattre quelque ennemi, je préférerais m'abreuver d'un flot de textes superbes. Je ne nie pas qu'un grand nombre de jeunes auteurs français aient une fougue et un talent littéraire certains, je suis persuadé qu'ils apportent un ton original à la SF mondiale. Mais pourquoi un grand nombre d'entre eux se consacrent-ils à la critique avant d'avoir tenté d'écrire le moindre roman ? Pourquoi d'autres enfouissent-ils leurs textes sous une poussiéreuse pacotille d'avant-garde que renieraient aujourd'hui ceux qu'ils plagient ? Ce n'est pas en empruntant les plus mauvais de leurs tics à James Joyce, Guillaume Apollinaire, Alain Robbe-Grillet et William Burroughs qu'ils perforeront le mur de mépris qui entoure la Science-Fiction. On a beau dire, la SF est avant tout une littérature d'idées. Quand on en vient à surprivilégier la forme, cela sent la décadence. Voilà, ça va mieux. Maintenant, sachez-le, je réclame le droit à la contradiction dans ces chroniques et mon plus grand désir, si j'en avais le temps, serait de faire une première critique à chaud d'un livre pour en entamer immédiatement une autre d'un esprit différent. Nous sommes tellement soumis à notre subjectivité qu'il est utile de démontrer qu'on peut défendre différents points de vue selon l'époque. Je hais ceux qui décident, ceux qui maintiennent, ceux qui croient dur comme fer que leur opinion est la seule qui vaille la peine d'être écoutée, préfère me faire fusiller aux premiers rangs des contestataires plutôt que de prétendre imposer un jour aux autres ma vérité. Mais trêve de balivernes, que l'humour reprenne ici sa place, « canard du doute aux lèvres de vermouth ». Donc, avant que le flot de la rentrée me balaye, c'est avec un esprit serein que je peux vous parler aujourd'hui des deux premiers livres parus dans les deux collections qui viennent de naître, "Constellations" chez Seghers et "S.F." chez Kesselring, respectivement vingt-troisième et vingt-quatrième du genre. Kesselring est un éditeur suisse(cidaire), emporté par une première faillite après quelques essais intéressants, comme un volume sur Léo Malet, et qui remet ça fièrement. Il inaugure la collection avec un Damon Knight, Et toi donc, recueil de nouvelles choisies et traduites par Pierre Versins. Vous y trouverez ensuite une anthologie choisie par Michel Jeury, Planète socialiste -- bouffre ! j'attends ces textes de gauche avec impatience -- et un recueil de théâtre SF dont j'ignore tout. Je suis ravi de voir enfin un livre consacré à l'oeuvre de Damon Knight (bien que je devrais lui en vouloir à mort puisqu'il ne m'a pas fait figurer dans la première anthologie d'auteurs français parue aux U.S.A. il y a quelques lustres). J'ai toujours pensé que cet écrivain avait bien du talent, un ton très original, un sens de l'humour agressif assez rare, bref qu'il faisait partie des auteurs à personnalité forte, que l'on reconnaît dès les premières lignes. Mais pourquoi diable, alors que le prière d'insérer nous décrit avec délices les cent et quelques oeuvres, nouvelles et roman, écrites par l'auteur, nous offre-t-on dans ce premier recueil, sur six nouvelles, cinq déjà publiées dans Fiction, Satellite et Galaxie ? Et pourquoi Versins les a-t-il retraduites ? Le mystère reste entier. À propos de Versins, quand se décidera-t-on à éditer ses textes ? S'il reste un auteur maudit en SF française, ce ne peut être que lui. Enfin, ne gâchons pas notre plaisir. J'entrerai directement dans le vif du sujet avec "Comment servir l'homme ?" -- et non pas "Pour servir l'homme" -- traduction peut-être plus fidèle mais qui amoindrit l'effet de la chute. Lié à des souvenirs d'adolenfance, ce pur chef-d'oeuvre reste un pur chef-d'oeuvre. En ce temps-là, permettez-moi de secouer les poux qui parsèment ma barbe grise qui a exactement l'âge de celle d'Ursula Le Guin, en ce temps-la, dis-je, la fulgurante fusée Fiction avait été lancée à grand fracas. Nous l'attendions, calfeutrés derrière nos larmes d'émotion. Las de relire pour la centième fois Wells, Renard, Spitz, Rosny aîné et tutti quanti, nous étions prêts à apprécier tout ce qui entrait dans le vif de notre sensibilité. Chatouillés déjà par les premières publications américaines du "Rayon Fantastique", nous nous apprêtions à défaillir de bonheur en feuilletant les pages de la première revue de Science-Fiction à paraître en France. Pages aujourd'hui jaunies. L'apparition impromptue de Galaxie, en 1953, nous fit l'effet de deux bouteilles de mescal tombant dans un estomac à jeun. La couverture était splendide et les nouvelles presque toutes dignes d'anthologie. Sans conteste, "Comment servir l'homme" fut celle qui augurait le mieux d'une orientation originale. Efficacité, ton précis, pas de fioritures, un style rêche, et le tout bâti sur seule une idée, mais quelle idée ! Une fois sa lecture achevée, vous pouvez rester trois heures à réfléchir à toutes les implications qu'elle comporte, sans vous lasser de rire, vous pouvez bâtir plusieurs planètes et plusieurs systèmes sociaux à partir d'elle, enfin, vous pouvez imaginer quatre mille autres thèmes autour. Si vous ne l'avez pas lue, sachez seulement qu'un jour des extraterrestres pleins d'esprit débarquent sur Terre habillés en costumes bavarois. Ils ressemblent un peu à des cochons et n'ont qu'un désir : servir l'homme. Evidemment vous n'êtes pas obligés de commencer par cette nouvelle là mais, quelle que soit celle que vous choisirez, vous ne serez pas déçus. "Et toi donc", la première par exemple : un jour, Johnny Bornish, désastre vivant, malheureux bras droit de la malchance, dont le moindre déplacement entraîne aussitôt des catastrophes, découvre que son infortune n'est pas due au hasard. Il a sur lui un coin, pièce de monnaie maléfique qui l'entraîne vers d'autres coins où habitent ses persécuteurs. Divertissement sur la fatalité, "Et toi donc" est aussi une rêverie sur la toute puissance de la réflexion par rapport à la décision. Décider, c'est produire instantanément un certain nombre de conséquences dont la chaîne causale peut nous échapper. Hésiter, c'est garder son libre arbitre et louvoyer avec les événements à mesure qu'ils se présentent. Hypothèse similaire, mais inverse, qui est reprise dans la troisième nouvelle, "Ce n'est pas le temps qui manque". On ne peut pas se venger de soi-même, semble vouloir démontrer le vieux Vogel au jeune Jimmy dont l'avenir a été compromis par un malheureux accident de parcours. Ce dernier regrettera-t-il l'occasion d'un nouveau choix ? Mélange absurde de sagacité et de bêtise, l'animal humain s'avère le principal sujet de réflexion de Damon Knight. Capable de conceptualiser des projets extraordinaires, comme de s'enferrer dans les plus simples pièges de la banalité, l'homme est avant tout la proie de son environnement, de la société qui l'a formé. "En silence", la quatrième et la plus subtile de toutes les nouvelles du recueil nous le prouve. Comment le dernier homme et la dernière femme de la Terre ne pourront pas se reproduire à cause des tabous qui les opposent. Tabous particulièrement grotesques, face à l'ampleur de l'événement. "Le Mousse" appartient à une autre veine, plus traditionnelle dans sa conception, mais traitée à la Damon Knight. Cent fois nous avons vu des extraterrestres dont le comportement ne différait pas tellement de celui des humains. Sans doute pour nous permettre d'espérer que le cosmos n'est pas exclusivement peuplé de bipèdes débiles ; Damon nous évoque d'une manière exemplaire ce que peuvent être les autres. Sommes-nous capables d'imaginer l'inimaginable ? avait rêvé Stanley Weinbaum avec l'Odyssée martienne. Oui, répond Damon Knight en inventant, par une subtile transposition des mouvements, des gestes, des paroles, des rituels quotidiens, un vaisseau cosmique et son équipage comme vous n'en avez jamais approché. « Car, on vous avait averti, le capitaine n'était pas un capitaine, ni le vaisseau exactement un vaisseau. Vaisseau et capitaine étaient une seule et même personne, essaim et reine, château-fort et seigneur tout à la fois. » Moralité, le moine ne fait pas l'habit. Il ne faudrait pas croire cependant que Damon Knight se comporte comme un vulgaire de La Fontaine et que ses nouvelles ressemblent à des fables. Auteur de Science-Fiction avant tout, il privilégie l'imaginaire et, s'il manie la dérision, ce n'est pas pour moraliser, mais pour souligner dans quelles contradictions nous place l'illogique condition d'exister. « J'aime à croire que le premier mot fut : Aïe ! » dit en effet Damon Knight dans "le Dernier mot", qui conclut cette agréable anthologie. Deuxième volet de cette chronicule, la Frontière avenir, anthologie de la Science-Fiction américaine d'aujourd'hui réunie, traduite et présentée par Henry-Luc Planchat. D'emblée, on peut le dire, ce recueil rejoint au paradis mythologique les trois volumes publiés par Alain Dorémieux pour Casterman, Territoires de l'inquiétude, Espaces inhabitables 1 et Espaces inhabitables 2. Il atteint à la même qualité. Tout au plus peut-on lui reprocher de se prétendre composé exclusivement d'auteurs nouveaux : sur les douze écrivains, quatre ont passé la trentaine, quatre autres la quarantaine et le plus âgé la soixantaine, tous se retrouvent avec une fréquence plus ou moins grande dans les revues qui paraissent en France. Bref, il faut un peu contredire ce caractère d'actualité exclusive dont voudrait se parer l'anthologiste. Ce n'est en aucun cas une tentative audacieuse d'explorer la matière brute de l'avenir comme dans les anthologies françaises Dédale ou les Soleils noirs d'Arcadie, c'est un livre exhaustif. D'ailleurs, s'il voulait tirer une conclusion de cette anthologie, s'il voulait délimiter les contours d'une nouvelle école de la SF américaine, le lecteur serait bien en peine. On y trouve, dans ce recueil, une pluralité d'idées, d'inépuisables ressources d'imagination, les traces de courants littéraires antagonistes. La frontière ne se recoupe pas avec l'avenir. Évidemment, maintenant, me voilà bien coincé. Car, il eßt été facile d'improviser brillamment sur la Frontière avenir en survolant d'une plume alerte l'ensemble des douze nouvelles d'une même tonalité, d'une semblable inspiration. Malheureusement, comme elles n'ont aucun rapport entre elles, me voici pris, une fois de plus, au piège de l'anthologie qui transforme le critique en forçat. Heureusement, comme je ne suis pas critique, je m'octroie la liberté de parler des nouvelles qui me plaisent le plus. Dans l'ordre d'âge et en bref : "la Guerre à finir toutes les guerres", de George Alec Effinger. D'un style vif et percutant, volontairement simplifié pour faire passer le message pacifique, cette nouvelle est presque un pamphlet. On pourrait imaginer l'écrire de mille autres façons qui sembleraient plus efficaces ou plus cruelles, mais quand on se prend à rêver de l'idéal, il devient certain qu'on ne peut l'écrire que de cette manière-là. "Ceux qui font l'histoire", de James Sallis. Pas une nouvelle non plus. Une rêverie, un poème, une vision extrêmement originale de la durée. Comme si en juxtaposant, en triturant les mots, l'auteur était parvenu à suggérer une perception différente du temps. Un tour de force sémantique. "De Source, Sève et Sable", de Vonda N. Maclntyre. Cette transposition sensible d'un univers différent du nôtre fait un peu l'effet d'une dose (de ce que vous voulez). Brusquement, Vonda Maclntyre nous entraîne dans une tribu du désert où les normes, les structures sont distordues. Mais la réalité y semble aussi pâteuse que la nôtre et nous reprenons vite pied sur les sables mouvants d'une société dont la finalité n'est pas évidente. À mesure que nous croyons saisir la concrète absurdité de l'existence, elle nous échappe, elle se déforme. Un rêve éveillé. Voici pour les trois plus jeunes auteurs de l'anthologie. Passons au déluge : "Toute une vie dont une enfance pauvre", de Harlan Ellison. De la SF si l'on veut, mais un foutu talent. Je n'ai pas d'opinion préconçue sur Harlan Ellison, comme il est coutume d'en avoir ; son texte est assez facile, très démagogique, mais admirablement ficelé. J'ai du faible pour cet Ellison nostalgique qui sait si bien dépeindre l'enfance. Voilà un thème assez rare en Science-Fiction. "Dans les crocs de l'entropie", de Robert Silverberg. Très belle nouvelle. L'une des meilleures du recueil. J'aime quand l'auteur exploite toutes les dimensions d'une idée. Haletants, les souvenirs, l'appel du futur, magnifique respiration des extraits de vie qui se répètent jusqu'à la conclusion en boucle : la mort ne met pas un terme à l'existence, mais la survie ne ressemble pas forcément aux paradis que l'Homme a entrevus. "Grinçantes charnières du monde", de R.A. Lafferty, merveilleuse histoire de soßlard irlandais transposée en récit scientifique. Énorme farce où Lafferty utilise la vieille machinerie mise en place par Charles Fort et dont nous subissons les conséquences avec l'esprit Planète, paraculture qu'il n'est bon d'envisager que sur le plan de l'humour. À lire en priorité, une bonne pinte de saugrenu et de baroque. "Nuit sans lune à Byzance", de Roger Zelazny. Toujours ce pathos zelaznien que je n'aime pas et ses prises de position politiques et philosophiques qui me débectent. Mais thème superbe, l'homme enfermé par la machine. "Le Plan est l'amour, le Plan est la mort", de James Tiptree Jr. Un véritable chef-d'oeuvre à relire cent fois ! Est-ce simplement un grossissement macrophotographique de la vie telle que nous la connaissons et qui, sous cet angle bizarre, nous apparaît comme mystérieuse, ou réellement l'intrusion d'un univers différent ? Est-ce la transcription d'une pensée écologique à l'état pur ? Les éléments du récit s'imbriquent les uns dans les autres avec une extraordinaire précision sans que nous soit révélée l'identité de ses protagonistes secrets. Quel sens de l'image juste, quelle langue admirable. J'aimerais bien connaître James Tiptree Jr ! "Le temps considéré comme une hélice de pierres semi-précieuses", de Samuel R. Delany. Mes rapports littéraires avec Delany en sont toujours au même point : je ne comprends toujours pas ce qu'il veut dire. Encore une fois, dans cette nouvelle-univers il faudrait que le lecteur se transforme en enquêteur spécialisé pour en cerner les limites et pour l'expliciter. Je n'ai pas ce courage. Et pourtant, la sympathie que nous avons mutuellement ressentie en nous rencontrant, les affinités profondes qui semblaient nous lier devraient me rendre son oeuvre accessible. Cette nouvelle possède un charme, Delany y révèle un sens de la provocation intellectuelle séduisant et baroque, mais on y décèle un manque de réflexion sur le monde qui déconcerte. Il reste encore "la Mort du Docteur Île", qui est un chef-d'oeuvre très discutable, un Gordon Eklund pas terrible et enfin un Ursula Le Guin qui a reçu le "Hugo". Si c'est ça, l'"Hugo", je préfère ne pas le recevoir. Tout Ursula Le Guin est bon, sauf cette nouvelle d'un cucul absolu. J'avais pensé terminer sur ce micro coup de théâtre, quand le camarade Ruellan m'a appelé pour voir le film de Jérôme Laperousaz, dont il avait fait le scénario : Hu-Man. Cela m'a redonné des forces pour écrire encore quelques lignes. Nous sommes tous si sevrés de film de SF cette année qu'il est bon de signaler toute sortie intéressante. Avant tout, je voudrais placer ici une note liminaire (elle devient alors préliminaire) : qu'on ne s'attende pas à voir un film parfaitement structuré à partir d'un scénario de Science-Fiction magnifiquement agencé. Non, il s'agit avant tout d'une série de poèmes en image d'une très réelle beauté, qu'André Ruellan a reliés habilement par une histoire de SF volontairement simple. Mais que cela ne vous effarouche pas, le résultat vaut la peine d'être admiré. En quelques mots, Hu-Man raconte l'histoire d'un homme, Terence Stamp, dont la femme s'est suicidée. Un groupe scientifico-financier dont Jeanne Moreau est le porte-parole, lui propose d'être le candidat au premier voyage dans le temps. Je ne vous dévoilerai pas tous les trucs de SF un peu kitsch qui sont utilisés au cours de cette aventure, mais il y en a quelques-uns de savoureux. Ce qui compte, dans cet "Orphée" transtemporel et supernarcissique, c'est que le propos de SF s'intègre totalement à l'image, qu'il est porté par une musique aéroquatique, bref que c'est du cinéma, pas de la littérature filmée. Tout le monde est forcé de se laisser prendre aux pièges visuels et sonores de ce vaste poème en images. Jérôme Laperousaz, comme Philippe Garrel, est un amateur passionné des chants telluriques et marins. Il s'enivre à la vue des cratères bouillonnants et des sommets givrés de neige. Cinéaste planétaire, il sait admirablement les capter et les transcrire ; nul ne saurait lui dénier ce talent. Contrairement à Philippe Garrel, Jérôme Laperousaz a éprouvé le besoin de structurer ces images, de les insérer dans un contexte logique au lieu d'en laisser les lambeaux dépareillés flotter devant nos yeux. On ne peut que l'en féliciter. Si l'ensemble n'est pas toujours réussi, si l'on se surprend parfois à frétiller d'impatience sur son siège, Hu-Man constitue cependant une tentative louable. Ah ! planer encore une fois dans ce désert gris des hautes montagnes sur une aile arrachée au fronton des pyramides ! Revoir le rut sombre des motos dans la nuit fluorescente ! Décider de sa mort sur le dos rouillé d'un volcan abyssin ! Voilà des souvenirs cinématographiques que je n'oublierai pas. Je regrette de ne pouvoir vous parler plus en détail de la musique du film qui est réellement de qualité, mais le générique n'était pas encore monté et Laperousaz m'a fourni une série de noms que je me suis empressé d'oublier. Sachez pourtant qu'elle soutient Hu-Man de bout en bout, qu'elle le module, qu'elle s'y intègre, souple, savante, diverse. À propos de musique, la vox populi, sous la forme de quelques lecteurs et quelques amis, me reproche à chaque chronique de n'en plus parler. Cela tient du fait que je n'ai pas découvert de disque original et inconnu durant ces derniers mois, car je me sens particulièrement incompétent pour parler de musique en général. Bien sßr, si l'enthousiasme l'emporte, je me sens capable de parler de n'importe quoi, même de politique étrangère, mais il faut la passion. L'absence de passion nécessite du métier, celui de critique musical, que je ne suis pas. Pourtant, à titre exceptionnel, je voudrais vous entraîner dans un court et bouleversant voyage musical. Il s'agit de l'enregistrement réalisé par l'OCORA dans les Émirats du Golfe Persique sous l'immatriculation OCR 42. Le forcené de dépaysement que je pense être, l'amateur de SF ne peut refuser de partir avec les pêcheurs de perles de cette contrée perdue dans les replis du temps. Cet enregistrement prouve de façon magistrale que la planète Terre n'appartient pas encore totalement aux humains -- ou du moins, aux humains tels que nous croyons les connaître. Il y a dans ce chant ourdi au coeur des ténèbres quasi médiévales, la lourde et menaçante présence des créatures qui rôdent encore dans les rues d'lnnsmouth. C'est fini, deux choses encore à signaler, et dans le style manichéen. À éviter systématiquement, 2004, de Jean Dutourd, un monument de connerie. À lire de toute urgence, Héliopolis, de Ernst Jünger qui vient de reparaître chez Christian Bourgois ; un monument de beauté, un chef-d'oeuvre littéraire de Science-Fiction. Les chroniques de Philippe Curval -- (c) Quarante-Deux & Philippe Curval Document : Quarante-Deux/Philippe Curval/Petite chronique de nuit 10, novembre 1975 Création : dimanche 1er décembre 1996 Dernière modification : mardi 6 mai 1997 Adresse : Philippe Curval -- Petite chronique de nuit -- 11 Galaxie nº 139, décembre 1975 Dominique DOUAY Éclipse ou le Printemps de Terre XII Joël HOUSSIN Locomotive rictus Philip K. DICK les Marteaux de Vulcain Arthur C. CLARKE Lumière cendrée Anthologie de Jacques SADOUL les Meilleurs récits de Planet Stories Jack VANCE les Mondes de Magnus Ridolph Samuel R. DELANY Vice versa Philip K. DICK le Bal des schizos Les ormes meurent : ormes sages et bien ordonnés des perspectives urbaines, ormes taillés des parcs séculaires, ormes champêtres. Qui n'a vu cette année dans une haie, dans la touffeur verte d'une forêt, entre deux façades de pierre, le flamboiement mortel de son feuillage embraser soudain la colonne noire de son tronc ? Partout, en France, les ormes s'étiolent et périssent. Pourtant, il s'agit d'un arbre résistant. Voyez leurs troncs courbés, leurs branches griffues, leurs feuilles rongées de sel dans les bosquets de protection que les premiers propriétaires des jardins de vacances ont installés à la fin du siècle dernier sur les rivages maritimes. Là, ils tiennent bon. Alors, ce serait à cause des c... nucléaires (comme dirait Jean-Sol Partre) ? Non. Quelque nouvelle forme de pollution atmosphérique ? Pas du tout. Un pesticide, un défoliant quelconque inventé par des chimistes débiles, une myxomatose végétale ? Ce n'est pas ça. Qu'est-ce qu' Ils ont fait alors pour que les ormes meurent ? Les arbres ne meurent pas sans raison ! Qui ça : ils ? Eh bien quoi, eux, les responsables du monde, massacreurs de cette planète, ceux qui brisent la chaîne écologique, les hommes. Rien, ils n'ont rien fait. Je ne peux pas le croire ! Si, il s'agit tout simplement d'un insecte qui transporte un petit champignon qui se fixe entre l'arbre et l'écorce ; les sécrétions de ce petit champignon obstruent alors les vaisseaux de l'orme et provoquent son long et irrémédiable étouffement ; sans compter qu'un papillon vient déposer ses oeufs dans les feuilles et que ses chenilles dévorent ensuite toute la chlorophylle, transformant ces feuilles en fines dentelles dont ne subsistent que les nervures. L'action conjuguée de ces deux charmantes bestioles va provoquer à brève échéance la disparition des ormes sur toute la surface de la planète. Que voilà, que voici une sinistre histoire de Science-Fiction : des petits prédateurs se lèvent dans l'obscurité pour combattre la suprématie de l'homme dans le domaine de la rupture d'équilibre écologique. Ce n'est sans doute qu'un début. Il paraît d'ailleurs qu'il y a eu de nombreux exemples semblables au cours des ères qui ont précédé l'apparition de l'homo sapiens. Mais, dans le cas des ormes, ce serait plutôt une forme moderne d'agression, plus efficace, plus rapide, plus réfléchie, plus tragique, peut-être la fin d'une vendetta millénaire. Gardons-nous d'intervenir ; ça ne nous regarde pas. Ce processus de destruction provient d'une origine qui nous dépasse. Elle est si bonne, la Nature, et nous si peu importants. Sa seule erreur (à la Nature) a été de nous faire penser. Pourquoi penser ? À quoi ça sert ? Il est si bon de tomber comme une feuille rongée par un ver, de détaler comme un lièvre devant un renard, de crever aussi rapidement qu'une éphémère au premier coucher du soleil. La Nature est raciste, meurtrière, sectaire, impitoyable. On aurait tort de vouloir changer cet ordre. Il est divin, n'est-ce pas ? Divin Versins qui cherche, lui aussi, à établir un univers privilégié dont il tirerait les ficelles éternelles. Il vient à ces fins d'occuper un temple : le premier musée mondial de l'utopie, des voyages extraordinaires et de la Science-Fiction va s'ouvrir en Suisse, à Yverdon. Cette maison de l'Ailleurs abritera la fantastique collection de notre maître à tous : 15 000 volumes, 30 000 documents divers, 300 disques, 500 jeux et jouets ainsi que d'innombrables articles, bandes magnétiques, diapositives et une énorme correspondance. Soit, en tout, près de dix tonnes de matériel. On pourra venir du monde entier pour consulter cet extraordinaire ensemble « qui ne peut pas, ne peut plus avoir d'équivalent » a dit Forrest Ackerman. Bravo ! Pierre, voilà une tentative réconfortante. Elle augure bien du sens de la démesure acquis par l'homo sapiens depuis qu'il a découvert la Science-Fiction ! Science-Fiction qui, à mesure qu'elle prolifère et qu'elle acquiert de l'historicité, va susciter bien des assauts et bien des embuscades. Il n'y a qu'à consulter la préface de Monique Battestini dans le Grandiose avenir, anthologie de la SF française durant les années 50. On y lit : « Après les encouragements du début, Fiction interdit l'envoi de nouveaux manuscrits. La direction, qui entre temps avait changé, devait en effet limiter la production autochtone pour écouler la masse étrangère. Alain Dorémieux, dont les critiques et les nouvelles n'avaient été jusque-là qu'une activité d'appoint, avait remplacé Maurice Renault. ». Je m'inscris en faux contre ces déclarations. Je prétends, au contraire, que la proscription des manuscrits français date des débuts de Fiction, que Maurice Renault n'aurait publié que quelques textes des "vieux de la vieille", plutôt de tonalité fantastique, si Dorémieux n'avait pas pris en main la rédaction en chef de Fiction. Que les manuscrits de mes nouvelles et de celles de beaucoup d'entre nous sont restés en rade au comité de lecture de la revue jusqu'à ce que Dorémieux fasse enfin table rase des structures mises en place et permette la publication des jeunes écrivains. Que la revue ait été, dès l'origine, soumise par contrat à faire ce fameux dumping pour écouler les nouvelles étrangères bon marché, n'est pas du ressort d'Alain Dorémieux. Que ce dernier ait eu une préférence marquée pour le fantastique moderne est une évidence qu'il n'a jamais cherché à dissimuler à cette époque, cela ne l'a pas empêché de faire un excellent travail pour la SF française. Nous lui devons toujours reconnaissance. Après 68, les déceptions, la lassitude, l'éloignement, le sens de l'humour lui ont fait acquérir une distanciation plus que brechtienne, c'est indéniable. Sa volonté, il l'affirme encore, aujourd'hui, en ouvrant sa collection "Nebula" à de jeunes auteurs français. Dominique Douay, en premier, avec Éclipse ou le Printemps de Terre XII. Pourquoi ne pas l'avouer tout de suite, je n'ai pas marché, je n'ai pas flippé, je ne me suis pas envolé. Autant j'aime les nouvelles de Douay, pleines d'invention et de subtilité, autant j'ai trouvé dans cet Éclipse une volonté démonstrative qui anesthésiait son sens de l'imaginaire. Les personnages sont linéaires, le récit manque de substance. Le goßt souvent salutaire de l'engagement a neutralisé son talent. Car le talent se révèle à toutes les pages : sens du rythme, dialogue rapide, écriture vive et imagée, évocations subtiles du décor à l'aide de phrases bien ficelées, une force, une fougue, un allant qui ne fatiguent pas. Cet écrivain a toutes les qualités pour venir au premier plan de la SF française. Nul doute qu'il gagnera en refusant de céder à certaines modes, en développant ce qui faisait de lui, dans ses nouvelles, un auteur réellement original. Et puis, après tout, qu'il fasse ce qu'il veut, je ne suis investi d'aucune autorité pour lui donner des leçons ; j'aime simplement m'envoyer en l'air avec un bon bouquin de SF. J'attends son prochain roman avec impatience. Joël Houssin ensuite, avec Locomotive rictus. Ici, le contraire s'est produit. Je ne connaissais d'Houssin que ses quelques nouvelles du style « Ouais, les mecs » , cher à Actuel, parues à travers les revues et les recueils. Je n'avais jamais réussi à avoir d'échanges avec ce personnage extra-plat, qu'on traverse en lui serrant la main, au cours du congrès d'Angoulême par exemple. Cette fois j'ai découvert, dans Locomotive rictus, un être à trois dimensions, avec toute sa substance. Misogyne, rageur, plein de haine et de hargne, son premier livre ne laisse pas indifférent. D'abord ce qui me déplaît : ce snobisme qui consiste à régurgiter un vocabulaire, toute une culture américaine pour faire plus marle, plus actuel, dans le vent. Tous ceux qui se font ainsi les transfuges d'une néo-colonisation sournoise sont les premiers à manifester pour la sauvegarde du Larzac ou l'autonomie de l'Occitanie. Comme s'ils ne voyaient pas qu'ils préparent l'aliénation et la folklorisation de leurs enfants. Ils sont déjà responsables de la future transformation du français en langue morte. Peut-être parce qu'ils pensent survivre dans l'avenir grâce aux historiens qui se pencheront sur le cas spectaculaire de l'américanisation de l'Europe. Ensuite, un manque de rigueur, un goßt facile pour le délire verbal que ne sous-tend pas toujours une grande exigence stylistique. Ils prêtent à croire que le livre est réservé à l'auteur -- car lui seul en connaît les clés. Ce que j'ai aimé par contre, sous l'apparente incohérence de structure, sous les débordements de la phrase, c'est la construction rigoureuse du récit qui apparaît au fil de la lecture. Si on ne se laisse pas désarmer dès le début du roman par ces sigles gratuits qui apparaissent, ces personnages qui passent sans raison, ces situations sans suite, on pénètre alors dans un monde dont les contours imaginatifs se dessinent très précisément. Joël Houssin arrive à évoquer un univers qui ne serait probablement pas crédible avec un procédé d'écriture plus traditionnel, un univers purement subjectif où les faits, les gens, les choses sont perçus à travers un filtre réactif. La relation agression-perception du lecteur peut alors s'établir. Histoire simple d'une société post-atomique, partagée en une série de castes qui se combattent les unes les autres pour abattre leurs prérogatives réciproques. Le héros, Joe Apocalyps, propriétaire du Mega Hallucid (qui permet la communication avec des humains non encore nés ou récemment morts) entre en lice. En une série de chants-chapitres, tour à tour réalistes ou lyriques, Houssin va nous pousser brutalement jusqu'au dénouement, purement hallucinatoire. Disciple ouvertement réclamé de Sladek et de Spinrad, Joël Houssin n'en a pas encore acquis la maturité. Pourtant, ses grandes envolées à la Maldoror atteignent une grande beauté formelle, sans être écrites par Lautréamont. Bref, malgré toutes ses influences, malgré toutes les négligences, malgré ces pulsions de haine qui vous agressent tout au long du récit -- particulièrement pénibles pour un non-violent comme moi -- Locomotive rictus est une oeuvre au plein sens du terme. Elle traduit par l'écriture un cosmos intérieur qui ne sera jamais exprimé par aucun autre. Voilà ce que j'appelle une oeuvre d'auteur. Ouf ! Particulièrement difficile de ne pas se mettre à dos toute la jeune SF française tout en restant sincère. Passons donc à des choses plus calmes, qui ne soient pas lénitives. Au Masque, un Philip K. Dick de la première veine, post néo-van vogtien, qui n'est pas plus mauvais qu'un autre, plutôt meilleur même. Toujours agréable de remonter aux sources de l'inspiration et de discerner sous ce Dick qui n'était pas Dick, qu'il y avait déjà du Dick qui serait Dick. Les Marteaux de Vulcain, titre exact, cette fois, est bien dans la tradition de la collection, version actuelle du "Rayon Fantastique". Autre volume, Lumière cendrée d'Arthur C. Clarke. Il n'est pas nécessaire d'essayer de chercher dans ce Clarke de 1955 s'il y avait déjà du Clarke de Rendez-vous avec Rama. Tout Clarke était dans Clarke et réciproquement. Même absence d'écriture, même génie de recréer une situation inventée avec la précision du physicien et l'imagination du poète réaliste, le même léger ennui sous-jacent au suspense très bien construit. Clarke est sans contredit l'un des meilleurs artisans de la SF, bien au delà du morne Asimov. La SF qu'il écrit se démode difficilement. Je lui conserve un inaliénable attachement. Chez J'ai Lu, la troisième anthologie de Science-Fiction de Jacques Sadoul, à travers les grandes revues mythologiques. Aujourd'hui, Planet stories. Tous les récits choisis se situent entre 1946 et 1955. Vous ne serez pas déçus, surtout si vous aimez le parfum nostalgique des nouvelles de cette époque de transition. Déjà les premiers pans de mur de la Science-Fiction traditionnelle étaient abattus sous les coups de boutoir de l'humour. Déjà les soucis formels faisaient craquer le vernis culturel de la bonne vieille SF traditionnelle. Le plus original : un Dick du début. Le meilleur : un Henry Kuttner. Le plus rigolo : un Bradbury débradburysé. Le plus agréable : un Leigh Brackett de la bonne cuvée. Malgré cela, je ne pense pas que Planet stories fut la meilleure revue de Science-Fiction américaine. Chez "Galaxie-bis", qui semble opérer un magnifique redressement, un délicieux Jack Vance. Comme tous les amuseurs, les distrayeurs, tous ceux qui ne cherchent pas à refaire le monde à coups d'assommoir philosophique, comme tous les baladins, Jack Vance est un auteur injustement tenu en suspicion. Alors que ses confrères sans imagination, créateurs d'héroic fantasy à la con, sont encensés par des lecteurs fébriles et déliquescents, Vance sait, lui, créer des contes de fées modernes où les méchants ne sont pas toujours punis, où les princes ont parfois des dents en lame de couteau. C'est pourquoi il est rejeté pour non-alignement au statu quo réactionnaire et repoussé par les amateurs de véritable SF politisée comme fabriquant d'illusion, d'opium idéaliste. Je me souviens du dépit que je ressentis en apprenant qu'un Monde d'azur, paru dans "Ailleurs et Demain", et que je considère comme son chef-d'oeuvre, venait très loin en arrière dans les ventes. Que ce petit avant-propos vous encourage à lire les Mondes de Magnus Ridolph, où Jack Vance, en cinq chapitres-nouvelles, nous transporte à vingt mille années-lumière par seconde dans cinq mondes absurdes et joliment cauchemardesques. De l'invention à gogo, une petite tonalité sheckleyenne qui n'est pas habituelle, voilà de l'ouvrage bien ficelé, excellent pour les longues soirées d'hiver à se chauffer devant les feux du rêve. Passons maintenant à ma collection "tête de turc", "Chute libre", chez Champ Libre, dont les couvertures sont si pugnaces. Donc, dans "Chute libre", un Samuel Delany, Vice versa. Je ne veux pas faire de ségrégation et rejeter tout ce qui n'est pas SF de mes lectures ou de ma bibliothèque. Au contraire, je cherche à équilibrer équitablement les deux parties, ce qui est impossible. Le meilleur qui surnage n'est pas toujours identifiable. J'ai donc lu Vice versa, un roman érotique à forte teneur homosexuelle d'un Delany dont j'ai dit tout ce que je pensais (dans le numéro 10 de cette chronique) jusqu'à changer d'avis. Quant à faire paraître ce roman dans une collection spécialisée, pourquoi pas, tous les épiciers trompent bien leur clientèle sur la marchandise en prétendant ne pas savoir ce qu'il y a dans la boîte. Le deuxième volume est un Philip K. Dick de 1972, refusé par toutes les grandes collections françaises ; cette fois-ci, leurs directeurs ne se sont pas trompés comme pour le Prisme du néant. Je n'ai pas pu aller jusqu'au bout du roman. Dire que ce Bal des schizos, traduction libre de We can build you, ne vaut pas de perdre quelques instants serait excessif. C'est simplement un volume composé d'une première partie en forme de roman et d'une seconde partie en forme de dialogue psychanalytique. La seconde partie ne m'a guère enthousiasmé. Et surtout, quelle traduction ! On ne peut dire que Philip K. soit un fabuleux styliste ; il écrit avec efficacité, simplement, éloquemment. Mais là, argot désuet, familiarités cuculs, expressions boulevardières abondent pour donner un ton très Bal des schizos, décontracté quoi, des contraculturels quoi. Peut-être est-ce cela qui m'a découragé ? Pourtant, que de belles choses dans ce livre sur la folie qui attaque le monde, sur les relations de l'homme et du robot, sur la misogynie, sur les rapports création-dépression. Et toujours ces merveilleuses inventions dickiennes qui fusent comme un feu d'artifice, ici les orgues électroniques Rosen et la dramaturgie de l'androïde. À mesure que j'écris cette chronique, un frétillement prémonitoire m'annonce que je vais me remettre bientôt à ce Dick inachevé pour l'avaler jusqu'au bout. Car cette liberté, cette désinvolture, ce ton un peu chandlerien qui n'est pas habituel chez Philip K. et qui semble marquer sa dernière période, a déjà donné une très belle oeuvre, Flow my tears, the policeman said. Il serait dommage de ne pas deviner, à travers ce décevant Bal des schizos, comment cette nouvelle démarche aboutira au chef-d'oeuvre que Dick ne manquera pas de nous donner encore. Je voudrais finir sur une anecdote personnelle. Nous ne sommes pas nombreux, je pense, à lire Argon, la seule revue de Science-Fiction à l'état brut. Il y a cependant des choses à y glaner. Et puis, un tel courage de faire ce travail, tout seul, en dehors de tous les courants, avec exclusivement des auteurs français rend indispensable de l'acheter chaque mois ! Je lisais donc je ne sais plus quel numéro, quand soudain, au bas d'une critique sur les Soleils noirs d'Arcadie, je découvre, sous la plume d'un certain Sacha Ali Airelle, cette déclaration me concernant : « Philippe Curval n'aime pas la Science-Fiction » . Je ne sais duquel des trois, de Sacha, d'Ali ou d'Airelle cette idée a germé, mais je dénie à chacun le droit de l'écrire. S.A.A. peut prétendre que mes idées sont stupides, que mon style est nul, que je suis le fossoyeur vérolé de la jeunesse ou toutes autres choses pires encore ; mais il ne me connaît pas, je ne l'ai jamais vu, ou alors je l'ai vu sous un autre nom. Il ne peut en aucun cas savoir si j'aime ou si je n'aime pas la SF. Personne d'autre que moi ne peut le savoir, pas plus que de deviner si je suis réellement athée ou croyant, homosexuel ou hétérosexuel. Je revendique le droit d'aimer ce que je veux sans qu'un Sacha Ali Airelle quelconque ne décide du bien-fondé de mes amours. J'aurais pu faire un long panégyrique de mes services rendus depuis si longtemps à la Science-Fiction, de la part que j'ai prise à sa création en France, mettre en avant les livres que j'ai publiés, mais cela ne prouve rien. Il y a des anciens combattants qui n'ont jamais aimé la guerre. Alors, je le déclare ici tout net : « J'ai aimé, j'aime et j'aimerai la Science-Fiction. ». Et, que ceux qui ricanent à cette déclaration sachent que je leur pisse à la raie. Les chroniques de Philippe Curval -- (c) Quarante-Deux & Philippe Curval Document : Quarante-Deux/Philippe Curval/Petite chronique de nuit 11, décembre 1975 Création : dimanche 1er décembre 1996 Dernière modification : mardi 6 mai 1997 Adresse : Philippe Curval -- Petite chronique de nuit -- 12 Galaxie nº 140, janvier 1976 Werner HERZOG l'Énigme de Kaspar Hauser Pierre Jean BROUILLAUD Tellur Neal BARRETT Jr. Formes sous tension D.G. COMPTON l'Incurable Daniel F. GALOUYE l'Homme infini Une lettre de Dominique Douay à propos de mon avant-dernière chronique. En gros, il me reproche d'abord de faire un mauvais sort aux « jeunes loups aux dents longues » au bénéfice des « vieux chiens aux dents molles ». Ceci à propos de la circulation des ragots qui me paraît néfaste. Certes, les bruits se diffusent plus vite à mesure que l'âge des impétrants augmente, mais ce sont plus souvent les premiers qui éprouvent le besoin de les créer. Secundo, au sujet des rapports forme-fond de la littérature de Science-Fiction (et des autres), Dominique Douay pense que je suis un peu trop manichéen en condamnant systématiquement les recherches stylistiques. Il y a des textes où la forme éclatée, par exemple, peut servir le fond, l'exacerber. Parfaitement de son avis, à condition que l'éclatement soit maîtrisé. Il est évident qu'en attaquant j'oubliais mes arrières. Cette chronique n'a pas pour but de démolir tout ce qu'il y a de nouveau dans le domaine, mais simplement d'attirer l'attention sur des tendances, de dire, dans certains cas, pourquoi elles ne me semblent pas de bon aloi. Et l'aloi, c'est la loi. Merci Dominique de m'avoir permis cette rectification. Pour tous ceux qui s'intéressent à la SF marginale, c'est-à-dire à celle qui s'insinue par tous les pores dans les films, la musique, les arts plastiques, je me permettrai de recommander l'Énigme de Kaspar Hauser, de Werner Herzog. Voila un cas qui ne manquera pas d'intriguer les amateurs de topologie subversive, un très beau film qui fait définitivement la nuit sur l'une des affaires qui secoua jadis le monde romantique. Il s'agit de l'apparition, en plein milieu d'un village allemand, d'un individu adulte sans mémoire, sans passé, sans langage. Des centaines de textes ont été consacrés à éclaircir cette histoire. Le film d'Herzog me paraît particulièrement obscurcissant. Voilà qui est salutaire. Au lieu de se livrer à n'importe quel vagabondage mystico-extraterrestre mis à la mode par le sinistre et défunt Planète, Herzog fait un reportage minutieux sur cet homme-mystère. Et, pour l'incarner, il a recours à un certain Bruno S..., personnage réel qui vécut toute son enfance et son adolescence enfermé dans une chambre. Le film est donc une sorte de psychodrame où l'on assiste à l'évolution de Kaspar Hauser -- Bruno S... depuis le moment où il est extirpé d'une sombre prison où il semble avoir passé les premières années de sa vie pour être jeté, tout démuni de sociabilité, dans son village allemand. C'est alors l'apprentissage du langage et, par lui, l'apprentissage du monde des hommes auquel Kaspar n'a jamais été initié. À mesure que ses connaissances se précisent, cet homme-enfant en vient à refuser une quantité de règles relatives à l'éducation, la famille, la patrie, la religion. Ceux qui l'interrogent sont saisis par cet être étrange et divergent d'opinions. Il représente la face cachée de l'humanité. Film décapant, déroutant, dépaysant fait de brèves séquences sans introduction ni conclusion, un peu à la manière de la vie même du personnage, l'Énigme de Kaspar Hauser lève un coin du voile sur ce que pourraient être des extraterrestres : des humains, comme nous, mais qui ne comprendraient rien à notre manière de vivre, car ils ignoreraient tout de cette construction arbitraire qu'est notre culture, que sont nos sociétés, pures images fantasmatiques créées de toutes pièces à partir d'axiomes absurdes. N'hésitez pas, amateurs d'étrange, voici des chasses subtiles. L'auteur français qui fleurit avec l'automne, c'est Pierre Jean Brouillaud, et son premier livre de SF, Tellur. Qui est Pierre Jean Brouillaud ? Lisons le prière d'insérer : journaliste, puis traducteur, il a déjà publié deux recueils de nouvelles et un roman qui semblent avoir été favorablement accueillis par la critique pour leurs qualités, à la fois de rigueur et d'imagination. Traquant le fantastique à travers le quotidien, Pierre Jean Brouillaud était tout naturellement mßr pour écrire de la Science-Fiction, c'est ce qu'il a fait et je crois qu'il a bien fait. Son recueil, car il s'agit dansTellur de deux nouvelles et d'un court roman, souffre pourtant de plusieurs sortes de défauts. Le souffle un peu court, d'abord ; la formule choisie ne me semble pas bonne. Un vrai recueil de nouvelles montre tout l'éventail des qualités d'un écrivain, nous renseigne sur la fécondité de son imagination, sur ses pratiques d'écriture ; un roman nous assure de sa maturité, de son pouvoir de création. Mais dans ce cas, on se trouve le cul assis entre deux chaises. Aussi ferai-je pour lui comme je l'ai fait pour Locomotive rictus, de Joël Houssin, je ne vous parlerai que du court roman, négligeant les impératifs commerciaux de cette formule bâtarde. Le deuxième défaut pourrait aussi bien être une qualité, je pense ici à l'excellence du style de Pierre Jean Brouillaud, à la très réelle beauté de sa langue, claire, précise, sans fausses fioritures ; nul doute, voici une recrue de choix pour la SF française ; pourtant, il est évident qu'ici cette perfection lui nuit un peu. Dans son Tellur, les idées de Pierre Jean Brouillaud couvent un peu sous la cendre des mots, elles mitonnent dans le doux brasier des phrases. Il manque un peu de boung, de bang, pour que le récit s'impose avec une force réelle, pour que l'insolite nous percute de plein fouet. Un certain effort semble nécessaire pour que le ton noble de l'écriture (est-ce la troisième personne du singulier au présent qui donne cette impression ?) ne nous rebute, mais, vite, les dix premières pages passées, cela s'enclenche, on pénètre dans l'univers climatisé de Brouillaud. Tellur va avoir trente ans ; c'est l'âge fatal dans cette société future, dans cette ville de Nucléon où les hommes vivent librement durant leur jeunesse et partent pour une retraite obscure et laborieuse dès la trentaine passée. Comment fuir, comment échapper à ce sort douloureux ? Tellur ne peut accepter. Peut-il se révolter ? Il se livre alors à une longue enquête à travers la ville, pour découvrir l'itinéraire de la liberté. Réflexion sur le temps, sur l'inexorable moment ou l'homme bascule de la jeunesse vers la vieillesse, Tellur est aussi une intelligente exploration des mythes qui opposent d'une manière toute artificielle ceux qui viennent de naître à ceux qui vont mourir. Peut-être manque-t-il un peu de folie à tout cela ; pourtant, par son côté insidieux, l'audacieuse extrapolation de Pierre Jean Brouillaud nous entraîne progressivement vers cet au-delà de la réalité que doit évoquer tout bon roman de SF. Cet univers où l'envers ne vaut pas obligatoirement l'endroit, où les miroirs ne réfléchissent pas exactement ce qu'on attend d'eux, où la réciproque n'est pas toujours vraie et vice-versa. Tout à fait à l'opposé de cette SF feutrée, voici le tout dernier-né (il ne le sera probablement plus à l'époque où vous lirez cette chronique) de "Galaxie-bis", Formes sous tension de Neil Barrett Jr. C'est ce que j'appellerai de la SF en vadrouille. Après Jack Vance, ce volume consacre la renaissance de la collection. Je n'ai pas l'honneur de connaitre Neil Barrett Jr. Je ne connais d'ailleurs ni son père ni ses ancêtres directs, je ne connais pas non plus son âge, mais je salue ici sa jeune et fraîche imagination. Voici un livre de poésie baroque où la manière saugrenue d'envisager les choses n'exclut pas une exigence logique. De quoi ronronner. Un certain Andrew fait un naufrage sur une planète sans nom. « Quoi que puisse être ce monde, il ne donnait pas dans le tape-à-l'oeil. Brun foncé, brun terre de Sienne, gris, sépia, fauve et kaki, c'était une palette vraiment extraordinaire : un pays de cocagne pour les daltoniens. » Pourtant, si cette planète joue sur un camaïeu de teintes neutres, les créatures qui la peuplent paraissent plus colorées ; il y a d'abord une sorte de bête énorme et bizarre qui absorbe la capsule de sauvetage du naufragé et le prive définitivement de son identité de terrien. Puis des extraterrestres qui parlent anglais (et français dans la traduction) ; donc ce Phretci polyglotte possède une drôle d'apparence lui aussi ; plutôt informe, vilain, mais sympathique. Il aide Andrew à se nourrir et à survivre. Tout est très simple ici et le paysage n'est pas compliqué non plus. Le temps paraît incongru dans un monde où les choses n'ont pas de durée significative. Andrew s'interroge : doit-il s'affirmer comme un être humain à part entière et tenter de prendre en main cet univers un peu mou ou se laisser séduire par son absurdité apparente ! « Je n'avais jamais laissé au hasard le soin de guider ma vie. « Trouve un but et travaille dans ce sens ! » « Décide de ce qu'il faut faire et fais le ! » tels étaient mes principes. Je me retrouvais cependant dans une situation où échafauder des plans sur l'avenir était à la limite du ridicule. » Ainsi pense Andrew en présence de cette organisation simpliste à laquelle il se trouve confronté, face à cette géographie dessinée par un enfant, à ces créatures visiblement limitées par leur imagination. Dans un monde aussi construit, aussi élastique, aussi imperméable, il n'y a qu'une façon de survivre, s'adapter. C'est ce que tente de faire Andrew. Et Neil Barrett Jr., lui-même prisonnier du cauchemar qu'il vient d'enfanter. Itinéraire baroque où vient souffler le vent du saugrenu. Ce que j'aime, dans ce Formes sous tension, c'est ce corps à corps éperdu avec la réalité qui fuit, avec la vérité qui se déplace, la logique qui dérange. Un jeu difficile où tous les coups ne sont pas permis et où Neil Barrett Jr sinue avec infiniment de subtilité. Troisième volet de cette chronique, le Calmann-Lévy de la rentrée, l'Incurable, (Katherine Mortenhoe) de D.G. Compton. D.G. Compton est l'un des auteurs anglais dont Robert Louit a le secret et qui écrit exclusivement de la Science-Fiction depuis plus de dix ans. Cet Incurable est d'ailleurs l'un de ses neufs romans de SF. À preuve qu'on ne connaît pas tout dans notre beau pays puisque des nébuleuses littéraires se développent d'une manière considérable sans qu'on en ait eu vent. Ne serait-ce que pour cela, la parution de l'Incurable s'avérait indispensable. Tout de suite, il faut le dire, D.G. Compton est un auteur réellement original, un écrivain parfaitement maître de son style. Son récit est implanté dans la vie la plus immédiate, un futur à peine différent de notre présent ; seuls certains détails grossis à la loupe en font un univers qui ne ressemble pas exactement à la réalité. Vous vous dites alors : « Ah ! un auteur anglais, on connaît ça ! Encore une catastrophe minutieusement décrite ! » Non, D.G. Compton est un auteur anglais qui trahit lâchement la littérature de SF anglaise. Et cela, grâce à son style très bizarre où l'on glisse insensiblement d'une pensée à l'autre à l'intérieur d'une même phrase, où les idées, très légèrement décalées, donnent une impression d'irréalité, de flou. Lisez par exemple ce dialogue significatif où l'auteur trafique les phrases, décale l'intention, les idées, où les répliques s'imbriquent les unes dans les autres de manière à créer un léger malaise : « Je vais mourir, dit-elle (Katherine Mortenhoe) -- Vous ne m'auriez pas appelé si vous en étiez vraiment convaincue. Qu'avez-vous pris ? -- J'ai pris ombrage. -- Croyez-moi, ma fille, l'angoisse du jour n'est plus que le souvenir du lendemain... » Toute la psychologie des personnages de l'Incurable est conditionnée par cette écriture, leur évolution est purement, totalement littéraire. Katherine Mortenhoe va mourir, le Dr Mason vient de lui dire, d'une étrange maladie, causée par une hypersensibilité génétique, dont une nausée psychologique serait la conséquence. Un véritable phénomène de rejet de l'ego par le corps qui va provoquer une lente et atroce dégradation cellulaire, des spasmes nerveux intolérables. Katherine n'en a plus que pour quatre semaines. Mais dans cette société où vit Katherine, société soumise à la profonde misanthropie de l'auteur, il y a peu de place pour l'espérance. Tout y est conditionné par l'image, tout est pris en main par la télévision, même la maladie, même la mort. « Les situations désespérées mènent aux solutions désespérées, dit-elle. -- Pas forcément, la plupart du temps les situations désespérées ne mènent qu'au désespoir, lui répond-on. » Et c'est bien ce que lui propose la T.V.N., la plus grande compagnie de télévision, de filmer heure par heure cette lente et irrémédiable approche de la mort qu'on lui a prédite. Katherine n'envisage pas que ce soit possible. Elle refuse. Mais la T.V.N. a des armes secrètes, Rod, l'homme-caméra : tout ce qu'il voit est reproduit sur les écrans du monde entier. C'est le voyeur absolu. « Un sol sur lequel on ne marcherait jamais resterait abstrait, supportable, pense Katherine. » Cette mort qu'on lui assure n'est tolérable que si elle est vécue intensément. Elle signe le contrat avec la T.V.N. et abandonne situation, mari, appartement, pour tenter de vivre une dernière fois en toute liberté, loin de cet environnement artificiel que la société a créé pour elle et qui lui maintenait la tête hors de l'eau. Katherine veut couler, solitaire, se noyer dans l'océan de cette civilisation qui a toujours rejeté ses aspirations les plus secrètes. Peut-être découvrira-t-elle la vérité avant de mourir. Mais Rod la prend en chasse, chacun de ses instants de liberté sera filmé. Sur ce thème simple, brutal, D.G. Compton a écrit un très intéressant et un très inégal roman. Prisonnier de son écriture, enfermé dans les limites très rigoureuses de son histoire, il arrive que Compton écrive des chapitres entiers qui tournent à vide, où les héros s'enlisent dans les phrases, des chapitres à blanc. Par contre, il y a des moments d'amplitude extraordinaire où Compton atteint au chef-d'oeuvre. Jamais, peut-être, depuis le sublime Passage de Jean Reverzy, je n'ai lu un livre sur la mort qui sache toucher parfois à une telle intensité. Ce sujet suprême, ce sujet tabou exige une grande rigueur pour atteindre toute sa plénitude. Ici, l'agonie de Katherine Mortenhoe n'emprunte pas les chemins faciles de la mélancolie ; quand D.G. Compton parle de mort, il s'agit d'une réalité physique épouvantable et que multiplient, que potentialisent ces milliers d'écrans qui brillent dans la pénombre des appartements calfeutrés. L'Incurable n'est pas un livre de plus sur la mort, c'est un livre de moins sur la liste de ceux qui sont à écrire et, sur un tel sujet, je crois que c'est cela qui compte. Et, pour terminer, parlons Galouye. Je dis parlons Galouye comme on dit parlons basque ou parlons hottentot. Car le Galouye est une langue qui se pratique entre initiés. Les textes en Galouye sont rares, à peine une vingtaine de nouvelles traduites en français et trois romans. C'est ce qui explique l'aspect confidentiel de l'oeuvre, sans doute essentielle dans l'histoire de la SF. Peu connue cependant, car peu de gens ont le courage d'apprendre une langue pour ne lire que quelques textes. Or donc, Galouye et son prophète Daniel (Riche) viennent de faire paraître leur dernier roman chez Émile Opta. Je n'en suis pas encore revenu ; il s'agit du premier ouvrage de cosmothéotropie et je dois avouer que cette science m'échappe encore. Galouye s'y livre à une mise en question totale de la création. « La création, infiniment complexe dans ses concepts, ses desseins, ses fonctions. Alors que la simplicité eßt pu constituer l'ordre permanent de toutes choses... peut-être la simplicité est-elle lassante et ennuyeuse ? » Car, pour Galouye, la création, si ennuyeuse fßt-elle, n'est pas due à un pur hasard physico-chimique, pour lui, le diable et le bon dieu existent, et là, nous différons totalement de point de vue. Car, qu'ils s'appellent comme dans l'Homme infini, « Celui Qui Se Défie De Lui-Même peut vaincre Celui Défié par Lui-Même » ou « Brahma, Odin, Jupiter, Lucifer, Yaveh, Sivam , Allah », ces divinités faisantes et malfaisantes sont toutes génératrices de religions et de curés, ce qui provoque en moi une hilarité d'ordre pataphysique. J'ai donc eu beaucoup de mal à me contenir jusqu'au bout en lisant cet Homme infini. Pourtant, malgré ses connotations burlesques, cet authentique suspense, « Galouye s'affranchira-t-il de l'alternative Dieu-Diable ? », grouille d'idées séduisantes qui m'ont permis de l'achever. Quel est donc cet Homme infini ? Il s'appelle Bradford. Des savants le découvrent par hasard en recherchant une source spontanée de neutrons pour expliquer la Création. À lui seul, il en fabrique des tonnes. Mais il est drogué jusqu'à la moëlle et il s'avère qu'il est possédé par une Force (voir plus haut). Cette Force est-elle créatrice ou destructrice ? C'est à résoudre cette question que vont s'attacher les savants qui ont trouvé Bradford. Et, comme Daniel Galouye sait être tout à fait génial, son Homme infini comporte un grand nombre de situations de Science-Fiction déroutantes et sublimes. Ainsi, quand on s'aperçoit un jour que le nombre Pi n'est plus irrationnel et qu'il s'arrête à la 323e décimale, les implications que provoque cette proposition sont si vertigineuses que j'ai dß m'arrêter pendant quelques heures pour retrouver mon équilibre. Je ne cite que celle-là pour ne pas vous déflorer les autres. Par ailleurs, le roman est rigoureux, progressif, logique. Il suffit d'accepter la proposition de départ pour se retrouver à la fin comme si on avait personnellement vécu l'histoire. Donc, si vous n'avez pas peur de croire en Dieu, embarquez-vous vers l'infini à bord de Drofdarb, le Vaisseau inverse. En confidence, j'ai découvert une sorte de consolation en lisant ce petit dialogue de la page 145 : « Vous voulez dire, l'interrompit le journaliste, que le fardeau devient trop lourd à porter ? Que nous sommes tous plus ou moins -- comment dire ? -- au bout du rouleau à cause de toutes ces contraintes politiques, sociales, des menaces de cataclysme nucléaire. de l'insécurité économique... -- C'est un diagnostic tout à fait réaliste, répondit un autre personnage. Inconsciemment notre culture est arrivée au point de rupture. -- Oui, exactement, reprit Brightley, à un tel stade critique, le moindre petit choc suffit à déclencher une réaction en chaîne... » Ces quelques phrases m'ont rassuré. Daniel Galouye, dans son délire cosmothéotropique n'a pas tout à fait perdu la raison et, s'il s'est laissé emporter par le souffle du mysticisme, il demeure encore parfaitement conscient du fait que la fin du monde n'est pas un problème insoluble pour les humains, sans le secours d'une divinité quelconque. Même s'il s'agit de construire des planètes cubiques tournant sur des orbites carrées. Un mot pour finir de Métal hurlant et de ses productions [1]. La revue continue sur sa lancée et semble se faire peu à peu un public solide. Et c'est bien car, si les scénarios des B.D. demeurent toujours faibles -- ce n'est plus moi qui le dis mais Moebius qui le proclame dans son éditorial du numéro 4 -- les images deviennent chaque fois plus belles. Après tout peut-être est-ce la bonne voie, des tremplins à rêve de cette qualité valent bien qu'on se passe de mots. Alors, silence, on plane ? [1] Deux grands albums, Rolf, par Corben, vrai chef-d'oeuvre, et Jason Muller, par Auclair. Les chroniques de Philippe Curval -- (c) Quarante-Deux & Philippe Curval Document : Quarante-Deux/Philippe Curval/Petite chronique de nuit 12, janvier 1976 Création : dimanche 1er décembre 1996 Dernière modification : mardi 6 mai 1997 Adresse : Philippe Curval -- Petite chronique de nuit -- 13 Galaxie nº 141, février 1976 Anthologie de Michel JEURY Utopies 75 Douglas TRUMBULL Silent Running Lorris MURAIL Omnyle Anthologie de Harlan ELLISON Dangereuses visions HAWKWIND [KRAFTWERK] Autobahn Radio activity Ursula K. LE GUIN les Dépossédés Contrairement à une habitude honnie des milieux intellectuels antifranchouillards, j'ai fortement envie d'enfourcher mon béret basque et de partir à l'assaut des moulins à vent, avec ma baguette à la main. Pourquoi ? Très simple : faites avec moi le bilan de la critique nationale en ce qui concerne la Science-Fiction. Hier, c'est-à-dire entre les années 1973-74, pour la première fois en France, on commence à se préoccuper d'un genre qui existe depuis 1950 d'une façon très précise et depuis toute éternité versinesque pour ceux qui sont au courant. Hier, dis-je, la pléthore ; phénomène de mode classique, tous les mass-médias sont sensibilisés à la Science-Fiction. Pas de mois sans que les principaux quotidiens fassent des comptes rendus de SF (sauf l'Aurore et le Parisien Libéré, ce qui n'a rien d'étonnant), que les hebdomadaires prennent le relais toutes les semaines (sauf l'Express), que les mensuels publient des numéros spéciaux, sans compter les tentatives télévisées, les émissions de la radio française et des postes périphériques. Bref, à cette époque, on croit rêver, on rêve. Et puis, et puis... fin 1975, que se passe-t-il ? Silence radio, presse muselée, vogue terminée. Pourtant, les romans par flopées (terme quantitatif qui se situe entre le tire-larigot et le ras-le-bol) sortent des arrière-boutiques des éditeurs, et les romans français commencent à compter dans ce déferlement. Consultez les mêmes journaux : le Figaro est muet, le Quotidien de Paris ne se singularise pas par une absence de critique ; dans l'Express que peut-on lire ? pas une seule page ; quant au Nouvel Observateur, à part des dithyrambes sur la collection "Chute Libre", quelques rares lignes. Les Nouvelles Littéraires font la sourde oreille, et la Quinzaine, qui n'en a jamais parlé, se contente de rabâcher et de vanter le talent d'auteurs comme Patrick Modiano ou Didier Decoin dont on ne parlera pas plus dans cinquante ans que de Pierre Frondaie ou de Marcel Prévost aujourd'hui. Restent quelques notules sympathisantes dans le Point et une agression à main armée dans Valeurs Actuelles pour des motifs idéologiques qui n'échapperont à personne. À la télévision, Michel Lancelot, qui s'était fait une spécialité d'un genre qui lui plaisait, se contente de passer quelques vieux films ; France-Culture, abondante propagatrice de la SF, se tait. Que se passe-t-il ? N'est-il rien paru en 1975 qui vaille la peine d'être mentionné ? Le Monde inverti, la Frontière avenir, Rendez-vous avec Rama, le Prisme du néant -- je cite des oeuvres majeures qui me viennent à l'esprit -- ne valent-ils pas le moindre articulet ? Ortog et Repères dans l'infini ne méritent-ils pas qu'on les encense ? Sans compter toutes les rééditions de classiques qui auraient pu permettre aux critiques littéraires de parfaire leur culture déficiente ? Il semble que non. La lassitude est vite venue. La Presse est blasée. L'avenir de l'homme n'a pas tellement d'intérêt. À quoi bon chercher la Lune alors qu'il y a tant de problèmes quotidiens plus préoccupants, comme l'implantation des parcmètres, le rebouchage du trou des Halles, le manque à gagner des petits commerçants, le malaise de l'armée et tant d'autres choses aussi mirobolantes d'intérêt ? Pourquoi se préoccuper du futur tandis que le présent nous dévore avec ses dents cariées ? N'est-ce pas, monsieur Freud, monsieur Marx, monsieur Einstein, qu'il aurait mieux valu ravaler vos travaux dans l'oubli afin que la merveilleuse anti-utopie petite-bourgeoise où nous nous enlisons depuis des siècles perdurât indéfiniment ? En écrivant ces lignes vengeresses, le rouge me monte au front ; car il y a malheureusement des auteurs de SF qui sont les suiveurs de Boileau (avant qu'il ne connßt Narcejac). Ceux qui croupissent dans le passé de la science en croyant que la Cinquième République est une fiction ! Voyez par exemple une chose très étonnante, l'attitude des Grands Anciens vis-à-vis de la Science-Fiction française. Examinez avec attention le "groin des spécialistes" dans Univers 04, zéro pointé pour Éclipse et Utopies 75 de la part de Jacques Bergier et de Georges H. Gallet. Pour Bergier, cela n'a rien d'extraordinaire, son système de cotation est si aberrant qu'une chienne n'y retrouverait pas ses petits. Renouvelant à son profit le système bien connu, depuis que la religion catholique s'occupe de littérature, de l'imprimatur et du bßcher, il excommunie ou envoie au paradis à tour de bras sans que les subtilités d'une pensée qui lui est étrangère ne viennent lui chatouiller l'esprit. Pour Georges H. Gallet, le cas est plus grave : dans Utopies 75, il y a trois auteurs, Michel Jeury (alias Albert Higon), Christine Renard et moi-même, qu'il a révélés en les publiant pour la première fois dans le "Rayon fantastique". Il a même contribué à décerner le prix Jules-Verne à deux d'entre eux. Alors ? Trois réponses peuvent être fournies à cette inquiétante question : soit les trois écrivains précités sont devenus des débiles mentaux, soit Georges H. Gallet a inexplicablement tourné casaque, soit il déteste Jean-Pierre Andrevon d'une manière si intense qu'il s'est cru obligé de condamner les trois coauteurs d'Utopies 75 ? Pour vous faire une opinion, je vous incite à lire cette anthologie dont le thème est unique dans l'histoire de la SF. Mais je suppose que vous suivez cette chronique pour d'autres raisons que la polémique, reprenons donc le collier et parlons de l'actualité. Un film, d'abord, Silent Running, de Douglas Trumbull. Primé au festival de Trieste en 72, également récompensé à la récente Convention du Fantastique à Paris, il a fallu quelques années pour le voir enfin programmé sur nos écrans. Ce qui aurait tendance à prouver que les distributeurs méprisent la Science-Fiction avec autant d'acharnement que les critiques littéraires. Au terme d'une première vision, Silent Running apparaît comme une oeuvre importante : magie des images, perfection des trucages, simplicité du récit, humour sous-jacent. Et puis, quand on examine le scénario à la faveur des réflexions nocturnes qui sont l'objet de cette chronique, Silent Running se défait, se décompose. La simplicité du récit devient infantilisme, l'humour sous-jacent plaisanteries de confessionnal. Le sujet : une fable philosophique sur l'écologie. Trois astronefs ont été largués dans l'espace pour préserver la flore terrestre. Sur la planète même, on ne sait trop ce qui s'y passe -- dialogues vagues, sous-titres déficients, je ne saurais le préciser -- mais ça va mal. Dans son dôme sous vide, le botaniste horticulteur entretient un jardin extraordinaire. Soudain, les ordres arrivent : il faut détruire ces paradis spatiaux, pour reconvertir les astronefs qui les ont installés en vaisseaux de commerce. La menace plane. Pure allégorie sans véritable fondement : on voit mal les doux capitalistes qui nous dirigent supprimer d'un trait de bombes atomiques un investissement de cette importance. C'est alors que le botaniste horticulteur... Mais je ne vous dirai pas ce qu'il fait, sinon vous resteriez chez vous, car il n'est pas plus stupide de se conduire comme ça que de partir comme missionnaire chez les cannibales. S'il y a une chose qui me paraît détestable dans la Science-Fiction et dans ce film en particulier, c'est bien le processus qui consiste à humaniser les robots. Il relève de la pure idolâtrie mécaniste qui consiste à nommer sa voiture Totoche ou son fer à repasser Joséphine. Cette démarche s'inscrit parfaitement dans la ligne de pensée née avec le dix-neuvième siècle, qui consiste à voir dans la machine la condamnation de l'humanité, l'incarnation des mythes infernaux. Car, si les robots se mettent à remplacer l'homme au travail, c'est qu'ils représentent l'ennemi suprême. En leur donnant un nom familier on croit temporiser avec les Dieux. Personnellement, je n'ai pas ce genre de rapports avec mon aspirateur ni même avec l'ordinateur de la comptabilité d'Opta que je devrais détester. Le ton de soumission qui préside aux relations entre le botaniste horticulteur de Silent Running et ses robots n'est pas joli à voir. Et j'aurais bien d'autres reproches à faire à ce film en ce qui concerne ses prises de positions politiques et philosophiques. Mais je voudrais insister sur l'essentiel. Silent Running se présente comme la Défense, avec un grand "D", de la nature avec un petit "n". Je crains qu'il porte tort à l'écologie en se basant sur des arguments démagogiques et sentimentaux que l'on peut démonter sans effort. Il serait temps que ceux qui aiment véritablement les arbres, les fleurs, les légumes parlent de ce qu'ils connaissent et racontent comment il est possible de les cultiver, sans avoir recours aux raisonnements par l'absurde d'économistes citadins qui n'ont probablement jamais fait pousser le moindre radis. Que cela ne vous décourage pourtant pas d'aller voir Silent Running ; en se bouchant les oreilles et en inventant un autre scénario à mesure que se déroule le film, on peut assister à un magnifique spectacle spatial. Sur cette lancée, passons à Omnyle de Lorris Murail, publié chez Jean-Claude Lattès. La sortie de ce roman prouve que la SF continue à alimenter une collection chez cet éditeur, ce qu'un passé récent nous avait fait oublier. Quant à la ligne de cette collection, grand bien vous fasse si vous la découvrez ; de Régis Messac le merveilleux défricheur, à Michael Moorcock, le pisse-copie délirant, il y a un abîme qu'il m'est difficile de franchir. Lorris Murail se situerait-il entre les deux ? Peut-être. On sent tellement d'influences dans Omnyle qu'il est impossible de les authentifier toutes. Celles que l'auteur cite de son propre aveu sur le dos de couverture me semblent les moins évidentes. La première, la plus diffuse peut-être, c'est celle du modern style : littérature tarabiscotée, mots rares, situations sinusoïdales, héroïnes à la Mucha abondent dans Omnyle. Ceci n'est pas un reproche, j'ai écrit moi-même jadis assez de nouvelles dans le style nouille pour qu'il me soit interdit d'en faire grief à Lorris Murail. Omnyle commence bien dès le premier chapitre, les descriptions subtiles abondent, l'approche sensuelle d'une planète est rendue avec assez de sons, de goßts, d'odeurs pour qu'on soit capable de la toucher par l'imagination, de la suggérer par le rêve. Un ricanement léger, une distance par rapport au récit laissent les premières failles qui vont s'agrandir jusqu'à contaminer les assises du roman. Il s'agit ici de la naissance d'une légende galactique vue à travers le récit de la première exploration par cinq astronautes d'Omnyle, planète de la Lyre, qui « se présente comme un unique immeuble de verdure dont on ne dénombre pas les étages. ». Ce premier chapitre d'Omnyle constitue un roman de SF amoureuse qu'il m'aurait été agréable de poursuivre. Puis, passant au second chapitre, tout se délite, tout se transforme en un combat sur Omnyle entre des hommes « pelle et pince » et des hommes oiseaux (longueur et pointe ?), décrit par un metteur en scène de la grande époque du muet. L'auteur hésite constamment entre le réel et l'amphigourique, entre le mythique et le caricatural ; parfois un humour en forme de questionnement perce dans ce salmigondis furieux. Puis tout s'apaise. Vient le troisième chapitre, de forme cyclique, qui opère un retour par l'image et la mémoire sur les événements qui ont constitué la légende d'Omnyle. Roman imparfait, roman fragmentaire, roman généreux, Omnyle m'a laissé un goßt d'insatisfaction ; parce que Lorris Murail laisse souvent apparaître des réelles qualités d'écrivain qu'il trahit en opérant de brusques renversements d'attitude, d'écriture, torturé par les influences si diverses qu'il n'a pas encore su assimiler. Deuxième volet de cette partie littérature, les Dangereuses visions, d'Harlan Ellison, chez J'ai lu. Je n'ai encore digéré que le premier tome et j'espère que vous ne m'en voudrez pas d'essayer de comprendre, avec Harlan, ce qu'il considère comme de la speculative fiction, en ne tenant compte que des douze auteurs présents dans cette première partie. Le sujet me paraît si intéressant qu'il m'est impossible d'attendre la parution du deuxième tome pour en parler. Donc, fidèle à ma position de chroniqueur partiel et partial, j'attaque la longue préface d'Ellison, précédée d'une courte préface de Jacques Sadoul, de deux avant-propos d'Isaac Asimov et suivie d'une série de douze introductions et de douze postfaces ; les premières sont écrites encore par H.E. et les autres par les auteurs même des nouvelles... ouf. Vous voyez que l'anthologiste n'a pas ménagé les précautions. Croyait-il réellement tenir entre ses mains une bombe ? Qu'est-ce que la speculative fiction pour Harlan Ellison ? Une affirmation négative d'abord : « Nul ne peut raisonnablement nier que les Amazing Stories sont les ancêtres les plus discutables de ce que nous appelons aujourd'hui, dans ce volume, la speculative fiction hypothétique. ». Deuxième définition, un regret : 1984, le Meilleur des mondes, Limbo, le Dernier rivage, la Planète des singes etc., sont des bons livres, ils ne peuvent pas faire partie de ces imbécillités de Science-Fiction, fait-il déclarer par la critique unanime. Or, pour Harlan, ces romans semblent faire partie des ancêtres de la speculative fiction. Troisièmement : « Norman Spinrad me déclara que je devais soutenir certaines idées révolutionnaires que je semais à tous les vents sur la new thing de la speculative fiction avec une anthologie de même nom. Je me hâtai de lui faire observer que "ma" new thing n'était ni celle de Judith Merrill ni celle de Michael Moorcock. Précisez bien la marque. ». Ainsi, résumons-nous, la speculative fiction, pour Harlan Ellison : 1) Ce n'est pas ce qui a fleuri pendant des années dans les magazines traditionnels de SF. 2) La tradition en serait plutôt née dans le mainstream (je ne sais pas pourquoi on emploie cette dénomination stupide à propos de la littérature tout court). 3) De toute manière, la speculative fiction ne peut être que celle que choisit Harlan dans ses propres anthologies. Cette définition demeurant extrêmement vague, malgré la satisfaction béate utilisée par l'anthologiste pour tenter de convaincre ses lecteurs qu'il a fait une découverte géniale, tâchons de voir, à travers les récits choisis s'il se dégage une doctrine véritable, une philosophie, une morale, une politique, bref, quelque chose qui justifie l'appellation de Dangereuses visions de ce recueil. De Lester del Rey, "Chant du crépuscule", une allégorie qui aurait pu faire une nouvelle de Science-Fiction intéressante si le récit avait été plus long et le sujet traité d'une manière plus réaliste. "Les Mouches", de Robert Silverberg ensuite, une seconde allégorie. Le thème s'avère mieux inséré dans la réalité que celui de Lester del Rey, mais je commence à m'effrayer : si c'est ça la speculative fiction, nous allons bientôt publier des pages de la Bible dans Galaxie. Heureusement, la nouvelle de Frederik Pohl, "le Lendemain du jour où les Martiens sont arrivés", s'impose ; de la SF hyperréaliste, pourrait-on dire, sur le racisme. Bien mise en place et terriblement inquiétante, elle prend tout son sens quand on lit la postface de Pohl. Car cette nouvelle antiraciste contient un super-racisme à l'échelle du cosmos qui vous donne froid dans le dos. Voici une vision vraiment dangereuse. Passons à Miriam Allen de Ford avec "le Système Malley" ; sous les dehors de la grande tradition SF des années 50/60, une nouvelle intelligente et brillante, avec cette pointe de cruauté qui fait basculer le récit derrière les apparences. Ici, Miriam semble entièrement libérée. Cette anthologie lui va bien au teint. Est-ce cela, l'important, libérer les écrivains du ghetto de la SF en leur promettant qu'ils écrivent de la speculative ? C'est certainement ce qui a dß arriver à Philip José Farmer qui publie ici "les Cavaliers du ciel ou le grand gavage", son meilleur texte. Que dis-je, son premier bon texte depuis les Amants étrangers. Il s'agit d'un extraordinaire délire où les mots sont déphasés, calembourgés, où le mélange des mythes américains, latins et germaniques crée peu à peu un univers de chaos, régi par une télévision déconnante et géniale. Ce chaos se précise, il se retourne sur lui-même. Encore une fois, on s'aperçoit que dans toute société, même la plus invraisemblable, la formule de gouvernement choisie n'est pas conçue pour l'individu mais pour la communauté car Chib pense que son bébé sera différent. Mais, il s'illusionne. Un enfant possède un père et une mère, comme tout le monde, mais aussi des trillions de parents. Non seulement des contemporains, mais des morts. Même si Chib s'enfuyait dans le désert et élevait l'enfant lui-même, il lui transmettrait inconsciemment ses propres idées reçues. Une solution pourtant, la révolution permanente ; Philip José Farmer en propose une formule triple. Texte remarquable d'où le confusionnisme politique et l'aspect sournoisement réactionnaire de certaines idées ne sont pas exclus. Mais il donne à penser à ce que pourrait être la Science-Fiction si elle n'était pas publiée à l'usage des fans. De speculative, il n'est pas question dans la nouvelle de Robert Bloch, "un Jouet pour Juliette". Elle ressemble à du Robert Bloch, comme toutes les nouvelles de Robert Bloch. Quel délicieux parfum d'inceste et de sang, avec plein d'idées, passées au crible d'un style sans emphase, précis, tranchant comme un scalpel. Harlan Ellison, lui-même, se révèle « Aussi suffisant qu'insuffisant », aurait dit mon professeur de lettres en parlant de mes premiers écrits. Avec "le Rôdeur dans la ville au bord du monde", nouvelle compliquée à l'extrême, filandreuse. Écoutez-le s'expliquer : « ...Je n'avais toujours pas d'intrigue. Malgré tout, je m'efforçai d'écrire. Je commençai ma nouvelle plus de vingt fois... et je tombais en panne au bout d'une page ou deux, écoeuré de ma propre emphase. ». Harlan essaie d'expliquer ensuite qu'il a transformé l'essai en texte universel. Je demeure intimement persuadé qu'il vaut mieux ne pas écrire quand on n'a pas d'idée. Brian Aldiss, maintenant. Avec son élégance, son humour sa britannité, il tranche nettement dans cette première partie de Dangereuses visions. Sa nouvelle semble toute bizarre au milieu de celles de ses confrères américains. C'est vraiment l'extraterrestre du recueil. Peut-être frôle-t-on ici la notion de ce que peut être la speculative fiction, si elle existe, celle d'une réalité écrite différente. Et voici l'alibi numéro un de l'anthologie. H.E. dans sa préface explique qu'il avait demandé à un grand nombre d'écrivains de littérature tout court de lui écrire une nouvelle pour son livre. Tous ont refusé pour des raisons diverses, parce que, sous aucun prétexte, ils ne voulaient lui donner leur caution, de peur d'être rattachés au genre. Seul un nommé Rodman, célèbre auteur de télévision, probablement en chômage à cette époque, lui a envoyé un texte. Il s'agit d'un conte philosophique pas plus mauvais qu'un autre. Pourtant, Rodman y met de la distance : je veux bien écrire de la speculative, mais j'y place des intentions. Le plus médiocre récit de ce recueil vaut mieux que le sien parce que son auteur s'est attaché à structurer d'une manière logique un thème imaginaire, tandis que Rodman s'est contenté de délayer un peu d'imaginaire dans l'univers pesudo-logique où se développent nos sociétés. Philip K. Dick, quant à lui, ridiculise toutes ces dangereuses visions. Car sa nouvelle, "la Foi de nos pères", est le danger même, la subversion totale ; ses implications sont si insondables, si complexes que cela me donne envie de bâcler rapidement la fin de cet article pour relire le texte. Même quand Dick se met à parler de Dieu, qui est un des sujets qui m'intéressent le moins (bien que je le traite souvent) il sait y mettre tant d'inventions qu'on se plairait presque à y croire. Car, dit Dick : « Je n'ai moi-même aucune croyance en ce qui concerne Dieu, seule mon expérience me dit qu'il est présent... subjectivement bien sßr, mais le royaume intérieur est réel aussi. ». Et ce réel intérieur, potentialisé par l'expérience des drogues psychédéliques, prend l'aspect d'un cauchemar si terriblement présent qu'on se prend à redouter de s'endormir et de rêver au Vietnam. Car, à côté du Vietnam de Philip K. Dick, la guerre fait figure d'armistice. Autre aspect inattendu des Dangereuses visions d'Ellison sur la speculative fiction, l'intrusion de Larry Niven et la hard-science dans son anthologie ; ainsi la hard... ah bon ! Je n'avais pas l'honneur de connaître Niven, hasard sans intention ; ce premier contact a été très bon ; son idée des organapeurs, c'est-à-dire des ravisseurs d'organes est réellement excellente et très bien exploitée. À suivre donc. Et, pour terminer ce premier volume, "En poussant des osselets", de Fritz Leiber. Sa nouvelle appartient au genre "sorcellerie-fiction" que je n'apprécie guère d'habitude. Pourtant, utilisée par un grand maître, comme sait l'être Leiber, il s'en dégage une impression cosmique, merveilleusement servie par un sens superbe de l'écriture, une parfaite mise en place de l'action, une description toute "en pâte" des personnages. Évidemment, je n'ai pas encore lu le second tome, et ma conclusion risque donc de souffrir d'un manque de pragmatisme. Croyez-vous que ce bric-à-brac de pensées contradictoires, cette réunion d'auteurs aux idées, aux styles absolument divergents, cet entassement de préfaces et de postfaces puissent servir de manifeste à la speculative fiction ? Certainement pas ! Cette anthologie ne fait que révéler le splendide éventail littéraire qu'offre la Science-Fiction. Car, au niveau de la qualité cette anthologie est plutôt meilleure qu'une autre. Elle a permis à la majorité des auteurs de sortir des sentiers battus, de croire un instant qu'ils n'étaient pas guettés par le gros monstre conservateur de la "fanzinerie" made in U.S.A. Ce qui est une illusion, car le plus monstrueux des fans, c'est le manipulateur de cette anthologie, Harlan Ellison lui-même. Il croit tenir entre ses mains une bombe ? Une bombe de vent. Elle va lui péter au nez. Petit intermède musical avant de passer aux Dépossédés d'Ursula Le Guin. Ce n'est un secret pour personne, j'ai le mauvais goßt d'aimer la cosmische music, surtout quand elle est bonne. Et il y en a ! Je sais tout ce que comporte d'idées reçues le fait de considérer qu'un rythme très lent, des sons bizarres, l'emploi du synthétiseur et autres instruments électroniques, puissent évoquer l'espace. C'est un pur réflexe pavlovien. Cela n'empêche pas qu'un chien salive quand on lui présente un os. Alors, pourquoi ne baverions-nous pas en nous gavant d'espace à bon marché ? Un disque de cosmische est moins cher qu'une fusée spatiale ou qu'une petite dose de quelque chose ; et il peut faire planer autant. Malgré tout, il faut quelques abus ; le groupe Hawkind, en particulier. J'avais quelque réticence à son sujet dès les premiers albums, mais la jeune fureur qui l'animait pouvait passer pour du talent. Aujourd'hui, avec la parution successive d'Autobahn et de Radio activity, la preuve est faite. Non seulement ces musiciens n'ont aucun talent, pillent en vrac tous ceux qui en ont sans rien apporter de personnel, mais encore ce sont d'abominables faux jetons. En réalité, ils exécutent de la musique tyrolienne déguisée en cosmische ; écoutez bien, rapidement vous verrez poindre le chapeau à plume sous la médiocrité de l'inspiration et la culotte de peau sous le rythme fadasse. [Voir le rectificatif] Quand on prononce Ursula Le Guin, on pense « la grande dame de la Science-Fiction ». Tout le monde a lu la Main gauche de la nuit et l'Autre côté du rêve. J'ai une grande admiration pour l'auteur de ces deux romans. Alors, je me disais les Dépossédés, qu'est-ce que ça va être ! Eh bien, je l'écris tout net, ce n'est pas un chef-d'oeuvre ; à moins que, pour vous, la notion du chef-d'oeuvre soit relative à l'ampleur du roman, à la lenteur du récit, à la pesanteur des idées. Ce livre vient d'être couronné par l'Hugo, c'est la légion d'honneur que les lecteurs de SF se décernent à eux-mêmes ; ils acquièrent ainsi l'Honorabilité. Ne vous hâtez pas cependant de ranger vos sous dans votre portefeuille, je vous conseille quand même de payer l'entrée pour visiter le monument. De quoi s'agit-il en fait ? de deux planètes séparées par l'oubli, les traditions, la politique. Sur la première, Urras, une civilisation capitaliste traditionnelle ; sur la seconde, Anarrès, les proscrits d'Urras ont édifié une utopie -- là, je cite le dos de couverture. Une utopie que je qualifierais d'anarchisme monacal. « Ce qu'il y a de bien, quand on travaille avec le temps, et non pas contre lui, c'est qu'il n'est pas perdu. Même la souffrance compte, » pense Shevek, le héros principal, à propos de la vie qu'il mène sur Anarrès. Mais cette anarchie triste, cette anarchie de la douleur et du renoncement qu'adoptent les habitants de la planète pauvre en ressources aboutit aux mêmes travers que n'importe quelle autre société. Cela tient de la couardise innée de l'esprit moyen, de l'opinion publique. Son gouvernement inavoué règle la société en étouffant l'esprit individuel. Et Shevek, le jeune et génial physicien sur le point d'inventer la "Théorie de la Simultanéité", en fait l'apprentissage. Sa révolte le conduira sur Urras. Ainsi, à travers la lente évocation de son enfance, puis de son adolescence, par la description minutieuse, en parallèle, de ses rapports avec les Urrastis, verrons-nous peu à peu apparaître les lignes de force du roman. « Sur Anarrès, rien n'est beau, rien, sauf les visages. Nous n'avons que cela nous autres. Ici (sur Urras) on regarde les bijoux, là-haut, on regarde les yeux. Et dans les yeux, on voit la splendeur, la splendeur de l'esprit humain. Parce que nos hommes et nos femmes sont libres... ne possédant rien, ils sont libres. Et vous, les possédants, vous êtes possédés. Vous êtes tous en prison. » déclare Shevel à ses hôtes un soir d'ivresse. Est-il réellement sincère avec lui-même ? C'est le thème de sa recherche. Idéaliste, il voit Anarrès avec les yeux de l'amour, individu il juge l'utopie avec le regard de l'être brimé par une société. Il n'y a pas d'alternative. Si Urras, avec ses monopoles, ses riches abusifs, ses pauvres exploités représente l'enfer, Anarrès n'est absolument pas le paradis. Comme dans toutes les sociétés, l'âpre agressivité de l'homme se développe quand les circonstances deviennent difficiles, la jalousie tribale s'oppose à tout itinéraire personnel quand celui-ci se singularise par son originalité. C'est pourquoi Shevek fera faire un bond à la physique aussi important que celui d'Ainsetain, jadis, avec sa "Théorie de la Simultanéité" qui présuppose que le temps est à la fois linéaire et cyclique, infini et composé d'une succession d'instants finis qui existent simultanément. Il en fera don au monde pour amener sur Anarrès la révolution culturelle nécessaire à son recyclage. Le sujet est vaste, Ursula Le Guin a les moyens littéraires de le traiter. Pourtant, qu'apporte-t-elle de nouveau dans l'éternel débat entre l'Anarchie et l'État ? Rien, pas l'ombre d'une solution. À l'image de tant d'oeuvres sur le même sujet, elle conclut à la nécessaire autodiscipline de l'homme s'il veut conquérir sa liberté ; le jouisseur, quant à lui, est encore une fois réduit au rôle abject de bourreau. Pourquoi cette utopie destinée sans ambiguïté aux quakers ne débouche-t-elle pas sur une conception plus ludique de la société ? Le thème des Dépossédés est traité sans beaucoup d'imagination. Pourtant, il y a dans ce roman tout un travail souterrain de l'écriture qui est l'apanage d'Ursula Le Guin : il ne peut laisser indifférent. Tout ce qui s'attache aux rapports humains directs est d'une grande beauté. Tout ce que l'écrivain a vécu et qu'il transmet à travers l'utopie, l'expérience de son "Oedipe" avec sa mère, sa misogynie paradoxale, son expérience de l'enfantement, de l'éducation, confère aux Dépossédés une trajectoire sensible qui en fait son charme principal. Ce qui est dommage pour Ursula Le Guin, c'est qu'elle se prend trop au sérieux. Les chroniques de Philippe Curval -- (c) Quarante-Deux & Philippe Curval Document : Quarante-Deux/Philippe Curval/Petite chronique de nuit 13, février 1976 Création : dimanche 1er décembre 1996 Dernière modification : mardi 6 mai 1997 Adresse : Philippe Curval -- Petite chronique de nuit -- 14 Galaxie nº 142, mars 1976 H.J. MAGOG Trois ombres sur Paris Fredric BROWN la Nuit du Jabberwock John D. MACDONALD le Vin des rêveurs le Bal du cosmos J.G. BALLARD I.G.H. Jacques STERNBERG Sophie, la mer et la nuit Bernard d'IVERNOIS Approche psychopathologique de l'oeuvre de Philip K. Dick Magazine Imagine Lester DEL REY l'Art de la Science-Fiction Frank FRAZETTA l'Art fantastique de Frank Frazetta Attention, ne confondons pas, cette chronique n'a rien d'exhaustif ; ne cherchez pas à y trouver un résumé, un index de ce qui paraît en France. Ce n'est pas non plus un guide des bonnes adresses de la SF, à l'usage de ceux qui n'ont pas le temps d'en lire, d'en entendre ou d'en voir et qui voudraient en parler. Bien fou serait celui qui se prétendrait aujourd'hui le critique encyclopédique de la Science-Fiction. La Connaissance, connaît pas. Tout a été balayé par un vent de renouveau. Alors, on réinvente, on tâtonne, on se fait mineur, on pioche dans les filons de l'édition et l'on cherche... les pépites. Pas seulement les pépites. Même la teneur du minerai en métal n'est plus un critère de sélection absolu dans ce domaine. Qu'importe un taux faible si le résultat est beau ! Les veines et les strates, se composant avec les autres corps, peuvent être belles et réjouir l'oeil, l'esprit, l'odorat, le goßt, quand on se décide à déguster les pages. Alors, vous qui croyez trouver ici une grosse chronique d'ennui à l'usage des bonnes moeurs du science-fictiste distingué, changez de revue. Je ne suis pas critique littéraire, mais chroniqueur gastronomique. Ces textes sont destinés aux gourmets, pas aux gourmands. Les bâfreurs et les infirmes du palais peuvent s'intéresser à leurs rubriques habituelles sans risquer l'indigestion. Qu'y a-t-il donc au menu de ce mois ? Côté gastronomie ancienne, dans l'esprit du Dictionnaire de la cuisine, d'Alexandre Dumas père, vous pouvez déguster Trois ombres sur Paris, de H.J. Magog, cela se situe entre la terrine de brochet et le pâté de rascasse à l'ancienne. Mais trêve de comparaisons ridicules. Je ne suis ni un contempteur de la vieille SF made in France ni un fanatique de l'exhumation. Il existe des oeuvres qui ne se sont pas imposées en leur temps et qui méritent la lecture ; le H.J. Magog est de celles-là. Toute la machinerie du roman-popu est en place, le mécanicien est un fameux spécialiste, embarquez-vous à bord du train de plaisir, cela fait passer trois bonnes heures entre Paris et Étretat. Pourquoi se les refuser sous prétexte que le roman date de 1928 ? Le côté satire politique, souligné par le présentateur du livre, est largement dépassé, mais l'anecdote a conservé de sa fraîcheur, le texte de sa valeur, le ton de sa vivacité. Cette histoire de surhommes et de savant-pas-fou, de boîte crânienne trop petite et de sentimentalité trop grande est pleine de charme et d'invention. Un détail amusant : sur l'édition originale de Trois ombres sur Paris, on peut lire, en bas à gauche, "Librairie Gallimard". Les temps ont bien changé : qui imaginerait aujourd'hui les successeurs de cette honorable maison en voie de publier un chef-d'oeuvre du roman de SF ? En supprimant le "Rayon fantastique", cette boutique porte désormais le deuil de son passé. Marabout, lui, n'hésite pas à publier Magog. Toujours dans le domaine de la réédition, les amoureux inconditionnels de Fredric Brown, dont je suis, ne peuvent que se réjouir de la parution en librairie d'un roman de leur auteur préféré. même s'il fait partie des polars. Or la Nuit du Jabberwock est le plus beau de tous les policiers de Brown ; il est paru une première fois sous le titre Drôle de sabbat, dans une version écourtée et mal traduite. Aujourd'hui, chez J'ai Lu, le voici intégral et retraduit : une merveille. Si un petit matin, à fleur de rêve, vous aviez imaginé un roman policier dont l'énigme serait élucidée grâce aux mathématiques absurdes de Lewis Caroll, sachez que Fredric Brown a relevé le défi pour vous. Alors ne résistez pas au plaisir de l'accompagner, vous suivrez la plus belle partie d'échecs jouée contre l'imagination par un alcoolique de génie. Chez Émile Opta, maintenant, dans le genre incunable, deux romans de John MacDonald qui datent exactement de la même époque que le Brown. Mais, tandis que Brown, vers 1950, se faisait un nom dans la SF, tout en publiant d'intéressants ouvrages dans le domaine policier, MacDonald, maître de ce genre, nous donnait parallèlement deux romans de Science-Fiction. Michel Demuth, ravi de l'aubaine, en a profité pour les traduire (je répare ici une faute professionnelle : en un an de chroniques, je ne l'avais jamais nommé, sauf sous son pseudonyme "le rédacteur en chef de Galaxie"). A-t-il bien fait de le faire ? Nous allons tenter de répondre à cette question Tout d'abord, n'en doutons pas, John MacDonald est un habile faiseur ; vous n'avez qu'à lire à la suite les deux débuts du Vin des rêveurs et du Bal du Cosmos pour vous en apercevoir ; quelle technique ! Et quel équilibriste ! On sent l'écrivain pro style Uessa qui se met devant sa machine avec une petite idée en tête et qui part, brodant sur autre chose à l'occasion. MacDonald sait qu'il pourra se rattraper quand il le voudra. Il ne se prive pas de virevolter, d'imaginer, d'engager le lecteur sur de fausses pistes, de le ferrer quand il le désire. MacDonald n'est pas de ceux qui exploitent à mort un filet d'invention. Il est riche des mille romans qu'il n'aura pas le temps d'écrire parce qu'il mourra avant de les achever. C'est pourquoi MacDonald est si généreux. Mais cette générosité ne veut pas dire confusion, bafouillage, prolixité, elle signifie exploration et richesse. Pourtant, le thème des deux romans, lui, est unique. C'est, comme le souligne justement le dos de couverture, un thème paranoïaque : l'homme n'est pas responsable de ses actes car il est surveillé-canalisé-suggestionné par des extraterrestres : « Si l'on met un petit animal dans une cage blanche avant même que ses yeux ne se soient ouverts, s'il vit sa vie entière dans cette cage, s'il y mange, s'il y dort, s'il y meurt... alors, à l'instant précis de sa mort, ce petit animal pourra regarder les parois de sa cage et dire : ceci est le monde. » écrit MacDonald. Tout le problème est là, celui du Vin des rêveurs comme celui du Bal du cosmos. Les terriens sont bloqués par leur impossibilité d'imaginer le monde autrement qu'à partir de ce qu'ils voient : la Terre. Une pulsion profonde les pousse à visiter le cosmos mais leurs gardiens les en empêchent. Et cette Science-Fiction d'appel vers l'espace, ce cri des rêveurs qui veulent s'embarquer pour le bal du cosmos, c'est en partie celui de la SF de 1950. Un grand espoir est né chez les gens comme MacDonald qui voient dans l'astronautique, au lendemain de la guerre fratricide qui embrasa le monde, l'espoir de l'humanité. La théorie du vol spatial est connue, il ne reste plus qu'à inventer la technologie ; comme tous les idéalistes, il se désole de la voir se dessécher. Le Vin des rêveurs est d'une structure rigoureuse, donc d'une lecture aisée. D'une part les Terriens en proie à d'obscures pulsions criminelles qu'ils ne parviennent pas à contrôler ; d'autre part, les Rêveurs, derniers descendants d'une race supérieure qui dégénère, au coeur d'une planète. Des machines leur permettent de s'insérer dans la réalité de trois autres mondes et de la modifier ; mais la tradition veut que ces voyages soient seulement des rêves. La cruauté de leurs interventions n'a pas de limites puisque l'ordre politique et religieux de leur civilisation maintient qu'il s'agit d'une activité purement onirique. L'hérésie consisterait à croire qu'elle est réelle. C'est ce que va prétendre Raul, un rêveur pas comme les autres. Sur Terre, Bard tente de mettre au point un système de propulsion spatial. Par une série de séquences alternées, Raul et Bard, ainsi que leurs héroïnes respectives, finiront par se découvrir. Sur ce schéma limpide, le Vin des rêveurs constitue un suspense bien ficelé, bourré d'idées. J'aime beaucoup son aspect très antibureaucratique, antimilitariste, son ton parfois virulent à l'égard des institutions. Pour son coup d'essai, MacDonald fait un coup de petit maître. Si l'on compare son roman à ceux que les spécialistes du genre, comme Heinlein ou Russell, par exemple, écrivaient à la même époque, on ne peut que le mettre au même niveau de qualité. Avec un petit quelque chose en plus. Car MacDonald est un écrivain subversif et son idéalisme n'a pas la même couleur que celui de ses confrères ès SF. Il suffit de lire très attentivement le premier rêve de Raul pour s'apercevoir qu'un des thèmes les plus chers à MacDonald, la libération des pulsions libidinales, s'y retrouve avec une acuité sans équivoque. Le monde des Rêveurs représente en fait la part de l'inconscient collectif qui empêche les hommes de conquérir les étoiles. Le combat dont il s'agit ici, dans sa présentation paranoïde, se présente comme la métaphore d'une psychanalyse de l'humanité, la rencontre du conscient et de l'inconscient qui permettra peut-être à l'homme de demain de s'épanouir vers l'espace. Pourtant, chez MacDonald, les choses ne sont pas si simples et les tabous qui pèsent sur la société ne sont pas remis en question. La psychanalyse peut s'accomplir si les lois morales ne sont pas transgressées, malgré les tensions mises en oeuvre par cette quête éperdue, ce fantastique combat contre le scepticisme. Les quatre héros, Sharan et Bard, Raul et Leesa, demeureront chastes jusqu'aux dernières lignes du roman pour mériter leur victoire. C'est le récit de ces contradictions entre désir et assouvissement, entre subjectivité et réalité qui font du Bal du cosmos une sorte de chef-d'oeuvre. Un roman pré-Dickien. Alors que le thème paranoïaque est dominé dans le Vin des Rêveurs, il est subi dans le Bal du cosmos. Ici, le monde est bouleversé, les structures se sont effondrées. Après la troisième guerre mondiale, le monde occidental a perdu sa suprématie. Les personnages du Vin des Rêveurs, plutôt falots, servaient de prétexte à l'action ; ceux du Bal du cosmos, très en relief, dévorent peu à peu le sujet. Puisque les tabous sociaux sont transgressés, puisque la société ne permet plus à l'être humain d'y trouver sa voie, celui-ci découvre une sorte de virginité morale. Dans ce chaos que décrit MacDonald, où les États rassemblés autour de l'Inde constituent la démocratie avancée, où le communisme s'est "fondu", absorbé par le régionalisme [1], où le Brésil est une puissante nation fasciste qui contrôle la plus grande partie de l'Amérique du Sud, etc., l'homme américain est redevenu le bon sauvage. Il est considéré par les autres États comme une nation sous-développée. Dake Lorin en est le porte-parole, journaliste-polémiste démocrate, prêt à défendre les libertés ; son archétype puise à des racines socio-culturelles profondes, caractéristiques des Uessas, caractéristiques aussi des années cinquante. Nous sommes dans les années 1970. à New York, la pornographie, la violence et la drogue se sont développées dans des proportions effrayantes [2]. Branson, un politicien célèbre qui cherche à tout prix à éviter la quatrième guerre mondiale en menant des tractations secrètes avec les chefs des diverses grandes puissances, a brusquement tourné casaque et saboté tous ses efforts. Puis il est mort, non moins mystérieusement. Dake Lorin, qui travaillait avec lui, ne veut pas croire à sa trahison. L'article qu'il vient d'écrire peut prouver ses affirmations et rétablir l'oeuvre pacifique de Branson. Mais d'étranges personnages semblent vouloir s'opposer à cette tentative. L'itinéraire de Dake va prendre l'allure d'un véritable cauchemar paranoïaque. La réalité va se distordre au point d'échapper au contrôle du journaliste. Car notre pauvre Terre est le lieu privilégié d'un affrontement entre deux factions rivales d'extraterrestres. Et le pouvoir de ces êtres sur la réalité est tel qu'il n'existe qu'une seule échappatoire pour l'homme qui se trouve pris, comme Dake Lorin, dans le combat dément qu'ils se livrent : la folie. Lutte sans pitié d'un homme pour échapper à la folie qui le guette, tel est l'argument central du Bal du cosmos. On voit là tout ce que MacDonald avait d'original à son époque ; il est l'inventeur de toute une thématique que reprendra partiellement plus tard Philip K. Dick. Ne serait-ce donc que pour son rôle de précurseur, voilà un roman qui mérite de figurer dans toute bonne bibliothèque de SF. Le Bal du cosmos est aussi l'histoire d'une psychanalyse ; mais celle-ci conduit à l'échec ; la paranoïa, au lieu de régresser, s'instaure définitivement. Dake Lorin, au terme d'une narcose où il revivra son Oedipe et fera l'apprentissage de la télépathie à travers l'évocation d'un souvenir d'enfance lié à une bicyclette rouge, s'installera définitivement dans le monde de ses fantasmes. Le plus fervent défenseur de la démocratie a désormais perdu toutes ses illusions. L'homme n'est pas, n'a jamais été capable de décider de son sort. Pour Dake Lorin, il vaut donc mieux faire partie de ceux qui gouvernent leurs passions et dessinent leur réalité, en acquérant cette anormalité qui fait de l'individu, de quelque race fßt-il, un véritable adulte. Roman de la folie, roman désespérant de celui qui s'enlise peu à peu dans les marécages de sa sensibilité, le Bal du cosmos permet d'envisager la carrière phénoménale que John MacDonald aurait faite dans la Science-Fiction s'il n'avait opté pour devenir l'un des titans de la "Série Noire". Assimiler le dernier roman de Ballard, I.G.H., à la paranoïa, serait un itinéraire facile auquel je ne céderai pas. Ballard, lui, est un entomologiste ; ce qu'il décrit n'est pas l'expression de ses fantasmes personnels mais de ceux qu'il envisage à partir d'une situation observée. D'ailleurs, le choix d'un sujet, chez Ballard, est significatif. Il lui permet d'interposer sa loupe, l'écriture, entre la réalité déformée et ses propres obsessions. Mais qu'on ne s'y trompe pas, si ce système recouvre la plupart du temps une véritable distance critique de l'auteur vis-à-vis de son projet, dans des romans anciens, le Monde englouti, récents, comme l'Île de béton, il sert par comparaison à souligner son engagement vis-à-vis des thèmes qui le concernent, comme Crash. I.G.H. appartient plutôt à la première veine ; ici le sujet est dominé, le propos est démonstratif. C'est sans doute le seul reproche qu'on puisse faire à cet excellent roman, malgré la qualité du style (et de sa traduction), malgré l'intelligence de l'écrivain, on perçoit l'artificialité. Et pourtant, contrairement à Crash, où l'obsession automobile avait un caractère répétitif, angoissant pour celui que subjuguait le roman, et lassant pour celui qui s'en échappait, les thèmes et variations d'I.G.H. sont infiniment plus subtils. Le récit est mieux construit, moins hâtif, moins fiévreux. I.G.H. est un roman de Science-Fiction basé sur le problème des tours géantes que comportent les cités nouvelles et surtout de leurs habitants. « ils étaient les premiers à maîtriser un nouveau mode d'existence du vingtième siècle finissant. L'écoulement rapide des amitiés et connaissances, l'absence de contact réel avec autrui avaient tout pour les satisfaire... », « ...L'habitant satisfait de ne rien faire sinon rester assis dans son appartement trop coßteux, regarder la télévision avec le son baissé et attendre que le voisin fasse un faux pas. » Voilà comment Ballard décrit le calme sournois qui se dégage d'une observation attentive de la population des tours. La terrible odeur de promiscuité, la mesquinerie des rapports entre voisins, l'excessive contiguïté spatiale des gens. Dans ces milieux nouveaux où l'horizon est devenu vertical, peut naître une nouvelle race d'humanité. Ce renversement de la cosmogonie doit fatalement provoquer une rupture d'équilibre. Ballard va l'imaginer et la décrire par le menu, à travers trois personnages différemment affectés par la décomposition progressive de la situation. Pourquoi chacun des habitants de la tour reste-t-il impuissant à contrarier l'apparition de cette apocalypse figée ? Sans doute pour vérifier l'hypothèse de sa propre médiocrité, pour assumer sa propre décomposition. « Le climat mental qui régnait dans les tours avait fait l'objet d'enquêtes dont les conclusions étaient accablantes. L'absence d'humour constituait le trait le plus significatif, » dit Ballard. Et pourtant, dans cette tour construite semble-t-il à quelques kilomètres d'un Londres rêvé, le déchaînement des forces obscures qui va pousser les gens à s'entre-déchirer naît bien sous le signe d'un humour contestable : des crottes de chien ont été déposées dans les conduits des climatiseurs. Il apparaît d'ailleurs que l'humour, force destructrice par excellence, est ici à l'origine de quiproquos irréversibles. Dans la tour que décrit Ballard chacun se livre à des blagues cruelles : barbecues d'animaux familiers, petits sévices, destructions de voitures, persécutions d'enfant. Car, à ce stade extrême de l'urbanisation, où le "social" est poussé jusque dans son absurdité ultime, les structures du confort sont si fortement constituées que le plus petit dérèglement dans les usages, dans les relations qui se sont formées entre les habitants des tours, apporte des mesures de rétorsion équivalentes. Ainsi, dans ce monde clos, la tension va monter progressivement, par accumulation de faits, anodins d'abord, qui se répondent et s'amplifient ensuite. Pour se consacrer avec plus d'intensité à l'activité de groupe que réclame la tour, quelques habitants vont s'y enfermer ; la plupart des autres vont continuer à se rendre à leur travail, profitant de la trêve tacite qui s'établit au cours de la journée. Malgré la montée de l'horreur qui commence, chacun va remplir son rôle civique comme s'il ne se produisait rien; un peu comme dans ces pays où les révolutions de palais entre intellectuels et militaires, qui exigent parfois des orgies de sang, n'influent pas sur le comportement des classes aisées, des commerçants et même des masses populaires. Mais la révolution, insidieusement, s'est opérée, la société indifférente des tours s'est muée en société tribale. Dès lors, les clans vont s'affronter d'étages de luxe en étages prolétaires, vont se livrer à des guerres d'ascenseur pour reconquérir un palier. Peu à peu, les caractères de chacun des personnages principaux vont se défaire, puis régresser lentement vers le stade primitif. Machine à remonter le temps de la société, la tour va en démonter les mécanismes pour restituer aux individus qui composent cette entité sociale, ce village vertical, une virginité presque foetale. « Ce serait une erreur de croire que nous sommes tous en train de revenir à un état d'innocence primitive. Le modèle, dans notre cas, c'est moins le noble sauvage que le petit moi post freudien, » fait dire Ballard à l'un de ses personnages. Certes, ces foetus recréés ne sont pas innocents. Ils portent en eux les stigmates de la civilisation qui les a produits et, lorsque tous les tabous auront été transgressés, lorsque la tour aura été symboliquement dynamitée de l'intérieur, on pressent que les rescapés, dans un mouvement de va-et-vient irrésistible, vont peu à peu reconstituer la société qui les a amenés à se détruire. Tel est le thème du roman de Ballard, grandiose et prophétique... si l'on croit à la véracité des prophéties. Je ne pense pas que notre civilisation doit nous conduire à un optimisme béat, mais je me refuse systématiquement d'envisager une finalité apocalyptique à nos avancées technologiques. J'entends par là qu'il ne me semble pas plus atroce aujourd'hui pour un citadin d'habiter dans une tour qu'à un paysan d'hier d'habiter dans un village misérable. Tout le monde paraît avoir oublié que, sous la vision idéalisé d'un monde rural, des drames aussi intenses que ceux vécus par les personnages d'I.G.H. se sont produits jadis. C'est pourquoi en Angleterre, en France, les travailleurs agricoles se sont rués vers les villes. C'est pourquoi j'estime que l'holocauste symbolique des tours, magistralement décrit par Ballard, n'est qu'une métaphore partisane de la modernité urbaine. Il ne me paraît pas mettre en cause les relations possibles entre bonheur et technologie. Les transgressions auxquelles l'homme s'est livré par rapport aux lois dites "naturelles" n'aboutissent pas nécessairement à des catastrophes. Cette Nature (contrairement à ce que pensent certains esprits mystiques) sécrète elle-même des cataclysmes redoutables. Les humains conscients des impasses de l'évolution ont raison de vouloir les épargner à leurs descendants. Le seul danger consiste à produire des objets, des machines, des villes qui ne sont véritablement pensés par personne, fruits de la bureaucratie administrative ou du marketing. Si vous n'êtes pas amateur de Jacques Sternberg, je vous conseille de lire Sophie, la mer et la nuit, son dernier roman paru chez Albin Michel, vous n'y retrouverez ni l'humour glacé des contes du même nom ni la folie délirante de l'Employé ou d'un Jour ouvrable. Il s'agit d'un Sternberg sentimental -- c'est sans doute pourquoi l'éditeur a cru bon de l'affliger d'un titre aussi ridicule -- où la Science-Fiction est prétexte à une histoire d'amour éperdu. Science-Fiction légère, en pointillé, dont la surprise ne nous est dévoilée qu'aux toutes dernières pages. Parce que Sternberg n'aime pas les hommes, il ne peut imaginer de s'enflammer que pour une extraterrestre. C'est ce que raconte Sophie, la mer et la nuit, avec un constant bonheur d'écriture. Dans sa description obsessionnelle de cet être étrange et fuyant, dans l'extase répétitive que Sternberg manifeste à l'égard de son regard, de ses gestes, de ses habitudes, de sa façon de faire l'amour et de mener un dériveur par un vent de force 5, il y a vraiment tous les éléments d'une réussite exemplaire. Peu à peu se dessine le portrait d'une créature essentiellement différente, plus humaine que les Sconges de la Sortie est au fond de l'espace, mais plus subtilement inhumaine que toutes les extraterrestres que Jacques Sternberg a déjà aimées auparavant -- auxquelles il m'est arrivé de serrer la main. Il y a dans son récit une patience, une minutie que je n'avais jamais découvertes chez lui et surtout, rythmant les pages, le bruit de son coeur révélé, révélateur. Par contre, ce que j'aime moins, dans Sophie, la mer et la nuit, c'est la sempiternelle énumération de tous les griefs que l'auteur porte à la race humaine. Il s'est tant de fois exprimé dans ce domaine, avec une réussite beaucoup plus grande, qu'il me semble inutile de retrouver ce thème récurrent en contrepoint de ce récit. On sait une bonne fois pour toutes pour l'avoir lu dans le Micro-Sternberg, le dictionnaire du mépris, que les humains sont des prolétaires puants, qu'ils mangent d'une façon répugnante, que leurs idées sont à la hauteur de leurs performances stomacales, que leurs femelles ont des vagins avides et d'une odieuse sexualité. Alors, pourquoi, pour une fois, Sternberg ne s'est-il pas laissé tout doucement aller au fil de ses fantasmes amoureux ? Sans doute pour interdire à ses lecteurs de penser qu'il aurait pu avoir un instant de faiblesse à l'égard de l'humanité. L'extraterrestre est un plat qui se mange froid. Dans le domaine des curiosités littéraires, je vous signale la thèse insolite que Bernard d'Ivernois a soutenue devant la faculté de Montpellier pour l'obtention de grade de Docteur en Médecine ; elle s'intitule Approche psychopathologique de l'oeuvre de Philip K. Dick. Vous pouvez l'acheter, comme moi, à la librairie "Temps Futurs" à Paris. À travers plusieurs romans spécifiques de Dick, le futur docteur d'Ivernois analyse la démarche mentale d'un écrivain de Science-Fiction exemplaire, il essaye de définir si ses rapports avec la réalité truquée de l'univers peuvent révéler une psychose. La thèse, bien que très incomplète, pourra servir utilement de guide à certains critiques balbutiants qui oeuvrent dans les bas-fonds de l'underground. Je ne résiste pas au plaisir de vous citer la conclusion : « C'est en cela que Dick est pathogène, au moins le temps d'une lecture... Il nous rend en effet, pour un temps, psychotiques, incapables de distinguer le réel de l'imaginaire, perdus et tâtonnants. Certains en ont déduit qu'il était lui-même schizophrène. C'est méconnaître la maîtrise, la distance qu'implique une telle stratégie. C'est prendre le texte pour l'auteur, le producteur pour le produit. ». Une conclusion s'impose, c'est le docteur d'Ivernois qui nous la fournit : si vous voulez vous procurer de la drogue sans ordonnance, lisez Dick. Toujours à propos de Stan et Sophie Barets : les libraires de la rue Perronnet publient avec d'autres une revue de merveilleux, Science-Fiction, bandes dessinées, parapsychologie, ovnis, fantastique, folklore. Quelle salade ! Ce n'est pas que le premier numéro d'Imagine soit mauvais, mais tant de choses, si contradictoires, dans un seul sommaire, cela me paraît une erreur. Une revue, c'est un peu comme un navire, s'il y a plusieurs capitaines, elle risque de n'aborder aucun rivage. Enfin, ce n'est pas moi, qui en ai fait couler un certain nombre sous mes pieds, qui aurai la prétention de me présenter comme un oracle en la matière. L'exemplaire que je tiens entre mes mains comporte -- entre autres --, pour le prix un peu chaud de 15 francs, une magnifique couverture en couleur de Christopher Foss, une B.D. de Floch et Rodolphe assez séduisante, de très mauvais dessins de Kaher, un superbe Solé à la manière de Finlay et deux entretiens intéressants. Le premier est de Lob, sur le tournage de Dune, le second de Jodorowsky sur les ovnis, à moins que ce ne soit le contraire. Mais ne vous laissez pas prendre à cette apparente désinvolture, chaque fois que je vois une revue paraître, je suis jaloux. Et il n'y a pas que moi ; si vous entendiez les commentaires chaque fois qu'un ami sort quelque chose ! Pour finir, je voudrais attirer votre attention sur les deux albums récemment parus aux éditions du Chêne qui concernent directement les amateurs de SF et autres vertiges spéculatifs : l'Art de la Science-Fiction, par Lester del Rey et l'Art fantastique de Frank Frazetta. Dans le premier, quarante planches en couleurs splendidement reproduites donnent une idée de ce qu'étaient les couvertures des magazines de SF des années 26 à 54. Évidemment, le choix est empirique, sur les milliers de numéros parus à cette époque, pourquoi avoir choisi ceux-là ? Personne ne peut sans doute le dire, même pas Lester, ils ne répondent à aucun critère de qualité, d'imagination, de beauté ; ils sont, simplement, et cela suffit sans doute. C'est un peu comme si vous achetiez quarante numéros au hasard dans les librairies spécialisées pour leurs couvertures. Avec un avantage certain pour le volume dont je vous parle, le prix en est infiniment moins élevé. Un véritable plaisir pour les amateurs de rétro, l'Art fantastique de Frank Frazetta me paraît plus éclectique, mieux conçu. Ce disciple évident de Gustave Moreau, amoureux des oeuvres de Burroughs (Edgar Rice pas William) est un illustrateur lyrique et torrentiel. Petites brunettes rondelettes et demi-nues aux allures d'Anthinéa, monstres blêmes et velus, combats sourds dans les ténèbres glauques, tout l'arsenal de la mythologie B.D. est là. Mais qu'on ne s'y trompe pas, Frazetta sait renouveler les sujets. Ses tableaux nous emportent vers un au-delà de la convention grâce à sa prodigieuse virtuosité, grâce à son génie inventif. Ces photographies de l'irréel sont à analyser au premier comme au quinzième degré. [1] & [2] Exemple frappant d'un cas où la Science-Fiction surpasse la prospective (note de 1995) Les chroniques de Philippe Curval -- (c) Quarante-Deux & Philippe Curval Document : Quarante-Deux/Philippe Curval/Petite chronique de nuit 14, mars 1976 Création : dimanche 1er décembre 1996 Dernière modification : mardi 6 mai 1997 Adresse : Philippe Curval -- Petite chronique de nuit -- 15 Galaxie nº 143, avril 1976 Barry N. MALZBERG la Destruction du temple un Monde en morceaux Jean-Pierre HUBERT Planète à trois temps Robert BLOCH Matriarchie la Fourmilière Frank HERBERT le Cerveau vert Gene WOLFE la Cinquième tête de Cerbère D'habitude, lorsqu'un journaliste, un écrivain ou un chroniqueur se trompe dans la rédaction de son texte, l'usage veut que, dans le numéro suivant, on publie un erratum ainsi rédigé : « Une coquille s'est glissée dans le précédent numéro de notre journal, page tant, vous avez pu lire ceci au lieu de cela -- sous-entendu : la faute en incombe à notre typographe -- nos lecteurs auront rectifié d'eux-mêmes. ». Dans les cas les plus graves, l'erreur en question est mise sur le dos du secrétaire de rédaction mais jamais, l'organisation de la société oblige, le vrai responsable, c'est-à-dire le rédacteur, n'en est coupable. Or, je le dénonce ici, pour la première fois dans l'histoire de la presse, le signataire de ces lignes a subi d'intolérables pressions pour qu'il avoue ses fautes. Certains même, que je ne nommerai pas, m'ont demandé de signer ces chroniques du nouveau pseudonyme de Philippe E. Curval, le "E" voulant dire Erratum. La mesure étant suspensive, force m'a été d'obtempérer. Ainsi, je le confesse, dans les Galaxie nº 140 et 141, j'ai réalisé un véritable festival d'errata. Il s'agit d'abord de mon article sur l'Incurable de D.G. Compton où j'affirmais que cet auteur n'avait jamais publié d'autres romans en France. C'est faux, Jean-Baptiste Baronian m'en a fait la remarque et Robert Louit également : D.G. Compton avait fait paraître la Girafe électrique aux éditions Marabout. Dont acte. En second lieu, la faute est plus grave puisque ses répercussions sont encore plus lointaines, Thierry Stekke, un des organisateurs de le prochaine convention de SF en Belgique, le Léodicon, qui se tiendra bien entendu à Lyon, m'a signalé -- il n'a pas été le seul -- que Autobahn et Radio-activity, que j'attaquais avec une juste fureur, n'ont pas été réalisés par le groupe Hawkwind mais bien par Kraftwerk. L'erreur est impardonnable car, autant je n'aime pas Hawkwerk, autant je trouve médiocre Krafwind. Il était véritablement utile de le préciser pour qu'il n'y ait pas de confusion possible. J'avais l'intention de continuer cette tragique confession en répertoriant toutes les erreurs que j'avais commises depuis le début de cette chronique et que des correspondants bien intentionnés n'ont jamais manqué de me faire remarquer. Mais, devant l'ampleur de la tâche, j'ai battu en retraite. J'espère que les lecteurs, aussi indifférents que moi au passé, se sont empressés de me les pardonner, comme je l'ai fait. Par contre, ce que je veux souligner, c'est que je suis l'auteur d'erratum par anticipation. Ma lamentation sur l'absence de critique de Science-Fiction dans la presse française est devenue caduque aussitôt parue. En effet, quelques semaines après, la Quinzaine littéraire faisait sortir un numéro spécial intitulé "De la Science-Fiction à la fiction spéculative". Je ne sais pas si vous avez lu cet ensemble d'articles de valeurs très variables, mais je crois utile d'attirer votre attention sur celui de Jean-Claude Pecker, professeur d'astrophysique au collège de France. Il s'agit d'un remake stéréotypé du genre de textes qu'on pouvait lire il y a une vingtaine d'années sur le sujet. D'après M. Pecker, la Science-Fiction constitue une agression caractérisée contre la Science "avec une grande scie". Dans la lignée directe de notre grand Marcel Boll, il taxe tout travail de l'imagination de vaticination néo-mystique et accuse l'extrapolation de n'être pas "raisonnable". Pauvre professeur d'astrophysique qui n'aurait pas de siège au Collège de France si des rêveurs n'avaient un jour imaginé qu'il serait possible de gagner les étoiles. Il défend ses parcellaires connaissances de l'univers au nom de la vérité qui ne doit pas être déformée. Lui, bien sßr, détient les clefs du réel, car il a le cul bien posé sur sa chaire. Autre apparition, sympathique celle-là, d'un article compétent et bien informé, intitulé "SF panorama", par Antoine Griset, dans le Magazine littéraire. Pourvu que ça dure. Article géant dans la Croix, par Denis Luc qui fait un travail sérieux, bien que je ne sois pas toujours d'accord avec lui. Denis Luc est ce journaliste plein de fantaisie qui, le jour du débarquement d'Armstrong sur la Lune, avait titré dans Combat sur quatre colonnes : « Michel Demuth et Philippe Curval déclarent », insistant sur le fait que la conquête de la Lune ne signifiait en rien que la Science-Fiction était dépassée, comme on peut le lire à longueur de télex. Enfin, Michel Nuridsany reprend ses critiques dans le Figaro, ce qui me semble indispensable. Finalement, le seul quotidien qui demeure rebelle et le seul que je ne citais pas, c'est le Monde. Sans doute le rédacteur en chef veut-il permettre à Jacques Goimard de faire paraître un jour de gros recueils d'articles inédits, avec ceux qu'il ne publie pas. Ce qui est dommage, car le Goimard nouveau se lit aussi bien que le Goimard vieilli en chais. Ceci est une affaire de goßt. En me relisant, je viens de m'apercevoir que je me suis rendu coupable d'un nouvel erratum en rédigeant cet article; il ne faut pas lire : D.G. Compton avait fait paraître la Girafe électrique, mais bien le Crocodile électrique. Voilà pour ce chapitre. Parlons donc de l'actualité. J'attendais avec impatience le roman de Barry N. Malzberg, paru dans la nouvelle collection du Sagittaire. William Saurin, qui est un des créateurs expulsés de la collection "Chute libre" et qui s'occupe avec d'autres (pardon, il ne s'agit pas de William, mais de Raphaël Sorin qui est tout le contraire d'un conservateur) de cette collection de SF, m'avait dit que je devais le recevoir. Je ne l'ai pas reçu, je l'ai cherché et je ne l'ai pas trouvé, puis j'ai essayé d'obtenir le service de presse, j'ai abouti à un numéro de téléphone fantôme où personne ne m'a jamais répondu. J'en avais conclu que Barry N. Malzberg était encore plus déconcertant que la réputation qu'on lui avait faite. Soudain, J'ai lu sort la Destruction du temple et"Nébula" un Monde en morceaux. Après la lecture de ces deux romans, il me paraît important de souligner qu'ils appartiennent de fort loin au genre considéré ici. Tout le monde avait prévu qu'on verrait un jour apparaître des romans de SF dans les collections de littérature ordinaire et que ce noyautage déclencherait enfin une véritable prise en considération du phénomène SF en tant qu'événement fondamental de notre époque. Eh ! bien, c'est le contraire qui se produit. Petit à petit, on voit sortir, dans les collections de Science-Fiction, des romans qui ne sont absolument pas du genre. Cela signifie-t-il que la SF n'existe pas et que tout roman pourrait être publié avec ou sans label ? Je ne suis pas loin de le croire. À vrai dire, toute littérature est science puisque l'écrit naît de la connaissance, tout roman est fiction car il retrace des événements purement inventés ou passés au filtre déformant de notre mémoire. Leur réalité subjective puise à l'imaginaire. N'en déplaise à Jean-Claude Pecker. Mais revenons à Malzberg et à la Destruction du temple. Il s'agit d'un roman assez bien fait, assez crapule, sur le thème du mythe kennedien. Malzberg est un habile magouilleur, il connaît les solutions intellectuelles qui font recette et ne se prive pas de les utiliser. Il fait partie de ce genre d'écrivains qui n'ont strictement rien à dire (comme le Petit silence illustré, mais lui s'est tu depuis longtemps) et qui s'ingénient à exprimer ce vide d'une manière originale et percutante. Rien de plus simple, on prend un sujet bateau comme celui-là, on y mêle un zeste d'Indianité, on y colle une bonne dose d'abomination urbaine, on saupoudre avec un peu de condamnation du mythe américain, on passe au shaker et on sert frais avec un zeste de déphasage temporel battu en neige et quelques gouttes d'univers parallèles. Cela donne la Destruction du temple. Je ne dirais pas que ce roman est franchement mauvais, mais il est d'une insincérité absolue. Je ne veux pas dire non plus que les thèmes illustrés par Malzberg ne peuvent plus être traités car ils sont du domaine public. Au contraire, ils méritent toute l'attention de générations de romanciers. Ce que révèle la Destruction du temple, c'est que la "confection" ne remplace pas le "sur mesure", même quand la mode s'en mêle. Et qu'on ne croie pas que je fasse de l'élitisme, le "sur mesure" n'est pas obligatoirement le fait des grands couturiers, il y a encore d'excellents artisans qui le pratiquent, à peu de frais. Si ce roman fait la part belle aux grands gadgets de la SF, s'il est assez lisible, avec quelques moments de la meilleure venue, comme tout le passage relatif à l'acquisition de la voiture destinée à la représentation-réalité de l'assassinat de Kennedy par le meurtrier-victime, symbole de la génération perdue, le second, publié chez Opta, est franchement nul. On vous annonce : attention, voici Barry Malzberg, grand démolisseur de mythes, son style féroce s'exerce contre tous les poncifs. N'en croyez rien ! un Monde en morceaux est un roman lugubre. Le sujet n'est pas plus mauvais qu'un autre : les fans, les conventions, les écrivains minables, les coucheries tristes, l'interprétation schizophrénique du pseudonyme, la SF considérée comme une activité contre-nature, etc. Tout cela pouvait donner lieu à une petite oeuvrette amusante ou à un cruel pamphlet. Mais, cette fois, Malzberg s'est trouvé pris à son propre piège. Alors qu'il a su traiter avec pas mal de brio un sujet qui ne le concernait pas, ici il s'est empêtré dans la glu de sa libido. Car, Barry N. dans son jeune temps, a certainement dß se mêler au petit monde de la SF made in Uessa, il en a conçu un complexe effrayant. Celui de l'auteur qui sait qu'il ne sera jamais reconnu par l'intelligentsia s'il persiste à produire des space opera. Alors, pour se blanchir, pour se débarrasser de la tache indélébile dont il se croit marqué, il lave son linge sale. Ce n'est pas beau à voir. Et encore, on a vu des écrivains faire des chefs-d'oeuvre avec de la merde, mais cette histoire médiocre de détriplement de la personnalité, ces dialogues interminables, ces banalités d'alcôves pour congrès ne méritent même pas qu'on soulève les pages pour voir ce qu'elles cachent. Je préfère la plus stupide anticipation du plus obscur tâcheron à ce Monde en morceaux. Pourtant, si le choix m'est donné, je ne les lirai ni l'un ni l'autre. Enfin, il reste une dernière chance à Barry N. Malzberg, c'est que Crève l'écran, publié au Sagittaire soit meilleur que les deux autres. Je vous souhaite bien du plaisir ! Toujours dans la collection "Nébula", Planète à trois temps, de Jean-Pierre Hubert. Avez-vous lu "V.V !" de ce même jeune écrivain dans les Soleils noirs d'Arcadie ? Une vraie révélation. Pensez si j'attendais avec une certaine fébrilité son premier roman. Quand on se sent des affinités avec un auteur, on est prêt à passer aux profits et pertes ses oeuvres de début, quels que soient leurs défauts. La maturité ne s'acquiert généralement qu'avec la maturité. Comment reprocher à un débutant de ne pas avoir vécu plus longtemps avant de commencer à écrire s'il démontre qu'il a plus de choses à exprimer qu'un vieux routier sclérosé. Malgré tout, je ne crois pas souhaitable de passer sous silence ses défauts. Ainsi, Planète à trois temps, de Jean-Pierre Hubert, commence mal. Tous ces dialogues maladroits qui encombrent les premiers chapitres et qui servent à exposer la situation sont la preuve d'une extrême inexpérience ; ils sont en plus bourrés de clichés, de phrases de remplissage, d'ensembles de mots sans signification. Visiblement, l'auteur est mal à l'aise pour exprimer cette société dephasée, inhérente à l'oeuvre de SF. Puis, peu à peu, l'écrivain se libère, s'enfièvre, après avoir bâclé cette description qui lui pesait sur la plume. Emportée au vent des fantasmes, l'écriture s'allège et, bien qu'elle demeure parfois râpeuse et indigeste, permet au lecteur de s'installer progressivement sur cette Planète à trois temps. Jean-Pierre Hubert possède deux atouts essentiels pour faire un bon écrivain de SF : une imagination réellement originale et un sens visionnaire de la description. Ses chantres de Terra, derniers descendants d'une planète décadente et raffinée -- dont les habitants ont conquis jadis le cosmos -- ne ressemblent pas à tous les Terriens décadents et raffinés que l'on rencontre à travers le folklore de la SF. Si Jean-Pierre Hubert utilise une structure très classique pour raconter leurs aventures, un ton général "space op" pour mettre en place ses idées, cela n'empêche pas Planète à trois temps de grouiller d'inventions qui vous font frétiller la cervelle et d'épisodes excitants. « Les chantres de Terra avaient su cultiver une qualité qui contrastait avec leur immense savoir : la naïveté. Pour le moment, Solann abordait le monde au nom impossible sans idées préconçues, il était prêt à apprendre d'autres prodiges. » dit Hubert de ses personnages. « Ils ont subi, comme il est dit plus loin, la révélation de la nuit et s'apprêtent à mettre leurs talents dignes de Stockhausen en délire au service d'un combat mal défini qui se produit aux confins de la galaxie. La musique a des pouvoirs encore inconnus qui se révéleront peut-être dans l'avenir : sera-t-elle utilisée comme arme de guerre ou comme instrument de paix entre tous les peuples ? » Telle est la question à laquelle tente de répondre Jean-Pierre Hubert. Thème inédit et variations subtiles. Peu à peu, ce roman qui démarre comme de la bonne vieille SF est balayé par un vent d'idéalisme qui n'a rien à voir avec celui, réactionnaire et colonialiste, des pionniers de l'âge d'or. Il souffle une brise rafraîchissante sur l'aventure considérée comme un des beaux arts. Voici, maintenant, Matriarchie, de Robert Bloch, suivi de la Fourmilière. Personnellement, j'aurais plutôt titré de façon inverse, tant le second court roman est supérieur au premier. Mais qu'importe, nous avons si peu souvent l'occasion de lire de la SF écrite par Robert Bloch qu'il serait dommage de gâcher notre plaisir pour si peu. Matriarchie traite du thème bien connu de la domination de la société par les femmes ; son originalité réside surtout dans sa lucidité. En effet, comme le déclare un des personnages : « Nous sommes les éminences grises du pouvoir. Les femmes l'étaient à votre époque ; elles utilisaient leur sexe pour manipuler les hommes. Les femmes se faisant rares, les hommes étaient avides. Aujourd'hui, les rôles sont renversés. Les hommes n'ont plus faim de toutes ces choses. Ils peuvent se permettre de réfléchir normalement. ». Comme je comprends cette façon de penser, moi qui suis un défenseur irréductible de l'homme-objet, de l'homme au foyer. À part cela, Matriarchie s'avère bien ficelé, parfaitement écrit. Signalons comment Bloch démarre son roman, en utilisant des phrases courtes, hachées même, comment il sait évoquer à petites touches cet univers futur à la manière d'un cinéaste averti. Comme il sait monter en neige son anecdote, empaqueter ses personnages avec habileté ! Bloch nous raconte une histoire à laquelle il ne croit guère, mais il en profite, contrairement à l'abominable Malzberg, pour amener çà et là quelques spirituelles pensées sur la question et pour nous confier certains de ses rêves les plus intimes. La Fourmilière, c'est autre chose ; ce court roman traite également d'un thème archiconnu, celui de la surpopulation ; Robert Bloch tire pour nous un feu d'artifice d'idées originales. Le principe de base est simple, il peut s'émettre sous forme de théorème : « La stupidité croît en fonction de la masse. ». Bloch le démontre. Et ceci en 1958, c'est-à-dire bien avant beaucoup d'autres. En prologue à cette criticule, je voudrais d'abord vous faire deux citations qui me semblent bien évoquer le ton général du roman : « Les théologiens d'antan discutaient pour savoir si l'enfer avait été créé par Dieu ou le Diable. Dommage qu'ils ne soient plus en vie pour recevoir une réponse à leur question. L'Enfer existait bel et bien, et c'est General Motors qui l'avait créé. ». « Personne n'a semblé prévoir cet avenir-ci. Ils ont tous commis l'erreur de s'inquiéter de la bombe à hydrogène au lieu de la bombe à sperme. ». Dès les premières pages, nous sommes englués dans cette pétaudière qu'est devenue la civilisation ; l'horreur de la promiscuité est porté à son comble ; puis, elle croît à mesure qu'on s'aperçoit que l'état de surpopulation est consenti et que les crises individualistes sont devenues rares. Le héros de la Fourmilière n'avait pas plus de chance que les autres de s'en tirer, complètement inféodé à cette société, pris dans le piège propagande-sondage d'opinion qui est le plus efficace de tous les systèmes de décervelage. Car celui qui s'intègre avec docilité croit qu'il obéit à l'opinion du plus grand nombre, mais le plus grand nombre n'exprime l'avis de personne. Donc, la chance d'Harry Collins, c'est d'avoir été choisi pour faire l'objet d'une expérience visant à réduire dans l'avenir les problèmes de la surpopulation. Et quelle expérience ubuesque ! Je vous laisse le plaisir de la découvrir. Évidemment, quand les résultats s'annoncent concluants, la fraction des débiles mentaux qui dirigent ou qui sont dirigés s'empressent de généraliser la découverte. Le cauchemar s'organise, ce qui est la spécialité du chef, Robert Bloch. Comme vous le voyez, le thème est linéaire, volontairement simple même, mais il permet un nombre de combinaisons exceptionnelles et l'auteur ne se prive pas d'en utiliser le plus grand nombre. Quelle que soit la situation horrifique où se trouve l'humanité, il y a toujours un parti pour la défendre, c'est un sujet inépuisable. Bloch l'a compris, et surtout, il sait qu'il n'y a pas de solution idéale, que les opposants ne sont pas toujours les détenteurs de la vérité. Ce qui fait zigzaguer l'humanité, c'est la multiplicité des choix, avec toutes ses conséquences. Imaginez un peu le nombre de romans de Science-Fiction à écrire encore ! Le Frank Herbert qui vient de paraître au Masque est certainement l'un des meilleurs de la collection. Ce Cerveau vert rappelle un peu les Demi-dieux, de Gordon Bennett, un "Rayon fantastique" enfiévré paru en 1951 et qui n'a jamais été réimprimé à ma connaissance (j'espère qu'on me dira le contraire). Le Cerveau vert évoque également un film de série B des années 40/50, avec Ava Gardner et Tyrone Power dans les principaux rôles c'est-à-dire un série B à prétentions. D'ailleurs, l'idée originale du scénario est réellement originale, quoique le traitement soit un peu bâclé ; la mise en scène relève de la griffe d'un petit maître, mais elle se ressent des imperfections du scénario. Ce qui demeure surtout, c'est le talent des acteurs et la qualité photographique des images. L'opérateur de génie qui les a réalisées a systématiquement utilisé une pellicule très contrastée et certains filtres qui "beurrent" un peu la photographie. Il en résulte une tonalité générale post-néo-expressionniste et un relief qui grossit les effets. Au cours des longs dialogues entre les personnages, on voit miroiter l'Amazone derrière leurs silhouettes ; le fleuve géant scintille sous la lune des tropiques. So romantic ! Et, partout présente, la toute puissante odeur de jungle. Frank Herbert est un spécialiste de ces régions du Brésil, ce qui se ressent dans ce livre tout "en pâte", où le décor passe souvent au premier plan. (À propos d'erratum, je vous signale que la région du Brésil concernée n'est pas le Sertac comme il est dit sur le dos de la couverture, mais le Sertao, et qu'en plus le Sertao n'est absolument pas une zone de jungle.) Les vilains Chinois ont décidé un jour que les insectes les gênaient ; alors, ils ont entrepris la guerre verte, pour débarrasser leur pays de ces encombrantes bestioles et les remplacer par des abeilles "rééduquées" qui rempliront dans l'avenir toutes les tâches écologiques. Au Brésil, le gouvernement en fait autant dans la jungle amazonienne, jugez du peu ! Une sorte de cerveau, né du conscient collectif des insectes, s'est créé ; une sorte de super-reine à l'échelle de la planète, qui entreprend une guerre pacifique contre l'humanité. Sur ce thème assez joliment baroque, Frank Herbert a écrit un roman imparfait, mais plein de séductions. Imparfait car, si on le compare à Dune qui fut publié un an auparavant, on reste stupéfait de la mauvaise qualité des ficelles de l'intrigue, des contradictions flagrantes qui existent entre certains faits, de l'aspect caricatural des personnages : le sinistre Chinois, la tumultueuse Américaine, etc. Plein de séductions car, si on le compare à Dune, on y trouve une liberté d'écriture, une invention primesautière, une espèce de folie qu'on chercherait en vain dans le chef-d'oeuvre d'Herbert. Dernier volet de cette chronique, la Cinquième tête de Cerbère, de Gene Wolfe, que je n'hésite pas à consacrer comme le meilleur roman de l'année 1976 alors que celle-ci vient à peine de commencer, tant il me paraît improbable qu'un deuxième livre de cette valeur soit édité dans les prochains mois. (Enfin, c'est à voir !). Aborder le Gene Wolfe, c'est un peu pénétrer dans un de ces romans "coloniaux" que sait si bien écrire Jean Hougron. Dans le décor d'une Indochine rêvée d'où les aborigènes auraient été mystérieusement évacués. Les personnages portent tous les stigmates du colon, du colon culpabilisé. Ils cherchent en vain à renouer avec la civilisation qu'ils ont connue lorsqu'ils ont débarqué, mais il n'en subsiste plus de traces. Cette virginité primitive qu'ils ont découverte en arrivant s'est diluée dans le souvenir. Certains d'entre eux s'évertuent à retrouver la mémoire originelle de ce peuple oublié ; d'autres, au contraire, emprisonnent et tuent ceux qui cherchent à prouver la culpabilité des descendants des premiers colonisateurs. Au fil d'une enquête entreprise par un certain John V. Marsch, nous assistons peu à peu à l'évocation de ces temps idylliques et mythiques où l'homme n'avait pas encore atterri sur la planète, puis nous soupçonnons ce qui a dß effectivement se produire quand notre race a commencé à s'y implanter. Nous supposons comment s'est produit le génocide. Nous constatons enfin quelle société distordue, déphasée, faillie est issue de ce conflit dont il ne subsiste plus aucune preuve. Mais, ce qui fait l'originalité du livre de Gene Wolfe, ce n'est pas qu'il soit une variation sur le thème du colonialisme, ni même un brillant exercice sur les remords tardifs qui pèsent sur l'inconscient collectif des colons à propos d'une civilisation aborigène disparue ; ni même un poème sur la réinvention du mythe à travers la mémoire d'un peuple de pionniers. C'est surtout le fait que la Cinquième tête de Cerbère se présente, grâce à ses trois parties distinctes et contradictoires, comme une oeuvre totalement aléatoire. Le nombre des possibles qui se conjuguent et interfèrent semble illimité. La vérité n'est ni en delà ni en deçà. Elle n'existe pas. Alors, le jeu des suppositions tisse un récit d'une infinie complexité où les interprétations subjectives et objectives dominent alternativement jusqu'à ce que leur valeur devienne nulle. Ce climat onirique, où les règles de la raison sont perpétuellement transgressées, acquiert d'ailleurs une qualité supplémentaire grâce au ton volontairement descriptif de la première et de la troisième partie, qui s'oppose à celui, délibérément épique, de la deuxième partie. Il s'ensuit un jeu de cache-cache avec le réel dont la lecture procure toujours les plus délicieux frissons de l'intellect. Qu'on sache cependant que cette Cinquième tête de Cerbère n'a rien d'un divertissement intellectuel. Il s'agit d'une oeuvre nourrie de la sensibilité de son auteur, qui acquiert de ce fait un grand pouvoir suggestif. Or, rendre crédible l'insolite, le singulier, l'anormal, le particulier, n'est-ce pas un des buts suprêmes des romans de Science-Fiction ? Si vous en êtes d'accord, vous conviendrez alors avec moi que le livre de Wolfe se place tout naturellement parmi les meilleurs. D'autant plus que la transparence et la fluidité de son écriture en font une oeuvre d'une grande qualité littéraire. Un dernier mot pour finir : je vous conseille de prendre de la vitamine C après avoir lu cet article. Il a la grippe. Les chroniques de Philippe Curval -- (c) Quarante-Deux & Philippe Curval Document : Quarante-Deux/Philippe Curval/Petite chronique de nuit 15, avril 1976 Création : dimanche 1er décembre 1996 Dernière modification : mardi 6 mai 1997 Adresse : Philippe Curval -- Petite chronique de nuit -- 16 Galaxie nº 145, juin 1976 Robert FUEST les Décimales du futur Magazine Métal Hurlant nº 5 Albert HIGON les Animaux de justice Christian LÉOURIER l'Envoyé du quatrième règne Georges SORIA la Grande quincaillerie Robert MERLE Madrapour Jack SAUNDERS & Howard WALDROP Israël frappe à Dallas Dean R. KOONTZ la Chair dans la fournaise J'avais l'intention absurde de commencer cet article au bord de la mer, sous le soleil, entre palmiers et cocotiers, mamelles de l'évasion, en prétendant que la Science-Fiction y perdait de sa séduction. Stupidité ! En vérité, les parutions de ce mois ne m'ont pas apporté leur cortège de satisfactions habituelles -- comme disent les critiques chevronnés. Passant de livres assez bons à des livres moyens et de livres moyens à des livres médiocres, voire franchement mauvais, je m'enlisais lentement sous les sables de la neurasthénie. (Ce style ampoulé est destiné à m'éclairer la nuit.) Il a suffi que je me replonge dans une "Série noire" de la grande époque, et surtout dans 334, de Thomas Disch -- dont je vous parlerai la prochaine fois -- pour me retrouver tout ragaillardi. J'en ai conclu que le roman de SF acquérait au contraire, sous des latitudes exotiques, un aspect plus envoßtant, offrant à l'esprit d'accéder pleinement aux constructions de l'imaginaire. Non pas dans le style "opium du peuple", que ses ennemis ont tendance à faire endosser au genre romanesque tout entier, mais plutôt "aspirine du prolétariat". Le roman spéculatif, par sa mise en boîte conventionnelle sous l'étiquette de la forme et du fond, est une merveilleuse machine à produire une vasodilatation neurale qui éclaircit les idées. Il crée un point de tangence avec les apparences qui place le lecteur dans une situation d'observateur privilégié. Bref, je suis certain qu'il imposera un jour sa préséance sur le livre d'information dont la vogue stupide a envahi l'édition. Forme achevée de la création littéraire, la fiction proclame sa part de subjectivité. Tandis que les livres d'histoire, les récits de voyages, les mémoires d'hommes célèbres ou bizarres, les comptes rendus réalistes sur les champs d'atterrissage de soucoupes volantes incas et tutti quanti, établissent leur authenticité grâce à des alibis frelatés, des preuves trafiquées. Méfiez-vous de ces best-sellers du document ("baise c'est l'heure" en nouveau français giscardien [1]). Ils ressemblent fort à du bourrage de crâne lyophilisé sous vide. Pas tellement brillant ce petit paragraphe ; mais après tout, ce qui est écrit est payé. Il prouve de ma part une tendance fatale à m'essayer dans la verve caustique, qui, paraît-il, hausse le statut de critique vers les sommets. Ce qui s'oppose au marxisme-mandrakiste ! Aussi éviterai-je de parler des livres de ce mois qui ne m'ont pas enthousiasmé, sauf le Higon et le Koontz, qui sortent du lot. J'évoquerai donc d'abord un film, les Décimales du futur, de Robert Fuest, d'après the Final programme, de Michael Moorcock. Je n'ai pas lu the Final programme car, chaque fois que je peux éviter de lire un Moorcock, je ne m'en prive pas. Par contre, j'ai vu le film projeté à Paris le temps d'un éclair. Autant l'histoire ne m'a pas convaincu malgré un retournement final assez humoureux, autant le style du réalisateur, la qualité des images m'ont agréablement surpris. Super B.D. pour super fans, les Décimales du futur se présente tel un film populaire du genre serial, entièrement traité dans un style sophistiqué, paradoxal et décadent, à la manière du Modesty Blaise de Losey, suprême expression du snobisme des années 1970. Autant dire que les spectateurs non avertis se sont empressés de déserter la salle. Si par hasard, mais vos chances sont faibles, cette bande passe sur vos écrans, n'hésitez pas à la voir. Malgré l'aspect souvent irritant de la performance, il y a quelques passages d'excellent cinéma de Science-Fiction. Pour suivre, faisons hurler le Métal. Après la splendide couverture du numéro 5, cette dernière livraison nous propose en effigie "le Major Gruber" de Moebius. À l'intérieur, "Crux Universalis Eternity Road" d'Enki Bilal, assez ludique et pas mal torché. "Le Garage hermétique de Jerry Cornelius", de Moebius, à suivre. "Lune de miel", de Tardi, aurait mérité d'être traduit. "Simone et Léon", de Margerin ou Marjorin, la signature n'est pas la même au sommaire que sur le dessin, vraiment bon, vraiment marrant. "Le Major fatal", de Moebius, absolument splendide, mais hélas, Moebius nous a drogués à la couleur et nous sommes ici en état de manque. "Les Aventures de Roger Fringant", de Lob, une reconstitution historique saisissante d'une BD imaginaire d'Alain Saint-Ogan. "Les Merveilles de L'univers" d'un collectif, pas lu, trop petit. Le chapitre 4 de "Den", de Corben. Je ne sais pas si ça vous fait cette impression, mais d'un épisode à l'autre tous les trois mois, on a complètement oublié ce qui s'est passé la dernière fois ; comme on a la flemme de consulter sa collection pour comprendre, on se contente de regarder. Et nous voilà récompensés par la très charnelle qualité des images et leur densité de dépaysement. "La Reine dorée", dessins de Bihannic, paroles et musique de Druillet, un assez fulgurant saccage. Enfin un superbe Masse que je considère comme un des seuls génies authentiques de la B.D. Vous aurez reconnu dans ce raccourci une imitation du style laconique critique de Dionnet, qui lit plus vite que son ombre. Son "Mange-Livre", dans le même Métal, ridiculise, par son appétit de comptes rendus lapidaires, Andrevon et Barlow réunis. J'espère faire plus concis la prochaine fois. Passons maintenant si vous le voulez bien au chapitre des romans. Tout d'abord Albert Higon chez J'ai Lu avec les Animaux de justice. Pourquoi le docteur Jeury s'est-il transformé en monsieur Higon le temps d'un roman ? Doit-on supposer qu'il avait commencé les Animaux de justice à l'époque où il vivait sous le nom d'Higon et qu'il tenait à lui en imputer la responsabilité ? Ou bien veut-il marquer par là une différence entre la production Jeury et la production Higon (sans établir de hiérarchie entre leurs niveaux de qualité) ? Toutes les suppositions sont permises et cette liste n'est pas limitative. Référons-nous donc à l'oeuvre pour tenter de découvrir laquelle est la bonne. Première remarque : nous quittons ici l'univers chronolytique pour retrouver un espace de Science-Fiction plus conventionnel ; nous abandonnons le style en boucle des grands romans de Jeury pour aborder celui du réalisme psychologique, du moins dans la première partie. Nous avons tendance à conclure, c'est du Higon. Mais les nouvelles de Jeury n'appartiennent pas toutes à l'univers chronolytique et le style de certaines d'entre elles n'est pas sans évoquer la bonne vieille manière d'Higon. Alors ? Surtout que le personnage central de ce Higon est un chercheur dans un centre expérimental, situation jeuryenne par excellence. Ce héros, ce guetteur est à l'affßt de l'imaginaire, dans l'attente d'un événement espéré et redouté, Et, quand ce dernier se produit, l'espace et le temps se dilatent d'une manière toute jeuryenne. Ce phénomène a un extraordinaire impact sur les sens et sur la mémoire, il dynamite les habitudes de vie qui anesthésiaient le héros. Il apporte la révolution et libère l'individu atrophié, préfigure la renaissance de l'être, ce qui est aussi bien higonien que jeuryen. Qu'en déduire ? Que les Animaux de justice est un livre hybride écrit par l'auteur et son pseudonyme. Qu'est-ce que l'opération Flash qui surprend Alain Gorda, Sandrine, Igor, Aubrey et le Dr Thieren dans !e camp expérimental où ils sont soudain enfermés : une opération survie ? une expérience sensationnelle sur la parapsychologie ? ou bien une simple invasion d'extraterrestres ? Dès les premières pages des Animaux de justice, nous sommes saisis par un frémissement imperceptible qui nous entraîne progressivement vers un "outrepart". C'est un courant induit de faible intensité qui, par pertes diélectriques, va nous plonger dans un espace fictif. La situation se noue : soumis au champ Kert Kapela, Alain Gorda va-t-il suivre les Edaïns vers Aola Tanda, la planète où convergent tant d'énigmes ? Restera-t-il sur Terre pour se mêler à la guerre qui ravage la planète ? Ou, comme il le déclare, utilisera-t-il contre tout cela l'humour, qui est la plus puissante des facultés Psi ? Disons-le tout de suite, il n'utilisera pas ce dernier pouvoir (sauf quand les envahisseurs fixeront autoritairement la température extérieure à 21°). Il se laissera entraîner dans une suite d'aventures antimystiques dont le folklore est issu tout entier du space opera et le vocabulaire d'Abraham Merritt. Chose lassante, tous ces mots inventés, empruntés à un exotisme de bazar ; ils provoquent un fatigant fading entre la réalité intérieure des personnages et les événements extérieurs où ils sont impliqués. Ce flou entre le conceptuel et le préconçu, qui voudrait nous entraîner vers les caves vaticanes du subconscient, finit par agacer après avoir surpris. Il brouille la perpétuelle interrogation-mutation des personnages et nous fait perdre le fil de leur itinéraire. Puis, soudain, tout renaît dans la troisième partie du roman, où la justesse des décors et la précision intérieure des portraits psychologiques se reconstituent. Les retournements de situation multiples, les dédoublements de personnalité des héros se justifient. Pourtant, l'énigme fondamentale reste inviolée. Jusqu'au mot "fin", nous douterons encore de ce que nous avons lu. Qui sont, en fin de compte, ces animaux de justice ? Une pure vaticination de Sandrine, en proie à l'angoisse et aux contradictions d'un monde voué à la technocratie, et qui vagabonde par l'imagination dans un univers privé appelé le Totum ? Ou bien des créatures dangereuses produites par une monstrueuse machine pondue actuellement sur Terre ? Ou encore, plus simplement, l'un des avenirs possibles de l'homme, enfin affranchi des sociétés où il s'est enfermé, et devenu maître de l'espace et du temps. Cette interrogation fiévreuse menée de bout en bout du roman ne donne pas lieu à une réponse certaine. C'est un véritable jeu de cache-cache auquel Jeury et Higon se livrent à coup de suppositions contradictoires. Il en ressort une forte impression d'inquiétude et de folie, de sensibilité à vif. Il ne manque à ce roman qu'un traitement plus homogène pour le hisser au niveau des précédents. Toujours à l'affßt de nouveauté, bien que nous arrivions à un moment où ce sont les nouveautés qui nous prennent à l'affßt, j'ai voulu tester le quatrième roman de SF de Christian Léourier, paru dans la récente collection "Poche rouge" de chez Hachette. Il s'agit de la troisième aventure de Jarvis sur la planète Thalassa où un vaisseau interstellaire terrien a fait jadis un atterrissage forcé. Depuis, une civilisation post-industrielle s'est reconstituée sur Thalassa. Les hommes luttent de leur mieux et avec de faibles moyens contre les pièges innombrables de la planète liquide. On le voit, ce roman destiné à la jeunesse retrouve le ton des grandes aventures chères aux Tallandier bleus et à la "Bibliothèque verte", mais dans un cadre avoué de Science-Fiction. Cette initiative est assez alléchante. Il est normal, à l'heure où la SF française devient une force vive, qu'elle fasse tache d'huile jusque dans ce domaine. Tache d'huile de faible étendue d'ailleurs, puisque de l'avis même du directeur de la collection "Poche rouge" la Science-Fiction n'y est introduite qu'à titre d'essai et limitée à quelques volumes par an. En dehors de Léourier, il n'y a pour l'instant qu'un Heinlein et un Silverberg, plus deux Christine Renard qui ne sont pas de la SF. L'Envoyé du quatrième règne, de Léourier, commence mal. Dans les cinquante premières pages, le retour fréquent de longues explications coupe le rythme du récit, l'alourdit. Les rapports entre les personnages ressortissent de la pire convention chrétienne de la bibliothèque Familia. Leurs motivations et leur sensibilité n'ont pas évolué depuis le XIXe siècle. Tout se déroule dans un décor de Science-Fiction mais sans véritable parfum de citronnelle. On sent l'auteur tenaillé par le souci de mener le récit au plus proche d'une réalité immédiate, afin de ne pas inquiéter les éducateurs et les parents qui recommandent ce genre de livres à d'autres jeunes. Pourquoi faut-il que la jeunesse n'ait pas droit aussi à des antihéros ? À une littérature d'idées ? Jules Verne paraît un monstre d'imagination et de non-conformisme à côté de cette première partie. Heureusement, après avoir endormi ses censeurs jusqu'à la page 55, tout s'améliore. Léourier décolle ! Pas très haut, mais suffisamment pour que l'Envoyé du quatrième règne ne soit pas à dédaigner. Une île d'algues flottantes recouverte d'étranges champignons télépathes, de déchets de métal et d'une coquille mystérieuse envoyée par des extraterrestres en quête de collaborateurs, sert d'abcès de fixation. La vaste marina de Thalassa, ses flottes de navires, les rapports entre les castes rigides, le poids des superstitions forment les axes d'intérêt du récit. Jarvis, le jeune héros, tente de démêler les fils de l'intrigue. Dommage que les accents d'une misogynie caduque entretiennent le mythe de l'intuition féminine, même si celle-ci s'avère salvatrice. Bref, un roman à ne pas mettre entre les mains des jeunes féministes. S'il s'en trouve jamais qui lisent de la SF. Vous le saviez tous, cela devait arriver un jour, la vieille "Présence du futur" change de couverture. On ne peut pas dire qu'elle acquiert de la classe ; mais enfin, commerce d'abord. Ne croyez pas que je sois attaché aux vieilles traditions. L'ancienne couverture de la collection était conçue pour le grand format dans lequel elle avait commencé à paraître. La rognure subie l'avait déjà amputée d'une partie de son prestige formel. Pourtant, telle qu'elle était, et sans tenir compte de son déclin progressif sur le plan de la qualité, elle ne me paraissait pas plus démodée que la collection du Masque qui date d'un lointain avant-guerre ou que la "Série noire" qui atteint bientôt ses trente ans. Enfin, nécessité fait loi. Pour passer des 5 000 lecteurs/volume des 180 premiers numéros de la collection aux 20 000 lecteurs/volume convoités, il fallait frapper un coup, déshabituer le chaland à acheter mécaniquement d'après la couverture, où une éternelle planète colorée projetait son ombre sur une page blanche. Donc, inventer un produit nouveau. Produit nouveau ? Oui : d'une part parce qu'Elisabeth Gille succède à Robert Kanters -- dont je ne dirai rien de peur de m'énerver inutilement -- à la tête de la collection. Elle lui donnera sßrement une nouvelle orientation. Oui, parce que le cercle où se place l'illustration sommaire sur fond de couleur évoque de très loin l'ancienne couverture. Oui encore, parce qu'il y aura désormais un rythme de parutions mensuelles accéléré, avec des rééditions, des rempaquetages et des inédits. Dire, par contre que le nouvel emballage du produit est réussi, ce serait inutilement flatter ses créateurs ; disons qu'il est présentable dans un drugstore ("boutique de drogue" en nouveau français giscardien). Quant à savoir ce que seront les tendances futures de la présente collection, l'avenir nous l'apprendra. Faisons un prélèvement à titre d'expérience : la Grande quincaillerie, de Georges Soria. Qui est Georges Soria ? Le coauteur, avec Alain Decaux, de la grande machine mise en scène par Robert Hossein, le Cuirassé Potemkine, et, de plus, un historien, un poète, auteur dramatique, essayiste, traducteur, résolument tourné vers la Russie et l'U.R.S.S. La Grande quincaillerie est son premier roman. Je serais tenté de dire : ça se voit ; mais ce serait un jugement facile. Le moins qu'on puisse reconnaître, en effet, c'est la singularité du roman de Georges Soria. Il ressemble à ces romans d'anticipation parallèles du style l'Île sous cloche, de Xavier de Langlais (qui firent mes délices avant que la SF s'instaurât en France), plus par le ton que par le récit lui-même. Dans la Grande quincaillerie, l'auteur prend parfois la parole pour nous donner son avis sur le comportement de ses héros, à d'autres moments il introduit des anecdotes sans rapport avec l'histoire qu'il raconte ; son goßt forcené de l'allitération l'entraîne à écrire brusquement des phrases comme : « sa gueule noire ouverte où, couleur de nacre brillaient crocs et dents » d'influence un tantinet symboliste. Les dialogues sont brillants, fréquents et ne se veulent pas porteurs de message ; ils tranchent par leur qualité sur l'artificialité toute théâtrale des romans littéraires. Parfois Soria s'embarque sur des voies annexes qui rappellent Raillerie, Satire, Ironie et Significations cachées, de Christian Dietrich Grabbe. Enfin, les personnages répondent aux noms impossibles de Phybleue, Mathbleu, Phyrouge, Lingorouge, etc., ce qui me fait inexplicablement grincer des dents. Ce vieil original -- après tout, il n'est peut-être pas plus vieux que moi -- ce vieil original quand même de Georges Soria n'a pas voulu se livrer à une métaphore violente et forcenée de la menace que représente l'informatique pour la liberté individuelle, pas plus qu'à une évocation subtile et alambiquée du problème. Tout simplement, il met les pieds dans le plat. Certes, l'exploitation du thème n'est guère originale, cette histoire de savants réunis dans le Grand Hôtel de l'Abîme pour établir un modèle mathématique du comportement antisocial et subversif sent furieusement son écrivain combattant, avide de transposer sur un plan exhaustif les périls et les tourments du XXe siècle finissant. Mais le style, le ton, l'humour, les apartés confèrent un charme libertaire à ce roman. La Grande quincaillerie augure d'un choix plus sßr et plus éclectique de la nouvelle direction de "Présence du futur". Vient maintenant ce qui devait être l'apogée de cette chronique et qui va signifier pour moi le crépuscule d'un dieu intime dont je surveille passionnément la création depuis les origines. Il s'agit de Madrapour, de Robert Merle. Déjà, au vu du dos de couverture, j'aurais dß me méfier. On y lit : « Tournant le dos à la Science-Fiction, Robert Merle, imagine... » Tourner le dos à la Science-Fiction, c'est une façon de se dédouaner pour les romanciers qui en font et qui ne veulent pas que ça se sache : cela n'a jamais été la position de Robert Merle. Ses trois derniers romans sont de la pure SF et je n'ai lu jamais sous sa plume qu'il le contestait. Non, simplement, il ne s'en préoccupait pas, cherchant à atteindre le plus grand nombre à propos de grands sujets. Tourner le dos à la Science-Fiction, pour Robert Merle, c'est donc affirmer qu'il n'en fait plus. En effet, Madrapour, c'est de la mystique-fiction. Je n'avais jamais perçu la moindre allusion à une croyance religieuse quelconque dans ses écrits jusqu'ici, j'étais même certain de son athéisme ; cette fois il affiche résolument des convictions chrétiennes. Pour moi qui ai la passion désuète de "bouffer du curé", ça m'en a fichu un coup. Soyons tolérants pour une fois, passons. Le sujet de Madrapour s'avère grand et vaste : il s'agit de la mort. Alors, pourquoi tout ce gros livre pour débiter quelques lieux communs sur le thème ? Pourquoi la mort doit-elle obligatoirement appeler le symbole et exclure un traitement spéculatif ? Pourquoi ne pas l'aborder sur le plan des hypothèses biologiques, excluant ainsi tout mysticisme ? « En bref, je me reproche la sottise que je viens de dire à Pacaud : on naît, on se reproduit, on meurt, à quoi cela rime-t-il ? Je n'y reconnais pas ma philosophie de la vie » fait dire Merle à son personnage central qui ajoute : « Alors que précisément, en tant que croyant, je pense détenir la vérité sur le sens de la vie. ». Il se trouve malheureusement que cette vérité sur le sens de la vie n'est jamais évoquée ici. Et c'est tout le drame de ce roman où les dialogues sonnent creux, où les personnages qui se veulent représentatifs d'un certain type de société sont sans consistance, où l'histoire elle-même se délite dans l'indéfini. On peut parfaitement admettre que des voyageurs à destination de Madrapour s'aperçoivent brutalement, à la faveur d'un acte de piraterie, que l'avion qui les conduit n'a pas de pilote et qu'il est dirigé du sol. Ce sol prend alors une importance énorme et terrifiante dans l'esprit des passagers. Voilà l'occasion d'un roman réaliste, implacable où les sentiments, les idées se confrontent avec intensité. Mais non, dès le départ, Merle verse dans le flou, le symbolique. L'aérodrome de Roissy est désert, les bagages sont engloutis on ne sait vers où, les pirates de l'air sont énigmatiques, tout baigne dans un climat solennel et artificiel. Pas de sang, pas de souffrance, pas d'angoisse, simplement des dialogues qui s'élèvent parfois à quelque intensité, le temps d'une réplique. Vous qui aimez Robert Merle, ne partez pas avec lui pour Madrapour. Si la mort n'est qu'une discussion de plus, je préfère ne pas mourir. Il se sont mis à deux, Jack Saunders et Howard Waldrop, pour écrire Israël frappe à Dallas, dans la collection "Contre-coup", récemment mise sur le marché par les éditions du Sagittaire. Comme les créateurs de cette collection étaient à l'origine ceux de "Chute libre", ils ont estimé à bon droit qu'ils pouvaient en reprendre un peu le style : même format, même papier de couverture, mais changement d'illustration ; du talent, c'est parfait. Ils ont même complètement modifié leur catalogue. Finis, les Farmer anémiques et débilitants. Saunders et Waldrop font de la véritable Science-Fiction. Ils imaginent que des mercenaires israéliens soutiennent les pauvres États-Unis dans leur guerre contre le Texas indépendant. Ce n'est pourtant pas de la politique-fiction. Point de politique dans cette histoire. Il est simplement fait allusion aux purs de la ReTex qui sont les Fils d'Alamo et aux billets de banque de cette république qui portent l'effigie de John Wayne. Ce qui pourrait sous-entendre que les Texans sont fascistes et racistes. Mais rien n'est affirmé sur les opinions de leurs adversaires. Ce sont simplement des mercenaires à la recherche de profits. Il y a bien des Cubains qui débarquent quelque part ; comme on ne les voit ni ne les entend, on ne sait pas s'ils ont conservé les mêmes convictions qu'aujourd'hui. Donc, il s'agit purement d'un livre de guerre future comme en écrivit le capitaine Danritt. La plus grande différence entre ceux de Danritt et Israël frappe à Dallas réside dans le fait que les personnages de Saunders et Waldrop disent fréquemment « putain de bordel de merde », ce que le capitaine Danritt n'aurait jamais écrit, car il était très poli. Livre de guerre animé, bien construit, assez intéressant, je suppose, si on aime voir les gens se taper sur la gueule à coups de bazookas et de canons de char. Il y a même de bonnes notations annexes : l'apparition de gros cafards pacifiques, les Cheyennes iconoclastes qui se font appeler Fils de Volkswagen, Israël gardien de la bonne tenue démocratique embouteille le Coca-Cola pour les U.S.A. qui n'en sont plus capables. Quel dommage que toutes ces idées parallèles n'aient pas contaminé Israël frappe à Dallas. Au lieu de faire du tout cuit, Saunders et Waldrop auraient pu faire un excellent bouquin sur la grande décadence qui approche. À moins qu'ils ne se soient pris au sérieux et qu'ils pensent sincèrement qu'Israël est le plus sßr gardien de la démocratie ? Alors, j'aurais préféré lire un roman sur les Palestiniens, tout unis sous la houlette d'El Fatah, venir aider la Communauté européenne à lutter contre les séparatistes bretons. Pour finir, parlons un peu du retour de Dean R. Koontz. Ce retour, pour moi, est en réalité une première car je n'ai pas lu la Semence du démon. Des aficionados bien intentionnés m'avaient dit : « Tu verras, Dean R. Koontz, ça sent le fabriqué ! ». Si c'est ça la fabrication, je veux bien en connaître le secret. En premier lieu, la Chair dans la fournaise fourmille d'idées originales : en particulier celle de la Terre redevenue propre et belle après le départ de ses enfants pour l'espace et qui attend en vain leur retour ; ou encore, celle du Fourneau des Vonopéens d'où sortent des petites marionnettes de chair, et du marionnettiste qui ne peut regagner les étoiles faute de pouvoir acquitter ses taxes de sortie. Ce qui importe, c'est la très curieuse sensation de cauchemar éveillé que procure la lecture de ce livre. On perçoit qu'il existe une réalité sous-jacente, non affirmée, à l'histoire qui nous est contée. À mille détails invisibles, on la palpe, on la devine. Pourtant, comme on est obligé de suivre le récit puisqu'on est à l'intérieur d'un livre sans évasion possible à moins de refermer les pages, on se contente d'en suivre les événements, rassurés après tout de ne pas s'engluer dans le subconscient de l'auteur. Les personnages eux-mêmes, Pertos, Sébastien l'idiot, Bitty Bélina la marionnette, semblent pressentir qu'il y a autre chose au-delà de cette réalité que leur impose l'auteur. « Plus rien n'était réel. En fait, jamais rien n'avait été réel, mais maintenant, tout n'était plus que rêves, illusions qui flottaient dans cette brume d'azur enveloppant le monde. » Telle est la vision qu'emportera Sébastien l'idiot, moderne apprenti sorcier, avant de quitter la vie. Sans doute perçoit-il enfin les limites de la fiction, comme les autres protagonistes du drame, et vient-il de découvrir qu'il en détenait inconsciemment les clés. La Chair dans la fournaise tourne autour du thème des héros enfermés dans une histoire par un écrivain : Pertos, d'abord, le marionnettiste, se considère comme un vulgaire opérateur d'un appareil Vonopéen. Il ne prend pas son rôle de dieu créateur assassin au sérieux, quand il fait naître et disparaître ses marionnettes à chaque représentation. Pour se consoler de cette tâche écrasante et horrible, il s'évade de ce réel qu'il conteste pour gagner les étendues rêvées où l'entraîne la mystérieuse Perle. Les marionnettes, et Bitty Bélina en premier, acquièrent un peu plus de réalité à chaque représentation, insuffisamment pour atteindre un état où elles pourraient formuler leurs rêves et dépasser cet univers dans lequel leur destin se joue toujours de la même façon. Elles tueront donc un à un leurs maîtres pour conquérir leur liberté et finiront par envahir l'espace. Cet espace est celui du livre et celui de l'auteur, Dean R. Koontz qui, comme ses personnages, oscille entre un monde de réalité subjective résultant de sa non-adaptation à la vie propre et clinique de sa Terre natale et la réalité fantasmatique de ses illusions. C'est pourquoi il conclut, avec Eclésien, le saint Vonopéen : « Nous, Vonopéens, nous nous enorgueillissons depuis longtemps de ce que nous considérons comme la forme d'art la plus noble, c'est-à-dire nos marionnettes miniatures. Nous les fabriquons à notre propre image... et nous leur faisons jouer des pièces pour nous divertir. Or, si nous passions moins de temps à jouer aux dieux et si nous examinions l'univers de plus près, peut-être découvririons-nous aussi que nous ne sommes que des marionnettes, à une plus grande échelle, c'est tout. » Dans ce conte cruel, conçu à la manière d'un texte automatique, ce ne sont pas les citations du saint Vonopéen qui sont les moins intéressantes. Cette chronique est terminée : elle se situe juste entre le festival de films parallèles de Clermont-Ferrand, organisé par Fontana -- qui s'est très bien déroulé, merci, venez nombreux l'année prochaine -- et la convention de Metz, organisée par le Hupp, qui va très bien se dérouler merci. Il y aura Robert Sheckley avec qui je ne pourrai échanger un mot, à moins que nous n'inventions d'ici là un traducteur sémantique à ressort. Quel dommage ! [1] Il est fait allusion ici à cette nouvelle loi ridicule qui va obliger les Français à supprimer les mots étrangers de leurs écrits, sous peine d'amende. Les chroniques de Philippe Curval -- (c) Quarante-Deux & Philippe Curval Document : Quarante-Deux/Philippe Curval/Petite chronique de nuit 16, juin 1976 Création : dimanche 1er décembre 1996 Dernière modification : jeudi 28 aoßt 1997 Adresse : Philippe Curval -- Petite chronique de nuit -- 17 Galaxie nº 146, juillet 1976 Thomas M. DISCH 334 Daniel WALTHER Requiem pour demain Richard LESTER l'Ultime garçonnière Robert SHECKLEY Options Le Disch est posé sur ma table de jardin blanche en bois laqué, 334, d'un vert pomme agressif. Autour de moi, le vert, vert hirsute des taillis à l'assaut de la pelouse, vert pulpeux des poiriers et des pruniers en délire, vert éteint des bouleaux et des frênes, vert succulent des delphiniums et des lupins. Une fourmi brune monte à l'assaut du Disch, trompée par l'aspect "brique de verdure" du livre ; elle se hisse sur la petite boule sans relief du dos de couverture, fait un rétablissement, avance sur le plat en direction de "Présence du futur", puis elle redescend, fait escale sur le "T" de Thomas. Elle tourne en rond et vient s'inscrire ensuite sur le "334". Le temps de jeter un coup d'oeil sur ma machine à écrire, elle a disparu dans la faille lépreuse ouverte dans le mur de l'immeuble fictif qui compose l'illustration. Absorbée par le vert, absorbée par la fiction dischienne, encore plus dangereuse que la réalité. Ainsi ai-je été aspiré par ce livre, par ce petit parallélépipède de verdure sinistre. Je vous souhaite de faire le même voyage que la fourmi, le même voyage que moi. Souvent, le critique se roule de bonheur, se tord de douleur pour le moindre petit bouquin qui présente une anomalie par rapport à la moyenne ; la lecture à marche forcée fausse les perspectives littéraires. Et puis, il est utile, pour animer une chronique, de s'extasier sur le mieux que médiocre, de s'exciter sur le moins mauvais que l'exécrable. Mais, quand soudain s'impose un livre de la qualité de 334, les hiérarchies du lecteur se remettent en place, le chef-d'oeuvre l'irradie de sa splendeur. Ne croyez pas que je veuille ici renier tous les papiers que j'ai faits sur la production de SF en France depuis un certain nombre de mois, simplement, j'essaye de faire une distinction entre l'agrément et le plaisir, entre le plaisir et l'extase, entre l'extase et l'adéquation totale à un univers littéraire si parfaitement construit et si exactement exprimé qu'il laisse une faible marge à l'interprétation personnelle. Les chefs-d'oeuvre agissent à la façon d'une cure médicamenteuse : les premiers effets se font sentir dans les quelques jours qui suivent, puis c'est une prise de possession globale de l'organisme. Redeviendra-t-on jamais soi-même ? Quand les derniers symptômes s'effacent, quelques semaines plus tard, on se croit entièrement libéré de l'emprise. Trop tard, 334 a changé profondément votre métabolisme, imprégné votre intellect. J'avais beaucoup aimé Génocide et Camp de concentration qui sont certainement l'une des plus belles réussites du C.L.A. Ce volume constituait à l'époque, et constitue toujours une étape importante dans l'histoire de la Science-Fiction. 334 en est l'aboutissement. Certes, ce n'est pas un livre facile, il ne se lit pas d'un trait, il se prend, se déprend, se reprend, il intoxique, il s'abandonne, il exaspère, il se lance à travers la pièce, il s'essaye à nouveau, il s'impose. Ce n'est pas une lecture, c'est un combat. Je conseille à ceux que les premières pages ou les premières nouvelles rebuteraient de s'acharner. Patientez, 334 fait l'effet de la première cigarette fumée dans un terrain vague, en même temps qu'un début de griserie, il provoque souvent un phénomène de rejet, qui se traduit par des vomissements d'idées. Mais il a déposé dans l'esprit d'indélébiles sédiments ; une seconde dose et on en redemande ; après, il est impossible de s'en passer. D'aucun me diront que le tabac provoque divers désagréments, en particulier le cancer, et qu'il est donc inutile de s'accoutumer à un poison similaire. Je leur répondrai d'une part qu'il s'agit d'une comparaison et que les comparaisons n'ont jamais fait mourir personne ; d'autre part, que la vie est aussi une forme d'accoutumance à laquelle peu de gens ont envie de renoncer. Or, c'est de vie qu'il s'agit dans 334, de la vie d'un Thomas Disch qui aurait eu une expérience du futur. De ce futur, l'auteur ne nous livre à regret que quelques fragments, C'est la partie émergée de l'iceberg qu'il nous décrit, la surface de son cosmos privé qu'il livre à la lumière. Les quelques notations brèves, les allusions souvent obscures qu'il fournit nous incitent à penser que le cauchemar ainsi révélé dissimule un autre cauchemar intérieur, encore plus inquiétant, De là naît cette équivoque fascination pour l'univers de torpeur et de doute, d'oppression, qui se devine, sous-jacent, sous les phrases. 334 est composé d'une série de nouvelles qui évoquent les diverses tentatives réalisées jadis par John dos Passos sous le nom de "simultanéisme". Ces différentes tranches de vie intimistes étaient destinées à recomposer, par touches successives, une image impressionniste de la réalité. Ici, le travail de Disch, s'il est superficiellement semblable, ne s'attaque pas à la psychologie des personnages-protagonistes. Il tente d'agir par le biais de la métaphore pour suggérer la désorganisation profonde de l'être, pour démontrer comment le moi éclate sous la pression de forces sociologiques qui le dépassent. 334 est une tentative de démolition du futur. Disch n'adopte pas une facile position de refus face à l'avenir, mais discute âprement de sa probabilité. Ce fantastique travail de crochet sur la chronologie, un point à l'endroit, un point à l'envers, est comparable à celui d'un prestidigitateur qui ferait apparaître et disparaître tour à tour les gens, leurs actes et leur environnement, laissant aux spectateurs le soin de tirer les conclusions de ce qu'ils ont observé. Les uns optant pour l'illusion, les autres pour le truquage, certains pour la magie, les derniers enfin pour la conjecture. Mais de quel spectacle s'agit-il ? Il se situe dans un monde rongé par la folie, où les cultures se mêlent et se confondent, où les différentes sociétés du vingtième siècle en fin de course se superposent pour former un cloaque absurde. Les individus s'y débattent, étranglés par les lois protectionnistes, rongés par la pollution, ligotés par les contraintes tribales qui ont survécu malgré le prodigieux bouleversement des moeurs. Ces derniers survivants de la civilisation telle que nous la concevons tentent de se libérer en projetant leurs fantasmes sous formes de bulles qui éclatent au soleil de l'indifférence. De ce feu d'artifice libidinal ne restent que quelques cendres où Disch fouille négligemment du bout de son tisonnier. Peut-on observer sa propre décadence ? Peut-on vérifier si la toute-puissante technologie a définitivement ruiné les utopies pastorales des siècles antérieurs ? Par approches successives de ce petit peuple formé par les lumpens-cadres de l'avenir, par une suite de nouvelles ajustées au propos, où sont minutieusement décrits ces hommes qui se révoltent, ces gens qui sont broyés, ceux qui se débrouillent, ceux qui votent pour, ceux qui creusent les galeries de la terreur dans les bas-fonds d'une société contraignante, Disch tente de décrire les causes et de prouver cette faillite. Ce qu'il y a d'inquiétant, c'est qu'il parvient peu à peu à suggérer que sa thèse pourrait se révéler la bonne. Dans "la Mort de Socrate", Birdie, un pauvre hère, va devenir victime du système de classement comparé de la population des U.S.A., dans le futur. Il tombera au-dessous du seuil de fiabilité intellectuelle de l'individu. Ce thème complexe et sournois s'inspire de l'inquisition mentale, garantie par les systèmes d'éducation du citoyen actuellement en vigueur. D'une façon heurtée, filante, détournée, Disch introduit dans l'horreur quotidienne ce héros du prolétariat qui parvient, grâce au leurre de la créativité, à se hisser au rang de défenseur anonyme de la société. Birdie finira soldat, après avoir conclu, comme Socrate, que : « ne rien savoir est la condition première de tout savoir. ». Dans "Corps", Disch évoque la misérable existence d'un gardien de morgue du futur qui exploite les cadavres à son profit. À une époque où le redoutable lupus ravage la population, la religion consiste à espérer la résurrection des morts, lorsque la maladie sera guérissable. Ab, le gardien, se fait le fossoyeur de cette espérance et enterre lui-même ses illusions. "La Vie quotidienne sous l'empire romain" nous montre Alexa en train de visualiser sa schizophrénie en utilisant une drogue qui provoque le rêve éveillé. Mais, pour que ces rêves aient une stabilité, il faut qu'ils soient nourris d'informations, en particulier au sujet de la vie sous Juvénal et Pétrone, thème choisi par Alexa. Dans cet univers de cauchemar que sont devenus les U.S.A. après la grande décadence économique, il est difficile d'entretenir cette réalité onirique. Chaque détail de la vie quotidienne contredit l'utopie scolaire où la jeune femme s'est réfugiée. Des gauchistes vont bombarder la ville. Seraient-ils les barbares des temps futurs ? Le saccage d'une civilisation est-il indispensable à son renouveau ? "Émancipation" propose une vision dérisoire de la sexualité libérée. Au sein de l'univers des refoulements médiocres et des morosités latentes, de l'acceptation sans envergure, Boz et Milly vont tenter d'épanouir leur personnalité sexuelle. Le constat chirurgical de leur manque à aimer, par son tragique bouffon, dépassera les révélations les plus stupéfiantes imaginées par les journalistes de France Dimanche. "Angoulême" poursuit le thème de l'échec à travers les rêves de l'enfance. Comment "Petit monsieur gros bisou" et sa bande d'alexandriens ne parviendra pas à commettre son meurtre-acte gratuit à cause des 7 700 000 immigrés-pionniers venus aux États-Unis à l'aube de sa naissance. "334", enfin, reprend la plupart des personnages des nouvelles précédentes. Tous ont un rapport commun avec l'immeuble du 334, onzième rue Est. Mornes, robotisés ou trafiqués par la société, ils se livrent, somnambules, à leurs pulsions intimes, dans un secret désir d'échec. Toutes ces créatures, précédemment confrontées avec les grands problèmes posés par la décadence de cet autre empire romain que seront les U.S.A. du futur, se retrouvent en famille. Peut-être cette dernière partie est-elle encore plus sombre que les autres. En récits brefs, la décomposition des êtres ne se vérifie plus au niveau des grands affrontements idéologiques avec la société, mais dans le cadre d'un quotidien désorienté. Les individus tentent éperdument de refaçonner le monde tel qu'il leur a été appris, avec le plâtre des sentiments. Mais la façade s'est effritée à jamais et son retapage malhabile ne fait qu'entraîner l'éboulement accéléré du mur de soutènement. Si le terme de fiction spéculative, souvent employé à propos d'oeuvrettes à scandale, doit trouver à s'appliquer à un livre, nul doute que 334 constitue l'exemple idéal. Jamais, dans l'histoire de la Science-Fiction, un écrivain n'a pareillement dominé son sujet. Jamais oeuvre littéraire n'a aussi subtilement exprimé une vision du futur. Dans ce monde probable, plausible, intensément visualisé par son auteur, le jeu spéculatif ne fait pas figure de divertissement, il se nourrit du sang de la décadence. C'est un peu au travail contraire que s'est livré Daniel Walther en écrivant Requiem pour demain. Il s'agit d'une série de récits subjectifs, déréalisés où l'univers prend peu à peu la forme et l'apparence des plus lointaines nébuleuses. Des coups de laser ultra-puissants découpent des instantanés photographiques dans le filon de la réalité. Puis, l'auteur retourne à sa nuit intérieure, l'espace où flottent, éteints, ses propres songes. Tandis que Disch s'est attaché à révéler un futur intérieur, avec toute la puissance de ses moyens, Walther l'emporte avec lui dans sa caverne. Il en rêve, il en rage, il écrit des tombereaux de poèmes -- nouvelles -- non, je ne mettrai pas de "/" entre ces mots. Il opère un travail de distanciation par rapport au réel, l'évacue par le biais de l'écriture. « Je me souviens de tout : je n'ai plus d'autre abri contre le temps que ma mémoire que tes gestes recréent inlassablement dans la chambre noire de mon cerveau. » fait déclarer Walther à l'un de ses personnages. En effet, du monde, il ne subsiste que des fantômes. L'illusion réaliste, d'ordinaire chère aux auteurs de Science-Fiction, a disparu. Walther remplace peu à peu la vie par ses souvenirs, souvenirs d'un futur non encore vécu, mais redouté, souvenirs d'enfance et d'adolescence, chargés d'un romantisme et d'une sexualité exacerbés, qui forment la substance du cauchemar et de la chimère. "Antienne" est une rêverie traversée de spasmes où un cosmonaute perdu imagine qu'il se hait et se traque au sein de l'obscurité spatiale. D'emblée, le verbe ciselé, la violence des images, l'obscurité voulue du récit nous introduit dans l'espace mental où veut nous entraîner Walther, celui de ses obsessions. "Solstice" raconte comment l'homme est prisonnier d'un cycle éternel : s'il quitte la femme qu'il aime pour se mêler à la vie, il se heurte bientôt au pouvoir militaire qui régit toutes nos sociétés. Seul le peloton d'exécution, puis la mort peuvent le ramener vers l'aimée. Ce récit symbolique puise au mythe du retour au stade foetal par le biais de l'amante-mère. "Tristes derniers jardins du monde" décrit les derniers jours du marquis de Montebello dans un Pompéï du futur. Stase de la mort sans cri après le désespoir d'amour, la vieillesse et l'abandon. Dans ce très beau conte un peu lent, Walther quitte sa sphère intérieure pour aborder le domaine des apparences ; comme la plupart des romantiques-lyriques, il éprouve l'envie d'insuffler un ton caustique à la description des personnages ; d'où un certain décalage entre la mélancolie du récit et l'ironie du commentaire. "Maskakrass" est un beau chant sur la pollution et la mort, où de dérisoires chevaliers éboueurs gardent les derniers déchets de la ville. "Les Fourches patibulaires" raconte comment un héros de la police psychologique prend conscience de sa culpabilité en découvrant les 56 cadavres dont il est responsable. Il soulève le problème du conditionnement mental dans une société schizoïde. "Maintenant que Friedberg est mort" montre les derniers soubresauts d'une révolution imaginaire, tendue vers la propreté et la sécurité absolue de l'homme. Cette belle nouvelle chante l'horreur des drogues anesthésiantes et des médias ; elle décrit l'irrésistible envie de survivre, malgré la pesanteur des corps las. À ce stade du recueil, il est possible que le lecteur prenne un certain recul vis-à-vis de la monotonie flamboyante du style, des mots rares, des phrases recherchées. Je crois, au contraire, que l'écriture de Walther est ce qui fait sa force et sa singularité. À la manière de Terry Riley ou des Tangerine dream, sa prose répétitive provoque un envoßtement profond qu'il serait vain de vouloir combattre au nom de la raison. Cette musique des phrases et des mots s'inscrit au niveau de l'inconscient, elle parle de fantasmes aux songes. "Deux lunes endeuillées pour veiller une planète mourante" évoque les souvenirs d'une mort inutile, d'un être qui se défait, se délite dans la nuit laquée d'eau d'une planète. "Fragments de la biographie de Vlad" traduit cette agonie de tous les jours de l'homme qui s'englue dans la routine. Fuite et plaisir, un quart de la vie d'un drogué de sentiments qui ne parvient pas à juxtaposer ses élans avec la normalité. Parallèlement, flamboient les grands rêves adolescents d'une Chine d'aventure et de bordels fabuleux. "Climax" est, à mon avis, l'un des textes les plus réussis du recueil, le plus walthérien ; car il exprime avec force l'art de vivre subjectivement les symboles qui est une des caractéristiques essentielles de Walther. Le plus lyrique aussi, le plus évident ; c'est un chant d'amour sexuel à l'égard de la mort. Un récit visionnaire du grand antagonisme amoureux entre l'homme et la ville que souligne le déphasage entre le style raffiné de l'auteur et la violence de ses propos. "Mon cher amour, je suis si loin de toi", en contrepartie, me paraît la plus mauvaise. Elle emprunte au folklore de la Science-Fiction écologique un grand nombre d'idées molles et sans signification. Le fait d'aborder un véritable thème de SF au sein de ce recueil de textes fulgurants est à la source de cette erreur. "Deus ex machina" se pare des couleurs de l'ivresse dans les w.c. d'un bar fumeux. Le héros, tâtonnant, se déjoue des obstacles en se servant des critères préconçus qui les déterminent et tente d'exorciser ses fantasmes sexuels en les visualisant de la manière la plus violemment stéréotypée. Dans "Nocturne en bleu" , un blessé accouche dans la mort de ses cauchemars en bleu. "Neige et gel d'amour sur le château du couchant", enfin, est un long poème lyrique où se mêlent les projections érotiques de l'auteur et la somme des influences qu'il a subies. Souvenirs, rêves, vie, sexualité forment une mosaïque dont l'image se distord, s'enfle, se défait, s'efface. De cette décomposition du réel dans la trémie de l'imaginaire, de cette recherche fertile et furieuse naît une certitude intérieure qui permet à l'écrivain de s'insurger contre les apparences et de revendiquer un ordre nouveau. Ces douze cauchemars et une chimère qu'il est indispensable de lire dans un premier temps à la vitesse d'un cheval au galop par un soir d'orage si l'on veut s'inscrire dans la même démarche mentale que Walther -- quitte à les déguster plus lentement ensuite -- font naître une interrogation : si ces nouvelles n'appartiennent pas vraiment au domaine de la Science-Fiction, elles n'ont aucun rapport avec le fantastique traditionnel. Alors, fiction spéculative ? Non pas ! Walther refuse tout traitement spéculatif d'une idée au profit d'un grand dérèglement des sens et de l'esprit. Pourquoi pas Walther-fiction ? Oui, est-ce rassurant ? Chez chacun des auteurs français qui se distinguent aujourd'hui on décèle une originalité spécifique. Fera-t-elle de la Science-Fiction française la plus... je vous laisse le soin de trouver le qualificatif. « L'élégance commande à la politesse, autre forme de la civilisation. J'ai souvent remarqué une nette différence de ton chez les gens les plus simples, suivant qu'ils s'adressent à une femme parée ou non. Il semble que l'âme se mette au garde-à-vous. » écrivait Lucien François -- rassurez-vous, je ne sais pas plus que vous qui est Lucien François -- dans son magnifique éditorial intitulé "Vertu civilisatrice de l'élégance", dans le numéro 2714 de l'Art et la mode, daté de janvier-février 1947. Cette âme qui se met au garde-à-vous, piochée au hasard dans un tas de vieux journaux, m'a soudain permis d'apprécier encore plus les deux oeuvres dont je viens de vous parler ; elle m'a donné envie de vous parler du film de Richard Lester l'Ultime garçonnière, et du roman de Robert Sheckley Options, dont j'avais, par indolence, reporté la chronique. S'il y a bien un monde où l'âme ne se met plus au garde-à-vous, c'est celui de la Science-Fiction moderne : ne serait-ce que pour cela, c'est une jubilation d'en écrire. Voyez, dans l'Ultime garçonnière, un film qui n'a pas eu tellement de succès, car Richard Lester l'a réalisé avec son négligé habituel, comment se comportent les survivants de la nième guerre atomique possible ? L'un d'eux se transforme en chambre de bonne, tandis que l'autre prend l'aspect d'une armoire à linge après avoir constaté sa mort à la vue de son certificat de décès. Tous les autres errent dans un no man's land indescriptible où les escaliers roulants du métro crachent les épaves de la civilisation sur le tas de déchets de l'Angleterre. L'âme peut-elle se mettre au garde-à-vous devant un tel désastre ? L'élégance permet-elle de rétablir la situation fortement compromise par les stratèges qui nous gouvernent ? La politesse apporte-t-elle une solution de remplacement ? Oui, une seule, celle du désespoir : l'humour. Et Lester ne s'en prive pas : dialogues absurdes à la manière des Marx brothers, situations dérisoires où le tragique se dispute au grotesque, images du capharnaüm bordélique où peut nous entraîner le naufrage d'une civilisation basée sur le respect des normes, sur la mise à sac de l'imaginaire privé. Film brouillon, film hâtif, écrit avec une caméra-pinceau, l'Ultime garçonnière ne mérite pas le silence qui l'a accueilli. Il y a là-dedans des coups de pieds au cul qui vaudraient de ne pas se perdre. Options, de Sheckley, participe au même négligé. Mais c'est l'avantage de l'écriture de permettre une meilleure visualisation de la démence et de l'absurde que ne le font les images. L'histoire, au début, paraît simple et bien dans la ligne sheckleyenne. Tom Mishkin a une panne d'astronef sur la planète Harmonia. L'ordinateur lui signale qu'il lui faut une pièce de rechange. Le magasin général a été décentralisé ; un robot doit lui permettre d'affronter les dangers de la planète et d'atteindre un lointain dépôt. Mais ce robot est spécialisé pour un autre environnement. L'affaire se complique. Ce qui aurait donné lieu d'ordinaire à une démonstration ultra sophistiquée de l'inanité des choses prend ici l'allure d'un dialogue entre Sheckley et lui-même, entre lui-même et le robot, entre le robot et d'autres Sheckley invraisemblables. Derrière ces marionnettes issues d'une invention débridée apparaît le manipulateur. Manipulateur désabusé, fatigué, dont l'énergie toute entière s'est réfugiée derrière l'alibi du paradoxe et de la pirouette comique. Ici non plus, l'âme de Robert Sheckley n'a plus le courage de se mettre au garde-à-vous. L'univers charmant de son adolescence s'est effiloché au fil des ans ; à partir d'un certain âge, l'homme n'a plus la ressource de s'attendrir sur ses souvenirs. À mesure qu'il avance en expérience, la part d'inconnu s'épaissit. L'accumulation de ses connaissances ne forme pas un tas plus gros et plus significatif qu'à sa naissance. Le choix se fait de plus en plus difficile ; au point qu'il conduit Sheckley à douter de sa propre identité. Ce Mishkin, né soudain au détour d'une machine à écrire, est motivé par l'obsession de trouver la pièce de rechange qui lui permettra de remettre en marche son astronef. L'auteur met d'abord fortement en doute la nécessité de cet acte ; puis il convient que la survie de son héros est liée à la découverte de cette pièce. Alors, pour l'aider, il s'insère dans le récit sous l'apparence de l'Homme aux mille déguisements. « S'étant auto-fabriqué, l'Homme aux mille déguisements se retrouvait embarrassé de son propre personnage. Devait-il aussi s'expliquer lui-même ? I1 s'empressa de supprimer cette nécessité. Il lui fallait simplement expliquer de quelle manière Mishkin et la pièce de moteur se rencontreraient. » Alors se succèdent les avatars les plus invraisemblables qui se situent à la charnière de deux réalités : celle de l'auteur écrivant le livre et celle du héros à l'intérieur du roman. Les chapitres sans queue ni tête se succèdent, seulement motivés par la nécessité d'apporter la pièce voulue à Tom Mishkin. L'oncle Arnold, Johnny Allegro unissent leurs efforts, l'ami Orchidius intervient, d'autres encore, plus innocents ou plus dangereux. Mais toutes ces tentatives échouent, quand elles ne finissent pas par des ennuis d'argent. Pourtant : « Toute chose cesse d'être drôle quand elle s'assoit sur vous. ». Aussi, employant les grands moyens, Sheckley va jusqu'à composer une seconde partie entièrement réaliste, qui se déroule dans un coin reculé de Java, pour transporter la pièce de moteur jusqu'à Harmonia. Rien n'y fait : le héros solitaire ne peut accomplir son destin que par lui-même, sans que ce destin soit un jour justifié par un motif quelconque. Sheckley abdique. Son héros retourne en enfance. « Alors, toujours immobiles sous le ciel qui reflétait la terre qui reflétait le ciel, ils (Mishkin et l'auteur probablement) parlèrent longuement de miroirs et de truquages. » En abordant cet Options, j'étais parcouru par ce frémissement d'excitation qui me saisit dès que j'approche un texte de Sheckley. (Si Sheckley n'avait pas écrit ce qu'il a écrit, j'aurais été tenté de l'imiter. Mais comme il existe et qu'il a du génie, j'ai écrit tout autre chose [1]). Chaque fois que je lis, je m'identifie aisément avec ses personnages, ses décors, ses monstres ou ses machines sans jamais me lasser. Cette fois, je ne me suis pas reconnu tout de suite. Ce Mishkin avait-il un rapport avec le prince Muischkine de Dostoiewski ? Dostoiewski aurait-il écrit le livre de Sheckley ? Dans ces conditions, j'aurais préféré être Raskolnikov. Mais Raskolnikov n'a jamais eu affaire à des extraterrestres désagréables ou à des appareils à altérer la réalité, il ne s'est pas livré à des jeux surréalistes et rousseliens. Que venait donc faire Sheckley dans l'assassinat d'Alyona Avanovna ? Non, c'est un personnage de Disch qui désire l'assassiner. Pourquoi Disch veut-il assassiner Sheckley ? Peut-être à cause de Walther. Je suis incapable de conclure. Permettez-moi de sauter par-dessus le rebord de la dernière page pour me retrouver au sec. Ouf ! me voilà hors de cet article périlleux. À force de parler d'écrivains qui dénoncent la réalité, qui l'absorbent ou qui multiplient les faux-semblants, les ruses et les prétextes mensongers, je finirai un jour par disparaître dans un roman. [1] Voir Cette chère humanité, qui vient de paraître en "Ailleurs et demain". Les chroniques de Philippe Curval -- (c) Quarante-Deux & Philippe Curval Document : Quarante-Deux/Philippe Curval/Petite chronique de nuit 17, juillet 1976 Création : dimanche 1er décembre 1996 Dernière modification : mardi 6 mai 1997 Adresse : Philippe Curval -- Petite chronique de nuit -- 18 Galaxie nº 147, aoßt-septembre 1976 [Anthologie anonyme] Contes à rebours Jean-Claude FOREST & Paul GILLON Labyrinthes Jean LE CLERC DE LA HERVERIE Ergad le composite Philip WYLIE la Fin du rêve Frederik POHL l'Ère du satisfacteur la Promenade de l'ivrogne Ce fut une jolie nuit de délire : dans l'immense taverne gothique de la gare de Metz, des joueurs de foot, par tablées entières, braillaient « Allez les bleus », tandis que deux filles d'un blond identique se flanquaient mutuellement des paires de gifles, sortaient en coup de vent et revenaient bientôt, pour se tabasser à nouveau. Des serveurs, funambules, passaient au milieu de cette cohue, livrant des pleins plateaux d'une bière dégueulasse. La fumée des cigarettes jouait de l'accordéon au ras de la voßte ogivale. Michel Demuth, dont la peau remarquablement blanche faisait comme un fanal dans la pénombre dorée, avalait un énorme steak tartare avec un air de contentement ineffable ; dans le coin opposé, Theodore Sturgeon sortait ses lunettes pour nous expliquer comment elles fonctionnaient : Robert Louit, Simone Arous et moi les essayions religieusement, comme si les verres de Sturgeon pouvaient avoir des capacités supérieures à celles des autres. Enfin, c'était une nuit télépathique. Il pouvait être cinq heures du matin. Au cours des déambulations nocturnes, Sheckley, Harrison, Farmer, Walther, Ruellan, Andrevon, Jeury et les autres s'étaient allongés pour le compte, plus ou moins blindés. La réalité avait rejoint la fiction. La science s'était barrée au fil des bars. Il ne restait plus que cette illusion de gare dans cette illusion de ville où des joueurs d'un autre temps faisaient comme si on se trouvait encore au vingtième siècle. Et Sturgeon, le bouc en pointe, fendait l'espace mental, et nous brassions les heures. Plus tard, bien plus tard, la lune prit l'aspect d'un point d'interrogation devant la Moselle qui refluait vers la mer parce qu'elle était prise de marée. C'est alors... Mais je ne vous raconterai pas la suite, si vous voulez la connaître, elle se situe à Limoges, l'année prochaine. Enfin, tout ça pour dire que ce fut une belle convention de SF (et je dois avouer qu'a priori je ne suis pas tellement gourmand de ce genre de manifestation). Il y eut des débats comme tous les débats, des signatures de livres comme toutes les signatures de livres, des repas un peu moins bons qu'ailleurs ; mais ce n'est pas à ces détails routiniers, ni au fait d'être entouré d'une pléthore de fans, minorité jubilante, satisfaite et repue, que s'évalue la qualité d'une fête de ce genre. C'est au sentiment que la SF sort du cadre reclus des alcôves pour se diffuser dans la vie. On parle de spéculation à qui veut l'entendre et ce discours, ce dialogue, s'établit avec la ville, avec les gens. Croyez moi, ça enrichit de s'entretenir sur l'avenir de la pollution avec un balayeur municipal amateur de Science-Fiction ; lui, au moins, il sait de quoi il parle. S'il avait le temps d'en lire plus souvent, il serait content. Le seul à qui cette convention de Metz a déplu, c'est Jacques Sternberg ; il l'a écrit dans un long papier du Monde, un bon quart de page. Pour lui, elle avait plusieurs inconvénients principaux : d'une part, personne n'était venu l'accueillir à la gare et d'autre part elle n'avait pas eu lieu à Saint-Germain-des-prés, au café de Flore plus précisément. Et puis les films projetés étaient tous ringards (y compris sans doute Je t'aime, je t'aime qui passait). Enfin, vraiment, pour qui le prend-on de le déranger pour rencontrer des écrivains américains qui ne parlent pas français ? Il paraît que ce genre d'article minable intéresse les lecteurs du Monde ! Dans le genre minable, je connais une autre réussite exceptionnelle : c'est un recueil de nouvelles intitulé Contes à rebours, paru aux éditions Mengès. L'autre jour, passant devant une librairie du Palais Royal, j'ai été accroché par une couverture à la Mucha, modifié 76, puis par le mot rebours qui m'est assez familier. Toujours à l'affßt de ces nouveautés à l'improviste, je me suis précipité sur le volume et j'ai lu sur le dos de couverture cet avertissement : « Les Contes à rebours distillent, dans le cadre exquis de la nouvelle, le merveilleux et l'étrange dans un climat de rêverie poétique en forme d'évasion et de clin d'oeil. Frottés au sel d'un humour savoureux, les Contes à rebours sont des gemmes aux surprenantes brillances, à savourer page après page, le sourire au coin des lèvres, en se laissant guider à la lisière d'une suave angoisse. Leurs auteurs sont de doux farfelus, d'aimables poètes de l'absurde qui vous feront rire et rêver en frisant sous vos yeux la chevelure rebelle et rutilante de leurs muses fantaisistes. ». Séduit par cet extraordinaire jargon, j'ai acheté le recueil. Surtout parce que je suis un irréductible ennemi des monopoles et que j'ai voulu sincèrement parler d'auteurs de Science-Fiction français qui s'exprimaient hors des collections spécialisés. Las ! horreur ! je suis tombé sur un autre trou à rats, la mafia de la radio. Tous les copains étaient là. Et je te Fip, et je te Radio-Suisse et je te France-Inter. Enfin, ça n'empêche pas le talent d'exister sur les ondes ; j'ai donc poursuivi ma lecture. Une chose certaine, la plus grande partie de ces auteurs savent écrire, ils ont fait des études secondaires. Mais quel ton petit-bourgeois, quelle révulsion permanente à l'égard du monde qui change et se transforme ! Ces auteurs arborent une attitude bien française pour dire : « Vous savez, j'écris de la Science-Fiction parce que c'est la mode, mais n'y croyez pas trop. ». Et, en fait d'humour savoureux, lisez Marcel Aymé ; en fait d'imagination, voyez du côté des vrais écrivains de SF qu'ils auraient dß plagier ; ceux-là ont tété le lait de Jean Nocher plutôt que celui de Fredric Brown ou de Robert Sheckley. Non, vraiment, ces Contes à rebours ne méritent pas d'être édités. Si j'excepte "Bzz" de Michel de Villers, "l'Escalier de la tour Margrit" et "Allergie" de Gérard Lamballe, "Délire psychothérapique" de Alain Féral, voilà un petit livre que j'aurai vite oublié. Ce qui ne sera pas le cas pour le troisième volume des Naufragés du temps de Jean-Claude Forest et Paul Gillon, intitulé Labyrinthes. Une B.D. bandante. Mon acide ami né Forest et Gillon, son compère, né rue de l'Espoir, se sont mis en quatre pour nous concocter un épisode capiteux qui ne doit qu'à leur talent. Au premier abord, on pourrait s'y tromper, le dessin semble froid, la situation est assez conventionnelle, mais les dés sont truqués. Peu à peu le scénario se distord grâce à un savant et secret travail de l'image, et du son (je parle des bulles). Le héros, un peu terne, devient horripilant, au profit des personnages secondaires qui éclatent d'invention. Bref, cette B.D., qui se veut extérieurement d'une approche très commerciale, se chauffe au feu de l'imaginaire et de l'humour que les auteurs ont allumé sous les pages. Tout commence dans une morgue baroque installée sur une planète lointaine ; l'énigmatique Christopher cherche Valérie, sa compagne issue, comme lui, d'un lointain passé de la Terre. La morte que recouvre un drap, éclairée par les boules de lumière que portent les effigies murales de guerriers morts, ressemble à celle que le héros recherche. L'arabe fou Abdul al Azred découvre le corps de la femme, qui se termine en crustacé à partir de la taille. L'arabe, que le cadrage découvre en plan général, est nanti d'une carapace identique. Il demande à Christopher : « L'homme du système n'aime pas les femmes de Siriline... Les crustacés lui donnent de l'urticaire ? » Dès lors, toute l'aventure va se dérouler sur ce ton déphasé, passant de l'épouvantable au sarcastique, du mystérieux au mordant, de l'étrange au grinçant. Pour assurer cette perpétuelle distanciation des auteurs par rapport à leur sujet et ce travail de destruction-création qu'ils opèrent avec le scénario, une mise en scène soignée, à la Cecil B. de Mille, structure l'image. L'architecture de la planète lointaine est fonctionnelle, tous les objets, le mobilier, les armes-gadgets (tel le bâton à phasme) sont conçus pour être utilisés par n'importe lequel des lecteurs ; les personnages sont toujours saisis dans une attitude signifiante ; la foule n'a pas l'air composée de figurants inutiles. Deux reproches mineurs cependant : ce "balayage chromatique" un peu hasardeux que subissent les planches et qui fait, par exemple, brusquement passer le personnage du Tapir du vert au jaune d'une image à l'autre, tandis que les couleurs du décor s'inversent. Je n'en ai saisi ni l'utilité ni la nouveauté. Quant à la stéréotypie des traits féminins, elle ressortit des obsessions sexuelles du dessinateur. Chacun ses goßts. Mais que cela ne vous arrête pas. Labyrinthes est une bande dessinée d'une belle subtilité. Les événements y signifient autre chose que ce qu'ils semblent exprimer, les personnages les plus absurdes et les plus extravagants surgissent dans la réalité avec autant de naturel que s'ils existaient. Enfin, le jeu sophistiqué entre les auteurs et leur propos introduit une véritable dimension métaphysique dans l'univers de la bande dessinée. « Peut-être s'agit-il d'un scénario écrit par la fatigue et le hasard, un mauvais rêve qui n'aura aucune suite », dit Mara à Christopher ; et celui-ci répond : « Je ne pense pas qu'on se tire si facilement d'un tel cauchemar. » Ceci ne fait aucun doute et, par moments, j'ai l'impression que les images de Labyrinthes ont déteint sur mes rêves. Puisque nous sommes dans le domaine français, poursuivons, avec Ergad le composite de Jean Le Clerc de La Herverie. Il s'agit d'un discours unilatéral où le réel est évacué au profit des fantasmes particuliers de l'auteur. Ergad, le héros, est né à 32 ans, de la fusion de plusieurs entités symboliques. Il va chercher l'explication de son existence dans un univers où les choses et les gens naissent par hasard et selon les exigences et les besoins de Jean Le Clerc de la Herverie. Doué des trois obsessions traditionnelles, flip-trip-mosik, et persuadé que le monde est une merde dégueulasse où il n'a rien à foutre, Ergad, chevalier électrique, va partir à la quête des légendes que notre siècle a démystifiées grâce à la technologie. Il découvrira entre autres que la Table Ronde, aujourd'hui, ne sert plus qu'à organiser des débats. Après quelques belles déclarations sur la banalité de l'univers, l'innocence de l'être et la responsabilité des géniteurs, Ergad résoudra son complexe d'Oedipe dans une formidable partouze avec ses parents, qui en mourront évidemment. Après cela, le dormeur-réveillé, toujours prisonnier de son rêve d'existence, cherchera à s'incarner en lui-même sans savoir exactement ni comment y parvenir ni si l'enjeu en vaut véritablement la peine. Cette fin décomposée décomposante n'est ni anar, ni marxiste, elle est leherveriste ; ce n'est pas une doctrine à laquelle j'adhère. Ergad le composite est un roman éparpillé, plutôt qu'un roman éclaté, il est composé d'une suite de courts chapitres alternés où Jean Le Clerc de La Herverie se grise de mots avec un agréable bonheur d'écriture, où l'humour, la vivacité d'esprit, les trouvailles de style font ménage avec le flou, le facile. Bref, il appartient à cette littérature expérimentale peu expérimentée qu'Alain Dorémieux aime accueillir dans le berceau de sa collection et qui représente un fameux pari sur l'avenir. S'il abandonnait un peu de ce terrorisme intellectuel sous-jacent, à tendances légèrement fascisantes, qui émerge de son oeuvre, nul doute que Jean Le Clerc de La Herverie épanouirait son réel talent de fabuliste. Passons immédiatement à l'opposé. c'est-à-dire à la Science-Fiction réaliste, dont Philip Wylie est un des grands représentants. La collection "Anti-Mondes" sort son dernier roman -- qui est probablement le dernier roman tout court de l'humanité --, la Fin du rêve. Il s'agit d'un chant profond et sincère, d'un appel en faveur de la survie de la Terre, menacée par la pollution. Dans ce roman, Philip Wylie a mis toute sa science, toute sa conscience, toute son ardeur pour convaincre ses contemporains de l'urgence des mesures à prendre pour sauvegarder l'environnement. Face à l'expansion industrielle désordonnée qui nous menace, il tente de faire virer l'opinion de ceux « qui ne peuvent tout simplement pas admettre l'hypothèse que l'homme dépend encore si complètement des formes de vie, des systèmes écologiques, des phénomènes naturels, des équilibres délicats entre les éléments naturels, des équilibres délicats entre des éléments aussi vastes et volumineux que l'air et l'eau, que la science et la technologie sont incapables de trouver un moyen de le sauver des très nombreuses, et souvent très réelles menaces que nous relevons. ». J'ai mis volontairement cette citation au présent car, hélas, dans le roman de Wylie, cet exorde est inutile : l'humanité a brisé son beau jouet, notre planète. Il ne s'agit pas d'éluder le débat et de me tenir dans une prudente réserve en ce qui concerne ce pronostic de fin du monde. Néanmoins, je voudrais dire qu'en cette matière, les écologistes mystiques me paraissent aussi dangereux que les pollueurs. Ils relèvent tous deux de ce manque de maturité scientifique, économique et génétique qui caractérise un grand nombre de responsables ou d'irresponsables. Cela dit, malgré sa vision excessivement pessimiste de notre avenir, Wylie n'utilise aucune méthode déloyale pour la démontrer. Je n'entrerai pas dans un débat technique sur l'énergie nucléaire, les dangers du déboisement, du réchauffement des eaux, le contrôle des déchets, débat qui sortirait du cadre purement littéraire que je me suis fixé pour cette chronique. Tous les arguments scientifiques que Wylie introduit pour étayer son discours peuvent être contestés et sont discutés par des gens d'une égale bonne foi. Ce qui importe, c'est que la Fin du rêve décrit l'évolution d'une situation réelle à l'aide d'une large extrapolation, mais que les hypothèses sur lesquelles s'appuie le roman, si elles sont aléatoires, ne sont pas contestables. Sans demander le désengagement de ceux qui luttent contre la pollution, j'estime qu'un roman spéculatif comme celui de Wylie a plus d'efficacité que certaines vociférations stérilisantes. En revanche, il aura un pouvoir néfaste sur ceux qui courent se jeter à la rivière dès qu'ils entendent la sonnerie de leur réveil. Le pouvoir d'invention de Philip Wylie à propos des maux qui nous menacent est réellement très varié. Il procure un frisson prémonitoire. Que ce soient les algues mutantes qui occupent brusquement les rivières et les lacs, les aliments Masters qui font véritablement "péter" les chiens, l'accumulation de produits chimiques qui transforme un fleuve en bombe, l'apparition d'une nouvelle race d'abeilles dont la piqßre est mortelle, l'attaque des vibs ou la mort du riz, tous ces exemples prouvent « qu'aucun malheur de l'environnement, aucune faute contre l'écologie ne sauraient être qualifiés de typiques. Chacun d'eux est unique en son genre, mais ils sont comparables. C'est ainsi que, d'une centaine d'événements, les uns cachés, les autres divulgués, n'importe lequel aurait pu remplacer ceux qui ont été choisis », affirme Wylie. À ce niveau spéculatif se situe le pouvoir détonnant de son oeuvre. En effet, ce n'est peut-être pas dans le pronostic de certains futurologues alarmistes que se dissimule le véritable danger, mais dans l'évolution anormale de la situation, dans la formation de phénomènes que nous ne pouvons pas prévoir. Car si l'on peut facilement imaginer et juguler un certain nombre de catastrophes naturelles, il est pratiquement impossible de deviner comment se comportera un corps chimique qui n'existe pas encore, une race d'insectes qui n'est pas encore née, des végétaux qui n'ont jamais germé. Cette démonstration paraît très convaincante. Ce qui l'est moins, par contre, c'est la philosophie du conservateur libéral que fut Philip Wylie. Dans ses jugements à l'emporte-pièce, il attaque l'existentialisme, l'église et la pornographie avec une égale vigueur. Mais il prend soin, malgré son évident désir de changement, de chanter le respect de Dieu, la noblesse de certains êtres humains que l'intelligence et la naissance placent au-dessus des lois. Bref, il fait état d'une morale d'état d'urgence qui nous ferait croire que nous n'avons pas quitté le dix-neuvième siècle. L'eau polluée a coulé sous les ponts depuis, c'est à chacun d'en prendre conscience et d'y trouver remède, sans recourir aux conseils de "papa". Nous en arrivons maintenant à ce que j'appellerai volontiers la guerre des Pohl, ou Pohl nord contre Pohl sud. L'origine de ce combat est né de l'apparition subite de l'Ère du satisfacteur au Masque et de la Promenade de l'ivrogne chez Émile Opta. Après des années de silence polaire sur les romans de Pohl (à part l'Ultime fléau), voici que revient le temps de celui qui restera l'auteur d'un des dix chefs-d'oeuvre de la nouvelle SF, la Tête contre les murs. Ce n'est pas trop tôt : qu'on nous redonne de ses romans, de ses anthologies et même de ses oeuvres kornbluthées. Pohl est d'abord un écrivain commercial, mais quand il se veut génial, son efficacité est démontrée. Premier Pohl donc, l'Ère du satisfacteur. « Forrester, qui avait trente-sept ans quand il était mort brßlé vif, alluma une cigarette pour s'aider à réfléchir sérieusement à la situation. » nous raconte Pohl, pince-sans-rire. En fait, Forrester a été hiberné ; on l'a fait revivre six siècles après son décès et les choses ont beaucoup changé. Quand il ressuscite, frais et dispos, il possède un quart de million de dollars et un "satisfacteur". « Les seules choses qu'il n'avait pas étaient celles qu'il ne désirait pas parce qu'il les avait déjà eues : famille, amis, position sociale. » Ce héros, possédé par une frénétique envie de brßler son quart de million, tombe dans un siècle où la consommation s'est amplifiée jusqu'au délire. Et, comme il y a toujours un président des États-Unis -- ce qui fait preuve d'un bel optimisme à l'égard de la démocratie américaine --, il croit fermement au dogme capitaliste. Hélas, comme tous les épargnants d'aujourd'hui qui déposent innocemment leur petit pécule dans les caisses d'épargne, il s'aperçoit bientôt que ses intérêts composés se sont décomposés, que l'inflation a singulièrement réduit son quart de million de dollars et qu'il lui reste tout juste de quoi vivre pendant une semaine. De surcroît, son "satisfacteur", sorte de projection phallique de poche de l'ordinateur, exauce tous ses désirs, ce qui est prohibitif. Sur ces données corrosives, les 150 premières pages du roman nous transportent allègrement. Puis, plof ! Fatigue, embarras gastriques, soucis d'argent ? C'est l'hiver. Pohl pédale dans le vide, ses personnages aussi. Heureusement, un sprint final et l'aide d'un Sirien très sympathique rétablissent la situation. En fait, le véritable souci de Forrester était un problème d'emploi. Car, comme le dit Pohl : « Qui aurait payé un salaire à un moniteur de ski au moyen-âge ? ». L'Ère du satisfacteur n'est sans doute pas le meilleur des romans de notre auteur, mais il serait dommage de le négliger. Sa dose d'humour désinvolte incite au plaisir de lire et permet à Pohl de se livrer, en sourdine, à sa guerre personnelle contre l'Establishment. La Promenade de l'ivrogne, par contre, est à lire en toute première priorité. Certains pourraient dire à ce propos qu'après avoir terminé par un coup de Jarnac à l'égard du Masque, je vais encenser le bouquin d'Émile Opta pour conserver ma sinécure. Rassurez-vous, je ne me vends pas encore à si bas tarif. Ces seize lignes, qui ne m'auront coßté que la sueur de lire un volume supplémentaire, vont me rapporter dans les 8 francs. Ce qui vous renseigne sur les conditions de survie d'un chroniqueur de SF, surtout quand il a des goßts dispendieux. Je révèle ce chiffre, parce qu'à Metz nous en avons déjà découragé pas mal qui voulaient écrire de la Science-Fiction dans l'intention d'en vivre grassement. Pour gagner l'équivalent du SMIC, il faut écrire au moins trois romans par an pour être sßr d'en publier assez ; faire quelques nouvelles pour assurer la soudure et des articles pour son argent de poche. L'inconvénient, quand on croit avoir quelque chose d'important à dire, même si ce n'est qu'un subterfuge de son inconscient, c'est qu'il faut parfois plus d'un an, à plein temps, pour écrire un bon roman. Donc, revenons à Pohl et à la Promenade de l'ivrogne. Le début est superbe et très littéraire. Il fait partie de ces débuts qui donnent envie d'être un auteur de SF. Ah ! le bonheur de commencer un roman par la première idée saugrenue qui vous passe par la tête et de savoir qu'à partir de cette proposition, on parviendra à établir logiquement sa plausibilité quels que soient les détours que l'imagination devra emprunter pour y parvenir ! Bien, me voilà pris en flagrant délit de contradiction. J'encourage ceux que j'ai découragés de se laisser aller à leur intuition créatrice, ce qui va encombrer le marché et augmenter encore le nombre de livres à écrire annuellement pour survivre. Quel est le problème que devra résoudre Cornut, professeur à l'Université ? C'est la neuvième tentative de suicide à laquelle il se livre depuis sept semaines. Chaque fois qu'il se trouve à l'état de demi-sommeil, le moindre couteau, la plus petite fenêtre lui est prétexte à se tuer. Et sa situation s'en ressent. Autour de l'Université, il y a 12 milliards d'habitants ; la compétition est sévère, même si vous possédez des aptitudes remarquables, il y a tout de suite 500 personnes qui ont le même talent que vous. Son Maître, Carl, protège Cornut, mais Saint-Cyr, le monstrueux doyen, l'entend-il de cette oreille ? « Son visage était un artefact de laideur. D'anciennes et profondes cicatrices formaient sur sa figure un réseau, comme ces mousselines légères qui enveloppent les fromages. Chirurgie ? Personne ne le savait. Et sa peau avait une teinte bleu cyanosée. » Le dialogue s'engage entre Cornut, Maître Carl, Saint-Cyr, Locille, la jeune étudiante et Eggerd. Dialogue bizarre, ponctué d'apartés, dialogue erratique, sinueux autour de ce sujet terrible : comment éviter que Cornut ne se tue ? Il est possible que je radote et que mon cerveau rétréci ne puisse envisager qu'une comparaison avec tout ce que je lis, mais comment ne pas évoquer Dick à l'exposé de cette situation. Même personnage enfermé dans sa névrose qui lutte pour retrouver un univers normal ; mais la réalité fuit, se complique, le piège. Pour s'en sortir, son sens de l'adaptation lui fait plier l'univers autour de ses conceptions erronées. Ainsi, en 52, avec le Bal du cosmos, de MacDonald et cette Promenade de l'ivrogne de Pohl, qui date de 1960, retrouve-t-on une filière très précise qui nous conduit jusqu'à Dick, dont les premiers romans "Dickiens" ne paraîtront pas avant 1964. Il est en effet peu probable qu'au sein du petit monde clos que forme le milieu de la Science-Fiction, Dick n'ait pas eu connaissance de ces oeuvres. Mais ceci, évidemment, reste à démontrer. Maître Carl est un mathématicien, et son disciple Cornut cherche à approfondir la Loi de Wolgren qui se rapporte à la répartition d'éléments non uniformes dans des populations prises au hasard. Cette loi, jusqu'à présent, a surtout servi à établir des paramètres pour rejeter les sardines en boîte de mauvaise qualité ou prévoir des résultats électoraux. Mais peut-elle directement s'appliquer à l'homme ? De même qu'un atome de fluor chasse l'oxygène d'un composé, existe-t-il une loi qui pousse les hommes à produire des bébés, en dehors de la simple question de sexualité. Les bébés sont-ils obtenus par une loi mathématique qui en élève la production à quatre cents millions par an ? Alors, commence un grand chant mathématique où Pohl nous rend sensible l'envoßtement des chiffres et des nombres. Pour résoudre ce problème, quelle est la bonne démarche ? Celle de l'ivrogne, rappelant le mouvement désordonné des molécules, ou celle de l'homme soi-disant lucide, en ligne droite, qui lui fait écarter tout ce qui ne se trouve pas dans le droit fil de son angle de vue. Cornut, qui a mal à la vie, qui titube, de suicide en suicide, entre l'existant et le néant, démontrera la supériorité de la démarche de l'ivrogne sur celle du non-éthylique. Il faut toute l'étrange respiration de ce roman, à mi-chemin entre le récit onirique et le documentaire réaliste pour nous rendre sensible la subtilité de cet itinéraire mental. Précipitez-vous donc sur ce Pohl (avec, en prime, la Tribu, de Pohl et Kornbluth), mais prenez soin, en le lisant, d'écarter de votre main qui ne tourne pas les pages tout objet coupant, perçant, strangulant ; ne buvez rien qui ne vous soit servi par un autre que vous-même, fermez vos fenêtres avec des cadenas dont vous jetterez la clé dans les waters. Prenez toutes vos précautions, la Promenade de l'ivrogne est un roman autocalanchatoire. Les chroniques de Philippe Curval -- (c) Quarante-Deux & Philippe Curval Document : Quarante-Deux/Philippe Curval/Petite chronique de nuit 18, aoßt-septembre 1976 Création : dimanche 1er décembre 1996 Dernière modification : mardi 6 mai 1997 Adresse : Philippe Curval -- Petite chronique de nuit -- 19 Galaxie nº 148, octobre 1976 Magazines Ides... et autres Magnus les Soleils d'Infernalia Xuensè Futur antérieur Dimension 5 le Citron hallucinogène Philip K. DICK les Chaînes de l'avenir Lewis PADGETT l'Échiquier fabuleux Anthologie de Jean-Pierre ANDREVON Retour à la Terre 2 Michael CONEY les Enfants de l'hiver Charisme Indiscutablement, toutes les conventions de Science-Fiction ne se ressemblent pas. Celle de Liège, par exemple, ou je fus en juillet, se déroula sous le signe du bon enfant, du marginal, du francophone ; au lieu d'être le rendez-vous du essefbiz, elle fut celui des auteurs et du fandom. C'est-à-dire très exotique pour l'ignorant que je suis de toute cette activité parallèle, née de l'accouplement contre nature du duplicateur à alcool et du vice solitaire. Elle est apparue en France au moment où je n'écrivais plus de SF, mais des romans spéculatifs ! À cette époque, féru d'univers parallèles, je me consacrais aux oeuvres de José Lezama Lima, Bioy Casares, Alejo Carpentier, Gabriel Garcia Marquez, etc. plutôt qu'aux fantomatiques fanzines de SF dont j'ignore jusqu'au nom. Ceci sans aucune intention de mépris ; simplement, j'étais dans une autre planète, d'atmosphère latino-américaine, attiré par une littérature qui continue aujourd'hui à être la plus riche du monde. Cette ignorance me fut bien rendue car, malgré mon activité ancestrale d'écrivain de SF, de critique, aucun créateur de fanzine n'eut jamais l'idée de m'envoyer un numéro spécimen, ni même celle de me demander une nouvelle, alors que je me serais volontiers laissé convaincre. Bref, les fanzines et moi vivions en paix séparée, pour notre bien commun, chacun se livrant à son activité la plus ludique. Je ne sais pas pourquoi, depuis le début de cette année, j'ai été submergé par un raz-de-marée. Chaque mois j'ai reçu un mot très affable de gens que je ne connaissais pas pour accompagner une revuette de plein vent. Très gentil, vraiment très gentil. Mais je restais sur ma réserve. Le paranoïaque que je suis n'a pas pu se sentir boudé pendant des années sans remâcher un certain dépit. La rencontre avec les fans, à Liège, qui ne s'était pas produite à d'autres endroits, m'a libéré. Et je me suis baigné dans le fandom -- ça se décline : je fan, tu fanzines, il fandom. J'ai vu des collections fantasmagoriques de microzines, de parazines, de pseudozines, jalousement jaunies dans les alcôves d'adolescents. J'ai cédé à l'émotion. On ne peut pas avoir brßlé, volé, vendu plusieurs bibliothèques successives sans conserver un amour immodéré pour la chose publiée. La question qui se pose alors est la suivante : « Les fanzines tirés à l'alcool sont-ils buvables ? ». J'y assimilerai ceux qu'on fait au stencil et même en offset pour ne pas introduire de ségrégation. Si vous le voulez bien, passons en revue les exemplaires qui me sont tombés sous la main et que vous ne connaissez peut-être pas, vous non plus, qui ne vivez pas au sein des frémissants cénacles de la Science-Fiction, qui ne faites pas partie de 20 ou 200 privilégiés qui peuvent se procurer, sans difficultés inhumaines, ces secrets « tirés à part ». Tout d'abord, pour le sérieux du travail, pour l'ampleur de la tâche, un fanzine qui ne devrait pas longtemps rester dans l'ombre : Ides... et autres. Il ne s'agit pas ici de la production collective de quelques jeunes écrivains fous perdus dans les brumes de leur inconscient et qui se masturbent en se relisant -- ce que j'estime indispensable pour faire quelques progrès -- mais d'un travail véritablement encyclopédique, réalisé en équipe sous !a direction enthousiaste de Bernard Goorden. Tous ceux qui aiment la SF sans la limiter à d'étroites et sectaires contingences sont, par définition, curieux d'imaginaire, assoiffés de spéculation. Ils ne peuvent donc rester indifférents à cette exploration systématique du domaine qui leur est cher. Ides... et autres propose une série de numéros spéciaux sur la Science-Fiction, le fantastique ou l'utopie, en Espagne, en Union Soviétique, en Italie, dans les pays flamands, en Allemagne, dans les pays de l'Est et d'Amérique latine etc. Dans ces publications, des nouvelles, surtout des nouvelles, et de courtes études, bien documentées. Le programme pour l'avenir me semble émoustillant, très éclectique. Il va du roman policier soviétique au fantastique catalan, en passant par la SF cubaine. Une revue à encourager d'urgence. Magnus, dont le numéro 8 vient de paraître, est aussi un fanzine culturel. Il est dß à la tentative totalement mégalomaniaque d'un certain Éric Batard de couvrir par sa critique, et celle de quelques autres, tout ce qui paraît comme zines ou comme revues à travers le monde, en SF et en B.D. Il s'attaque aussi aux livres du Fleuve Noir qu'il doit seulement recevoir en service de presse, sinon pourquoi ne parlerait-il pas aussi des autres collections. C'est donc une mine de renseignements, tout aussi subjectifs que ceux de cette chronique, mais écrits sur un ton hypothétiquement neutre. De temps à autre, des déclarations d'une charmante naïveté, du genre de : « Je me suis nommé président de l'association des fans de SF pour faire la pige à Richard-Bessière qui s'est bombardé président de l'association des écrivains de SF. ». D'une manière générale, Magnus descend de plusieurs crans par rapport à Ides... et autres. Le fan a tendance à avaler, digérer la SF pour lui tout seul, à se foetaliser sous l'apparence d'informer. Pourtant, ce newszine reste assez fascinant par la somme de textes que ses auteurs doivent lire pour le rédiger et par l'information véritablement "ethnologique" qu'il fournit sur son univers littéraire d'élection. Les Soleils d'Infernalia, Xuensè, et Futur antérieur, qui sont respectivement lyonnais, belge et suisse, sont pour moi des exemples parfaits de ce qu'on appelle fanzine. Selon les cas, et dans les rares numéros que je possède, on y trouve des notes critiques, des informations, des études, des nouvelles, des poèmes, des textes-poèmes, des dessins et des articles sur des sujets qui n'ont parfois rien à voir avec la Science-Fiction. Ils sont surtout publiés pour la satisfaction d'une collégiale d'amateurs qui n'exige pas une dure sélection préalable. À mon avis, ces textes ne relèvent pas de la critique. Ce sont des écrits hâtifs réservés à l'intimité. Leur qualité ne peut s'évaluer en termes de bon ou de mauvais. Avant tout, ces fanzines sont créés pour permettre à chacun d'exprimer ses fantasmes. Comme je suis un fervent de l'activité onirique, il serait dérisoire de ma part de nier leur authenticité. Mais je ne connais rien de plus ennuyeux que les rêves des autres. Espérons qu'il surgira de ce bouillon de culture d'excellents produits de fermentation dont je fais ma consommation habituelle, des écrivains qui procurent l'ivresse. Dimension 5, réalisé par l'un des deux organisateurs de la convention d'Angoulême, Jacques Rouveyrol, me paraît tendre plus directement vers un but : faire connaître des jeunes auteurs à publier d'urgence et fournir une documentation solide sur la SF. Il y a ainsi dans le premier numéro une nouvelle de Jean-Paul Laselle, "Un Parfum de violence", qui, malgré son abord convulsif, révèle un sens de l'écriture et une originalité thématique qu'il serait dommage de négliger. Quant au texte sur "l'Histoire de la SF", de Brian Aldiss, il donne envie de lire l'original. On sent ici le désir d'atteindre un public et ce désir est soutenu par une réflexion. Ce n'est pas exactement le même cas pour le Citron hallucinogène, de Bernard Blanc, qui, avec ses tracts publicitaires sur "le Refus de la vaccination" ou "Tout sur l'élevage des chèvres" offre un contenu de qualité variable. (Dans le cas où ses appels porteraient leurs fruits, je ne souhaite pas à Bernard Blanc de s'occuper de la réinsertion de dix millions de citadins désireux de s'occuper de l'élevage des chèvres, sans vaccination préalable). Pourtant, par certains aspects, il me paraît dépasser le statut de fanzine pour atteindre celui de revue de SF. Pas une revue de SF marginale puisqu'on trouve au sommaire Andrevon, Walther et Dominique Douay, plus Olivier Martin et Christian Vilà, les jeunes qui montent. Côté dessin, Volpy et Macedo. Tous très en verve dans ce numéro spécial "Nouvelle Science-Fiction française", qui est bien haineux, bien enragé, bien engagé, bien érigé. Il vous crache à la gueule son désir de vous arracher les tripes au nom de la sacro-sainte paix universelle. À part Douay et Walther, les textes manquent un peu d'humour, un peu d'idées, au profit de la seule hargne. Quant à Macedo, comme d'habitude, il exprime surtout une consternante débilité au service d'une idéologie mystico-fasciste. Holà, anars, sortons nos drapeaux noirs ! Mais je ne voudrais pas conclure sur un ton hystérique. Pour susciter l'intérêt, il y a deux solutions pour le fanzine : soit informer comme Ides... et autres, soit tenter de foutre le feu, à la manière du Citron hallucinogène. Après ce petit tour d'horizon très sommaire des publications parallèles, sur lesquelles il y aurait peu d'autres choses à dire, passons aux éditions consacrées. Le "Masque SF" continue à publier des Dick ; vérification faite, il s'agit d'oeuvres authentiques, mais le stock diminue. Après avoir pressuré van Vogt, épuisé Dick, les éditeurs se décideront-ils à innover ? Même pour les écrivains que j'aime le plus, il est parfois bon de laisser certains de leurs textes dans l'ombre, simplement pour en évoquer le mystère. Un collectionneur satisfait ne peut être un collectionneur qui possède tout. Sinon il en vient à constater son inutilité par rapport à sa collection. Que fait-il alors ? Il jette le tout à la poubelle pour recommencer, ou se suicide. Le problème posé par les Chaînes de l'avenir, de Dick, est très simple : vaut-il mieux s'accrocher au premier idéal venu et s'y tenir quelles que soient les circonstances ou, au contraire, aborder la vie sans idées préconçues et s'adapter progressivement ? Pour Jones, le voyant, les choses sont limpides. Il perçoit l'avenir collectif de l'humanité un an à l'avance. Quand il saura que d'inoffensifs extraterrestres envahiront bientôt notre planète, il en profitera pour prendre le pouvoir, grâce à la fièvre religieuse qu'il saura communiquer aux humains. Pour Cussik, un adepte du Relativisme, cette doctrine philosophique née des derniers spasmes du cataclysme qui a ravagé la planète, le problème est plus complexe. Pour lui pas de vérité avant-dernière. Tout peut se modifier si l'on empêche les faits de s'enraciner dans la mémoire. Mais quelle parade trouver devant qui connaît les moindres détails de votre futur ? Le duel inégal s'engage entre Cussik et Jones. Les Chaînes de l'avenir ne laisse pas indifférent ; l'histoire est un peu torturée, houleuse, mais plutôt moins que dans certains grands Dick. Les itinéraires des adversaires sont assez schématiques, linéaires, ce qui confère à ce roman un suspense techniquement réussi, sans sécréter cette bouleversante impression de malaise, inhérente aux oeuvres majeures. Donc un roman bien fait, original dans son thème, avec des apothéoses dickiennes -- le passage où Jones prend le pouvoir après avoir évité la mort qu'il savait devoir éviter, est d'une ténébreuse beauté. La question ne se pose pas, les Chaînes de l'avenir est à lire au même titre que les autres Philip K. Chez lui, contrairement à d'autres signatures, ce n'est pas le nom de l'écrivain qui donne du poids à l'oeuvre, c'est son génie. J'ai toujours aimé Lewis Padgett, peut-être parce que ce pseudonyme est celui d'un couple et que je me suis toujours fait une fête de la monogamie, apanage des grands prédateurs. Également parce que l'oeuvre de Padgett m'a souvent semblé supérieure à celle de Catherine Moore et d'Henry Kuttner, prise séparément. La sortie de l'Échiquier fabuleux, chez J'ai Lu, m'a comblé. Voilà la Science-Fiction que créaient les écrivains des années 50. Pour moi, qui ai vieilli avec elle, cette littérature n'a pas pris une ride. Non que je prêche le retour à cette SF-là, mais je soutiens que sa part de création est déterminante dans ce qu'il est convenu d'appeler la fiction spéculative. Elle s'affirmait déjà en grande partie dans des oeuvres comme l'Échiquier fabuleux. L'impression de dépaysement provoquée par le récit, le sentiment que toutes les énigmes judicieusement superposées suscitent progressivement le trouble et le déséquilibre, sont renforcés par le tour de passe-passe logique qui va tout remettre en question. La solution la plus absurde et la plus inimaginable possible servira de conclusion à tous ces avatars. On se laisse absorber par le doute pour ressortir de l'autre côté du miroir, là où Lewis Padgett a découvert les clés du nonsense. C'est dans cette Science-Fiction différente que les apparences et leurs pouvoirs ont été mis pour la première fois en question ; c'est dans les années cinquante que des romanciers comme Lewis Padgett se sont demandé si la pensée ne pouvait pas être autre chose qu'une méthode d'appréhension et de discussion de la réalité, si elle ne pouvait pas la tester, la passer au crible, au besoin la nier pour la métamorphoser, la transformer, la nier. Dans l'Échiquier fabuleux, les deux dernières grandes nations du monde s'affrontent depuis des dizaines et des dizaines d'années dans une guerre indécise. Curieusement, le gros de la population mène une existence plus sßre et plus heureuse qu'avant l'ouverture des hostilités. Tous les belligérants sont faits de métal, la guerre est entièrement automatique. Pourtant, un jour, l'une des nations découvre une équation qui perturbe les fondements même de la logique. Pour survivre, l'autre nation doit découvrir l'équation et surtout découvrir la contre-équation. Mais les chercheurs deviennent fous. « Dans certaines circonstances disons qu'une pomme tombe. Dans d'autres, elle s'envole... dans ce cas, la loi de la gravitation est remplacée par un paramètre arbitraire mais conforme à la vérité... Le technicien ordinaire considère certains faits comme évidents ; la loi de la gravitation par exemple. Ou la transmission de la chaleur selon la loi de Carnot. S'il plonge les deux mains dans l'eau bouillante et s'il se brßle la main droite alors qu'il se gèle la gauche, il cherchera refuge dans la folie. Son intelligence n'a pas assez de plasticité pour intégrer une nouvelle collection de vérités variables. » Quel est l'être humain que les habitudes culturelles n'ont pas suffisamment sclérosé, capable de résoudre cette difficulté suprême posée par l'équation métaphysique ? Dans ce jeu avec l'impossible où Padgett s'essaye à définir la contre-logique avec les mots de tous les jours et où l'absurde sert de fil conducteur au scénario de l'invraisemblable, c'est du sort de notre réalité qu'il s'agit. Peu à peu les schèmes se vident de sens, les mots de leur contenu. Ce qu'il est convenu d'appeler l'univers perd son intangibilité pour devenir malléable, protéiforme. Il suffit de quelques nouveaux paradoxes pour lui donner une nouvelle forme, indéfiniment variable. Padgett ne se prive pas de décliner la pluralité des possibles. L'Échiquier fabuleux est un des plus beaux exemples d'humour métaphysique que je connaisse. Voici que Retour à la Terre, l'anthologie dirigée par Jean-Pierre Andrevon s'officialise et qu'un second tome de Savoie (non, Grenoble est dans l'Isère) succède au premier. Cette fois, tous les participants n'ont pas traité un thème unique comme dans le premier volume, et d'ailleurs cela ne leur était pas demandé. Andrevon a simplement proposé à ses co-auteurs de parler de la Terre de la façon la moins terre à terre possible, plutôt fer contre terre. Cette série s'annonce maintenant comme un pamphlet permanent puisque Retour à la Terre ter est annoncé. Mais voyons le bis. Plutôt du bon pain : cette rafale de calembours est destinée à vaincre ma timidité devant ce sommaire impressionnant ; presque tout l'aréopage de la SF française y est représenté (sauf Daniel Walterre). Michel Jeury frappe d'emblée avec une belle nouvelle idéaliste et paysanne, une sorte d'exercice de style sentimental sur le mythe de la sécheresse. Le sujet d'"un Jour torride" n'est pas exceptionnellement nouveau, mais il est emporté par un souffle lyrique, aidé par une écriture très serrée. C'est une autobiographie de la forêt, des herbes, de la glèbe dans l'attente de la pluie. Pour moi, il a une signification très précise : en s'isolant de ce qui nous entoure pour mieux le découvrir, avec infiniment de lenteur, de précautions, l'homme développe son aptitude au bonheur. "Timeo Danaos", de Jan de Fast, est écrit proprement. C'est une satire, sans grande originalité, mais sans vulgarité. "En attendant la marée", de Joël Houssin, est une méchante variation sur le monde vert du tome 1. Un misanthrope schizophrène sécrète sa vengeance dans sa coquille spatiale et la voit s'accomplir en jubilant. Ici, Houssin abandonne complètement le style qui fit la force de Locomotive rictus, pour traiter sa nouvelle dans une écriture limpide, classique, acide, pour tout dire post-néo-sternbergienne. Jean-Pierre Andrevon, avec sa rage concentrée sur la destruction de l'humanité, s'inscrit dans le recueil en arthropode moraliste. Dans ce film choc de la dernière expérience destinée à provoquer la fin décisive de l'Homo imbecilus, il fait preuve d'une maîtrise technique saisissante. À force de ressasser son thème d'élection, il parvient à en renouveler le concept. Son verbe somptueux et sa phrase charnue nous feraient presque oublier qu'il est un tantinet misanthrope. La nouvelle de Georges W. Barlow est remarquable. Dans "les Dragos", la complexité de l'intrigue, le mélange de plusieurs thèmes écopolitiques sans morale manichéenne sont habilement soutenus par un récit fluide, mais incisif. Dominique Douay, avec "Suicide d'une pop star", s'affirme comme un professionnel irréprochable. Dans cet opéra pop de la meilleure cuvée, il joue de l'écriture avec une grande maîtrise. On se demande seulement si ce talent est mis au service du désir d'exprimer le vrai Dominique Douay, ou si Dominique Douay s'efface derrière son style. À suivre. La nouvelle de Philip Goy, "Retour à la Terre, définitif", est la plus belle, la plus dérisoire, la plus tragique du recueil. La déformation jusqu'à l'absurdité de la passion, l'insoumission au temps poussée jusqu'au ridicule, expriment sans doute la difficulté humaine de se dépasser biologiquement, afin de devenir le mutant qu'il espère devenir. Bernard Mathon nous donne une sorte de conte philosophique où l'auteur se regarde écrire de la SF en évitant d'en faire. Ce jeu de clins d'oeil n'est pas assez travaillé pour convaincre. Dommage car il y a une quantité d'excellentes idées dans "Tivi et les autres". Il est difficile de reconnaître dans la nouvelle de Daniel Drode l'extraordinaire écrivain qui anima l'histoire de la Science-Fiction française grâce à un livre, Surface de la planète. Mais, sans doute, suis-je si sévère parce que j'attendais un chef-d'oeuvre pour son retour. Avec "un Problème pour Buffalo Bill", Patrice Duvic s'affirme, au contraire, comme le plus original auteur de ce recueil. Son texte, authentiquement non-conformiste, violent et sarcastique, nonchalant aussi, attire l'attention sur l'un des problèmes les plus cruels de notre monde contemporain : celui des derniers Indiens d'Amazonie. Par un Cendrars qui aurait lu Lévi-Strauss. Conclusion sans réticences, cette anthologie est d'une grande qualité littéraire. Pourtant, cette insistance, ce ressassement de fin du monde, par surpopulation ou dépopulation, si elle donne une grande unité à Retour à la Terre 2, lui confère aussi ses limites. Je crois qu'il faut considérer ce recueil comme une sorte d'achèvement thématique qu'il serait dommage de voir s'achever en impasse. Pour terminer, passons à la guerre des Coney. À ma droite, les Enfants de l'hiver, chez Albin Michel ; à ma gauche Charisme, chez Calmann-Lévy. À vrai dire, il n'y a pas de combat du tout, tant les oeuvres sont différentes, au point qu'elles ne semblent pas avoir été écrites par le même auteur. Et cela n'est pas dß à la traduction, qui est bonne dans les deux cas. Au niveau de la couverture, match nul entre les amibes psychédéliques de la collection "Dimensions" et la décalcomanie évanescente sur le médiocre métal de "Superfiction". Un point, par contre, pour Albin Michel en ce qui concerne sa typographie très soignée et son papier, de qualité ; Calmann-Lévy offre les mêmes avantages, mais pour plus cher. Passons donc au vif du sujet : toute la première partie des Enfants de l'hiver est d'un classicisme sans grande invention. Il aurait fallu un Jack London de la SF pour traiter du thème de la Terre envahie par une nouvelle glaciation. Ici, Coney, terne, remplit patiemment son devoir de Ballard et le lecteur glisse en traîneau sur les pages ensommeillées. Puis, au milieu, quelques coups de théâtre l'éveillent en sursaut, ce qui lui permet d'atteindre la fin. On y découvre comment l'horrible faculté d'adaptation de l'homme l'entrave à jamais aux territoires qu'il croit avoir conquis. On s'étonne en passant de ce petit roman d'aventures sans grand intérêt à Charisme, oeuvre complexe, fouillée, où les notations psychologiques, le climat littéraire sont d'une grande envolée. Car un an seulement sépare ces deux ouvrages. Charisme ressemble à un cauchemar d'insomniaque qui visualise les mêmes séquences, analyse les mêmes événements, les mélange, les brasse, les interprète différemment. Mais la géométrie particulière du rêve le ramène constamment à ce point de convergence intolérable où il est nécessaire de se réveiller si l'on ne veut pas mourir d'effroi. Ce très beau roman sur les univers parallèles... (quand je vois certains critiques affirmer d'un ton désinvolte et blasé : « Encore une resucée de ce vieux thème », je bondis de fureur. Comment peut-on se brider l'imagination par autant de bêtise ! Avec le temps et les paradoxes temporels, c'est une matière à spéculer des plus inventives, des plus vastes qui soient ! Elle suscite des milliers d'interrogations qui peuvent être reprises par des milliers d'écrivains dans des millions de romans sans parvenir à épuisement ! Alors, de grâce, pauvres êtres sans folie fermez vos clapets mécaniques !)...ce très beau roman sur les univers parallèles, dis-je...(ces mêmes critiques ne s'indignent pas qu'un romancier asthmatique s'attaque pour la milliardième fois au problème du couple et de l'amant, ils appellent ça de la littérature)...Charisme, donc, traite du problème de la fatalité et du destin à travers le foisonnement de l'espace-temps. Existe-t-il un univers et une époque où des hommes auraient influé directement sur les événements, sans qu'on puisse mettre en doute leur capacité à gérer leur destin ? Comment chercher ? Comment trouver ? Car, et c'est en cela que ce roman de Coney est singulier, les personnages de Charisme, Suzanna, Maine, Mellors et les autres, perçoivent rapidement qu'il existe des univers parallèles, connaissent le moyen de passer de l'un à l'autre et de voyager dans le temps. Mais tout les ramène vers ce lieu et ce moment unique où semblent vouloir se nouer leurs vies, car leurs doubles, ailleurs, les y contraignent. L'histoire se perpétue, identique, inéluctable ; comme si, en agissant dans notre monde, nous pesions sur l'existence de nos échos répartis sur les pelures d'oignon de l'univers. Les personnages que nous aurions pu être nous obligent-ils à devenir ce que nous sommes ? Et pouvons-nous changer notre sort en choisissant une autre éventualité ? Telle est la question que se pose Coney et à laquelle il répond avec un lourd pessimisme. Ce qui fait le poids de Charisme, sa densité atmosphérique, doit beaucoup à la description hyperréaliste du petit port de Cornouailles où se déroule l'action. La présence corrosive de l'Atlantique, des vagues, des rochers, des varechs à marée basse, l'ambiance de station de plaisance hors-saison confèrent au roman, aux personnages, une épaisseur poisseuse qui ajoute subtilement à la qualité de l'oeuvre. Roman passionnel, Charisme est soudain traversé par une foudroyante scène d'amour au coeur de la tempête. Puis, dans la lumière ambiguë des derniers éclairs qui zèbrent la mer et l'horizon, tout s'éteint, tout s'apaise. Mélancolique adieu à l'impossible permanence de l'union paroxystique entre l'homme et la femme. Je dois terminer cette chronique, sinon elle va déborder. Il me reste quelques lignes pour lancer un remerciement ému à Monseigneur Lefebvre. Sa lutte pour le retour de la soutane va peut-être me permettre de lancer enfin la L.R.A., cette ligue pour le renouveau de l'anticléricalisme que je m'apprêtais à fonder afin d'en devenir le trésorier. Les ouvertures à gauche du dernier concile m'en avaient frustré. Et vive le marxisme mandrakiste ! Les chroniques de Philippe Curval -- (c) Quarante-Deux & Philippe Curval Document : Quarante-Deux/Philippe Curval/Petite chronique de nuit 19, octobre 1976 Création : dimanche 1er décembre 1996 Dernière modification : mardi 6 mai 1997 Adresse : Philippe Curval -- Petite chronique de nuit -- 20 Galaxie nº 149, novembre 1976 Michel DEMUTH les Galaxiales Michel JEURY Soleil chaud poisson des profondeurs Sam LUNDWALL King-Kong blues Ian WATSON le Modèle Jonas Michael CRICHTON l'Homme terminal Et voici venir la vingtième ! Qui eßt cru que ces chroniques durassent aussi longtemps ? Certainement pas moi et ce ne sont pas les encouragements qui m'ont poussé à maintenir leur parution nocturne. Plutôt le silence complice au sein duquel je m'efforçais de chuchoter. Maintenant que ce gros tas de signes -- environ 600 000 avec les coquilles et les pataquès -- a été publié, je reçois enfin les premiers signaux de réponse en provenance des plus lointaines nébuleuses, c'est-à-dire les lecteurs. Messages de sympathie torrentielle ou d'animosité irréductible, mais messages quand même. Contrairement à ce que je pensais, ces Petites chroniques de nuit ont fini par exister indépendamment de moi, par s'expanser jusqu'à devenir des ballons d'oxygène qui permettent à certains de soulager leur oppression devant le flot de parutions d'inégales valeurs. Oxygène pollué pour les autres, qu'ils recrachent avec véhémence. Enfin, ce n'est plus l'indifférence primitive, mère de tous les naufrages en circuit fermé. Si le Grand Galactique m'y autorise encore, cette situation risque de durer ; naturellement, pas plus que moi. Pour atteindre le numéro mille de Galaxie, il vous faudra patienter jusqu'en 2045, date à laquelle je filerai sur mes 115 ans. À propos des Galaxiales, de Michel Demuth, désormais parues chez J'ai Lu, je vous propose de faire votre critique vous-même et de me l'envoyer. Une série de prix sans aucune valeur récompensera les meilleures. Fidèle à ma tactique de lutte contre le copinage, il serait malséant que j'en parlasse ici. Une prudente expectative me maintiendra dans la ligne que je me suis imposée. D'ailleurs, m'enthousiasmer pour l'oeuvre de mon rédacteur en chef ferait peser sur moi les plus noirs soupçons. Et, si l'envie me prenait de faire quelques réserves, l'ire de ce dernier risquerait de me priver de cette chronique, pis, de mon quota de cigares. Je vous laisse donc le soin de pénétrer dans ce monument mythique de la Science-Fiction française. Je reste sur le seuil. N'essuyez pas les pieds sur moi, je n'ai rien d'un tapis-brosse. Alors, maugréez-vous, de quoi va-t-il parler ? J'y viens, j'y viens ! Il est parfois utile de chauffer ses circonvolutions cérébrales en remplissant une page, cela permet d'attaquer la suite au meilleur de sa forme. Comme je ne dirai rien des Galaxiales, je parlerai de Soleil chaud poisson des profondeurs, de Michel Jeury, qui sort chez Laffont. Puisque je suppose qu'il n'écrira rien à propos de Cette chère humanité -- lui ai-je fait promettre ? Je ne sais plus -- je suis libre de dire ce que je pense de son dernier roman. Du mal, d'abord ! Déjà, dans les Animaux de justice, de son alter Higon, j'avais estimé que la prolifération de mots inventés, cette furia verbomaniaque nuisait à la qualité du récit, provoquant même un léger effet de répulsion face à ce dépaysement factice. Dans Soleil chaud poisson des profondeurs, cette tendance s'exacerbe jusqu'au délire. Dans les trois premiers chapitres, il n'est pas rare de compter jusqu'à quinze vocables inconnus par page, en comptant les personnages, les lieux, les objets nouveaux, les notions différentes et les sigles. Ce n'est certes pas à moi de décider s'il s'agit, littérairement, d'une innovation digne d'intérêt. Il est probable que je n'aurais pas résisté au phénomène de rejet si les oeuvres précédentes de Jeury ne m'avaient appris à lui faire confiance. Aussi ai-je tu mon inquiétude. J'ai poursuivi la lecture en établissant patiemment un petit dictionnaire Jeury-français qui facilite la compréhension des événements. Dans la foulée, je me suis aperçu que ces noms inventés ne l'étaient pas gratuitement, qu'ils répondaient à des racines connues et procédaient d'une dérive phonétique, imaginaire, imitée de la progression et de la déformation du langage à travers le temps. Cet exercice salutaire m'a permis de pénétrer dans l'univers étrange où vivent Yan, Dimi, Claude et les autres. L'écriture de Michel Jeury est si fiévreuse, si savante, si vivante qu'elle emporte dans son maelström. Difficile de ne pas se laisser prendre au charme de son style lyrique et feutré. Par un phénomène de connexion, puis d'induction et d'intoxication, on se met à vivre à l'intérieur de son univers. Celui de Soleil chaud poisson des profondeurs n'est pas précisément réjouissant : c'est celui de l'apocalypse. Au moment où, sur Terre, les deux hypersystèmes qui dirigent le monde sont prêts à fusionner, le rêve et la réalité se confondent dans l'esprit des Terriens, provoquant un gigantesque séisme de l'inconscient collectif. Au lieu de réagir individuellement, l'être humain, qui a abdiqué depuis longtemps toute prétention à se définir, s'inscrit dans un processus de décadence et le scénario de la révolution se transforme. Le bouleversement social auquel il aspire ne peut se produire que par technologie interposée Mais cela, personne ne le sait ; chacun vit la grande fête triste de l'humanité, chaos de loisir et de travail forcé qui régit les habitudes. Même le démon est vendu aux grands monopoles : les citoyens ne savent plus distinguer l'ancienne et mystique église Cath-pro de son rival Fêtes et Territoires, ce Club Méditerranée à l'échelle des rêves d'une humanité emprisonnée par elle-même. Le trafic d'organes donne lieu à d'ignobles pratiques. La spacionique, création des super-ordinateurs, est une science qui permet de transformer l'environnement, de l'embellir. Les grands dirigeants de ce monde ne manquent pas de l'utiliser afin de diffuser le bonheur sous forme d'images d'un ailleurs où tous aspirent à se trouver. Dans cet empire des hypersystèmes, n'est-ce pas un passeport pour le désir absolu que les hommes se sont donnés ? La décadence de la société réside bien dans l'impuissance qu'ont les individus à se réaliser, à réaliser leurs rêves. Ils se défaussent de leurs responsabilités sur les premiers dirigeants venus, promoteurs de voluptés illusoires, et ceux-ci construisent le piège qui leur est demandé, croyant ainsi échapper au sort commun. Mais ils en sont également prisonniers, comme l'écrivain à la solde de ces profiteurs de masse qui invente les scénarios de l'aliénation. Lui aussi se laisse glisser dans l'émolliente douceur des contes à bon marché, croyant s'évader du chaos. Yan Nak, qui a passé sa vie à inventer des histoires pour Fêtes et Territoires, ne parvient plus à adhérer à la réalité. Qu'advient-il le jour où il se met à vivre à l'intérieur de ses propres récits, imperceptiblement déformés. Est-ce la vie qui vient alors à la rencontre de ses rêves ? Est-ce le contraire ? Ou bien est-il atteint par l'une des deux grandes maladies mentales qui font des ravages en ce vingt et unième siècle : soleil chaud et poisson des profondeurs. Les deux sont les syndromes équivalents d'une fuite schizophrénique à répercussion somatique totale. Dans la première, l'homme songe qu'il est très loin des hypersystèmes, sous un soleil chaud, et se met à brunir. Dans la seconde, il s'enkyste pour devenir un animal du vide et du froid, se résorbe dans les profondeurs. Ou bien encore, Yan Nak, sain d'esprit, est réellement en écho avec le monde, en état d'équilibre psychosomatique parfait et subit-il alternativement les deux influences sans parvenir à s'en libérer définitivement. S'il en est ainsi, les histoires "à dormir debout" qu'il invente et qu'il vit correspondent à un état de crise ; elles amplifient les distorsions de l'inconscient collectif et prennent une valeur politique. Elles "emballent" véritablement le mouvement brownien qui agite les hommes pris dans ce conflit entre les deux hypersystèmes. Peu à peu, tous les protagonistes de Soleil chaud poisson des profondeurs se verront englués dans les scénarios de Yan Nak et rejoindront Yan Nak lui-même jusqu'au point de rencontre où convergent toutes les forces : le roman que Jeury est en train d'écrire. Romancier en proie à ses fantasmes, il s'interroge à travers ses héros. L'écrivain doit-il se réfugier dans ses textes pour y recréer l'univers à loisir ou doit-il tenter de modifier le monde extérieur grâce au pouvoir de l'imagination et des mots ? Le roman constitue-t-il un pan de réel sur lequel peuvent s'appuyer ses lecteurs ou bien n'est-il qu'illusion masturbatoire ? Ou sert-il encore à aveugler l'humanité en créant ses propres mythes ? Dès que le livre échappe à son auteur, il peut devenir un instrument aux mains des hypersystèmes, il peut même servir à enfermer le romancier dans ses propres contradictions. Pour échapper à cela, il n'y a qu'une méthode, désarmer l'État, supprimer le pouvoir, réinsérer l'homme dans son individualité. Alors, chacun pourra rêver sans nuire à personne et choisir son itinéraire sans altérer la réalité des autres. En une suite de séquences d'un onirisme puissant, où se confondent et se mêlent ces aspirations antagonistes, Michel Jeury aborde le roman de Science-Fiction sous l'angle le plus intéressant qui soit : celui des idées, celui de l'écriture. En privilégiant ses préoccupations poétiques, philosophiques et politiques, il se libère des influences qui caractérisaient encore les Singes du temps. Avec Soleil chaud poisson des profondeurs, il démontre, en même temps que son épanouissement personnel, la maturité du genre littéraire tout entier. C'est probablement pour tenter d'exorciser ce monde à la fois terrifiant et comique, désespéré et passionnant, exubérant et sensuel qui nous entoure que Sam J. Lundwall a écrit King-Kong blues. C'est une bonne idée d'Émile Opta d'avoir publié ce cinquième roman d'un écrivain suédois. La SF scandinave nous manquait. Il s'agit d'un ouvrage de Science-Fiction réaliste basé sur plusieurs milliers de coupures de journaux d'Europe et des États-Unis. Tâtant le pouls de l'avenir à travers ces articles, Lundwall nous décrit la société pataphysique qui se prépare. Daumier de la prospective, il brosse un tableau effarant, rageur et misanthrope de la Suède du futur. Rien ne trouve grâce à ses yeux ; surtout pas l'idéal scandinave, lénifiant, pollué, morose, vécu par quelques cloportes, les derniers représentants de l'humanité. Dans les grands magasins, les prêtres employés célèbrent des messes de mariage qu'ils entrecoupent de slogans publicitaires. On y trouve aussi de petits champs de bataille où les enfants jouent à la guerre avec de mini-armes réelles. Les émissions de télévision comportent obligatoirement des morts ou des blessés si elles veulent atteindre une bonne audience dans les sondages. King-Kong blues se rit des cadres, de l'informatique, du gauchisme, de l'hindouisme, du mysticisme, de l'éducation, de la pollution, toutes les tares de l'humanité y sont recensées avec férocité. Et l'on frémit de penser que cette description si précise d'une société en voie de décomposition n'est que le reflet de notre comportement dans le miroir grossissant du futur. Le moindre poil de barbe de ministre y est saisi dans sa monstruosité, le plus petit bouton de président de la république se présente comme un bubon, et les calvities officielles ressemblent aux plaines normandes durant les plus grandes périodes de sécheresse. Il est étrange de constater que ce décor dérisoire d'humanité ressemble terriblement à la société libérale avancée telle que V.G.E. nous la concocte ; le socialisme à l'auvergnate, quoi ! Dans ces villes-terriers aux mains des multinationales, de pauvres hères très bien payés se débattent misérablement. Le malheureux Lenning, cadre de seconde zone d'une énorme entreprise de publicité, est chargé de retrouver Anniki, le gimmick femelle choisi pour la grande campagne destinée à promouvoir une nouvelle crème pour les aisselles. Sa quête aura l'aspect minable des thrillers de série Z. C'est peut-être là que se trouve le défaut du roman de Lundwall. L'excès de hargne, l'absence de suspense, l'aspect un peu trop didactique du récit neutralisent le propos ; une certaine lassitude oblige à prendre du repos entre deux chapitres si l'on ne veut pas succomber à la lassitude. Toute cette accumulation de maux mineurs fait qu'on attend impatiemment que l'humour sous-jacent du récit explose et emporte King-Kong blues dans le torrent de l'humour. Cela ne manque pas d'arriver, tout se termine en apothéose. Et la très belle et très déchirante conclusion de ce roman nous permet d'imaginer que ce futur, tel que Lundwall l'a relevé dans les média, ne se déroulera pas forcément de la manière qu'on suppose. Au-delà des frontières de la civilisation, il y a les payvoides (pardon, les pays en voie de développement) qui s'organisent. Ils ne nous laisseront peut-être pas succomber à la tentation de ressembler à ce que nous ne souhaitons pas être. Petite parenthèse avant de poursuivre, toujours à propos de la société libérale avancée. Savez-vous que Marcellin perce sous le Poniatowski ? Les exactions multiples de notre ancien ministre de l'Intérieur, qui ont conduit un certain nombre d'éditeurs à la faillite, sous prétexte de protéger les jeunes yeux de nos enfants, se renouvellent. Sournoisement, pendant le mois d'aoßt, alors que tous les journalistes étaient en vacances, 117 revues ont été interdites, soit à la vente aux mineurs, soit à l'affichage, ce qui les condamne financièrement puisque, dans le meilleur des cas, les ventes sont réduites d'au moins 30%. Et dans ce magma de revues semi-pornographiques et de bandes dessinées, il se trouve Métal hurlant. Ce n'est pas sérieux, vous riez, bien sßr. J'espère qu'à l'heure où vous lirez ces lignes, c'est-à-dire plus d'un mois après que je les ai écrites, cette histoire ressemblera à un canular. Mais pour l'instant, on interdit l'une des meilleures revues d'expression graphique française. Censure pas morte. Déjà, après la première vague de libéralisme, j'avais trouvé sévère le classement de certains films en catégorie X, ce qui valait son pesant d'hypocrisie calotine. En effet, pourquoi ne pas classer certains restaurants en catégorie Q, interdits aux mineurs, sous prétexte qu'on y mange des plats trop épicés ou trop riches ? Enfin, là n'est pas le problème. Maintenant, on interdit non seulement les meilleures revues à lire de la main gauche, où s'exprimait un érotisme photographique digne du défunt Paris Hollywood, comme Club International, mais aussi les innocentes et paisibles B.D. de SF. Pourquoi ? Sans doute pour le même motif qu'avait donné le prédécesseur de Poniatowski à propos de je ne sais plus quelle bande (c'est le mot) : « Est interdit à l'affichage et à la vente aux mineurs en raison de sa Science-Fiction agressive et colorée » [sic]. Espérons que les hurlements du Métal sauront atteindre les Loyolas de la presse et susciter leur compassion, sans quoi je préférerais ne pas me trouver dans le portefeuille de Dionnet et de ses amis. Après ce modeste couplet de protestation contre la censure -- si je n'oeuvrais pas dans une revue de SF où cette dame castratrice n'exerce que très peu de ravages, je l'aurais vitupérée beaucoup plus souvent -- après ce couplet modeste, dis-je, passons au dernier livre de Ian Watson, le Modèle Jonas, paru chez Calmann-Lévy. Autant le dire tout de suite, je suis extrêmement déçu : tous les défauts mineurs qui se faisaient sentir dans l'Enchâssement ressortent ici avec beaucoup plus de force. Ce roman chaotique, diffus, bourré d'informations, s'envole parfois sur les ailes de la fiction, mais, la plupart du temps, il s'envase dans le verbeux, l'inutile. Il s'éternise dans des dialogues psychologiques plaqués là comme une mouche sur le verglas. Watson, visiblement, s'entoure de toutes les précautions possibles pour faire un "grand" roman. Il accumule des quantités de données philosophiques, astronomiques, scientifiques qu'il brasse à coups de machine à écrire comme tout écrivain de SF professionnel. Mais il ne se fait pas confiance, il se retranche derrière l'exploitation logique des données initiales, sans faire le pas au-delà qui lui permettrait de planer dans les hautes sphères de la spéculation, comme il l'avait fait avec l'Enchâssement. À la lecture de ces lignes, je suis soudain pris de remords. Comment ! Watson ne franchit pas le pas ? Son personnage, Hammond, le "Christian Barnard" de la radioastronomie réussissant une greffe de Dieu sur le corps de la Science, ne fait-il pas un pas gigantesque quand il découvre qu'une galaxie est destinée à entrer en collision avec la nôtre et prouve que l'Univers est destiné à disparaître puisqu'il implose, que son expansion s'effectue vers l'intérieur. Hammond lance à la face de la planète la preuve de cette énorme farce qu'un Dieu hypothétique nous aurait jouée. Comme disait Arthur Cravan : « La grande rigolade est dans l'Absolu. ». Cette histoire, à elle seule, aurait pu servir de trame au roman. Mais Watson ne s'en contente pas. Parallèlement à cette découverte fondamentale, les soviétiques, eux, ont réussi à greffer un modèle mathématique de l'esprit humain dans le "melon" d'un cachalot. Watson renoue ici avec une de ses obsessions premières, le langage. Car, chez le cétacé, qui n'a pas de mains, « il s'est créé un genre de métavocabulaire à partir de signes purement formels, une topologie de la pensée en quelque sorte. ». Et, peu à peu, on s'aperçoit que ce métavocabulaire a donné lieu à un système de réflexion totalement différent de celui des humains. Comment les cétacés recevront-ils le message de Hammond ? Vous le saurez à la page 242, mais vous l'aurez deviné avant. Car, si je vous ai donné tant de détails sur le synopsis de ce roman, c'est que son intérêt principal ne réside pas dans la rencontre de ces deux idées-force, que n'importe lequel d'entre nous serait content d'avoir trouvées. Il se situe, dans les dialogues, les à-côtés. Voilà pourquoi j'estime que le Modèle Jonas, de Watson, est un ratage intéressant : parce qu'au lieu de traiter dans le vif ses thèmes de base, il les exploite en parallèle, comme un romancier ordinaire. Ian Watson aurait dß dépasser sa condition d'observateur attentif et scrupuleux d'une histoire qu'il est en train d'écrire pour s'y impliquer. Son roman me fait penser au plat très compliqué qu'un cuisinier amateur mettrait infiniment de soin à préparer, en réunissant des ingrédients très rares, mais qu'un manque de savoir-faire conduirait à l'échec. Ici l'émulsion ne se fait pas ; quand on déguste le plat, on peut analyser tous les goßts qui ont présidé à son élaboration, mais ils n'ont pas pris ensemble, la sauce est loupée (veuillez m'excuser pour cette seconde comparaison gastronomique, mais la rédaction de ces chroniques me donne toujours faim). Vain dieu ! L'abondance de dialogues filandreux et d'informations scientifiques n'a jamais fait un grand livre de SF. La Science-Fiction moderne doit poursuivre d'autres voies. Le travail spéculatif nécessite une plus grande rigueur d'écriture s'il veut être efficace. Et puis, ces relents de mysticisme et d'écologie qui servent de conclusion au Modèle Jonas me paraissent un peu trop baba ! J'espère néanmoins que ces lignes culinaires et réprobatrices ne vous empêcheront pas de lire le vingt-deuxième roman de la collection "Dimensions". Malgré tous les défauts que j'y décèle, il y reste encore assez de qualités pour en faire un des honorables livres du trimestre. Pour terminer, parlons un peu radio. J'ai déjà dit dans une précédente chronique combien ce genre de média me semblait convenir à la SF. C'est pourquoi j'ai bondi sur mon poste, samedi 18 septembre, pour écouter la première émission d'une série de dramatiques de Science-Fiction qui va se poursuivre sur France Culture durant... durant ? J'ai perdu le petit article découpé dans un journal et je ne peux vous donner tous les détails que j'aurais voulu vous fournir. Enfin disons quelques mois. Il s'agissait de l'Homme terminal, de Michael Crichton. Je ne connais pas le texte original, mais ce que j'ai entendu ressemblait plutôt à du Grand-Guignol qu'à de la SF. Est-ce pour se conformer à l'image de marque du genre et dégoßter à jamais les auditeurs ? Et puis, le manque de conviction des acteurs, l'aspect conventionnel de la mise en ondes n'étaient pas non plus faits pour encourager ceux qui auraient ouvert leurs postes en rechignant. Imaginez Sheila déclamant le Code civil, vous aurez une idée approximative de ce que donnaient les dialogues d'explications scientifiques nécessaires à l'intrigue. Je sais qu'il n'est pas facile de détailler des rapports de laboratoire, mais pourquoi les conserver ? Il y a toujours un moyen d'éviter ce piège en restant compréhensible, ne serait-ce qu'en choisissant une nouvelle ou un roman où il n'y en a pas. Et puis, au lieu d'opter pour une ambiance en demi-teinte, mystérieuse, troublante, pourquoi faire dire les textes aux comédiens du fond de la salle des pas-perdus de la gare Saint-Lazare ? Pour faire ressortir l'effet stéréophonique ? Allons, la stéréo doit s'entendre, pas se voir ! Enfin, je garde un peu d'espoir ; d'après mes souvenirs, les autres textes choisis sont excellents. Parmi eux, il y a le Maître du Haut-Château. Qu'on se le Dick ! Les chroniques de Philippe Curval -- (c) Quarante-Deux & Philippe Curval Document : Quarante-Deux/Philippe Curval/Petite chronique de nuit 20, novembre 1976 Création : dimanche 1er décembre 1996 Dernière modification : mardi 6 mai 1997 Adresse : Philippe Curval -- Petite chronique de nuit -- 21 Galaxie nº 150, décembre 1976 Philip José FARMER les Amants étrangers Walter CARLOS Sonic seasoning Vangelis PAPATHANASSIOU Earth Klaus SCHULZE Moondawn Fred M. STEWART l'Enfant étoile Charles PLATT Panik Anthologie de Joël HOUSSIN Banlieues rouges Igor & Grichka BOGDANOFF Clefs pour la Science-Fiction Alfred BESTER les Clowns de l'Éden Anthologie d'Alain DORÉMIEUX Cauchemars au ralenti J'étais en train d'écouter l'adaptation radiophonique des Amants étrangers, de Philip José Farmer, troisième livraison hebdomadaire de France Culture ; le poêle ronronnait, diffusant sur le carrelage, à travers sa chaleureuse petite fenêtre, des ondes rougeoyantes. Soudain, mon oeil fut attiré par une splendide araignée, longue sur pattes, avec un corps trapu, bien galbé, sombre, qui s'approchait à pas lents de la chaise où se prélassait le chat que je n'ai pas. Jusqu'à présent, le Farmer ne bénéficiait pas d'une adaptation exceptionnelle, surtout dans la présentation de la civilisation terrestre en proie au néo-catholicisme. L'émission radiophonique semblait confuse, car il avait fallu amputer les explications d'une bonne part afin qu'elles s'adaptent à l'horaire (avez-vous remarqué ce goßt forcené d'imposer une durée à ceux qui écrivent, qui filment ou qui composent, comme si une oeuvre était une ligne de chemin de fer : un disque doit durer quarante minutes, un film quatre-vingt-dix, un roman trois cent cinquante mille signes. Si vous vous écartez de ces normes parce que vous jugez que chaque texte, chaque film, chaque musique a sa durée propre, vous travaillez dans le manque à gagner). Puis la pièce radiophonique prit son rythme : la mise en onde était subtile, bien menée, les acteurs avaient pris ce ton de mystère et d'exaltation qui convient. L'araignée ne bougeait toujours pas. Au moment crucial, lorsqu'on explique à Hal ce qu'est une lalitha et comment la femme qu'il aime, Jeannette, est un arthropode qui va se transformer en tombe matricielle pour donner jour à leur enfant, l'araignée, mue par un ressort, fit un bond et traversa à toute vitesse les dix mètres qui la séparaient de la radio. Une fois arrivée au pied du meuble pseudo-chinois où est posé le poste, elle s'installa et écouta attentivement la fin. Lorsque Jeannette accouche de son rejeton, au prix de son sacrifice, et que les derniers accords de l'indicatif s'estompent, l'araignée alla se cacher sous le divan, à l'autre bout de la pièce. Était-elle sous le coup d'une émotion trop forte ? Depuis, je cherche partout dans la maison pour découvrir sa trace, ne serait-ce que son corps sec et vide. Sans aucun doute les Amants étrangers, de Farmer, est un terrible et superbe roman feuilleton pour arthropodes, ce qui est le meilleur compliment que je puisse lui faire. Avant de passer aux livres du mois, je voudrais vous parler un peu de musique "géoramique" et, en particulier, de trois disques échelonnés dans le temps, Sonic seasoning, de Walter Carlos, Earth, de Vangelis Papathanassiou et Moondawn, de Klaus Schulze. La musique géoramique s'attache à décrire la Terre d'un point de vue cosmique, en mêlant à la partition des emprunts sonores comme ceux des rumeurs d'orages, de rivages où bat la mer, d'insectes dans les herbes, ou bien le silence de la montagne. Évidemment, on peut contester l'intérêt de ce mélange du son brut et artificiel ; je crois, au contraire, qu'il peut procurer de suaves délices -- comme il est gastronomique, par exemple, de manger des oeufs brouillés aux truffes sur des tartines de pain de campagne. Et puis, l'apport du synthétiseur crée une sorte de pont musical entre les deux, il lie l'insecte au violon, l'orage à la percussion, la clarinette au chant du vent dans les arbres. Walter Carlos, lui, a voulu refaire les Quatre saisons. Se propulsant en orbite spatiale avec son synthétiseur, il enregistre, sélectionne les bruits qui montent de la Terre, au besoin, il les recompose. Avec tous ces éléments captifs, il tisse un fond sonore d'une rigueur presque mathématique. Puis, tel un Debussy de l'électronique, il se lance dans une longue improvisation autour des thèmes naturels, pluie sur l'herbe chaude, fleurs s'épanouissant, soleil sur les feuilles, lumières sur les vagues, varechs sur les galets, en remplaçant chaque note de la gamme par un son non-codé du synthétiseur, ce qui interdit la naissance d'une ligne mélodique. Son art, tout de sensibilité discrète, crée un relief sonore où se visualisent les grands rythmes des saisons. D'abord le printemps où grondent les orages, l'été qui chauffe les plaines blondes, l'automne où grincent les mouettes sur le rivage, dans un crescendo vertigineux jusqu'à l'hiver où s'amorce le thème final, ce chant de la maison des morts qui nous glace progressivement les os. Sonic seasoning est un disque somptueux, délicat, où Walter Carlos, poète du synthétiseur, sait évoquer pour nous les charmes cosmiques d'une planète trop oubliée, la Terre. Vangelis Papathanassiou travaille plutôt dans la musique "pope". Dieu concave, il caresse la Terre dans son giron mais contemple les humains d'un oeil protubérant. Vision romanesque des premiers âges de l'homme, Earth, à l'inverse de Sonic seasoning, emprunte peu à l'électronique et peu à l'enregistrement de la nature. Une timide évocation de l'orage et de la pluie introduit notre planète dans son contexte climatique ; rapidement y répond une longue partition instrumentale et vocale. Humains traversant le désert, pêcheurs aux bords d'un golfe perdu, batailles et cris, sanglots. Ce disque, qui m'avait produit une forte impression à sa première écoute, s'est peu à peu délité au cours des mois. Bref, à la quinzième ou vingtième, il m'a paru un peu ridicule. Ce qui ne retire rien au plaisir éprouvé aux auditions précédentes. Le Moondawn, de Klaus Schulze, est un disque ambigu, par son titre même : car un lever de lune ne se produit pas obligatoirement la nuit, contrairement à celui du soleil. Phébus et Séléné peuvent se rencontrer le jour, tandis que Séléné poursuit seule sa course nocturne. Ainsi, placé à mi-chemin entre le jour et la nuit, dans la zone indécise où se trament les aurores et les crépuscules, la musique de Moondawn emprunte une partie de ses rythmes vitaux au cache-cache des astres autour de la Terre. Klaus Schulze commence par une rêverie toute romantique sur les bruits des vagues et de la pluie. Puis, enfourchant son synthétiseur comme un balai de sorcière, il s'envole à la recherche de ce point géocyclique, au ras de l'horizon, que traversent obligatoirement les astres antagonistes au moment où ils se lèvent, cet underground de la mécanique céleste. Bientôt, il rencontre le vrai clair de lune, ses notes s'argentent et leur accumulation se gonfle dans un allegro furioso d'où s'élève le grand chant lyrique de la Terre prenant son bain de Lune. Moins naturel que les deux disques précédents, plus emprunté (effectivement, le divin Klaus emprunte inutilement l'idée déjà très vulgarisée de l'introduction des bruits naturels dans la musique, plus une petite suite de quatorze notes déjà entendue dans le Papathanassiou : hasard ?) Moondawn vaut surtout pour les grandes qualités d'ivresse musicale que Schulze sait nous faire savourer dans ses meilleurs moments. En conclusion de ce petit panorama de la musique géoramique, on peut dire que l'avenir de la nouvelle muse, compte tenu de la décadence rapide du genre, se situe plutôt dans son passé que dans son présent. Prélevant dans la formidable pile de romans parus chez Denoël durant ces derniers temps, j'en ai tiré l'Enfant étoile, de Fred M. Stewart, afin d'en faire le compte courant dans cette chronique. La fatalité fait bien les choses, Fred M. Stewart est un inconnu et j'ai un faible particulier pour la découverte d'auteurs nouveaux. Dès le premier chapitre, je n'ai pas regretté mon choix. On y voit un sacrifice humain fait au dieu Raymond (quel joli nom pour un dieu), décrit avec le ton candide et sensuel d'un étudiant en proie à ses fantasmes. Malheureusement, j'ai un peu déchanté par la suite, car ce ton candide ressemble un peu trop à celui que prend d'ordinaire Agatha Christie pour nous distiller ses histoires policières à l'eau de géranium. N'est-il d'ailleurs pas symbolique qu'un des personnages de l'Enfant étoile se prénomme Akroyd, comme le Meurtre de Roger... ? Mais revenons à Raymond. Dans le roman de Fred M. Stewart se retrouvent un certain nombre de thèmes de SF classiques, comme celui du livre qui conditionne le futur, ou de l'implantation d'une nouvelle religion, que l'auteur sait renouveler avec intérêt. Il dépeint avec conviction cette gangrène qui va ravager l'existence heureuse et paisible d'une petite ville du Connecticut. Des cauchemars atroces qui pervertissent l'esprit des citoyens et les transforment en assassins démoniaques. Et le retournement final n'est pas plus mauvais qu'un autre. Malheureusement, la philosophie de Stewart me paraît simpliste. Malgré la délectation surannée qu'on éprouve à lire son roman, on ne peut s'empêcher de relever cette citation : « Comment était-il possible que cette race humaine qui avait construit les cathédrales médiévales ait pu produire un monde pervers, hideux et sordide tel qu'elle l'avait vu dans ses rêves ? » se demande Helen, la principale héroïne de l'Enfant étoile, à propos du futur. Fred M. Stewart lui répond -- je résume -- : la fin de la démocratie américaine, c'est la fin de tout. L'avenir n'a aucune chance de ressembler à ce passé si joli que vous aimez -- il néglige l'inquisition, les guerres, l'obscurantisme, etc. -- si nous ne parvenons pas à maintenir coßte que coßte nos grands principes. Quel dommage que les idées de Fred M. Stewart soient aussi étriquées que son style, sinon l'Enfant étoile aurait pu figurer dignement au panthéon de la Science-Fiction intuitive. Panik, de Charles Platt, aux éditions du Sagittaire, reprend le vieux thème de Ravage, de René Barjavel, sur le mythe pétainiste de la fin des villes et du retour à la terre. Platt, ancien maître à penser de la revue New Worlds, s'inquiète aussi de l'avenir des grandes cités américaines et conclut de façon extrêmement pessimiste. Mais, au lieu de monter son complot poliphobe comme une mécanique d'horlogerie, ainsi que l'avait fait Barjavel, en partant d'une cause précise et en l'extrapolant logiquement jusqu'au bout, il se contente de rêver à la mort future des villes, sans en donner véritablement la moindre justification scientifique. Heureusement qu'un certain talent de visionnaire lui permet de passer outre et de faire de Panik un roman qui se lit plutôt bien. En effet, tout ne suinte pas la convention dans ce récit naturaliste en quatre parties distinctes. Le contexte est légèrement décalé de la réalité, mais à peine ; puis, progressivement, cet "un peu plus que le supportable" se transforme en réellement odieux. Un odieux qui amène l'équilibre citadin à se rompre. Je ne saurais m'élever de manière partisane contre cette vision excessivement pessimiste de l'environnement urbain. Car Platt considère néanmoins la ville comme un grand facteur de libération individuelle, face à la sournoise répression tribale des communautés rurales. Il n'a pas de ces vapeurs comme Marie-Antoinette. Quand il rêve des bergeries, c'est pour les décrire comme un nouvel enfer. Ainsi que le dit le défunt Heidegger : « Deux dangers mortels menacent l'humanité : l'ordre et le désordre. ». Les villes de Panik en sont l'illustration : d'un côté tout un peuple asservi par la jouissance et le confort, l'équilibre, de l'autre un prolétariat intellectuel de zonards qui trouve dans la débauche et le laisser-aller un exutoire à son trop-plein de liberté. Face au pourrissement de la situation sociale, culturelle, face aussi à la pollution qui menace, cet équilibre fragile ne saurait durer. Aussi les grandes cités éclatent-elles comme des bombes, sous la pression des gaz délétères qu'elles produisent, au réel comme au figuré. Mais les personnages de Platt ne sont pas sauvés pour autant, car la ville les a traumatisés définitivement. Ce qu'ils recherchent d'instinct, c'est la solitude et non point des semblants de sociétés toujours plus castratrices. Le retour à la ferme est encore synonyme d'économie de marché. Ce que souhaitent les héros de Panik, c'est la marche inverse de l'humanité vers les âges préhistoriques où, hors des contraintes, l'homme loup-cervier s'épanouira librement. L'ordre, c'est l'individu solitaire face à son environnement, écologique ou pas. Le désordre, ce sont les sociétés étatisées. En somme, le roman de Charles Platt sonne l'alarme jusqu'à la fin de toute civilisation. Je ne suis pas précisément un défenseur de la morale, mais je voudrais vous parler ici de pratiques qui s'instaurent dangereusement dans les moeurs de la SF. Depuis un certain nombre de volumes, la collection "Nébula" proposait la parution prochaine de Banlieues rouges, de Joël Houssin. L'autre jour, par hasard, je tombe sur le volume et m'en empare afin de vous en parler. Jusqu'à présent, tout semble normal, car n'est-il pas normal que le nom des auteurs figure à la devanture de leurs propres oeuvres ? Les satisfactions qu'ils retirent du travail monumental que représente un livre sont si rares. Pourtant, !a situation se dégrade quand vous prenez le livre en main. Car, contrairement à ce qu'annonce la couverture, ce n'est pas un auteur qui a écrit Banlieues rouges, mais treize. N'est-il pas alors un peu exorbitant, sous prétexte qu'on a demandé à quelques amis de vous envoyer une nouvelle, de se hisser ainsi au panneau d'affichage ? Il y a deux poids, deux mesures : ou bien tous les auteurs des oeuvres figurent sur la couverture, ou bien ceux qui se considèrent comme les anthologistes l'indiquent bien clairement, en ramenant leur rôle aux modestes proportions qu'il mérite. Sinon pourquoi mettre les noms des autres ? Dans le processus entamé, il serait plus courageux de s'approprier tout l'ouvrage en s'attribuant aussi l'ensemble des textes. Voilà une attitude beaucoup plus claire. Quant au livre proprement dit, je ne vous en parlerai pas dans cette chronique, pour la bonne raison que je ne l'ai pas encore lu. Il contient des nouvelles de J.-P. Hubert, D. Douay, J.-P. Andrevon, P. Goy, D. Walther, C. Léourier, S.A.R.L., J. Houssin, R. Gaillard, J.L.C. de La Herverie, C. Vilà, R. Durand et D. Roffet. Le dos de la couverture et la préface, d'un certain Romain Wlasikov, évoquent irrésistiblement la célèbre maxime de Kurt Steiner : « Il faut regretter le passé, fuir le présent et craindre l'avenir. ». Un autre livre dont j'aurais voulu vous parler plus longuement, c'est le tome 1 de Clefs pour la Science-Fiction, d'Igor et Grichka Bogdanoff ; mais il contient 370 pages et je viens de le recevoir. Pourtant, j'ai fait plus que le parcourir et je souhaiterais modestement vous livrer mes premières impressions, Tout d'abord, et sans être pointilleux, il comporte un certain nombre d'erreurs (ce "certain" exprime l'indéterminé). Par exemple qu'Albert Higon écrivit ses premiers romans au Fleuve Noir ou qu'André Ruellan est chirurgien-dentiste. À mon avis, face au travail que représente ce livre, compte tenu du pourcentage très élevé d'exactitudes, ces petits détails n'enlèvent rien à ses qualités. Et puis, il prouve que la SF est toujours vivante. Les oeuvres sans fautes sont comme des tombeaux ; elles ne permettent pas à d'hypothétiques successeurs de faire un nouveau texte qui remet le précédent en question. L'aspect le plus original du premier tome est sans conteste d'avoir considérablement allégé sa partie historique, laissant le soin aux lecteurs de consulter les nombreux ouvrages de référence sur le sujet. En revanche, l'analyse thématique a été largement développée sur 175 pages, ce qui n'avait jamais été entrepris à ma connaissance. Il n'y a pas moins de treize thèmes principaux et un grand nombre d'annexes. Voilà qui laisse encore une large part à l'imagination. Cette étude très exhaustive, largement illustrée d'exemples, me semble une alléchante introduction à la lecture de la SF. Plus que toute autre exégèse, elle constitue le stimulant le plus fin pour les néophytes ; car elle contient les redoutables germes qui transforment l'adversaire inconditionnel et non informé de la SF en un lecteur potentiel. Et je souhaite que chacun devienne un jour un lecteur de SF. Sinon, les hommes de notre temps ne liraient pas les oeuvres de notre temps. Quel dommage ! Je le souhaite pour que ce microcosme, que Igor et Grichka Bogdanoff décrivent au début du volume avec une effroyable minutie ne se transforme pas en panier de crabes. La SF ne doit pas se contenter de faire des vagues dans la cuvette des W.-C. Il est temps que le genre déborde en raz-de-marée sur la pensée contemporaine. Passons maintenant, si vous le voulez bien, à "l'un des très beaux livres de l'année", les Clowns de l'Éden, d'Alfred Bester. Je hais cette formule passe-partout, mais que dire si l'on veut éviter le classement hiérarchique. Dans ce roman à composantes multiples, explosées, où passé, présent et futur se confondent, Bester imagine qu'à travers l'Histoire, des hommes moléculaires sont nés de grandes catastrophes. Après avoir failli y laisser leur peau, ils sont devenus immortels. La volonté, née chez ces hommes éternels, de s'identifier au cosmique, n'est pas précisément arrivée à terme ; ils constituent une sorte de mafia secrète à travers le monde, sans parvenir à une identité de vue. Ils savent simplement qu'ils vont dans la même direction ; mais comment ? Pourquoi ? Ils ne l'ont toujours pas découvert. De là surgissent un certain nombre de contradictions qui iront jusqu'à les opposer. Le Docteur Devine, le plus récent d'entre eux déclare : « L'essence même de la découverte est de trouver ce qu'on n'avait pas prévu. ». C'est bien ce que tend à prouver les Clowns de l'Éden. Mais, plus que par ce nouveau traitement du thème de l'éternité, le roman de Bester vaut pour ses qualités littéraires et inventives. La richesse des notations annexes sur les personnages, sur l'intrigue elle-même, sur ses aspects parallèles, l'extraordinaire spontanéité et la clarté de l'invention verbale en font certainement un livre tout à fait à part dans la Science-Fiction contemporaine. Après dix-neuf ans de silence, Bester prouve qu'il ne s'est pas tu en vain. Son livre explosif, bourré d'intentions, nous décrit un futur comme personne n'en a jamais vu. Tout s'y mêle et se confond dans une énorme explosion de toutes les civilisations. Roman de réflexion sur le monde, sur l'éternité, sur l'Histoire, les Clowns de l'Éden est soutenu par une prodigieuse dose d'humour. Cet oeil caustique que Bester jette sur l'humanité possède le redoutable pouvoir d'un laser. Il fait exploser toutes les foutues misérables conventions, institutions, dans un feu d'artifice de délire, de trouvailles verbales, d'absurde, d'horreur, de rire. Si Bester se fait l'écho de cette vie qui bat sur les rivages du temps, ce n'est pas seulement pour en dévoiler les travers, les contradictions. Il pose aussi un regard heureux sur notre Terre. En prenant le pouls de l'existence, il éprouve le bonheur de se sentir vivant, même si c'est un peu ridicule. Je terminerai sur la dernière anthologie d'Alain Dorémieux, Cauchemars au ralenti. Si j'ai parlé tout à l'heure, avec une certaine réserve, du métier d'anthologiste, cela ne concerne pas le travail que fait Dorémieux pour Casterman. Il ne se contente pas de recueillir quelques textes bien frais pour les empiler sous une même jaquette ; il choisit ses nouvelles, lentement, patiemment, au hasard de ses lectures, en puisant sur sa grande connaissance du marché, retient celles qui lui paraissent les plus parfumées, les plus rondes, les plus juteuses, en fonction du plat qu'il est en train de mitonner. À tel point que Cauchemars au ralenti, qu'il a traduit lui-même, finit par ressembler à un musée où, collectionneur amoureux, il entasserait ses fantasmes. L'univers mental de Cauchemars au ralenti se situe au moment où le cauchemar s'inverse et s'approche du plaisir. Aussi ce recueil réserve-t-il un certain nombre de surprises d'une qualité rare : il se place, unique, aux frontières de l'indécis et de l'obscur, du doute et de l'ambigu. Parmi cet ensemble, je retiendrai surtout "Il était un canari rouge", de Kate Wilhem, très belle nouvelle sur la terreur médicale, sur la socialisation à outrance des soins. Tout en nuances et en subtilité, ce cauchemar décrit l'horreur des êtres médicamentés plutôt que soignés ; dommage qu'un léger défaut de structure dans la conduite même de l'intrique ne fasse passer le texte à côté du chef-d'oeuvre. "Toutes les chambres étaient vides", de David Gerrold, est d'une qualité identique. Il sécrète aussi une atmosphère de terreur trouble. Deux personnages en quête du trip absolu, qui conduit au dépassement de soi-même, se brßleront aux feux de la solitude. "Au lit de bonne heure", de George Alec Effinger, traite d'une manière inédite l'énigme de la chambre close. Ici, le personnage, vivant, est enfermé dans son lit. Pour quel crime mystérieux ? Cette nouvelle en forme de dessin de Gébé est à lier directement avec "Crayola", de Dave Skal, sorte de tragédie plastique où l'on voit les sécrétions psychiques d'un homme colorer peu à peu les murs de sa chambre. Dans un style très diffèrent, il faut citer aussi "Configuration du rivage Nord", de Lafferty, où celui-ci renouvelle sa performance de "Grinçantes charnières du monde". Le Lafferty nouvelliste s'avère infiniment supérieur au Lafferty romancier. Ici, l'étrange itinéraire entre rêve et mort, cette fin provisoire de la vie à laquelle on ne peut accéder que par le sommeil, acquiert toute la précision, toute la force que sait parfois donner l'alcool à l'écriture. "Circuit fermé", de Sladek, et "Hâtons-nous vers la porte d'ivoire", de Disch, d'une excellente qualité aussi, terminent cette anthologie. Ces deux nouvelles amorcent une réflexion symbolique sur la mort considérée comme un cauchemar psychomoteur. Elles traduisent bien ces « mystérieuses correspondances » qu'évoque Alain Dorémieux dans son introduction ; celles qui existent entre les nouvellistes et l'anthologiste, entre l'anthologiste et ses lecteurs, entre les lecteurs et leurs propres cauchemars. Les chroniques de Philippe Curval -- (c) Quarante-Deux & Philippe Curval Document : Quarante-Deux/Philippe Curval/Petite chronique de nuit 21, décembre 1976 Création : dimanche 1er décembre 1996 Dernière modification : mardi 6 mai 1997 Adresse : Philippe Curval -- Petite chronique de nuit -- 22 Galaxie nº 151, janvier 1977 Boris EIZYKMAN & Daniel RICHE la Bande dessinée de S.-F. américaine Magazines Science-Fiction magazine Spirale Découvrir les Cahiers de l'étrange Impulsion Anthologie de Marianne LECONTE Femmes au futur Dominique DOUAY l'Échiquier de la création Vous connaissez tous, je pense, ces journées d'intraitable mélancolie dont s'accompagnent les mois d'hiver ; certains les apprécient comme autant de flacons de vieux vins où se sont réfugiés tous les éthers, tous les parfums élaborés au fond des caves. L'essence même du ciel s'y condense, avec le suc des feuilles mortes, le goßt de bois des troncs noircis et l'odeur des guérets où la brume s'accroche. En ville, elles prennent une autre tournure, elles suintent de ce gris dont sont faites les pierres, dont s'encrassent les nuages ; elles sont plus alcoolisées, plus fortes de ces bruits qu'un peuple d'ombres, tapies dans leurs voitures, dans leurs appartements, sécrète. Elles intoxiquent. Comment, alors, s'arracher à la paresse des lampes, des lits, des tapis, des draps, des oreillers et des fauteuils, comment s'arracher à la pulpe douceâtre des chambres closes pour trouver le courage d'écrire au lieu de s'abandonner à d'émollients farnientes ? L'envie de faire une chronique pour Galaxie y suffit-elle ? La réponse est dans ces pages, pauvres en spéculations. Mais est-ce une preuve absolue ? L'actualité médiocre de ce mois n'en est-elle pas plutôt la cause ? Non pas. Il y a un très beau Ballard aux éditions Champ libre, la réédition du Titan de l'espace, de Yves Dermèze au Masque, le retour de McIntosh chez Albin Michel, toutes choses non négligeables, à des degrés divers. Il y a aussi, dans la collection "Graffiti", la Bande dessinée de S.-F. américaine, où Daniel Riche et le révérend-père Eizykman essayent de discerner comment « dans leur principe, ces espèces de récits sont la négation haineuse de l'utopie en ce qu'ils instaurent le seul règne de l'ordre enraciné » sauf dans les cas où « en désintégrant les structures élémentaires de la réalité, les pouvoirs psychiques (des héros) laissent entrevoir ce que pourraient devenir des sociétés conçues selon d'autres dispositifs, où un désir coagulé en système n'intercepterait pas tous les désirs, où la mobilité et la singularité des désirs seraient fondatrices de réalités mouvantes. ». Beau travail dialectique illustré d'exemples édifiants. Surtout quand on sait que la plus grande majorité des auteurs et dessinateurs américains était, est, ou sera partisan de la démocratie capitaliste. Enfin, mieux vaut Liotard que jamais. Certes, je vois mal comment l'enfant que je fus aurait pu tomber d'accord avec cet ouvrage à l'époque où les bandes dessinées de Science-Fiction américaine étaient pour moi le symbole de mes premières révoltes contre l'ordre établi, c'est-à-dire mes parents qui exerçaient une véritable répression à leur égard. Mais, peut-être interprétais-je ces B.D. réactionnaires comme un potentialisateur de la subversion que tout être non adulte porte en soi. La part d'imaginaire qu'elles contiennent, au-delà de leur signification politique, fut la source de désirs qui ne s'éteindront jamais, car ils se rallument sans cesse aux feux de l'anarchie. La parution d'une nouvelle revue de SF, Science-Fiction Magazine, fait aussi partie des choses importantes de cette rentrée. En effet, malgré leur déclin aux Uessas, malgré la glu des ans qui se dépose entre les pages de celles qui existent encore, je reste convaincu de l'efficacité inégalable des revues dans les relations entre lecteurs et auteurs, auteurs et critiques, critiques et lecteurs. Ce sont véritablement les points focaux d'une activité littéraire, surtout lorsqu'il s'agit d'un genre comme la SF, volontiers parqué dans les librairies entre les livres de cuisine et les romans pour enfants -- au lieu de la considérer comme une littérature à part entière. Science-Fiction Magazine ne remplacera pas ce que fut Fiction en son temps, ni Galaxie. Cette revue ne se présente pas comme un organe de combat ou de réflexion, mais comme un objet de consommation -- ce mot n'ayant rien de péjoratif puisqu'elle diffuse des produits de qualité. Tout le monde ne sait pas qu'il s'agit de la version française de Science-Fiction Monthly , qui fit les délices des amateurs anglais durant un certain nombre d'années. Son succès tient surtout dans la qualité de ses posters dus aux meilleurs graphistes de la SF contemporaine, de Chris Foss à Philippe Druillet. Le premier numéro nous en offre huit, d'une qualité d'impression supérieure aux originaux britanniques. Pour le moment, la part rédactionnelle est assez restreinte ; mais on nous promet qu'elle sera agrandie. Bref, un instrument de plus pour l'élargissement du public de Science-Fiction. Je ne m'en plaindrai pas. L'avenir nous dira comment cette revue évoluera. Je ne ferai pour l'instant qu'un seul reproche : pourquoi la présenter sous deux couvertures ? La première, au véritable format, permettrait d'avoir des images à peu près intactes malgré les vicissitudes des livraisons et des expositions en kiosque, si elle n'était transformée en une seconde, qui est une réplique de la première au demi format et répond hypothétiquement aux desiderata des marchands de journaux. Elle exige un double pliage fâcheux, car il endommage sérieusement les posters. Puisque je parle de Science-Fiction Magazine, il m'est impossible de passer sous silence la parution de Spirale, dont je tiens le sixième numéro entre les mains. Issue du congrès de Salon-de-Provence, cette revue a quelque peu abandonné ses options primitives en offrant ses pages à d'autres que ceux qui en constituaient le noyau initial, tous sectateurs de la réaction. Dominique Douay y voisine maintenant avec Richard Nolane. Tout cela fait un peu pétaudière, malgré les efforts très sérieux pour produire une revue professionnelle. Dans un autre domaine, deux numéros 1, ceux de Découvrir et des Cahiers de l'étrange. La première revue annonce dans son éditorial : « Vous informer systématiquement sur les pratiques occultes d'autrefois et les découvertes d'aujourd'hui, c'est vous donner les moyens de vous faire heureux ; c'est aussi vous connecter plus directement à la grande aventure que nous recevons du Cosmos. ». Cela à renfort de seins et de fesses délicatement répartis entre les pages consacrées aux plantes qui pouvaient rire, aux stellaires qui sont parmi nous -- ils conseillaient Hitler --, aux soucoupes volantes qui viennent de la mer, etc. Bref une belle macédoine pour paumés et mystiques de tout bords. Les Cahiers de l'étrange, eux, proclament que « de grands changements sont proches. ». Sous une apparence plus sérieuse, ils traitent exactement des mêmes problèmes, préparent l'avènement du Messie bémol. À signaler enfin, la rubrique régulière de Denis Guiot dans Impulsion, un magazine un peu douteux où, sur six pages, ce dernier fournit une bonne information sur la SF et des critiques personnelles. Venons-en au vif du sujet, c'est-à-dire les deux livres que j'ai retenus ce mois-ci, d'une façon tout à fait partiale et autoritaire. Femmes au futur, d'abord, une anthologie présentée par Marianne Leconte. La naufragée involontaire des Horizons du fantastique s'est hissée à la force du poignet sur cette planche de salut offerte par les bonnes éditions Marabout. Après Femmes et merveilles, paru aux Éditions Denoël, voici donc la deuxième anthologie consacrée aux femmes dans la littérature de SF. Deux de trop diront certains misogynes acharnés. Ils auraient tort car, sans nul doute, la qualité des textes présentés ici méritait leur publication, quelqu'en aient été leurs auteurs. D'autant que la plupart des écrivains féminins qui participent à cette anthologie ont publié plusieurs romans dans leurs pays d'origine. À notre regret, aucun de ceux-ci n'ont été traduits en France. Doit-on en conclure que les éditeurs français sont encore plus hostiles à la production féminine en littérature que les Américains et les Anglais ? Sans nul doute, car ils ne publient que les plus intellectuelles, Ursula Le Guin, ou les tenantes du vieux style, Catherine Moore. Au détriment de celles qui se posent le problème de savoir quel pourra être l'évolution de la femme dans les sociétés futures. Kate Wilhem d'abord, dans un étrange et obscur récit où pèse une sombre malédiction, "les Funérailles". Quelle possibilité existe-t-il à cette enfant de l'avenir de s'enfuir, de quitter la société bizarre et distordue où elle est née, où ses soeurs subissent sinistrement leur sort. En s'enfuyant par quelque souterrain symbolique à l'intérieur d'un passé tribal, pour y rejoindre l'enfant qu'elle y eut été, insouciante parmi les fleurs. Raylin Moore, avec "la Belle Éléonore est morte", donne une étonnante preuve par l'absurde que l'aliénation est affaire d'éducation. Il suffit de s'en affranchir pour retrouver une certaine innocence de moeurs à partir de laquelle tout est possible, même le conventionnel. C'est sans doute la nouvelle la plus lucide et la plus significative que j'ai lue sur les possibles relations sexuelles de l'homme et de la femme. Joanna Russ, dans "Lorsque tout changea", lance un tragique chant d'adieu à une planète sans hommes où les femmes sont parvenues à transposer dans la réalité une conception "fermière et autonomiste" de la société. Sous les idées nouvelles sont enkystées de vieilles idéologies qui préparent le retour des hommes. Katia Alexandre nous parle du fascisme féminin dans "le Temps des masques", en nous montrant quelle horrible société hiérarchisée et contraignante les femmes de l'avenir auront su imposer aux hommes. Mais bizarrement cette société apparaît comme très semblable à celle que les hommes ont établie depuis des millénaires. La nouvelle de Joséphine Saxton est un peu simplette par rapport au haut niveau où se situent les autres. Quant à Sonya Dorman, elle porte l'horreur de l'accouchement à son comble en matérialisant ces étranges fantasmes féminins que des générations d'accoucheuses et de parentes apeurées se sont transmises de générations en générations, dans "la Fin vivante". Kit Reed, dans le plus beau texte de ce recueil "la Chanson de Tommy", imagine ce que pourrait devenir une groupie poussée jusqu'à l'absurde C'est un long et atroce lamento à la honte de cette femme monstre, de cette femme paternée telle que l'ont conçue des sociétés phallocratiques et punitives. Avec "le Journal de Rose", Ursula Le Guin montre par quel cheminement psychologique une femme cultivée, intelligente, aboutira à la résignation, grâce à la sournoise certitude d'oeuvrer pour une libération ultime et mal connue. Marianne Leconte se pose une question dans "les Trois J". Si les femmes étaient télépathes et les hommes ne l'étaient pas, utiliseraient-elles leur pouvoir pour changer le monde, ou se serviraient-elles de leurs armes traditionnellement célébrées par nos sociétés pour devenir les éminences grises de l'humanité ? Pamela Sargent, dans "TIM", nous parle d'un avenir où la femme serait la grande planificatrice, sans nous donner aucun élément de justification. Elle révèle pourtant d'une façon significative en quoi cette société féminisée aboutirait à un renforcement de l'État autoritaire. Quant à Hilary Bailey, dans une nouvelle floue et énigmatique, elle fait la preuve que son art de l'écriture est très semblable à celui de son mari Michael Moorcock, au point de ne plus savoir lequel des deux a influencé l'autre. Toutes ces nouvelles répondent-elles aux questions que Marianne Leconte se pose au commencement de sa postface : « Existe-t-il une spécificité de la littérature féminine de Science-Fiction ? Cette littérature est-elle féministe ? Propose-t-elle de la femme une image différente ? ». Ma réponse sera ambiguë ; car, bien sßr, il faudrait que ces sociétés de l'Avenir, auxquelles rêvent les écrivains de ce recueil, fussent réalisées pour que les femmes au futur, enfin libérées du carcan sous lequel les a maintenues notre culture, puissent imaginer de nouvelles situations qui évolueraient à partir des schémas nouveaux qu'elles proposent. À vrai dire, je n'ai pas trouvé de spécificité à ces textes. Ils ne m'ont pas révélé un univers féminin ou féministe duquel je serais exclu ou que j'aurais ignoré volontairement. Par contre, elles prouvent à l'évidence que l'ère de la vieille littérature féminine, avec ses défauts tant de fois avancés pour la mettre en dérision, mièvrerie et sentimentalisme par exemple, est terminé. Un recueil comme Femmes au futur démontre combien il existe potentiellement d'écrivains talentueux chez les femmes qui oeuvrent pour la SF, c'est surtout ce que j'en attendais. Dominique Douay, maintenant, avec l'Échiquier de la création, chez J'ai Lu. Cet ouvrage tombe à point au moment où certains lecteurs de SF s'interrogent : la Science-Fiction française vaut-elle la peine d'être vécue ? Le problème n'est pas nouveau, il a fait les beaux jours de Fiction à une époque où le raz-de-marée américain balayait les faibles jetées de sable à peine étayées que nous lancions imprudemment pour nous manifester. À Lyon, l'autre jour, au cours d'un colloque sur la SF qui se déroulait à la bibliothèque municipale, certains participants l'ont relancé. Pour moi, la réponse est simple : face au produit manufacturé qu'ont imposé sans mal les éditeurs, en puisant à bon marché dans l'abondante et ancienne production américaine, la Science-Fiction française est devenue si diverse, si inventive, si déroutante qu'elle place le consommateur habituel dans une situation de refus. La preuve en est que la SF non conventionnelle made in U.S.A. est également rejetée par les amateurs d'évasion à domicile vers les paradis de la technologie. Ce n'est pas la Science-Fiction française qui est boudée. Francis Carsac ou René Barjavel, qui savent faire dans la bonne confection, ne posent aucun problème à leurs éditeurs. C'est la Science-Fiction de pointe. Et il existe beaucoup d'auteurs français qui ne se contentent pas d'utiliser les recettes éprouvées, qui osent, lancent des ponts vers l'avenir, ce qui est semble-t-il, le rôle essentiel de la SF. Il ne faut pas croire que ces recherches sont menées dans un but d'obscurité voulue, par simple snobisme littéraire. Quoiqu'on en dise, la plupart des romans français ne demandent pas d'efforts particuliers pour être compris. Ils se situent dans le droit fil des fabuleux créateurs que furent, par exemple, J.H. Rosny aîné, Maurice Renard ou Jacques Spitz, dont les oeuvres restent exemplaires face à la production américaine d'une époque comparable. Simplement, les auteurs français modernes ont franchi un palier spéculatif, il suffit de les suivre. En se reportant aux débuts de Philip K. Dick, en France, avec ses premiers romans importants, il est notable que les vieux lecteurs du C.L.A. ne les accueillaient pas non plus avec enthousiasme. De même aux Uessas. Combien de désabonnements, combien de mises en garde ont accompagné la parution de textes un peu nouveaux, de nouvelles un peu différentes dans Fiction pour considérer l'hostilité vis-à-vis de la Science-Fiction française avec une dérision amusée. Amusée tant qu'on ne crèvera pas de faim. Dominique Douay, donc, nous donne son deuxième roman, il serait bon de le lire. Dans un avertissement préalable, je dirai tout de go que je suis imperméable aux symboles et que j'en ai fait une lecture au premier degré, comme le plus banal des lecteurs de space opera. L'Échiquier de la création obéit à de vastes desseins. Comme Gérard Klein, avec son premier roman le Gambit des étoiles, Dominique Doua