Les Striges par Marcel Schwob Vobis rem horribilem narrabo... mihi pili inhorruerunt. T.P. ARBITRI, Satirae. Nous étions couchés sur nos lits, autour de la table somptueusement servie. Les lampes d'argent brûlaient bas ; la porte venait de se fermer derrière le jongleur, qui avait fini par nous lasser avec ses cochons savants ; et il y avait dans la salle une odeur de peau roussie, à cause des cercles de feu par lesquels il faisait sauter ses bêtes grognantes. On apportait le dessert : des gâteaux au miel chaud, des oursins confits, des oeufs chaperonnés en beignets de pâte, des grives à la sauce, farcies de fleur de farine, de raisins secs et de noix. Un esclave syrien chantait sur un mode aigre, tandis qu'on passait les plats. Notre hôte effila entre ses doigts les longs cheveux de son mignon, étendu près de lui, se piqua gracieusement les dents avec une spatule dorée ; il était ému par de nombreuses coupes de vin cuit, qu'il buvait avidement, sans le mêler, et il commença ainsi avec quelque confusion : «Rien ne m'attriste plus que la fin d'un repas. Je suis obligé de me séparer de vous, mes chers amis. Cela me rappelle invinciblement l'heure où il faudra vous quitter pour tout de bon. Oh ! oh ! que l'homme est donc peu de chose ! Un hommelet, tout au plus. Travaillez beaucoup, suez, soufflez, faites campagne en Gaule, en Germanie, en Syrie, en Palestine, amassez votre argent pièce à pièce, servez de bons maîtres, passez de la cuisine à la table, de la table à la faveur ; ayez les cheveux longs comme ceux-ci, où je m'essuie les doigts ; faites-vous affranchir ; tenez maison à votre tour, avec des clients comme j'en ai ; spéculez sur les terrains et les transports de commerce, agitez-vous, démenez-vous : depuis l'instant où le bonnet d'affranchi vous aura touché la tête, vous vous sentirez asservi à une maîtresse plus puissante, dont aucune somme de sesterces ne vous délivrera. Vivons, tandis que nous nous portons bien. Enfant, verse du Falerne». Il se fit apporter un squelette d'argent articulé, le coucha dans diverses positions sur la table, soupira, s'essuya les yeux, et reprit : «La mort est une chose terrible, dont la pensée m'assiège surtout quand j'ai mangé. Les médecins que j'ai consultés ne peuvent me donner aucun conseil. Je crois que ma digestion est mauvaise. Il y a des jours où mon ventre mugit comme un taureau. Il faut se garder de ces inconvénients. Ne vous gênez pas, mes amis, si vous êtes incommodés. L'anathymiase peut monter au cerveau, et on est perdu. L'empereur Claude avait coutume d'agir ainsi, et personne ne riait. Mieux vaut être incivil que risquer sa vie». Il songea encore quelques instants ; puis il dit : «Je ne peux chasser mon idée. Quand je pense à la mort, j'ai devant mes yeux toutes les personnes que j'ai vu mourir. Et si nous étions sûrs de notre corps, après que tout est fini ! Mais, pauvres nous, misérables que nous sommes, il y a des puissances mystérieuses qui nous guettent, je vous le jure par mon génie. On en voit dans les carrefours. Elles ont la forme de vieilles femmes, et la nuit elles sont faites en manière d'oiseaux. Un jour, quand je demeurais encore dans la rue Étroite, mon âme m'est montée au nez, de frayeur ; il y en avait une qui allumait un feu de roseaux, dans un niche du mur ; elle versait du vin dans une gamelle de cuivre, avec des poireaux et du persil ; elle y jetait des noix avelines et les examinait. Dieux irrités ! quels regards elle dardait ! Après, elle prit des fèves dans son sac et les éplucha avec ses dents aussi vite qu'une mésange qui pique du chenevis ; et elle crachait les enveloppes autour d'elle comme des cadavres de mouches. C'était une «striga», je n'en doute pas ; et si elle m'avait aperçu, elle m'aurait peut-être paralysé avec son mauvais oeil. Il y a des gens qui sortent la nuit, qui se sentent parcourus de souffles ; ils tirent leur épée, font le moulinet, se battent contre des ombres. Le matin, ils sont couverts de meurtrissures et la langue leur pend au coin de la bouche. Ils ont rencontré les striges. J'ai vu des hommes forts comme des boeufs et même des loups-garous qu'elles mettaient à mal. Ces choses sont vraies, je vous les affirme. D'ailleurs ce sont des faits reconnus. Je n'en parlerais pas et je pourrais en douter s'il ne m'était arrivé une aventure qui me fit dresser tous les poils. Lorsqu'on veille les morts ; on peut entendre les striges : elles chantent des airs qui vous emportent et auxquels on obéit malgré soi. Leur voix est suppliante et plaintive, flûtée comme celle d'un oiseau, tendre comme les gémissements d'un petit enfant qui appelle ; rien ne peut y résister. Quand je servais mon maître, le banquier de la voie Sacrée, il eut le malheur de perdre sa femme. J'étais triste dans ce moment : car la mienne venait de mourir - belle créature, ma foi, et bien en chair - mais je l'aimais surtout pour ses bonnes manières. Tout ce qu'elle gagnait était pour moi ; si elle n'avait qu'un as, elle m'en donnait la moitié. Comme je rentrais à la «villa», je vis des objets blancs qui remuaient parmi les tombeaux. Je meurs de frayeur, surtout parce que j'avais laissé une morte en ville ; je cours à la maison de campagne, et je trouve, en passant sur le seuil, quoi ? Une flaque de sang avec une éponge trempée dedans. Et à travers la maison j'entends des hurlements et des pleurs ; car la maîtresse était morte à la tombée de la nuit. Les servantes déchiraient leurs robes et s'arrachaient les cheveux. On voyait une seule lampe, comme un point rouge, au fond de la chambre. Le maître parti, j'allumai un grand copeau de sapin, près de la fenêtre ; la flamme était pétillante et fumeuse tant que le vent agitait les tourbillons gris dans la chambre ; la lumière se baissait et se relevait avec un soufflement ; les gouttes de résine suintaient le long du bois et crépitaient. La morte était couchée sur le lit ; elle avait la figure verte et une multitude de petites rides autour de la bouche et aux tempes. Nous lui avions attaché un linge autour des joues pour empêcher ses mâchoires de s'ouvrir. Les papillons de nuit secouaient en cercle, près de la torche, leurs ailes jaunes ; les mouches se promenaient lentement sur le haut du lit, et chaque bouffée de vent faisait entrer des feuilles sèches, qui tournoyaient. Moi, je veillais au pied, et je pensais à toutes les histoires, aux mannequins de paille qu'on trouve le matin à la place des cadavres, et aux trous ronds que les sorcières viennent faire dans les figures pour sucer le sang. Voilà que s'éleva parmi les huées du vent un son strident, aigre et tendre ; on eût dit qu'une petite fille chantait pour supplier. Le mode flottait dans l'air et entrait plus fort avec les souffles qui éparpillaient les cheveux de la morte ; cependant j'étais comme frappé de stupeur et je ne bougeais pas. Le lune se mit à briller avec une lumière plus pâle ; les ombres des meubles et des amphores se confondirent avec la noirceur du sol. Mes yeux, qui erraient, tombèrent sur la campagne et je vis le ciel et la terre s'illuminer d'une lueur douce, où les buissons lointains s'évanouissaient, où les peupliers ne marquaient plus que de longues lignes grises. Il me sembla que le vent s'apaisait et que les feuilles ne remuaient plus : je vis glisser des ombres derrière la haie du jardin. Puis mes paupières me parurent de plomb et se fermèrent ; je sentis des frôlements très légers. Soudain, le chant du coq me fit tressauter, et un souffle glacé du vent matinal froissa les cimes des peupliers. J'étais appuyé au mur ; par la fenêtre je voyais le ciel d'un gris plus clair et une traînée blanche et rose du côté de l'Orient. Je me frottai les yeux, - et lorsque je regardai ma maîtresse, - que les dieux m'assistent ! - je vis que son corps était couvert de meurtrissures noires, de tâches d'un bleu sombre, grandes comme un as, - oui, comme un as, - et parsemées sur toute la peau. Alors je criai et je courus vers le lit ; la figure était un masque de cire sous lequel on vit la chair hideusement rongée ; plus de nez, plus de lèvres, ni de joues, plus d'yeux : les oiseaux de nuit les avaient enfilés à leur bec acéré, comme des prunes. Et chaque tache bleue était un trou en entonnoir, où luisait au fond une plaque de sang caillé ; et il n'y avait plus ni coeur, ni poumons, ni aucun viscère ; car la poitrine et le ventre étaient farcis avec des bouchons de paille. Les striges chanteuses avaient tout emporté pendant mon sommeil. L'homme ne peut pas résister au pouvoir des sorcières. Nous sommes le jouet de la destinée». Notre hôte se mit à sangloter, la tête sur la table, entre le squelette d'argent et les coupes vides. «Ah ! ah ! pleurait-il, moi le riche, moi qui peux aller à Baies par mes propriétés, moi qui fais publier un journal pour mes terres, avec ma troupe d'acteurs, mes danseurs et mes mimes, ma vaisselle plate, mes maisons de campagne et mes mines de métaux, je ne suis qu'un misérable corps - et les striges pourront bientôt venir le trouer». L'enfant lui tendit un pot d'argent, et il se souleva. Cependant les lampes s'éteignaient ; les convives s'agitaient lourdement avec un murmure vague ; les pièces d'argenterie s'entrechoquaient, et l'huile d'une lampe renversée mouillait toute la table. Un baladin entra sur la pointe des pieds, la figure plâtrée, le front rayé de lignes noires ; et nous nous enfuîmes par la porte ouverte, entre une double haie d'esclaves nouvellement achetés, dont les pieds étaient encore blancs de craie. Le Sabot par Marcel Schwob La forêt du Gâvre est coupée par douze grands chemins. La veille de la Toussaint, le soleil rayait encore les feuilles vertes d'une barre sang et or, quand une petite fille errante parut sur la grand'route de l'Est. Elle avait un fichu rouge sur la tête, noué sous son menton, une chemise de toile grise avec bouton de cuivre, une jupe effiloquée, une paire de petits mollets dorés, ronds comme des fuseaux, qui plongeaient dans des sabots garnis de fer. Et lorsqu'elle arriva au grand carrefour, ne sachant où aller, elle s'assit près de la borne kilométrique et se mit à pleurer. Or la petite fille pleura longtemps, si bien que la nuit couvrait toutes choses tandis que les larmes coulaient entre ses doigts. Les orties laissaient pencher leurs grappes de graines vertes. Les grands chardons fermaient leurs fleurs violettes, la route grise au loin grisonnait encore plus dans le brouillard. Sur l'épaule de la petite montèrent tout à coup deux griffes avec un museau fin ; puis un corps velouté tout entier, suivi d'une queue en panache, se nicha dans ses bras, et l'écureuil mit son nez dans sa manche courte de toile. Alors la petite fille se leva, et entra sous les arbres, sous des arceaux de branches entrelacées, avec des buissons épineux piqués de prunelles d'où jaillissaient soudain des noisetiers et des coudriers, tout droit vers le ciel. Et au fond d'un de ces berceaux noirs, elle vit deux flammes très rouges. Les poils de l'écureuil se hérissèrent ; quelque chose grinça des dents, et l'écureuil sauta par terre. Mais la petite fille avait tant couru par les chemins qu'elle n'avait plus peur, et elle s'avança vers la lumière. Un être extraordinaire était accroupi sous un buisson, avec des yeux enflammés et une bouche d'un violet sombre ; sur sa tête deux cornes pointues se dressaient, et il y piquait des noisettes qu'il cueillait sans cesse avec sa longue queue. Il fendait les noisettes sur ses cornes, les épluchait de ses mains sèches et velues, dont l'intérieur était rose, et grinçait des dents pour les manger. Quand il vit la petite fille il s'arrêta de grignoter, et resta à la regarder, en clignant continuellement des yeux. - Qui es-tu ? dit-elle. - Ne vois-tu pas que je suis le diable ? répondit la bête en se dressant. - Non, monsieur le diable, cria la petite fille ; mais, o... o... oh... ne me faites pas de mal. Ne me fais pas de mal, monsieur le diable. Je ne te connais pas, vois-tu ; je n'ai jamais entendu parler de toi. Est-ce que tu es méchant, monsieur ? Le diable se mit à rire. Il avança sa griffe pointue vers l'enfant et jeta ses noisettes à l'écureuil. Quand il riait, les bouquets de poils qui poussaient de ses narines et de ses oreilles dansaient dans sa figure. - Mon enfant, dit le diable, tu es la bienvenue. J'aime les personnes simples. Tu me fais l'effet d'être une bonne petite fille ; mais tu ne sais pas ton catéchisme. On t'apprendra peut-être plus tard que j'emporte les hommes : tu vas bien voir que ce n'est pas vrai. Tu ne viendras avec moi que si tu le veux. - Mais, dit la petite, je ne veux pas, diable. Tu es vilain ; chez toi, ça doit être tout noir. Moi, vois-tu, je cours dans le soleil, sur la route ; je ramasse des fleurs, et, quelquefois, quand passent des dames ou des messieurs, ils me les prennent pour des sous. Et le soir, il y a des bonnes femmes qui me mettent à coucher dans la paille ou dans le foin, des fois. Seulement ce soir je n'ai rien mangé, parce que nous sommes en forêt. Et le diable dit : - «Écoute, petite fille, et n'aie pas peur. Je vais te tirer d'affaire. Ton sabot est tombé, remets-le». Comme il parlait, le diable cueillait une noisette avec sa queue, et l'écureuil en croquait une autre. La petite fille glissa son pied mouillé dans le gros sabot, et se trouva tout à coup sur la grand'route, le soleil levé dans des bandes rouges et violettes à l'Orient, parmi l'air piquant du matin, la brume flottant encore sur les prés ! Il n'y avait plus ni forêt, ni écureuil, ni diable. Un charretier ivre, qui passait au galop, emportant une charretée de veaux qui meuglaient sous une bâche trempée, lui cingla les jambes d'un coup de fouet en manière de salut. Les mésanges à tête bleue piaillaient dans les haies d'aubépine semées de fleurs blanches. La petite fille, étonnée, se remit à marcher. Elle dormit sous une yeuse, à l'angle d'un champ. Et le lendemain elle continua sa route. De chemin en chemin, elle arriva parmi des landes pierreuses, où l'air était salé. Et plus loin elle trouva des carrés de terre, pleins d'eau saumâtre, avec des meules de sel qui jaunissaient au croisement des levées. Des culs-blancs et des hoche-queues picoraient le crottin sur la route. De larges volées de corbeaux s'abattaient de champ en champ, avec des croassements rauques. Un soir elle trouva assis sur la route un mendiant déguenillé, le front bandé de vieille toile, avec un cou sillonné de cordes raides et tordues, et des paupières rouges retournées. Quand il la vit arriver, il se leva et lui barra le chemin de ses bras étendus. Elle poussa un cri ; ses deux gros sabots glissèrent sur la passerelle du ruisseau qui coupait la route : la chute et l'effroi la firent pâmer. L'eau en sifflotant lui baignait les cheveux ; les araignées rouges couraient entre les feuilles de nénuphars pour la regarder ; les grenouilles vertes accroupies la fixaient en avalant l'air. Cependant le mendiant se gratta lentement la poitrine sous sa chemise noircie et reprit sa route en traînant la jambe. Peu à peu le cliquètement de sa sébile contre son bâton s'évanouit. La petite se réveilla sous le grand soleil. Elle était meurtrie et ne pouvait remuer son bras droit. Assise sur la passerelle, elle tâchait de résister aux étourdissements. Puis, au loin, sur la route, sonnèrent les grelots d'un cheval ; un peu après, elle entendit le roulement d'une voiture. Abritant ses yeux du soleil avec la main, elle vit une coiffe blanche qui brillait entre deux blouses bleues. Le char-à-bancs avançait rapidement ; devant trottinait un petit cheval breton au collier garni de grelots, avec deux plumeaux fournis au-dessus des oeillères. Lorsqu'il fut à la hauteur de la petite, elle tendit son bras gauche en suppliant. La femme cria : «Ma fi, dirait-on pas une garçaille qui chine ? Arrête donc le cheval, toi, Jean, voir ce qu'elle a. Tiens bon que je descende et qu'il ne se trotte pas. Ho ! ho ! allons donc ! Voyons voir ce qui la tient». Mais lorsqu'elle la regarda, la petite était déjà repartie pour le pays des songes. Le soleil lui avait trop piqué les yeux, et aussi la route blanche, et la douleur sourde de son bras lui avait étranglé le coeur dans la poitrine. - On dirait qu'elle va passer, souffla la paysanne. Pauv' ch'tiote. C'est-y une diote ou ben qu'elle a été mordue par un crocodrille ou un sourd, des fois ? C'est ben malicieux, ces bêtes-là ; ça court la nuit par les chemins. Jean, tiens la carne, qu'elle ne se trotte pas. Mathurin va me donner un coup de main pour la monter. Et la carriole la cahota, le petit cheval trottinant devant avec ses deux plumeaux qui se secouaient chaque fois qu'une mouche lui chatouillait le chanfrein, et la femme en coiffe blanche, serrée entre les blouses bleues, se tournait de temps à autre vers la petite, encore très pâle ; et elle arriva enfin dans une maison de pêcheur, coiffée de chaume ; lequel pêcheur était un des plus conséquents du pays et avait donc de quoi faire, et pouvait envoyer son poisson au marché dans le cul d'une charrette. Là se termina le voyage de la petite. Car elle resta toujours depuis chez ces pêcheurs. Et les deux blouses bleues étaient Jean et Mathurin ; et la femme en coiffe blanche était la mère Mathô, et le vieux allait en pêche dans une chaloupe. Or, ils gardèrent la petite fille, pensant qu'elle serait utile pour mener la maison. Et elle fut élevée comme les gars et garçailles des mathurins, avec la garcette. Les bourrées et les taloches descendirent sur elle bien souvent. Et lorsqu'elle prit de l'âge, à force de raccommoder les filets, et de manier les plombs, et de mener l'écopette, et éplucher le goémon, et laver les cabans, et tremper les bras dans l'eau grasse et dans l'eau salée, ses mains devinrent rouges et éraillées, ses poignets ridés comme le cou d'un lézard ; et ses lèvres noires donc, et sa taille carrée, sa gorge pendante, et ses pieds bien durs et cornés, pour avoir passé maintes fois sur les pustules de cuir du varech et les bouquets de moules violacées qui raclent la peau avec le tranchant de leurs coquilles. De la petite fille de jadis il ne restait guère, sinon deux yeux comme des braises et un teint jus de pipe ; joues flétries, mollets tordus, dos courbé par les panerées de sardines, c'était une cheminote devenue bonne à marier. Elle fut donc promise à Jean, et devant que les accordailles eussent tinté par tout le caquet du village, il y avait un bon à-compte de pris sur les épousailles. Et ils se marièrent tranquillement : l'homme alla pêcher au chalut et boire au retour des bolées de cidre avec des verrées de rhum. Il n'était pas beau avec sa figure osseuse et un toupet de cheveux jaunes entre deux oreilles pointues. Mais il avait les poings solides : le lendemain des jours où il était saoul, la Jeanne avait des bleus. Et elle eut une traînée d'enfants accrochés à ses jupes quand elle raclait sur le pas de la porte la marmite aux groux. Eux aussi furent élevés comme des gars et garçailles de mathurins, à la garcette. Les journées se passèrent l'une après l'autre, monotones et encore monotones, à débarbouiller les petits et à raccommoder les filets, à coucher le vieux quand il rentrait plein, et les bons soirs, des fois, à jouer au trois-sept avec les commères, pendant que la pluie claquait contre les carreaux et que le vent rabattait les brindilles dans l'âtre. Et puis l'homme se perdit à mé ; la Jeanne le pleura dans l'église. Elle fut longtemps, la figure raidie et les yeux rouges. Les enfants poussèrent et partirent, qui par ci, qui par là. Finalement, elle resta seule, vieille, béquillarde, ratatinée, chevrotante ; elle vivait avec un peu d'argent que lui envoyait un de ses fils qui était gabier. Et un jour, comme l'aurore poignait, les rayons gris qui entrèrent par les carreaux fumeux éclairèrent l'âtre éteint et la vieille qui râlait. Dans le hoquet de la mort, ses genoux pointus soulevaient ses hardes. Tandis que la dernière bouffée d'air chantait dans sa gorge, on entendait sonner matines, et ses yeux s'obscurcirent tout à coup : elle sentit qu'il faisait nuit ; elle vit qu'elle était dans la forêt du Gârve ; elle venait de remettre son sabot ; le diable avait cueilli une noisette avec sa queue, et l'écureuil achevait d'en croquer une autre. Et elle s'écria de surprise en se retrouvant toute petite, avec son fichu rouge, sa chemise grise et sa jupe déchirée ; puis elle s'écria de peur : «Oh ! gémit-elle en faisant le signe de la croix, tu es le diable et tu viens de m'emporter !» - «Tu as fait des progrès, dit le diable, tu es libre de venir». - «Comment ! dit-elle, ne suis-je point pécheresse et ne vas-tu pas me brûler, mon Dieu ?» - «Non pas, dit le diable : tu peux vivre ou venir avec moi». - «Mais, Satan, je suis morte !» - «Non pas, dit le diable : il est vrai que je t'ai fait vivre toute ta vie, mais pendant l'instant seulement que tu as remis ton sabot. Choisis entre la vie que tu as menée et le nouveau voyage que je t'offre». Alors la petite se couvrit les yeux de sa main et pensa. Elle se rappela ses peines et ses ennuis, et sa vie triste et grise ; elle se sentit lasse pour tout recommencer. - Eh bien ! dit-elle au diable, je suis damnée, mais je te suis. Le diable siffla un jet de vapeur blanche de sa bouche violet sombre, enfonça ses griffes dans la jupe de la petite fille, et, ouvrant de grandes ailes noires de chauve-souris, monta rapidement au-dessus des arbres de la forêt. Des gerbes de feu rouge jaillaissaient comme des fusées de ses cornes, des bouts de ses ailes et des pointes de ses pieds ; la petite pendait inerte, comme un oiseau blessé. Mais, soudain, douze coups sonnèrent à l'église de Blain, et de tous les champs sombres montèrent des formes blanches, des femmes et des hommes, aux ailes transparentes, et qui volaient doucement par les airs. Or, c'étaient les saints et saintes dont venait de commencer la fête ; le ciel pâle en était plein, et ils resplendissaient étrangement. Les saints avaient autour de la tête un halo d'or ; les larmes des saintes et les gouttes de sang qu'elles avaient versées s'étaient changées en diamants et en rubis qui parsemaient leurs robes diaphanes. Et sainte Madeleine dénoua sur la petite ses cheveux blonds ; le diable se recroquevilla et tomba vers la terre comme une araignée au bout de son fil ; et elle prit l'enfant dans ses bras blancs et dit : - Pour Dieu, ta vie d'une seconde vaut des dizaines d'années ; il ne connaît point le temps et n'estime que les souffrances : viens fêter la Toussaint avec nous. Et les haillons de la petite s'abattirent ; et l'un après l'autre ses deux sabots tombèrent dans le vide de la nuit, et deux ailes éblouissantes jaillirent de ses épaules. Et elle s'envola, entre sainte Marie et sainte Madeleine, vers un astre vermeil et inconnu où sont les îles des Bienheureux. C'est là qu'un faucheur mystérieux vient tous les soirs, avec la lune pour faucille ; et il fauche parmi les prairies d'asphodèles des étoiles scintillantes qu'il sème dans la nuit. Une odeur nauséabonde s'échappait de la bouteille. Les trois copains burent leur saoul pour se ravigoter. Et puis le vent se leva ; la houle verte roula et tangua la barque ; les lames courtes secouèrent les avirons ; le sillage du galion s'éteignit insensiblement, et la barque resta seule, noyée en pleine mer. Alors Pen-Bras se mit à jurer, la Tourterelle à chanter, et le Vieux à marmotter tête basse. Les avirons partirent à vau-l'eau ; les trois gabelous ballottèrent d'une joue de la barque à l'autre, tandis que les montagnes d'eau la secouaient comme une coque de noix. Et les douaniers perdus entrèrent dans un rêve merveilleux d'ivresse. Pen-Bras voyait un pays doré, du côté de l'Amérique, où on licherait du vin grenat à pleins pots ; et une femme gentille donc, dans une maisonnette blanche, parmi les fûts verdoyants d'une châtaigneraie ; et des petits en ribambelle grignotant des oranges sucrées à manger en salade, et le verger des noix de coco avec du rhum. Et le monde vivrait en paix, sans soldats. Le Vieux rêvait d'une ville ronde, bien emmuraillée de remparts, où pousseraient par allées des marronniers à feuilles dorées et en fleurs ; le soleil d'automne les éclairerait toujours de ses rayons obliques ; il aurait son petit chez-soi de percepteur, et promènerait à la musique, sur les fortifications, la croix rouge que sa ménagère coudrait à sa redingote. L'or lui donnerait cette belle retraite après un long service sans avancement. La Tourterelle était transportée dans une île frangée par la mer bleue, où les bois de cocotiers venaient baigner dans l'eau. Sur les plages sablonneuses croissaient des prairies de grandes plantes, dont les feuilles avaient l'air de glaives verts ; leurs larges fleurs sanglantes étaient éternellement épanouies. Des femmes brunes passaient parmi ces herbages, le regardant de leurs yeux noirs, humides, et la Tourterelle, chantant ses chansons joyeuses dans l'air pur et bleuâtre de la mer, les embrassait toutes sur leurs lèvres rouges : il était devenu, dans cette île, achetée avec son or, le Roi Tourterelle. Et puis, quand le jour gris se leva, parmi les traînées de nuages noirâtres, au bout de la mer, les trois douaniers se réveillèrent, la tête vide, la bouche mauvaise, les yeux fiévreux. Le ciel plombé s'étendait à perte de vue sur l'immensité gris-sale de l'océan ; une houle uniforme clapotait autour d'eux ; le vent froid leur balayait les embruns dans la figure. Mornes, accroupis au fond de leur barque, ils contemplèrent cette désolation. Les lames troublées charriaient des paquets de goémon ; les mouettes voletaient en criant, flairant la tempête ; passant de vague en vague, plongeant et se relevant, le youyou pointait au hasard, sans boussole. Un ris fit claquer l'écoute ; puis la voile battit longtemps le petit mât, s'aplatissant sous les bourrasques. Quand il vint, l'ouragan les poussa au Sud, vers le golfe de Gascogne. Ils ne virent plus jamais la côte bretonne, à travers les raies de la pluie fine et les rafales du grain. Ils grelottèrent le froid et la faim, sur les bancs de leur barque, qui pourrissait d'humidité. Peu à peu, ils cessèrent d'écoper l'eau dont les lames déferlantes emplissaient le youyou ; la famine leur tire-bouchonna l'estomac et leur fit bourdonner les oreilles ; et ils sombrèrent, les trois Bretons, croyant entendre, dans les tintements de leur sang, le glas du clocher de Sainte-Marie. Et l'Atlantique monotone emporta dans ses flots gris leur rêve doré, le galion du capitaine Jean Florin, qui ne débarqua jamais le trésor du grand Montezuma, flibusté à Fernand Cortès, le Quint royal destiné à Sa Majesté d'Espagne très catholique. Cependant, autour de la quille glissante de la yole renversée, vinrent planer en tournoyant les grandes frégates, et les girandoles de goélands la frôlèrent de leurs ailes, en criant : «Gab-Lou ! Gab-Lou !». SCHWOB, Marcel (1867-1905) : Le Train 081 (Coeur double). Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Bibliothèque Municipale de Lisieux (03.04.1997) Texte relu par : A. Guézou Adresse : Bibliothèque municipale, B.P. 216, 14107 Lisieux cedex -Tél. : 02.31.48.66.50.- Minitel : 02.31.48.66.55 E-mail : bmlisieux@mail.cpod.fr, [Olivier Bogros] 100346.471@compuserve.com http://ourworld.compuserve.com/homepages/bib_lisieux/ Diffusion libre et gratuite (freeware) Le Train 081 par Marcel Schwob Du bosquet où j'écris, la grande terreur de ma vie me paraît lointaine. Je suis un vieux retraité qui se repose les jambes sur la pelouse de sa maisonnette ; et je me demande souvent si c'est bien moi - le même moi - qui ait fait le dur service de mécanicien sur la ligne P.-L.-M., - et je m'étonne de n'être pas mort sur le coup, la nuit du 22 septembre 1865. Je peux dire que je le connais, ce service de Paris à Marseille. Je mènerais la machine les yeux fermés, par les descentes et les montées, les entrecroisements de voies, les embranchements et aiguillages, les courbes et les ponts de fer. De chauffeur de troisième classe j'étais arrivé mécanicien de première, et l'avancement est bien long. Si j'avais eu plus d'instruction, je serais sous-chef de dépôt. Mais quoi ! sur les machines on s'abêtit ; on peine la nuit, on dort le jour. De notre temps la mobilisation n'était pas réglée, comme maintenant ; les équipes de mécaniciens n'étaient pas formées : nous n'avions pas de tour régulier. Comment étudier ? Et moi surtout : il fallait avoir la tête solide pour résister à la secousse que j'ai eue. Mon frère, lui, avait pris la flotte. Il était dans les machines des transports. Il était entré là-dedans avant 1860, la campagne de Chine. Et la guerre finie, je ne sais comment il était resté dans le pays jaune, vers une ville qu'on nomme Canton. Les Yeux-Tirés l'avaient gardé pour leur mener des machines à vapeur. Sur une lettre que j'avais reçue de lui en 1862, il me disait qu'il était marié, et qu'il avait une petite fille. Je l'aimais bien mon frère, et cela me faisait deuil ne ne plus le voir ; et nos vieux aussi n'en étaient point contents. Ils étaient trop seuls, dans leur petite cahute, en campagne, tirant sur Dijon ; et, leurs deux gars partis, ils dormaient tristement l'hiver, à petits coups, au coin du feu. Vers le moi de mai 1865, on a commencé à s'inquiéter à Marseille de ce qui se passait au Levant. Les paquebots qui arrivaient apportaient de mauvaises nouvelles de la mer Rouge. On disait que le choléra avait éclaté à la Mecque. Les pèlerins mouraient par milliers. Et puis la maladie avait gagné Suez, Alexandrie ; elle avait sauté jusqu'à Constantinople. On savait que c'était le choléra asiatique : les navires restaient en quarantaine au lazaret ; tout le monde était dans une crainte vague. Je n'avais pas grande responsabilité là-dessus ; mais je peux dire que l'idée de voiturer la maladie me tourmentait beaucoup. Sûr, elle devait gagner Marseille ; elle arriverait à Paris par le rapide. Dans ce temps-là, nous n'avions pas de boutons d'appel pour les voyageurs. Maintenant, je sais qu'on a installé des mécanismes fort ingénieux. Il y a un déclenchement qui serre le frein automatique, et au même moment une plaque blanche se lève en travers du wagon comme une main, pour montrer où est le danger. Mais rien de semblable n'existait alors. Et je savais que si un voyageur était pris de cette peste d'Asie qui vous étouffe en une heure, il mourrait sans secours, et que je ramènerais à Paris, en gare de Lyon, son cadavre bleu. Le mois de juin commence, et le choléra est à Marseille. On disait que les gens y crevaient comme des mouches. Ils tombaient dans la rue, sur le port, n'importe où. Le mal était terrible ; deux ou trois convulsions, un hoquet sanglant, et c'était fini. Dès la première attaque, on devenait froid comme un morceau de glace ; et les figures des gens morts étaient marbrées de taches larges comme des pièces de cent sous. Les voyageurs sortaient de la salle aux fumigations avec un brouillard de vapeur puante autour de leurs vêtements. Les agents de la Compagnie ouvraient l'oeil ; et dans notre triste métier nous avions une inquiétude de plus. Juillet, août, la mi-septembre se passent ; la ville était désolée, - mais nous reprenions confiance. Rien à Paris jusqu'à présent. Le 22 septembre au soir, je prends la machine du train 180 avec mon chauffeur Graslepoix. Les voyageurs dorment dans leurs wagons, la nuit, - mais notre service, à nous, c'est de veiller, les yeux ouverts, tout le long de la voie. Le jour, pour le soleil, nous avons de grosses lunettes à cage, encastrées dans nos casquettes. On les appelle des lunettes mistraliennes. Les coques de verre bleu nous garantissent de la poussière. La nuit, nous les relevons sur notre front ; et avec nos foulards, les oreilles de nos casquettes rabattues et nos gros cabans, nous avons l'air de diables montés sur des bêtes aux yeux rouges. La lumière de la fournaise nous éclaire et nous chauffe le ventre ; la bise nous coupe les joues ; la pluie nous fouette la figure. Et la trépidation nous secoue les tripes à nous faire perdre haleine. Ainsi caparaçonnés, nous nous tirons les yeux dans l'obscurité à chercher les signaux rouges. Vous en trouverez bien de vieillis dans le métier que le Rouge a rendus fous. Encore maintenant, cette couleur me saisit et m'étreint d'une angoisse inexprimable. La nuit souvent je me réveille en sursaut, avec un éblouissement *rouge* dans les yeux : effrayé, je regarde dans le noir - il me semble que tout craque autour de moi, - et d'un jet le sang me monte à la tête ; puis je pense que je suis dans mon lit, et je me renfonce entre mes draps. Cette nuit-là, nous étions abattus par la chaleur humide. Il pleuvotait à gouttes tièdes ; le copain Graslepoix enfournait son charbon par pelletées régulières ; la locomotive ballait et tanguait dans les courbes fortes. Nous marchions 65 à l'heure, bonne vitesse. Il faisait noir comme dans un four. Passé la gare de Nuits, et roulant sur Dijon, il était une heure du matin. Je pensais à nos deux vieux qui devaient dormir tranquillement, quand tout à coup j'entends souffler une machine sur la double voie. Nous n'attendions entre Nuits et Dijon, à une heure, ni train montant, ni train descendant. - Qu'est-ce que c'est que ça, Graslepoix ? dis-je au chauffeur. Nous ne pouvons pas renverser la vapeur. - Pas de pétard, dit Graslepoix : c'est sur la double voie. On peut baisser la pression. Si nous avions eu, comme aujourd'hui, un frein à air comprimé... lorsque soudain, avec un élan subit, le train de la double voie rattrapa le nôtre et roula de front avec lui. Les cheveux m'en dressent quand j'y pense. Il était tout enveloppé d'un brouillard rougeâtre. Les cuivres de la machine brillaient. La vapeur fusait sans bruit sur le timbre. Deux hommes noirs dans la brume s'agitaient sur la plate-forme. Ils nous faisaient face et répondaient à nos gestes. Nous avions sur une ardoise le numéro du train, marqué à la craie : 180. - Vis-à-vis de nous, à la même place, un grand tableau blanc s'étalait, avec ces chiffres en noir : 081. La file des wagons se perdait dans la nuit, et toutes les vitres des quatre portières étaient sombres. - En voilà, d'une histoire ! dit Graslepoix. Si jamais j'aurais cru... Attends, tu vas voir. Il se baissa, prit une pelletée de charbon, et le jeta au feu. - En face, un des hommes noirs se baissa de même et enfonça sa pelle dans la fournaise. Sur la brume rouge, je vis ainsi se détacher l'ombre de Graslepoix. Alors une lumière étrange se fit dans ma tête, et mes idées disparurent pour faire place à une imagination extraordinaire. J'élevai le bras droit, - et l'autre homme noir éleva le sien ; je lui fis un signe de tête, - et il me répondit. Puis aussitôt je le vis se glisser jusqu'au marchepied, et je sus que j'en faisais autant. Nous longeâmes le train en marche, et devant nous la portière du wagon A. A. F. 2551 s'ouvrit d'elle-même. Le spectacle d'en face frappa seul mes yeux - et pourtant je sentais que la même scène se produisait dans mon train. Dans ce wagon, un homme était couché, la figure recouverte d'un tissu de poil blanc ; une femme et une petite fille, enveloppées de soieries brodées de fleurs jaunes et rouges, gisaient inanimées sur les coussins. Je me vis aller à cet homme et le découvrir. Il avait la poitrine nue. Des plaques bleuâtres tachaient sa peau ; ses doigts, crispés, étaient ridés et ses ongles livides ; ses yeux étaient entourés de cercles bleus. Tout cela, je l'aperçus d'un coup d'oeil, et je reconnus aussi que j'avais devant moi mon frère et qu'il était mort du choléra. Quand je repris connaissance, j'étais en gare de Dijon. Graslepoix me tamponnait le front, - et il m'a souvent soutenu que je n'avais pas quitté la machine - mais je sais le contraire. Je criai aussitôt : «Courez au A. A. F. 2551 !» - et je me traînai jusqu'au wagon, - et je vis mon frère mort comme je l'avais vu avant. Les employés fuirent épouvantés. Dans la gare on n'entendait que ces mots : «Le choléra bleu !» Alors Graslepoix emporta la femme et la petite, qui n'étaient évanouies que de peur, - et, comme personne ne voulait les prendre, il les coucha sur la machine, dans le poussier doux du charbon, avec leurs pièces de soie brodée. Le lendemain, 23 septembre, le choléra s'est abattu sur Paris, après l'arrivée du rapide de Marseille. .................................................................................................................................................................................................. La femme de mon frère est Chinoise ; elle a les yeux fendus en amande et la peau jaune. J'ai eu du mal à l'aimer : cela paraît drôle, une personne d'une autre race. Mais la petite ressemblait tant à mon frère ! Maintenant que je suis vieux et que les trépidations des machines m'ont rendu infirme, elles vivent avec moi, - et nous vivons tranquilles, sauf que nous nous souvenons de cette terrible nuit du 22 septembre 1865, où le choléra bleu est venu de Marseille à Paris par le train 081. Le Fort par Marcel Schwob L'ennui et la terreur étaient devenus extrêmes. Partout on entendait l'éternel rebondissement métallique des éclats d'obus ; et le chant plaintif des ogives rompues dans l'air, comme un son incertain de harpes éoliennes, glaçait les os. Tout était dans la nuit : une profonde obscurité coupée seulement par le noir plus opaque des couloirs, des voussures et des entrées de caponnières. On était averti qu'il y avait au-dessus de vous des prises d'air ou des trous en soupirail par le tintement des plaques blindées. Les hautes calottes des voûtes avaient une clef à quadruple chanfrein, - et le long des arêtes, de temps en temps, une ampoule faiblement lumineuse éclairait la commissure croisée de trois pierres - parce que les piles ne marchaient presque plus. Dans les conduits étroits qui circulaient, trouant le massif de béton, autour de la cour carrée, la clameur des grosses règles de fer qui bouchaient les fenêtres en parallèles obliques, serrait les tempes et faisait hâter le pas. Et vers le centre, dans l'escalier sombre, jonché de vitres brisées, on entendait gémir le treuil avec le soupir étouffé de la pompe de manoeuvre. Plus haut, par l'étroit escalier de tôle, montaient les ahans de l'équipe, tandis que la tourelle, soulevée sur son pivot, glissait tout autour de la circulaire avec un grincement de chaîne. Par les fentes de l'énorme cylindre, on voyait se profiler côte à côte, éclairées par une lanterne graisseuse, les pièces jumelles sur leurs affûts blancs ; tout à coup le commandement FEU retentissait dans la gaine ; et, collées au cylindre, contre leurs abris, des taches humaines tournaient avec lui ; le silence régnait, interrompu par des heurts de ferraille sur la coupole ; puis l'avertissement APPUYEZ sortait de l'ombre, - et la tourelle sonnait sous une double explosion. On éprouvait le passage des hommes par un souffle et un frôlement ; parfois un peloton descendait d'un pas rythmé le long des corridors, vers les puits à projectiles ; d'autres enlevaient les madriers, les lambourdes et les demi-gîtes de rechange, pour les porter aux plates-formes, équipaient les cabestans de carrier, cherchaient les armements des chèvres, détachaient les prélarts goudronnés étendus sur les carcasses des pièces de 155 long qui dormaient dans le couloir. Et les hommes, tant ils avaient marché courbés par l'obscurité, les mains usées sur les pierres des murs, les doigts meurtris aux manoeuvres de force, semblaient de vieux chevaux fourbus qui s'avancent pesamment avec un regard résigné dans leurs yeux éteints. La vie n'était que dans les galeries, à la tourelle, et aux batteries détachées : elle ne refluait pas au centre, ouvert sous le ciel bleu ; et depuis longtemps les abords du logement du gouverneur étaient déserts. Chacun, depuis l'investissement, avait eu sa besogne fixée comme dans un cuirassé : les officiers d'approvisionnement, siégeant dans les magasins, ouvraient continuellement et examinaient les barriques de porc, les caisses de fer-blanc pleines de farine, crevaient les boîtes de conserves, dédoublaient l'alcool, débondaient les tonneaux et goûtaient au tire-vin. Mais les casemates aux vivres étaient vides maintenant, avec les subsistances de charbon ; le poussier était noyé dans les dernières flaques d'eau rougie, et des morceaux de biscuit pourrissaient près des gonds disloqués. Le commandant haussa les épaules, quand deux soldats, frappant à la porte, vinrent lui annoncer que les fils du télégraphe étaient rompus, que les récepteurs du téléphone ne fonctionnaient plus, que l'appareil de télégraphie optique avait volé en morceaux. L'espoir était loin, sans doute : mais il n'y paraissait pas sous ses lunettes bleu-pâle, et ses courtes moustaches blanches n'avaient pas un tremblement. Le fort était isolé ; la division qui opérait dans la campagne, déjà menacée ; un appel désespéré seul eût pu être écouté, - voici que tous les moyens lui manquaient. Les peintures de sa cellule, oeuvre artistique d'un sapeur protégée en temps de paix, s'effritaient sous l'humidité ; il songeait, en regardant les écailles du plâtre, aux derniers jours, et il les voulait fermes. Quand il releva la tête, les deux soldats tournaient leurs képis dans leurs mains. Deux Bretons, de Rosporden tous deux, Gaonac'h et Palaric. L'un, Gaonac'h, la face en lame de couteau, anguleuse et plissée, les os trop longs et les articulations noueuses ; l'autre, une figure imberbe, les cils presque blancs, des yeux clairs, un sourire de petite fille, et ce fut lui qui dit, en hésitant : «Mon commandant, Gaonac'h et moi nous venons vous demander si vous avez une dépêche peut-être, nous irons bien la porter - nous connaissons la route : n'est-ce pas Gaonac'h ?» Le commandant du génie réfléchit un instant. C'était irrégulier, à coup sûr ; il manquait d'hommes, évidemment. Mais peut-être que le salut était là : on pouvait sacrifier deux hommes pour en sauver cent cinquante. Alors, assis devant sa table, il écrivit en plissant le front. Lorsqu'il eut fini, il cacheta, mit son timbre et parapha, fit venir les cuisiniers, ordonna deux rations entières, un quart d'eau-de-vie, se leva et vint serrer la main aux deux soldats. «Allez, dit-il, - vos camarades vous remercient». Gaonac'h et Palaric passèrent à travers les couloirs obscurs, près des affûts de rechange, entre les tas de bombes vides parce qu'on n'avait plus ni poudre libre ni fusées de bois - trébuchant sur des gabions défoncés, renversés aux épaulements. La nuit était tombée, ce qu'on savait uniquement par le silence de l'ennemi ; et les hommes relevés de leurs postes, entrant un par un dans les casemates, autour d'un seul vieux bout de chandelle, grelottaient de froid, malgré les couvertes. L'ombre fantastique jetée sur les murs blancs par les lits de guerre, auxquels pendaient les râteliers d'armes, semblait la grille d'un four gigantesque. Les deux hommes sortirent de la chambre, armés d'un revolver ; descendant par l'artère centrale, ils firent pousser la porte de fer, et, le pont-levis lentement baissé, avec de l'huile sur les chaînes, ils sortirent dans le froid de la nuit, sous les étoiles glacées. À cinq cents mètres de hauteur, le vent ululait dans les fils brisés du télégraphe : un mélancolique son qui semblait planer sur le plateau désert. Les brousses frémissaient sur les pentes ; plus loin les carrières abandonnées bordaient la route de mamelons noirs. Gaonac'h et Palaric s'y jetèrent et résolument gagnèrent l'extrémité ouest pour passer dans le bois. Il devait y avoir un corps d'occupation français au pont jeté dans la vallée qui coupait le plateau des derniers contreforts de la montagne ; point stratégique tout indiqué, qu'on n'avait pu négliger. Par les taillis de noisetiers et de coudriers, on entendait murmurer la rivière dans le creux ; le bas chemin, avec ses deux ornières profondes, était tapissé de brume. Et les deux Bretons, marchant sur un lit de feuilles mortes, se hâtaient, parce qu'ils sentaient venir la fin de la nuit. Palaric dit à Gaonac'h à mi-voix : - Tu connais ma mère, Gaonac'h, qu'elle est meunière en Rosporden ? Je ne l'ai pas revue depuis que je suis parti au service, ni les deux petits. Tu es grand, toi, tu es fort... Et Gaonac'h répondit en lui posant la main sur l'épaule : - On est bientôt arrivé. Quand tu ne pourras plus marcher, si on nous court après, je te porterai bien un peu de chemin. - Non, mais, reprit Palaric, ce n'est pas de mourir que j'ai peur ; seulement la cahute, en Rosporden, elle serait seule ; et puis, le vent, il est triste, tu sais, sur la lande : pour la mère, comment qu'elle ferait ? Et c'est loin, ici donc ; mais on n'y peut rien. Je voudrais seulement que tu restes avec moi, parce que, toi aussi, tu es de Rosporden. Deux pays, ça va loin, et puis nous nous aimons bien. - Halte - dit Gaonac'h - nous voilà sur la pointe. Quelques pas de plus, et la lisière du bois se crevait sur la gorge profonde. Les deux hommes avancèrent la tête : sur la route vaguement éclairée, au bord de la rivière, on voyait confusément défiler des masses, se dirigeant vers les pentes du plateau, - et, tout près, on entendait souffler des chevaux qui gravissaient la côte. - Retournons, à la course, dit Gaonac'h : c'est l'assaut. Toi, à la batterie Est, - moi, à la batterie Ouest - un de nous arrivera. Alors Palaric reprit le sentier creux, courant malgré la fatigue. Il allait si vite que ses pensées semblaient lui sauter dans la tête. Le dessus du bois commençait à devenir livide ; les cimes des arbres, à droite, avaient des aigrettes roses, et un vent plus froid balançait les feuilles. Le haut du ciel était de nuance pâle ; une belle journée se préparait. Au moment d'entrer dans les carrières, Palaric saisit, le long du taillis, un cliquetis faible et des piétinements étouffés. Il se jeta dans la broussaille. Étendu sur le côté, il écarquillait les yeux - sans mouvement, malgré les toiles d'araignée humides qui lui claquaient sur la figure. Des hommes passaient, encore obscurs dans la brume du matin, enveloppés de manteaux, montant en ligne déployée, comme un zigzag mouvant sur l'herbe. Le gros attaquait de l'autre côté, sans doute ceux-là devaient être de la réserve. Ils restèrent sur la lisière ; un pli de terrain les dissimulait, et, appuyés sur leurs fusils, ils haletaient, débandés. Palaric ne pouvait fuir devant eux, pour gagner le fort : s'ils avançaient, pensait-il, tournant les pentes, il arriverait plus vite ; pourvu que Gaonac'h prévienne à temps. Brusquement, sur un ordre invisible, les soldats se formèrent par le flanc et descendirent le long de la côte. Palaric se retourna pour s'élancer, quand une douleur aiguë lui traversa le ventre et il s'abattit sur le dos, les poings crispés, les bras demi-tendus. Un mercanti qui suivait, voyant luire le bouchon d'un bidon, avait piqué une baïonnette abandonnée dans le taillis. Il vida les poches de Palaric et repartit en trottinant. Le sang bouffait avec des grosses bulles, - et la face du petit Breton, terreuse, avait les yeux retournés. Le soleil, dépassant les pentes, montra des pelotons isolés, qui marchaient en avant. Mais des coups sourds retentirent, venant du fort, et des obus crevèrent sur le plateau. On entendit ronfler les grosses pièces de bronze. Les Hotchkiss et les Nordenfelt battirent les fossés d'un roulement ininterrompu. Les yeux mourants du petit soldat voyaient encore les lignes géométriques du fort, noires sur le ciel, avec la coupole cuirassée tournante d'où jaillissaient deux jets de fumée. Alors une douceur s'étendit en lui, tandis qu'il pensait à Gaonac'h, et son coeur se réj Les Sans-Gueule par Marcel Schwob On les ramassa tous deux, l'un à côté de l'autre, sur l'herbe brûlée. Leurs vêtements avaient volé en lambeaux. La conflagration de la poudre avait éteint la couleur des numéros ; les plaques de maillechort étaient émiettées. On aurait dit de deux morceaux de pâte humaine. Car le même fragment tranchant de tôle d'acier, sifflant en oblique, leur avait emporté la figure, en sorte qu'ils gisaient sur les touffes de gazon, comme un double tronçon à tête rouge. L'aide-major qui les empila dans la voiture les prit par curiosité surtout : le coup, en effet, était singulier. Il ne leur restait ni nez, ni pommettes, ni lèvres ; les yeux avaient jailli hors des orbites fracassées, la bouche s'ouvrait en entonnoir, trou sanglant avec la langue coupée qui vibrait en frissonnant. On en pouvait s'imaginer une vie si étrange : deux êtres de même taille, et sans figure. Les crânes, couverts de cheveux ras, portaient deux plaques rouges, simultanément et semblablement taillées, avec des creux aux orbites et trois trous pour la bouche et le nez. Ils reçurent à l'ambulance les noms de Sans-Gueule n°1 et Sans-Gueule n°2. Un chirurgien anglais, qui faisait le service de bonne volonté, fut surpris du cas, et y prit intérêt. Il oignit les plaies et les pansa, fit des points de suture, opéra l'extraction des esquilles, pétrit cette bouillie de viande, et construisit ainsi deux calottes de chair, concaves et rouges, identiquement perforées au fond, comme les fourneaux de pipes exotiques. Placés dans deux lits côte à côte, les deux Sans-Gueule tachaient les draps d'une double cicatrice arrondie, gigantesque et sans signification. L'éternelle immobilité de cette plaie avait une douleur muette : les muscles tranchés ne réagissaient même pas sur les coutures ; le choc terrible avait anéanti le sens de l'ouïe, si bien que la vie ne se manifestait en eux que par les mouvements de leurs membres, et par un double cri rauque qui giclait par intervalles entre leurs palais béants et leurs tremblants moignons de langue. Cependant ils guérirent tous deux. Lentement, sûrement, ils apprirent à conduire leurs gestes, à développer les bras, à replier les jambes pour s'asseoir, à mouvoir les gencives durcies qui revêtissaient encore leurs mâchoires cimentées ; ils eurent un plaisir, qu'on reconnut à des sons aigus et modulés, mais sans puissance syllabique : ce fut de fumer des pipes dont les tuyaux étaient tamponnés de pièces de caoutchouc ovales, pour rejoindre les bords de la plaie de leur bouche. Accroupis dans les couvertures, ils respiraient le tabac ; et des jets de fumée fusaient par les orifices de leur tête : par le double trou du nez, par les puits jumeaux de leurs orbites, par les commissures des mâchoires, entre les squelettes de leurs dents. Et chaque échappement du brouillard gris qui jaillissait entre les craquelures de ces masses rouges était salué d'un rire extra-humain, gloussement de la luette qui tressaillait, tandis que leur reste de langue clapotait faiblement. Il y eut une émotion dans l'hôpital, quand une petite femme en cheveux fut amenée par l'interne de service au chevet des Sang-Gueule, et les considéra l'un après l'autre d'une mine terrifiée, puis fondit en larmes. Dans le cabinet du médecin en chef elle expliqua, entre des sanglots, qu'un de ces deux-là devait être son mari. On l'avait noté parmi les disparus ; mais ces deux blessés, n'ayant aucune marque d'identité, étaient dans une catégorie particulière. Et la taille ainsi que la largeur d'épaules et la forme des mains lui rappelaient invinciblement l'homme perdu. Mais elle était dans une affreuse perplexité : des deux Sans-Gueule, quel était son mari ? Cette petite femme était vraiment gentille : son peignoir bon marché lui moulait le sein ; elle avait, à cause de ses cheveux relevés à la chinoise, une douce figure d'enfant. La douleur naïve et l'incertitude presque risible se mélangeaient dans son expression et contractaient ses traits comme ceux d'une petite fille qui vient de casser un joujou. De sorte que le médecin en chef ne se tint pas de sourire ; et, comme il parlait gras, il dit à la petite femme qui le regardait en dessous : «Eh ben ! - quoi ! - emporte-les, tes Sans-Gueule, tu les reconnaîtras à l'essai !» Elle fut d'abord scandalisée, et détourna la tête, avec une rougeur d'enfant honteuse ; puis elle baissa les yeux, et regarda de l'un à l'autre lit. Les deux coupes rouges couturées reposaient toujours sur les oreillers, avec cette même absence de signification qui en faisait une double énigme. Elle se pencha vers eux ; elle parla à l'oreille de l'un, puis de l'autre. Les têtes n'eurent aucune réaction, - mais les quatre mains éprouvèrent une sorte de vibration, - sans doute parce que ces deux pauvres corps sans âme sentaient vaguement qu'il y avait près d'eux une petite femme très gentille, avec une odeur très douce et d'absurdes manières exquises de bébé. Elle hésita encore pendant quelque temps, et finit par demander qu'on voulût bien lui confier les deux Sans-Gueule pendant un mois. On les porta dans une grande voiture rembourrée, toujours l'un à côté de l'autre ; la petite femme, assise en face, pleurait sans cesse à chaudes larmes. Et quand ils arrivèrent dans la maison, une vie étrange commença pour eux trois. Elle allait éternellement de l'un à l'autre, épiant une indication, attendant un signe. Elle guettait ces surfaces rouges qui ne bougeraient jamais plus. Elle regardait avec anxiété ces énormes cicatrices dont elle distinguait graduellement les coutures comme on connaît les traits des visages aimés. Elle les examinait tour à tour, ainsi que l'on considère les épreuves d'une photographie, sans se décider à choisir. Et peu à peu la forte peine qui lui serrait le coeur, au commencement, quand elle pensait à son mari perdu, finit par se fondre dans un calme irrésolu. Elle vécut à la façon d'une personne qui a renoncé à tout, mais qui vit par habitude. Les deux moitiés brisées qui représentaient l'être chéri, ne se réunirent jamais dans son affection ; mais ses pensées allaient régulièrement de l'un à l'autre, comme si son âme eût oscillé en manière de balancier. Elle les regardait tous deux comme ses «mannequins rouges», et ce furent les poupées falotes qui peuplèrent son existence. Fumant leur pipe, assis sur leur lit, dans la même attitude, exhalant les mêmes tourbillons de vapeur, et poussant simultanément les mêmes cris inarticulés, ils ressemblaient plutôt à des pantins gigantesques apportés d'Orient, à des masques sanglants venus d'Outre-mer, qu'à des êtres animés d'une vie consciente et qui avaient été des hommes. Ils étaient «ses deux singes», ses bonshommes rouges, ses deux petits marins, ses hommes brûlés, ses corps sans âme, ses polichinelles de viande, ses têtes trouées, ses caboches sans cervelle, ses figures de sang ; elle les bichonnait à tour de rôle, faisait leur couverture, bordait leurs draps, mêlait leur vin, cassait leur pain ; elle les menait marcher par le milieu de la chambre, un à chaque côté, et les faisait sauter sur le parquet ; elle jouait avec eux, et, s'ils se fâchaient, les renvoyait du plat de la main. D'une caresse ils étaient auprès d'elle, comme deux chiens folâtres ; d'un geste dur, ils demeuraient pliés en deux, semblables à des animaux repentants. Ils se frôlaient contre elle et quêtaient les friandises ; tous deux possesseurs d'écuelles en bois où ils plongeaient périodiquement, avec des hurlements joyeux, leurs masques rouges. Ces deux têtes n'irritaient plus la petite femme comme autrefois, ne l'intriguaient plus à la façon de deux loups vermeils posés sur des figures connues. Elle les aimait également, avec des moues enfantines. Elle disait d'eux : «Mes pantins sont couchés ; mes hommes se promènent». Elle ne comprit pas qu'on vint de l'hôpital demander lequel elle gardait. Ce lui fut une question absurde : c'était comme si on avait exigé qu'elle coupât son mari en deux. Elle les punissait souvent à la manière des enfants avec leurs poupées méchantes. Elle disait à l'un : «Tu vois, mon petit loup - ton frère est vilain - il est mauvais comme un singe - je lui ai tourné sa figure contre le mur ; je ne le retournerai que s'il me demande pardon». Après, avec un petit rire, elle retournait le pauvre corps, doucement soumis à la pénitence, et lui embrassait les mains. Elle leur baisait aussi parfois leurs affreuses coutures, et s'essuyait la bouche toute de suite après, en fronçant les lèvres, en cachette. Et elle riait aussitôt, à perte de vue. Mais insensiblement elle s'accoutuma plus à l'un d'eux, parce qu'il était plus doux. Ce fut inconscient, certes, car elle avait perdu tout espoir de reconnaissance. Elle le préféra comme une bête favorite, qu'on a plus de plaisir à caresser. Elle le dorlota davantage et le baisa plus tendrement. Et l'autre Sans-Gueule devint triste, aussi, par degrés, sentant autour de lui moins de présence féminine. Il resta plié sur lui-même, souvent accroupi sur son lit, la tête nichée dans le bras, pareil à un oiseau malade. Il refusa de fumer ; tandis que l'autre, ignorant de sa douleur, respirait toujours du brouillard gris qu'il exhalait avec des cris aigus par toutes les fentes de son masque pourpre. Alors la petite femme soigna son mari triste, mais sans trop comprendre. Il hochait la tête dans son sein en sanglotant de poitrine ; une sorte de grognement rauque lui parcourait le torse. Ce fut une lutte de jalousie dans un coeur obscurci d'ombre ; une jalousie animale, née de sensations avec des souvenirs confus peut-être d'une vie d'autrefois. Elle lui chanta des berceuses comme à un enfant, et le calma de ses mains fraîches posées sur sa tête brûlante. Quand elle le vit très malade, de grosses larmes tombèrent de ses yeux rieurs sur le pauvre visage muet. Mais bientôt elle fut dans une angoisse poignante ; car elle eut la sensation vague de gestes déjà vus dans une ancienne maladie. Elle crut reconnaître des mouvements autrefois familiers ; et les positions des mains émaciées lui rappelaient confusément des mains semblables, autrefois chéries, et qui avaient frôlé ses draps avant le grand abîme creusé dans sa vie. Et les plaintes du pauvre abandonné lui lancinèrent le coeur ; alors, dans une incertitude haletante, elle dévisagea de nouveau ces deux têtes sans visages. Ce ne furent plus deux poupées pourpres - mais l'un fut étranger - l'autre peut-être la moitié d'elle-même. Lorsque le malade fut mort, toute sa peine se réveilla. Elle crut véritablement qu'elle avait perdu son mari ; elle courut, haineuse, vers l'autre Sans-Gueule, et s'arrêta, prise de sa pitié enfantine, devant le misérable mannequin rouge qui fumait joyeusement, en modulant ses cris. Arachné par Marcel Schwob Her waggon-spokes made of long spinners'legs ; The cover, of the wings of grasshoppers ; Her traces of the smallest spider's web ; Her collars of the moonshine's watery beams... SHAKESPEARE, Romeo and Juliet Vous dites que je suis fou et vous m'avez enfermé ; mais je me ris de vos précautions et de vos terreurs. Car je serai libre le jour où je voudrai ; le long d'un fil de soie que m'a lancé Arachné, je fuirai loin de vos gardiens et de vos grilles. Mais l'heure n'est pas encore venue - elle est proche cependant : de plus en plus mon coeur défaille et mon sang pâlit. Vous qui me croyez fou maintenant, vous me croirez mort : tandis que je me balancerai au fil d'Arachné par-delà les étoiles. Si j'étais fou, je ne saurais pas si nettement ce qui est arrivé, je ne me rappellerais pas avec autant de précision ce que vous avez appelé mon crime, ni les plaidoiries de vos avocats, ni la sentence de votre juge rouge. Je ne rirais pas des rapports de vos médecins, et je ne verrais pas sur le plafond de ma cellule la figure glabre, la redingote noire et la cravate blanche de l'idiot qui m'a déclaré irresponsable. Non, je ne le verrais pas - car les fous n'ont pas d'idée précise ; au lieu que je suis mes raisonnements avec une logique lucide et une clarté extraordinaire qui m'étonnent moi-même. Et les fous souffrent au sommet du crâne ; ils croient, les malheureux ! que des colonnes de fumée fusent, en tourbillonnant, de leur occiput. Tandis que mon cerveau, à moi, est d'une telle légèreté qu'il me semble souvent avoir la tête vide. Les romans que j'ai lus, auxquels je prenais plaisir jadis, je les embrasse maintenant d'un coup d'oeil et je les juge à leur valeur ; je vois chaque défaut de composition - au lieu que la symétrie de mes propres inventions est tellement parfaite que vous seriez éblouis si je vous les exposais. Mais je vous méprise infiniment ; vous ne sauriez les comprendre. Je vous laisse ces lignes comme dernier témoignage de ma raillerie et pour vous faire apprécier votre propre insanité quand vous trouverez ma cellule déserte. Ariane, la pâle Ariane auprès de laquelle vous m'avez saisi, était brodeuse. Voilà ce qui a fait sa mort. Voilà ce qui fera mon salut. Je l'aimais d'une passion intense ; elle était petite, brune de peau et vive des doigts ; ses baisers étaient des coups d'aiguille, ses caresses, des broderies palpitantes. Et les brodeuses ont une vie si légère et des caprices si mobiles que je voulus bientôt lui faire quitter son métier. Mais elle me résista ; et je m'exaspérais en voyant les jeunes gens cravatés et pommadés qui guignaient la sortie de l'atelier. Mon énervement était si grand que j'essayai de me replonger de force dans les études qui avaient fait ma joie. J'allai prendre avec contrainte le vol. XIII des Asiatic Researches, publié à Calcutta en 1820. Et machinalement je me mis à lire un article sur les Phânsigâr. Ceci m'amena aux Thugs. Le capitaine Sleeman en a longuement parlé. Le colonel Meadows Taylor a surpris le secret de leur association. Ils étaient unis entre eux par des liens mystérieux et servaient comme domestiques dans les habitations de campagne. Le soir, à souper, ils stupéfiaient leurs maîtres avec une décoction de chanvre. La nuit, grimpant le long des murs, ils se glissaient par les fenêtres ouvertes à la lune et venaient silencieusement étrangler les gens de la maison. Leurs cordelettes étaient aussi de chanvre, avec un gros noeud sur la nuque pour tuer plus vite. Ainsi, par le Chanvre, les Thugs attachaient le sommeil à la mort. La plante qui donnait le haschich au moyen duquel les riches les abrutissaient comme avec de l'alcool ou de l'opium servait aussi à les venger. L'idée me vint qu'en châtiant ma brodeuse Ariane avec la Soie, je me l'attacherais tout entière dans la mort. Et cette idée, logique assurément, devint le point lumineux de ma pensée. Je n'y résistai pas longtemps. Quand elle posa sa tête penchée sur mon cou pour s'endormir, je lui passai autour de la gorge avec précaution la cordelette de soie que j'avais prise dans sa corbeille ; et, la serrant lentement, je bus son dernier souffle dans son dernier baiser. Vous nous avez pris ainsi, bouche contre bouche. Vous avez cru que j'étais fou et qu'elle était morte. Car vous ignorez qu'elle est toujours avec moi, éternellement fidèle, parce qu'elle est la nymphe Arachné. Jour après jour, ici, dans ma cellule blanche, elle s'est révélée à moi, depuis l'heure où j'ai aperçu une araignée qui tissait sa toile au-dessus de mon lit : elle était petite, brune et vive des pattes. La première nuit, elle est descendue jusqu'à moi, le long d'un fil ; suspendue au-dessus de mes yeux, elle a brodé sur mes prunelles une toile soyeuse et sombre avec des reflets moirés et des fleurs pourpres lumineuses. Puis j'ai senti près de moi le corps nerveux et ramassé d'Ariane. Elle m'a baisé le sein, à l'endroit où il couvre le coeur, - et j'ai crié sous la brûlure. Et nous nous sommes longuement embrassés sans rien dire. La seconde nuit, elle a étendu sur moi un voile phosphorescent piqué d'étoiles vertes et de cercles jaunes, parcouru de points brillants qui fuient et se jouent entre eux, qui grandissent et qui diminuent et qui tremblotent dans le lointain. Et, agenouillée sur ma poitrine, elle m'a fermé la bouche de la main ; dans un long baiser au coeur elle m'a mordu la chair et sucé le sang jusqu'à me tirer vers le néant de l'évanouissement. La troisième nuit elle m'a bandé les paupières d'un crêpe de soie mahratte où dansaient des araignées multicolores dont les yeux étaient étincelants. Et elle m'a serré la gorge d'un fil sans fin ; et elle a violemment attiré mon coeur vers ses lèvres par la plaie de sa morsure. Alors elle s'est glissée dans mes bras jusqu'à mon oreille, pour me murmurer : «Je suis la nymphe Arachné !» Certes, je ne suis pas fou ; car j'ai compris aussitôt que ma brodeuse Ariane était une déesse mortelle, et que de toute éternité j'avais été désigné pour la mener avec son fil de soie hors du labyrinthe de l'Humanité. Et la nymphe Arachné m'est reconnaissante de l'avoir délivré de sa chrysalide humaine. Avec des précautions infinies, elle a emmailloté mon coeur, mon pauvre coeur, de son fil gluant ; elle l'a enlacé de mille tours. Toutes les nuits elle serre les mailles entre lesquelles ce coeur humain se racornit comme un cadavre de mouche. Je m'étais éternellement attaché Ariane en lui étreignant la gorge de sa soie. Maintenant Arachné m'a lié éternellement à elle de son fil en m'étranglant le coeur. Par ce pont mystérieux je visite à minuit le Royaume des Araignées, dont elle est reine. Il faut traverser cet enfer pour me balancer plus tard sous la lueur des étoiles. Les Araignées des Bois y courent avec des ampoules lumineuses aux pattes. Les Mygales ont huit terribles yeux scintillants ; hérissées de poils, elles fondent sur moi au détour des chemins. Le long des mares où tremblent les Araignées d'Eau, montées sur de grandes jambes de faucheux, je suis entraîné dans les rondes vertigineuses que dansent les Tarentules. Les Épeires me guettent du centre de leurs cercles gris parcourus de rayons. Elles fixent sur moi les innombrables facettes de leurs yeux, comme un jeu de miroirs pour prendre les alouettes, et elles me fascinent. En passant sous les taillis, des voiles visqueuses me chatouillent la figure. Des monstres velus, aux pattes rapides, m'attendent, tapis dans les fourrés. Or la reine Mab est moins puissante que ma reine Arachné. Car celle-ci a le pouvoir de me faire rouler dans son char merveilleux qui court le long d'un fil. Sa cage est faite de la dure coque d'une gigantesque Mygale, gemmée de cabochons à facettes, taillés dans ses yeux de diamant noir. Les essieux sont les pattes articulées d'un Faucheux géant. Des ailes transparentes, avec des rosaces de nervures, la soulèvent en frappant l'air de battements rythmiques. Nous nous y balançons pendant des heures ; puis tout à coup je défaille, épuisé par la blessure de ma poitrine où Arachné fouille sans cesse de ses lèvres pointues. Dans mon cauchemar je vois penchés vers moi des ventres constellés d'yeux et je fuis devant des pattes rugueuses chargés de filets. Maintenant je sens distinctement les deux genoux d'Arachné qui glissent sur mes côtes ; et le glouglou de mon sang qui monte vers sa bouche. Mon coeur va bientôt être desséché ; alors il restera emmailloté dans sa prison de fils blancs, - et moi je fuirai à travers le Royaume des Araignées vers le treillis éblouissant des étoiles. Par la corde de soie que m'a lancée Arachné, je m'échapperai ainsi avec elle, - et je vous laisserai - pauvres fous - un cadavre blême avec une touffe de cheveux blonds que le vent du matin fera frissonner. L'Homme double par Marcel Schwob Le couloir dallé sonna sous des pas, et le juge d'instruction vit entrer un monsieur blême, cheveux lisses, avec des favoris collés aux joues et des yeux perpétuellement inquiets ou scrutateurs. Il avait l'air abattu d'un homme qui ne comprend rien à ce qu'on lui fait faire ; les gardes municipaux le quittèrent à la porte avec un regard de commisération. Seules les prunelles, luisantes et mobiles, paraissaient vivre dans sa face terreuse : elles avaient l'éclat et l'impénétrabilité de la faïence noire polie. Les vêtements, redingote et pantalon en sac, pendaient à son corps comme des habits accrochés ; le chapeau, haut de forme, avait été écrasé par des plafonds bas ; le tout, avec l'indication des favoris, donnant assez bien l'idée d'un homme de loi misérable poursuivi par ses confrères. Le juge, assis sous la lumière qui frappait l'inculpé en face, considérait les méplats gris clair de ce visage terne, dont les creux étaient marqués par des coupelles d'ombre indécise. Et, tandis qu'il faisait glisser machinalement du pouce les pièces éparses des dossiers qui gisaient sur sa table, l'apparence de respectabilité répandue sur cet homme lui donna, comme dans une de ces explosions de lumière, sitôt évanouies, qui illuminent le cerveau, l'étrange impression qu'il avait devant lui un autre juge d'instruction, avec une redingote et des favoris courts, avec des yeux impénétrables et perçants, sorte de malheureuse caricature falote et mal dessinée, s'estompant dans la grisaille du jour. Cette respectabilité indescriptible, qui venait certainement de la coupe de la barbe et des vêtements, confondait néanmoins le juge dans l'affaire présente, et le faisait hésiter. Le crime avait paru banal, d'abord : un de ces assassinats fréquents dans les dernières années. On avait trouvé dans son lit, la gorge coupée, une femme galante qui habitait un petit appartement de la rue de Maubeuge. Le coup avait été porté par une main semblant accoutumée à trancher, juste au-dessous du thyroïde ; la section de l'artère carotide était nette, le cou ayant été à moitié ouvert - la mort presque instantanée, puisque le sang s'était échappé par larges jets successifs, en trois ou quatre battements. Les draps, peu tordus, portaient de grandes taches de sang ; disposées en flaques opaques, épaisses au centre et se fondant graduellement sur les bords par un rose clair semé de traces brunes. L'armoire à glace avait été défoncée ; des boîtes de carton, renversées, jonchaient le parquet ; même les matelas avaient été éventrés à la couture. La femme assassinée, déjà d'un certain âge, n'était pas inconnue dans le monde galant. On la rencontrait, le soir, au Cercle, aux Princes, de l'Américain aux restaurants où on soupe. Ses bijoux disparus étaient côtés. Et quand les marchands d'or et d'argent virent apparaître des bagues signalées et des colliers désignés, leur indication suffit au chef de la Sûreté pour arriver au vrai coupable. On avait unanimement nommé l'individu qui était sous les yeux du juge. Il ne s'était pas caché : les brocanteurs du Marais, les petits boutiquiers du quartier Saint-Germain savaient son adresse. Il était venu vendre les bijoux avec l'air respectable qu'il avait maintenant, l'air d'un homme qui serait dans une position fâcheuse et qui voudrait faire argent de tout. Quand le juge l'interrogea, il employa malgré lui des formules de politesse et des atténuations sympathiques. Les réponses de l'homme étaient manifestement empâtées, évasives ; mais elles étaient respectables, comme son extérieur. Il était, dit-il, clerc d'avoué. Il donna le nom et l'adresse de son patron. Un mot du juge revint presque aussitôt avec la réponse : Inconnu. L'homme eut un geste d'étonnement et murmura : «Je ne sais plus» On avait retrouvé chez lui, dans une chambre d'hôtel, rue Saint-Jacques, des liasses d'actes et de copies. Lorsqu'elles lui furent présentées, il dit qu'il ne les connaissait pas. Le juge, pensant que ces liasses étaient une preuve intentionnelle, parut surpris. Poussant l'interrogatoire, il se heurta à d'inexplicables contradictions. L'homme avait l'extérieur juridique et ne connaissait rien de la langue de la loi. Il ne savait de l'avoué où il se disait employé que le nom et l'adresse. Mais il persistait dans ses affirmations. Les bijoux venaient, disait-il, d'une succession, et lui avaient été confiés pour les vendre et réaliser une somme d'argent. Il répondit à la question traditionnelle de l'emploi de son temps, la nuit du crime : «J'ai dormi dans mon lit, monsieur». Quand le logeur, appelé, affirma que l'homme n'était pas rentré cette nuit-là ; qu'il n'était arrivé que le matin, la face pâle, l'air harassé, l'accusé le regarda avec surprise, et dit : «Mais non, mais non, voyons - je le sais bien - j'étais dans mon lit». Le juge, interloqué, fit venir trois brocanteurs, qui reconnurent l'homme. Il ne fit aucune difficulté pour admettre qu'il leur avait vendu des bijoux. «Voyons, puisque je vous dis, monsieur, expliqua-t-il au juge, que tout ça m'avait été confié par une personne, rapport que je suis chez un avoué, pour vendre et puis placer chez le patron». - «Quelle personne ?» demanda le juge. L'homme réfléchit et dit : «Ah bien - attendez - je ne me rappelle pas comme ça, moi - ça va me revenir». Alors le juge, prenant la parole, lui montra les inconséquences de son système. Il les lui montra, gardant une sorte de respect pour le personnage extérieur que l'homme représentait, comme une pitié pour son attitude affalée, ses raisonnements d'idiot. Il l'appela doucement «mon ami», en lui faisant toucher du doigt ses contradictions. Il lui expliqua son crime, parce qu'il ne semblait pas le comprendre. Il en fit ressortir la gravité, l'abomination ; insista sur toutes les preuves qui l'accablaient, et termina par une péroraison éloquente où il était dit que souvent le Président préférait user du droit suprême à l'égard de ceux qui avouent. L'homme parut apprécier l'indulgence du magistrat, et prit la parole à son tour après le juge. Sa voix jusqu'alors avait été terne, monotone, impersonnelle. Il était impossible de se rappeler un ton semblable. Les nuances n'y existaient pas : il était gris et uniforme comme la face terreuse du personnage. Mais, lorsque l'homme répondit à l'exhortation du juge, il fit à son tour une sorte d'exhortation. Les tons de voix s'accusèrent ; et furent l'imitation pâle des tons de voix par lesquels le magistrat s'était adressé à lui. Les mots qui vinrent à ses lèvres furent des copies des mots qu'il avait entendus. Son discours fut négatif : il se borna simplement à repousser les contradictions et à nier les preuves. Il ne pouvait compter sur la clémence du Président, puisqu'il ignorait le crime. Quand il en vint là, le juge dut l'arrêter. Le greffier, malgré le sérieux de l'homme et l'horreur du crime, souriait en écrivant. Il y avait devant la table du juge d'instruction un être singulier qui mimait le magistrat avec un talent réel, qui colorait sa voix monotone avec les tons du juge, qui plissait un visage terne dans les rides expressives de la figure placée en face de lui, qui semblait glonfler ses vêtements flottants avec des gestes exactement empruntés. Si bien que de l'apparence vague qui avait frappé le juge d'instruction à l'entrée de son accusé, il se dégageait maintenant l'image nette, précise, d'un homme de loi qui discute avec un confrère ; comme si on avait forcé les traits d'un dessin flou, gris et fondu, jusqu'à lui donner le tranchant d'une eau-forte où le blanc crie contre le noir. Le juge entra au coeur de l'affaire, avec autorité. Il ne discuta plus les possibilités, mais les faits. La gorge de la victime avait été coupée par une main exercée - on savait au moyen de quel instrument. Le juge passa sous les yeux de l'homme un couteau, taché de sang, qu'on avait saisi derrière son lit - un fort couteau de boucher. Le dos de la lame était épais d'un demi-doigt. C'était le premier lien visible établi entre l'homme et le crime. L'effet fut prodigieux. Une onde courut tout le long du personnage, et mit le visage entier en mouvement. Les yeux roulèrent et devinrent clairs. Les cheveux se hérissèrent, avec les favoris, qui semblèrent en être les prolongements. Des plis se creusèrent aux tempes et à la bouche. La figure de l'homme avait maintenant une fixité mauvaise ; et, avec un geste étrange, comme venant d'être réveillé, il se frotta deux ou trois fois sous le nez, de l'index. Puis il se mit à parler, avec un accent traînard, les mains non plus gourdes, mais suivant les paroles avec des gestes. C'étaient des paroles adressées à d'autres personnes, évidemment, qui n'étaient pas là. Le juge crut devoir lui demander où il se trouvait. L'homme tressaillit sous la question ; sa bouche s'ouvrit sans effort, - et ce flux déborda : «Où que j'suis ? Eh ben - chez moi - donc ! Qu'est-ce que ça peut t'foutre, où que j'suis !» - Il prit une plume sur la table. «V'là une trempe-tes-deux-bras-dans-la-vase-noire, j'm'en suis jamais tant servi. C'est pour refaire les mecs-à-bavette. Ils ont été bons. J'ai passé devant le Rouge ; j'étais bien fringué, là. Il a gobé que j'travaillais avec cet instrument-là. Bonnes poires, va ! C'est comme mon boniment pour les bijoux. Oh ! i'sont pas coton - i'sont à la coule - c'est comme du velours. J'ai esgourdé l'autre tourte ; j'ai entravé, entravé ce qu'il jaquetait. Je l'ai gouré première marque avec un beau chiqué, quéqu'chose d'bat. Ej'crains pas des mecs qui retournent leur veste, moi. J'ai fait mon travail seul. Ej'vas me r'poser dans mon tend-moi-tes-bois». L'homme se dirigea vers le fauteuil du juge, qui se leva, effaré, et lui céda la place. À peine assis, la réaction se produisit, le sang quitta les joues ; la tête roula en arrière ; les paupières retombèrent - et tout le corps s'affaissa inerte. Et le juge, à son tour debout devant l'homme, se posait un terrible problème. Des deux personnages demi-simulés qu'il avait eus devant lui, l'un était coupable et l'autre ne l'était pas. Cet homme était double et avait deux consciences ; mais des deux êtres réunis en un, quel était le véritable ? Un d'eux avait agi, - mais était-ce l'être primordial ? Dans l'homme double qui s'était révélé - où était l'homme ? L'Homme voilé par Marcel Schwob Du concours de circonstances qui me perd, je ne puis rien dire ; certains accidents de la vie humaine sont aussi artistement combinés par le hasard ou les lois de la nature que l'invention la plus démoniaque : on se récrierait, comme devant le tableau d'un impressionniste qui a saisi une vérité singulière et momentanée. Mais si ma tête tombe, je veux que ce récit me survive et qu'il soit dans l'histoire des existences une étrangeté vraie, comme une ouverture blafarde sur l'inconnu. Quand j'entrai dans ce terrible wagon, il était occupé par deux personnes. L'une, tournée, enveloppée de couvertures, dormait profondément. La couverture supérieure était mouchetée de taches, à fond jaune, comme une peau de léopard. On en vend beaucoup de semblables aux rayons d'articles de voyage : mais je puis dire tout de suite qu'en la touchant plus tard je vis que c'était vraiment la peau d'un animal sauvage ; de même le bonnet de la personne endormie, lorsque je le détaillai avec la puissance de vision suraiguë que j'obtins, me parut être d'un feutre blanc infiniment délicat. L'autre voyageur, d'une figure sympathique, paraissait avoir juste franchi la trentaine ; il avait d'ailleurs la tournure insignifiante d'un homme qui passe confortablement ses nuits en chemin de fer. Le dormeur ne montra pas son billet, ne tourna pas la tête, ne remua pas pendant que je m'installais en face de lui. Et lorsque je me fus assis sur la banquette, je cessai d'observer mes compagnons de voyage pour réfléchir à diverses affaires qui me préoccupaient. Le mouvement du train n'interrompit pas mes pensées ; mais il dirigeait leur courant d'une curieuse façon. Le chant de l'essieu et des roues, la prise des rails, le passage sur les jonctions des rails, avec le soubresaut qui secoue périodiquement les voitures mal suspendues se traduisait par un refrain mental. C'était une sorte de pensée vague qui coupait à intervalles réguliers mes autres idées. Au bout d'un quart d'heure, la répétition touchait à l'obsession. Je m'en débarrassai par un violent effort de volonté ; mais le vague refrain mental prit la forme d'une notation musicale que je prévoyais. Chaque heurt n'était pas une note, mais l'écho à l'unisson d'une note conçue d'avance, à la fois crainte et désirée ; si bien que ces heurts éternellement semblables parcouraient l'échelle sonore la plus étendue, correspondant, en vérité, avec ses octaves superposées que le gosier d'aucun instrument n'eût pu atteindre, aux étages de suppositions qu'entasse souvent la pensée en travail. Je finis par prendre un journal pour essayer de rompre le charme. Mais les lignes entières se détachaient des colonnes, lorsque je les avais lues, et venaient se replacer sous mon regard avec une sorte de son plaintif et uniforme, à des intervalles que je prévoyais et ne pouvais modifier. Je m'adossai alors à la banquette, éprouvant un singulier sentiment d'angoisse et de vide dans la tête. C'est alors que j'observai le premier phénomène qui me plongea dans l'étrange. Le voyageur de l'extrémité du wagon, ayant relevé sa banquette et assujetti son oreiller, s'étendit et ferma les yeux. Presque au même moment le dormeur qui me faisait face se leva sans bruit et tendit sur le globe de la lampe le petit rideau bleu à ressort. Dans ce mouvement, j'aurais dû voir sa figure, - et je ne la vis pas. J'aperçus une tache confuse, de la couleur d'un visage humain, mais dont je ne pus distinguer le moindre trait. L'action avait été faite avec une rapidité silencieuse qui me stupéfia. Je n'avais pas eu le temps de voir le dormeur debout que déjà je n'apercevais plus que le fond blanc de son bonnet au-dessus de la couverture tigrée. La chose était insignifiante, mais elle me troubla. Comment le dormeur avait-il pu comprendre si vite que l'autre avait fermé les yeux ? Il avait tourné sa figure vers moi, et je ne l'avais pas vue ; la rapidité et le mystère de son geste étaient inexprimables. Une ombre bleue flottait maintenant entre les banquettes capitonnées, à peine interrompue de temps à autre par le voile de lumière jaune jeté du dehors par un fanal à l'huile. Le cercle de pensées qui me hantait revint à mesure que le battement du train croissait dans le silence. L'inquiétude du geste l'avait fixé, et des histoires d'assassins en chemin de fer surgissaient de l'obscurité, lentement modifiées à la façon de mélopées. La peur cruelle m'étreignait le coeur ; plus cruelle, parce qu'elle était plus vague, et que l'incertitude augmente la terreur. Visible, palpable, je sentais se dresser l'image de Jud - une face maigre avec des yeux caves, des pommettes saillantes et une barbiche sale - la figure de l'assassin Jud, qui tuait, la nuit, dans des wagons de premières et qu'on n'a jamais repris après son évasion. L'ombre m'aidait à transporter cette figure sur la forme du dormeur, à peindre des traits de Jud la tache confuse que j'avais vue à la lampe, à m'imaginer sous la couverture tigrée un homme tapi, prêt à bondir. J'eus alors la tentation violente de me jeter à l'autre bout du wagon, de secouer le voyageur endormi, de lui crier mon péril. Un sentiment de honte me retenait. Pouvais-je expliquer mon inquiétude ? Comment répondre au regard étonné de cet homme bien élevé ? Il dormait confortablement, la tête sur l'oreiller, soigneusement enroulé, ses mains gantées, croisées sur sa poitrine : de quel droit irais-je le réveiller parce qu'un autre voyageur avait tiré le rideau de la lampe ? N'y avait-il pas déjà quelque symptôme de folie dans mon esprit, qui s'obstinait à rattacher le geste de l'homme à la connaissance qu'il aurait eue du sommeil de l'autre ? N'étaient-ce pas deux événements différents appartenant à des séries diverses, qu'une simple coïncidence rapprochait ? Mais ma crainte s'y butait et s'y obstinait ; si bien que, dans le silence rythmé du train, je sentais battre mes tempes ; une ébullition de mon sang, qui contrastait douloureusement avec le calme extérieur, faisait tournoyer les objets autour de moi, et des événements futurs et vagues, mais avec la précision devinée de choses qui sont sur le point d'arriver, traversaient mon cerveau dans une procession sans fin. Et tout à coup un calme profond s'établit en moi. Je sentis la tension de mes muscles se relâcher dans un abandon entier. Le tourbillonnement de la pensée s'arrêta. J'éprouvai la chute intérieure qui précède le sommeil et l'évanouissement, et je m'évanouis véritablement les yeux ouverts. Oui, les yeux ouverts et doués d'une puissance infinie dont ils se servaient sans peine. Et la détente était si complète que j'étais à la fois incapable de gouverner mes sens ou de prendre une décision, de me représenter même une idée d'agir qui eût été à moi. Ces yeux surhumains se dirigèrent d'eux-mêmes sur l'homme à la figure mystérieuse, et, bien que perçant les obstacles, ils les percevaient. Ainsi je sus que je regardais à travers une dépouille de léopard et à travers un masque de soie couleur de peau humaine, crêpon couvrant un face basanée. Et mes yeux rencontrèrent immédiatement d'autres yeux d'un éclat noir insoutenable : je vis un homme vêtu d'étoffes jaunes, à boutons qui semblaient d'argent, enveloppé d'un manteau brun : je le savais couvert de la peau de léopard, mais je le voyais. J'entendais aussi (car mon ouïe venait d'acquérir une acuité extrême) sa respiration pressée et haletante, semblable à celle de quelqu'un qui ferait un effort considérable. Mais l'homme ne remuant ni bras ni jambes, ce devait être un effort intérieur ; c'en était un, à coup sûr - car sa volonté annihilait la mienne. Une dernière résistance se manifesta en moi. Je sentis une lutte à laquelle je ne prenais réellement pas part ; une lutte soutenue par cet égoïsme profond qu'on ne connaît jamais et qui gouverne l'être. Puis des idées vinrent flotter devant mon esprit - idées qui ne m'appartenaient pas, que je n'avais pas créées, auxquelles je ne reconnaissais rien de commun à ma substance, perfides et attirantes comme l'eau noire vers laquelle on se penche. L'une d'elles était l'assassinat. Mais je ne le concevais plus comme une oeuvre pleine de terreur, accomplie par Jud, comme l'issue d'une épouvante sans nom. Je l'éprouvais possible, avec quelque lueur de curiosité et un anéantissement infini de tout ce qui avait jamais été ma volonté. Alors l'homme voilé se leva, et, me regardant fixement sous son voile couleur de chair humaine, il se dirigea à pas glissants vers le voyageur endormi. D'une main il lui saisit la nuque, fermement, et lui fourra en même temps dans la bouche un tampon de soie. Je n'eus pas d'angoisse ; ni le désir d'un cri. Mais j'étais auprès et je regardais d'un oeil morne. L'homme voilé tira un couteau du Turkestan mince, effilé, dont la lame évidé avait une rigole centrale, et coupa la gorge au voyageur comme on saigne un mouton. Le sang gicla jusqu'au filet. Il avait enfoncé son couteau du côté gauche, en le ramenant vers lui d'un coup sec. La gorge était béante : il découvrit la lampe, et je vis le trou rouge. Puis il vida les poches et plongea ses mains dans la mare sanglante. Il vint vers moi, et je supportai sans révolte qu'il barbouillât mes doigts inertes et ma figure, où pas un pli ne bougeait. L'homme voilé roula sa couverture, jeta autour de lui son manteau, tandis que je restais près du voyageur assassiné. Ce mot terrible ne m'impressionnait pas - lorsque soudain je me sentis manquer d'appui, sans volonté pour suppléer la mienne, vide d'idées, dans le brouillard. Et me réveillant par degrés, les yeux collés, la bouche glaireuse, avec ma nuque serrée d'une main de plomb, je me vis seul, au petit jour gris, avec un cadavre ballotant. Le train filait dans une campagne rase, à bouquets d'arbres clairsemés, d'une monotonie intense, - et lorsqu'il s'arrêta après un long sifflement dont l'écho traversait l'air frais du matin, j'apparus stupidement à la portière, avec ma figure barrée de caillots de sang. Béatrice par Marcel Schwob Il ne me reste que peu d'instants à vivre : je le sens et je le sais. J'ai voulu une mort douce ; mes propres cris m'auraient étouffé dans l'agonie d'un autre supplice ; car je crains plus que l'ombre grandissante le son de ma voix ; l'eau parfumée où je suis plongé, nuageuse comme un bloc d'opale, se teint graduellement de veines roses par mon sang qui s'écoule : quand l'aurore liquide sera rouge, je descendrai vers la nuit. Je n'ai pas tranché l'artère de ma main droite, qui jette ces lignes sur mes tablettes d'ivoire : trois sources jaillissantes suffisent pour vider le puits de mon coeur ; il n'est pas si profond qu'il ne soit bientôt tari, et j'en ai pleuré tout le sang dans mes larmes. Mais je ne puis plus sangloter, car l'affreuse terreur me serre la gorge quand j'entends mes sanglots ; que Dieu me retire la conscience avant le son de mon râle qui va venir ! Mes doigts faiblissent ; il est temps d'écrire ; j'ai lu assez longtemps le dialogue de Phédon, - mes pensées ne s'unissent plus qu'avec peine, et j'ai hâte de faire ma confession muette : l'air de la terre n'entendra plus ma voix. Une tendre amitié m'avait dès longtemps rapproché de Béatrice. Toute petite, elle venait dans la maison de mon père, grave déjà, avec des yeux profonds, étrangement mouchetés de jaune. Sa figure était légèrement anguleuse, les méplats accusés, et la peau d'un blanc mat comme un marbre auquel un praticien n'aurait jamais touché, mais où le statuaire lui-même a mis la forte écriture de son ciseau. Les lignes couraient sur des arêtes vives, jamais adoucies par le trois-quarts ; et quand une émotion rougissait son visage, on eût dit d'une figure d'albâtre intérieurement éclairé par une lampe rose. Elle était gracieuse, assurément, mais d'une souplesse dure, car la marque de son geste était si nette qu'elle restait fixée dans les yeux ; quand elle tordait ses cheveux sur son front, la symétrie parfaite de ses mouvements paraissait l'attitude votive d'une déesse immobile, bien différente de la fuite rapide des bras de jeunes filles, qui semble un battement d'ailes à peine soulevées. Pour moi, que l'étude des choses grecques plongeait dans la contemplation antique, Béatrice était un marbre antérieur à l'art humain de Phidias, une figure sculptée par les vieux maîtres Éginètes, suivant les règles immuables de l'harmonie supérieure. Nous avions lu longtemps ensemble les immortels poètes des Grecs, mais surtout nous avions étudié les philosophes des premiers temps, et nous pleurions les poèmes de Xénophane et d'Empédocle, que nul oeil humain ne verra plus. Platon nous charmait par la grâce infinie de son éloquence, quoique nous eussions repoussé l'idée qu'il se faisait de l'âme, jusqu'au jour où deux vers que ce divin sage avait écrits dans sa jeunesse me révélèrent sa véritable pensée et me plongèrent dans le malheur. Voici ce terrible distique qui frappa un jour mes yeux dans le livre d'un grammairien de la décadence : Tandis que je baisais Agathon, mon âme est venue sur mes lèvres : Elle voulait, l'infortunée, passer en lui ! Dès que j'eus saisi le sens des paroles du divin Platon, une lumière éclatante se fit en moi. L'âme n'était point différente de la vie : c'était le souffle animé qui peuple le corps ; et, dans l'amour, ce sont les âmes qui se cherchent lorsque les amants se baisent sur la bouche : l'âme de l'amante veut habiter dans le beau corps de celui qu'elle aime, et l'âme de l'amant désire ardemment se fondre dans les membres de sa maîtresse. Et les infortunés n'y parviennent jamais. Leurs âmes montent sur leurs lèvres, elles se rencontrent, elles se mêlent, mais elles ne peuvent pas émigrer. Or, y aurait-il un plaisir plus céleste que de changer de personnes en amour, que de se prêter ces vêtements de chair si chaudement caressés, si voluptueusement voulus ? Quelle étonnante abnégation, quel suprême abandon que de donner son corps à l'âme d'une autre, au souffle d'un autre ! Mieux qu'un dédoublement, mieux qu'une possession éphémère, mieux que le mélange inutile et décevant de l'haleine ; c'est le don supérieur de la maîtresse à son amant, le parfait échange si vainement rêvé, le terme infini de tant d'étreintes et de morsures. Or j'aimais Béatrice, et elle m'aimait. Nous nous l'étions dit souvent, tandis que nous lisions les mélancoliques pages du poète Longus, où les couplets de prose tombent avec une cadence monotone. Mais nous ignorions autant l'amour de nos âmes que Daphnis et Chloé ignoraient l'amour de leurs corps. Et ces vers du divin Platon nous révélèrent le secret éternel par où les âmes amantes peuvent se posséder parfaitement. Et dès lors, Béatrice et moi nous ne pensâmes plus qu'à nous unir ainsi pour nous abandonner l'un à l'autre. Mais ici commença l'indéfinissable horreur. Le baiser de la vie ne pouvait nous marier indissolublement. Il fallait que l'un de nous se sacrifiât à l'autre. Car le voyage des âmes ne saurait être une migration réciproque. Nous le sentions bien tous deux, mais nous n'osions nous le dire. Et j'eus l'atroce faiblesse, inhérente à l'égoïsme de mon âme d'homme, de laisser Béatrice dans l'incertitude. La sculpturale beauté de mon amie se mit à décliner. La lampe rose cessa de s'allumer à l'intérieur de son visage d'albâtre. Les médecins donnèrent à son mal le nom d'anémie ; mais je savais que c'était son âme qui se retirait de son corps. Elle évitait mes regards anxieux avec un sourire triste. L'amaigrissement de ses membres devint excessif. Son visage fut bientôt si pâle que les yeux seuls y brillaient d'un feu sombre. Les rougeurs apparaissaient et s'évanouissaient sur ses joues et ses lèvres comme les dernières vacillations d'une flamme qui va s'éteindre. Alors je sus que Béatrice allait m'appartenir entièrement dans peu de jours, et malgré ma tristesse infinie une joie s'étendit en moi. Le dernier soir, elle m'apparut sur les draps blancs comme un statue de cire vierge. Elle tourna lentement sa figure vers moi, et dit : «Au moment où je mourrai, je veux que tu me baises sur la bouche et que mon dernier souffle passe en toi !» Je crois que je n'avais remarqué combien sa voix était chaude et vibrante ; mais ces paroles me donnèrent l'impression d'un fluide tiède qui me toucherait. Presque aussitôt ses yeux suppliants cherchèrent les miens, et je compris que l'instant était venu. J'attachai mes lèvres sur les siennes pour boire son âme. Horreur ! infernale et démoniaque horreur ! Ce n'est pas l'âme de Béatrice qui passa en moi, c'est sa voix ! Le cri que je poussai me fit chanceler et blêmir. Car ce cri aurait dû s'échapper des lèvres de la morte, et c'est de ma gorge qu'il jaillissait. Ma voix était devenue chaude et vibrante, et elle me donnait l'impression d'un fluide tiède qui me toucherait. J'avais tué Béatrice et j'avais tué ma voix ; la voix de Béatrice habitait en moi, une voix tiède d'agonisante qui me terrifiait. Mais aucun des assistants ne parut s'en apercevoir : ils s'empressaient autour de la morte pour accomplir leurs fonctions. La nuit vint, silencieuse et lourde. Les flammes des cierges montaient tout droit et très haut, léchant presque les tentures pesantes. Et le dieu de la Terreur avait étendu sa main sur moi. Chacun de mes sanglots me faisait mourir de mille morts : il était exactement semblable aux sanglots de Béatrice quand, devenue inconsciente, elle se lamentait de mourir. Et, tandis que je pleurais, agenouillé près du lit, le front sur les draps, c'étaient ses pleurs à elle qui semblaient s'élever en moi, sa voix passionnée qui semblait flotter dans l'air, plaignant sa misérable mort. N'aurais-je pas dû le savoir ? La voix est éternelle ; la parole ne périt pas. Elle est la migration perpétuelle des pensées humaines, le véhicule des âmes ; les mots gisent desséchés sur les feuilles de papier, comme les fleurs dans un herbier ; mais la voix les fait revivre de sa propre vie immortelle. Car la voix n'est autre chose que le mouvement des molécules de l'air sous l'impulsion d'une âme ; et l'âme de Béatrice était en moi, mais je ne pouvais comprendre et sentir que sa voix. Maintenant que nous allons être délivrés, ma terreur s'apaise ; mais elle va se renouveler ; je la sens arriver, cette horreur inexprimable ; la voici qui nous saisit - car ja râle, - et mon râle, qui est chaud et vibrant, plus tiède que l'eau de ma baignoire, c'est le râle de Béatrice ! Lilith par Marcel Schwob Not a drop of her blood was human, But she was made like a soft sweet woman. DANTE-GABRIEL ROSSETTI. Je pense qu'il l'aima autant qu'on peut aimer une femme ici-bas ; mais leur histoire fut plus triste qu'aucune autre. Il avait longtemps étudié Dante et Pétrarque ; les formes de Béatrice et de Laure flottaient devant ses yeux et les divins vers où resplendit le nom de Françoise de Rimini chantaient à ses oreilles. Il avait passionnément aimé dans la première ardeur de sa jeunesse les vierges tourmentées du Corrège, dont les corps voluptueusement épris du ciel ont des yeux qui désirent, des bouches qui palpitent et appellent douloureusement l'amour. Plus tard, il admira la pâle splendeur humaine des figures de Raphaël, et leur sourire paisible, et leur contentement virginal. Mais lorsqu'il fut lui-même, il choisit pour maître, comme Dante, Brunetto Latini, et vécut dans son siècle, où les faces rigides ont l'extraordinaire béatitude des paradis mystérieux. Et, parmi les femmes, il connut d'abord Jenny, qui était nerveuse et passionnée, dont les yeux étaient adorablement cernés, noyés d'une humidité langoureuse avec un regard profond. Ce fut un amant triste et rêveur ; il cherchait l'expression de la volupté avec une âcreté enthousiaste ; et quand Jenny s'endormait, lassée, aux rayons du matin, il épandait les guinées brillantes parmi ses cheveux ensoleillés ; puis, contemplant ses paupières battues et ses longs cils qui reposaient, son front candide qui semblait ignorant du péché, il se demandait amèrement, accoudé sur l'oreiller, si elle ne préférait pas l'or jaune à son amour, et quels rêves désenchantants passaient sous les parois transparentes de sa chair. Puis il imagina les filles des temps superstitieux, qui envoûtaient leurs amants, ayant été abandonnées par eux ; il choisit Hélène, qui tournait dans une poêle d'airain l'image en cire de son fiancé perfide : il l'aima, tandis qu'elle lui perçait le coeur avec sa fine aiguille d'acier. Et il la quitta pour Rose-Mary, à qui sa mère, qui était fée, avait donné un globe cristallin de béryl comme gage de sa pureté. Les esprits du béryl veillaient sur elle et la berçaient de leurs chants. Mais lorsqu'elle succomba, le globe devint couleur d'opale, et elle le fendit d'un coup de glaive dans sa fureur ; les esprits du béryl s'échappèrent en pleurant de la pierre brisée, et l'âme de Rose-Mary s'envola avec eux. Alors il aima Lilith, la première femme d'Adam, qui ne fut pas créée de l'homme. Elle ne fut pas faite de terre rouge, comme Éve, mais de matière inhumaine ; elle avait été semblable au serpent, et ce fut elle qui tenta le serpent pour tenter les autres. Il lui parut qu'elle était plus vraiment femme, et la première, de sorte que la fille du Nord qu'il aima finalement dans cette vie, et qu'il épousa, il lui donna le nom de Lilith. Mais c'était un pur caprice d'artiste ; elle était semblable à ces figures préraphaélites qu'il faisait revivre sur ses toiles. Elle avait les yeux de la couleur du ciel, et sa longue chevelure blonde était lumineuse comme celle de Bérénice, qui, depuis qu'elle l'offrit aux dieux, est épandue dans le firmament. Sa voix avait le doux son des choses qui sont près de se briser ; tous ses gestes étaient tendres comme des lissements de plumes ; et si souvent elle avait l'air d'appartenir à un monde diffèrent de celui d'ici-bas qu'il la regardait comme une vision. Il écrivit pour elle des sonnets étincelants, qui se suivaient dans l'histoire de son amour, et il leur donna le nom de Maison de la vie. Il les avait copiés sur un volume fait avec des pages de parchemin ; l'oeuvre était semblable à un missel patiemment enluminé. Lilith ne vécut pas longtemps, n'étant guère née pour cette terre ; et comme ils savaient tous deux qu'elle devait mourir, elle le consola du mieux qu'elle put. «Mon aimé, lui dit-elle, des barrières d'or du ciel je me pencherai vers toi ; j'aurai trois lys à la main, sept étoiles aux cheveux. Je te verrai du pont divin qui est tendu sur l'éther ; et tu viendras vers moi et nous irons dans les puits insondables de lumière. Et nous demanderons à Dieu de vivre éternellement comme nous nous sommes aimés un moment ici-bas». Il la vit mourir, tandis qu'elle disait ces mots et il en fit aussitôt un poème magnifique, le plus beau joyau dont on eût jamais paré une morte. Il pensa qu'elle l'avait quitté déjà depuis dix ans ; et il la voyait, penchée sur les barrières d'or du ciel, jusqu'à ce que la barre fût devenue tiède à la pression de son sein, jusqu'à ce que les lys se fussent assoupis dans ses bras. Elle lui murmurait les mêmes paroles ; puis elle écoutait longtemps et souriait : «Tout cela sera quand il viendra», disait-elle. Et il la voyait sourire ; puis elle tendait ses bras le long des barrières, et elle plongeait sa figure dans ses mains, et elle pleurait. Il entendait ses pleurs. Ce fut la dernière poésie qu'il écrivit dans le livre de Lilith. Il le ferma - pour jamais - avec des fermoirs d'or, et, brisant sa plume, il jura qu'il n'avait été poète que pour elle, et que Lilith emporterait sa gloire dans sa tombe. Ainsi les anciens rois barbares entraient en terre suivis de leurs trésors et de leurs esclaves préférés. On égorgeait au-dessus de la fosse ouverte les femmes qu'ils aimaient, et leurs âmes venaient boire le sang vermeil. Le poète qui avait aimé Lilith lui donnait la vie de sa vie et le sang de son sang ; il immolait son immortalité terrestre et mettait au cercueil l'espoir des temps futurs. Il souleva la chevelure lumineuse de Lilith, et plaça le manuscrit sous sa tête ; derrière la pâleur de sa peau il voyait luire le maroquin rouge et les agrafes d'or qui resserraient l'oeuvre de son existence. Puis il s'enfuit, loin de la tombe, loin de tout ce qui avait été humain, emportant l'image de Lilith dans son coeur et ses vers qui sonnaient dans son cerveau. Il voyagea, cherchant les paysages nouveaux, ceux qui ne lui rappelaient pas son amie. Car il voulait en garder le souvenir par lui-même, non que la vue des objets indifférents la fit reparaître à ses yeux, non pas une Lilith humaine en vérité, telle qu'elle avait semblé être dans une forme éphémère, mais une des élues, idéalement fixée au-delà du ciel, et qu'il irait rejoindre un jour. Mais le bruit de la mer lui rappelait ses pleurs, et il entendait sa voix dans la basse profonde des forêts ; et l'hirondelle, tournant sa tête noire, semblait le gracieux mouvement du cou de sa bien-aimée, et le disque de la lune, brisé dans les eaux sombres des étangs de clairière, lui renvoyait des milliers de regards dorés et fuyants. Soudain une biche entrant au fourré lui étreignait le coeur d'un souvenir ; les brumes qui enveloppent les bosquets à la lueur bleutée des étoiles prenaient forme humaine pour s'avancer vers lui, et les gouttes d'eau de la pluie qui tombe sur les feuilles mortes semblaient le bruit léger des doigts aimés. Il ferma ses yeux devant la nature ; et dans l'ombre où passent les images de lumière sanglante, il vit Lilith, telle qu'il l'avait aimée, terrestre, non céleste, humaine, non divine, avec un regard changeant de passion et qui était tour à tour le regard d'Hélène, de Rose-Mary et de Jenny ; et quand il voulait se l'imaginer penchée sur les barrières d'or du ciel, parmi l'harmonie des sept sphères, son visage exprimait le regret des choses de la terre, l'infélicité de ne plus aimer. Alors il souhaita d'avoir les yeux sans paupières des êtres de l'enfer, pour échapper à de si tristes hallucinations. Et il voulut ressaisir par quelque moyen cette image divine. Malgré son serment, il essaya de la décrire, et la plume trahit ses efforts. Ses vers pleuraient aussi sur Lilith, sur le pâle corps de Lilith que la terre enfermait dans son sein. Alors il se souvint (car deux années s'étaient écoulées) qu'il avait écrit de merveilleuses poésies où son idéal resplendissait étrangement. Il frissonna. Quand cette idée l'eut repris, elle le tint tout entier. Il était poète avant tout ; Corrège, Raphaël et les maîtres préraphaélites, Jenny, Hélène, Rose-Mary, Lilith n'avaient été que des occasions d'enthousiasme littéraire. Même Lilith ? Peut-être, - et cependant Lilith ne voulait revenir à lui que tendre et douce comme une femme terrestre. - Il pensa à ses vers, et il lui en revint des fragments, qui lui semblèrent beaux. Il se surprit à dire : «Et pourtant il devait y avoir là des choses bien». Il remâcha l'âcreté de la gloire perdue. L'homme de lettres revécut en lui et le rendit implacable. ............................................................................................................................. Un soir il se retrouva, tremblant, poursuivi par une odeur tenace qui s'attache aux vêtements, avec de la moiteur de terre aux mains, un fracas de bois brisé dans les oreilles - et devant lui le livre, l'oeuvre de sa vie qu'il venait d'arracher à la mort. Il avait volé Lilith ; et il défailllait à la pensée des cheveux écartés, de ses mains fouillant parmi la pourriture de ce qu'il avait aimé, de ce maroquin terni qui sentait la morte, de ces pages odieusement humides d'où s'échapperait la gloire avec un relent de corruption. Et lorsqu'il eut revu l'idéal un instant senti, quand il crut voir de nouveau le sourire de Lilith et boire ses larmes chaudes, il fut pris du frénétique désir de cette gloire. Il lança le manuscrit sous les presses d'imprimerie, avec le remords sanglant d'un vol et d'une prostitution, avec le douloureux sentiment d'une vanité inassouvie. Il ouvrit au public son coeur, et en montra les déchirements ; il traîna sous les yeux de tous le cadavre de Lilith et son inutile image parmi les demoiselles élues ; et de ce trésor forcé par un sacrilège, entre les ruissellements des phrases, retentissent des craquements de cercueil. Les Portes de l'Opium par Marcel Schwob O just, subtle and mighty opium !... THOMAS DE QUINCEY. Je fus toujours l'ennemi d'une vie réglée comme celle de tous les autres. La monotonie persistante des actions répétées et habituelles m'exaspérait. Mon père m'ayant laissé la disposition d'une énorme fortune, je n'eus point le désir de vivre en élégant. Les hôtels somptueux ni les attelages de luxe ne m'attiraient ; non plus les chasses forcenées ou la vie indolente des villes d'eaux ; le jeu ne présentait que deux alternatives à mon esprit agité : c'était trop peu. Nous étions arrivés dans un temps extraordinaire où les romanciers nous avaient montré toutes les faces de la vie humaine et tous les dessous des pensées. On était lassé de bien des sentiments avant de les avoir éprouvés ; plusieurs se laissaient attirer vers un gouffre d'ombres mystiques et inconnues ; d'autres étaient possédés par la passion de l'étrange, par la recherche quintessenciée de sensations nouvelles ; d'autres enfin se fondaient dans une large pitié qui s'étendait sur toutes choses. Ces poursuites avaient créé en moi une curiosité extravagante de la vie humaine. J'éprouvais le désir douloureux de m'aliéner à moi-même, d'être souvent soldat, pauvre, ou marchand, ou la femme que je voyais passer, secouant ses jupes, ou la jeune fille tendrement voilée qui entrait chez un pâtissier : elle relevait son voile à demi, mordait dans un gâteau, puis, versant de l'eau dans un verre, elle restait, la tête penchée. Ainsi il est facile de comprendre pourquoi je fus hanté par la curiosité d'une porte. Il y avait dans un quartier éloigné un haut mur gris, percé d'yeux grillés à de grandes hauteurs, avec de fausses fenêtres pâlement dessinées par places. Et au bas de ce mur, dans une position singulièrement inégale, sans qu'on pût savoir ni pourquoi, ni comment, loin des trous grillés, on voyait une porte basse, en ogive, fermée d'une serrure à longs serpents de fer et croisée de traverses vertes. La serrure était rouillée, les gonds étaient rouillés ; dans la vieille rue abandonnée, les orties et les ravenelles avaient jailli par bouquets sous le seuil, et des écailles blanchâtres se soulevaient sur la porte comme sur la peau d'un lépreux. Derrière, y avait-il des êtres vivants ? Et quelle insolite existence devaient-ils mener, s'ils passaient les journées à l'ombre de ce grand mur gris, cloîtrés du monde par la petite porte basse qu'on ne voyait jamais ouverte ! D'heure en heure mes promenades inactives me ramenaient dans cette rue silencieuse, et j'interrogeais la porte comme un problème. Un soir que j'errais dans la foule, cherchant de curieuses figures, je remarquai un vieux petit homme qui tressautait en marchant. Il avait un foulard rouge pendant de sa poche, et il frappait le pavé d'une canne tordue, en ricanant. Sous le gaz, sa figure, semblait barrée d'ombre, et les yeux y étincelaient de lueurs si verdâtres que je fus invinciblement ramené à l'idée de la porte : dans l'instant je devins sûr qu'il y avait entre lui et elle quelque relation. Je suivis cet homme. Je ne puis pas dire qu'il ait rien fait pour cela. Mais il m'était impossible d'agir autrement, et quand il parut au bout de la rue abandonnée où était la porte, je fus illuminé de ce pressentiment soudain qui vous fait saisir, comme dans un éclair du temps, qu'on sait ce qui va se passer. Il frappa deux ou trois coups ; la porte roula sur ses gonds rouillés sans grincer. Je n'hésitai pas, et je m'élançai ; mais je trébuchai sur les jambes d'un mendiant que je n'avais pas vu, et qui s'était assis le long du mur. Il avait sur les genoux une écuelle de terre et une cuillère d'étain à la main ; levant son bâton, il me maudit d'une voix rauque, lorsque la porte se referma silencieusement sur moi. J'étais dans un immense jardin sombre, où les herbes folles et les plantes sauvages poussaient à hauteur de genoux. La terre était détrempée, comme par des pluies continuelles ; elle paraissait de glaise, tant elle s'attachait aux pas. Tâtonnant dans l'obscurité vers le bruit mat du vieux qui avançait, je vis bientôt poindre une éclaircie ; il y avait des arbres où pendaient des lanternes de papier faiblement éclairées, donnant une lumière roussâtre, diffuse ; et le silence était moins profond, car le vent semblait respirer lentement dans les branches. En approchant, je vis que ces lanternes étaient peintes de fleurs orientales et qu'elles dessinaient en l'air les mots : MAISON D'OPIUM Devant moi se dressait une maison blanche, carrée avec des ouvertures étroites et longues d'où sortait une lente musique grinçante de cordes, coupée de battements, et une mélopée de voix rêveuses. Le vieux se tenait sur le seuil, et, agitant gracieusement son foulard rouge, il m'invitait du geste à entrer. J'aperçus dans le couloir une mince créature jaune, vêtue d'une robe flottante ; vieille aussi, avec la tête branlante et la bouche édentée - elle me fit entrer dans une pièce oblongue, tendue de soie blanche. Sur les tentures des raies noires s'élevaient verticalement, croissant jusqu'au plafond. Puis il y eut devant moi un jeu de tables de laque, rentrant les unes dans les autres, avec une lampe de cuivre rouge ou une fine flamme filait, un pot de porcelaine plein d'une pâte grisâtre, des épingles, trois ou quatre pipes à tige de bambou, à fourneau d'argent. La vieille femme jaune roula une boulette, la fit fondre à la flamme autour d'une épingle, et, la plantant avec précaution dans le fourneau de la pipe, elle y tassa plusieurs rondelles. Alors, sans réflexion, j'allumai, et je tirai deux bouffées d'une fumée âcre et vénéneuse qui me rendit fou. Car je vis passer devant mes yeux aussitôt, bien qu'il n'y eût eu aucune transition, l'image de la porte et les figures bizarres du vieux homme au foulard rouge, du mendiant à l'écuelle et de la vieille à la robe jaune. Les raies noires se mirent à grandir en sens inverse vers le plafond, et à diminuer vers le plancher, dans une sorte de gamme chromatique de dimensions qu'il me semblait entendre résonner dans mes oreilles. Je perçus le bruit de la mer et des vagues qui se brisent, chassant l'air des grottes rocheuses par des coups sourds. La chambre changea de direction sans que j'eusse l'impression d'un mouvement ; il me parut que mes pieds avaient pris la place de ma tête et que j'étais couché sur le plafond. Enfin il y eut en moi un anéantissement complet de mon activité ; je désirai rester ainsi éternellement et continuer à éprouver. C'est alors qu'un panneau glissa dans la chambre, par où entra une jeune femme comme je n'en avais jamais vu. Elle avait la figure frottée de safran et les yeux attirés vers les tempes ; ses cils étaient gommés d'or et les conques de ses oreilles délicatement relevées d'une ligne rose. Ses dents, d'un noir d'ébène, étaient constellées de petits diamants fulgurants et ses lèvres étaient complètement bleuies. Ainsi parée, avec sa peau épicée et peinte, elle avait l'aspect et l'odeur des statues d'ivoire de Chine, curieusement ajourées et rehaussées de couleurs bariolées. Elle était nue jusqu'à la ceinture ; ses seins pendaient comme deux poires et une étoffe brune guillochée d'or flottait sur ses pieds. Le désir d'étrangeté qui me tenait devint alors si violent que je me précipitai vers cette femme peinte en l'implorant : chacune des couleurs de son costume et de sa peau semblait à l'hyperesthésie de mes sens un son délicieux dans l'harmonie qui m'enveloppait ; chacun de ses gestes et les poses de ses mains étaient comme des parties rythmées d'une danse infiniment variée dont mon intuition saisissait l'ensemble. Et je lui disais, en la suppliant : - Fille de Lebanon, si tu es venue à moi des profondeurs mystérieuses de l'Opium, reste, reste... mon coeur te veut. Jusqu'à la fin de mes jours je me nourrirai de l'impréciable drogue qui te fait paraître à mes yeux. L'opium est plus puissant que l'ambroisie, puisqu'il donne l'immortalité du rêve, non plus la misérable éternité de la vie ; plus subtil que le nectar, puisqu'il crée des êtres si étrangement brillants ; plus juste que tous les dieux, puisqu'il réunit ceux qui sont faits pour s'aimer ! «Mais si tu es femme née de chair humaine, tu es mienne - pour toujours - car je veux donner tout ce qui est à moi pour te posséder...» Elle fixa sur moi ses yeux miroitants entre les cils d'or, s'approcha lentement et s'assit dans une pose douce qui faisait battre mon coeur. «Est-il vrai ? murmura-t-elle. Donnerais-tu ta fortune pour m'avoir ?» - Elle secoua la tête avec incrédulité. Je vous dis que la folie me tenait. Je saisis mon carnet de chèques - je le signai en blanc et je le lançai dans la chambre - il rebondit sur le parquet. «Hélas ! dit-elle - aurais-tu le courage d'être mendiant pour être à moi ? Il me semble que je t'aimerais mieux ; dis - veux-tu ?» - Elle me déshabillait légèrement. Alors la vieille femme jaune amena le mendiant qui était devant la porte ; il entra en hurlant et il eut mes vêtements d'apparat avec lesquels il s'enfuit ; moi j'eus son manteau rapiécé, son feutre troué, son écuelle, sa cuillère et sa sébile. Et quand je fus ainsi accoutré : - Va, - dit-elle, et elle frappa dans ses mains. Les lampes s'éteignirent, les panneaux tombèrent. La fille de l'Opium s'évanouit. A la clarté confuse des murs je vis le vieux homme au foulard rouge, la vieille à la robe jaune, le hideux mendiant vêtu de mes habits qui se jetèrent sur moi et me poussèrent vers un couloir obscur. Je passai, je fus porté à travers des tunnels gluants, entre des murailles visqueuses. Un temps inappréciable s'écoula. Je perdis la notion des heures ; me sentant toujours entraîné. Tout à coup la lumière blanche me saisit tout entier ; mes yeux tremblèrent dans leurs orbites ; mes paupières clignèrent au soleil. Je me trouvai assis devant une petite porte basse, en ogive, fermée d'une serrure à longs serpents de fer et croisée de traverses vertes : une porte rigoureusement semblable à la porte mystérieuse, mais percée dans un immense mur blanchi à la chaux. La rase campagne s'étendait devant moi ; l'herbe était brûlée, le ciel d'un bleu opaque. Tout m'était inconnu, jusqu'aux tas de crottins qui gisaient près de moi. Et j'étais là, perdu, pauvre comme Job, nu comme Job, derrière la seconde porte ; je la secouai, je l'ébranlai - elle est fermée à jamais. Ma cuillère d'étain claque contre ma sébile : Oh ! oui, l'opium est plus puissant que l'ambroisie, donnant l'éternité d'une vie misérable - plus subtil que le nectar, mordant le coeur de peines si cruelles - plus juste que les dieux, punissant les curieux qui ont voulu violer les secrets de l'au-delà ! Ô très juste, subtil et puissant opium ! Hélas, ma fortune est détruite - oh ! oh ! mon argent est perdu ! Spiritisme par Marcel Schwob Je trouvai sur ma table, en rentrant, une invitation du Cercle Spirite. Nous avions joué au poker, et il était très tard. Néanmoins je fus tenté par la curiosité ; le programme annonçait un spectacle distingué, une évocation surprenante d'esprits. Il me passa par la tête l'envie de causer avec une demi-douzaine de célébrités disparues. Je n'avais jamais vu de séance spirite, et je n'étais pas fâché de cette occasion. Quoique j'éprouvasse un certain picotement des paupières, un tremblement assez caractérisé des mains, et que mon cerveau me parût noyé dans un brouillard suffisamment fumeux, je crus pouvoir affronter la conversation et je préparai mentalement quelques «colles» pour les âmes qui manqueraient de mémoire. Le Cercle Spirite est un endroit singulier. On vous débarrasse de votre canne à l'entrée, de peur que vous frappiez à contretemps. Lorsque j'arrivai, la séance était déjà fort avancée. Il y avait autour d'une table en noyer une dizaine d'individus, les uns très chevelus, les autres très chauves, qui avaient la mine excitée. Sur un guéridon, à droite, une soucoupe renversée était marquée des lettres de l'alphabet crayonnées au charbon. Une personne pâle se tenait au milieu, un carnet d'une main, un crayon de l'autre. Je reconnus Stéphane Winnicox, le banquier Colliwobles, Herr Professor Zahnweh. Je fus frappé de l'absence de linge, des redingotes qui semblaient boutonnées sans boutons et des yeux qui fleuraient l'absinthe. Comme je m'asseyais sur une chaise qui, apparemment, n'était animée d'aucun mouvement, l'un des individus me toucha l'épaule et m'apprit que la personne pâle qui tenait un carnet se nommait M. Médium. Je le remerciai poliment, et je le remis aussitôt. C'était un de mes anciens camarades de collège - non pas l'un des plus forts. Il avait eu l'habitude autrefois de rythmer la classe avec des roulements de pieds. Je le lui rappelai, et il sourit d'un air de supériorité en me disant que ces bruits devaient être attribués aux Esprits Frappeurs. Un autre membre du Cercle, qui portait une rosette multicolore, mais dont le col de chemise semblait s'être converti par une progression de teinture lente en prolongement de son habit, me proposa d'évoquer quelques-unes de mes connaissances. J'acceptai, et, me dirigeant vers la table, je demandai à haute voix si Gerson était présent. Il y eut un chuchotement parmi les membres du Cercle. M. Médium me regarda fixement, et je crus voir qu'on demandait des renseignements à mon camarade. - Nous ne savons, me dit M. Médium, si M. Gerson sera libre ce soir. Vous êtes bien sûr qu'il est mort ?... - Il doit être, répondis-je, dans la situation d'un chien noyé depuis plusieurs années au bord d'une rive désavantageuse, car le cimetière des Innocents n'était pas, à cette époque, en fort bon état. Les amis de M. Médium et M. Médium lui-même parurent surpris. Mon camarade me demanda si ce n'était pas Ivry que je voulais dire. - Peut-être que c'est Ivry, peut-être que c'est le Père-la-Chaise, - je n'en sais rien, dis-je. Il doit connaître cela mieux que moi. Je ne suis pas de première force sur la topographie de Paris. M. Médium s'assit, planta son crayon debout sur le carnet, tandis que nous restions muets autour de lui. Puis, tout à coup, il fut pris d'une danse de Saint-Guy et son crayon fournit l'assortiment de signes le plus hétéroclite que j'aie jamais vu. Il considéra ce grimoire et déclara que les Esprits étaient allés chercher M. Gerson, qui viendrait bientôt en personne spirituelle. Nous attendîmes quelques minutes, lorsque la table se mit peu à peu à craquer et à gémir ; ce qui signifiait, me dit mon camarade dans l'oreille, que M. Gerson était arrivé et qu'il désirait répondre à mes questions. Mais M. Médium s'avança et demanda premièrement d'une voix forte si M. Gerson était mort depuis longtemps, s'il était disposé à nous dire depuis combien de temps et s'il voudrait bien convenir de frapper cinq coups par année - afin d'abréger le calcul - avec les pieds de derrière de la table, ce qui nous permettrait de connaître le chiffre. M. Gerson, qui paraît avoir été une personne vigoureuse dans son temps, se mit immédiatement en devoir de répondre, et fit exécuter à la table une série de sauts-de-mouton sur ses pieds de devant. Les pieds de derrière frappaient le plancher d'une manière prodigieuse. Ma tête aurait éclaté s'il m'avait fallu compter les coups ; mais M. Médium les suivait avec une habitude consommée en hochant la tête d'un air entendu. Au bout d'une heure et demie environ, la table donna des signes évidents de fatigue : on ne l'entendait pas souffler, mais M. Gerson devait avoir les bras rompus et les derniers coups ressemblaient au petit bruit d'une pipe qu'on fait claquer sur l'ongle, M. Médium nous dit qu'il avait enregistré le nombre extraordinaire de 2 255, ce qui donnait quatre cent cinquante et un ans coup pour coup. Il me demanda ensuite si je désirais savoir le mois, le jour et l'heure ; mais je préférai y renoncer. Je m'avançai vers la table habitée par M. Gerson, et je lui dis, d'une voix très douce : - Monsieur Gerson, je suppose que vous me comprenez, même si je ne parle pas latin. Il y a une question qui me tourmente beaucoup. Pouvez-vous me dire si vous êtes vraiment l'auteur de l'Imitation, ou si c'est un de vos amis ? Gerson ne répondit pas aussitôt, parce que M. Médium était en train de passer avec lui une série de conventions alphabétiques. Une fois la communication établie, la table s'abaissa un certain nombre de fois, puis s'arrêta. M. Médium nous dit que ces frappements représentaient la syllabe BU. Mon camarade suggéra Bucéphale, en rassemblant tous ses souvenirs classiques ; mais je lui rappelai que c'était le cheval d'Alexandre, et, quelques versions de Quinte-Curce pesant sur sa conscience, il ne dit plus rien, jusqu'à ce qu'il s'écriât, d'un ton triomphant : «Buridan, c'est de l'époque !» La table prit un mouvement giratoire prononcé, M. Médium nous dit que c'était sa façon de secouer la tête. Elle n'avait même pas l'air flatté. «Ce qui prouve, dit quelqu'un, en faveur de l'histoire de l'âne !» Mon camarade proposa de nouveau : Budée. Mais un savant de l'assistance l'informa que Budaeus n'avait pu composer l'Imitation, pour l'excellente raison qu'il était né cent ans après. Là-dessus, il se tut pour de bon. Puis M. Médium ayant remarqué des indices de loquacité dans la table, les développa subitement et en tira la syllabe TOR. Le monsieur savant nous dit qu'il ne connaissait aucun personnage de ce nom et qu'il était extrêment improbable que l'Imitation fut l'oeuvre d'un oiseau. Toutefois la table répéta avec complaisance : Butor, butor, butor, jusqu'au moment où le monsieur savant émit la conjecture que nous étions victimes des esprits de tous les suppôts de la Fête des Fous, contre laquelle Gerson avait prêché. Dès lors, il se produisit un effroyable vacarme. La table se cabra ; les chaises tournoyèrent sur un pied ; le guéridon exécuta une sarabande, et la soucoupe, évoluant avec habileté, vint aplatir le nez de différents membres du Cercle. M. Médium nous dit que les esprits étant agités ce soir ne voudraient plus parler, et il éteignit le gaz de l'établissement. Après avoir tâtonné dans l'escalier très étroit, je retournais me coucher, lorsque je fus accosté par mon camarade. Il me dit que son hôtel devait être fermé, et me demanda si je ne pouvais pas le recevoir. Je l'emmenai et je le couchai dans ma chambre, sur un divan matelassé. Sitôt que je fus au lit, je m'endormis d'un profond sommeil. Au bout d'un temps, il me sembla voir de la lumière et entendre souffler. Je me dressai : mon camarade, en chemise, agenouillé devant le guéridon de nuit le caressait à petits coups de main, en murmurant : «Là - oh là ! ch-t ch-t» - Qu'est-ce que tu fais ? criai-je. - C'est le guéridon qui tourne, dit-il, j'essaie de le calmer. - Ah ! tu veux tourner ; tu ne veux pas t'arrêter... - Oust, par la fenêtre ! Le guéridon vola contre les vitres. Je lui dis : «Voyons, il est inutile de causer avec les meubles. Les meubles n'ont pas d'oreilles. On ne peut pas expostuler avec eux. Ne dérange pas mon mobilier. Les meubles les mieux fabriqués n'entendront jamais raison». Mais il continua, posément, sans répondre. Après avoir fait ch-ch-t, pendant quelque temps, il caressa la table, voulut la calmer, puis, saisi de fureur, la précipita par les carreaux. Je l'entendis se briser sur le pavé. Je lui dis à nouveau : «À quoi cela sert-il ? Laisse, oh ! laisse-moi mon armoire à glace, ma table de toilette. Je te garantis leur moralité. Elles ne tournent jamais. Elles ne t'écouteront pas, - ne les jette pas dans la rue !» Il ne répondit rien, parla à l'armoire et l'envoya se fracasser sur le trottoir, dit quelques mots à la toilette, puis la projeta vers le balcon. Enfin il devint giroyant lui-même, s'invectiva, les yeux hagards, essaya de s'empêcher de tourner, et d'un seul blond s'envoya à travers la croisée, la tête la première, dans le vide. C'est le seul spirite que j'ai vu mourir. J'espère qu'ils ne détruisent pas toujours leur mobilier auparavant. Je regrette beaucoup le mien. Il était de pure époque Louis XV. En tout cas, je suis heureux de pouvoir prier les Cercles Spirites, par la voie de ce papier, d'expédier dorénavant leurs invitations ailleurs que chez moi. Un Squelette par Marcel Schwob J'ai couché une fois dans une maison hantée. Je n'ose pas trop raconter cette histoire, parce que je suis persuadé que personne ne la croira. Très certainement cette maison était hantée, mais rien ne s'y passait comme dans les maisons hantées. Ce n'était pas un château vermoulu perché sur une colline boisée au bord d'un précipice ténébreux. Elle n'avait pas été abandonnée depuis plusieurs siècles. Son dernier propriétaire n'était pas mort d'une manière mystérieuse. Les paysans ne se signaient pas avec effroi en passant devant. Aucune lumière blafarde ne se montrait à ses fenêtres en ruines quand le beffroi du village sonnait minuit. Les arbres du parc n'étaient pas des ifs, et les enfants peureux ne venaient pas guetter à travers les haies des formes blanches à la nuit tombante. Je n'arrivai pas dans une hôtellerie où toutes les chambres étaient retenues. L'aubergiste ne se gratta pas longtemps la tête, une chandelle à la main, et ne finit pas par me proposer en hésitant de me dresser un lit dans la salle basse du donjon. Il n'ajouta pas d'une mine effarée que de tous les voyageurs qui y avaient couché aucun n'était revenu pour raconter sa fin terrible. Il ne me parla pas des bruits diaboliques qu'on entendait la nuit dans le vieux manoir. Je n'éprouvai pas un sentiment intime de bravoure qui me poussait à tenter l'aventure. Et je n'eus pas l'idée ingénieuse de me munir d'une paire de flambeaux et d'un pistolet à pierre ; je ne pris pas non plus la ferme résolution de veiller jusqu'à minuit en lisant un volume dépareillé de Swedenbord, et je ne sentis pas vers minuit moins trois un sommeil de plomb s'abattre sur mes paupières. Non, rien ne survint de ce qui arrive toujours dans ces terrifiantes histoires de maisons hantées. Je débarquai du chemin de fer à l'hôtel des *Trois Pigeons* ; j'avais très bon appétit et je dévorai trois tranches de rôti, du poulet sauté avec une excellente salade ; je bus une bouteille de Bordeaux. Après, je pris ma bougie et je montai dans ma chambre. Ma bougie ne s'éteignit pas, et je trouvai mon grog sur la cheminée sans qu'aucun fantôme y eût trempé ses lèvres spectrales. Mais lorsque je fus sur le point de me coucher, et que j'allais prendre mon verre de grog pour le mettre sur ma table de nuit, je fus un peu surpris de trouver Tom Bobbins au coin du feu. Il me parut très maigri ; il avait gardé son chapeau haut-de-forme et portait une redingote très convenable ; mais les jambes de son pantalon flottaient d'une manière extrêmement disgracieuse. Je ne l'avais pas vu depuis plus d'un an ; de sorte que j'allai lui tendre la main en lui disant : «Comment vas-tu, Tom ?» avec beaucoup d'intérêt. Il allongea sa manche et me donna à serrer quelque chose que je pris d'abord pour un casse-noisettes ; et comme j'allais lui exprimer mon mécontentement de cette stupide farce, il tourna sa figure de mon côté, et je vis que son chapeau était planté sur un crâne dénudé. Je fus d'autant plus étonné de lui trouver une tête de mort que je l'avais positivement reconnu à sa façon de *cligner de l'oeil gauche*. Je me demandais quelle terrible maladie avait pu le défigurer à ce point ; il n'avait plus un cheveu vaillant ; ses orbites étaient diablement creuses, et ce qui lui restait de nez ne valait pas la peine d'en parler. Vraiment, j'éprouvais une sorte d'embarras à l'interroger. Mais il se mit à causer familièrement, et me demanda les derniers cours du Stock-Exchange. Après quoi il exprima sa surprise de n'avoir pas reçu ma carte en réponse à sa lettre de faire-part. Je lui dis que je n'avais pas reçu de lettre - mais il m'assura qu'il m'avait inscrit sur sa liste et qu'il avait passé tout exprès chez l'entrepreneur de Pompes Funèbres. Je m'aperçus alors que je parlais au squelette de Tom Bobbins. Je ne me précipitai pas à ses genoux, et je ne m'exclamai pas : «Arrière, fantôme, qui que tu sois, âme troublée dans ton repos, expiant sans doute quelque crime commis sur la terre, ne viens point me hanter !» - Non, mais j'examinai mon pauvre ami Bobbins de plus près, et je vis qu'il était bien décati ; il avait surtout un air mélancolique qui me touchait au coeur ; et sa voix ressemblait à s'y méprendre au sifflement triste d'une pipe qui jute. Je crus le réconforter en lui offrant un cigare ; mais il s'excusa sur le mauvais état de ses dents qui souffraient extrêmement de l'humidité de son caveau. Je m'informai naturellement avec sollicitude de sa bière ; et il me répondit qu'elle était de fort bon sapin - mais qu'il y avait un petit vent coulis qui était en train de lui donner un rhumatisme dans le cou. Je l'engageai à porter de la flanelle et je lui promis que ma femme lui enverrait un gilet tricoté. L'instant d'après Tom Bobbins le squelette, et moi, nous avions posé nos pieds sur la tablette de la cheminée et nous causions le plus confortablement du monde. La seule chose qui m'offusquât était que Tom Bobbins persistait à cligner de l'oeil gauche, bien qu'il n'eût plus aucune espèce d'oeil. Mais je me rassurai en me rappelant que mon autre ami Colliwobles, le banquier, avait coutume de donner sa parole d'honneur, bien qu'il n'en eût pas plus que Bobbins d'oeil gauche. Après quelques minutes, Tom Bobbins commença une sorte de soliloque en regardant le feu. Il dit : «Je ne connais pas une race plus méprisée que nous autres pauvres squelettes. Les fabricants de cercueils nous logent abominablement mal. On nous habille juste avec ce que nous avons de plus léger, un habit de noces ou de soirée : j'ai été obligé d'aller emprunter ce complet à mon huissier. Et puis il y a un tas de poètes et autres farceurs qui parlent de notre pouvoir surnaturel et de notre manière fantastique de planer dans les airs et des sabbats auxquels nous nous livrons dans les nuits de tempête. J'avais envie une fois de prendre mon fémur et de faire craquer un peu la tête de l'un d'eux pour lui donner une idée de son sabbat. Sans compter qu'ils nous font traîner des chaînes qui cliquètent avec un bruit infernal. Je voudrais bien savoir comment le gardien du cimetière nous laisserait sortir avec cet attirail. Alors, on vient nous chercher dans les vieux taudis, dans les repaires à hiboux, dans les trous bouchés d'orties et de ravenelles, et on va chanter partout les histoires des fantômes qui effrayent le pauvre monde et poussent des cris de damnés. Je ne vois vraiment pas ce que nous avons de terrifiant. Nous sommes seulement très dégarnis et nous ne pouvons plus donner d'ordres à la Bourse. Si on nous habillait convenablement, nous pourrions encore représenter avec avantage dans le monde. J'ai vu des hommes encore plus déplumés que moi faire de jolies conquêtes. Tandis qu'avec nos logements et nos tailleurs nous ne réussissons certainement pas si bien». - Et Tom Bobbins regarda un de ses tibias d'un air découragé. Alors je me pris à pleurer sur le sort de ces pauvres vieux squelettes. Et je me figurai toutes leurs souffrances quand ils moisissaient dans les boîtes clouées et que leurs jambes languissaient après une scottish ou un cotillon. Et je fis cadeau à Bobbins d'une paire de vieux gants fourrés et d'un gilet à fleurs qui m'était justement trop étroit. Il me remercia froidement, et je remarquai qu'il devenait vicieux à mesure qu'il se réchauffait. En un moment je reconnus tout à fait Tom Bobbins. Et nous éclatâmes du plus joli rire de squelettes qu'il fût possible. Les os de Bobbins tintaient comme des grelots d'une manière extrêmement réjouissante. Dans cette hilarité excessive je remarquai qu'il redevenait humain, et je commençai, à avoir peur. Tom Bobbins n'avait pas son pareil pour vous coller une liasse d'actions pour une exploitation des Mines de Guano Colorié de Rostocostolados quand il était en vie. Et une demi-douzaine de semblables actions n'éprouvaient aucune difficulté à manger votre revenu. Il avait aussi une manière de vous engager dans une honnête partie de piquet et de vous plumer au rubicond. Il vous soulageait de vos louis au poker avec une grâce facile et élégante. Si vous n'étiez pas content, il vous tirait volontiers le nez et procédait ensuite à votre découpage progressif au moyen de son bowie-knife. J'observai donc ce phénomène étrange et contraire à toutes ces pâles histoires de fantômes, que j'avais peur de voir Tom Bobbins, le squelette, redevenir vivant. Parce que je me souvenais d'avoir été mis dedans un couple de fois. Et parce que mon ami Tom Bobbins de l'ancien temps était d'une remarquable dextérité dans la joute au couteau. Parce qu'en fait dans un moment de distraction, il m'avait taillé une aiguillette dans le revers de ma cuisse droite. Et lorsque je vis que Tom Bobbins était Tom Bobbins, et n'avait plus du tout l'air d'un squelette, mon pouls se mit à battre si vite qu'il n'y eut plus qu'un battement ; une horripilation générale me saisit, et je n'eus plus le courage de dire un mot. Tom Bobbins planta son bowie-knife dans la table, suivant son habitude, et me proposa une partie d'écarté. J'acquiesçai humblement à ses désirs. Il se mit à jouer avec une veine de pendu. Je ne crois pourtant pas que Tom ait jamais gigoté à une potence, parce qu'il était trop malin pour ça. Et à l'envers des effroyables récits de spectres, l'or que je gagnai à Tom Bobbins ne se changea pas en feuilles de chêne ni en charbons éteints, parce que justement je ne lui gagnai rien du tout et qu'il me râfla ce que j'avais en poche. Après, il commença à jurer comme un damné ; il me raconta des histoires épouvantables, et corrompit tout ce qui me restait d'innocence. Il étendit la main vers mon grog et l'avala jusqu'à la dernière goutte ; je n'osai pas faire un geste pour le retenir. Parce que je savais que j'aurais eu le moment d'après son couteau dans le ventre ; et je ne pouvais pas le prévenir, puisque justement il n'avait pas de ventre. Ensuite il me demanda des nouvelles de ma femme avec une mine terriblement vicieuse, et j'eus un instant l'envie d'enfoncer ce qu'il avait encore de nez. Je réfrénai ce déplorable instinct ; mais je résolus intérieurement que ma femme ne lui enverrait pas de gilet tricoté. Puis il prit ma correspondance dans les poches de mon pardessus et se mit à lire les lettres de mes amis, avec diverses remarques ironiques et désobligeantes. Réellement, Tom Bobbins le squelette était très supportable ; mais, bonté divine, Bobbins en chair et en os était tout à fait terrifiant. Quand il eut terminé sa lecture, je lui fis doucement remarquer qu'il était quatre heures du matin, et je lui demandai s'il ne craignait pas d'arriver en retard. Il me répondit d'une manière absolument humaine que si le gardien du cimetière se permettait de lui dire la moindre des choses, «il lui ficherait une sacrée danse». Puis il considéra ma montre d'une façon lubrique, cligna de l'oeil gauche, me la demanda et la mit tranquillement dans son gousset. Immédiatement après il dit qu'il avait «affaire en ville» et prit congé. Avant de s'en aller, il fourra deux chandeliers dans sa poche, dévissa froidement la pomme de ma canne et me demanda sans l'ombre d'un remords si je ne pourrais pas lui prêter un ou deux louis. Je lui répondis que je n'avais malheureusement plus rien sur moi, mais que je me ferais un plaisir de les lui envoyer. Il me donna son adresse ; mais c'était un tel mélange de grilles, de tombes, de croix et de caveaux que je l'ai totalement oubliée. Là-dessus, il fit une tentative sur la pendule ; mais tout de même la pendule était trop lourde pour lui. Lorsqu'il me fit part ensuite de son désir de s'en aller par la cheminée, je fus si heureux de le voir revenir à de vraies manières de squelette que je ne fis pas un mouvement pour le retenir. Je l'entendis gigoter et grimper par le tuyau avec une joyeuse tranquillité ; seulement on mit sur ma note la quantité de suie que Tom Bobbins avait consommée dans son passage. Je suis dégoûté de la société des squelettes. Ils ont quelque chose d'humain qui me répugne profondément. La prochaine fois que Tom Bobbins arrivera, j'aurai bu mon grog ; je n'aurai pas un sou vaillant ; j'éteindrai ma bougie et le feu. Peut-être reviendra-t-il aux véritables moeurs des fantômes, en secouant ses chaînes et en hurlant des imprécations sataniques. Alors nous verrons. Sur les dents par Marcel Schwob Hartford. Connecticut (U.S.) nov. 4/88. My Dear Sir, You seem to think me the author of the original of this singularly unpleasant production. But I assure you you have been deceived. I do commit crimes, but they are not of this grade.. Very truly yours, S.L. CLEMENS (MARK TWAIN). Je venais de terminer un excellent londrès et je retournais chez moi, quand je rencontrai un abominable être monté sur deux jambes en échasses, avec un «tuyau de poêle» interminable et un noeud de cravate furibond. Il se planta devant moi et regarda fixement ma bouche. Je rougis (car je suis naturellement modeste) et je voulus me détourner. Il tira de sa poche une petite glace enfermée dans un étui de cuir de Russie et me la tendit en hochant la tête. Je m'y inspectai, et, ne me trouvant rien d'insolite, je la lui rendis. Il me dit : «Monsieur, vous ne savez pas à quoi vous vous exposez. Les deux incisives de votre mâchoire supérieure sont déjà piquées par une carie dentaire et vous êtes menacé d'une gingivite alvéolo-infectieuse». Je le regardai d'un air incrédule : il ponctua ses paroles de la main. Je voulus rire ; il scanda - gin-gi-vi-te al-vé-o-lo-in-fec-ti-eu-se. Je demandai : «Comment dites-vous cela ? Gingembre alcali volatil ? Cet être saugrenu répéta le même baragouin. Là-dessus, il me salua d'un air ironique et parut s'éloigner. Nous avons toujours possédé d'excellentes dents, de père en fils. J'ai un oncle maternel à Chicago. En 1870, la compagnie où servait mon père assista à la bataille de Sedan. Il n'y eut qu'une blessure, et ce fut lui qui la reçut. Il mordit si heureusement une balle qui lui avait traversé la joue droite qu'il l'empêcha de trouer sa joue gauche et se la fit monter au cerveau par le voile du palais. Le chirurgien qui constata son décès dit qu'il aurait pu avoir les dents brisées de la manière la plus désastreuse. Néanmoins, une sueur froide couvrit mon front et je tremblai pour mon appareil dentaire. Je retins l'inconnu par la manche. Il me considéra triomphalement, et dit : «Je reçois de deux à quatre, 12, rue Taitbout». Puis il s'enfuit avec la vélocité d'une araignée. Je regardai ma montre ; il était deux heures moins un quart. Une inquiétude immense m'envahit. Je me souvins que l'éléphant du Jardin des Plantes avait perdu ses défenses grâce à une maladie analogue, et le rapport de dimension entre des défenses d'éléphant et une mâchoire humaine redoubla ma terreur. Je tâtai mes dents du bout de mes doigts, et il me parut qu'elles tremblaient dans les gencives. Alors, sans hésitation, je courus à mon malheur, 12, rue Taitbout. Je lus sur une plaque de tôle peinte à la porte : M. Stéphane Winnicox, chirurgien-dentiste diplômé par l'École Dentaire. Je me précipitai dans l'escalier et je sonnai avec frénésie. Stéphane Winnicox m'introduisit dans un cabinet éclairé par un jour blafard. Il m'inséra dans un fauteuil à crémaillère devant lequel il fit mouvoir rapidement un crachoir articulé. Puis il approcha une tablette couverte d'instruments d'acier qui étincelaient. Une odeur de caoutchouc, d'eau dentifrice et de phénol me prit à la gorge ; j'ouvris la bouche pour crier grâce, mais Winnicox avait été plus rapide que moi. J'avais un de ses doigts jaunes et noueux sous la langue et l'autre au fond du palais. Je constatai que l'éminent chirurgien-dentiste diplômé par l'École Dentaire avait mangé du saucisson à l'ail et qu'il possédait la déplorable habitude de tremper l'index de sa main gauche dans du jus de tabac. Je toussai pour attirer son attention ; il n'eut pas l'air de s'en apercevoir et dit : - Vous avez les dents très sales. Vous avez besoin d'un nettoyage à fond. C'est de là que viennent vos caries. Je vous donnerai une douzaine de brosses à dents semi-circulaires système Winnicox et une poudre dentifrice au quinquina Reine de Saba. Vous ferez bien aussi de vous rincer la bouche avec de l'eau du docteur Pills. Mais il n'y a que la superfine de bonne. Je vous en donnerai un flacon de 32 fr. 75. Remarquant l'agonie de mes muscles faciaux sous cette extraction de pièces, il continua : - Vous souffrez, je le sais. Je vais vous examiner. Maintenant ma bouche ouverte avec un de ses doigts hideux, il prit de l'autre main une sorte de miroir monté sur manche avec lequel il me fourragea les dents environ une demi-heure. Puis il me dit : «Vous avez une carie très profonde. Il était temps : mais je vais pouvoir l'arranger. Ouvrez bien la bouche, monsieur. Bon». - Il prit un crochet, et froidement, délibérément, se mit à creuser un trou dans ma dent. Ensuite il saisit un outil qui tournait avec la rapidité d'un volant de locomobile, et évida son trou. - «C'est une nouvelle invention qui vient d'Amérique, monsieur. Très commode. Nous opérons une quantité de personnes comme cela. On creuse une dent en un rien temps». Quand mes pauvres dents furent creuses comme des tambours crevés, cet être blafard ouvrit un cahier de papier rouge entre les feuillets duquel brillaient des plaques d'or mince. Il retira ses doigts de ma bouche et dit : «Crachez, monsieur, voici la cuvette». Je crachais sur sa scélératesse. Après, il me renversa de nouveau la tête sur son dossier mécanique, et reprit : «Ouvrez la bouche, monsieur. Très bien. Je vais procéder à l'aurification de la dent cariée. Nous ne plombons presque plus, monsieur. Nous nous servons de feuilles d'or. Nouvelle invention anglaise, monsieur. Très commode. (Il pétrissait une boulette d'or en parlant). Je vais maintenant insensibiliser le nerf malade. Avec de la créosote. Très simple, monsieur». L'infernal Winnicox m'appliqua son mélange noir, et il me sembla qu'une machine à coudre Wheller and Wilson fonctionnait dans mes gencives. Je voulus dire que je n'étais pas insensibilisé, que je sentais un mal épouvantable, que je lui défendais de continuer - mais cet être sanguinaire m'enfonça son poing dans la bouche et bourra sa préparation dans ma dent. Il saisit ensuite un instrument d'acier en forme de massue dont la vue me fit frissonner. - Excellent instrument, dit-il. Invention d'un docteur allemand. C'est un maillet automatique. Tenez, monsieur, je vais le déclencher sur le bras du fauteuil. Voyez-vous, le coup est très sec. On aurifie admirablement avec cela. Ouvrez bien la bouche, monsieur. Au premier coup de la machine infernale, les larmes me montèrent aux yeux. Je sentis que je n'aurais pas la force de résister. Je le lui criai. Il me répondit sans bouger : «Cela va être fini tout de suite, monsieur». Cette mécanique me battait la mâchoire avec la régularité d'un marteau-pilon en faisant trembler tous les os de ma tête. Mon crâne cédait, mes dents éclataient. - Quand il eut fini, il retira ses doigts de ma bouche et dit : «Crachez, monsieur, voici la cuvette». Je rejetai, parmi des brins d'ouate et de la salive empestée par sa préparation, quelques fragments d'une substance blanche. Il me dit : «Voulez-vous me permettre de regarder, monsieur ?» Il m'inspecta avec son miroir et déclara avec un sourire démoniaque : «La carie était trop profonde, monsieur ; l'émail n'a pu résister, il s'est fendu». Je courus à la glace, le désespoir au coeur. Mes deux dents de devant avaient éclaté. Je lui dis : «Je vous avais prévenu. C'est la faute de votre maillet automatique. Je savais que cela arriverait. Pourquoi - oh ! - pourquoi ne m'avez-vous pas laissé ma gingembre... alcali volatil ? Mes dents seraient tombées entières ; j'aurais pu les conserver et me consoler en les regardant, me repaître de leur vue, pleurer sur la boîte où je les aurais ensevelies ; tandis que vous les avez brisées en fragments innommables. Qu'est-ce que je vais faire ?» Cet être hirsute me répondit : «Ce n'est rien, monsieur. Un petit coup de lime, et il n'y paraîtra plus. Nous avons des instruments appropriés à toutes les dentitions. Si vous voulez prendre place, monsieur, ce sera l'affaire d'un moment» Je savais que ce démon tenait entre ses mains la vie de ma mâchoire ; je le savais, je n'eus pas la force de résister à ses instances. Sa politesse infernale émoussait ma colère. Je me rassis, et, pendant une heure, il lima mes pauvres dents découronnées. Et puis, avec un crochet, il ôta le tartre, et les déchaussa. Ensuite, il les polit avec une sorte de sable de vitrier. Après, il fourragea les jointures avec des espèces de ciseaux à froid. Il m'enfonça dans la langue un outil pointu, sous prétexte d'explorer les racines. Enfin, il entrechoqua tous les instruments, fourra dans ma bouche ses doigts méphitiques et ramena au bout d'une pince deux fragments microscopiques de feuilles de tabac. Il les promena sous mes yeux avec exultation et dit : «Voilà ce que j'avais pris pour une gingivite alvéolo-infectieuse». Alors, je me redressai de toute ma hauteur, et je lui crachai ces paroles à la figure : «Monsieur, vous êtes un être infect, saumâtre et marécageux. Je fumais innocemment un cigare ; vous avez troublé ma quiétude en me déclarant atteint d'une maladie dentaire. Ensuite, au lieu de me laisser en proie à cette gingembre... comment... alcali volatil qui, peut-être, m'eût emporté bien doucement, vous avez percé, broyé, poli, tourné, fendu, crispé, ratissé, raboté, tarabusté, démantibulé la mâchoire que m'avaient léguée mes pères. Enfin au lieu de m'abandonner à la calme consolation de cette gingembre... comment... alcali volatil, qui du moins eût pu servir d'explication à ma famille et à mes amis, vous m'apprenez avec une allégresse diabolique que je n'en ai jamais été atteint. Et maintenant je suis impropre à tous les usages domestiques, les deux moitiés de ma mâchoire ne se rejoignent plus ; elles débordent tristement l'une sur l'autre ; un tuyau de pipe n'y résisterait pas et je ne pourrai plus chiquer de ma vie. Toutes mes joies sont détruites !» Cet être gélatineux affecta le plus profond sang-froid, tira sa montre et expectora ces mots : «Vous êtes resté quatre heures ; mes honoraires sont de deux cents francs». Je sentis que l'insulte avait dépassé les bornes. Je saisis le «maillet automatique», et je me précipitai sur lui pour le «lyncher». Je voulais lui briser chaque dent mâchelière de sa mâchoire démoniaque. Mais je ne ramenai au bout de l'instrument qu'un double râtelier, qui frappa le parquet avec un claquement. C'est alors que j'éprouvai dans toute son horreur le dédain de son sourire. Je me contentai de lui jeter un regard de défi, et je sortis. Je comprends maintenant pourquoi les perruquiers sont chauves, pourquoi les barbiers sont toujours glabres et pourquoi les musiciens qui ont infligé à nos oreilles les tortures les plus raffinées jouissent d'une surdité précoce. J'attribue à un calcul infernal ce qui me semblait être une sage prévoyance de la nature. Ils sont comme ça pour que les clients ne puissent pas se revenger. Mais Stéphane Winnicox, je le tiens. L'état de mon orifice buccal ne me permet plus de vivre au milieu d'une société civilisée. Je suis décidé à planter mon «wigwam» parmi les tribus sauvages des Indiens Sioux. Et à la première insurrection, nous exécuterons une danse de guerre, nous ferons une descente en Europe, je brandirai mon tomahawk autour de la tête de Stéphane Winnicox, et je le scalperai. Cependant, je veux encore réfléchir : cet être ténébreux, pourrait devenir coiffeur. L'Homme gras : Parabole par Marcel Schwob Assis dans un fauteuil de cuir souple, l'homme gras examinait sa chambre avec joie. Il était vraiment gras, ayant au cou un épais collier, la poitrine bardée, le ventre couvert ; ses bras semblaient noués aux articulations comme des saucisses et ses mains se posaient sur ses genoux comme de grosses cailles plumées, rondes et blanches. Ses pieds étaient des miracles de pesanteur, ses jambes des fûts de colonne et ses cuisses des chapiteaux de chair. Il avait la peau luisante et grenue comme de la couenne ; ses yeux bouffaient de graisse et son quadruple menton étayait solidement sa face débordante. Et tout, autour de lui, était solide, rond et gras ; la table de chêne massif, aux larges pieds, fortement assise, polie sur les bords ; les vieux fauteuils avec leur dos ovale, leur siège renflé et leurs gros clous sphériques ; les tabourets accroupis par terre comme des crapauds gras, et les tapis lourds, à longue laine emmêlée. La pendule s'épatait sur la cheminée ; les trous de clef s'ouvraient comme des yeux dans son cadran convexe ; le verre qui l'emboîtait se gonflait comme le hublot du casque d'un scaphandre ; les flambeaux paraissaient les branches d'un arbre en cuivre noueux, et les chandelles y pleuraient du suif. Le lit s'enflait comme un ventre rembourré ; les bûches qui brûlaient dans le feu faisaient craquer leur écorce, dodues et pétillantes ; les carafons du buffet étaient trapus, les verres avaient des bosses ; les bouteilles, un noeuf puissant au goulot, à demi pleines de vin, étaient encastrées dans leurs cercles de feutre comme des bombes vermeilles de verre. Et par-dessus tout il y avait dans cette grosse chambre ventrue, joyeuse et chaude, un homme gras, riant largement, ouvrant une bouche aux lippes saines, fumant et buvant. La porte en ogive, fermée à bon bouton, qui emplissait bien la main, donnait sur la cuisine, où cet homme passait le meilleur temps de sa vie. Car il rôdait dès le matin parmi les casseroles, trempant du pain dans les sauces, torchant les lèchefrites avec un bout de mie, humant des bols pleins de bouillon ; et il plongeait dans les marmites une cuiller en bois qui dégouttait, pour comparer ses ragoûts, cependant que le feu ronflait sous la tôle. Puis, ouvrant la petite porte de la fournaise, il laissait entrer la lumière rouge qui s'épandait sur sa chair. Ainsi, dans le crépuscule, il avait l'air d'une énorme lanterne dont sa figure était la vitre, éclairée par le sang et la braise. Et dans la cuisine, l'homme gras avait une nièce potelée, blanche et rose, qui brassait les légumes avec ses manches relevées, une nièce souriante, pleine de fossettes, dont les petits yeux sautaient à force de bonne humeur, une nièce qui lui tapait sur les doigts quand il les trempait dans le plat, qui lui envoyait les crêpes chaudes sur la figure quand il voulait retourner la poêle, et qui lui faisait mille bonnes petites choses sucrées, dorées, mijotées à point, avec des croûtons réjouissants. Sous la grande table de bois blanc dormait un chat, panse pleine, dont la queue était grasse comme celle d'un mouton d'Asie, et le caniche, appuyé contre la briqueterie du fourneau, clignait des yeux à la chaleur, laissant pendre les gros plis de sa peau tondue. Dans sa chambre, l'homme gras regardait voluptueusement un gobelet de verre, où il venait de verser doucement du vin de Constance 1811, quand la porte de la rue tourna sans bruit. Et l'homme gras fut si surpris qu'il ouvrit la bouche et resta immobile, la lèvre intérieure baissée. Il y avait devant lui un homme maigre, noir, long, dont le nez était mince et la bouche rentrée ; ses pommettes étaient pointues, sa tête osseuse, et, chaque fois qu'il faisait un geste, on croyait voir sortir des esquilles de ses manches ou de son pantalon. Ses yeux étaient caves et mornes ; ses doigts semblaient des fils de fer, et sa mine était si grave qu'on devenait triste à le regarder. Il portait à la main un étui à lunettes et il chaussait de temps en temps des verres bleus, en parlant. Dans toute sa personne, la voix seule était onctueuse et attachante, et il s'exprimait avec tant de douceur que les larmes vinrent aux yeux de l'homme gras. - Ho, Marie, cria-t-il, nous avons un monsieur à dîner. Vite en route, mets la table ; voici la clef du linge ; cherche une nappe, prends des serviettes ; fais monter du vin - celui de gauche, les bouteilles du fond - peut-être aimez-vous le bourgogne, monsieur ? - Ho, Marie, tu apporteras du Nuits ; veille à la poularde - celle de l'autre jour était une idée trop cuite. Monsieur, un doigt de ce constance. Vous devez avoir faim, nous dînons trop tard Marie, presse-toi, monsieur meurt de faim. As-tu mis le rôti ? Il faut tailler la soupe. N'oublie pas les petits verres. Et le thym, y as-tu pensé ? J'étais sûr. Mets un bouquet de suite. Et ce monsieur qui aime peut-être le poisson : justement nous n'en avons pas. Excusez-moi, monsieur. Dépêche-toi, Marie, décante ce vin, pousse ces chaises, avance la soupière, passe le beurre, dégraisse cette sauce, donne le pain. Cette soupe est délicieuse, n'est-ce pas ? Il fait bon vivre. Prenez-vous de ce sucre avec vos crevettes ? C'est excellent. - Savez-vous ce que c'est que le sucre ? dit l'homme maigre, d'une voix placide. - Oui, répondit l'homme gras, surpris, et laissant tomber de nouveau sa lèvre de dessous, en s'arrêtant, la cuiller à la bouche. «C'est-à-dire non, - j'en mange avec certains plats - le sucre m'est égal. C'est bon, le sucre. Qu'est-ce que vous avez à dire du sucre ?» - Mon Dieu, rien, dit l'homme maigre, ou presque rien. Vous savez bien que vous absorbez de la saccharose, ou sucre de canne ; et vous tirez des féculents et des matières hydro-carburées d'autres sucres que vous transformez en sucre animal, sucre interverti ou glycose... - Et que voulez-vous que cela me fasse ? dit l'homme gras, en riant. Saccharose ou glycose, le sucre est bon. J'aime les plats sucrés. - D'accord, dit l'homme maigre, mais si vous fabriquez trop de glucose, vous aurez le diabète, cher ami. Bien vivre donne le diabète ; je ne serais pas étonné que vous en eussiez quelques traces. Prenez garde, en aiguisant ce couteau. - Et pourquoi ? dit l'homme gras. - Mon Dieu, reprit l'homme maigre, pour cette simple raison : c'est que vous avez probablement le diabète, et que si vous vous coupez ou si vous vous piquez, vous allez courir un grand danger. - Grand danger ! dit l'homme gras. Bah, quelles inventions ! Buvons et mangeons. - Et quel danger donc ? - Oh, reprit l'homme maigre, la plupart du temps toutes les réserves nutritives s'éliminent avec le trop plein de la glycose ; on ne peut plus se refaire de tissu ; la plaie ne se cicatrise pas et on a la gangrène. Cela décompose la main (l'homme gras laissa tomber sa fourchette), puis le bras se pourrit (l'homme gras resta sans manger), et ensuite le reste y passe (on vit sur la figure de l'homme gras l'expression d'un sentiment qui n'y avait jamais paru, et qui était l'effroi). - Hélas ! reprit l'homme maigre, qu'il y a de maux dans la vie ! L'homme gras réfléchit un moment, la tête basse ; puis il dit tristement : «Vous êtes médecin, monsieur ? - Oui, pour votre service, docteur en médecine, oui ; je demeure place Saint-Sulpice et j'étais venu... - Monsieur, interrompit l'homme gras d'un ton suppliant, vous pouvez m'empêcher d'avoir le diabète ? - Nous pouvons essayer, cher monsieur, dit l'homme maigre, pourvu que Dieu nous aide». La figure de l'homme gras s'enfla de nouveau, sa bouche s'épanouit : «Touchez là, dit-il, et soyez mon ami. Vous demeurerez avec moi ; nous ferons ce qu'il faudra et vous ne vous plaindrez de rien. - Soit, dit l'homme maigre, et je réglerai votre vie. - Entendu, repartit l'homme gras. Allons manger de la poularde. - «Permettez, s'écria l'homme maigre. De la poularde ! Il ne vous en faut point. Faites-vous faire un oeuf avec du thé, une once de pain grillé». La désolation couvrit le visage de l'homme gras. «Seigneur, et qui mangera la poularde ?» pleura la pauvre Marie. - Alors l'homme gras dit à l'homme maigre, avec un sanglot dans la voix : «Docteur, mangez, je vous en prie». Dès lors, ce fut l'homme maigre qui régna. Il y eut un amincissement progressif des choses ; les meubles s'allongèrent et furent anguleux ; les tabourets grincèrent sous les pieds ; le parquet ciré sentit la vieille cire ; les rideaux devinrent flasques et se moisirent ; les bûches eurent l'air de grelotter ; les poêles de la cuisine se rouillèrent ; les casseroles pendues se piquèrent de vers-de-gris. Le fourneau ne chanta plus, ni le joyeux pot-au-feu ; on entendait parfois tomber quelque charbon éteint sur un lit de vieille cendre. Le chat fut maigre et galeux ; il miaulait la désolation. Le chien, devenu hargneux, creva un jour les carreaux, de son échine osseuse, en fuyant avec un morceau de morue. Et l'homme gras suivit la pente de sa maison. Peu à peu sa graisse s'amassa dans des dépôts jaunes, sous sa chair ; sa gorge faisait peine à voir et il avait le cou ridé comme un dindon ; sa figure était couverte de plis entrelacés, et la peau de son ventre flottait comme un gilet à jabot. Sa charpente osseuse, qui avait poussé à proportion, se balançait sur deux bâtons minces qui avaient été des cuisses et des jambes. Il lui pendait des lambeaux le long des mollets. Et il était poursuivi par la crainte du diabète et de la mort. L'homme maigre lui représentait le danger, plus cruel de jour en jour, et qu'il fallait penser à son âme. Et le pauvre homme gras soignait son diabète et son âme. Mais il pleurait sur sa joie passée, sur sa nièce Marie qui avait maintenant une figure de cire et de petits os menus. Un jour qu'il présentait au feu les misérables tiges tremblotantes qui avaient été ses doigts, affaissé sur une chaise de bois dur, un petit livre relié de cuir sur ses genoux pointus, Marie lui, passa la main sur le bras et murmura à son oreille : «Mon oncle, voyez donc votre ami : il engraisse !» Au milieu de cette désolation, l'homme maigre se remplissait graduellement. Sa peau se gonflait et devenait rosée. Ses doigts commençaient à tourner. Et son air de douce satisfaction allait toujours croissant. Alors l'homme qui avait été gras souleva piteusement la nappe de peau qui pendait sur ses genoux, - et la laissa retomber. Le Conte des oeufs par Marcel Schwob Pour passer plaisamment les quarante jours du Carême depuis le Mercredi des Cendres jusqu'au Dimanche de Pâques. Il était une fois un bon petit roi (n'en cherchez plus - l'espèce est perdue) qui laissait son peuple vivre à sa guise : il croyait que c'était un bon moyen de le rendre heureux. Et lui-même vivait à la sienne, pieux, débonnaire, n'écoutant jamais ses ministres, puisqu'il n'en avait pas, et tenant conseil seulement avec son cuisinier, homme d'un grand mérite, et avec un vieux magicien qui lui tirait les cartes pour le désennuyer. Il mangeait peu, mais bien ; ses sujets faisaient de même ; rien ne troublait leur sérénité ; chacun était libre de couper son blé en herbe, de le laisser mûrir, ou de garder le grain pour les prochaines semailles. C'était vraiment là un roi philosophe, qui faisait de la philosophie sans le savoir ; et ce qui montre bien qu'il était sage sans avoir appris la sagesse, c'est le cas très merveilleux où il pensa se perdre, et son peuple avec lui, pour avoir voulu s'instruire dans les saines maximes. Il advint qu'une année, vers la fin du carême, ce bon roi fit venir son maître d'hôtel, qui avait nom Fripesaulcetus ou quelque chose d'approchant, afin de le consulter sur une grave question. Il s'agissait de savoir ce que Sa Majesté mangerait le dimanche de Pâques. - Sire, dit le ministre de l'intérieur du monarque, vous ne pouvez faire autrement que de manger des oeufs. Or les évêques de ce temps-là avaient meilleur estomac que ceux d'aujourd'hui, en sorte que le carême était fort sévère dans tous les diocèses du royaume. Le bon roi n'avait donc guère mangé que des oeufs pendant quarante jours. Il fit la moue et dit : «J'aimerais mieux autre chose». - Mais, sire, dit le cuisinier, qui était bachelier ès-lettres, les oeufs sont un manger divin. Savez-vous bien qu'un oeuf contient la substance d'une vie tout entière ? Les Latins croyaient même que c'était le résumé du monde. Ils ne remontaient jamais au déluge - mais ils parlaient de reprendre les choses à l'oeuf, as ovo. Les Grecs disaient que l'univers naquit d'un oeuf pondu par la Nuit aux ailes noires ; et Minerve sortit tout armée du crâne de Jupiter, à la façon d'un poulet qui crèverait à coups de bec la coquille d'un oeuf trop avancé. Je me suis souvent demandé, pour ma part, si notre terre n'était pas tout simplement un gros oeuf, dont nous habitons la coque ; voyez combien cette théorie s'accomoderait avec les données de la science moderne : le jaune de cet oeuf gigantesque ne serait autre que le feu central, la vie du globe. - Je me moque de la science moderne, dit le roi ; mais je voudrais varier mes repas. - Sire, dit le ministre Fripesaulcetus, rien n'est plus facile. Il est nécessaire que vous mangiez des oeufs à Pâques : c'est une manière de symboliser la résurrection de Notre-Seigneur. - Mais nous savons dorer la pilule. Les voulez-vous durs, brouillés, en salade, en omelette au rhum, aux truffes, aux croûtes, aux fines herbes, aux pointes d'asperges, aux haricots verts, aux confitures, à la coque, à l'étouffée, cuits sous la cendre, pochés, mollets, battus, à la neige, à la sauce blanche, sur le plat, en mayonnaise, chaperonnés, farcis ? voulez-vous des oeufs de poule, de canard, de faisan, d'ortolan, de pintade, de dindon, de tortue ? désirez-vous des oeufs de poisson, du caviar à l'huile, avec une vinaigrette ? faut-il commander un oeuf d'autruche (c'est un repas de sultan) ou de roc (c'est un festin de génie des Mille et une Nuits), ou bien tout simplement de bons petits oeufs frits à la poêle ; ou en gâteau avec une croûte dorée, hachés menus avec du persil et de la ciboule ; ou liés avec de succulents épinards ? aimerez-vous mieux les humer crus, tout tièdes ? - ou enfin daignerez-vous goûter un sublimé nouveau de ma composition où les oeufs ont si bon goût, qu'on ne les reconnaît plus, - c'est d'un délicat, d'un éthéré, - une vraie dentelle... - Rien, rien, dit le roi. Il me semble que vous m'avez dit là, si je ne me trompe, quarante manières d'accommoder les oeufs. Mais je les connais, mon cher Fripesaulcetus - vous me les avez fait goûter pendant tout le carême. Trouvez-moi autre chose. Le ministre, désolé, voyant que les affaires de l'intérieur allaient si mal, se frappa le front pour chercher une idée - mais ne trouva rien. Alors, le roi, maussade, fit appeler son magicien. Le nom de ce savant était Nébuloniste, si j'ai bonne mémoire ; mais le nom ne fait rien à l'affaire. C'était un élève des mages de la Perse ; il avait digéré tous les préceptes de Zoroastre et de Chakyâmouni, il était remonté au berceau de toutes les religions et s'était pénétré de la morale suprême des gymnosophistes. Mais il ne servait ordinairement au roi qu'à lui tirer les cartes. - Sire, dit Nébuloniste, il ne faut faire apprêter vos oeufs d'aucune des manières qu'on vous a dites ; mais vous pouvez les faire couver. - Pardieu, répondit le roi, voilà une bonne idée : au moins je n'en mangerai pas. Mais je ne vois pas bien pourquoi. - Grand roi, dit Nébuloniste, permettez-moi de vous conter un apologue. - À merveille, répondit le monarque, j'adore les histoires, mais je les aime claires. Si je ne comprends pas, puisque tu es magicien, tu me l'expliqueras. Commence donc. - Un roi de Nepaul, dit Nébuloniste, avait trois filles. La première était belle comme un ange ; la seconde avait de l'esprit comme un démon ; mais la troisième possédait la vraie sagesse. Un jour qu'elles allaient au marché pour s'acheter des cachemires, elles quittèrent la grande route et prirent un chemin de traverse par les rizières qui tapissaient les rives du fleuve. «Le soleil passait obliquement entre les épis penchés et les moustiques dansaient une ronde parmi ses rayons. À d'autres endroits les hautes herbes entrelacées formaient des bosquets où flottait une ombre délicieuse. Les trois princesses ne purent résister au plaisir de se nicher dans l'un d'eux ; elles s'y blottirent, causèrent quelque temps en riant, et finirent par s'endormir toutes trois, lassées par la chaleur. Comme elles étaient de sang royal, les crocodiles qui prenaient le frais au ras de l'eau, sous les glaives ondulés des épis trempés dans la rivière, n'eurent garde de les déranger. Ils venaient seulement les regarder de temps en temps et avançaient leur mufle de corne brune pour les voir dormir. Tout à coup ils replongèrent sous l'eau bleue, avec un grand clapotement, ce qui réveilla les trois soeurs en sursaut «Elles aperçurent alors devant elles une petite vieille ratatinée, toute ridée, toute cassée, qui trottinait en sautillant, appuyée sur une canne à béquille. Elle portait un panier couvert d'une toile blanche. - «Princesses, dit-elle d'une voix chevrotante, je suis venue pour vous faire un cadeau. Voici trois oeufs entièrement semblables ; ils contiennent le bonheur qui vous est réservé dans votre vie ; chacun d'eux en renferme une égale quantité ; le difficile, c'est de le tirer de là». «Disant ces mots ; elle découvrit son panier, et les trois princesses virent en se penchant trois grands oeufs d'une blancheur immaculée, reposant sur un lit de foin parfumé. Quand elles relevèrent la tête, la vieille avait disparu. «Elles n'étaient pas fort surprises ; car l'Inde est un pays de sortilèges. Chacune prit donc son oeuf et s'en revint au palais en le portant soigneusement, dans le pan relevé de son voile, rêvant à ce qu'il en fallait faire. «La première s'en alla droit à la cuisine, où elle prit une casserole d'argent. «Car, se disait-elle, je ne puis rien faire de mieux que de manger mon oeuf. Il doit être excellent». Elle le prépara donc suivant une recette indoue et le savoura au fond de son appartement. Ce moment fut exquis ; elle n'avait rien goûté d'aussi divinement bon ; jamais elle ne l'oublia. «La seconde prit dans ses cheveux une longue épingle d'or dont elle perça deux petits trous aux deux bouts de l'oeuf. Puis elle y souffla si bien qu'elle le vida et le suspendit à une cordelette de soie. Le soleil passait à travers la coque transparente, qu'il irisait de ses sept couleurs ; c'était un scintillement, un chatoiement continuels ; à chaque seconde la coloration changeait et on avait devant les yeux un nouveau spectacle. Le princesse se perdit dans cette contemplation et y trouva une joie profonde. «Mais la troisième se souvint qu'elle avait une poule de faisan qui couvait justement. Elle fut à la basse-cour glisser doucement son oeuf parmi les autres ; et, le nombre de jours voulu s'étant écoulé, il en sorti un oiseau extraordinaire, coiffé d'une huppe gigantesque, aux ailes bariolées, à la queue parsemée de taches étincelantes. Il ne tarda pas à pondre des oeufs semblables à celui d'où il était né. La sage princesse avait ainsi multiplié ses plaisirs, parce qu'elle avait su attendre. «La vieille n'avait d'ailleurs pas menti. L'aînée des trois soeurs s'éprit d'un prince beau comme le jour, et l'épousa. Il mourut bientôt ; mais elle se contenta d'avoir trouvé dans cette vie un moment de bonheur. «La puinée chercha ses plaisirs dans les beaux-arts et les travaux de la pensée. Elle composa des poèmes et sculpta des statues ; son bonheur était ainsi continuellement devant elle, et, elle put en jouir jusqu'au jour de sa mort. «La cadette fut une sainte qui sacrifia toutes les distractions de cette vie aux joies du Paradis. Elle ne réalisa aucune de ses espérances dans ce monde passager afin de les laisser éclore dans l'existence future, qui est, comme vous le savez, éternelle». Là-dessus Nébuloniste se tut. Le roi, pensif, réfléchit longtemps. Puis sa figure s'éclaira, et il s'écria d'un ton joyeux : - Voilà qui est merveilleux ; mais, ce qu'il y a de plus étonnant, c'est que j'ai compris du premier coup. Cela veut dire qu'il faut mettre couver mes oeufs. Le grand magicien s'inclina devant la sagacité du roi, et tous les courtisans battirent des mains. Les gazettes ne manquèrent pas de vanter l'esprit de Sa Majesté qui avait ainsi démêlé la morale d'un profond apologue. La conséquence fut que le bon roi ne voulut pas être le seul heureux. Il s'enferma pendant trois heures et élucubra le premier décret de son règne. De par tout le royaume il était désormais interdit de manger des oeufs. On les ferait couver. Le bonheur des sujets serait assuré inévitablement de cette manière. Des peines sévères sanctionnaient l'exécution de la loi. Le premier inconvénient du nouveau régime fut que le roi, occupé contre son habitude des affaires du royaume, en perdît le tête et oublia de commander son déjeuner pour le dimanche de Pâques. Il le regretta bien ce jour-là. Puis il y eut aussitôt des hommes politiques pour commenter le décret. L'apologue de Nébuloniste s'étant répandu par les journaux et l'on vit dans la loi du prince un mythe ingénieux qui commandait aux hommes de vivre en cénobites. Le pauvre roi se trouva ainsi avoir établi, sans le savoir, une religion d'État. Ce furent alors de grandes querelles dans le royaume. Beaucoup d'hommes préférèrent trouver leur bonheur dans ce monde que dans l'autre ; ceux-là firent la guerre à ceux qui voulaient faire couver leurs oeufs. Le pays fut ensanglanté, et le bon roi s'arrachait les cheveux. Le Dom par Marcel Schwob Sachuli, le fou d'un Maharajah qui vivait sous le règne de Vikrâmeditja, lui dit un jour : «Maître, comment considères-tu la vie ?» - Quelle question me fais-tu ? répondit le Rajah. La vie est un don des dieux ; il ne nous appartient pas de l'apprécier. Ils nous la distribuent et la retirent à leur gré ; chacun est content de la sienne ; et je loue les divinités de me permettre de vivre pour faire le bien. - Penses-tu que chaque homme, même de la caste la plus basse, puisse être satisfait de la vie et accomplir le bien ? dit le fou. - Certes, repris le Maharajah, s'il est pieux et reconnaissant envers les dieux.. - Fort bien, répondit Sachuli, tu es l'incarnation des sept vertus. Le Maharajah était extraordinairement pieux. Il avait un respect considérable pour les Voyants sacrés. Il ne faisait pas rouler son char dans les forêts des ermites et ne tuait pas, à la chasse, leurs antilopes favorites. Il protégeait les fakirs parmi son peuple, et lorsqu'il les rencontrait sur la route, enveloppés de boue et d'ordure, couverts de l'herbe qui poussait sur leur peau depuis douze années, il les lavait dévotement afin qu'à leur réveil ils eussent le corps blanc et purifié, et qu'ils allassent répandre en des contrées diverses les bénédictions du ciel. Il possédait des richesses si vastes qu'il en ignorait le nombre. Les tables de ses serviteurs étaient d'or massif. Les lits de ses servantes étaient taillés dans du diamant. La Rani, sa femme, avait des étoiles sur le visage et des lunes sur les mains. Son fils était l'accompagnement des grâces célestes. Les rois les plus lointains venaient en procession vers lui, chargés des produits les plus précieux de leur pays. Il n'y avait en sa terre ni tigres, ni démons, ni même de Rakchasas qui prennent le figure humaine et, la nuit, vont ouvrir les poitrines pour ronger les coeurs. Mais lorsque le fou Sachuli lui eut ainsi parlé, le Rajah tomba dans une méditation noire. Il pensa aux laboureurs, aux ouvriers, aux hommes de basses castes. Il réfléchit au don de la vie, si inégalement distribué par les dieux. Il songea que peut-être la véritable piété n'était pas de faire le bien, étant grand, mais de pouvoir le faire, étant petit. Il se demanda si cette piété jaillissait comme une immense fleur du coeur d'or des riches, ou si elle s'entrouvrait délicatement comme une humble fleurette des champs sur le coeur de terre des pauvres. Alors il assembla ses princes et fit une solennelle déclaration. Il renonça à la royauté et à tous ses privilèges. Il leur distribua ses terres et des fiefs, ouvrit les caves de ses trésors et les éparpilla, éventra les sacs de monnaie d'or et d'argent et les fit couler pour le peuple sur les places publiques, jeta au vent les manuscrits somptueux de ses bibliothèques. Il fit venir la Rani et la répudia devant son conseil ; elle devait s'en aller avec son fils et retourner au pays d'où elle était venue. Puis, quand les princes, sa femme, son enfant, ses serviteurs furent partis il rasa sa tête, se dépouilla de ses vêtements, enveloppa son corps d'une pièce de grosse toile, et mit le feu à son palais avec une torche. L'incendie s'éleva tout rouge, au-dessus des arbres de la résidence royale ; on entendait craquer les meubles incrustés et les chambres d'ivoire ; les tentures de métail tissé pendaient, noires et consumées. Ainsi le Rajah partit à la lueur de ses trésors qui brûlaient. Il marcha d'un soleil à l'autre, d'une lune à la nouvelle, tant que ses sandales lui tombèrent des pieds. Alors il passa nu-pieds sur les ronces, et sa peau saigna. Les animaux parasites qui vivent par la grâce divine sur l'écorce des arbres et la surface des feuilles entrèrent dans la plante de ses pieds et les firent gonfler. Ses jambes devinrent semblables à deux outres pleines qu'il traînait après lui sur ses genoux. Les bêtes ailées, si petites qu'on ne peut les voir, et qui vivent dans l'air, tombèrent avec l'eau de la pluie sur sa tête ; et les cheveux du Rajah se fondirent dans les ulcères, et la peau de son crâne se souleva, pleine de plaies et de noeuds luisants . Et tout son corps devint sanglant, par les bestioles de la terre, de l'eau et de l'air qui venaient y habiter. Mais le Maharajah supportait patiemment la volonté des dieux, sachant bien que tout ce qui respire a une âme, et qu'il ne faut pas tuer les êtres vivants, ni les laisser mourir. Bien qu'il souffrît des douleurs effroyables, il se sentait encore de la pitié pour toutes les âmes qui l'entouraient. «Certes, se dit-il, je ne suis pas encore fakir, la renonciation doit être plus dure et la lutte plus terrible. Voici que j'ai renoncé à mes richesses, à ma femme, à mon fils, à la santé de mon corps ; que faut-il de plus pour atteindre la pitié qui fleurit chez le pauvre ?» Jamais le Rajah n'avait songé que l'un des biens de la terre était la liberté. Lorsqu'il eut ainsi médité, il vit que la liberté est la condition des rois du monde et qu'il lui fallait l'abandonner pour éprouver la véritable piété. Le Rajah résolut de se vendre au premier pauvre qu'il trouverait. Passant dans une contrée noire, où la terre était grasse et suintante, où les oiseaux du ciel volaient par cercles et s'abattaient en nuées, le Maharajah vit une hutte de branches et de boue, la plus misérable oeuvre de la main humaine, qui se dressait près d'un étang sombre. Il y avait dans l'entrée un homme de couleur, ancien, à la barbe sale, à l'oeil sanglant ; tout son corps était couvert de vase et d'herbes aquatiques ; son aspect était repoussant et impur. - Qu'as-tu ? demanda le pauvre roi qui se traînait sur les mains et sur les genoux. Il s'assit contre la hutte, étendit ses jambes gonflées comme des outres et reposa sa tête énorme contre le mur terreux. - Je suis un Dom, répondit l'être impur ; je suis de la caste inférieure ; je jette les morts qu'on m'apporte dans cet étang : les cadavres d'hommes paient une roupie ; les corps d'enfants, huit annas ; quand les gens sont trop pauvres, ils me donnent un morceau d'étoffe. - Soi, dit le Rajah, je me vends à toi, vénérable Dom. - Tu ne vaux pas grand chose, répondit le noyeur, mais je t'achète pour une once d'or que voici.Tu pourras me servir, si je m'absente. Mets-toi là : si tes jambes sont malades, enduis-les de boue ; si la tête enfle, couvre-la des feuilles qui poussent dans l'eau et tu seras rafraîchi. Je suis très misérable, comme tu vois ; je t'ai donné la dernière once d'or que je possède, afin de te garder comme compagnon ; car la solitude est horrible et les claquements de mâchoire des crocodiles me réveillent la nuit. Le Rajah resta avec le Dom. Ils se nourrissaient de baies et de racines, car ils avaient rarement un cadavre à noyer. Et les gens qui arrivaient jusqu'à l'étang du Dom étaient des gens si pauvres qu'ils ne pouvaient souvent donner qu'une pièce d'étole ou huit annas. Mais le Dom était très bon pour le Rajah ; il soignait ses horribles plaies comme s'il accomplissait un devoir naturel. Et voici qu'il y eut un grand temps de prospérité pour la contrée. Le ciel était bleu, les arbres en fleur. Les gens ne voulaient plus mourir. Le Dom criait misérablement de faim, à demi-enseveli dans la boue séchée. Le Rajah vit alors venir vers l'étang une femme âgée, portant le corps d'un jeune garçon. Le coeur du Rajah battit, et il reconnut son fils, son fils qui était mort. Le cadavre était maigre et exsangue ; on pouvait compter les côtes le long de la poitrine ; les joues du fils du Rajah étaient creuses et couleur de terre ; on voyait qu'il était mort de faim. La Rani reconnut le roi et se dit :«Il noiera le cadavre de son fils sans prendre d'argent». Le pauvre Rajah se traîna à genoux jusqu'au corps maigre et pleura sur sa tête. Puis il eut pitié du Dom et dit à la Rani : - Il faut que tu me donnes huit annas pour noyer mon fils. - Je suis pauvre, dit la Rani, je ne puis les donner. - Peu importe, répondit le Rajah, va ramasser des poignées de riz ; je garderai le cadavre de mon fils. Grain à grain, pendant huit jours, la Rani glana du riz pour gagner les huit annas, et le Rajah pleurait toujours son enfant. Et lorsqu'il les eut, il noya son fils dans l'étang sombre et donna l'argent au Dom pour le sauver de la mort. Et alors une lumière resplendissante envahit ses yeux ; et il vit qu'il avait réellement atteint la plus grand renonciation et la véritable pitié du pauvre. Puis il entra dans un fourré pour se mettre en prière. Et Dieu le rendit immobile ; le vent le couvrit de terre, l'herbe poussa sur son corps ; ses yeux coulèrent de leurs orbites, et des plantes sauvages germèrent dans son crâne. Les tendons de ses bras décharnés élevés vers le ciel étaient comme des lianes sèches enlacées aux branches mortes. Ainsi le roi parvint au repos éternel.