Théodore de BANVILLE ( 1823-1891) (Recueil : Le sang de la coupe) Vous en qui je salue une nouvelle aurore... Vous en qui je salue une nouvelle aurore, Vous tous qui m'aimerez, Jeunes hommes des temps qui ne sont pas encore, Ô bataillons sacrés ! Et vous, poëtes, pleins comme moi de tendresse, Qui relirez mes vers Sur l'herbe, en regardant votre jeune maîtresse Et les feuillages verts ! Vous les lirez, enfants à chevelure blonde, Coeurs tout extasiés, Quand mon corps dormira sous la terre féconde Au milieu des rosiers. Mais moi, vêtu de pourpre, en d'éternelles fêtes Dont je prendrai ma part, Je boirai le nectar au séjour des poëtes, A côté de Ronsard. Là, dans ces lieux où tout a des splendeurs divines, Ondes, lumière, accords, Nos yeux s'enivreront de formes féminines Plus belles que des corps ; Et tous les deux, parmi des spectacles féeriques, Qui dureront toujours, Nous nous raconterons nos batailles lyriques Et nos belles amours. Vous cependant, mes fils, nés pour la poésie Et l'ode aux flots vainqueurs, Vous puiserez la joie au fleuve d'ambroisie Qui coula de nos coeurs. Comme aujourd'hui rêveur près de quelque fontaine Je redemande en vain Le secret des amours de Marie et d'Hélène A mon maître divin, Vous redirez aussi les grâces d'Aurélie Aux oiseaux de Cypris, Au rossignol des bois, à la rose pâlie, Au bleu myosotis ! Vous demanderez tous à mes vers de vous dire Quelle fut la beauté Dont mes rimes en fleur adoraient le sourire De rose et de clarté ! Ils vous la montreront, ces vers dont s'émerveille La chanson des hautbois, Ruisselante de feux comme une aube vermeille, Rose et neige à la fois ; Et telle qu'à présent, jeune fille hautaine Au sein délicieux, Elle ravit d'amour l'azur de la fontaine Et l'escarboucle aux cieux. On dirait à la voir que, de sa main profonde, Dieu, sur son trône assis, A pétri de nouveau, pour en refaire un monde, Une Ève aux noirs sourcils ! Car elle est fière, et seule, Ange mystérieuse, Sourit et marche encor Avec la majesté d'une victorieuse A la cuirasse d'or, Et, comme cette Muse à qui le temps pardonne Sans tache et sans affront, Elle pourrait aussi porter une couronne D'étoiles à son front, A ce front souriant, poli comme l'ivoire Des lys inviolés, Que de leurs lourds anneaux encadrent avec gloire Ses bandeaux ondulés ! Un signe querelleur folâtre sur sa joue Qu'un clair duvet défend, Et sa bouche amoureuse, où la clarté se joue, Est d'un petit enfant. Sous l'ombre des sourcils et leur arcade noire, Pareils à l'or du jour, Ses grands yeux tout vermeils s'ouvrent comme pour boire Des océans d'amour, Et la même lumière en frémissant arrose D'un ton timide et pur Sur un front mat et clair les narines de rose Et les veines d'azur. Son col de marbre où luit votre blancheur insigne, Ô neiges de l'Ida, S'incline mollement, comme le divin cygne Sur le sein de Léda. Cette tête ingénue et ce corps de Déesse, Ensemble harmonieux, Lui donnent l'éternelle et sereine jeunesse Des enfants et des Dieux. Des grands camellias défiant les calices, Telles, orgueil d'Éros, Les femmes de Pradier sortent calmes et lisses Du marbre de Paros. Dans ces temps où les Dieux de l'Hellade vivante Fleurissaient les chemins, L'orgueilleuse Cypris eût été sa servante Pour lui baiser les mains ; Et triste, agenouillée en larmes parmi l'herbe, La Déesse, en songeant, Elle-même eût noué sur sa jambe superbe Le cothurne d'argent ! Ainsi vous la verrez dans les brûlants délires De vos coeurs embrasés, Et sachez que sa voix eut la douceur des lyres Et des premiers baisers, Amants qui devez naître ! et le doux nom de Laure, Dans les vers cent fois lus, Et l'Elvire aux beaux yeux que le génie adore Ne vous troubleront plus. Et vous ferez chanter par quelque fier poëte, Mon fils et mon rival, Les femmes qui seront une image imparfaite De ce type idéal. Théodore de BANVILLE (1823-1891) Le saut du tremplin Clown admirable, en vérité ! Je crois que la postérité, Dont sans cesse l'horizon bouge, Le reverra, sa plaie au flanc. Il était barbouillé de blanc, De jaune, de vert et de rouge. Même jusqu'à Madagascar Son nom était parvenu, car C'était selon tous les principes Qu'après les cercles de papier, Sans jamais les estropier Il traversait le rond des pipes. De la pesanteur affranchi, Sans y voir clair il eût franchi Les escaliers de Piranèse. La lumière qui le frappait Faisait resplendir son toupet Comme un brasier dans la fournaise. Il s'élevait à des hauteurs Telles, que les autres sauteurs Se consumaient en luttes vaines. Ils le trouvaient décourageant, Et murmuraient : " Quel vif-argent Ce démon a-t-il dans les veines ? " Tout le peuple criait : " Bravo! " Mais lui, par un effort nouveau, Semblait roidir sa jambe nue, Et, sans que l'on sût avec qui, Cet émule de la Saqui Parlait bas en langue inconnue. C'était avec son cher tremplin. Il lui disait : " Théâtre, plein D'inspiration fantastique, Tremplin qui tressailles d'émoi Quand je prends un élan, fais-moi Bondir plus haut, planche élastique ! " Frêle machine aux reins puissants, Fais-moi bondir, moi qui me sens Plus agile que les panthères, Si haut que je ne puisse voir, Avec leur cruel habit noir Ces épiciers et ces notaires ! " Par quelque prodige pompeux Fais-moi monter, si tu le peux, Jusqu'à ces sommets où, sans règles, Embrouillant les cheveux vermeils Des planètes et des soleils, Se croisent la foudre et les aigles. Jusqu'à ces éthers pleins de bruit, Où, mêlant dans l'affreuse nuit Leurs haleines exténuées, Les autans ivres de courroux Dorment, échevelés et fous, Sur les seins pâles des nuées. " Plus haut encor, jusqu'au ciel pur ! Jusqu'à ce lapis dont l'azur Couvre notre prison mouvante ! Jusqu'à ces rouges Orients Où marchent des Dieux flamboyants, Fous de colère et d'épouvante. " Plus loin ! plus haut ! je vois encor Des boursiers à lunettes d'or, Des critiques, des demoiselles Et des réalistes en feu. Plus haut ! plus loin ! de l'air ! du bleu ! Des ailes ! des ailes ! des ailes ! " Enfin, de son vil échafaud, Le clown sauta si haut, si haut Qu'il creva le plafond de toiles Au son du cor et du tambour, Et, le coeur dévoré d'amour, Alla rouler dans les étoiles. Théodore de BANVILLE ( 1823-1891) (Recueil : Les cariatides) Bien souvent je revois sous mes paupières closes... Bien souvent je revois sous mes paupières closes, La nuit, mon vieux moulins bâti de briques roses, Les cours tout embaumés par la fleur du tilleul, Ce vieux pont de granit bâti par mon aïeul, Nos fontaines, les champs, les bois, les chères tombes, Le ciel de mon enfance où volent des colombes, Les larges tapis d'herbe où l'on m'a promené Tout petit, la riante où je suis né Et les chemins touffus, creusés comme des gorges, Qui mènent si gaiement vers ma belle Font-Georges A qui mes souvenirs les plus doux sont liés. Et son sorbier, son haut salon de peupliers, Sa source au flot si froid par la mousse embellie Où je m'en allais boire avec ma soeur Zélie, Je les revois; je vois les bons vieux vignerons Et les abeilles d'or qui volaient sur nos fronts, Le verger plein d'oiseaux, de chansons, de murmures, Les pêchers de la vigne avec leurs pêches mûres, Et j'entends près de nous monter sur le coteau Les joyeux aboiements de mon chien Calisto ! Théodore de BANVILLE (1823-1891) Sculpteur, cherche avec soin ... Sculpteur, cherche avec soin, en attendant l'extase, Un marbre sans défaut pour en faire un beau vase ; Cherche longtemps sa forme et n'y retrace pas D'amours mystérieux ni de divins combats. Pas d'Héraklès vainqueur du monstre de Némée, Ni de Cypris naissant sur la mer embaumée ; Pas de Titans vaincus dans leurs rébellions, Ni de riant Bacchus attelant les lions Avec un frein tressé de pampres et de vignes ; Pas de Léda jouant dans la troupe des cygnes Sous l'ombre des lauriers en fleurs, ni d'Artémis Surprise au sein des eaux dans sa blancheur de lys. Qu'autour du vase pur, trop beau pour la Bacchante, La verveine mêlée à des feuilles d'acanthe Fleurisse, et que plus bas des vierges lentement S'avancent deux à deux, d'un pas sûr et charmant, Les bras pendant le long de leurs tuniques droites Et les cheveux tressés sur leurs têtes étroites.