CONVERSATION CHRÉTIENNES, Dans lesquelles on justifie la Verité de la Religion & de la Morale de JESUS-CHRIST. Avec quelques Meditations sur l'Humilité & la Penitence. Par le P. MALEBRANCHE, Prestre de l'Oratoire. Nouvelle Edition, revvûë & augmentée. A PARIS, Chez ANISSON Directeur de l'Imprimerie Royale, ruë de la Harpe. M. DCCII. AVEC PRIVILEGE DU ROY. [383]AVERTISSEMENT.//Le dessein des Méditations sui//vantes est d'abbatre l'orgueil//de l'esprit, & de le disposer à l'hu//milité & à la penitence.//L'homme est si peu de chose,//qu'il suffit de le connoistre pour le//mépriser; & il est si dereglé & si//corrompu, qu'on se sent obligé de//le haïr lorsqu'on ne le considere//qu'en lui-même, je veux dire sans//rapport à Jesus-Christ, qui a réta//bli toutes choses. On ne fait donc//que le représenter dans les Consi//derations suivantes comme créa//ture, comme fils d'un pere pécheur,//& comme pécheur lui-même; &//on croit que cela suffira pour nous donner les sentimens que nous de//vons avoir de nous-mêmes.//Si les hommes, aprés avoir senti//vivement leurs miséres & reconnu// [384]sérieusement leurs obligations, de//meuroient toûjours insensibles aux//plaisirs, incapables de vanité, &//fort pénétrez des véritez essentiel//les; ces méditations ne seroient//propres que pour ceux qui commen//cent leur conversion. Mais on croit//pouvoir dire qu'elles seront utiles//à tous ceux qui voudront bien s'en//servir, non tant parce qu'elles leur//apprendront ce qu'ils ne sçavoient//pas, que parce qu'elles les feront//penser à des choses, ausquelles ils//ne pensent jamais assez.// [385]MEDITATIONS//SUR//L'HUMILITE´//ET//LA PENITENCE//De l'homme consideré comme//creature.//I. CONSIDERATION.//LHOMME n'est qu'un pur néant//par lui-même: il n'est que parce//que Dieu veut qu'il soit ; & si Dieu ces//soit seulement de vouloir que l'homme//fût, l'homme ne seroit plus. Car si Dieu//peut anéantir ses créatures, * ce n'est//*Ce n'est pas que Dieu cesse de vouloir ce//qu'il a voulu, puisque ses volontez sontéternel//les & immuables. Mais il a pû de toute éter//nité & par une volonté immuable,vouloir que//ce qui est fust jusqu'à ce moment, & non davan//tage.// [386]pas en voulant positivement qu'elles ne//soient pas; puisque Dieu ne peut pas ai//mer ou vouloir positivement le néant//qui n'a rien de bon. Mais il peut les dé//truire, parce qu'il peut cesser de vouloir//qu'elles soient. Car comme les créatu//res ne renferment pas toute la bonté,//elles ne sont point invinciblement ni né//cessairement aimables: outre que Dieu//se suffit à lui- même, & possede tout ce//que les créatures ont de realité & de per//fection.//Elevation à Dieu.//Mon Dieu faites-moi continuel//lement sentir la dépendance où je//suis de vôtre volonté toute-puissante.//Mon être est à vous, & la durée de mon//être ou mon temps est aussi à vous. Que//je suis injuste! Mon être est, pour ainsi//dire, l'être de Dieu: mon tems est vé//ritablement le tems de Dieu, car je suis//plus à Dieu qu'à moi, ou plutôt je ne//suis point du tout à moi, je ne subsiste//point par moi, & cependant je ne vis,//& je n'employe le tems de Dieu que//pour moi. Hélas, que je me trompe!//Tout le tems que je n'employe point// [387]pour vous ô mon Dieu, je ne l'employe//point pour moi, je le perds: & je ne me//cherche, & je ne me trouve, que lorsque//je vous cherche, & que je vous trouve.//II. CONSIDERATION.// L'HOMME n'est que foiblesse &//qu'impuissance par lui-même. Il ne//peut vouloir le bien en géneral que par//l'impression continuelle de Dieu, qui//le tourne & qui le pousse sans cesse vers//lui; car Dieu est le bien indéterminé ou//infini, le bien universel qui comprend//tous les biens. L'homme ne peut aussi par lui-même vouloir aucun bien en//particulier: il ne le peut que parce qu'il//est capable de déterminer vers tel bien//l'impression que Dieu ne lui donne que//pour lui.//L'homme ne peut ni vouloir ni faire//le bien que par un nouveau secours de la//grace qui l'éclaire par sa lumiére, & qui//l'attire par sa douceur: il ne peut par lui-même que pécher.//L'homme ne pourroit pas même re//muer le bras, si Dieu ne communiquoit//à son sang & aux alimens dont il se//nourrit, une partie du mouvement qu'il// [388]a comme répandu dans toute la matiére;//& s'il ne déterminoit ensuite, selon les//différentes volontez de l'homme im//puissant, le mouvement des esprits, en//les conduisant vers les tuyaux des nerfs,//que l'homme même ne connoît pas.//Ainsi, c'est l'homme qui veut remuer//son bras: mais c'est Dieu seul qui peut//& qui sçait le remuer. Car enfin, si//l'homme ne mangeoit pas, & si ce qu'il//mange ne se digeroit & ne s'agitoit pas//dans ses entrailles & dans son coeur pour//se changer en sang & en esprits, sans at//tendre les ordres de sa volonté; & si ces//esprits n'étoient conduits par une main//sçavante dans un million de differens//tuyaux, se seroit en vain que l'homme//qui ne connoît pas les organes secrets de//son corps, le voudroit remuer.//Elevation à Dieu.//MON Dieu, que je sçache toû//jours que sans vous je ne puis rien//vouloir; que sans vous je ne puis rien//faire; & que je ne puis pas même sans//vous remuer le moindre partie de mon//corps. Vous êtes toute ma force, ô mon//Dieu; je mets en vous toute ma con- [389]fiance & toute mon esperance. Cou//vrez-moi de confusion & de honte, &//faites-moi interieurement de sanglants//reproches, lorsque je suis si ingrat & si//temeraire que de me servir de mon bras//pour vous offenser; puisque c'est unique//ment par l'efficace de vôtre volonté, &//non par l'effort impuissant de la mienne//qu'il se remuë, lorsque c'est moi qui le remuë.//III. CONSIDERATION.// L'HOMME n'est que ténebres par//lui-même. Ce n'est point l'homme//qui produit en lui les idées par lesquel//les il apperçoit toutes choses; car il n'est//pas à lui-même sa lumiére. Et la Phi//losophie m'apprenant que les objets ne//peuvent pas former dans l'esprit les idées//qui les représentent, il faut reconnoître//qu'il n'y a que Dieu qui puisse nous é//clairer. C'est le grand soleil qui péne//tre tout, & qui remplit tout de sa lu//miere. C'est le grand Maître qui instruit//tous ceux qui viennent en ce monde://C'est & par lui & dans lui que nous//voyons tout ce que nous voyons, & que nous pouvons voir tout ce que nous [390]sommes capables de voir: parce que//Dieu renfermant les idées ou les ressem//blances de tous les êtres, & étant en lui//comme nous sommes, in ipso enim vi//vimus, movemur, & sumus, nous y voyons, ou nous y pouvons voir succes//sivement tous les êtres. Enfin c'est le//monde intelligible dans lequel sont les//esprits, & dans lequel ils apperçoivent//le monde matériel qui n'est ni visible,//ni intelligible par luy-même.//Elevation à Dieu.//MON Dieu de qui je tiens tou//tes mes pensées, lumiére de mon esprit & de mes yeux, sans laquelle le Soleil même tout éclatant qu'il est, ne//me seroit pas visible, faites-moi toû//jours sentir vôtre puissance & ma foi//blesse, vôtre grandeur & ma bassesse,//vôtre clarté & mes tenébres, en un mot,//ce que je suis & ce que vous êtes.//IV. CONSIDERATION.// L'HOMME par lui-même est in//sensible & comme mort: les corps//qui l'environnent ne peuvent agir sur//son esprit. Peut-être qu'une épée peut [391]me percer, & faire ainsi quelque chan//gement dans les fibres de ma chair: mais//certainement elle ne peut me faire souf//frir de douleur. Une musique peut-être//peut ébranler l'air, & ensuite les fibres//de mon cerveau: mais certainement mon//esprit n'en peut être ébranlé. Mon ame//est bien au- dessus de mon corps; & il//n'y a aucun rapport necessaire entre l'une//& l'autre de ces deux parties de moi-//même. Je sens d'un autre côté que le//plaisir, la douleur, & tous les autres//sentimens que j'ay, se font en moy in//dépendemment de moi, & même sou//vent malgré tous les efforts que je fais//au contraire. Ainsi je ne puis douter que//ce ne soit quelqu'autre chose que mon//ame, qui donne la vie & le sentiment//à mon ame. Et je connois point//d'autre puissance que celle de Dieu, pour//agir ainsi sur l'esprit de ses créatures. Il//faut être le souverain de l'ame pour la//punir & pour la récompenser, pour la réjoüir, & pour l'affliger. [392]Elevation à Dieu.//MOn Dieu puisque je ne vis que//par vous, que je ne vive que//pour vous, que je sous insensible à//tout, hormis à vôtre amour. Mon//Dieu, faites-moi bien connoître que//toutes les créatures ne peuvent me fai//re ni bien ni mal: qu'elles ne peu//vent me faire sentir ni plaisir ni dou//leur: que je ne dois ni les craindre ni//les aimer: qu'il n'y a que vous, ô mon//Dieu, que je doive craindre, & que je//doive aimer; puisqu'il n'y a que vous//qui puissiez me récompenser en me com//blant de plaisirs comme vos élûs, &//qui puissiez me punir, en m'accablant de douleurs comme les réprouvez.//O mes chastes délices, puisqu'il n'y//a que vous comme Auteur de la nature,//qui soyez la cause des plaisirs que je//sens, & que ces plaisirs m'attachent miserablement à la terre, au lieu de m'u//nir à vous qui me les faites goûter; je//vous prie que ne le sente plus si vio//lens, dans l'usage des choses que vous//me défendez. Répandez une sainte hor//reur & une amertume salutaire, sur les [393]objets de mes sens, afin que je puisse//m'en détacher: & faites-moi sentir dans//vôtre amour la delectation de vôtre gra//ce, afin que je m'attache à vous. Que la//douceur que je goûte en vous aimant,//augmente mon amour: que mon amour//renouvelle le sentiment de vôtre dou//ceur: que je croisse ainsi en charité,//jusqu'à ce qu'étant enfin plein de vous,//& entierement vuide de moi-même &//de toute autre chose, je rentre & je me//perde en vous, ô mon Tout, comme//dans la source de tous les êtres; & que cette parole de vôtre Apôtre, Deus erit//omnia in omnibus, s'accomplissant en//tierement en moi, je me trouve moi & toutes choses en vous. [394]De l'Homme considéré comme Fils//d'un Pere pecheur.//I. CONSIDERATION.//L'HOMME, comme nous avons//reconnu dans les considerations//précedentes, n'est par lui-même qu'un//pur néant: Il n'est que foiblesse, qu'im//puissance, que tenebres: il reçoit con//tinuellement de Dieu la vie, le senti//ment, le mouvement, enfin tout son//être & toutes ses puissances. Il est sans//doute dans une obligation fort étroite de//reconnoissance & d'amour envers Dieu, puisqu'il est dans une si grande dépen//dance de lui, si on le considere seule//ment comme créature. Mais si on le//considere comme fils d'un pere pécheur,//& comme pécheur lui- même; on trou//ve une si grande multiplicité de devoirs essentielles & indispensables qu'il doit//rendre à Dieu, & en même temps une//telle impuissance & une telle indignité//à le faire, que tant s'en faut qu'il puisse//rendre ces devoirs, que même il n'y se//roit pas receu, si nôtre Médiateur JE- [395]SUS-CHRIST ne lui en avoit mé//rité la grace par sa mort. Et c'est pour//cela qu'il ne faut pas considere l'hom//me seulement comme fils d'un pere pé//cheur & comme pécheur lui-même: il//faut sans cesse le regarder en J. C. car c'est seulement en JESUS-CHRIST que//nous pouvons plaire à Dieu.//II. CONSIDERATION.//L'HOMME, consideré comme fils//d'un pécheur, est un réprouvé; c'est//un ennemi de Dieu, & l'objet de sa co//lere. C'est un malheureux enfant que son//pere ne veut point voir, & qui ne verra//jamais son pere; car c'est un enfant que//son pere n'aime point, & dont le pere ne//veut pas même être aimé. Je m'explique.//Dieu aimoit Adam avant son pe//ché, & il vouloit en être aimé: il//vouloit bien se communiquer à lui,//& comme se familiariser avec lui. Il lui disoit comme à nous, mais d'une//voix bien plus claire & bien plus in//telligible: Je suis ton bien, ne t'atta//che qu'à moi, & ne mets ton esperance//qu'en moi. Ses sens & ses passions se tai//soient à cette parole; & il n'entendoit [396]point ce bruit confus & flatteur qui s'é//leve en nous malgré nous, & qui s'op//pose sans respect à la vérité qui nous par//le. Dieu lui parloit, & point de mur//mure: Dieu l'éclairoit, & point de té//nebres, Dieu lui commandoit, & point//de résistance ni d'opposition de sa part .//La douceur & la joye qu'il sentoit de se//voir ainsi dans la faveur, & sous la pro//tection d'un Dieu qui ne devoit jamais//l'abandonner, s'il ne le quittoit le pre//mier, le tenoient attaché à lui par des//liens qui sembloient ne se devoir jamais rompre.//Si Dieu ne portoit point Adam par//des plaisirs prévenans à l'aimer, c'étoit//afin qu'il méritât plus promptement sa//récompense. Il lui avoit laissé son libre-//arbitre, afin qu'il pût faire choix par//lui-même; & il lui avoit donné toutes//les lumiéres nécessaires, afin qu'il fit un//bon choix. Il voyoit clairement ce qu'il//devoit faire pour être solidement & par//faitement heureux, & rien de l'empê//choit de le faire tant qu'il le vouloit.//Mais il n'étoit pas separé de lui-mê//me; & il goûtoit en se considerant une//joye ou une douceur intérieure, qui lui [397]faisoit sentir, (je ne dis pas clairement//connoître) que sa perfection naturelle//étoit la cause de sa félicité présente. Car//la joye semble suivre de la vûë de nos//propres perfection naturellement & in//dépendamment de toute autre chose//; à cause que nous ne pensons pas sans cesse//à celui qui opere sans cesse en nous.//Ou bien Adam ayant un corps, il goûtoit, lorsqu'il le vouloit ainsi, dans//l'usage actuel des choses sensibles, des//plaisirs qui lui faisoient sentir (je dis//sentir) que les corps étoient son bien.//Il connoissoit sans doute que Dieu étoit//son bien: mais il ne le sentoit pas; car//il ne goûtoit pas de plaisir prévenant dans//son devoir. Il sentoit aussi que les objets//sensibles étoient son bien: mais il ne le//connoissoit pas, car on ne peut pas con//noître ce qui n'est pas.//Lors qu'Adam sentoit que les objets//sensibles étoient son bien, où lors qu'il//s'imaginoit avoir en luy- même la cause//de son bonheur; en un mot, lors qu'il//goûtoit du plaisir dans l'usage des corps,//ou lors qu'il sentoit de la joye dans la//vûë de ses perfections, son sentiment//diminuoit la vûë claire de son esprit, [398]par laquelle il connoissoit que Dieu é//toit son bien. car le sentiment confond//la connoissance, parce qu'il modifie l'es//prit, & qu'il en partage la capacité qui//est finie. Ainsi Adam, qui connoissoit//clairement toutes ces choses, devoit in//cessamment estre sur ses gardes. Il devoit//ne point s'arrêter au plaisir qu'il goû//toit, de peur de se laisser distraire, & de se perdre en se laissant corrompre. Il de//voit demeurer ferme dans la présence de Dieu, ne s'arrester qu'à sa lumiére, &//faire taire ses sens. Mais se fiant trop//à soi-même: sa lumiére s'étant dissipée//par le goût des plaisirs sensible, ou par//un sentiment confus d'un joie présom//ptueuse; & s'étant ainsi distrait insensi//blement de celui qui faisoit véritable//ment toute sa force & toute sa felicité; un sentiment vif de complaisance pour//sa femme, l'a fait tomber dans la déso//béïssance: & il a été justement puni par la//rebellion de ses sens, ausquels il s'é//toit volontairement soûmis. Il semble//par cette punition que Dieu l'ai tout-//à-fait quitté, que Dieu n'ait plus voulu//en estre aimé, & qu'il lui ait abandon//né les choses sensibles pour être l'objet [399]de sa connoissance & de son amour.//La malédiction de Dieu contre Adam//est tombée sur tous les enfants de ce pere//rebelle. Dieu s'est retiré du monde: il//ne se communique plus au monde; il//le repousse au contraire incessamment de//lui. On souffre de la douleur lors qu'on//court aprés Dieu; & l'on goûte de plu//sieurs sortes de plaisirs, lors qu'étant//de suivre par des voyes dures &//pénibles, l'on s'attache & ses créatures.//Le monde ne connoît point clairement//qu'il faut aimer dieu, ou qu'il ne faut//aimer véritablement que Dieu; & il sent//au contraire d'une maniere tres-vive &//tres-engageante, qu'il faut aimer autre//chose que Dieu, & par consequent le//monde n'aime point Dieu: il s'éloigne//sans cesse de lui, & il est même dans//l'impuissance de se tourner vers lui. Il a//été honteusement chassé du Paradis ter//restre en Adam: il n'y a plus de Ciel, plus//de Dieu, plus de felicité pour lui: il est a//nathéme éternel. C'est un//crime que de lui vouloir du bien; Dieu ne//lui en veut point, & ne lui en voudra ja//mais consideré tel qu'il est. Il ne peut//même sans se faire tort, s'en vouloir à [400]soi-même: car il ne peut se vouloir du//bien sans blesser l'ordre immuable de la//justice, sans irriter celui dont la volonté//essentielle & nécessaire est l'ordre, &//sans augmenter l'aversion & la haine//d'un Dieu vangeur. Que faire dans cet//état malheureux? Enrager & se desespe//rer; chercher le néant, puisqu'on n'a//point Dieu. Mais le néant même est//peut- être une faveur, & l'on n'en mé//rite point: on ne le trouvera donc point.//On peut bien se faire mourir; mais on//ne peut s'anéantir: & si la mort étoit le//néant, certainement l'homme ne pour//roit se donner la mort. Que faire donc à//tout ceci? Le voici. S'humilier profon//dément & se haïr mortellement comme//enfant d'Adam, & ne s'aimer & ne se//considérer ni soi ni les autres, qu'en JESUS-CHRIST & que selon JESUS//-CHRIST, en qui toutes choses subsis//tent, & par qui nous sommes réconci//liez avec Dieu.//Elevation à Dieu.//MON Dieu, que je me souvienne//toûjours de la malheureuse qua//lité que je porte d'enfant d'Adam: Que [401]comme tel, je ne mérite pas seulement//de penser à vous, de vous adorer & de//vous aimer: Que je dois être continuel//lement dans des ténébres épaisses, &//dans des sécheresses effroyables, éloi//gné de vous, méprisé & rebuté de vous//comme un anathême éternel, & sans//aucun droit de me plaindre de vôtre juste//rigueur, ni à vous, ni même à vos créa//tures. Que je m'humilie ô mon Dieu,//& que je me haïsse selon cet état; puis//que selon cet état je suis incapable de//vous aimer: & qu'avec une foy hum//ble j'aye recours à vôtre fils, qui nous//a rendu la paix, & par qui nous a//vons un accés libre auprés de vous,//pour vous rendre ce que nous vous de//vons, & pour vous demander ce qu'il//semble que vous devez à nôtre misére.//O JESUS mon liberateur achevez vôtre//ouvrage: dépouïllez-moi du vieil hom//me, & me revêtez du nouveau. Je ne//veux plus aimer en moi que ce que vous//y avez mis, ou plûtôt je ne veux plus//aimer que vous en moi. vous êtes toute//ma sagesse & toute ma force, vous fai//tes aussi toute ma gloire et toute ma fé//licité.// [402]III. CONSIDERATION.// L'HOMME consideré comme fils//d'un pere rebelle à Dieu, est un//malheureux enfant, foible & délicat,//dépoüillé de ses habits & de ses ar//mes, exposé aux injures de l'air, chas//sé comme son Pere du Paradis terrestre//& abandonné à la fureur des bêtes sau//vages.//Adam avant son peché étoit fort &//robuste, dans un lieu inaccessible, &//sous la protection de Dieu: il n'y avoit//rien qui osât l'attaquer, & il pouvoit//résister à tout. Aprés sa chute toutes//choses lui font la guerre, & il ne peut//résister à rien. Tous les enfans de ce//pere rebelle ne participent pas seulement//à son peché, mais encore à toutes ses//disgraces. Expliquons ces choses par des//idées distinctes.//C'est le plaisir qui est le maître du//coeur de l'homme, principalement lors//que sa raison est distraite: Car le plaisir//est le caractére naturel du bien; & l'hom//me ne peut s'empêcher d'aimer le bien.//Le plaisir est donc comme le poids de l'ame: il la fait pencher peu à peu, & [403]il l'entraine enfin vers l'objet qui le cau//se ou qui semble le causer, quoi- que la raison s'y puisse opposer pour quelque//temps.//Adam avant son péché ne sentoit//point de plaisirs prévenans, qui le por//tassent malgré lui à l'amour des objets//sensibles: il étoit dans une parfaite li//berté: il disposait entiérement de lui-//même. Il n'étoit point porté, mais étant//juste & sans concupiscence, il se portoit//lui-même, selon sa lumiére, à l'amour//de son vrai bien. Mais aprés son péché,//il a perdu cette parfaite liberté. N'étant//plus le maître du plaisir & n'en pouvant//plus arrêter le sentiment, le plaisir s'est//rendu maître de lui, & il a tyrannique//ment assujeti son esprit & son coeur à//toutes les choses de la terre. Il est devenu//tout terrestre, esclave du péché, sujet à//la mort & à tant d'autres miséres qu'il//est inutile de décrire.//Nous naissons tous, comme nôtre//premier pere, attachez à la terre: parce//que nous sentons tous naturellement &//malgré nous du plaisir dans l'usage des//choses sensibles qui sont le bien du corps;//& que nous n'en sentons point naturel- [404]lement dans ce qui contribuë à la perfe//ction de nôtre esprit. Car c'est ce dére//glement de nos plaisirs qui déregle nôtre//coeur, & qui est la source la plus fécon//de de nos maux.//Dans l'état misérable où, nous som//mes, nous ne sçaurions par nous-mê//mes nous rapprocher de Dieu; & nous//ne pouvons pas même trouver dans tout//l'univers une créature assez noble & as//sez pure, assez élevée par la dignité de//sa personne & par la grandeur de ses mé//rites, pour nous réconcilier avec Dieu://Mais nous trouvons dans la Religion//chrétienne tout ce qui nous manque.//Elle nous prêche sans cesse la priva//tion, le renoncement, la circoncision//du coeur, la diminution du poids du//peché: Et en même temps elle nous don//ne un Médiateur par les mérites duquel//nous recevons le poids de la grace, cette//délectation victorieuse, quæ exuperat//omnem sensum, qui passe tout senti//ment, & qui nous attire à Dieu nonob//stant même le poids incommode de nos//passions & des plaisirs de nos sens. Car//ces deux choses, la privation des plaisirs//& la délectation de la grace nous sont [405]absolument nécessaires aprés le peché. Il//faut, par une mortification continuel//le de nos sens & de nos passions, dimi//nuer le poids de la concupiscence qui//nous porte vers la terre; & demander à//Dieu par nôtre Médiateur JESUS-//CHRIST la délectation de la Grace,//sans laquelle nous avons beau diminuer//le poids du peché, il pesera toûjours//beaucoup: mais si peu qu'il pesât, il//nous entraîneroit infailliblement, &//nous tiendroit comme collez à la terre,//& sous la domination de nos ennemis.//Elevation à Dieu.//MON Dieu, faites-moi toüjours//connoître, que je suis chassé hors//de mon païs; que je suis parmi des en//nemis, qui ne songent qu'à me donner//la mort; que l'air du monde est un air empesté, qui acheve de m'empoisonner;//qu'il n'y a point de créature qui ne m'ap//plique à elle, & qui ne me détourne de vous. Mais, mon Dieu, faites-moi bien//connoître, que les plus dangereux en//nemis que j'aye, sont mes ennemis do//mestiques: que je me dois plus craindre//moi-même, que je ne dois craindre le [406]monde; & que je dois plus craindre le//monde, que je ne dois craindre le dé//mon: Que parmi tant d'ennemis, je//n'ai point de force pour me défendre,//je n'ai point d'armes pour les combattre;//je n'ai pas même assez de lumiere pour//les bien connoître & leurs artifices. Fai//tes-moi sentir toutes mes foiblesses, tou//tes mes blessures, toutes mes miseres, dont je n'ay encore qu'une connoissance//fort imparfaite.//O JESUS, je ne vois que foiblesse en//moi, lorsque je me regarde sans vous://mais lorsque je vous sens avec moi, je//me sens une force invincible: In te ini//micos nostros ventilabimus cornu, & in//nomine tuo spernemus insurgentes in no//bis: non enim in arcu meo sperabo, &//gladius meus non salvabit me. O JE//SUS moqué, souffleté, flagellé, couvert//de crachats & de sang, humilié jusqu'à//la mort, confondez mon orgueil & ma//délicatesse. Chassez de mon coeur par la vertu de vos humiliations & de vos//souffrance, & par le mérite de vos dis//positions intérieures, tous mes ennemis//domestiques. Habillez-vous de pourpre ô mon Roy; venez couronné d'épines, [407]& le roseau à la main; venez les comba//tre & les juger. Montez sur le thrône de//vôtre Croix, & faites mourir tous les//tyrans de mon coeur par vôtre seule pré//sence, à la vûë de l'état où vôtre charité//vous a réduit. Anéantissez pour jamais//l'orgueil du peché. Que l'homme n'ait//plus de honte d'être semblable au Dieu//qu'il adore. O mon Dieu, élevez-moi//avec vous, attachez-moi avec vous;//afin que j'aye part à cette puissance si ter//rible à mes ennemis domestiques, si ter//rible au monde, & si terrible à l'enfer.De l'homme consideré commePecheur.//I. CONSIDERATION.//IL est extrêmement difficile de repré//senter les dispositions intérieures dans//lesquelles un pécheur doit entrer: car il//n'y a point d'état d'humiliation, de haine de soi-même, ni d'anéantissement, qui convienne à sa bassesse, à sa malice,//& à son néant. Si le pécheur étoit a//néanti, il seroit trop heureux; il faut [408]qu'il soit, pour : & il ne peut//se haïr, comme il devroit se haïr; il n'y//a qu'un Dieu qui puisse est le haïr autant//qu'il est digne de haine.//L'homme comme enfant d'Adam est//bien réprouvé; mais il n'est pas puni de//la peine des damnez. il est bien digne//d'être dans une extrême tristesse, com//me une suite necessaire de ce qu'il se voit//privé du souverain bien; mais il ne mé//rite pas d'être accablé de douleurs, de//cette espéce de peine qui est dûë au mau//vais usage de sa propre liberté. Les en//fans d'un criminel méritent bien d'être//privez de toutes les graces que leur pére//recevoit, & qu'il pouvoient espérer: mais//ils ne méritent pas d'être punis de la//même maniere que des criminels. Il est//juste que Dieu se retire des enfans d'A//dam, qu'il ne leur fasse aucune faveur//particuliére, qu'il n'en fasse point ses hé//ritiers, & ne soit pas leur récompense.//Enfin qu'il les anéantisse s'il le veut; ils sont//ses créatures. Mais en ne les consi//derant que comme des enfans malheu//reux d'un pere rebelle, il ne semble pas//juste que Dieu employe la rigueur de sa//justice pour s'en venger. [409]Il n'en est pas ainsi de l'homme con//sideré comme pecheur lui-même: il//seroit tres-juste que Dieu employât//toute sa puissance pour satisfaire à sa//justice, si le pécheur étoit un sujet ca//pable de porter toute la colere d'un//Dieu: parce que l'offense croissant à//proportion de la dignité de la person//ne offensée, l'offense faite à Dieu est//infinie, & mérite une peine infinie dont//l'homme n'est pas capable.//Ainsi un pecheur, consideré sans JE//SUS-CHRIST, est encore quelque//chose de pire qu'un damné, consideré//avec les satisfactions de JESUS-//CHRIST; puisqu'il n'est pas nécessai//re qu'un damné consideré avec les sa//tisfactions de JESUS- CHRIST, souf//fre selon toute la capacité qu'ils ont//de souffrir. Aussi les damnez ne souffrent-//ils pas selon toute la capacité qu'ils ont//de souffrir: leurs peines sont inégales//aussi-bien que leurs crimes; quoique leur capacité de souffrir soit égale, &//qu'ils méritent de souffrir selon toute//la capacité qu'ils en ont. L'état d'un//pecheur consideré sans JESUS-CHRIST,//est donc plus digne de haine que celui [410]d'un damné; puisqu'il fait honte à la//beauté de l'univers, & qu'il renverse//l'ordre des choses autant qu'il en est//capable.//Un tel pécheur est même plus digne//de haine, que tous les damnez & que//tous les démons ensemble: Parce que//la mort de JESUS-CHRIST, étant suf//fisante pour ajoûter ce qui manque à la//satisfaction que les damnés font mal//gré eux à la justice de Dieu, cette//sainte justice en est pleinement satisfai//te: les supplices des damnez y rendent//honneur malgré leur malice; & leur//malice même, comme une peine dûë//à leurs pechez y rend honneur. Mais un pécheur sans JESUS-CHRIST est//un monstre que Dieu ne peut ni vou//loir ni permettre. Il ne peut être d'au//cun ordre, ni de celui de la miséricor//de, ni de celui de la justice. Il n'y a//rien de bon dans un tel pécheur, il fait//horreur; & ceux, qui sçavent que la//volonté essentielle & necessaire de//Dieu est l'ordre, ne voyent rien de plus//digne de leur haine & de leur aver//sion, qu'une telle créature.//Je ne puis donc assez me haïr com- [411]me pécheur, je ne puis assez m'humi//lier. Je suis indigne d'être reçû à faire//pénitence, mes gémissemens & mes//larmes ne font que renouveller le sou//venir de mes offenses. C'est en vain//que je crie vers le Ciel, Dieu n'écoute//point les pécheurs: il se mocque d'eux//dans leurs miséres, il se plaît à les acca//bler. Comme créature, Dieu m'écoute://comme enfant d'Adam, il me méprise://mais comme pecheur, il ne peut son//ger à moi sans me punir de toute la//force de sa rigueur, ou selon toute la//capacité que je puis avoir de souffrir.//Que l'état d'un pécheur est un état mi//serable! Mais n'y pensons pas davan//tage sans JESUS-CHRIST.//Elevation à Dieu.//O JESUS qui êtes venu au monde//pour appeller non les justes, mais//les pécheurs; qui avez pris toutes les//marques des pecheurs; qui avez bien//voulu être regardé comme pécheur,//& comme l'ami des pécheurs; Vous//enfin qui avez ardemment desiré de//souffrir pour des pecheurs de la main//même des pecheurs, une mort qui [412]n'étoit destiné que pour les plus infa//mes pécheurs: O JESUS le Sauveur//des pecheurs, servez-moi de bouclier//contre les traits de la colére de Dieu.//Arrestez le bras de vôtre Pere prêt à//s'appesantir sur moi. Joignez vos gé//missemens aux miens, mêlez vos lar//mes avec les miennes, afin qu'elles ne//soient plus le sujet de la mocquerie &//de l'indignation de mon Dieu. Je ne//demande pas, que vous me releviez//de terre, que vous essuyez mes yeux,//que vous me rendiez ma premiere rob//be: Je ne suis plus dans l'état d'inno//cence & je ne veux plus vivre que//dans les douleurs, & les humiliations.//Oüy, Seigneur, je veux demeurer pro//sterné contre terre, le visage plein de//poussiere & de larme; & porter ainsi//avec vous une partie de la honte, &//de la confusion que je mérite pour mes crimes.//II. CONSIDERATION.//LA condition de l'homme comme//enfant d'Adam, quoique racheté//par JESUS-CHRIST, demande né//cessairement un séparation & une pri- [413]vation de tous les plaisirs des sens, & de//tous les objets de la concupiscence. Car//un enfant d'Adam, quelque saint & jus//te qu'on le veuille supposer, sent toû-//jours un poids qui le porte vers la terre,//& qui contre-balance l'effort que le//poids de la grace fait sur son esprit. Or//comme le poids de la grace ne dépend//pas de nous, & que ce poids agit d'au//tant plus que le poids de la concupiscen//ce est plus leger; il est visible que tout//homme est dans une obligation tres-é//troite de diminuer ce dernier poids, en//évitant avec soin les plaisirs sensibles: puisque ces plaisirs nous portent naturel//lement à l'amour des objets qui sem//blent les causer, & qu'ainsi ils irritent//& fortifient extrémement la concupiscence.//Mais la privation ou la pénitence n'est//pas seulement utile pour cooperer à la//grace, ou pour n'en pas empêcher l'ef//fet, elle est même assez souvent nécessai//re pour la mériter. C'est apparemment//la voie la plus courte pour l'obtenir; &//elle ne manque jamais de l'obtenir, lors//qu'elle est pratiquée par un mouvement//de l'esprit de Dieu. [414]Quand on considére que l'ordre im//muable de la justice est la régle inviola//ble & nécessaire de la volonté de Dieu,//on comprend parfaitement que les pé//cheurs sont indispensablement obligez à//la privation & à la pénitence; car il est//évident que l'ordre demande que le pé//cheur soit puni.//Tout homme doit desirer, aussi-bien//que Sainte Thérése, ou de souffrir ou de//mourir: ou plûtôt comme Sainte Mag//delaine de Pazzi, de souffrir & de ne point sitost mourir. Car tout homme//qui aime l'ordre, qui préfere la volonté//de Dieu à la sienne, qui respecte la beau//té de l'univers; non cette beauté visible//qui est l'objet de nos sens, mais la beau//té intelligible qui est l'objet de nôtre//esprit: Tout homme qui ne se con//sidere que comme partie des ouvra//ges de Dieu, & qui ne met pas sa der//niere fin dans soi-mesme: enfin tout//homme qui ne s'imagine pas devoir s'ai//mer plus que Dieu-mesme, doit se con//former à la volonté de son Tout. Il//doit prendre le parti de Dieu, & animé//du zele de sa justice exercer contre soi- //mesme une rigueur nécessaire: mais une [415]rigueur qui le remettra dans l'ordre d'au//tant plus promptement, qu'il l'exercera//plus volontairement; car si la punition//du péché n'étoit point volontaire elle se//roit nécessairement éternelle.//Si l'on considere que le plaisir est une//récompense, qu'il n'y a que Dieu qui//soit capable de le produire en nous, &//qu'il s'est obligé par l'ordre de la nature,//qui n'est rien autre chose que ses volon//tez éternelles, à nous en faire sentir,//lorsque les corps qui nous environnent//produisent dans le nôtre des mouvemens//utiles à sa conservation; certainement on//ne doutera pas que c'est un une impudence//& une effronterie abominable, que de//se servir de l'immutabilité des volontez//d'un Dieu juste, pour se faire récom//penser, dans le temps qu'on mérite com//me pécheur d'être puni, & même pour//des crimes que l'on commet actuelle//ment contre Dieu. Car enfin c'est une//chose horrible à penser, que d'obliger//la bonté de Dieu à favoriser nos pas//sions; & que de forcer, pour ainsi dire,//celui qui ne veut que l'ordre, à récom//penser, pour ainsi, dire, le desordre.Mais si l'on considere d'un autre cô- [416]té que la douleur est une peine, qu'il n'y//a que Dieu qui soit capable de la causer//en nous, & qu'il s'est obligé par le mê//me ordre de la nature à nous en faire//sentir, lorsque les corps qui nous envi//ronnent produisent dans le nôtre des//mouvemens contraires à sa conservation;//on ne doutera pas non plus qu'un pecheur//qui se conforme volontairement à l'or//dre de la justice, & qui se sert de l'im//mutabilité des volontez de Dieu pour se//remettre dans l'ordre; qu'un pecheur qui accorde, pour ainsi dire, Dieu avec//Dieu même, l'ordre naturel avec l'or//dre essentiel & nécessaire, & qui se re//connoissant pecheur, oblige Dieu en//conséquence de ses volontez à le traiter//comme il mérite de l'être: on ne doute//ra pas dis-je, qu'un tel pecheur n'attire//sur lui la miséricorde d'un Dieu, aussi//bon qu'est celui que nous adorons. car//enfin un tel pecheur est aimable; il au//gmente la beauté de l'univers, il rentre//dans l'ordre autant qu'il lui est possible,//& mesme il y rentre parfaitement, ses souffrances étant confonduës avec celles//de JESUS- CHRIST, qui seul est une//victime capable de rétablir toutes choses. [417]Qu'il a de difference entre un volu//ptueux & un pénitent! Tâchons encore//une fois de la bien connoître. Un volu//ptueux est un monstre qui blesse l'ordre,//& qui corrompt la beauté de l'univers://un vrai penitent rétablit l'ordre, & rend//à l'univers ce qu'il lui avoit ôté. Un vo//luptueux est un traître qui abuse de la//bonté de son Souverain, & qui se sert//malicieusement de la connoissance qu'il//a de ses desseins, pour l'obliger à des a//ctions indignes de lui: Un pénitent est//un serviteur fidéle, qui étudie les volon//tez de son maître, qui les execute à ses//propres dépens, & qui se sert adroite//ment de la connoissance qu'il a de ses in//clinations, pour mériter légitimement//ses bonnes graces. enfin un voluptueux//est un criminel qui comme incessam//ment de nouveaux crimes; c'est un pe//cheur endurci qui boit le peché comme//l'eau, & qui ne se réjouït que du mal://c'est un démon condamné dont l'arrêt//n'est point encore prononcé: enfin c'est//une victime qui s'engraisse pour le jour//de la vengeance du Seigneur, & pour// être la nourriture d'un feu qui ne s'étein//dra jamais. Le vrai pénitent au contraire [418]est un homme juste, qui craint plus le//peché qu'il n'aime le plaisir: c'est un//coeur contrit & humilié, qui se purifie//sans cesse dans l'amertume & dans la//douleur. C'est une victime qui brûle par//amour: victime trop aimable pour de//meurer dans l'ordre de la justice; elle//doit entrer dans celui de la miséricorde: car sa peine étant volontaire elle ne peut//pas durer toujours.//Il ne faut donc pas se persuader, com//me bien des gens, que JESUS-CHRIST//soit venu dispenser les pécheur de faire//pénitence. JESUS- CHRIST n'est pas//venu renverser l'ordre des chose: il//est venu, pour ainsi dire, faire péniten//ce, ou plûtôt il est venu souffrir avec les//pecheurs, afin de sanctifier leur péniten//ce, & de la rendre agréable à Dieu. Il//est venu porter par la grandeur de sa qua//lité, ce que les hommes ne pouvoient//porter, à cause de la foiblesse de leur//nature, à cause de la limitation de leur//être, à cause de l'indignité de leur per//sonne. Mais il n'est pas venu les dispen//ser de faire pénitence. Il les encourage//au contraire par son exemple, il les for//tifie par sa grace, il les enseigne par ses [419]paroles à souffrir: car il n'y a que ceux//qui le suivront à la mort, qui doivent//prétendre à la vie qu'il nous a méritée//par sa mort. Si quelqu'un, dit-il, veut ressusciter avec moi, qu'il renonce à sa//propre vie, qu'il se charge de l'instru//ment de son supplice, qu'il porte sa croix [N.D.E. 1: Cf. Luc 9, 23; Marc 8, 34 & Matthieu 10, 38.]&//qu'il me suive; car celui qui voudra //conserver sa vie, la perdra. Il reprend//même severement le plus grand de ses Apôtres, à cause qu'il vouloit le détour//ner de souffrir: Il l'appelle Satan: il lui//commande de se retirer de devant lui,//& il lui reproche qu'il n'a point de goût//pour les choses de Dieu.* Mais JESUS//se retournant & regardant ses Disci//ples, reprit rudement Pierre, & lui dit://Retirez-vous de moi, Satan; parce que//vous n'avez point de goût pour les cho//ses de Dieu, mais seulement pour les//choses de la terre. Et appellant à soi le//peuple avec ses disciples, il leur dit: Si//quelqu'un veut venir aprés moi, qu'il//renonce à soi-même, qu'il se charge de sa//croix, & me suive. Car celui qui se vou//dra sauver, se perdra; & celui qui se//perdra pour l'amour de moi & de l'E-//* Chap. 8. de saint Marc. [420]vangile, se sauvera, &c. Voila quels//sont les sentimens de la Sagesse Eternel//le: sentimens qui ne regardent pas seu//lement les Apôtres, mais tous les hom//mes en general: & ayant appellé le peu//ple avec ses disciples, il leur dit: Si//quelqu'un veut me suivre qu'il renonce//à soi-même, &c.//Elevation à Dieu.//Seigneur, dont toutes les volontez//sont efficaces & les décrets immua//bles, vous avez voulu que l'homme goû//tât du plaisir dans l'usage des biens sen//sibles: mais l'homme ingrat aime ces//faux biens, & méprisa lé véritable cau//se de son bonheur actuel; ou plûtôt il//ne vous reconnaît pas, Seigneur, com//me seul capable d'agir en lui. Vous aviez//sagement établi que l'homme reconnût//par des preuves courtes et incontesta//bles, s'il devoit s'unir aux corps qui l'en//vironnent ou s'en separer, afin qu'il ne//fût point obligé de se détourner de vous,//ni de s'appliquer long-tems à eux: Et//voici au contraire que les hommes ne//pensent plus à vous. S'imaginant que//les corps causent en eux les plaisirs qu'ils [421]sentent, ils se donnent tout à eux, ils ne//pensent qu'à eux, il n'aiment qu'eux;//& ce que vous aviez ordonné pour con//server l'homme juste dans la justice, ar//rête maintenant le pecheur dans le pe//ché. Seigneur, feriez- vous un miracle//pour des pecheurs? Non, non, Seigneur://que vos decrets subsistent. Malheur à//ceux qui vous tentent. Que les hommes//fuyent le poison, , s'ils veulent éviter la//mort. Ils reconnoissent bien ce poison//vous les en avez averti.//Mais ô Dieu plein d'équité pour vos//créatures, pouvons- nous haïr le plaisir;//pouvons-nous haïr ce vous nous//faites aimer! Il est juste que nous souf//frions comme pecheurs: mais pouvons-//nous aimer la douleur, que vous nous//faites, ce me semble, haïr par une im//pression invincible?//O Seigneur dont la//sagesse n'a point de bornes, faites- nous//parfaitement comprendre que vous n'ê//tes pas contraire à vous- même, & que//vos volontez ne sont pas contradictoi//res: Que le plaisir en lui-même n'est//point mauvais, & qu'il n'y a que la vé//ritable cause de nôtre bonheur qui mé//rite véritablement de l'amour et du res- [422]pect: Que nous devons aimer cette cau//se de toute l'étenduë de nôtre coeur;//mais que nous devons avoir ce respect//pour elle, de ne pas la contraindre en//consequence de ses volontez generales à//nous récompenser, lors qu'absolument//parlant, elle devroit nous punir.//Seigneur, qui vous cachez à nos yeux,//faites paroître vôtre force & l'efficace de//vos volontez; & montrez-nous claire//ment & incessamment, que les corps qui//nous environnent, sont absolument in//capables de nous faire ni bien ni mal, que ce ne sont que de viles & inefficaces//substances. Peut-être que les hommes//prévenus par les secours ordinaires de//vôtre grace n'aimeront que vous, lors//qu'ils sçauront qu'il n'y a que vous qui//soyez capable de leur faire du bien &//peut-être qu'ils ne craindront que vous,//lors qu'ils auront bien compris, qu'il//n'y a que vous d'assez fort & d'assez//puissant pour leur faire souffrir du mal.//Mais, ô mon Dieu, agissez avec plus//de seureté & plus de misericorde envers//moi. Je sçai que vos créatures ne sont point mon bien, & je les aime. Je suis//convaincu que tout ce qui m'environne [423]ne peut me pénetrer, & mon coeur s'ou//vre sans que j'y pense: il s'attend de re//cevoir des plus viles de vos créatures, ce//qu'il n'y a que vous qui me puissiez don//ner. O mon Dieu, agissez donc avec//moi plus seurement, qu'avec ceux qui//suivent éxactement leur lumiére dans les mouvements de leur amour. Se//parez-moi de vos créatures, puisqu'elles//me détournent de vous. Détournez mes//yeux de dessus les objets sensibles, puis//que je les prens pour vous, ou plûtôt,//puisque je les aime au lieu de vous. C'est//là le plus seur moyen de remedier aux//déreglemens de mon coeur.//Ma Philosophie n'est pas suffisante//pour regler mon amour; elle n'est bon//ne qu'à me rendre inexcusable devant//vous. Elle m'apprend que je me sers de//l'ordre, pour renverser l'ordre; que j'a//buse de vos bontez, pour favoriser le//mal; que je me sers de l'immutabilité de//vos decrets, pour récompenser la rebel//lion & le crime: elle me fait voir clai//rement mon impieté & mon injustice, mais elle m'y laisse plongé. J'ay horreur//de moi- même: mais je ne puis m'em//pêcher de m'aimer. Ainsi je me procure [424]les plaisirs qui me rendent heureux, du moins pour le temps que je le goûte. O//Dieu, que je suis stupide & insensé! Je//m'aime pour un moment, & je me perds//pour une éternité. Mais je goûte ce mo//ment, & je ne goûte point l'éternité. J'y//pense, il est vrai; & ma pensée trouble//ma joie. Mais le plaisir tout affoibli qu'il//est par mes réfléxions, entraîne facile//ment un coeur qu'il a déja mis en mou//vement. Privez-moi donc, ô mon Dieu,//de tous les objets qui flattent mes sens,//& qui troublent ma raison. Si comme//Auteur de la nature vous me faites sen//tir du plaisir dans leur usage: comme//Auteur de la grace donnez-m'en du dé//goût & de l'horreur. Et ajoûtez à vos grandes miséricordes sur moi, dans le//tems auquel les peines sont meritoi//res, de me faire souffrir celles que je//mérite pour mes crimes. O Dieu, qui ne//pouvez laisser le peché impuni, faites-//moi rentrer incessamment dans l'ordre.//Formez-moi sur vôtre fils, crucifiez-//moi avec lui; & que sa croix qui n'est//que folie & que foiblesse aux yeux des//hommes, soit toute ma force, toute ma//sagesse, & toute ma joïe. [425]O JESUS attaché en croix pour mes//pechez, je suis à vous. Attachez- moi//avec vous: crucifiez ma chair avec ses//passions & ses desirs déreglez: détruisez//ce corps de peché, ou délivrez-moi par//vôtre grace, de l'effort qu'il fait sans//cesse sur mon esprit. Nous sommes ba//ptisez en vôtre mort: nous sommes morts//à toutes les choses sensibles: nous sommes//même ensevelis avec vous par le baptê//me. Nôtre vieil homme, dit vôtre grand//Apôtre, a été attaché avec vous à la//croix, afin que le corps du péché fust dé//truit. Souffrirez-vous, ô JESUS, que//ce vieil homme revive, & que ce corps//du peché subsiste. O Sauveur du mon//de, achevez l'ouvrage que vous avez//commencé: continuez de souffrir dans//vos membres: achevez dans nôtre chair//le sacrifice que vous avez commencé en//Abel, que vous avez continué dans les//Patriarches & dans les Prophetes, &//que vous ne finirez que par la mort du//dernier membre de vôtre corps, qui sera le dernier saint que vous donnerez à//vôtre Eglise.//O Esprit de JESUS, amour du Pere//& du Fils, répandez vôtre charité dans [426]nos coeurs, chassez de nos esprits la//crainte servile des esclaves, & remplis//sez-nous de cette crainte des enfans qui//donne droit à l'héritage de nôtre Pere,//Venez, Esprit consolateur, adoucir par//la delectation de la grace, l'amertume//& le degoût que nous trouvons dans la//pénitence. Faites- nous part des souffran//ces de JESUS, afin que nous ayions aussi//part à sa gloire. Mais rendez-nous plus//leger le poids de la croix; il est insup//portable à la nature. Réveillez nôtre//foi aux promesses divines: Répresen//tez-nous vivement la grandeur de nos//espérances; & donnez- nous de ce feu//que vous fîtes pleuvoir sur les Apôtres://de ce feu qui les embrasa de zele & d'ar//deur pour prêcher sans crainte la croix//de JESUS, & pour souffrir avec joie l'ignominie des foüets, la rigueur des//tourmens, & la mort même pour JE//SUS-CHRIST.