PGCC Collection: Du cote de chez Swann (A la recherche du temps perdu, Tome I) by Marcel Proust #1 in our series by Marcel Proust
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Title: Du cote de chez Swann (A la recherche du temps perdu,
Tome I.)
Author: Marcel Proust
May, 2001 [eBook #2650]
PGCC Collection: Du cote de chez Swann
(A la recherche du temps perdu, Tome I.) by Marcel Proust
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MARCEL PROUST
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU
TOME I
DU COTE DE CHEZ SWANN
A Monsieur Gaston Calmette
Comme un temoignage de profonde et affectueuse reconnaissance,
Marcel Proust.
PREMIERE PARTIE
COMBRAY
1.
Longtemps, je me suis couche de bonne heure. Parfois, a peine ma
bougie eteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n'avais pas le
temps de me dire: "Je m'endors." Et, une demi-heure apres, la pensee
qu'il etait temps de chercher le sommeil m'eveillait; je voulais poser
le volume que je croyais avoir encore dans les mains et souffler ma
lumiere; je n'avais pas cesse en dormant de faire des reflexions sur
ce que je venais de lire, mais ces reflexions avaient pris un tour un
peu particulier; il me semblait que j'etais moi-meme ce dont parlait
l'ouvrage: une eglise, un quatuor, la rivalite de Francois Ier et de
Charles Quint. Cette croyance survivait pendant quelques secondes a
mon reveil; elle ne choquait pas ma raison mais pesait comme des
ecailles sur mes yeux et les empechait de se rendre compte que le
bougeoir n'etait plus allume. Puis elle commencait a me devenir
inintelligible, comme apres la metempsycose les pensees d'une
existence anterieure; le sujet du livre se detachait de moi, j'etais
libre de m'y appliquer ou non; aussitot je recouvrais la vue et
j'etais bien etonne de trouver autour de moi une obscurite, douce et
reposante pour mes yeux, mais peut-etre plus encore pour mon esprit, a
qui elle apparaissait comme une chose sans cause, incomprehensible,
comme une chose vraiment obscure. Je me demandais quelle heure il
pouvait etre; j'entendais le sifflement des trains qui, plus ou moins
eloigne, comme le chant d'un oiseau dans une foret, relevant les
distances, me decrivait l'etendue de la campagne deserte ou le
voyageur se hate vers la station prochaine; et le petit chemin qu'il
suit va etre grave dans son souvenir par l'excitation qu'il doit a des
lieux nouveaux, a des actes inaccoutumes, a la causerie recente et aux
adieux sous la lampe etrangere qui le suivent encore dans le silence
de la nuit, a la douceur prochaine du retour.
J'appuyais tendrement mes joues contre les belles joues de l'oreiller
qui, pleines et fraiches, sont comme les joues de notre enfance. Je
frottais une allumette pour regarder ma montre. Bientot minuit. C'est
l'instant ou le malade, qui a ete oblige de partir en voyage et a du
coucher dans un hotel inconnu, reveille par une crise, se rejouit en
apercevant sous la porte une raie de jour. Quel bonheur c'est deja le
matin! Dans un moment les domestiques seront leves, il pourra sonner,
on viendra lui porter secours. L'esperance d'etre soulage lui donne du
courage pour souffrir. Justement il a cru entendre des pas; les pas se
rapprochent, puis s'eloignent. Et la raie de jour qui etait sous sa
porte a disparu. C'est minuit; on vient d'eteindre le gaz; le dernier
domestique est parti et il faudra rester toute la nuit a souffrir sans
remede.
Je me rendormais, et parfois je n'avais plus que de courts reveils
d'un instant, le temps d'entendre les craquements organiques des
boiseries, d'ouvrir les yeux pour fixer le kaleidoscope de
l'obscurite, de gouter grace a une lueur momentanee de conscience le
sommeil ou etaient plonges les meubles, la chambre, le tout dont je
n'etais qu'une petite partie et a l'insensibilite duquel je retournais
vite m'unir. Ou bien en dormant j'avais rejoint sans effort un age a
jamais revolu de ma vie primitive, retrouve telle de mes terreurs
enfantines comme celle que mon grand-oncle me tirat par mes boucles et
qu'avait dissipee le jour,--date pour moi d'une ere nouvelle,--ou on les
avait coupees. J'avais oublie cet evenement pendant mon sommeil, j'en
retrouvais le souvenir aussitot que j'avais reussi a m'eveiller pour
echapper aux mains de mon grand-oncle, mais par mesure de precaution
j'entourais completement ma tete de mon oreiller avant de retourner
dans le monde des reves.
Quelquefois, comme Eve naquit d'une cote d'Adam, une femme naissait
pendant mon sommeil d'une fausse position de ma cuisse. Formee du
plaisir que j'etais sur le point de gouter, je m'imaginais que c'etait
elle qui me l'offrait. Mon corps qui sentait dans le sien ma propre
chaleur voulait s'y rejoindre, je m'eveillais. Le reste des humains
m'apparaissait comme bien lointain aupres de cette femme que j'avais
quittee il y avait quelques moments a peine; ma joue etait chaude
encore de son baiser, mon corps courbature par le poids de sa taille.
Si, comme il arrivait quelquefois, elle avait les traits d'une femme
que j'avais connue dans la vie, j'allais me donner tout entier a ce
but: la retrouver, comme ceux qui partent en voyage pour voir de leurs
yeux une cite desiree et s'imaginent qu'on peut gouter dans une
realite le charme du songe. Peu a peu son souvenir s'evanouissait,
j'avais oublie la fille de mon reve.
Un homme qui dort, tient en cercle autour de lui le fil des heures,
l'ordre des annees et des mondes. Il les consulte d'instinct en
s'eveillant et y lit en une seconde le point de la terre qu'il occupe,
le temps qui s'est ecoule jusqu'a son reveil; mais leurs rangs peuvent
se meler, se rompre. Que vers le matin apres quelque insomnie, le
sommeil le prenne en train de lire, dans une posture trop differente
de celle ou il dort habituellement, il suffit de son bras souleve pour
arreter et faire reculer le soleil, et a la premiere minute de son
reveil, il ne saura plus l'heure, il estimera qu'il vient a peine de
se coucher. Que s'il s'assoupit dans une position encore plus deplacee
et divergente, par exemple apres diner assis dans un fauteuil, alors
le bouleversement sera complet dans les mondes desorbites, le fauteuil
magique le fera voyager a toute vitesse dans le temps et dans
l'espace, et au moment d'ouvrir les paupieres, il se croira couche
quelques mois plus tot dans une autre contree. Mais il suffisait que,
dans mon lit meme, mon sommeil fut profond et detendit entierement mon
esprit; alors celui-ci lachait le plan du lieu ou je m'etais endormi,
et quand je m'eveillais au milieu de la nuit, comme j'ignorais ou je
me trouvais, je ne savais meme pas au premier instant qui j'etais;
j'avais seulement dans sa simplicite premiere, le sentiment de
l'existence comme il peut fremir au fond d'un animal: j'etais plus
denue que l'homme des cavernes; mais alors le souvenir--non encore du
lieu ou j'etais, mais de quelques-uns de ceux que j'avais habites et
ou j'aurais pu etre--venait a moi comme un secours d'en haut pour me
tirer du neant d'ou je n'aurais pu sortir tout seul; je passais en une
seconde par-dessus des siecles de civilisation, et l'image confusement
entrevue de lampes a petrole, puis de chemises a col rabattu,
recomposaient peu a peu les traits originaux de mon moi.
Peut-etre l'immobilite des choses autour de nous leur est-elle imposee
par notre certitude que ce sont elles et non pas d'autres, par
l'immobilite de notre pensee en face d'elles. Toujours est-il que,
quand je me reveillais ainsi, mon esprit s'agitant pour chercher, sans
y reussir, a savoir ou j'etais, tout tournait autour de moi dans
l'obscurite, les choses, les pays, les annees. Mon corps, trop
engourdi pour remuer, cherchait, d'apres la forme de sa fatigue, a
reperer la position de ses membres pour en induire la direction du
mur, la place des meubles, pour reconstruire et pour nommer la demeure
ou il se trouvait. Sa memoire, la memoire de ses cotes, de ses genoux,
de ses epaules, lui presentait successivement plusieurs des chambres
ou il avait dormi, tandis qu'autour de lui les murs invisibles,
changeant de place selon la forme de la piece imaginee,
tourbillonnaient dans les tenebres. Et avant meme que ma pensee, qui
hesitait au seuil des temps et des formes, eut identifie le logis en
rapprochant les circonstances, lui,--mon corps,--se rappelait pour
chacun le genre du lit, la place des portes, la prise de jour des
fenetres, l'existence d'un couloir, avec la pensee que j'avais en m'y
endormant et que je retrouvais au reveil. Mon cote ankylose, cherchant
a deviner son orientation, s'imaginait, par exemple, allonge face au
mur dans un grand lit a baldaquin et aussitot je me disais: "Tiens,
j'ai fini par m'endormir quoique maman ne soit pas venue me dire
bonsoir", j'etais a la campagne chez mon grand-pere, mort depuis bien
des annees; et mon corps, le cote sur lequel je reposais, gardiens
fideles d'un passe que mon esprit n'aurait jamais du oublier, me
rappelaient la flamme de la veilleuse de verre de Boheme, en forme
d'urne, suspendue au plafond par des chainettes, al cheminee en marbre
de Sienne, dans ma chambre a coucher de Combray, chez mes
grands-parents, en des jours lointains qu'en ce moment je me figurais
actuels sans me les representer exactement et que je reverrais mieux
tout a l'heure quand je serais tout a fait eveille.
Puis renaissait le souvenir d'une nouvelle attitude; le mur filait
dans une autre direction: j'etais dans ma chambre chez Mme de
Saint-Loup, a la campagne; mon Dieu! Il est au moins dix heures, on
doit avoir fini de diner! J'aurai trop prolonge la sieste que je fais
tous les soirs en rentrant de ma promenade avec Mme de Saint-Loup,
avant d'endosser mon habit. Car bien des annees ont passe depuis
Combray, ou, dans nos retours les plus tardifs, c'etait les reflets
rouges du couchant que je voyais sur le vitrage de ma fenetre. C'est
un autre genre de vie qu'on mene a Tansonville, chez Mme de
Saint-Loup, un autre genre de plaisir que je trouve a ne sortir qu'a
la nuit, a suivre au clair de lune ces chemins ou je jouais jadis au
soleil; et la chambre ou je me serai endormi au lieu de m'habiller
pour le diner, de loin je l'apercois, quand nous rentrons, traversee
par les feux de la lampe, seul phare dans la nuit.
Ces evocations tournoyantes et confuses ne duraient jamais que
quelques secondes; souvent, ma breve incertitude du lieu ou je me
trouvais ne distinguait pas mieux les unes des autres les diverses
suppositions dont elle etait faite, que nous n'isolons, en voyant un
cheval courir, les positions successives que nous montre le
kinetoscope. Mais j'avais revu tantot l'une, tantot l'autre, des
chambres que j'avais habitees dans ma vie, et je finissais par me les
rappeler toutes dans les longues reveries qui suivaient mon reveil;
chambres d'hiver ou quand on est couche, on se blottit la tete dans un
nid qu'on se tresse avec les choses les plus disparates: un coin de
l'oreiller, le haut des couvertures, un bout de chale, le bord du lit,
et un numero des Debats roses, qu'on finit par cimenter ensemble selon
la technique des oiseaux en s'y appuyant indefiniment; ou, par un
temps glacial le plaisir qu'on goute est de se sentir separe du dehors
(comme l'hirondelle de mer qui a son nid au fond d'un souterrain dans
la chaleur de la terre), et ou, le feu etant entretenu toute la nuit
dans la cheminee, on dort dans un grand manteau d'air chaud et fumeux,
traverse des lueurs des tisons qui se rallument, sorte d'impalpable
alcove, de chaude caverne creusee au sein de la chambre meme, zone
ardente et mobile en ses contours thermiques, aeree de souffles qui
nous rafraichissent la figure et viennent des angles, des parties
voisines de la fenetre ou eloignees du foyer et qui se sont
refroidies;--chambres d'ete ou l'on aime etre uni a la nuit tiede, ou
le clair de lune appuye aux volets entr'ouverts, jette jusqu'au pied
du lit son echelle enchantee, ou le clair de lune appuye aux volets
entr'ouverts, jette jusqu'au pied du lit son echelle enchantee, ou on
dort presque en plein air, comme la mesange balancee par la brise a la
pointe d'un rayon--; parfois la chambre Louis XVI, si gaie que meme le
premier soir je n'y avais pas ete trop malheureux et ou les
colonnettes qui soutenaient legerement le plafond s'ecartaient avec
tant de grace pour montrer et reserver la place du lit; parfois au
contraire celle, petite et si elevee de plafond, creusee en forme de
pyramide dans la hauteur de deux etages et partiellement revetue
d'acajou, ou des la premiere seconde j'avais ete intoxique moralement
par l'odeur inconnue du vetiver, convaincu de l'hostilite des rideaux
violets et de l'insolente indifference de la pendule que jacassait
tout haut comme si je n'eusse pas ete la;--ou une etrange et
impitoyable glace a pieds quadrangulaires, barrant obliquement un des
angles de la piece, se creusait a vif dans la douce plenitude de mon
champ visuel accoutume un emplacement qui n'y etait pas prevu;--ou ma
pensee, s'efforcant pendant des heures de se disloquer, de s'etirer en
hauteur pour prendre exactement la forme de la chambre et arriver a
remplir jusqu'en haut son gigantesque entonnoir, avait souffert bien
de dures nuits, tandis que j'etais etendu dans mon lit, les yeux
leves, l'oreille anxieuse, la narine retive, le coeur battant: jusqu'a
ce que l'habitude eut change la couleur des rideaux, fait taire la
pendule, enseigne la pitie a la glace oblique et cruelle, dissimule,
sinon chasse completement, l'odeur du vetiver et notablement diminue
la hauteur apparente du plafond. L'habitude! amenageuse habile mais
bien lente et qui commence par laisser souffrir notre esprit pendant
des semaines dans une installation provisoire; mais que malgre tout il
est bien heureux de trouver, car sans l'habitude et reduit a ses seuls
moyens il serait impuissant a nous rendre un logis habitable.
Certes, j'etais bien eveille maintenant, mon corps avait vire une
derniere fois et le bon ange de la certitude avait tout arrete autour
de moi, m'avait couche sous mes couvertures, dans ma chambre, et avait
mis approximativement a leur place dans l'obscurite ma commode, mon
bureau, ma cheminee, la fenetre sur la rue et les deux portes. Mais
j'avais beau savoir que je n'etais pas dans les demeures dont
l'ignorance du reveil m'avait en un instant sinon presente l'image
distincte, du moins fait croire la presence possible, le branle etait
donne a ma memoire; generalement je ne cherchais pas a me rendormir
tout de suite; je passais la plus grande partie de la nuit a me
rappeler notre vie d'autrefois, a Combray chez ma grand'tante, a
Balbec, a Paris, a Doncieres, a Venise, ailleurs encore, a me rappeler
les lieux, les personnes que j'y avais connues, ce que j'avais vu
d'elles, ce qu'on m'en avait raconte.
A Combray, tous les jours des la fin de l'apres-midi, longtemps avant
le moment ou il faudrait me mettre au lit et rester, sans dormir, loin
de ma mere et de ma grand'mere, ma chambre a coucher redevenait le
point fixe et douloureux de mes preoccupations. On avait bien invente,
pour me distraire les soirs ou on me trouvait l'air trop malheureux,
de me donner une lanterne magique, dont, en attendant l'heure du
diner, on coiffait ma lampe; et, a l'instar des premiers architectes
et maitres verriers de l'age gothique, elle substituait a l'opacite
des murs d'impalpables irisations, de surnaturelles apparitions
multicolores, ou des legendes etaient depeintes comme dans un vitrail
vacillant et momentane. Mais ma tristesse n'en etait qu'accrue, parce
que rien que le changement d'eclairage detruisait l'habitude que
j'avais de ma chambre et grace a quoi, sauf le supplice du coucher,
elle m'etait devenue supportable. Maintenant je ne la reconnaissais
plus et j'y etais inquiet, comme dans une chambre d'hotel ou de
"chalet", ou je fusse arrive pour la premiere fois en descendant de
chemin de fer.
Au pas saccade de son cheval, Golo, plein d'un affreux dessein,
sortait de la petite foret triangulaire qui veloutait d'un vert sombre
la pente d'une colline, et s'avancait en tressautant vers le chateau
de la pauvre Genevieve de Brabant. Ce chateau etait coupe selon une
ligne courbe qui n'etait autre que la limite d'un des ovales de verre
menages dans le chassis qu'on glissait entre les coulisses de la
lanterne. Ce n'etait qu'un pan de chateau et il avait devant lui une
lande ou revait Genevieve qui portait une ceinture bleue. Le chateau
et la lande etaient jaunes et je n'avais pas attendu de les voir pour
connaitre leur couleur car, avant les verres du chassis, la sonorite
mordoree du nom de Brabant me l'avait montree avec evidence. Golo
s'arretait un instant pour ecouter avec tristesse le boniment lu a
haute voix par ma grand'tante et qu'il avait l'air de comprendre
parfaitement, conformant son attitude avec une docilite qui n'excluait
pas une certaine majeste, aux indications du texte; puis il
s'eloignant du meme pas saccade. Et rien ne pouvait arreter sa lente
chevauchee. Si on bougeait la lanterne, je distinguais le cheval de
Golo qui continuait a s'avancer sur les rideaux de la fenetre, se
bombant de leurs plis, descendant dans leurs fentes. Le corps de Golo
lui-meme, d'une essence aussi surnaturelle que celui de sa monture,
s'arrangeait de tout obstacle materiel, de tout objet genant qu'il
rencontrait en le prenant comme ossature et en se le rendant
interieur, fut-ce le bouton de la porte sur lequel s'adaptait aussitot
et surnageait invinciblement sa robe rouge ou sa figure pale toujours
aussi noble et aussi melancolique, mais qui ne laissait paraitre aucun
trouble de cette transvertebration.
Certes je leur trouvais du charme a ces brillantes projections qui
semblaient emaner d'un passe merovingien et promenaient autour de moi
des reflets d'histoire si anciens. Mais je ne peux dire quel malaise
me causait pourtant cette intrusion du mystere et de la beaute dans
une chambre que j'avais fini par remplir de mon moi au point de ne pas
faire plus attention a elle qu'a lui-meme. L'influence anesthesiante
de l'habitude ayant cesse, je me mettais a penser, a sentir, choses si
tristes. Ce bouton de la porte de ma chambre, qui differait pour moi
de tous les autres boutons de porte du monde en ceci qu'il semblait
ouvrir tout seul, sans que j'eusse besoin de le tourner, tant le
maniement m'en etait devenu inconscient, le voila qui servait
maintenant de corps astral a Golo. Et des qu'on sonnait le diner,
j'avais hate de courir a la salle a manger, ou la grosse lampe de la
suspension, ignorante de Golo et de Barbe-Bleue, et qui connaissait
mes parents et le boeuf a la casserole, donnait sa lumiere de tous les
soirs; et de tomber dans les bras de maman que les malheurs de
Genevieve de Brabant me rendaient plus chere, tandis que les crimes de
Golo me faisaient examiner ma propre conscience avec plus de
scrupules.
Apres le diner, helas, j'etais bientot oblige de quitter maman qui
restait a causer avec les autres, au jardin s'il faisait beau, dans le
petit salon ou tout le monde se retirait s'il faisait mauvais. Tout le
monde, sauf ma grand'mere qui trouvait que "c'est une pitie de rester
enferme a la campagne" et qui avait d'incessantes discussions avec mon
pere, les jours de trop grande pluie, parce qu'il m'envoyait lire dans
ma chambre au lieu de rester dehors. "Ce n'est pas comme cela que vous
le rendrez robuste et energique, disait-elle tristement, surtout ce
petit qui a tant besoin de prendre des forces et de la volonte." Mon
pere haussait les epaules et il examinait le barometre, car il aimait
la meteorologie, pendant que ma mere, evitant de faire du bruit pour
ne pas le troubler, le regardait avec un respect attendri, mais pas
trop fixement pour ne pas chercher a percer le mystere de ses
superiorites. Mais ma grand'mere, elle, par tous les temps, meme quand
la pluie faisait rage et que Francoise avait precipitamment rentre les
precieux fauteuils d'osier de peur qu'ils ne fussent mouilles, on la
voyait dans le jardin vide et fouette par l'averse, relevant ses
meches desordonnees et grises pour que son front s'imbibat mieux de la
salubrite du vent et de la pluie. Elle disait: "Enfin, on respire!" et
parcourait les allees detrempees,--trop symetriquement alignees a son
gre par le nouveau jardinier depourvu du sentiment de la nature et
auquel mon pere avait demande depuis le matin si le temps
s'arrangerait,--de son petit pas enthousiaste et saccade, regle sur les
mouvements divers qu'excitaient dans son ame l'ivresse de l'orage, la
puissance de l'hygiene, la stupidite de mon education et la symetrie
des jardins, plutot que sur le desir inconnu d'elle d'eviter a sa jupe
prune les taches de boue sous lesquelles elle disparaissait jusqu'a
une hauteur qui etait toujours pour sa femme de chambre un desespoir
et un probleme.
Quand ces tours de jardin de ma grand'mere avaient lieu apres diner,
une chose avait le pouvoir de la faire rentrer: c'etait, a un des
moments ou la revolution de sa promenade la ramenait periodiquement,
comme un insecte, en face des lumieres du petit salon ou les liqueurs
etaient servies sur la table a jeu,--si ma grand'tante lui criait:
"Bathilde! viens donc empecher ton mari de boire du cognac!" Pour la
taquiner, en effet (elle avait apporte dans la famille de mon pere un
esprit si different que tout le monde la plaisantait et la
tourmentait), comme les liqueurs etaient defendues a mon grand-pere,
ma grand'tante lui en faisait boire quelques gouttes. Ma pauvre
grand'mere entrait, priait ardemment son mari de ne pas gouter au
cognac; il se fachait, buvait tout de meme sa gorgee, et ma grand'mere
repartait, triste, decouragee, souriante pourtant, car elle etait si
humble de coeur et si douce que sa tendresse pour les autres et le peu
de cas qu'elle faisait de sa propre personne et de ses souffrances, se
conciliaient dans son regard en un sourire ou, contrairement a ce
qu'on voit dans le visage de beaucoup d'humains, il n'y a avait
d'ironie que pour elle-meme, et pour nous tous comme un baiser de ses
yeux qui ne pouvaient voir ceux qu'elle cherissait sans les caresser
passionnement du regard. Ce supplice que lui infligeait ma
grand'tante, le spectacle des vaines prieres de ma grand'mere et de sa
faiblesse, vaincue d'avance, essayant inutilement d'oter a mon
grand-pere le verre a liqueur, c'etait de ces choses a la vue
desquelles on s'habitue plus tard jusqu'a les considerer en riant et a
prendre le parti du persecuteur assez resolument et gaiement pour se
persuader a soi-meme qu'il ne s'agit pas de persecution; elles me
causaient alors une telle horreur, que j'aurais aime battre ma
grand'tante. Mais des que j'entendais: "Bathilde, viens donc empecher
ton mari de boire du cognac!" deja homme par la lachete, je faisais ce
que nous faisons tous, une fois que nous sommes grands, quand il y a
devant nous des souffrances et des injustices: je ne voulais pas les
voir; je montais sangloter tout en haut de la maison a cote de la
salle d'etudes, sous les toits, dans une petite piece sentant l'iris,
et que parfumait aussi un cassis sauvage pousse au dehors entre les
pierres de la muraille et qui passait une branche de fleurs par la
fenetre entr'ouverte. Destinee a un usage plus special et plus
vulgaire, cette piece, d'ou l'on voyait pendant le jour jusqu'au
donjon de Roussainville-le-Pin, servit longtemps de refuge pour moi,
sans doute parce qu'elle etait la seule qu'il me fut permis de fermer
a clef, a toutes celles de mes occupations qui reclamaient une
inviolable solitude: la lecture, la reverie, les larmes et la volupte.
Helas! je ne savais pas que, bien plus tristement que les petits
ecarts de regime de son mari, mon manque de volonte, ma sante
delicate, l'incertitude qu'ils projetaient sur mon avenir,
preoccupaient ma grand'mere, au cours de ces deambulations
incessantes, de l'apres-midi et du soir, ou on voyait passer et
repasser, obliquement leve vers le ciel, son beau visage aux joues
brunes et sillonnees, devenues au retour de l'age presque mauves comme
les labours a l'automne, barrees, si elle sortait, par une voilette a
demi relevee, et sur lesquelles, amene la par le froid ou quelque
triste pensee, etait toujours en train de secher un pleur
involontaire.
Ma seule consolation, quand je montais me coucher, etait que maman
viendrait m'embrasser quand je serais dans mon lit. Mais ce bonsoir
durait si peu de temps, elle redescendait si vite, que le moment ou je
l'entendais monter, puis ou passait dans le couloir a double porte le
bruit leger de sa robe de jardin en mousseline bleue, a laquelle
pendaient de petits cordons de paille tressee, etait pour moi un
moment douloureux. Il annoncait celui qui allait le suivre, ou elle
m'aurait quitte, ou elle serait redescendue. De sorte que ce bonsoir
que j'aimais tant, j'en arrivais a souhaiter qu'il vint le plus tard
possible, a ce que se prolongeat le temps de repit ou maman n'etait
pas encore venue. Quelquefois quand, apres m'avoir embrasse, elle
ouvrait la porte pour partir, je voulais la rappeler, lui dire
"embrasse-moi une fois encore", mais je savais qu'aussitot elle aurait
son visage fache, car la concession qu'elle faisait a ma tristesse et
a mon agitation en montant m'embrasser, en m'apportant ce baiser de
paix, agacait mon pere qui trouvait ces rites absurdes, et elle eut
voulu tacher de m'en faire perdre le besoin, l'habitude, bien loin de
me laisser prendre celle de lui demander, quand elle etait deja sur le
pas de la porte, un baiser de plus. Or la voir fachee detruisait tout
le calme qu'elle m'avait apporte un instant avant, quand elle avait
penche vers mon lit sa figure aimante, et me l'avait tendue comme une
hostie pour une communion de paix ou mes levres puiseraient sa
presence reelle et le pouvoir de m'endormir. Mais ces soirs-la, ou
maman en somme restait si peu de temps dans ma chambre, etaient doux
encore en comparaison de ceux ou il y avait du monde a diner et ou, a
cause de cela, elle ne montait pas me dire bonsoir. Le monde se
bornait habituellement a M. Swann, qui, en dehors de quelques
etrangers de passage, etait a peu pres la seule personne qui vint chez
nous a Combray, quelquefois pour diner en voisin (plus rarement depuis
qu'il avait fait ce mauvais mariage, parce que mes parents ne
voulaient pas recevoir sa femme), quelquefois apres le diner, a
l'improviste. Les soirs ou, assis devant la maison sous le grand
marronnier, autour de la table de fer, nous entendions au bout du
jardin, non pas le grelot profus et criard qui arrosait, qui
etourdissait au passage de son bruit ferrugineux, intarissable et
glace, toute personne de la maison qui le declenchait en entrant "sans
sonner", mais le double tintement timide, ovale et dore de la
clochette pour les etrangers, tout le monde aussitot se demandait:
"Une visite, qui cela peut-il etre?" mais on savait bien que cela ne
pouvait etre que M. Swann; ma grand'tante parlant a haute voix, pour
precher d'exemple, sur un ton qu'elle s'efforcait de rendre naturel,
disait de ne pas chuchoter ainsi; que rien n'est plus desobligeant
pour une personne qui arrive et a qui cela fait croire qu'on est en
train de dire des choses qu'elle ne doit pas entendre; et on envoyait
en eclaireur ma grand'mere, toujours heureuse d'avoir un pretexte pour
faire un tour de jardin de plus, et qui en profitait pour arracher
subrepticement au passage quelques tuteurs de rosiers afin de rendre
aux roses un peu de naturel, comme une mere qui, pour les faire
bouffer, passe la main dans les cheveux de son fils que le coiffeur a
trop aplatis.
Nous restions tous suspendus aux nouvelles que ma grand'mere allait
nous apporter de l'ennemi, comme si on eut pu hesiter entre un grand
nombre possible d'assaillants, et bientot apres mon grand-pere disait:
"Je reconnais la voix de Swann." On ne le reconnaissait en effet qu'a
la voix, on distinguait mal son visage au nez busque, aux yeux verts,
sous un haut front entoure de cheveux blonds presque roux, coiffes a
la Bressant, parce que nous gardions le moins de lumiere possible au
jardin pour ne pas attirer les moustiques et j'allais, sans en avoir
l'air, dire qu'on apportat les sirops; ma grand'mere attachait
beaucoup d'importance, trouvant cela plus aimable, a ce qu'ils
n'eussent pas l'air de figurer d'une facon exceptionnelle, et pour les
visites seulement. M. Swann, quoique beaucoup plus jeune que lui,
etait tres lie avec mon grand-pere qui avait ete un des meilleurs amis
de son pere, homme excellent mais singulier, chez qui, parait-il, un
rien suffisait parfois pour interrompre les elans du coeur, changer le
cours de la pensee. J'entendais plusieurs fois par an mon grand-pere
raconter a table des anecdotes toujours les memes sur l'attitude
qu'avait eue M. Swann le pere, a la mort de sa femme qu'il avait
veillee jour et nuit. Mon grand-pere qui ne l'avait pas vu depuis
longtemps etait accouru aupres de lui dans la propriete que les Swann
possedaient aux environs de Combray, et avait reussi, pour qu'il
n'assistat pas a la mise en biere, a lui faire quitter un moment, tout
en pleurs, la chambre mortuaire. Ils firent quelques pas dans le parc
ou il y avait un peu de soleil. Tout d'un coup, M. Swann prenant mon
grand-pere par le bras, s'etait ecrie: "Ah! mon vieil ami, quel
bonheur de se promener ensemble par ce beau temps. Vous ne trouvez pas
ca joli tous ces arbres, ces aubepines et mon etang dont vous ne
m'avez jamais felicite? Vous avez l'air comme un bonnet de nuit.
Sentez-vous ce petit vent? Ah! on a beau dire, la vie a du bon tout de
meme, mon cher Amedee!" Brusquement le souvenir de sa femme morte lui
revint, et trouvant sans doute trop complique de chercher comment il
avait pu a un pareil moment se laisser aller a un mouvement de joie,
il se contenta, par un geste qui lui etait familier chaque fois qu'une
question ardue se presentait a son esprit, de passer la main sur son
front, d'essuyer ses yeux et les verres de son lorgnon. Il ne put
pourtant pas se consoler de la mort de sa femme, mais pendant les deux
annees qu'il lui survecut, il disait a mon grand-pere: "C'est drole,
je pense tres souvent a ma pauvre femme, mais je ne peux y penser
beaucoup a la fois." "Souvent, mais peu a la fois, comme le pauvre
pere Swann", etait devenu une des phrases favorites de mon grand-pere
qui la prononcait a propos des choses les plus differentes. Il
m'aurait paru que ce pere de Swann etait un monstre, si mon grand-pere
que je considerais comme meilleur juge et dont la sentence faisant
jurisprudence pour moi, m'a souvent servi dans la suite a absoudre des
fautes que j'aurais ete enclin a condamner, ne s'etait recrie: "Mais
comment? c'etait un coeur d'or!"
Pendant bien des annees, ou pourtant, surtout avant mon mariage, M.
Swann, le fils, vint souvent les voir a Combray, ma grand'tante et mes
grands-parents ne soupconnerent pas qu'il ne vivait plus du tout dans
la societe qu'avait frequentee sa famille et que sous l'espece
d'incognito que lui faisait chez nous ce nom de Swann, ils
hebergeaient,--avec la parfaite innocence d'honnetes hoteliers qui ont
chez eux, sans le savoir, un celebre brigand,--un des membres les plus
elegants du Jockey-Club, ami prefere du comte de Paris et du prince de
Galles, un des hommes les plus choyes de la haute societe du faubourg
Saint-Germain.
L'ignorance ou nous etions de cette brillante vie mondaine que menait
Swann tenait evidemment en partie a la reserve et a la discretion de
son caractere, mais aussi a ce que les bourgeois d'alors se faisaient
de la societe une idee un peu hindoue et la consideraient comme
composee de castes fermees ou chacun, des sa naissance, se trouvait
place dans le rang qu'occupaient ses parents, et d'ou rien, a moins
des hasards d'une carriere exceptionnelle ou d'un mariage inespere, ne
pouvait vous tirer pour vous faire penetrer dans une caste superieure.
M. Swann, le pere, etait agent de change; le "fils Swann" se trouvait
faire partie pour toute sa vie d'une caste ou les fortunes, comme dans
une categorie de contribuables, variaient entre tel et tel revenu. On
savait quelles avaient ete les frequentations de son pere, on savait
donc quelles etaient les siennes, avec quelles personnes il etait "en
situation" de frayer. S'il en connaissait d'autres, c'etaient
relations de jeune homme sur lesquelles des amis anciens de sa
famille, comme etaient mes parents, fermaient d'autant plus
bienveillamment les yeux qu'il continuait, depuis qu'il etait
orphelin, a venir tres fidelement nous voir; mais il y avait fort a
parier que ces gens inconnus de nous qu'il voyait, etaient de ceux
qu'il n'aurait pas ose saluer si, etant avec nous, il les avait
rencontres. Si l'on avait voulu a toute force appliquer a Swann un
coefficient social qui lui fut personnel, entre les autres fils
d'agents de situation egale a celle de ses parents, ce coefficient eut
ete pour lui un peu inferieur parce que, tres simple de facon et ayant
toujours eu une "toquade" d'objets anciens et de peinture, il
demeurait maintenant dans un vieil hotel ou il entassait ses
collections et que ma grand'mere revait de visiter, mais qui etait
situe quai d'Orleans, quartier que ma grand'tante trouvait infamant
d'habiter. "Etes-vous seulement connaisseur? je vous demande cela dans
votre interet, parce que vous devez vous faire repasser des croutes
par les marchands", lui disait ma grand'tante; elle ne lui supposait
en effet aucune competence et n'avait pas haute idee meme au point de
vue intellectuel d'un homme qui dans la conversation evitait les
sujets serieux et montrait une precision fort prosaique non seulement
quand il nous donnait, en entrant dans les moindres details, des
recettes de cuisine, mais meme quand les soeurs de ma grand'mere
parlaient de sujets artistiques. Provoque par elles a donner son avis,
a exprimer son admiration pour un tableau, il gardait un silence
presque desobligeant et se rattrapait en revanche s'il pouvait fournir
sur le musee ou il se trouvait, sur la date ou il avait ete peint, un
renseignement materiel. Mais d'habitude il se contentait de chercher a
nous amuser en racontant chaque fois une histoire nouvelle qui venait
de lui arriver avec des gens choisis parmi ceux que nous connaissions,
avec le pharmacien de Combray, avec notre cuisiniere, avec notre
cocher. Certes ces recits faisaient rire ma grand'tante, mais sans
qu'elle distinguat bien si c'etait a cause du role ridicule que s'y
donnait toujours Swann ou de l'esprit qu'il mettait a les conter: "On
peut dire que vous etes un vrai type, monsieur Swann!" Comme elle
etait la seule personne un peu vulgaire de notre famille, elle avait
soin de faire remarquer aux etrangers, quand on parlait de Swann,
qu'il aurait pu, s'il avait voulu, habiter boulevard Haussmann ou
avenue de l'Opera, qu'il etait le fils de M. Swann qui avait du lui
laisser quatre ou cinq millions, mais que c'etait sa fantaisie.
Fantaisie qu'elle jugeait du reste devoir etre si divertissante pour
les autres, qu'a Paris, quand M. Swann venait le 1er janvier lui
apporter son sac de marrons glaces, elle ne manquait pas, s'il y avait
du monde, de lui dire: "Eh bien! M. Swann, vous habitez toujours pres
de l'Entrepot des vins, pour etre sur de ne pas manquer le train quand
vous prenez le chemin de Lyon?" Et elle regardait du coin de l'oeil,
par-dessus son lorgnon, les autres visiteurs.
Mais si l'on avait dit a ma grand'mere que ce Swann qui, en tant que
fils Swann etait parfaitement "qualifie" pour etre recu par toute la
"belle bourgeoisie", par les notaires ou les avoues les plus estimes
de Paris (privilege qu'il semblait laisser tomber en peu en
quenouille), avait, comme en cachette, une vie toute differente; qu'en
sortant de chez nous, a Paris, apres nous avoir dit qu'il rentrait se
coucher, il rebroussait chemin a peine la rue tournee et se rendait
dans tel salon que jamais l'oeil d'aucun agent ou associe d'agent ne
contempla, cela eut paru aussi extraordinaire a ma tante qu'aurait pu
l'etre pour une dame plus lettree la pensee d'etre personnellement
liee avec Aristee dont elle aurait compris qu'il allait, apres avoir
cause avec elle, plonger au sein des royaumes de Thetis, dans un
empire soustrait aux yeux des mortels et ou Virgile nous le montre
recu a bras ouverts; ou, pour s'en tenir a une image qui avait plus de
chance de lui venir a l'esprit, car elle l'avait vue peinte sur nos
assiettes a petits fours de Combray--d'avoir eu a diner Ali-Baba,
lequel quand il se saura seul, penetrera dans la caverne, eblouissante
de tresors insoupconnes.
Un jour qu'il etait venu nous voir a Paris apres diner en s'excusant
d'etre en habit, Francoise ayant, apres son depart, dit tenir du
cocher qu'il avait dine "chez une princesse",--"Oui, chez une princesse
du demi-monde!" avait repondu ma tante en haussant les epaules sans
lever les yeux de sur son tricot, avec une ironie sereine.
Aussi, ma grand'tante en usait-elle cavalierement avec lui. Comme elle
croyait qu'il devait etre flatte par nos invitations, elle trouvait
tout naturel qu'il ne vint pas nous voir l'ete sans avoir a la main un
panier de peches ou de framboises de son jardin et que de chacun de
ses voyages d'Italie il m'eut rapporte des photographies de
chefs-d'oeuvre.
On ne se genait guere pour l'envoyer querir des qu'on avait besoin
d'une recette de sauce gribiche ou de salade a l'ananas pour des
grands diners ou on ne l'invitait pas, ne lui trouvant pas un prestige
suffisant pour qu'on put le servir a des etrangers qui venaient pour
la premiere fois. Si la conversation tombait sur les princes de la
Maison de France: "des gens que nous ne connaitrons jamais ni vous ni
moi et nous nous en passons, n'est-ce pas", disait ma grand'tante a
Swann qui avait peut-etre dans sa poche une lettre de Twickenham; elle
lui faisait pousser le piano et tourner les pages les soirs ou la soeur
de ma grand'mere chantait, ayant pour manier cet etre ailleurs si
recherche, la naive brusquerie d'un enfant qui joue avec un bibelot de
collection sans plus de precautions qu'avec un objet bon marche. Sans
doute le Swann que connurent a la meme epoque tant de clubmen etait
bien different de celui que creait ma grand'tante, quand le soir, dans
le petit jardin de Combray, apres qu'avaient retenti les deux coups
hesitants de la clochette, elle injectait et vivifiait de tout ce
qu'elle savait sur la famille Swann, l'obscur et incertain personnage
qui se detachait, suivi de ma grand'mere, sur un fond de tenebres, et
qu'on reconnaissait a la voix. Mais meme au point de vue des plus
insignifiantes choses de la vie, nous ne sommes pas un tout
materiellement constitue, identique pour tout le monde et dont chacun
n'a qu'a aller prendre connaissance comme d'un cahier des charges ou
d'un testament; notre personnalite sociale est une creation de la
pensee des autres. Meme l'acte si simple que nous appelons "voir une
personne que nous connaissons" est en partie un acte intellectuel.
Nous remplissons l'apparence physique de l'etre que nous voyons, de
toutes les notions que nous avons sur lui et dans l'aspect total que
nous nous representons, ces notions ont certainement la plus grande
part. Elles finissent par gonfler si parfaitement les joues, par
suivre en une adherence si exacte la ligne du nez, elles se melent si
bien de nuancer la sonorite de la voix comme si celle-ci n'etait
qu'une transparente enveloppe, que chaque fois que nous voyons ce
visage et que nous entendons cette voix, ce sont ces notions que nous
retrouvons, que nous ecoutons. Sans doute, dans le Swann qu'ils
s'etaient constitue, mes parents avaient omis par ignorance de faire
entrer une foule de particularites de sa vie mondaine que etaient
cause que d'autres personnes, quand elles etaient en sa presence,
voyaient les elegances regner dans son visage et s'arreter a son nez
busque comme a leur frontiere naturelle; mais aussi ils avaient pu
entasser dans ce visage desaffecte de son prestige, vacant et
spacieux, au fond de ces yeux deprecies, le vague et doux
residu,--mi-memoire, mi-oubli,--des heures oisives passees ensemble
apres nos diners hebdomadaires, autour de la table de jeu ou au
jardin, durant notre vie de bon voisinage campagnard. L'enveloppe
corporelle de notre ami en avait ete si bien bourree, ainsi que de
quelques souvenirs relatifs a ses parents, que ce Swann-la etait
devenu un etre complet et vivant, et que j'ai l'impression de quitter
une personne pour aller vers une autre qui en est distincte, quand,
dans ma memoire, du Swann que j'ai connu plus tard avec exactitude je
passe a ce premier Swann,--a ce premier Swann dans lequel je retrouve
les erreurs charmantes de ma jeunesse, et qui d'ailleurs ressemble
moins a l'autre qu'aux personnes que j'ai connues a la meme epoque,
comme s'il en etait de notre vie ainsi que d'un musee ou tous les
portraits d'un meme temps ont un air de famille, une meme tonalite--a
ce premier Swann rempli de loisir, parfume par l'odeur du grand
marronnier, des paniers de framboises et d'un brin d'estragon.
Pourtant un jour que ma grand'mere etait allee demander un service a
une dame qu'elle avait connue au Sacre-Coeur (et avec laquelle, a cause
de notre conception des castes elle n'avait pas voulu rester en
relations malgre une sympathie reciproque), la marquise de
Villeparisis, de la celebre famille de Bouillon, celle-ci lui avait
dit: "Je crois que vous connaissez beaucoup M. Swann qui est un grand
ami de mes neveux des Laumes". Ma grand'mere etait revenue de sa
visite enthousiasmee par la maison qui donnait sur des jardins et ou
Mme de Villeparisis lui conseillait de louer, et aussi par un giletier
et sa fille, qui avaient leur boutique dans la cour et chez qui elle
etait entree demander qu'on fit un point a sa jupe qu'elle avait
dechiree dans l'escalier. Ma grand'mere avait trouve ces gens
parfaits, elle declarait que la petite etait une perle et que le
giletier etait l'homme le plus distingue, le mieux qu'elle eut jamais
vu. Car pour elle, la distinction etait quelque chose d'absolument
independant du rang social. Elle s'extasiait sur une reponse que le
giletier lui avait faite, disant a maman: "Sevigne n'aurait pas mieux
dit!" et en revanche, d'un neveu de Mme de Villeparisis qu'elle avait
rencontre chez elle: "Ah! ma fille, comme il est commun!"
Or le propos relatif a Swann avait eu pour effet non pas de relever
celui-ci dans l'esprit de ma grand'tante, mais d'y abaisser Mme de
Villeparisis. Il semblait que la consideration que, sur la foi de ma
grand'mere, nous accordions a Mme de Villeparisis, lui creat un devoir
de ne rien faire qui l'en rendit moins digne et auquel elle avait
manque en apprenant l'existence de Swann, en permettant a des parents
a elle de le frequenter. "Comment elle connait Swann? Pour une
personne que tu pretendais parente du marechal de Mac-Mahon!" Cette
opinion de mes parents sur les relations de Swann leur parut ensuite
confirmee par son mariage avec une femme de la pire societe, presque
une cocotte que, d'ailleurs, il ne chercha jamais a presenter,
continuant a venir seul chez nous, quoique de moins en moins, mais
d'apres laquelle ils crurent pouvoir juger--supposant que c'etait la
qu'il l'avait prise--le milieu, inconnu d'eux, qu'il frequentait
habituellement.
Mais une fois, mon grand-pere lut dans un journal que M. Swann etait
un des plus fideles habitues des dejeuners du dimanche chez le duc de
X..., dont le pere et l'oncle avaient ete les hommes d'Etat les plus
en vue du regne de Louis-Philippe. Or mon grand-pere etait curieux de
tous les petits faits qui pouvaient l'aider a entrer par la pensee
dans la vie privee d'hommes comme Mole, comme le duc Pasquier, comme
le duc de Broglie. Il fut enchante d'apprendre que Swann frequentait
des gens qui les avaient connus. Ma grand'tante au contraire
interpreta cette nouvelle dans un sens defavorable a Swann: quelqu'un
qui choisissait ses frequentations en dehors de la caste ou il etait
ne, en dehors de sa "classe" sociale, subissait a ses yeux un facheux
declassement. Il lui semblait qu'on renoncat d'un coup au fruit de
toutes les belles relations avec des gens bien poses, qu'avaient
honorablement entretenues et engrangees pour leurs enfants les
familles prevoyantes; (ma grand'tante avait meme cesse de voir le fils
d'un notaire de nos amis parce qu'il avait epouse une altesse et etait
par la descendu pour elle du rang respecte de fils de notaire a celui
d'un de ces aventuriers, anciens valets de chambre ou garcons
d'ecurie, pour qui on raconte que les reines eurent parfois des
bontes). Elle blama le projet qu'avait mon grand-pere d'interroger
Swann, le soir prochain ou il devait venir diner, sur ces amis que
nous lui decouvrions. D'autre part les deux soeurs de ma grand'mere,
vieilles filles qui avaient sa noble nature mais non son esprit,
declarerent ne pas comprendre le plaisir que leur beau-frere pouvait
trouver a parler de niaiseries pareilles. C'etaient des personnes
d'aspirations elevees et qui a cause de cela meme etaient incapables
de s'interesser a ce qu'on appelle un potin, eut-il meme un interet
historique, et d'une facon generale a tout ce qui ne se rattachait pas
directement a un objet esthetique ou vertueux. Le desinteressement de
leur pensee etait tel, a l'egard de tout ce qui, de pres ou de loin
semblait se rattacher a la vie mondaine, que leur sens auditif,--ayant
fini par comprendre son inutilite momentanee des qu'a diner la
conversation prenait un ton frivole ou seulement terre a terre sans
que ces deux vieilles demoiselles aient pu la ramener aux sujets qui
leur etaient chers,--mettait alors au repos ses organes recepteurs et
leur laissait subir un veritable commencement d'atrophie. Si alors mon
grand-pere avait besoin d'attirer l'attention des deux soeurs, il
fallait qu'il eut recours a ces avertissements physiques dont usent
les medecins alienistes a l'egard de certains maniaques de la
distraction: coups frappes a plusieurs reprises sur un verre avec la
lame d'un couteau, coincidant avec une brusque interpellation de la
voix et du regard, moyens violents que ces psychiatres transportent
souvent dans les rapports courants avec des gens bien portants, soit
par habitude professionnelle, soit qu'ils croient tout le monde un peu
fou.
Elles furent plus interessees quand la veille du jour ou Swann devait
venir diner, et leur avait personnellement envoye une caisse de vin
d'Asti, ma tante, tenant un numero du Figaro ou a cote du nom d'un
tableau qui etait a une Exposition de Corot, il y avait ces mots: "de
la collection de M. Charles Swann", nous dit: "Vous avez vu que Swann
a "les honneurs" du Figaro?"--"Mais je vous ai toujours dit qu'il avait
beaucoup de gout", dit ma grand'mere. "Naturellement toi, du moment
qu'il s'agit d'etre d'un autre avis que nous", repondit ma grand'tante
qui, sachant que ma grand'mere n'etait jamais du meme avis qu'elle, et
n'etant bien sure que ce fut a elle-meme que nous donnions toujours
raison, voulait nous arracher une condamnation en bloc des opinions de
ma grand'mere contre lesquelles elle tachait de nous solidariser de
force avec les siennes. Mais nous restames silencieux. Les soeurs de ma
grand'mere ayant manifeste l'intention de parler a Swann de ce mot du
Figaro, ma grand'tante le leur deconseilla. Chaque fois qu'elle voyait
aux autres un avantage si petit fut-il qu'elle n'avait pas, elle se
persuadait que c'etait non un avantage mais un mal et elle les
plaignait pour ne pas avoir a les envier. "Je crois que vous ne lui
feriez pas plaisir; moi je sais bien que cela me serait tres
desagreable de voir mon nom imprime tout vif comme cela dans le
journal, et je ne serais pas flattee du tout qu'on m'en parlat." Elle
ne s'enteta pas d'ailleurs a persuader les soeurs de ma grand'mere; car
celles-ci par horreur de la vulgarite poussaient si loin l'art de
dissimuler sous des periphrases ingenieuses une allusion personnelle
qu'elle passait souvent inappercue de celui meme a qui elle
s'adressait. Quant a ma mere elle ne pensait qu'a tacher d'obtenir de
mon pere qu'il consentit a parler a Swann non de sa femme mais de sa
fille qu'il adorait et a cause de laquelle disait-on il avait fini par
faire ce mariage. "Tu pourrais ne lui dire qu'un mot, lui demander
comment elle va. Cela doit etre si cruel pour lui." Mais mon pere se
fachait: "Mais non! tu as des idees absurdes. Ce serait ridicule."
Mais le seul d'entre nous pour qui la venue de Swann devint l'objet
d'une preoccupation douloureuse, ce fut moi. C'est que les soirs ou
des etrangers, ou seulement M. Swann, etaient la, maman ne montait pas
dans ma chambre. Je ne dinais pas a table, je venais apres diner au
jardin, et a neuf heures je disais bonsoir et allais me coucher. Je
dinais avant tout le monde et je venais ensuite m'asseoir a table,
jusqu'a huit heures ou il etait convenu que je devais monter; ce
baiser precieux et fragile que maman me confiait d'habitude dans mon
lit au moment de m'endormir il me fallait le transporter de la salle a
manger dans ma chambre et le garder pendant tout le temps que je me
deshabillais, sans que se brisat sa douceur, sans que se repandit et
s'evaporat sa vertu volatile et, justement ces soirs-la ou j'aurais eu
besoin de le recevoir avec plus de precaution, il fallait que je le
prisse, que je le derobasse brusquement, publiquement, sans meme avoir
le temps et la liberte d'esprit necessaires pour porter a ce que je
faisais cette attention des maniaques qui s'efforcent de ne pas penser
a autre chose pendant qu'ils ferment une porte, pour pouvoir, quand
l'incertitude maladive leur revient, lui opposer victorieusement le
souvenir du moment ou ils l'ont fermee. Nous etions tous au jardin
quand retentirent les deux coups hesitants de la clochette. On savait
que c'etait Swann; neanmoins tout le monde se regarda d'un air
interrogateur et on envoya ma grand'mere en reconnaissance. "Pensez a
le remercier intelligiblement de son vin, vous savez qu'il est
delicieux et la caisse est enorme, recommanda mon grand'-pere a ses
deux belles-soeurs." "Ne commencez pas a chuchoter, dit ma grand'tante.
Comme c'est confortable d'arriver dans une maison ou tout le monde
parle bas." "Ah! voila M. Swann. Nous allons lui demander s'il croit
qu'il fera beau demain", dit mon pere. Ma mere pensait qu'un mot
d'elle effacerait toute la peine que dans notre famille on avait pu
faire a Swann depuis son mariage. Elle trouva le moyen de l'emmener un
peu a l'ecart. Mais je la suivis; je ne pouvais me decider a la
quitter d'un pas en pensant que tout a l'heure il faudrait que je la
laisse dans la salle a manger et que je remonte dans ma chambre sans
avoir comme les autres soirs la consolation qu'elle vint m'embrasser.
"Voyons, monsieur Swann, lui dit-elle, parlez-moi un peu de votre
fille; je suis sure qu'elle a deja le gout des belles oeuvres comme son
papa." "Mais venez donc vous asseoir avec nous tous sous la veranda",
dit mon grand-pere en s'approchant. Ma mere fut obligee de
s'interrompre, mais elle tira de cette contrainte meme une pensee
delicate de plus, comme les bons poetes que la tyrannie de la rime
force a trouver leurs plus grandes beautes: "Nous reparlerons d'elle
quand nous serons tous les deux, dit-elle a mi-voix a Swann. Il n'y a
qu'une maman qui soit digne de vous comprendre. Je suis sure que la
sienne serait de mon avis." Nous nous assimes tous autour de la table
de fer. J'aurais voulu ne pas penser aux heures d'angoisse que je
passerais ce soir seul dans ma chambre sans pouvoir m'endormir; je
tachais de me persuader qu'elles n'avaient aucune importance, puisque
je les aurais oubliees demain matin, de m'attacher a des idees
d'avenir qui auraient du me conduire comme sur un pont au dela de
l'abime prochain qui m'effrayait. Mais mon esprit tendu par ma
preoccupation, rendu convexe comme le regard que je dardais sur ma
mere, ne se laissait penetrer par aucune impression etrangere. Les
pensees entraient bien en lui, mais a condition de laisser dehors tout
element de beaute ou simplement de drolerie qui m'eut touche ou
distrait. Comme un malade, grace a un anesthesique, assiste avec une
pleine lucidite a l'operation qu'on pratique sur lui, mais sans rien
sentir, je pouvais me reciter des vers que j'aimais ou observer les
efforts que mon grand-pere faisait pour parler a Swann du duc
d'Audiffret-Pasquier, sans que les premiers me fissent eprouver aucune
emotion, les seconds aucune gaite. Ces efforts furent infructueux. A
peine mon grand-pere eut-il pose a Swann une question relative a cet
orateur qu'une des soeurs de ma grand'mere aux oreilles de qui cette
question resonna comme un silence profond mais intempestif et qu'il
etait poli de rompre, interpella l'autre: "Imagine-toi, Celine, que
j'ai fait la connaissance d'une jeune institutrice suedoise qui m'a
donne sur les cooperatives dans les pays scandinaves des details tout
ce qu'il y a de plus interessants. Il faudra qu'elle vienne diner ici
un soir." "Je crois bien! repondit sa soeur Flora, mais je n'ai pas
perdu mon temps non plus. J'ai rencontre chez M. Vinteuil un vieux
savant qui connait beaucoup Maubant, et a qui Maubant a explique dans
le plus grand detail comment il s'y prend pour composer un role. C'est
tout ce qu'il y a de plus interessant. C'est un voisin de M. Vinteuil,
je n'en savais rien; et il est tres aimable." "Il n'y a pas que M.
Vinteuil qui ait des voisins aimables", s'ecria ma tante Celine d'une
voix que la timidite rendait forte et la premeditation, factice, tout
en jetant sur Swann ce qu'elle appelait un regard significatif. En
meme temps ma tante Flora qui avait compris que cette phrase etait le
remerciement de Celine pour le vin d'Asti, regardait egalement Swann
avec un air mele de congratulation et d'ironie, soit simplement pour
souligner le trait d'esprit da sa soeur, soit qu'elle enviat Swann de
l'avoir inspire, soit qu'elle ne put s'empecher de se moquer de lui
parce qu'elle le croyait sur la sellette. "Je crois qu'on pourra
reussir a avoir ce monsieur a diner, continua Flora; quand on le met
sur Maubant ou sur Mme Materna, il parle des heures sans s'arreter."
"Ce doit etre delicieux", soupira mon grand-pere dans l'esprit de qui
la nature avait malheureusement aussi completement omis d'inclure la
possibilite de s'interesser passionnement aux cooperatives suedoises
ou a la composition des roles de Maubant, qu'elle avait oublie de
fournir celui des soeurs de ma grand'mere du petit grain de sel qu'il
faut ajouter soi-meme pour y trouver quelque saveur, a un recit sur la
vie intime de Mole ou du comte de Paris. "Tenez, dit Swann a mon
grand-pere, ce que je vais vous dire a plus de rapports que cela n'en
a l'air avec ce que vous me demandiez, car sur certains points les
choses n'ont pas enormement change. Je relisais ce matin dans
Saint-Simon quelque chose qui vous aurait amuse. C'est dans le volume
sur son ambassade d'Espagne; ce n'est pas un des meilleurs, ce n'est
guere qu'un journal, mais du moins un journal merveilleusement ecrit,
ce qui fait deja une premiere difference avec les assommants journaux
que nous nous croyons obliges de lire matin et soir." "Je ne suis pas
de votre avis, il y a des jours ou la lecture des journaux me semble
fort agreable...", interrompit ma tante Flora, pour montrer qu'elle
avait lu la phrase sur le Corot de Swann dans le Figaro. "Quand ils
parlent de choses ou de gens qui nous interessent!" encherit ma tante
Celine. "Je ne dis pas non, repondit Swann etonne. Ce que je reproche
aux journaux c'est de nous faire faire attention tous les jours a des
choses insignifiantes tandis que nous lisons trois ou quatre fois dans
notre vie les livres ou il y a des choses essentielles. Du moment que
nous dechirons fievreusement chaque matin la bande du journal, alors
on devrait changer les choses et mettre dans le journal, moi je ne
sais pas, les...Pensees de Pascal! (il detacha ce mot d'un ton
d'emphase ironique pour ne pas avoir l'air pedant). Et c'est dans le
volume dore sur tranches que nous n'ouvrons qu'une fois tous les dix
ans, ajouta-t-il en temoignant pour les choses mondaines ce dedain
qu'affectent certains hommes du monde, que nous lirions que la reine
de Grece est allee a Cannes ou que la princesse de Leon a donne un bal
costume. Comme cela la juste proportion serait retablie." Mais
regrettant de s'etre laisse aller a parler meme legerement de choses
serieuses: "Nous avons une bien belle conversation, dit-il
ironiquement, je ne sais pas pourquoi nous abordons ces "sommets", et
se tournant vers mon grand-pere: "Donc Saint-Simon raconte que
Maulevrier avait eu l'audace de tendre la main a ses fils. Vous savez,
c'est ce Maulevrier dont il dit: "Jamais je ne vis dans cette epaisse
bouteille que de l'humeur, de la grossierete et des sottises."
"Epaisses ou non, je connais des bouteilles ou il y a tout autre
chose", dit vivement Flora, qui tenait a avoir remercie Swann elle
aussi, car le present de vin d'Asti s'adressait aux deux. Celine se
mit a rire. Swann interloque reprit: "Je ne sais si ce fut ignorance
ou panneau, ecrit Saint-Simon, il voulut donner la main a mes enfants.
Je m'en apercus assez tot pour l'en empecher." Mon grand-pere
s'extasiait deja sur "ignorance ou panneau", mais Mlle Celine, chez
qui le nom de Saint-Simon,--un litterateur,--avait empeche l'anesthesie
complete des facultes auditives, s'indignait deja: "Comment? vous
admirez cela? Eh bien! c'est du joli! Mais qu'est-ce que cela peut
vouloir dire; est-ce qu'un homme n'est pas autant qu'un autre?
Qu'est-ce que cela peut faire qu'il soit duc ou cocher s'il a de
l'intelligence et du coeur? Il avait une belle maniere d'elever ses
enfants, votre Saint-Simon, s'il ne leur disait pas de donner la main
a tous les honnetes gens. Mais c'est abominable, tout simplement. Et
vous osez citer cela?" Et mon grand-pere navre, sentant
l'impossibilite, devant cette obstruction, de chercher a faire
raconter a Swann, les histoires qui l'eussent amuse disait a voix
basse a maman: "Rappelle-moi donc le vers que tu m'as appris et qui me
soulage tant dans ces moments-la. Ah! oui: "Seigneur, que de vertus
vous nous faites hair!" Ah! comme c'est bien!"
Je ne quittais pas ma mere des yeux, je savais que quand on serait a
table, on ne me permettrait pas de rester pendant toute la duree du
diner et que pour ne pas contrarier mon pere, maman ne me laisserait
pas l'embrasser a plusieurs reprises devant le monde, comme si c'avait
ete dans ma chambre. Aussi je me promettais, dans la salle a manger,
pendant qu'on commencerait a diner et que je sentirais approcher
l'heure, de faire d'avance de ce baiser qui serait si court et furtif,
tout ce que j'en pouvais faire seul, de choisir avec mon regard la
place de la joue que j'embrasserais, de preparer ma pensee pour
pouvoir grace a ce commencement mental de baiser consacrer toute la
minute que m'accorderait maman a sentir sa joue contre mes levres,
comme un peintre qui ne peut obtenir que de courtes seances de pose,
prepare sa palette, et a fait d'avance de souvenir, d'apres ses notes,
tout ce pour quoi il pouvait a la rigueur se passer de la presence du
modele. Mais voici qu'avant que le diner fut sonne mon grand-pere eut
la ferocite inconsciente de dire: "Le petit a l'air fatigue, il
devrait monter se coucher. On dine tard du reste ce soir." Et mon
pere, qui ne gardait pas aussi scrupuleusement que ma grand'mere et
que ma mere la foi des traites, dit: "Oui, allons, vas te coucher." Je
voulus embrasser maman, a cet instant on entendit la cloche du diner.
"Mais non, voyons, laisse ta mere, vous vous etes assez dit bonsoir
comme cela, ces manifestations sont ridicules. Allons, monte!" Et il
me fallut partir sans viatique; il me fallut monter chaque marche de
l'escalier, comme dit l'expression populaire, a "contre-coeur", montant
contre mon coeur qui voulait retourner pres de ma mere parce qu'elle ne
lui avait pas, en m'embrassant, donne licence de me suivre. Cet
escalier deteste ou je m'engageais toujours si tristement, exhalait
une odeur de vernis qui avait en quelque sorte absorbe, fixe, cette
sorte particuliere de chagrin que je ressentais chaque soir et la
rendait peut-etre plus cruelle encore pour ma sensibilite parce que
sous cette forme olfactive mon intelligence n'en pouvait plus prendre
sa part. Quand nous dormons et qu'une rage de dents n'est encore
percue par nous que comme une jeune fille que nous nous efforcons deux
cents fois de suite de tirer de l'eau ou que comme un vers de Moliere
que nous nous repetons sans arreter, c'est un grand soulagement de
nous reveiller et que notre intelligence puisse debarrasser l'idee de
rage de dents, de tout deguisement heroique ou cadence. C'est
l'inverse de ce soulagement que j'eprouvais quand mon chagrin de
monter dans ma chambre entrait en moi d'une facon infiniment plus
rapide, presque instantanee, a la fois insidieuse et brusque, par
l'inhalation,--beaucoup plus toxique que la penetration morale,--de
l'odeur de vernis particuliere a cet escalier. Une fois dans ma
chambre, il fallut boucher toutes les issues, fermer les volets,
creuser mon propre tombeau, en defaisant mes couvertures, revetir le
suaire de ma chemise de nuit. Mais avant de m'ensevelir dans le lit de
fer qu'on avait ajoute dans la chambre parce que j'avais trop chaud
l'ete sous les courtines de reps du grand lit, j'eus un mouvement de
revolte, je voulus essayer d'une ruse de condamne. J'ecrivis a ma mere
en la suppliant de monter pour une chose grave que je ne pouvais lui
dire dans ma lettre. Mon effroi etait que Francoise, la cuisiniere de
ma tante qui etait chargee de s'occuper de moi quand j'etais a
Combray, refusat de porter mon mot. Je me doutais que pour elle, faire
une commission a ma mere quand il y avait du monde lui paraitrait
aussi impossible que pour le portier d'un theatre de remettre une
lettre a un acteur pendant qu'il est en scene. Elle possedait a
l'egard des choses qui peuvent ou ne peuvent pas se faire un code
imperieux, abondant, subtil et intransigeant sur des distinctions
insaisissables ou oiseuses (ce qui lui donnait l'apparence de ces lois
antiques qui, a cote de prescriptions feroces comme de massacrer les
enfants a la mamelle, defendent avec une delicatesse exageree de faire
bouillir le chevreau dans le lait de sa mere, ou de manger dans un
animal le nerf de la cuisse). Ce code, si l'on en jugeait par
l'entetement soudain qu'elle mettait a ne pas vouloir faire certaines
commissions que nous lui donnions, semblait avoir prevu des
complexites sociales et des raffinements mondains tels que rien dans
l'entourage de Francoise et dans sa vie de domestique de village
n'avait pu les lui suggerer; et l'on etait oblige de se dire qu'il y
avait en elle un passe francais tres ancien, noble et mal compris,
comme dans ces cites manufacturieres ou de vieux hotels temoignent
qu'il y eut jadis une vie de cour, et ou les ouvriers d'une usine de
produits chimiques travaillent au milieu de delicates sculptures qui
representent le miracle de saint Theophile ou les quatre fils Aymon.
Dans le cas particulier, l'article du code a cause duquel il etait peu
probable que sauf le cas d'incendie Francoise allat deranger maman en
presence de M. Swann pour un aussi petit personnage que moi, exprimait
simplement le respect qu'elle professait non seulement pour les
parents,--comme pour les morts, les pretres et les rois,--mais encore
pour l'etranger a qui on donne l'hospitalite, respect qui m'aurait
peut-etre touche dans un livre mais qui m'irritait toujours dans sa
bouche, a cause du ton grave et attendri qu'elle prenait pour en
parler, et davantage ce soir ou le caractere sacre qu'elle conferait
au diner avait pour effet qu'elle refuserait d'en troubler la
ceremonie. Mais pour mettre une chance de mon cote, je n'hesitai pas a
mentir et a lui dire que ce n'etait pas du tout moi qui avais voulu
ecrire a maman, mais que c'etait maman qui, en me quittant, m'avait
recommande de ne pas oublier de lui envoyer une reponse relativement a
un objet qu'elle m'avait prie de chercher; et elle serait certainement
tres fachee si on ne lui remettait pas ce mot. Je pense que Francoise
ne me crut pas, car, comme les hommes primitifs dont les sens etaient
plus puissants que les notres, elle discernait immediatement, a des
signes insaisissables pour nous, toute verite que nous voulions lui
cacher; elle regarda pendant cinq minutes l'enveloppe comme si
l'examen du papier et l'aspect de l'ecriture allaient la renseigner
sur la nature du contenu ou lui apprendre a quel article de son code
elle devait se referer. Puis elle sortit d'un air resigne qui semblait
signifier: "C'est-il pas malheureux pour des parents d'avoir un enfant
pareil!" Elle revint au bout d'un moment me dire qu'on n'en etait
encore qu'a la glace, qu'il etait impossible au maitre d'hotel de
remettre la lettre en ce moment devant tout le monde, mais que, quand
on serait aux rince-bouche, on trouverait le moyen de la faire passer
a maman. Aussitot mon anxiete tomba; maintenant ce n'etait plus comme
tout a l'heure pour jusqu'a demain que j'avais quitte ma mere, puisque
mon petit mot allait, la fachant sans doute (et doublement parce que
ce manege me rendrait ridicule aux yeux de Swann), me faire du moins
entrer invisible et ravi dans la meme piece qu'elle, allait lui parler
de moi a l'oreille; puisque cette salle a manger interdite, hostile,
ou, il y avait un instant encore, la glace elle-meme--le "granite"--et
les rince-bouche me semblaient receler des plaisirs malfaisants et
mortellement tristes parce que maman les goutait loin de moi,
s'ouvrait a moi et, comme un fruit devenu doux qui brise son
enveloppe, allait faire jaillir, projeter jusqu'a mon coeur enivre
l'attention de maman tandis qu'elle lirait mes lignes. Maintenant je
n'etais plus separe d'elle; les barrieres etaient tombees, un fil
delicieux nous reunissait. Et puis, ce n'etait pas tout: maman allait
sans doute venir!
L'angoisse que je venais d'eprouver, je pensais que Swann s'en serait
bien moque s'il avait lu ma lettre et en avait devine le but; or, au
contraire, comme je l'ai appris plus tard, une angoisse semblable fut
le tourment de longues annees de sa vie et personne, aussi bien que
lui peut-etre, n'aurait pu me comprendre; lui, cette angoisse qu'il y
a a sentir l'etre qu'on aime dans un lieu de plaisir ou l'on n'est
pas, ou l'on ne peut pas le rejoindre, c'est l'amour qui la lui a fait
connaitre, l'amour auquel elle est en quelque sorte predestinee, par
lequel elle sera accaparee, specialisee; mais quand, comme pour moi,
elle est entree en nous avant qu'il ait encore fait son apparition
dans notre vie, elle flotte en l'attendant, vague et libre, sans
affectation determinee, au service un jour d'un sentiment, le
lendemain d'un autre, tantot de la tendresse filiale ou de l'amitie
pour un camarade. Et la joie avec laquelle je fis mon premier
apprentissage quand Francoise revint me dire que ma lettre serait
remise, Swann l'avait bien connue aussi cette joie trompeuse que nous
donne quelque ami, quelque parent de la femme que nous aimons, quand
arrivant a l'hotel ou au theatre ou elle se trouve, pour quelque bal,
redoute, ou premiere ou il va la retrouver, cet ami nous apercoit
errant dehors, attendant desesperement quelque occasion de communiquer
avec elle. Il nous reconnait, nous aborde familierement, nous demande
ce que nous faisons la. Et comme nous inventons que nous avons quelque
chose d'urgent a dire a sa parente ou amie, il nous assure que rien
n'est plus simple, nous fait entrer dans le vestibule et nous promet
de nous l'envoyer avant cinq minutes. Que nous l'aimons--comme en ce
moment j'aimais Francoise--, l'intermediaire bien intentionne qui d'un
mot vient de nous rendre supportable, humaine et presque propice la
fete inconcevable, infernale, au sein de laquelle nous croyions que
des tourbillons ennemis, pervers et delicieux entrainaient loin de
nous, la faisant rire de nous, celle que nous aimons. Si nous en
jugeons par lui, le parent qui nous a accoste et qui est lui aussi un
des inities des cruels mysteres, les autres invites de la fete ne
doivent rien avoir de bien demoniaque. Ces heures inaccessibles et
suppliciantes ou elle allait gouter des plaisirs inconnus, voici que
par une breche inesperee nous y penetrons; voici qu'un des moments
dont la succession les aurait composees, un moment aussi reel que les
autres, meme peut-etre plus important pour nous, parce que notre
maitresse y est plus melee, nous nous le representons, nous le
possedons, nous y intervenons, nous l'avons cree presque: le moment ou
on va lui dire que nous sommes la, en bas. Et sans doute les autres
moments de la fete ne devaient pas etre d'une essence bien differente
de celui-la, ne devaient rien avoir de plus delicieux et qui dut tant
nous faire souffrir puisque l'ami bienveillant nous a dit: "Mais elle
sera ravie de descendre! Cela lui fera beaucoup plus de plaisir de
causer avec vous que pe s'ennuyer la-haut." Helas! Swann en avait fait
l'experience, les bonnes intentions d'un tiers sont sans pouvoir sur
une femme qui s'irrite de se sentir poursuivie jusque dans une fete
par quelqu'un qu'elle n'aime pas. Souvent, l'ami redescend seul.
Ma mere ne vint pas, et sans menagements pour mon amour-propre (engage
a ce que la fable de la recherche dont elle etait censee m'avoir prie
de lui dire le resultat ne fut pas dementie) me fit dire par Francoise
ces mots: "Il n'y a pas de reponse" que depuis j'ai si souvent entendu
des concierges de "palaces" ou des valets de pied de tripots,
rapporter a quelque pauvre fille qui s'etonne: "Comment, il n'a rien
dit, mais c'est impossible! Vous avez pourtant bien remis ma lettre.
C'est bien, je vais attendre encore." Et--de meme qu'elle assure
invariablement n'avoir pas besoin du bec supplementaire que le
concierge veut allumer pour elle, et reste la, n'entendant plus que
les rares propos sur le temps qu'il fait echanger entre le concierge
et un chasseur qu'il envoie tout d'un coup en s'apercevant de l'heure,
faire rafraichir dans la glace la boisson d'un client,--ayant decline
l'offre de Francoise de me faire de la tisane ou de rester aupres de
moi, je la laissai retourner a l'office, je me couchai et je fermai
les yeux en tachant de ne pas entendre la voix de mes parents qui
prenaient le cafe au jardin. Mais au bout de quelques secondes, je
sentis qu'en ecrivant ce mot a maman, en m'approchant, au risque de la
facher, si pres d'elle que j'avais cru toucher le moment de la revoir,
je m'etais barre la possibilite de m'endormir sans l'avoir revue, et
les battements de mon coeur, de minute en minute devenaient plus
douloureux parce que j'augmentais mon agitation en me prechant un
calme qui etait l'acceptation de mon infortune. Tout a coup mon
anxiete tomba, une felicite m'envahit comme quand un medicament
puissant commence a agir et nous enleve une douleur: je venais de
prendre la resolution de ne plus essayer de m'endormir sans avoir revu
maman, de l'embrasser coute que coute, bien que ce fut avec la
certitude d'etre ensuite fache pour longtemps avec elle, quand elle
remonterait se coucher. Le calme qui resultait de mes angoisses finies
me mettait dans un allegresse extraordinaire, non moins que l'attente,
la soif et la peur du danger. J'ouvris la fenetre sans bruit et
m'assis au pied de mon lit; je ne faisais presque aucun mouvement afin
qu'on ne m'entendit pas d'en bas. Dehors, les choses semblaient, elles
aussi, figees en une muette attention a ne pas troubler le clair de
lune, qui doublant et reculant chaque chose par l'extension devant
elle de son reflet, plus dense et concret qu'elle-meme, avait a la
fois aminci et agrandi le paysage comme un plan replie jusque-la,
qu'on developpe. Ce qui avait besoin de bouger, quelque feuillage de
marronnier, bougeait. Mais son frissonnement minutieux, total, execute
jusque dans ses moindres nuances et ses dernieres delicatesses, ne
bavait pas sur le reste, ne se fondait pas avec lui, restait
circonscrit. Exposes sur ce silence qui n'en absorbait rien, les
bruits les plus eloignes, ceux qui devaient venir de jardins situes a
l'autre bout de la ville, se percevaient detailles avec un tel "fini"
qu'ils semblaient ne devoir cet effet de lointain qu'a leur
pianissimo, comme ces motifs en sourdine si bien executes par
l'orchestre du Conservatoire que quoiqu'on n'en perde pas une note on
croit les entendre cependant loin de la salle du concert et que tous
les vieux abonnes,--les soeurs de ma grand'mere aussi quand Swann leur
avait donne ses places,--tendaient l'oreille comme s'ils avaient ecoute
les progres lointains d'une armee en marche qui n'aurait pas encore
tourne la rue de Trevise.
Je savais que le cas dans lequel je me mettais etait de tous celui qui
pouvait avoir pour moi, de la part de mes parents, les consequences
les plus graves, bien plus graves en verite qu'un etranger n'aurait pu
le supposer, de celles qu'il aurait cru que pouvaient produire seules
des fautes vraiment honteuses. Mais dans l'education qu'on me donnait,
l'ordre des fautes n'etait pas le meme que dans l'education des autres
enfants et on m'avait habitue a placer avant toutes les autres (parce
que sans doute il n'y en avait pas contre lesquelles j'eusse besoin
d'etre plus soigneusement garde) celles dont je comprends maintenant
que leur caractere commun est qu'on y tombe en cedant a une impulsion
nerveuse. Mais alors on ne prononcait pas ce mot, on ne declarait pas
cette origine qui aurait pu me faire croire que j'etais excusable d'y
succomber ou meme peut-etre incapable d'y resister. Mais je les
reconnaissais bien a l'angoisse qui les precedait comme a la rigueur
du chatiment qui les suivait; et je savais que celle que je venais de
commettre etait de la meme famille que d'autres pour lesquelles
j'avais ete severement puni, quoique infiniment plus grave. Quand
j'irais me mettre sur le chemin de ma mere au moment ou elle monterait
se coucher, et qu'elle verrait que j'etais reste leve pour lui redire
bonsoir dans le couloir, on ne me laisserait plus rester a la maison,
on me mettrait au college le lendemain, c'etait certain. Eh bien!
dusse-je me jeter par la fenetre cinq minutes apres, j'aimais encore
mieux cela. Ce que je voulais maintenant c'etait maman, c'etait lui
dire bonsoir, j'etais alle trop loin dans la voie qui menait a la
realisation de ce desir pour pouvoir rebrousser chemin.
J'entendis les pas de mes parents qui accompagnaient Swann; et quand
le grelot de la porte m'eut averti qu'il venait de partir, j'allai a
la fenetre. Maman demandait a mon pere s'il avait trouve la langouste
bonne et si M. Swann avait repris de la glace au cafe et a la
pistache. "Je l'ai trouvee bien quelconque, dit ma mere; je crois que
la prochaine fois il faudra essayer d'un autre parfum." "Je ne peux
pas dire comme je trouve que Swann change, dit ma grand'tante, il est
d'un vieux!" Ma grand'tante avait tellement l'habitude de voir
toujours en Swann un meme adolescent, qu'elle s'etonnait de le trouver
tout a coup moins jeune que l'age qu'elle continuait a lui donner. Et
mes parents du reste commencaient a lui trouver cette vieillesse
anormale, excessive, honteuse et meritee des celibataires, de tous
ceux pour qui il semble que le grand jour qui n'a pas de lendemain
soit plus long que pour les autres, parce que pour eux il est vide et
que les moments s'y additionnent depuis le matin sans se diviser
ensuite entre des enfants. "Je crois qu'il a beaucoup de soucis avec
sa coquine de femme qui vit au su de tout Combray avec un certain
monsieur de Charlus. C'est la fable de la ville." Ma mere fit
remarquer qu'il avait pourtant l'air bien moins triste depuis quelque
temps. "Il fait aussi moins souvent ce geste qu'il a tout a fait comme
son pere de s'essuyer les yeux et de se passer la main sur le front.
Moi je crois qu'au fond il n'aime plus cette femme." "Mais
naturellement il ne l'aime plus, repondit mon grand-pere. J'ai recu de
lui il y a deja longtemps une lettre a ce sujet, a laquelle je me suis
empresse de ne pas me conformer, et qui ne laisse aucun doute sur ses
sentiments au moins d'amour, pour sa femme. He bien! vous voyez, vous
ne l'avez pas remercie pour l'Asti", ajouta mon grand-pere en se
tournant vers ses deux belles-soeurs. "Comment, nous ne l'avons pas
remercie? je crois, entre nous, que je lui ai meme tourne cela assez
delicatement", repondit ma tante Flora. "Oui, tu as tres bien arrange
cela: je t'ai admiree", dit ma tante Celine. "Mais toi tu as ete tres
bien aussi." "Oui j'etais assez fiere de ma phrase sur les voisins
aimables." "Comment, c'est cela que vous appelez remercier! s'ecria
mon grand-pere. J'ai bien entendu cela, mais du diable si j'ai cru que
c'etait pour Swann. Vous pouvez etre sures qu'il n'a rien compris."
"Mais voyons, Swann n'est pas bete, je suis certaine qu'il a apprecie.
Je ne pouvais cependant pas lui dire le nombre de bouteilles et le
prix du vin!" Mon pere et ma mere resterent seuls, et s'assirent un
instant; puis mon pere dit: "He bien! si tu veux, nous allons monter
nous coucher." "Si tu veux, mon ami, bien que je n'aie pas l'ombre de
sommeil; ce n'est pas cette glace au cafe si anodine qui a pu pourtant
me tenir si eveillee; mais j'apercois de la lumiere dans l'office et
puisque la pauvre Francoise m'a attendue, je vais lui demander de
degrafer mon corsage pendant que tu vas te deshabiller." Et ma mere
ouvrit la porte treillagee du vestibule qui donnait sur l'escalier.
Bientot, je l'entendis qui montait fermer sa fenetre. J'allai sans
bruit dans le couloir; mon coeur battait si fort que j'avais de la
peine a avancer, mais du moins il ne battait plus d'anxiete, mais
d'epouvante et de joie. Je vis dans la cage de l'escalier la lumiere
projetee par la bougie de maman. Puis je la vis elle-meme; je
m'elancai. A la premiere seconde, elle me regarda avec etonnement, ne
comprenant pas ce qui etait arrive. Puis sa figure prit une expression
de colere, elle ne me disait meme pas un mot, et en effet pour bien
moins que cela on ne m'adressait plus la parole pendant plusieurs
jours. Si maman m'avait dit un mot, c'aurait ete admettre qu'on
pouvait me reparler et d'ailleurs cela peut-etre m'eut paru plus
terrible encore, comme un signe que devant la gravite du chatiment qui
allait se preparer, le silence, la brouille, eussent ete puerils. Une
parole c'eut ete le calme avec lequel on repond a un domestique quand
on vient de decider de le renvoyer; le baiser qu'on donne a un fils
qu'on envoie s'engager alors qu'on le lui aurait refuse si on devait
se contenter d'etre fache deux jours avec lui. Mais elle entendit mon
pere qui montait du cabinet de toilette ou il etait alle se
deshabiller et pour eviter la scene qu'il me ferait, elle me dit d'une
voix entrecoupee par la colere: "Sauve-toi, sauve-toi, qu'au moins ton
pere ne t'ait vu ainsi attendant comme un fou!" Mais je lui repetais:
"Viens me dire bonsoir", terrifie en voyant que le reflet de la bougie
de mon pere s'elevait deja sur le mur, mais aussi usant de son
approche comme d'un moyen de chantage et esperant que maman, pour
eviter que mon pere me trouvat encore la si elle continuait a refuser,
allait me dire: "Rentre dans ta chambre, je vais venir." Il etait trop
tard, mon pere etait devant nous. Sans le vouloir, je murmurai ces
mots que personne n'entendit: "Je suis perdu!"
Il n'en fut pas ainsi. Mon pere me refusait constamment des
permissions qui m'avaient ete consenties dans les pactes plus larges
octroyes par ma mere et ma grand'mere parce qu'il ne se souciait pas
des "principes" et qu'il n'y avait pas avec lui de "Droit des gens".
Pour une raison toute contingente, ou meme sans raison, il me
supprimait au dernier moment telle promenade si habituelle, si
consacree, qu'on ne pouvait m'en priver sans parjure, ou bien, comme
il avait encore fait ce soir, longtemps avant l'heure rituelle, il me
disait: "Allons, monte te coucher, pas d'explication!" Mais aussi,
parce qu'il n'avait pas de principes (dans le sens de ma grand'mere),
il n'avait pas a proprement parler d'intransigeance. Il me regarda un
instant d'un air etonne et fache, puis des que maman lui eut explique
en quelques mots embarrasses ce qui etait arrive, il lui dit: "Mais va
donc avec lui, puisque tu disais justement que tu n'as pas envie de
dormir, reste un peu dans sa chambre, moi je n'ai besoin de rien."
"Mais, mon ami, repondit timidement ma mere, que j'aie envie ou non de
dormir, ne change rien a la chose, on ne peut pas habituer cet
enfant..." "Mais il ne s'agit pas d'habituer, dit mon pere en haussant
les epaules, tu vois bien que ce petit a du chagrin, il a l'air
desole, cet enfant; voyons, nous ne sommes pas des bourreaux! Quand tu
l'auras rendu malade, tu seras bien avancee! Puisqu'il y a deux lits
dans sa chambre, dis donc a Francoise de te preparer le grand lit et
couche pour cette nuit aupres de lui. Allons, bonsoir, moi qui ne suis
pas si nerveux que vous, je vais me coucher."
On ne pouvait pas remercier mon pere; on l'eut agace par ce qu'il
appelait des sensibleries. Je restai sans oser faire un mouvement; il
etait encore devant nous, grand, dans sa robe de nuit blanche sous le
cachemire de l'Inde violet et rose qu'il nouait autour de sa tete
depuis qu'il avait des nevralgies, avec le geste d'Abraham dans la
gravure d'apres Benozzo Gozzoli que m'avait donnee M. Swann, disant a
Sarah qu'elle a a se departir du cote d'isaac. Il y a bien des annees
de cela. La muraille de l'escalier, ou je vis monter le reflet de sa
bougie n'existe plus depuis longtemps. En moi aussie bien des choses
ont ete detruites que je croyais devoir durer toujours et de nouvelles
se sont edifiees donnant naissance a des peines et a des joies
nouvelles que je n'aurais pu prevoir alors, de meme que les anciennes
me sont devenues difficiles a comprendre. Il y a bien longtemps aussi
que mon pere a cesse de pouvoir dire a maman: "Va avec le petit." La
possibilite de telles heures ne renaitra jamais pour moi. Mais depuis
peu de temps, je recommence a tres bien percevoir si je prete
l'oreille, les sanglots que j'eus la force de contenir devant mon pere
et qui n'eclaterent que quand je me retrouvai seul avec maman. En
realite ils n'ont jamais cesse; et c'est seulement parce que la vie se
tait maintenant davantage autour de moi que je les entends de nouveau,
comme ces cloches de couvents que couvrent si bien les bruits de la
ville pendant le jour qu'on les croirait arretees mais qui se
remettent a sonner dans le silence du soir.
Maman passa cette nuit-la dans ma chambre; au moment ou je venais de
commettre une faute telle que je m'attendais a etre oblige de quitter
la maison, mes parents m'accordaient plus que je n'eusse jamais obtenu
d'eux comme recompense d'une belle action. Meme a l'heure ou elle se
manifestait par cette grace, la conduite de mon pere a mon egard
gardait ce quelque chose d'arbitraire et d'immerite qui la
caracterisait et qui tenait a ce que generalement elle resultait
plutot de convenances fortuites que d'un plan premedite. Peut-etre
meme que ce que j'appelais sa severite, quand il m'envoyait me
coucher, meritait moins ce nom que celle de ma mere ou ma grand'mere,
car sa nature, plus differente en certains points de la mienne que
n'etait la leur, n'avait probablement pas devine jusqu'ici combien
j'etais malheureux tous les soirs, ce que ma mere et ma grand'mere
savaient bien; mais elles m'aimaient assez pour ne pas consentir a
m'epargner de la souffrance, elles voulaient m'apprendre a la dominer
afin de diminuer ma sensibilite nerveuse et fortifier ma volonte. Pour
mon pere, dont l'affection pour moi etait d'une autre sorte, je ne
sais pas s'il aurait eu ce courage: pour une fois ou il venait de
comprendre que j'avais du chagrin, il avait dit a ma mere: "Va donc le
consoler." Maman resta cette nuit-la dans ma chambre et, comme pour ne
gater d'aucun remords ces heures si differentes de ce que j'avais eu
le droit d'esperer, quand Francoise, comprenant qu'il se passait
quelque chose d'extraordinaire en voyant maman assise pres de moi, qui
me tenait la main et me laissait pleurer sans me gronder, lui demanda:
"Mais Madame, qu'a donc Monsieur a pleurer ainsi?" maman lui repondit:
"Mais il ne sait pas lui-meme, Francoise, il est enerve; preparez-moi
vite le grand lit et montez vous coucher." Ainsi, pour la premiere
fois, ma tristesse n'etait plus consideree comme une faute punissable
mais comme un mal involontaire qu'on venait de reconnaitre
officiellement, comme un etat nerveux dont je n'etais pas responsable;
j'avais le soulagement de n'avoir plus a meler de scrupules a
l'amertume de mes larmes, je pouvais pleurer sans peche. Je n'etais
pas non plus mediocrement fier vis-a-vis de Francoise de ce retour des
choses humaines, qui, une heure apres que maman avait refuse de monter
dans ma chambre et m'avait fait dedaigneusement repondre que je
devrais dormir, m'elevait a la dignite de grande personne et m'avait
fait atteindre tout d'un coup a une sorte de puberte du chagrin,
d'emancipation des larmes. J'aurais du etre heureux: je ne l'etais
pas. Il me semblait que ma mere venait de me faire une premiere
concession qui devait lui etre douloureuse, que c'etait une premiere
abdication de sa part devant l'ideal qu'elle avait concu pour moi, et
que pour la premiere fois, elle, si courageuse, s'avouait vaincue. Il
me semblait que si je venais de remporter une victoire c'etait contre
elle, que j'avais reussi comme auraient pu faire la maladie, des
chagrins, ou l'age, a detendre sa volonte, a faire flechir sa raison
et que cette soiree commencait une ere, resterait comme une triste
date. Si j'avais ose maintenant, j'aurais dit a maman: "Non je ne veux
pas, ne couche pas ici." Mais je connaissais la sagesse pratique,
realiste comme on dirait aujourd'hui, qui temperait en elle la nature
ardemment idealiste de ma grand'mere, et je savais que, maintenant que
le mal etait fait, elle aimerait mieux m'en laisser du moins gouter le
plaisir calmant et ne pas deranger mon pere. Certes, le beau visage de
ma mere brillait encore de jeunesse ce soir-la ou elle me tenait si
doucement les mains et cherchait a arreter mes larmes; mais justement
il me semblait que cela n'aurait pas du etre, sa colere eut moins
triste pour moi que cette douceur nouvelle que n'avait pas connue mon
enfance; il me semblait que je venais d'une main impie et secrete de
tracer dans son ame une premiere ride et d'y faire apparaitre un
premier cheveu blanc. Cette pensee redoubla mes sanglots et alors je
vis maman, qui jamais ne se laissait aller a aucun attendrissement
avec moi, etre tout d'un coup gagnee par le mien et essayer de retenir
une envie de pleurer. Comme elle sentit que je m'en etais apercu, elle
me dit en riant: "Voila mon petit jaunet, mon petit serin, qui va
rendre sa maman aussi betasse que lui, pour peu que cela continue.
Voyons, puisque tu n'as pas sommeil ni ta maman non plus, ne restons
pas a nous enerver, faisons quelque chose, prenons un de tes livres."
Mais je n'en avais pas la. "Est-ce que tu aurais moins de plaisir si
je sortais deja les livres que ta grand'mere doit te donner pour ta
fete? Pense bien: tu ne seras pas decu de ne rien avoir apres-demain?"
J'etais au contraire enchante et maman alla chercher un paquet de
livres dont je ne pus deviner, a travers le papier qui les
enveloppait, que la taille courte et large, mais qui, sous ce premier
aspect, pourtant sommaire et voile, eclipsaient deja la boite a
couleurs du Jour de l'An et les vers a soie de l'an dernier. C'etait
la Mare au Diable, Francois le Champi, la Petite Fadette et les
Maitres Sonneurs. Ma grand'mere, ai-je su depuis, avait d'abord choisi
les poesies de Musset, un volume de Rousseau et Indiana; car si elle
jugeait les lectures futiles aussi malsaines que les bonbons et les
patisseries, elles ne pensait pas que les grands souffles du genie
eussent sur l'esprit meme d'un enfant une influence plus dangereuse et
moins vivifiante que sur son corps le grand air et le vent du large.
Mais mon pere l'ayant presque traitee de folle en apprenant les livres
qu'elle voulait me donner, elle etait retournee elle-meme a
Jouy-le-Vicomte chez le libraire pour que je ne risquasse pas de ne
pas avoir mon cadeau (c'etait un jour brulant et elle etait rentree si
souffrante que le medecin avait averti ma mere de ne pas la laisser se
fatiguer ainsi) et elle s'etait rabattue sur les quatre romans
champetres de George Sand. "Ma fille, disait-elle a maman, je ne
pourrais me decider a donner a cet enfant quelque chose de mal ecrit."
En realite, elle ne se resignait jamais a rien acheter dont on ne put
tirer un profit intellectuel, et surtout celui que nous procurent les
belles choses en nous apprenant a chercher notre plaisir ailleurs que
dans les satisfactions du bien-etre et de la vanite. Meme quand elle
avait a faire a quelqu'un un cadeau dit utile, quand elle avait a
donner un fauteuil, des couverts, une canne, elle les cherchait
"anciens", comme si leur longue desuetude ayant efface leur caractere
d'utilite, ils paraissaient plutot disposes pour nous raconter la vie
des hommes d'autrefois que pour servir aux besoins de la notre. Elle
eut aime que j'eusse dans ma chambre des photographies des monuments
ou des paysages les plus beaaux. Mais au moment d'en faire l'emplette,
et bien que la chose representee eut une valeur esthetique, elle
trouvait que la vulgarite, l'utilite reprenaient trop vite leur place
dans le mode mecanique de representation, la photographie. Elle
essayait de ruser et sinon d'eliminer entierement la banalite
commerciale, du moins de la reduire, d'y substituer pour la plus
grande partie de l'art encore, d'y introduire comme plusieures
"epaisseurs" d'art: au lieu de photographies de la Cathedrale de
Chartres, des Grandes Eaux de Saint-Cloud, du Vesuve, elle se
renseignait aupres de Swann si quelque grand peintre ne les avait pas
representes, et preferait me donner des photographies de la Cathedrale
de Chartres par Corot, des Grandes Eaux de Saint-Cloud par Hubert
Robert, du Vesuve par Turner, ce qui faisait un degre d'art de plus.
Mais si le photographe avait ete ecarte de la representation du
chef-d'oeuvre ou de la nature et remplace par un grand artiste, il
reprenait ses droits pour reproduire cette interpretation meme.
Arrivee a l'echeance de la vulgarite, ma grand'mere tachait de la
reculer encore. Elle demandait a Swann si l'oeuvre n'avait pas ete
gravee, preferant, quand c'etait possible, des gravures anciennes et
ayant encore un interet au dela d'elles-memes, par exemple celles qui
representent un chef-d'oeuvre dans un etat ou nous ne pouvons plus le
voir aujourd'hui (comme la gravure de la Cene de Leonard avant sa
degradation, par Morgan). Il faut dire que les resultats de cette
maniere de comprendre l'art de faire un cadeau ne furent pas toujours
tres brillants. L'idee que je pris de Venise d'apres un dessin du
Titien qui est cense avoir pour fond la lagune, etait certainement
beaucoup moins exacte que celle que m'eussent donnee de simples
photographies. On ne pouvait plus faire le compte a la maison, quand
ma grand'tante voulait dresser un requisitoire contre ma grand'mere,
des fauteuils offerts par elle a de jeunes fiances ou a de vieux
epoux, qui, a la premiere tentative qu'on avait faite pour s'en
servir, s'etaient immediatement effondres sous le poids d'un des
destinataires. Mais ma grand'mere aurait cru mesquin de trop s'occuper
de la solidite d'une boiserie ou se distinguaient encore une
fleurette, un sourire, quelquefois une belle imagination du passe.
Meme ce qui dans ces meubles repondait a un besoin, comme c'etait
d'une facon a laquelle nous ne sommes plus habitues, la charmait comme
les vieilles manieres de dire ou nous voyons une metaphore, effacee,
dans notre moderne langage, par l'usure de l'habitude. Or, justement,
les romans champetres de George Sand qu'elle me donnait pour ma fete,
etaient pleins ainsi qu'un mobilier ancien, d'expressions tombees en
desuetude et redevenues imagees, comme on n'en trouve plus qu'a la
campagne. Et ma grand'mere les avait achetes de preference a d'autres
comme elle eut loue plus volontiers une propriete ou il y aurait eu un
pigeonnier gothique ou quelqu'une de ces vieilles choses qui exercent
sur l'esprit une heureuse influence en lui donnant la nostalgie
d'impossibles voyages dans le temps.
Maman s'assit a cote de mon lit; elle avait pris Francois le Champi a
qui sa couverture rougeatre et son titre incomprehensible, donnaient
pour moi une personnalite distincte et un attrait mysterieux. Je
n'avais jamais lu encore de vrais romans. J'avais entendu dire que
George Sand etait le type du romancier. Cela me disposait deja a
imaginer dans Francois le Champi quelque chose d'indefinissable et de
delicieux. Les procedes de narration destines a exciter la curiosite
ou l'attendrissement, certaines facons de dire qui eveillent
l'inquietude et la melancolie, et qu'un lecteur un peu instruit
reconnait pour communs a beaucoup de romans, me paraissaient simples--a
moi qui considerais un livre nouveau non comme une chose ayant
beaucoup de semblables, mais comme une personne unique, n'ayant de
raison d'exister qu'en soi,--une emanation troublante de l'essence
particuliere a Francois le Champi. Sous ces evenements si journaliers,
ce choses si communes, ces mots si courants, je sentais comme une
intonation, une accentuation etrange. L'action s'engagea; elle me
parut d'autant plus obscure que dans ce temps-la, quand je lisais, je
revassais souvent, pendant des pages entieres, a tout autre chose. Et
aux lacunes que cette distraction laissait dans le recit, s'ajoutait,
quand c'etait maman qui me lisait a haute voix, qu'elle passait toutes
les scenes d'amour. Aussi tous les changements bizarres qui se
produisent dans l'attitude respective de la meuniere et de l'enfant et
qui ne trouvent leur explication que dans les progres d'un amour
naissant me paraissaient empreints d'un profond mystere dont je me
figurais volontiers que la source devait etre dans ce nom inconnu et
si doux de "Champi" qui mettait sur l'enfant, qui le portait sans que
je susse pourquoi, sa couleur vive, empourpree et charmante. Si ma
mere etait une lectrice infidele c'etait aussi, pour les ouvrages ou
elle trouvait l'accent d'un sentiment vrai, une lectrice admirable par
le respect et la simplicite de l'interpretation, par la beaute et la
douceur du son. Meme dans la vie, quand c'etaient des etres et non des
oeuvres d'art qui excitaient ainsi son attendrissement ou son
admiration, c'etait touchant de voir avec quelle deference elle
ecartait de sa voix, de son geste, de ses propos, tel eclat de gaite
qui eut pu faire mal a cette mere qui avait autrefois perdu un enfant,
tel rappel de fete, d'anniversaire, qui aurait pu faire penser ce
vieillard a son grand age, tel propos de menage qui aurait paru
fastidieux a ce jeune savant. De meme, quand elle lisait la prose de
George Sand, qui respire toujours cette bonte, cette distinction
morale que maman avait appris de ma grand'mere a tenir pour
superieures a tout dans la vie, et que je ne devais lui apprendre que
bien plus tard a ne pas tenir egalement pour superieures a tout dans
les livres, attentive a bannir de sa voix toute petitesse, toute
affectation qui eut pu empecher le flot puissant d'y etre recu, elle
fournsissait toute la tendresse naturelle, toute l'ample douceur
qu'elles reclamaient a ces phrases qui semblaient ecrites pour sa voix
et qui pour ainsi dire tenaient tout entieres dans le registre de sa
sensibilite. Elle retrouvait pour les attaquer dans le ton qu'il faut,
l'accent cordial qui leur preexiste et les dicta, mais que les mots
n'indiquent pas; grace a lui elle amortissait au passage toute crudite
dans les temps des verbes, donnait a l'imparfait et au passe defini la
douceur qu'il y a dans la bonte, la melancolie qu'il y a dans la
tendresse, dirigeait la phrase qui finissait vers celle qui allait
commencer, tantot pressant, tantot ralentissant la marche des syllabes
pour les faire entrer, quoique leurs quantites fussent differentes,
dans un rythme uniforme, elle insufflait a cette prose si commune une
sorte de vie sentimentale et continue.
Mes remords etaient calmes, je me laissais aller a la douceur de cette
nuit ou j'avais ma mere aupres de moi. Je savais qu'une telle nuit ne
pourrait se renouveler; que le plus grand desir que j'eusse au monde,
garder ma mere dans ma chambre pendant ces tristes heures nocturnes,
etait trop en opposition avec les necessites de la vie et le voeu de
tous, pour que l'accomplissement qu'on lui avait accorde ce soir put
etre autre chose que factice et exceptionnel. Demain mes angoisses
reprendraient et maman ne resterait pas la. Mais quand mes angoisses
etaient calmees, je ne les comprenais plus; puis demain soir etait
encore lointain; je me disais que j'aurais le temps d'aviser, bien que
ce temps-la ne put m'apporter aucun pouvoir de plus, qu'il s'agissait
de choses qui ne dependaient pas de ma volonte et que seul me faisait
paraitre plus evitables l'intervalle qui les separait encore de moi.
...
C'est ainsi que, pendant longtemps, quand, reveille la nuit, je me
ressouvenais de Combray, je n'en revis jamais que cette sorte de pan
lumineux, decoupe au milieu d'indistinctes tenebres, pareil a ceux que
l'embrasement d'un feu de bengale ou quelque projection electrique
eclairent et sectionnent dans un edifice dont les autres parties
restent plongees dans la nuit: a la base assez large, le petit salon,
la salle a manger, l'amorce de l'allee obscure par ou arriverait M.
Swann, l'auteur inconscient de mes tristesses, le vestibule ou je
m'acheminais vers la premiere marche de l'escalier, si cruel a monter,
qui constituait a lui seul le tronc fort etroit de cette pyramide
irreguliere; et, au faite, ma chambre a coucher avec le petit couloir
a porte vitree pour l'entree de maman; en un mot, toujours vu a la
meme heure, isole de tout ce qu'il pouvait y avoir autour, se
detachant seul sur l'obscurite, le decor strictement necessaire (comme
celui qu'on voit indique en tete des vieilles pieces pour les
representations en province), au drame de mon deshabillage; comme si
Combray n'avait consiste qu'en deux etages relies par un mince
escalier, et comme s'il n'y avait jamais ete que sept heures du soir.
A vrai dire, j'aurais pu repondre a qui m'eut interroge que Combray
comprenait encore autre chose et existait a d'autres heures. Mais
comme ce que je m'en serais rappele m'eut ete fourni seulement par la
memoire volontaire, la memoire de l'intelligence, et comme les
renseignements qu'elle donne sur le passe ne conservent rien de lui,
je n'aurais jamais eu envie de songer a ce reste de Combray. Tout cela
etait en realite mort pour moi.
Mort a jamais? C'etait possible.
Il y a beaucoup de hasard en tout ceci, et un second hasard, celui de
notre mort, souvent ne nous permet pas d'attendre longtemps les
faveurs du premier.
Je trouve tres raisonnable la croyance celtique que les ames de ceux
que nous avons perdus sont captives dans quelque etre inferieur, dans
une bete, un vegetal, une chose inanimee, perdues en effet pour nous
jusqu'au jour, qui pour beaucoup ne vient jamais, ou nous nous
trouvons passer pres de l'arbre, entrer en possession de l'objet qui
est leur prison. Alors elles tressaillent, nous appellent, et sitot
que nous les avons reconnues, l'enchantement est brise. Delivrees par
nous, elles ont vaincu la mort et reviennent vivre avec nous.
Il en est ainsi de notre passe. C'est peine perdue que nous cherchions
a l'evoquer, tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. Il
est cache hors de son domaine et de sa portee, en quelque objet
materiel (en la sensation que nous donnerait cet objet materiel), que
nous ne soupconnons pas. Cet objet, il depend du hasard que nous le
rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas.
Il y avait deja bien des annees que, de Combray, tout ce qui n'etait
pas le theatre et la drame de mon coucher, n'existait plus pour moi,
quand un jour d'hiver, comme je rentrais a la maison, ma mere, voyant
que j'avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon
habitude, un peu de the. Je refusai d'abord et, je ne sais pourquoi,
me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gateaux courts et dodus
appeles Petites Madeleines qui semblaent avoir ete moules dans la
valve rainuree d'une coquille de Saint-Jacques. Et bientot,
machinalement, accable par la morne journee et la perspective d'un
triste lendemain, je portai a mes levres une cuilleree du the ou
j'avais laisse s'amollir un morceau de madeleine. Mais a l'instant
meme ou la gorgee melee des miettes du gateau toucha mon palais, je
tressaillis, attentif a ce qui se passait d'extraordinaire en moi. Un
plaisir delicieux m'avait envahi, isole, sans la notion de sa cause.
Il m'avait aussitot rendu les vicissitudes de la vie indifferentes,
ses desastres inoffensifs, sa brievete illusoire, de la meme facon
qu'opere l'amour, en me remplissant d'une essence precieuse: ou plutot
cette essence n'etait pas en moi, elle etait moi. J'avais cesse de me
sentire mediocre, contingent, mortel. D'ou avait pu me venir cette
puissante joie? Je sentais q'elle etait liee au gout du the et du
gateau, mais qu'elle le depassait infiniment, ne devait pas etre de
meme nature. D'ou venait-elle? Que signifiait-elle? Ou l'apprehender?
Je bois une seconde gorgee ou je ne trouve rien de plus que dans la
premiere, une troisieme qui m'apporte un peu moins que la seconde. Il
est temps que je m'arrete, la vertu du breuvage semble diminuer. Il
est clair que la verite que je cherche n'est pas en lui, mais en moi.
Il l'y a eveillee, mais ne la connait pas, et ne peut que repeter
indefiniment, avec de moins en moins de force, ce meme temoignage que
je ne sais pas interpreter et que je veux au moins pouvoir lui
redemander et retrouver intact, a ma disposition, tout a l'heure, pour
un eclaircissement decisif. Je pose la tasse et me tourne vers mon
esprit. C'est a lui de trouver la verite. Mais comment? Grave
incertitude, toutes les fois que l'esprit se sent depasse par
lui-meme; quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur ou
il doit chercher et ou tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher?
pas seulement: creer. Il est en face de quelque chose qui n'est pas
encore et que seul il peut realiser, puis faire entrer dans sa
lumiere.
Et je recommence a me demander quel pouvait etre cet etat inconnu, qui
n'apportait aucune preuve logique, mais l'evidence de sa felicite, de
sa realite devant laquelle les autres s'evanouissaient. Je veux
essayer de le faire reapparaitre. Je retrograde par la pensee au
moment ou je pris la premiere cuilleree de the. Je retrouve le meme
etat, sans une clarte nouvelle. Je demande a mon esprit un effort de
plus, de ramener encore une fois la sensation qui s'enfuit. Et pour
que rien ne brise l'elan dont il va tacher de la ressaisir, j'ecarte
tout obstacle, toute idee etrangere, j'abrite mes oreilles et mon
attention contre les bruits de la chambre voisine. Mais sentant mon
esprit qui se fatigue sans reussir, je le force au contraire a prendre
cette distraction que je lui refusais, a penser a autre chose, a se
refaire avant une tentative supreme. Puis une deuxieme fois, je fais
le vide devant lui, je remets en face de lui la saveur encore recente
de cette premiere gorgee et je sens tressaillir en moi quelque chose
qui se deplace, voudrait s'elever, quelque chose qu'on aurait
desancre, a une grande profondeur; je ne sais ce que c'est, mais cela
monte lentement; j'eprouve la resistance et j'entends la rumeur des
distances traversees.
Certes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit etre l'image, le
souvenir visuel, qui, lie a cette saveur, tente de la suivre jusqu'a
moi. Mais il se debat trop loin, trop confusement; a peine si je
percois le reflet neutre ou se confond l'insaisissable tourbillon des
couleurs remuees; mais je ne puis distinguer la forme, lui demander
comme au seul interprete possible, de me traduire le temoignage de sa
contemporaine, de son inseparable compagne, la saveur, lui demander de
m'apprendre de quelle circonstance particuliere, de quelle epoque du
passe il s'agit.
Arrivera-t-il jusqu'a la surface de ma claire conscience, ce souvenir,
l'instant ancien que l'attraction d'un instant identique est venue de
si loin solliciter, emouvoir, soulever tout au fond de moi? Je ne
sais. Maintenant je ne sens plus rien, il est arrete, redescendu
peut-etre; qui sait s'il remontera jamais de sa nuit? Dix fois il me
faut recommencer, me pencher vers lui. Et chaque fois la lachete qui
nous detourne de toute tache difficile, de toute oeuvre important, m'a
conseille de laisser cela, de boire mon the en pensant simplement a
mes ennuis d'aujourd'hui, a mes desirs de demain qui se laissent
remacher sans peine.
Et tout d'un coup le souvenir m'est apparu. Ce gout celui du petit
morceau de madeleine que le dimanche matin a Combray (parce que ce
jour-la je ne sortais pas avant l'heure de la messe), quand j'allais
lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Leonie m'offrait apres
l'avoir trempe dans son infusion de the ou de tilleul. La vue de la
petite madeleine ne m'avait rien rappele avant que je n'y eusse goute;
peut-etre parce que, en ayant souvent apercu depuis, sans en manger,
sur les tablettes des patissiers, leu image avait quitte ces jours de
Combray pour se lier a d'autres plus recents; peut-etre parce que de
ces souvenirs abandonnes si longtemps hors de la memoire, rien ne
survivait, tout s'etait desagrege; les formes,--et celle aussi du petit
coquillage de patisserie, si grassement sensuel, sous son plissage
severe et devot--s'etaient abolies, ou, ensommeillees, avaient perdu la
force d'expansion qui leur eut permis de rejoindre la conscience.
Mais, quand d'un passe ancien rien ne subsiste, apres la mort des
etres, apres la destruction des choses, seules, plus freles mais plus
vivaces, plus immaterielles, plus persistantes, plus fideles, l'odeur
et la saveur restent encore longtemps, comme des ames, a se rappeler,
a attendre, a esperer, sur la ruine de tout le reste, a porter sans
flechir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'edifice immense du
souvenir.
Et des que j'eus reconnu le gout du morceau de madeleine trempe dans
le tilleul que me donnait ma tante (quoique je ne susse pas encore et
dusse remettre a bien plus tard de decouvrir pourquoi ce souvenir me
rendait si heureux), aussitot la vieille maison grise sur la rue, ou
etait sa chambre, vint comme un decor de theatre s'appliquer au petit
pavillon, donnant sur le jardin, qu'on avait construit pour mes
parents sur ses derrieres (ce pan tronque que seul j'avais revu
jusque-la); et avec la maison, la ville, la Place ou on m'envoyait
avant dejeuner, les rues ou j'allais faire des courses depuis le matin
jusqu'au soir et par tous les temps, les chemins qu'on prenait si le
temps etait beau. Et comme dans ce jeu ou les Japonais s'amusent a
tremper dans un bol de porcelaine rempli d'eau, de petits morceaux de
papier jusque-la indistincts qui, a peine y sont-ils plonges
s'etirent, se contournent, se colorent, se differencient, deviennent
des fleurs, des maisons, des personnages consistants et
reconnaissables, de meme maintenant toutes les fleurs de notre jardin
et celles du parc de M. Swann, et les nympheas de la Vivonne, et les
bonnes gens du village et leurs petits logis et l'eglise et tout
Combray et ses environs, tout cela que prend forme et solidite, est
sorti, ville et jardins, de ma tasse de the.
II.
Combray de loin, a dix lieues a la ronde, vu du chemin de fer quand
nous y arrivions la derniere semaine avant Paques, ce n'etait qu'une
eglise resumant la ville, la representant, parlant d'elle et pour elle
aux lointains, et, quand on approchait, tenant serres autour de sa
haute mante sombre, en plein champ, contre le vent, comme une pastoure
ses brebis, les dos laineux et gris des maisons rassemblees qu'un
reste de remparts du moyen age cernait ca et la d'un trait aussi
parfaitement circulaire qu'une petite ville dans un tableau de
primitif. A l'habiter, Combray etait un peu triste, comme ses rues
dont les maisons construites en pierres noiratres du pays, precedees
de degres exterieurs, coiffees de pignons qui rabattaient l'ombre
devant elles, etaient assez obscures pour qu'il fallut des que le jour
commencait a tomber relever les rideaux dans les "salles"; des rues
aux graves noms de saints (desquels plusieurs seigneurs de Combray):
rue Saint-Hilaire, rue Saint-Jacques ou etait la maison de ma tante,
rue Sainte-Hildegarde, ou donnait la grille, et rue du Saint-Esprit
sur laquelle s'ouvrait la petite porte laterale de son jardin; et ces
rues de Combray existent dans une partie de ma memoire si reculee,
peinte de couleurs si differentes de celles qui maintenant revetent
pour moi le monde, qu'en verite elles me paraissent toutes, et
l'eglise qui les dominait sur la Place, plus irreelles encore que les
projections de la lanterne magique; et qu'a certains moments, il me
semble que pouvoir encore traverser la rue Saint-Hilaire, pouvoir
louer une chambre rue de l'Oiseau--a la vieille hotellerie de l'Oiseau
flesche, des soupiraux de laquelle montait une odeur de cuisine que
s'eleve encore par moments en moi aussi intermittente et aussi
chaude,--serait une entree en contact avec l'Au-dela plus
merveilleusement surnaturelle que de faire la connaissance de Golo et
de causer avec Genevieve de Brabant.
La cousine de mon grand-pere,--ma grand'tante,--chez qui nous habitions,
etait la mere de cette tante Leonie qui, depuis la mort de son mari,
mon oncle Octave, n'avait plus voulu quitter, d'abord Combray, puis a
Combray sa maison, puis sa chambre, puis son lit et ne "descendait"
plus, toujours couchee dans un etat incertain de chagrin, de debilite
physique, de maladie, d'idee fixe et de devotion. Son appartement
particulier donnait sur la rue Saint-Jacques qui aboutissait beaucoup
plus loin au Grand-Pre (par opposition au Petit-Pre, verdoyant au
milieu de la ville, entre trois rues), et qui, unie, grisatre, avec
les trois hautes marches de gres presque devant chaque porte, semblait
comme un defile pratique par un tailleur d'images gothiques a meme la
pierre ou il eut sculpte une creche ou un calvaire. Ma tante
n'habitait plus effectivement que deux chambres contigues, restant
l'apres-midi dans l'une pendant qu'on aerait l'autre. C'etaient de ces
chambres de province qui,--de meme qu'en certains pays des parties
entieres de l'air ou de la mer sont illuminees ou parfumees par des
myriades de protozoaires que nous ne voyons pas,--nous enchantent des
mille odeurs qu'y degagent les vertus, la sagesse, les habitudes,
toute une vie secrete, invisible, surabondante et morale que
l'atmosphere y tient en suspens; odeurs naturelles encore, certes, et
couleur du temps comme celles de la campagne voisine, me deja
casanieres, humaines et renfermees, gelee exquise industrieuse et
limpide de tous les fruits de l'annee qui ont quitte le verger pour
l'armoire; saisonnieres, mais mobilieres et domestiques, corrigeant le
piquant de la gelee blanche par la douceur du pain chaud, oisives et
ponctuelles comme une horloge de village, flaneuses et rangees,
insoucieuses et prevoyantes, lingeres, matinales, devotes, heureuses
d'une paix qui n'apporte qu'un surcroit d'anxiete et d'un prosaisme
que set de grand reservoir de poesie a celui qui la traverse sans y
avoir vecu. L'air y etait sature de la fine fleur d'un silence si
nourricier, si succulent que je ne m'y avancais qu'avec une sorte de
gourmandise, surtout par ces premiers matins encore froids de la
semaine de Paques ou je le goutais mieux parce que je venais seulement
d'arriver a Combray: avant que j'entrasse souhaiter le bonjour a ma
tante on me faisait attendre un instant, dans la premiere piece ou le
soleil, d'hiver encore, etait venu se mettre au chaud devant le feu,
deja allume entre les deux briques et qui badigeonnait toute la
chambre d'une odeur de suie, en faisait comme un de ces grands
"devants de four" de campagne, ou de ces manteaux de cheminee de
chateaux, sous lesquels on souhaite que se declarent dehors la pluie,
la neige, meme quelque catastrophe diluvienne pour ajouter au confort
de la reclusion la poesie de l'hivernage; je faisais quelques pas de
prie-Dieu aux fauteuils en velours frappe, toujours revetus d'un
appui-tete au crochet; et le feu cuisant comme une pate les
appetissantes odeurs dont l'air de la chambre etait tout grumeleux et
qu'avait deja fait travailler et "lever" la fraicheur humide et
ensoleillee du matin, il les feuilletait, les dorait, les godait, les
boursouflait, en faisant un invisible et palpable gateau provincial,
un immense "chausson" ou, a peine goutes les aromes plus
croustillants, plus fins, plus reputes, mais plus secs aussi du
placard, de la commode, du papier a ramages, je revenais toujours avec
une convoitise inavouee m'engluer dans l'odeur mediane, poisseuse,
fade, indigeste et fruitee de couvre-lit a fleurs.
Dans la chambre voisine, j'entendais ma tante qui causait toute seule
a mi-voix. Elle ne parlait jamais qu'assez bas parce qu'elle croyait
avoir dans la tete quelque chose de casse et de flottant qu'elle eut
deplace en parlant trop fort, mais elle ne restait jamais longtemps,
meme seule, sans dire quelque chose, parce qu'elle croyait que c'etait
salutaire pour sa gorge et qu'en empechant le sang de s'y arreter,
cela rendrait moins frequents les etouffements et les angoisses dont
elle souffrait; puis, dans l'inertie absolu ou elle vivait, elle
pretait a ses moindres sensations une importance extraordinaire; elle
les douait d'une motilite qui lui rendait difficile de les garder pour
elle, et a defaut de confident a qui les communiquer, elle se les
annoncait a elle-meme, en un perpetuel monologue qui etait sa seule
forme d'activite. Malheureusement, ayant pris l'habitude de penser
tout haut, elle ne faisait pas toujours attention a ce qu'il n'y eut
personne dans la chambre voisine, et je l'entendais souvent se dire a
elle-meme: "Il faut que je me rappelle bien que je n'ai pas dormi"
(car ne jamais dormir etait sa grande pretention dont notre langage a
tous gardait le respect et la trace: le matin Francoise ne venait pas
"l'eveiller", mais "entrait" chez elle; quand ma tante voulait faire
un somme dans la journee, on disait qu'elle voulait "reflechir" ou
"reposer"; et quand il lui arrivait de s'oublier en causant jusqu'a
dire: "Ce qui m'a reveillee" ou "j'ai reve que", elle rougissait et se
reprenait au plus vite).
Au bout d'un moment, j'entrais l'embrasser; Francoise faisait infuser
son the; ou, si ma tante se sentait agitee, elle demandait a la place
sa tisane et c'etais moi qui etais charge de faire tomber du sac de
pharmacie dans une assiette la quantite de tilleul qu'il fallait
mettre ensuite dans l'eau bouillante. Le dessechement des tiges les
avait incurvees en un capricieux treillage dans les entrelacs duquel
s'ouvraient les fleurs pales, comme si un peintre les eut arrangees,
les eut fait poser de la facon la plus ornementale. Les feuilles,
ayant perdu ou change leur aspect, avaient l'air des choses les
impossible disparates, d'une aile transparente de mouche, de l'envers
blanc d'une etiquette, d'un petale de rose, mais qui eussent ete
empilees, concassees ou tressees comme dans la confection d'un nid.
Mille petits details inutiles,--charmante prodigalite du
pharmacien,--qu'on eut supprimes dans une preparation factice, me
donnaient, comme un livre ou on s'emerveille de rencontrer le nom
d'une personne de connaissance, le plaisir de comprendre que c'etait
bien des tiges de vrais tilleuls, comme ceux que je voyais avenue de
la Gare, modifiees, justement parce que c'etaient non des doubles,
mais elles-meme et qu'elles avaient vieilli. Et chaque caractere
nouveau n'y etant que la metamorphose d'un caractere ancien, dans de
petites boules grises je reconnaissais les boutons verts qui ne sont
pas venus a terme; mais surtout l'eclat rose, lunaire et doux qui
faisait se detacher les fleurs dans la foret fragile des tiges ou
elles etaient suspendues comme de petites roses d'or,--signe, comme la
lueur qui revele encore sur une muraille la place d'une fresque
effacee, de la difference entre les parties de l'arbre qui avaient ete
"en couleur" et celles qui ne l'avaient pas ete--me montrait que ces
petales etaient bien ceux qui avant de fleurir le sac de pharmacie
avaient embaume les soirs de printemps. Cette flamme rose de cierge,
c'etait leur couleur encore, mais a demi eteinte et assoupie dans
cette vie diminuee qu'etait la leur maintenant et qui est comme le
crepuscule des fleurs. Bientot ma tante pouvait tremper dan l'infusion
bouillante dont elle savourait le gout de feuille morte ou de fleur
fanee une petite madeleine dont elle me tendait un morceau quand il
etait suffisamment amolli.
D'un cote de son lit etait une grande commode jaune en bois de
citronnier et une table qui tenait a la fois de l'officine et du
maitre-autel, ou, au-dessus d'une statuette de la Vierge et d'une
bouteille de Vichy-Celestins, on trouvait des livres de messe et des
ordonnances de medicaments, tous ce qu'il fallait pour suivre de son
lit les offices et son regime, pour ne manquer l'heure ni de la
pepsine, ni des Vepres. De l'autre cote, son lit longeait la fenetre,
elle avait la rue sous les yeux et y lisait du matin au soir, pour se
desennuyer, a la facon des princes persans, la chronique quotidienne
mais immemoriale de Combray, qu'elle commentait en-suite avec
Francoise.
Je n'etais pas avec ma tante depuis cinq minutes, qu'elle me renvoyait
par peur que je la fatigue. Elle tendait a mes levres son triste front
pale et fade sur lequel, a cette heure matinale, elle n'avait pas
encore arrange ses faux cheveux, et ou les vertebres transparaissaient
comme les pointes d'une couronne d'epines ou les grains d'un rosaire,
et elle me disait: "Allons, mon pauvre enfant, va-t'en, va te preparer
pour la messe; et si en bas tu rencontres Francoise, dis-lui de ne pas
s'amuser trop longtemps avec vous, qu'elle monte bientot voir si je
n'ai besoin de rien."
Francoise, en effet, qui etait depuis des annees a son service et ne
se doutait pas alors qu'elle entrerait un jour tout a fait au notre
delaissait un peu ma tante pendant les mois ou nous etions la. Il y
avait eu dans mon enfance, avant que nous allions a Combray, quand ma
tante Leonie passait encore l'hiver a Paris chez sa mere, un temps ou
je connaissais si peu Francoise que, le 1er janvier, avant d'entrer
chez ma grand'tante, ma mere me mettait dans la main une piece de cinq
francs et me disait: "Surtout ne te trompe pas de personne. Attends
pour donner que tu m'entendes dire: "Bonjour Francoise"; en meme temps
je te toucherai legerement le bras. A peine arrivions-nous dans
l'obscure antichambre de ma tante que nous apercevions dans l'ombre,
sous les tuyaux d'un bonnet eblouissant, raide et fragile comme s'il
avait ete de sucre file, les remous concentriques d'un sourire de
reconnaissance anticipe. C'etait Francoise, immobile et debout dans
l'encadrement de la petite porte du corridor comme une statue de
sainte dans sa niche. Quand on etait un peu habitue a ces tenebres de
chapelle, on distinguait sur son visage l'amour desinteresse de
l'humanite, le respect attendri pour les hautes classes qu'exaltait
dans les meilleures regions de son coeur l'espoir des etrennes. Maman
me pincait le bras avec violence et disait d'une voix forte: "Bonjour
Francoise." A ce signal mes doigts s'ouvraient et je lachais la piece
qui trouvait pour la recevoir une main confuse, mais tendue. Mais
depuis que nous allions a Combray je ne connaissais personne mieux que
Francoise; nous etions ses preferes, elle avait pour nous, au moins
pendant les premieres annees, avec autant de consideration que pour ma
tante, un gout plus vif, parce que nous ajoutions, au prestige de
faire partie de la famille (elle avait pour les liens invisibles que
noue entre les membres d'une famille la circulation d'un meme sang,
autant de respect qu'un tragique grec), le charme de n'etre pas ses
maitres habituels. Aussi, avec quelle joie elle nous recevait, nous
plaignant de n'avoir pas encore plus beau temps, le jour de notre
arrivee, la veille de Paques, ou souvent il faisait un vent glacial,
quand maman lui demandait des nouvelles de sa fille et de ses neveux,
si son petit-fils etait gentil, ce qu'on comptait faire de lui, s'il
ressemblerait a sa grand'mere.
Et quand il n'y avait plus de monde la, maman qui savait que Francoise
pleurait encore ses parents morts depuis des annees, lui parlait d'eux
avec douceur, lui demandait mille details sur ce qu'avait ete leur
vie.
Elle avait devine que Francoise n'aimait pas son gendre et qu'il lui
gatait le plaisir qu'elle avait a etre avec sa fille, avec qui elle ne
causait pas aussi librement quand il etait la. Aussi, quand Francoise
allait les voir, a quelques lieues de Combray, maman lui disait en
souriant: "N'est-ce pas Francoise, si Julien a ete oblige de
s'absenter et si vous avez Margeurite a vous toute seule pour toute la
journee, vous serez desolee, mais vous vous ferez une raison?" Et
Francoise disait en riant: "Madame sait tout; madame est pire que les
rayons X (elle disait x avec une difficulte affectee et un sourire
pour se railler elle-meme, ignorante, d'employer ce terme savant),
qu'on a fait venir pour Mme Octave et qui voient ce que vous avez dans
le coeur", et disparaissait, confuse qu'on s'occupat d'elle, peut-etre
pour qu'on ne la vit pas pleurer; maman etait la premiere personne qui
lui donnat cette douce emotion de sentir que sa vie, ses bonheurs, ses
chagrins de paysanne pouvaient presenter de l'interet, etre un motif
de joie ou de tristesse pour une autre qu'elle-meme. Ma tante se
resignait a se priver un peu d'elle pendant notre sejour, sachant
combien ma mere appreciait le service de cette bonne si intelligente
et active, qui etait aussi belle des cinq heures du matin dans sa
cuisine, sous son bonnet dont le tuyautage eclatant et fixe avait
l'air d'etre en biscuit, que pour aller a la grand'messe; qui faisait
tout bien, travaillant comme un cheval, qu'elle fut bien portante ou
non, mais sans bruit, sans avoir l'air de rien faire, la seule des
bonnes de ma tante qui, quand maman demandait de l'eau chaude ou du
cafe noir, les apportait vraiment bouillants; elle etait un de ces
serviteurs qui, dans une maison, sont a la fois ceux qui deplaisent le
plus au premier abord a un etranger, peut-etre parce qu'ils ne
prennent pas la peine de faire sa conquete et n'ont pas pour lui de
prevenance, sachant tres bien qu'ils n'ont aucun besoin de lui, qu'on
cesserait de le recevoir plutot que de les renvoyer; et qui sont en
revanche ceux a qui tiennent le plus les maitres qui ont eprouve leur
capacites reelles, et ne se soucient pas de cet agrement superficiel,
de ce bavardage servile qui fait favorablement impression a un
visiteur, mais qui recouvre souvent une ineducable nullite.
Quand Francoise, apres avoir veille a ce que mes parents eussent tout
ce qu'il leur fallait, remontait une premiere fois chez ma tante pour
lui donner sa pepsine et lui demander ce qu'elle prendrait pour
dejeuner, il etait bien rare qu'il ne fallut pas donner deja son avis
ou fournir des explications sur quelque evenement d'importance:
--"Francoise, imaginez-vous que Mme Goupil est passee plus d'un quart
d'heure en retard pour aller chercher sa soeur; pour peu qu'elle
s'attarde sur son chemin cela ne me surprendrait point qu'elle arrive
apres l'elevation."
--"He! il n'y aurait rien d'etonnant", repondait Francoise.
--"Francoise, vous seriez venue cing minutes plus tot, vous auriez vu
passer Mme Imbert qui tenait des asperges deux fois grosses comme
celles de la mere Callot; tachez donc de savoir par sa bonne ou elle
les a eues. Vous qui, cette annee, nous mettez des asperges a toutes
les sauces, vous auriez pu en prendre de pareilles pour nos
voyageurs."
--"Il n'y aurait rien d'etonnant qu'elles viennent de chez M. le Cure",
disait Francoise.
--"Ah! je vous crois bien, ma pauvre Francoise, repondait ma tante en
haussant les epaules, chez M. le Cure! Vous savez bien qu'il ne fait
pousser que de petites mechantes asperges de rien. Je vous dis que
celles-la etaient grosses comme le bras. Pas comme le votre, bien sur,
mais comme mon pauvre bras qui a encore tant maigri cette annee."
--"Francoise, vous n'avez pas entendu ce carillon qui m'a casse la
tete?"
--"Non, madame Octave."
--"Ah! ma pauvre fille, il faut que vous l'ayez solide votre tete, vous
pouvez remercier le Bon Dieu. C'etait la Maguelone qui etait venue
chercher le docteur Piperaud. Il est ressorti tout de suite avec elle
et ils ont tourne par la rue de l'Oiseau. Il faut qu'il y ait quelque
enfant de malade."
--"Eh! la, mon Dieu", soupirait Francoise, qui ne pouvait pas entendre
parler d'un malheur arrive a un inconnu, meme dans une partie du monde
eloignee, sans commencer a gemir.
--"Francoise, mais pour qui donc a-t-on sonne la cloche des morts? Ah!
mon Dieu, ce sera pour Mme Rousseau. Voila-t-il pas que j'avais oublie
qu'elle a passe l'autre nuit. Ah! il est temps que le Bon Dieu me
rappelle, je ne sais plus ce que j'ai fait de ma tete depuis la mort
de mon pauvre Octave. Mais je vous fais perdre votre temps, ma fille."
--"Mais non, madame Octave, mon temps n'est pas si cher; celui qui l'a
fait ne nous l'a pas vendu. Je vas seulement voir si mon feu ne
s'eteint pas."
Ainsi Francoise et ma tante appreciaient-elles ensemble au cours de
cette seance matinale, les premiers evenements du jour. Mais
quelquefois ces evenements revetaient un caractere si mysterieux et si
grave que ma tante sentait qu'elle ne pourrait pas attendre le moment
ou Francoise monterait, et quatre coups de sonnette formidables
retentissaient dans la maison.
--"Mais, madame Octave, ce n'est pas encore l'heure de la pepsine,
disait Francoise. Est-ce que vous vous etes senti une faiblesse?"
--"Mais non, Francoise, disait ma tante, c'est-a-dire si, vous savez
bien que maintenant les moments ou je n'ai pas de faiblesse sont bien
rares; un jour je passerai comme Mme Rousseau sans avoir eu le temps
de me reconnaitre; mais ce n'est pas pour cela que je sonne.
Croyez-vous pas que je viens de voir comme je vous vois Mme Goupil
avec une fillette que je ne connais point. Allez donc chercher deux
sous de sel chez Camus. C'est bien rare si Theodore ne peut pas vous
dire qui c'est."
--"Mais ca sera la fille a M. Pupin", disait Francoise qui preferait
s'en tenir a une explication immediate, ayant ete deja deux fois
depuis le matin chez Camus.
--"La fille a M. Pupin! Oh! je vous crois bien, ma pauvre Francoise!
Avec cela que je ne l'aurais pas reconnue?"
--"Mais je ne veux pas dire la grande, madame Octave, je veux dire la
gamine, celle qui est en pension a Jouy. Il me ressemble de l'avoir
deja vue ce matin."
--"Ah! a moins de ca, disait ma tante. Il faudrait qu'elle soit venue
pour les fetes. C'est cela! Il n'y a pas besoin de chercher, elle sera
venue pour les fetes. Mais alors nous pourrions bien voir tout a
l'heure Mme Sazerat venir sonner chez sa soeur pour le dejeuner. Ce
sera ca! J'ai vu le petit de chez Galopin qui passait avec une tarte!
Vous verrez que la tarte allait chez Mme Goupil."
--"Des l'instant que Mme Goupil a de la visite, madame Octave, vous
n'allez pas tarder a voir tout son monde rentrer pour le dejeuner, car
il commence a ne plus etre de bonne heure", disait Francoise qui,
presse de redescendre s'occuper du dejeuner, n'etait pas fachee de
laisser a ma tante cette distraction en perspective.
--"Oh! pas avant midi, repondait ma tante d'un ton resigne, tout en
jetant sur la pendule un coup d'oeil inquiet, mais furtif pour ne pas
laisser voir q'elle, qui avait renonce a tout, trouvait pourtant, a
apprendre que Mme Goupil avait a dejeuner, un plaisir aussi vif, et
qui se ferait malheureusement attendre encore un peu plus d'une heure.
Et encore cela tombera pendant mon dejeuner!" ajouta-t-elle a mi-voix
pour elle-meme. Son dejeuner lui etait une distraction suffisante pour
qu'elle n'en souhaitat pas une autre en meme temps. "Vous n'oublierez
pas au moins de me donner mes oeufs a la creme dans une assiette
plate?" C'etaient les seules qui fussent ornees de sujets, et ma tante
s'amusait a chaque repas a lire la legende de celle qu'on lui servait
ce jour-la. Elle mettait ses lunettes, dechiffrait: Alibaba et
quarante voleurs, Aladin ou la Lampe merveilleuse, et disait en
souriant: Tres bien, tres bien.
--"Je serais bien allee chez Camus..." disait Francoise en voyant que
ma tante ne l'y enverrait plus.
--"Mais non, ce n'est plus la peine, c'est surement Mlle Pupin. Ma
pauvre Francoise, je regrette de vous avoir fait monter pour rien."
Mais ma tante savait bien que ce n'etait pas pour rien qu'elle avait
sonne Francoise, car, a Combray, une personne "qu'on ne connaissait
point" etait un etre aussi peu croyable qu'un dieu de la mythologie,
et de fait on ne se souvenait pas que, chaque fois que s'etait
produite, dans la rue de Saint-Esprit ou sur la place, une de ces
apparitions stupefiantes, des recherches bien conduites n'eussent pas
fini par reduire le personnage fabuleux aux proportions d'une
"personne qu'on connaissait", soit personnellement, soit
abstraitement, dans son etat civil, en tant qu'ayant tel degre de
parente avec des gens de Combray. C'etait le fils de Mme Sauton qui
rentrait du service, la niece de l'abbe Perdreau qui sortait de
couvent, le frere du cure, percepteur a Chateaudun qui venait de
prendre sa retraite ou qui etait venu passer les fetes. On avait eu en
les apercevant l'emotion de croire qu'il y avait a Combray des gens
qu'on ne connaissait point simplement parce qu'on ne les avait pas
reconnus ou identifies tout de suite. Et pourtant, longtemps a
l'avance, Mme Sauton et le cure avaient prevenu qu'ils attendaient
leurs "voyageurs". Quand le soir, je montais, en rentrant, raconter
notre promenade a ma tante, si j'avais l'imprudence de lui dire que
nous avions rencontre pres du Pont-Vieux, un homme que mon grand-pere
ne connaissait pas: "Un homme que grand-pere ne connaissait point,
s'ecriait elle. Ah! je te crois bien!" Neanmoins un peu emue de cette
nouvelle, elle voulait en avoir le coeur net, mon grand-pere etait
mande. "Qui donc est-ce que vous avez rencontre pres du Pont-Vieux,
mon oncle? un homme que vous ne connaissiez point?"--"Mais si,
repondait mon grand-pere, c'etait Prosper le frere du jardinier de Mme
Bouilleboeuf."--"Ah! bien", disait ma tante, tranquillisee et un peu
rouge; haussant les epaules avec un sourire ironique, elle ajoutait:
"Aussi il me disait que vous aviez rencontre un homme que vous ne
connaissiez point!" Et on me recommandait d'etre plus circonspect une
autre fois et de ne plus agiter ainsi ma tante par des paroles
irreflechies. On connaissait tellement bien tout le monde, a Combray,
betes et gens, que si ma tante avait vu par hasard passer un chien
"qu'elle ne connaissait point", elle ne cessait d'y penser et de
consacrer a ce fait incomprehensible ses talents d'induction et ses
heures de liberte.
--"Ce sera le chien de Mme Sazerat", disait Francoise, sans grande
conviction, mais dans un but d'apaisement et pour que ma tante ne se
"fende pas la tete."
--"Comme si je ne connaissais pas le chien de Mme Sazerat!" repondait
ma tante donc l'esprit critique n'admettait pas se facilement un fait.
--"Ah! ce sera le nouveau chien que M. Galopin a rapporte de Lisieux."
--"Ah! a moins de ca."
--"Il parait que c'est une bete bien affable", ajoutait Francoise qui
tenait le renseignement de Theodore, "spirituelle comme une personne,
toujours de bonne humeur, toujours aimable, toujours quelque chose de
gracieux. C'est rare qu'une bete qui n'a que cet age-la soit deja si
galante. Madame Octave, il va falloir que je vous quitte, je n'ai pas
le temps de m'amuser, voila bientot dix heures, mon fourneau n'est
seulement pas eclaire, et j'ai encore a plumer mes asperges."
--"Comment, Francoise, encore des asperges! mais c'est une vraie
maladie d'asperges que vous avez cette annee, vous allez en fatiguer
nos Parisiens!"
--"Mais non, madame Octave, ils aiment bien ca. Ils rentreront de
l'eglise avec de l'appetit et vous verrez qu'ils ne les mangeront pas
avec le dos de la cuiller."
--"Mais a l'eglise, ils doivent y etre deja; vous ferez bien de ne pas
perdre de temps. Allez surveiller votre dejeuner."
Pendant que ma tante devisait ainsi avec Francoise, j'accompagnais mes
parents a la messe. Que je l'aimais, que je la revois bien, notre
Eglise! Son vieux porche par lequel nous entrions, noir, grele comme
une ecumoire, etait devie et profondement creuse aux angles (de meme
que le benitier ou il nous conduisait) comme si le doux effleurement
des mantes des paysannes entrant a l'eglise et de leurs doigts timides
prenant de l'eau benite, pouvait, repete pendant des siecles, acquerir
une force destructive, inflechir la pierre et l'entailler de sillons
comme en trace la roue des carrioles dans la borne contre laquelle
elle bute tous les jours. Ses pierres tombales, sous lesquelles la
noble poussiere des abbes de Combray, enterres la, faisait au choeur
comme un pavage spirituel, n'etaient plus elles-memes de la matiere
inerte et dure, car le temps les avait rendues douces et fait couler
comme du miel hors des limites de leur propre equarrissure qu'ici
elles avaient depassees d'un flot blond, entrainant a la derive une
majuscule gothique en fleurs, noyant les violettes blanches du marbre;
et en deca desquelles, ailleurs, elles s'etaient resorbees,
contractant encore l'elliptique inscription latine, introduisant un
caprice de plus dans la disposition de ces caracteres abreges,
rapprochant deux lettres d'un mot dont les autres avaient ete
demesurement distendues. Ses vitraux ne chatoyaient jamais tant que
les jours ou le soleil se montrait peu, de sorte que fit-il gris
dehors, on etait sur qu'il ferait beau dans l'eglise; l'un etait
rempli dans toute sa grandeur par un seul personnage pareil a un Roi
de jeu de cartes, qui vivait la-haut, sous un dais architectural,
entre ciel et terre; (et dans le reflet oblique et bleu duquel,
parfois les jours de semaine, a midi, quand il n'y a pas d'office,--a
l'un de ces rares moments ou l'eglise aeree, vacante, plus humaine,
luxueuse, avec du soleil sur son riche mobilier, avait l'air presque
habitable comme le hall de pierre sculptee et de verre peint, d'un
hotel de style moyen age,--on voyait s'agenouiller un instant Mme
Sazerat, posant sur le prie-Dieu voisin un paquet tout ficele de
petits fours qu'elle venait de prendre chez le patissier d'en face et
qu'elle allait rapporter pour le dejeuner); dans un autre une montagne
de neige rose, au pied de laquelle se livrait un combat, semblait
avoir givre a meme la verriere qu'elle boursouflait de son trouble
gresil comme une vitre a laquelle il serait reste des flocons, mais
des flocons eclaires par quelque aurore (par la meme sans doute qui
empourprait le retable de l'autel de tons si frais qu'ils semblaient
plutot poses la momentanement par une lueur du dehors prete a
s'evanouir que par des couleurs attachees a jamais a la pierre); et
tous etaient si anciens qu'on voyait ca et la leur vieillesse argentee
etinceler de la poussiere des siecles et monter brillante et usee
jusqu'a la corde la trame de leur douce tapisserie de verre. Il y en
avait un qui etait un haut compartiment divise en une centaine de
petits vitraux rectangulaires ou dominait le bleu, comme un grand jeu
de cartes pareil a ceux qui devaient distraire le roi Charles VI; mais
soit qu'un rayon eut brille, soit que mon regard en bougeant eut
promene a travers la verriere tour a tour eteinte et rallumee, un
mouvant et precieux incendie, l'instant d'apres elle avait pris
l'eclat changeant d'une traine de paon, puis elle tremblait et
ondulait en une pluie flamboyante et fantastique qui degouttait du
haut de la voute sombre et rocheuse, le long des parois humides, comme
si c'etait dans la nef de quelque grotte irisee de sinueux stalactites
que je suivais mes parents, qui portaient leur paroissien; un instant
apres les petits vitraux en losange avaient pris la transparence
profonde, l'infrangible durete de saphirs qui eussent ete juxtaposes
sur quelque immense pectoral, mais derriere lesquels on sentait, plus
aime que toutes ces richesses, un sourire momentane de soleil; il
etait aussi reconnaissable dans le flot bleu et doux dont il baignait
les pierreries que sur le pave de la place ou la paille du marche; et,
meme a nos premiers dimanches quand nous etions arrives avant Paques,
il me consolait que la terre fut encore nue et noire, en faisant
epanouir, comme en un printemps historique et qui datait des
successeurs de saint Louis, ce tapis eblouissant et dore de myosotis
en verre.
Deux tapisseries de haute lice representaient le couronnement d'Esther
(le tradition voulait qu'on eut donne a Assuerus les traits d'un roi
de France et a Esther ceux d'une dame de Guermantes dont il etait
amoureux) auxquelles leurs couleurs, en fondant, avaient ajoute une
expression, un relief, un eclairage: un peu de rose flottait aux
levres d'Esther au dela du dessin de leur contour, le jaune de sa robe
s'etalait si onctueusement, si grassement, qu'elle en prenait une
sorte de consistance et s'enlevait vivement sur l'atmosphere refoulee;
et la verdure des arbres restee vive dans les parties basses du
panneau de soie et de laine, mais ayant "passe" dans le haut, faisait
se detacher en plus pale, au-dessus des troncs fonces, les hautes
branches jaunissantes, dorees et comme a demi effacees par la brusque
et oblique illumination d'un soleil invisible. Tout cela et plus
encore les objets precieux venus a l'eglise de personnages qui etaient
pour moi presque des personnages de legende (la croix d'or travaillee
disait-on par saint Eloi et donnee par Dagobert, le tombeau des fils
de Louis le Germanique, en porphyre et en cuivre emaille) a cause de
quoi je m'avancais dans l'eglise, quand nous gagnions nos chaises,
comme dans une vallee visitee des fees, ou le paysan s'emerveille de
voir dans un rocher, dans un arbre, dans une mare, la trace palpable
de leur passage surnaturel, tout cela faisait d'elle pour moi quelque
chose d'entierement different du reste de la ville: un edifice
occupant, si l'on peut dire, un espace a quatre dimensions--la
quatrieme etant celle du Temps,--deployant a travers les siecles son
vaisseau qui, de travee en travee, de chapelle en chapelle, semblait
vaincre et franchir non pas seulement quelques metres, mais des
epoques successives d'ou il sortait victorieux; derobant le rude et
farouche XIe siecle dans l'epaisseur de ses murs, d'ou il
n'apparaissait avec ses lourds cintres bouches et aveugles de
grossiers moellons que par la profonde entaille que creusait pres du
porche l'escalier du clocher, et, meme la, dissimule par les
gracieuses arcades gothiques qui se pressaient coquettement devant lui
comme de plus grandes soeurs, pour le cacher aux etrangers, se placent
en souriant devant un jeune frere rustre, grognon et mal vetu; elevant
dans le ciel au-dessus de la Place, sa tour qui avait contemple saint
Louis et semblait le voir encore; et s'enfoncant avec sa crypte dans
une nuit merovingienne ou, nous guidant a tatons sous la voute obscure
et puissamment nervuree comme la membrane d'une immense chauve-souris
de pierre, Theodore et sa soeur nous eclairaient d'une bougie le
tombeau de la petite fille de Sigebert, sur lequel une profonde
valve,--comme la trace d'un fossile,--avait ete creusee, disait-on, "par
une lampe de cristal qui, le soir du meurtre de la princesse franque,
s'etait detachee d'elle-meme des chaines d'or ou elle etait suspendue
a la place de l'actuelle abside, et, sans que le cristal se brisat,
sans que la flamme s'eteignit, s'etait enfoncee dans la pierre et
l'avait fait mollement ceder sous elle."
L'abside de l'eglise de Combray, pwut-on vraiment en parler? Elle
etait si grossiere, si denuee de beaute artistique et meme d'elan
religieux. Du dehors, comme le croisement des rues sur lequel elle
donnait etait en contre-bas, sa grossiere muraille s'exhaussait d'un
soubassement en moellons nullement polis, herisses de cailloux, et qui
n'avait rien de particulierement ecclesiastique, les verrieres
semblaient percees a une hauteur excessive, et le tout avait plus
l'air d'un mur de prison que d'eglise. Et certes, plus tard, quand je
me rappelais toutes les glorieuses absides que j'ai vues, il ne me
serait jamais venu a la pensee de rapprocher d'elles l'abside de
Combray. Seulement, un jour, au detour d'une petite rue provinciale,
j'apercus, en face du croisement de trois ruelles, une muraille fruste
et surelevee, avec des verrieres percees en haut et offrant le meme
aspect asymetrique que l'abside de Combray. Alors je ne me suis pas
demande comme a Chartres ou a Reims avec quelle puissance y etait
exprime le sentiment religieux, mais je me suis involontairement
ecrie: "L'Eglise!"
L'eglise! Familiere; mitoyenne, rue Saint-Hilaire, ou etait sa porte
nord, de ses deux voisines, la pharmacie de M. Rapin et la maison de
Mme Loiseau, qu'elle touchait sans aucune separation; simple citoyenne
de Combray qui aurait pu avoir son numero dans la rue si les rues de
Combray avaient eu des numeros, et ou il semble que le facteur aurait
du s'arreter le matin quand il faisait sa distribution, avant d'entrer
chez Mme Loiseau et en sortant de chez M. Rapin, il y avait pourtant
entre elle et tout ce qui n'etait pas elle une demarcation que mon
esprit n'a jamais pu arriver a franchir. Mme Loiseau avait beau avoir
a sa fenetre des fuchsias, qui prenaient la mauvaise habitude de
laisser leurs branches courir toujours partout tete baissee, et dont
les fleurs n'avaient rien de plus presse, quand elles etaient assez
grandes, que d'aller rafraichir leurs joues violettes et
congestionnees contre la sombre facade de l'eglise, les fuchsias ne
devenaient pas sacres pour cela pour moi; entre les fleurs et la
pierre noircie sur laquelle elles s'appuyaient, si mes yeux ne
percevaient pas d'intervalle, mon esprit reservait un abime.
On reconnaissait le clocher de Saint-Hilaire de bien loin, inscrivant
sa figure inoubliable a l'horizon ou Combray n'apparaissait pas
encore; quand du train qui, la semaine de Paques, nous amenait de
Paris, mon pere l'apercevait qui filait tour a tour sur tous les
sillons du ciel, faisant courir en tous sens son petit coq de fer, il
nous disait: "Allons, prenez les couvertures, on est arrive." Et dans
une des plus grandes promenades que nous faisions de Combray, il y
avait un endroit ou la route resserree debouchait tout a coup sur un
immense plateau ferme a l'horizon par des forets dechiquetees que
depassait seul la fine pointe du clocher de Saint-Hilaire, mais si
mince, si rose, qu'elle semblait seulement rayee sur le ciel par un
ongle qui aurait voulu donner a se paysage, a ce tableau rien que de
nature, cette petite marque d'art, cette unique indication humaine.
Quand on se rapprochait et qu'on pouvait apercevoir le reste de la
tour carree et a demi detruite qui, moins haute, subsistait a cote de
lui, on etait frappe surtout de ton rougeatre et sombre des pierres;
et, par un matin brumeux d'automne, on aurait dit, s'elevant au-dessus
du violet orageux des vignobles, une ruine de pourpre presque de la
couleur de la vigne vierge.
Souvent sur la place, quand nous rentrions, ma grand'mere me faisait
arreter pour le regarder. Des fenetres de sa tour, placees deux par
deux les unes au-dessus des autres, avec cette juste et originale
proportion dans les distances qui ne donne pas de la beaute et de la
dignite qu'aux visages humains, il lachait, laissait tomber a
intervalles reguliers des volees de corbeaux qui, pendant un moment,
tournoyaient en criant, comme si les vieilles pierres qui les
laissaient s'ebattre sans paraitre les voir, devenues tout d'un coup
inhabitables et degageant un principe d'agitation infinie, les avait
frappes et repousses. Puis, apres avoir raye en tous sens le velours
violet de l'air du soir, brusquement calmes ils revenaient s'absorber
dans la tour, de nefaste redevenue propice, quelques-uns poses ca et
la, ne semblant pas bouger, mais happant peut-etre quelque insecte,
sur la pointe d'un clocheton, comme une mouette arretee avec
l'immobilite d'un pecheur a la crete d'une vague. Sans trop savoir
pourquoi, ma grand'mere trouvait au clocher de Saint-Hilaire cette
absence de vulgarite, de pretention, de mesquinerie, qui lui faisait
aimer et croire riches d'une influence bienfaisante, la nature, quand
la main de l'homme ne l'avait ps, comme faisait le jardinier de ma
grand'tante, rapetissee, et les oeuvres de genie. Et sans doute, toute
partie de l'eglise qu'on apercevait la distinguait de tout autre
edifice par une sorte de pensee qui lui etait infuse, mais c'etait
dans son clocher qu'elle semblait prendre conscience d'elle-meme,
affirmer une existence individuelle et responsable. C'etait lui qui
parlait pour elle. Je crois surtout que, confusement, ma grand'mere
trouvait au clocher de Combray ce qui pour elle avait le plus de prix
au monde, l'air naturel et l'air distingue. Ignorante en architecture,
elle disait: "Mes enfants, moquez-vous de moi si vous voulez, il n'est
peut-etre pas beau dans les regles, mais sa vieille figure bizarre me
plait. Je suis sure que s'il jouait du piano, il ne jouerait pas sec."
Et en le regardant, en suivant des yeux la douce tension,
l'inclinaison fervente de ses pentes de pierre qui se rapprochaient en
s'elevant comme des mains jointes qui prient, elle s'unissait si bien
a l'effusion de la fleche, que son regard semblait s'elancer avec
elle; et en meme temps elle souriait amicalement aux vieilles pierres
usees dont le couchant n'eclairait plus que le faite et qui, a partir
du moment ou elles entraient dans cette zone ensoleillee, adoucies par
la lumiere, paraissaient tout d'un coup montees bien plus haut,
lointaines, comme un chant repris "en voix de tete" une octave
au-dessus.
C'etait le clocher de Saint-Hilaire qui donnait a toutes les
occupations, a toutes les heures, a tous les points de vue de la
ville, leur figure, leur couronnement, leur consecration. De ma
chambre, je ne pouvais apercevoir que sa base qui avait ete recouverte
d'ardoises; mais quand, le dimanche, je les voyais, par une chaude
matinee d'ete, flamboyer comme un soleil noir, je me disais:
"Mon-Dieu! neuf heures! il faut se preparer pour aller a la
grand'messe si je veux avoir le temps d'aller embrasser tante Leonie
avant", et je savais exactement la couleur qu'avait le soleil sur la
place, la chaleur et la poussiere du marche, l'ombre que faisait le
store du magasin ou maman entrerait peut-etre avant la messe dans une
odeur de toile ecrue, faire emplette de quelque mouchoir que lui
ferait montrer, en cambrant la taille, le patron qui, tout en se
preparant a fermer, venait d'aller dans l'arriere-boutique passer sa
veste du dimanche et se savonner les mains qu'il avait l'habitude,
toutes les cinq minutes, meme dans les circonstances les plus
melancoliques, de frotter l'une contre l'autre d'un air d'entreprise,
de partie fine et de reussite.
Quand apres la messe, on entrait dire a Theodore d'apporter une
brioche plus grosse que d'habitude parce que nos cousins avaient
profite du beau temps pour venir de Thiberzy dejeuner avec nous, on
avait devant soi le clocher qui, dore et cuit lui-meme comme une plus
grande brioche benie, avec des ecailles et des egouttements gommeux de
soleil, piquait sa pointe aigue dans le ciel bleu. Et le soir, quand
je rentrais de promenade et pensais au moment ou il faudrait tout a
l'heure dire bonsoir a ma mere et ne plus la voir, il etait au
contraire si doux, dans la journee finissante, qu'il avait l'air
d'etre pose et enfonce comme un coussin de velours brun sur le ciel
pali qui avait cede sous sa pression, s'etait creuse legerement pour
lui faire sa place et refluait sur ses bords; et les cris des oiseaux
qui tournaient autour de lui semblaient accroitre son silence, elancer
encore sa fleche et lui donner quelque chose d'ineffable.
Meme dans les courses qu'on avait a faire derriere l'eglise, la ou on
ne la voyait pas, tout semblait ordonne par rapport au clocher surgi
ici ou la entre les maisons, peut-etre plus emouvant encore quand il
apparaissait ainsi sans l'eglise. Et certes, il y en a bien d'autres
qui sont plus beaux vus de cette facon, et j'ai dans mon souvenir des
vignettes de clochers depassant les toits, qui ont un autre caractere
d'art que celles que composaient les tristes rues de Combray. Je
n'oublierai jamais, dans une curieuse ville de Normandie voisine de
Balbec, deux charmants hotels du XVIIIe siecle, qui me sont a beaucoup
d'egards chers et venerables et entre lesquels, quand on la regarde du
beau jardin qui descend des perrons vers la riviere, la fleche
gothique d'une eglise qu'ils cachent s'elance, ayant l'air de
terminer, de surmonter leurs facades, mais d'une matiere si
differente, si precieuse, si annelee, si rose, si vernie, qu'on voit
bien qu'elle n'en fait pas plus partie que de deux beaux galets unis,
entre lesquels elle est prise sur la plage, la fleche purpurine et
crenelee de quelque coquillage fusele en tourelle et glace d'email.
Meme a Paris, dans un des quartiers les plus laids de la ville, je
sais un fenetre ou on voit apres un premier, un second et meme un
troisieme plan fait des toits amonceles de plusieurs rues, une cloche
violette, parfois rougeatre, parfois aussi, dans les plus nobles
"epreuves" qu'en tire l'atmosphere, d'un noir decante de cendres,
laquelle n'est autre que le dome Saint-Augustin et qui donne a cette
vue de Paris le caractere de certaines vues de Rome par Piranesi. Mais
comme dans aucune de ces petites gravures, avec quelque gout que ma
memoire ait pu les executer elle ne put mettre ce que j'avais perdu
depuis longtemps, le sentiment qui nous fait non pas considerer une
chose comme un spectacle, mais y croire comme en un etre sans
equivalent, aucune d'elles ne tient sous sa dependance toute une
partie profonde de ma vie, comme fait le souvenir de ces aspects du
clocher de Combray dans les rues qui sont derriere l'eglise. Qu'on le
vit a cinq heures, quand on allait chercher les lettres a la poste, a
quelques maisons de soi, a gauche, surelevant brusquement d'une cime
isolee la ligne de faite des toits; que si, au contraire, on voulait
entrer demander des nouvelles de Mme Sazerat, on suivit des yeux cette
ligne redevenue basse apres la descente de son autre versant en
sachant qu'il faudrait tourner a la deuxieme rue apres le clocher;
soit qu'encore, poussant plus loin, si on allait a la gare, on le vit
obliquement, montrant de profil des aretes et des surfaces nouvelles
comme un solide surpris a un moment inconnu de sa revolution; ou que,
des bords de la Vivonne, l'abside musculeusement ramassee et remontee
par la perspective semblat jaillir de l'effort que le clocher faisait
pour lancer sa fleche au coeur du ciel: c'etait toujours a lui qu'il
fallait revenir, toujours lui qui dominait tout, sommant les maisons
d'un pinacle inattendu, leve avant moi comme le doigt de Dieu dont le
corps eut ete cache dans la foule des humains sans que je le
confondisse pour cela avec elle. Et aujourd'hui encore si, dans une
grande ville de province ou dans un quartier de Paris que je connais
mal, un passant qui m'a "mis dans mon chemin" me montre au loin, comme
un point de repere, tel beffroi d'hopital, tel clocher de couvent
levant la pointe de son bonnet ecclesiastique au coin d'une rue que je
dois prendre, pour peu que ma memoire puisse obscurement lui trouver
quelque trait de ressemblance avec la figure chere et disparue, le
passant, s'il se retourne pour s'assurer que je ne m'egare pas, peut,
a son etonnement, m'apercevoir qui, oublieux de la promenade
entreprise ou de la course obligee, reste la, devant le clocher,
pendant des heures, immobile, essayant de me souvenir, sentant au fond
de moi des terres reconquises sur l'oubli qui s'assechent et se
rebatissent; et sans doute alors, et plus anxieusement que tout a
l'heure quand je lui demandais de me renseigner, je cherche encore mon
chemin, je tourne une rue...mais...c'est dans mon coeur...
En rentrant de la messe, nous rencontrions souvent M. Legrandin qui,
retenu a Paris par sa profession d'ingenieur, ne pouvait, en dehors
des grandes vacances, venir a sa propriete de Combray que du samedi
soir au lundi matin. C'etait un de ces hommes qui, en dehors d'une
carriere scientifique ou ils ont d'ailleurs brillamment reussi,
possedent une culture toute differente, litteraire, artistique, que
leur specialisation professionelle n'utilise pas et dont profite leur
conversation. Plus lettres que bien des litterateurs (nous ne savions
pas a cette epoque que M. Legrandin eut une certaine reputation comme
ecrivain et nous fumes tres etonnes de voir qu'un musicien celebre
avait compose une melodie sur des vers de lui), doues de plus de
"facilite" que bien des peintres, ils s'imaginent que la vie qu'ils
menent n'est pas celle qui leur aurait convenu et apportent a leurs
occupations positives soit une insouciance melee de fantaisie, soit
une application soutenue et hautaine, meprisante, amere et
consciencieuse. Grand, avec une belle tournure, un visage pensif et
fin aux longues moustaches blondes, au regard bleu et desenchante,
d'une politesse raffinee, causeur comme nous n'en avions jamais
entendu, il etait aux yeux de ma famille qui le citait toujours en
exemple, le type de l'homme d'elite, prenant la vie de la facon la
plus noble et la plus delicate. Ma grand'mere lui reprochait seulement
de parler un peu trop bien, un peu trop comme un livre, de ne pas
avoir dans son langage le naturel qu'il y avait dans ses cravates
lavalliere toujours flottantes, dans son veston droit presque
d'ecolier. Elle s'etonnait aussi des tirades enflammees qu'il entamait
souvent contre l'aristocratie, la vie mondaine, le snobisme,
"certainement le peche auquel pense saint Paul quand il parle du peche
pour lequel il n'y a pas de remission."
L'ambition mondaine etait un sentiment que ma grand'mere etait si
incapable de ressentir et presque de comprendre qu'il lui paraissait
bien inutile de mettre tant d'ardeur a la fletrir. De plus elle ne
trouvait pas de tres bon gout que M. Legrandin dont la soeur etait
mariee pres de Balbec avec un gentilhomme bas-normand se livrat a des
attaques aussi violentes encore les nobles, allant jusqu'a reprocher a
la Revolution de ne les avoir pas tous guillotines.
--Salut, amis! nous disait-il en venant a notre rencontre. Vous etes
heureux d'habiter beaucoup ici; demain il faudra que je rentre a
Paris, dans ma niche.
--"Oh! ajoutait-il, avec ce sourire doucement ironique et decu, un peu
distrait, qui lui etait particulier, certes il y a dans ma maison
toutes les choses inutiles. Il n'y manque que le necessaire, un grand
morceau de ciel comme ici. Tachez de garder toujours un morceau de
ciel au-dessus de votre vie, petit garcon, ajoutait-il en se tournant
vers moi. Vous avez une jolie ame, d'une qualite rare, une nature
d'artiste, ne la laissez pas manquer de ce qu'il lui faut."
Quand, a notre retour, ma tante nous faisait demander si Mme Goupil
etait arrivee en retard a la messe, nous etions incapables de la
renseigner. En revanche nous ajoutions a son trouble en lui disant
qu'un peintre travaillait dans l'eglise a copier le vitrail de Gilbert
le Mauvais. Francoise, envoyee aussitot chez l'epicier, etait revenue
bredouille par la faute de l'absence de Theodore a qui sa double
profession de chantre ayant une part de l'entretien de l'eglise, et de
garcon epicier donnait, avec des relations dans tous les mondes, un
savoir universel.
--"Ah! soupirait ma tante, je voudrais que ce soit deja l'heure
d'Eulalie. Il n'y a vraiment qu'elle qui pourra me dire cela."
Eulalie etait une fille boiteuse, active et sourde qui s'etait
"retiree" apres la mort de Mme de la Bretonnerie ou elle avait ete en
place depuis son enfance et qui avait pris a cote de l'eglise une
chambre, d'ou elle descendait tout le temps soit aux offices, soit, en
dehors des offices, dire une petite priere ou donner un coup de main a
Theodore; le reste du temps elle allait voir des personnes malades
comme ma tante Leonie a qui elle racontait ce qui s'etait passe a la
messe ou aux vepres. Elle ne dedaignait pas d'ajouter quelque casuel a
la petite rente que lui servait la famille de ses anciens maitres en
allant de temps en temps visiter le linge du cure ou de quelque autre
personnalite marquante du monde clerical de Combray. Elle portait
au-dessus d'une mante de drap noir un petit beguin blanc, presque de
religieuse, et une maladie de peau donnait a une partie de ses joues
et a son nez recourbe, les tons rose vif de la balsamine. Ses visites
etaient la grande distraction de ma tante Leonie qui ne recevait plus
guere personne d'autre, en dehors de M. le Cure. Ma tante avait peu a
peu evince tous les autres visiteurs parce qu'ils avaient le tort a
ses yeux de rentrer tous dans l'une ou l'autre des deux categories de
gens qu'elle detestait. Les uns, les pires et dont elle s'etait
debarrassee les premiers, etaient ceux qui lui conseillaient de ne pas
"s'ecouter" et professaient, fut-ce negativement et en ne la
manifestant que par certains silences de desapprobation ou par
certains sourires de doute, la doctrine subversive qu'une petite
promenade au soleil et un bon bifteck saignant (quand elle gardait
quatorze heures sur l'estomac deux mechantes gorgees d'eau de Vichy!)
lui feraient plus de bien que son lit et ses medecines. L'autre
categorie se composait des personnes qui avaient l'air de croire
qu'elle etait plus gravement malade qu'elle ne pensait, etait aussi
gravement malade qu'elle le disait. Aussi, ceux qu'elle avait laisse
monter apres quelques hesitations et sur les officieuses instances de
Francoise et qui, au cours de leur visite, avaient montre combien ils
etaient indignes de la faveur qu'on leur faisait en risquant
timidement un: "Ne croyez-vous pas que si vous vous secouiez un peu
par un beau temps", ou qui, au contraire, quand elle leur avait dit:
"Je suis bien bas, bien bas, c'est la fin, mes pauvres amis", lui
avaient repondu: "Ah! quand on n'a pas la sante! Mais vous pouvez
durer encore comme ca", ceux-la, les uns comme les autres, etaient
surs de ne plus jamais etre recus. Et si Francoise s'amusait de l'air
epouvante de ma tante quand de son lit elle avait apercu dans la rue
du Saint-Esprit une de ces personnes qui avait l'air de venir chez
elle ou quand elle avait entendu un coup de sonnette, elle riait
encore bien plus, et comme d'un bon tour, des ruses toujours
victorieuses de ma tante pour arriver a les faire congedier et de leur
mine deconfite en s'en retournant sans l'avoir vue, et, au fond
admirait sa maitresse qu'elle jugeait superieure a tous ces gens
puisque'elle ne voulait pas les recevoir. En somme, ma tante exigeait
a la fois qu'on l'approuvat dans son regime, qu'on la plaignit pour
ses souffrances et qu'on la rassurat sur son avenir.
C'est a quoi Eulalie excellait. Ma tante pouvait lui dire vingt fois
en une minute: "C'est la fin, ma pauvre Eulalie", vingt fois Eulalie
repondait: "Connaissant votre maladie comme vous la connaissez, madame
Octave, vous irez a cent ans, comme me disait hier encore Mme
Sazerin." (Une des plus fermes croyances d'Eulalie et que le nombre
imposant des dementis apportes par l'experience n'avait pas suffi a
entamer, etait que Mme Sazerat s'appelait Mme Sazerin.)
--Je ne demande pas a aller a cent ans, repondait ma tante qui
preferait ne pas voir assigner a ses jours un terme precis.
Et comme Eulalie savait avec cela comme personne distraire ma tante
sans la fatiguer, ses visites qui avaient lieu regulierement tous les
dimanches sauf empechement inopine, etaient pour ma tante un plaisir
dont la perspective l'entretenait ces jours-la dans un etat agreable
d'abord, mais bien vite douloureux comme une faim excessive, pour peu
qu'Eulalie fut en retard. Trop prolongee, cette volupte d'attendre
Eulalie tournait en supplice, ma tante ne cessait de regarder l'heure,
baillait, se sentait des faiblesses. Le coup de sonnette d'Eulalie,
s'il arrivait tout a la fin de la journee, quand elle ne l'esperait
plus, la faisait presque se trouver mal. En realite, le dimanche, elle
ne pensait qu'a cette visite et sitot le dejeuner fini, Francoise
avait hate que nous quittions la salle a manger pour qu'elle put
monter "occuper" ma tante. Mais (surtout a partir du moment ou les
beaux jours s'installaient a Combray) il y avait bien longtemps que
l'heure altiere de midi, descendue de la tour de Saint-Hilaire qu'elle
armoriait des douze fleurons momentanes de sa couronne sonore avait
retenti autour de notre table, aupres du pain benit venu lui aussi
familierement en sortant de l'eglise, quand nous etions encore assis
devant les assiettes des Mille et une Nuits, appesantis par la chaleur
et surtout par le repas. Car, au fond permanent d'oeufs, de cotelettes,
de pommes de terre, de confitures, de biscuits, qu'elle ne nous
annoncait meme plus, Francoise ajoutait--selon les travaux des champs
et des vergers, le fruit de la maree, les hasards du commerce, les
politesses des voisins et son propre genie, et si bien que notre menu,
comme ces quatre-feuilles qu'on sculptait au XIIIe siecle au portail
des cathedrales, refletait un peu le rythme des saisons et les
episodes de la vie--: une barbue parce que la marchande lui en avait
garanti la fraicheur, une dinde parce qu'elle en avait vu une belle au
marche de Roussainville-le-Pin, des cardons a la moelle parce qu'elle
ne nous en avait pas encore fait de cette maniere-la, un gigot roti
parce que le grand air creuse et qu'il avait bien le temps de
descendre d'ici sept heures, des epinards pour changer, des abricots
parce que c'etait encore une rarete, des groseilles parce que dans
quinze jours il n'y en aurait plus, des framboises que M. Swann avait
apportees expres, des cerises, les premieres qui vinssent du cerisier
du jardin apres deux ans qu'il n'en donnait plus, du fromage a la
creme que j'aimais bien autrefois, un gateau aux amandes parce
que'elle l'avait commande la veille, une brioche parce que c'etait
notre tour de l'offrir. Quand tout cela etait fini, composee
expressement pour nous, mais dediee plus specialement a mon pere qui
etait amateur, une creme au chocolat, inspiration, attention
personnelle de Francoise, nous etait offerte, fugitive et legere comme
une oeuvre de circonstance ou elle avait mis tout son talent. Celui qui
eut refuse d'en gouter en disant: "J'ai fini, je n'ai plus faim", se
serait immediatement ravale au rang de ces goujats qui, meme dans le
present qu'un artiste leur fait d'une de ses oeuvres, regardent au
poids et a la matiere alors que n'y valent que l'intention et la
signature. Meme en laisser une seule goutte dans le plat eut temoigne
de la meme impolitesse que se lever avant la fin du morceau au nez du
compositeur.
Enfin ma mere me disait: "Voyons, ne reste pas ici indefiniment, monte
dans ta chambre si tu as trop chaud dehors, mais va d'abord prendre
l'air un instant pour ne pas lier en sortant de table." J'allais
m'asseoir pres de la pompe et de son auge, souvent ornee, comme un
fond gothique, d'une salamandre, qui sculptait sur la pierre fruste le
relief mobile de son corps allegorique et fusele, sur le banc sans
dossier ombrage d'un lilas, dans ce petit coin du jardin qui s'ouvrait
par une porte de service sur la rue du Saint-Esprit et de la terre peu
soignee duquel s'elevait par deux degres, en saillie de la maison, et
comme une construction independante, l'arriere-cuisine. On apercevait
son dallage rouge et luisant comme du porphyre. Elle avait moins l'air
de l'antre de Francoise que d'un petit temple a Venus. Elle regorgeait
des offrandes du cremier, du fruitier, de la marchande de legumes,
venus parfois de hameaux assez lointains pour lui dedier les premices
de leurs champs. Et son faite etait toujours couronne du rcououlement
d'une colombe.
Autrefois, je ne m'attardais pas dans le bois consacre qui
l'entourait, car, avant de monter lire, j'entrais dans le petit
cabinet de repos que mon oncle Adolphe, un frere de mon grand-pere,
ancien militaire qui avait pris sa retraite comme commandant, occupait
au rez-de-chaussee, et qui, meme quand les fenetres ouvertes
laissaient entrer la chaleur, sinon les rayons du soleil qui
atteignaient rarement jusque-la, degageait inepuisablement cette odeur
obscure et fraiche, a la fois forestiere et ancien regime, qui fait
rever longuement les narines, quand on penetre dans certains pavillons
de chasse abandonnes. Mais depuis nombre d'annees je n'entrais plus
dans le cabinet de mon oncle Adolphe, ce dernier ne venant plus a
Combray a cause d'une brouille qui etait survenue entre lui et ma
famille, par ma faute, dans les circonstances suivantes:
Une ou deux fois par mois, a Paris, on m'envoyait lui faire une
visite, comme il finissait de dejeuner, en simple vareuse, servi par
son domestique en veste de travail de coutil raye violet et blanc. Il
se plaignait en ronchonnant que je n'etais pas venu depuis longtemps,
qu'on l'abandonnait; il m'offrait un massepain ou une mandarine, nous
traversions un salon dans lequel on ne s'arretait jamais, ou on ne
faisait jamais de feu, dont les murs etaient ornes de moulures dorees,
les plafonds peints d'un bleu qui pretendait imiter le ciel et les
meubles capitonnes en satin comme chez mes grands-parents, mais jaune;
puis nous passions dans ce qu'il appelait son cabinet de "travail" aux
murs duquel etaient accrochees de ces gravures representant sur fond
noir une deesse charnue et rose conduisant un char, montee sur un
globe, ou une etoile au front, qu'on aimait sous le second Empire
parce qu'on leur trouvait un air pompeien, puis qu'on detesta, et
qu'on recommence a aimer pour une seul et meme raison, malgre les
autres qu'on donne et qui est qu'elles ont l'air second Empire. Et je
restais avec mon oncle jusqu'a ce que son valet de chambre vint lui
demander, de la part du cocher, pour quelle heure celui-ci devait
atteler. Mon oncle se plongeait alors dans une meditation qu'aurait
craint de troubler d'un seul mouvement son valet de chambre
emerveille, et dont il attendait avec curiosite le resultat, toujours
identique. Enfin, apres une hesitation supreme, mon oncle prononcait
infailliblement ces mots: "Deux heures et quart", que le valet de
chambre repetait avec etonnement, mais sans discuter: "Deux heures et
quart? bien...je vais le dire..."
A cette epoque j'avais l'amour du theatre, amour platonique, car mes
parents ne m'avaient encore jamais permis d'y aller, et je me
representais d'une facon si peu exacte les plaisirs qu'on y goutait
que je n'etais pas eloigne de croire que chaque spectateur regardait
comme dans un stereoscope un decor qui n'etait que pour lui, quoique
semblable au millier d'autres que regardait, chacun pour soi, le reste
des spectateurs.
Tous les matins je courais jusqu'a la colonne Moriss pour voir les
spectacles qu'elle annoncait. Rien n'etait plus desinteresse et plus
heureux que les reves offerts a mon imagination par chaque piece
annoncee et qui etaient conditionnes a la fois par les images
inseparables des mots qui en composaient le titre et aussi de la
couleur des affiches encore humides et boursouflees de colle sur
lesquelles il se detachait. Si ce n'est une de ces oeuvres etranges
comme le Testament de Cesar Girodot et oedipe-Roi lesquelles
s'inscrivaient, non sur l'affiche verte de l'Opera-Comique, mais sur
l'affiche lie de vin de la Comedie-Francaise, rien ne me paraissait
plus different de l'aigrette etincelante et blanche des Diamants de la
Couronne que le satin lisse et mysterieux du Domino Noir, et, mes
parents m'ayant dit que quand j'irais pour la premiere fois au theatre
j'aurais a choisir entre ces deux pieces, cherchant a approfondir
successivement le titre de l'une et le titre de l'autre, puisque
c'etait tout ce que je connaissais d'elles, pour tacher de saisir en
chacun le plaisir qu'il me promettait et de le comparer a celui que
recelait l'autre, j'arrivais a me representer avec tant de force,
d'une part une piece eblouissante et fiere, de l'autre une piece douce
et veloutee, que j'etais aussi incapable de decider laquelle aurait ma
preference, que si, pour le dessert, on m'avait donne a opter encore
du riz a l'Imperatrice et de la creme au chocolat.
Toutes mes conversations avec mes camarades portaient sur ces acteurs
dont l'art, bien qu'il me fut encore inconnu, etait la premiere forme,
entre toutes celles qu'il revet, sous laquelle se laissait pressentir
par moi, l'Art. Entre la maniere que l'un ou l'autre avait de debiter,
de nuancer une tirade, les differences les plus minimes me semblaient
avoir une importance incalculable. Et, d'apres ce que l'on m'avait dit
d'eux, je les classais par ordre de talent, dans des listes que je me
recitais toute la journee: et qui avaient fini par durcir dans mon
cerveau et par le gener de leur inamovibilite.
Plus tard, quand je fus au college, chaque fois que pendant les
classes, je correspondais, aussitot que le professeur avait la tete
tournee, avec un nouvel ami, ma premiere question etait toujours pour
lui demander s'il etait deja alle au theatre et s'il trouvait que le
plus grand acteur etait bien Got, le second Delaunay, etc. Et si, a
son avis, Febvre ne venait qu'apres Thiron, ou Delaunay qu'apres
Coquelin, la soudaine motilite que Coquelin, perdant la rigidite de la
pierre, contractait dans mon esprit pour y passer au deuxieme rang, et
l'agilite miraculeuse, la feconde animation dont se voyait doue
Delaunay pour reculer au quatrieme, rendait la sensation du
fleurissement et de la vie a mon cerveau assoupli et fertilise.
Mais si les acteurs me preoccupaient ainsi, si la vue de Maubant
sortant un apres-midi du Theatre-Francais m'avait cause le
saisissement et les souffrances de l'amour, combien le nom d'une
etoile flamboyant a la porte d'un theatre, combien, a la glace d'un
coupe qui passait dans la rue avec ses chevaux fleuris de roses au
frontail, la vue du visage d'une femme que je pensais etre peut-etre
une actrice, laissait en moi un trouble plus prolonge, un effort
impuissant et douloureux pour me representer sa vie! Je classais par
ordre de talent les plus illustres: Sarah Bernhardt, la Berma, Bartet,
Madeleine Brohan, Jeanne Samary, mais toutes m'interessaient. Or mon
oncle en connaissait beaucoup, et aussi des cocottes que je ne
distinguais pas nettement des actrices. Il les recevait chez lui. Et
si nous n'allions le voir qu'a certains jours c'est que, les autres
jours, venaient des femmes avec lesquelles sa famille n'aurait pas pu
se rencontrer, du moins a son avis a elle, car, pour mon oncle, au
contraire, sa trop grande facilite a faire a de jolies veuves qui
n'avaient peut-etre jamais ete mariees, a des comtesses de nom
ronflant, qui n'etait sans doute qu'un nom de guerre, la politesse de
les presenter a ma grand'mere ou meme a leur donner des bijoux de
famille, l'avait deja brouille plus d'une fois avec mon grand-pere.
Souvent, a un nom d'actrice qui venait dans la conversation,
j'entendais mon pere dire a ma mere, en souriant: "Une amie de ton
oncle"; et je pensais que le stage que peut-etre pendant des annees
des hommes importants faisaient inutilement a la porte de telle femme
qui ne repondait pas a leurs lettres et les faisait chasser par le
concierge de son hotel, mon oncle aurait pu en dispenser un gamin
comme moi en le presentant chez lui a l'actrice, inapprochable a tant
d'autres, qui etait pour lui une intime amie.
Aussi,--sous le pretexte qu'une lecon qui avait ete deplacee tombait
maintenant si mal qu'elle m'avait empeche plusieurs fois et
m'empecherait encore de voir mon oncle--un jour, autre que celui qui
etait reserve aux visites que nous lui faisions, profitant de ce que
mes parents avaient dejeune de bonne heure, je sortis et au lieu
d'aller regarder la colonne d'affiches, pour quoi on me laissait aller
seul, je courus jusqu'a lui. Je remarquai devant sa porte une voiture
attelee de deux chevaux qui avaient aux oeilleres un oeillet rouge comme
avait le cocher a sa boutonniere. De l'escalier j'entendis un rire et
une voix de femme, et des que j'eus sonne, un silence, puis le bruit
de portes qu'on fermait. Le valet de chambre vint ouvrir, et en me
voyant parut embarrasse, me dit que mon oncle etait tres occupe, ne
pourrait sans doute pas me recevoir et tandis qu'il allait pourtant le
prevenir la meme voix que j'avais entendue disait: "Oh, si! laisse-le
entrer; rien qu'une minute, cela m'amuserait tant. Sur la photographie
qui est sur ton bureau, il ressemble tant a sa maman, ta niece, dont
la photographie est a cote de la sienne, n'est-ce pas? Je voudrais le
voir rien qu'un instant, ce gosse."
J'entendis mon oncle grommeler, se facher; finalement le valet de
chambre me fit entrer.
Sur la table, il y avait la meme assiette de massepains que
d'habitude; mon oncle avait sa vareuse de tous les jours, mais en face
de lui, en robe de soie rose avec un grand collier de perles au cou,
etait assise une jeune femme qui achevait de manger une mandarine.
L'incertitude ou j'etais s'il fallait dire madame ou mademoiselle me
fit rougir et n'osant pas trop tourner les yeux de son cote de peur
d'avoir a lui parler, j'allai embrasser mon oncle. Elle me regardait
en souriant, mon oncle lui dit: "Mon neveu", sans lui dire mon nom, ni
me dire le sien, sans doute parce que, depuis les difficultes qu'il
avait eues avec mon grand-pere, il tachait autant que possible
d'eviter tout trait d'union entre sa famille et ce genre de relations.
--"Comme il ressemble a sa mere," dit-elle.
--"Mais vous n'avez jamais vu ma niece qu'en photographie, dit vivement
mon oncle d'un ton bourru."
--"Je vous demande pardon, mon cher ami, je l'ai croisee dans
l'escalier l'annee derniere quand vous avez ete si malade. Il est vrai
que je ne l'ai vue que le temps d'un eclair et que votre escalier est
bien noir, mais cela m'a suffi pour l'admirer. Ce petit jeune homme a
ses beaux yeux et aussi ca, dit-elle, en tracant avec son doigt une
ligne sur le bas de son front. Est-ce que madame votre niece porte le
meme nom que vous, ami? demanda-t-elle a mon oncle."
--"Il ressemble surtout a son pere, grogna mon oncle qui ne se souciait
pas plus de faire des presentations a distance en disant le nom de
maman que d'en faire de pres. C'est tout a fait son pere et aussi ma
pauvre mere."
--"Je ne connais pas son pere, dit la dame en rose avec une legere
inclinaison de la tete, et je n'ai jamais connu votre pauvre mere, mon
ami. Vous vous souvenez, c'est peu apres votre grand chagrin que nous
nous sommes connus."
J'eprouvais une petite deception, car cette jeune dame ne differait
pas des autres jolies femmes que j'avais vues quelquefois dans ma
famille notamment de la fille d'un de nos cousins chez lequel j'allais
tous les ans le premier janvier. Mieux habillee seulement, l'amie de
mon oncle avait le meme regard vif et bon, elle avait l'air aussi
franc et aimant. Je ne lui trouvais rien de l'aspect theatral que
j'admirais dans les photographies d'actrices, ni de l'expression
diabolique qui eut ete en rapport avec la vie qu'elle devait mener.
J'avais peine a croire que ce fut une cocotte et surtout je n'aurais
pas cru que ce fut une cocotte chic si je n'avais pas vu la voiture a
deux chevaux, la robe rose, le collier de perles, si je n'avais pas su
que mon oncle n'en connaissait que de la plus haute volee. Mais je me
demandais comment le millionnaire qui lui donnait sa voiture et son
hotel et ses bijoux pouvait avoir du plaisir a manger sa fortune pour
une personne qui avait l'air si simple et comme il faut. Et pourtant
en pensant a ce que devait etre sa vie, l'immoralite m'en troublait
peut-etre plus que si elle avait ete concretisee devant moi en une
apparence speciale,--d'etre ainsi invisible comme le secret de quelque
roman, de quelque scandale qui avait fait sortir de chez ses parents
bourgeois et voue a tout le monde, qui avait fait epanouir en beaute
et hausse jusqu'au demi-monde et a la notoriete celle que ses jeux de
physionomie, ses intonations de voix, pareils a tant d'autres que je
connaissais deja, me faisaient malgre moi considerer comme une jeune
fille de bonne famille, qui n'etait plus d'aucune famille.
On etait passe dans le "cabinet de travail", et mon oncle, d'un air un
peu gene par ma presence, lui offrit des cigarettes.
--"Non, dit-elle, cher, vous savez que je suis habituee a celles que le
grand-duc m'envoie. Je lui ai dit que vous en etiez jaloux." Et elle
tira d'un etui des cigarettes couvertes d'inscriptions etrangeres et
dorees. "Mais si, reprit-elle tout d'un coup, je dois avoir rencontre
chez vous le pere de ce jeune homme. N'est-ce pas votre neveu? Comment
ai-je pu l'oublier? Il a ete tellement bon, tellement exquis pour moi,
dit-elle d'un air modeste et sensible." Mais en pensant a ce qu'avait
pu etre l'accueil rude qu'elle disait avoir trouve exquis, de mon
pere, moi qui connaissais sa reserve et sa froideur, j'etais gene,
comme par une indelicatesse qu'il aurait commise, de cette inegalite
entre la reconnaissance excessive qui lui etait accordee et son
amabilite insuffisante. Il m'a semble plus tard que c'etait un des
cotes touchants du role de ces femmes oisives et studieuses qu'elles
consacrent leur generosite, leur talent, un reve disponible de beaute
sentimentale--car, comme les artistes, elles ne le realisent pas, ne le
font pas entrer dans les cadres de l'existence commune,--et un or qui
leur coute peu, a enrichir d'un sertissage precieux et fin la vie
fruste et mal degrossie des hommes. Comme celle-ci, dans le fumoir ou
mon oncle etait en vareuse pour la recevoir, repandait son corps si
doux, sa robe de soie rose, ses perles, l'elegance qui emane de
l'amitie d'un grand-duc, de meme elle avait pris quelque propos
insignifiant de mon pere, elle l'avait travaille avec delicatesse, lui
avait donne un tour, une appellation precieuse et y enchassant un de
ses regards d'une si belle eau, nuance d'humilite et de gratitude,
elle le rendait change en un bijou artiste, en quelque chose de "tout
a fait exquis".
--"Allons, voyons, il est l'heure que tu t'en ailles", me dit mon
oncle.
Je me levai, j'avais une envie irresistible de baiser la main de la
dame en rose, mais il me semblait que c'eut ete quelque chose
d'audacieux comme un enlevement. Mon coeur battait tandis que je me
disais: "Faut-il le faire, faut-il ne pas le faire", puis je cessai de
me demander ce qu'il fallait faire pour pouvoir faire quelque chose.
Et d'un geste aveugle et insense, depouille de toutes les raisons que
je trouvais il y avait un moment en sa faveur, je portai a mes levres
la main qu'elle me tendait.
--"Comme il est gentil! il est deja galant, il a un petit oeil pour les
femmes: il tient de son oncle. Ce sera un parfait gentleman",
ajouta-t-elle en serrant les dents pour donner a la phrase un accent
legerement britannique. "Est-ce qu'il ne pourrait pas venir une fois
prendre a cup of tea, comme disent nos voisins les Anglais; il
n'aurait qu'a m'envoyer un "bleu" le matin.
Je ne savais pas ce que c'etait qu'un "bleu". Je ne comprenais pas la
moitie des mots que disait la dame, mais la crainte que n'y fut cachee
quelque question a laquelle il eut ete impoli de ne pas repondre,
m'empechait de cesser de les ecouter avec attention, et j'en eprouvais
une grande fatigue.
--"Mais non, c'est impossible, dit mon oncle, en haussant les epaules,
il est tres tenu, il travaille beaucoup. Il a tous les prix a son
cours, ajouta-t-il, a voix basse pour que je n'entende pas ce mensonge
et que je n'y contredise pas. Qui sait, ce sera peut-etre un petit
Victor Hugo, une espece de Vaulabelle, vous savez."
--"J'adore les artistes, repondit la dame en rose, il n'y a qu'eux qui
comprennent les femmes... Qu'eux et les etres d'elite comme vous.
Excusez mon ignorance, ami. Qui est Vaulabelle? Est-ce les volumes
dores qu'il y a dans la petite bibliotheque vitree de votre boudoir?
Vous savez que vous m'avez promis de me les preter, j'en aurai grand
soin."
Mon oncle qui detestait preter ses livres ne repondit rien et me
conduisit jusqu'a l'antichambre. Eperdu d'amour pour la dame en rose,
je couvris de baisers fous les joues pleines de tabac de mon vieil
oncle, et tandis qu'avec assez d'embarras il me laissait entendre sans
oser me le dire ouvertement qu'il aimerait autant que je ne parlasse
pas de cette visite a mes parents, je lui disais, les larmes aux yeux,
que le souvenir de sa bonte etait en moi si fort que je trouverais
bien un jour le moyen de lui temoigner ma reconnaissance. Il etait si
fort en effet que deux heures plus tard, apres quelques phrases
mysterieuses et qui ne me parurent pas donner a mes parents une idee
assez nette de la nouvelle importance dont j'etais doue, je trouvai
plus explicite de leur raconter dans les moindres details la visite
que je venais de faire. Je ne croyais pas ainsi causer d'ennuis a mon
oncle. Comment l'aurais-je cru, puisque je ne le desirais pas. Et je
ne pouvais supposer que mes parents trouveraient du mal dans une
visite ou je n'en trouvais pas. N'arrive-t-il pas tous les jours qu'un
ami nous demande de ne pas manquer de l'excuser aupres d'une femme a
qui il a ete empeche d'ecrire, et que nous negligions de le faire
jugeant que cette personne ne peut pas attacher d'importance a un
silence qui n'en a pas pour nous? Je m'imaginais, comme tout le monde,
que le cerveau des autres etait un receptacle inerte et docile, sans
pouvoir de reaction specifique sur ce qu'on y introduisait; et je ne
doutais pas qu'en deposant dans celui de mes parents la nouvelle de la
connaissance que mon oncle m'avait fait faire, je ne leur transmisse
en meme temps comme je le souhaitais, le jugement bienveillant que je
portais sur cette presentation. Mes parents malheureusement s'en
remirent a des principes entierement differents de ceux que je leur
suggerais d'adopter, quand ils voulurent apprecier l'action de mon
oncle. Mon pere et mon grand-pere eurent avec lui des explications
violentes; j'en fus indirectement informe. Quelques jours apres,
croisant dehors mon oncle qui passait en voiture decouverte, je
ressentis la douleur, la reconnaissance, le remords que j'aurais voulu
lui exprimer. A cote de leur immensite, je trouvai qu'un coup de
chapeau serait mesquin et pourrait faire supposer a mon oncle que je
ne me croyais pas tenu envers lui a plus qu'a une banale politesse. Je
resolus de m'abstenir de ce geste insuffisant et je detournai la tete.
Mon oncle pensa que je suivais en cela les ordres de mes parents, il
ne le leur pardonna pas, et il est mort bien des annees apres sans
qu'aucun de nous l'ait jamais revu.
Aussi je n'entrais plus dans le cabinet de repos maintenant ferme, de
mon oncle Adolphe, et apres m'etre attarde aux abords de
l'arriere-cuisine, quand Francoise, apparaissant sur le parvis, me
disait: "Je vais laisser ma fille de cuisine servir le cafe et monter
l'eau chaude, il faut que je me sauve chez Mme Octave", je me decidais
a rentrer et montais directement lire chez moi. La fille de cuisine
etait une personne morale, une institution permanente a qui des
attributions invariables assuraient une sorte de continuite et
d'identite, a travers la succession des formes passageres en
lesquelles elle s'incarnait: car nous n'eumes jamais la meme deux ans
de suite. L'annee ou nous mangeames tant d'asperges, la fille de
cuisine habituellement chargee de les "plumer" etait une pauvre
creature maladive, dans un etat de grossesse deja assez avance quand
nous arrivames a Paques, et on s'etonnait meme que Francoise lui
laissat faire tant de courses et de besogne, car elle commencait a
porter difficilement devant elle la mysterieuse corbeille, chaque jour
plus remplie, dont on devinait sous ses amples sarraux la forme
magnifique. Ceux-ci rappelaient les houppelandes qui revetent
certaines des figures symboliques de Giotto dont M. Swann m'avait
donne des photographies. C'est lui-meme qui nous l'avait fait
remarquer et quand il nous demandait des nouvelles de la fille de
cuisine, il nous disait: "Comment va la Charite de Giotto?" D'ailleurs
elle-meme, la pauvre fille, engraissee par sa grossesse, jusqu'a la
figure, jusqu'aux joues qui tombaient droites et carrees, ressemblait
en effet assez a ces vierges, fortes et hommasses, matrones plutot,
dans lesquelles les vertus sont personnifiees a l'Arena. Et je me
rends compte maintenant que ces Vertus et ces Vices de Padoue lui
ressemblaient encore d'une autre maniere. De meme que l'image de cette
fille etait accrue par le symbole ajoute qu'elle portait devant son
ventre, sans avoir l'air d'en comprendre le sens, sans que rien dans
son visage en traduisit la beaute et l'esprit, comme un simple et
pesant fardeau, de meme c'est sans paraitre s'en douter que la
puissante menagere qui est representee a l'Arena au-dessous du nom
"Caritas" et dont la reproduction etait accrochee au mur de ma salle
d'etudes, a Combray, incarne cette vertu, c'est sans qu'aucune pensee
de charite semble avoir jamais pu etre exprimee par son visage
energique et vulgaire. Par une belle invention du peintre elle foule
aux pieds les tresors de la terre, mais absolument comme si elle
pietinait des raisins pour en extraire le jus ou plutot comme elle
aurait monte sur des sacs pour se hausser; et elle tend a Dieu son
coeur enflamme, disons mieux, elle le lui "passe", comme une cuisiniere
passe un tire-bouchon par le soupirail de son sous-sol a quelqu'un qui
le lui demande a la fenetre du rez-de-chaussee. L'Envie, elle, aurait
eu davantage une certaine expression d'envie. Mais dans cette
fresque-la encore, le symbole tient tant de place et est represente
comme si reel, le serpent qui siffle aux levres de l'Envie est si
gros, il lui remplit si completement sa bouche grande ouverte, que les
muscles de sa figure sont distendus pour pouvoir le contenir, comme
ceux d'un enfant qui gonfle un ballon avec son souffle, et que
l'attention de l'Envie--et la notre du meme coup--tout entiere
concentree sur l'action de ses levres, n'a guere de temps a donner a
d'envieuses pensees.
Malgre toute l'admiration que M. Swann professait pour ces figures de
Giotto, je n'eus longtemps aucun plaisir a considerer dans notre salle
d'etudes, ou on avait accroche les copies qu'il m'en avait rapportees,
cette Charite sans charite, cette Envie qui avait l'air d'une planche
illustrant seulement dans un livre de medecine la compression de la
glotte ou de la luette par une tumeur de la langue ou par
l'introduction de l'instrument de l'operateur, une Justice, dont le
visage grisatre et mesquinement regulier etait celui-la meme qui, a
Combray, caracterisait certaines jolies bourgeoises pieuses et seches
que je voyais a la messe et dont plusieurs etaient enrolees d'avance
dans les milices de reserve de l'Injustice. Mais plus tard j'ai
compris que l'etrangete saisissante, la beaute speciale de ces
fresques tenait a la grande place que le symbole y occupait, et que le
fait qu'il fut represente non comme un symbole puisque la pensee
symbolisee n'etait pas exprimee, mais comme reel, comme effectivement
subi ou materiellement manie, donnait a la signification de l'oeuvre
quelque chose de plus litteral et de plus precis, a son enseignement
quelque chose de plus concret et de plus frappant. Chez la pauvre
fille de cuisine, elle aussi, l'attention n'etait-elle pas sans cesse
ramenee a son ventre par le poids qui le tirait; et de meme encore,
bien souvent la pensee des agonisants est tournee vers le cote
effectif, douloureux, obscur, visceral, vers cet envers de la mort qui
est precisement le cote qu'elle leur presente, qu'elle leur fait
rudement sentir et qui ressemble beaucoup plus a un fardeau qui les
ecrase, a une difficulte de respirer, a un besoin de boire, qu'a ce
que nous appelons l'idee de la mort.
Il fallait que ces Vertus et ces Vices de Padoue eussent en eux bien
de la realite puisqu'ils m'apparaissaient comme aussi vivants que la
servante enceinte, et qu'elle-meme ne me semblait pas beaucoup moins
allegorique. Et peut-etre cette non-participation (du moins apparente)
de l'ame d'un etre a la vertu qui agit par lui, a aussi en dehors de
sa valeur esthetique une realite sinon psychologique, au moins, comme
on dit, physiognomonique. Quand, plus tard, j'ai eu l'occasion de
rencontrer, au cours de ma vie, dans des couvents par exemple, des
incarnations vraiment saintes de la charite active, elles avaient
generalement un air allegre, positif, indifferent et brusque de
chirurgien presse, ce visage ou ne se lit aucune commiseration, aucun
attendrissement devant la souffrance humaine, aucune crainte de la
heurter, et qui est le visage sans douceur, le visage antipathique et
sublime de la vraie bonte.
Pendant que la fille de cuisine,--faisant briller involontairement la
superiorite de Francoise, comme l'Erreur, par le contraste, rend plus
eclatant le triomphe de la Verite--servait du cafe qui, selon maman
n'etait que de l'eau chaude, et montait ensuite dans nos chambres de
l'eau chaude qui etait a peine tiede, je m'etais etendu sur mon lit,
un livre a la main, dans ma chambre qui protegeait en tremblant sa
fraicheur transparente et fragile contre le soleil de l'apres-midi
derriere ses volets presque clos ou un reflet de jour avait pourtant
trouve moyen de faire passer ses ailes jaunes, et restait immobile
entre le bois et le vitrage, dans un coin, comme un papillon pose. Il
faisait a peine assez clair pour lire, et la sensation de la splendeur
de la lumiere ne m'etait donnee que par les coups frappes dans la rue
de la Cure par Camus (averti par Francoise que ma tante ne "reposait
pas" et qu'on pouvait faire du bruit) contre des caisses
poussiereuses, mais qui, retentissant dans l'atmosphere sonore,
speciale aux temps chauds, semblaient faire voler au loin des astres
ecarlates; et aussi par les mouches qui executaient devant moi, dans
leur petit concert, comme la musique de chambre de l'ete: elle ne
l'evoque pas a la facon d'un air de musique humaine, qui, entendu par
hasard a la belle saison, vous la rappelle ensuite; elle est unie a
l'ete par un lien plus necessaire: nee des beaux jours, ne renaissant
qu'avec eux, contenant un peu de leur essence, elle n'en reveille pas
seulement l'image dans notre memoire, elle en certifie le retour, la
presence effective, ambiante, immediatement accessible.
Cette obscure fraicheur de ma chambre etait au plein soleil de la rue,
ce que l'ombre est au rayon, c'est-a-dire aussi lumineuse que lui, et
offrait a mon imagination le spectacle total de l'ete dont mes sens si
j'avais ete en promenade, n'auraient pu jouir que par morceaux; et
ainsi elle s'accordait bien a mon repos qui (grace aux aventures
racontees par mes livres et qui venaient l'emouvoir) supportait pareil
au repos d'une main immobile au milieu d'une eau courante, le choc et
l'animation d'un torrent d'activite.
Mais ma grand'mere, meme si le temps trop chaud s'etait gate, si un
orage ou seulement un grain etait survenu, venait me supplier de
sortir. Et ne voulant pas renoncer a ma lecture, j'allais du moins la
continuer au jardin, sous le marronnier, dans une petite guerite en
sparterie et en toile au fond de laquelle j'etais assis et me croyais
cache aux yeux des personnes qui pourraient venir faire visite a mes
parents.
Et ma pensee n'etait-elle pas aussi comme une autre creche au fond de
laquelle je sentais que je restais enfonce, meme pour regarder ce qui
se passait au dehors? Quand je voyais un objet exterieur, la
conscience que je le voyais restait entre moi et lui, le bordait d'un
mince lisere spirituel qui m'empechait de jamais toucher directement
sa matiere; elle se volatilisait en quelque sorte avant que je prisse
contact avec elle, comme un corps incandescent qu'on approche d'un
objet mouille ne touche pas son humidite parce qu'il se fait toujours
preceder d'une zone d'evaporation. Dans l'espece d'ecran diapre
d'etats differents que, tandis que je lisais, deployait simultanement
ma conscience, et qui allaient des aspirations les plus profondement
cachees en moi-meme jusqu'a la vision tout exterieure de l'horizon que
j'avais, au bout du jardin, sous les yeux, ce qu'il y avait d'abord en
moi, de plus intime, la poignee sans cesse en mouvement qui gouvernait
le reste, c'etait ma croyance en la richesse philosophique, en la
beaute du livre que je lisais, et mon desir de me les approprier, quel
que fut ce livre. Car, meme si je l'avais achete a Combray, en
l'apercevant devant l'epicerie Borange, trop distante de la maison
pour que Francoise put s'y fournir comme chez Camus, mais mieux
achalandee comme papeterie et librairie, retenu par des ficelles dans
la mosaique des brochures et des livraisons qui revetaient les deux
vantaux de sa porte plus mysterieuse, plus semee de pensees qu'une
porte de cathedrale, c'est que je l'avais reconnu pour m'avoir ete
cite comme un ouvrage remarquable par le professeur ou le camarade qui
me paraissait a cette epoque detenir le secret de la verite et de la
beaute a demi pressenties, a demi incomprehensibles, dont la
connaissance etait le but vague mais permanent de ma pensee.
Apres cette croyance centrale qui, pendant ma lecture, executait
d'incessants mouvements du dedans au dehors, vers la decouverte de la
verite, venaient les emotions que me donnait l'action a laquelle je
prenais part, car ces apres-midi-la etaient plus remplis d'evenements
dramatiques que ne l'est souvent toute une vie. C'etait les evenements
qui survenaient dans le livre que je lisais; il est vrai que les
personnages qu'ils affectaient n'etaient pas "Reels", comme disait
Francoise. Mais tous les sentiments que nous font eprouver la joie ou
l'infortune d'un personnage reel ne se produisent en nous que par
l'intermediaire d'une image de cette joie ou de cette infortune;
l'ingeniosite du premier romancier consista a comprendre que dans
l'appareil de nos emotions, l'image etant le seul element essentiel,
la simplification qui consisterait a supprimer purement et simplement
les personnages reels serait un perfectionnement decisif. Un etre
reel, si profondement que nous sympathisions avec lui, pour une grande
part est percu par nos sens, c'est-a-dire nous reste opaque, offre un
poids mort que notre sensibilite ne peut soulever. Qu'un malheur le
frappe, ce n'est qu'en une petite partie de la notion totale que nous
avons de lui, que nous pourrons en etre emus; bien plus, ce n'est
qu'en une partie de la notion totale qu'il a de soi qu'il pourra
l'etre lui-meme. La trouvaille du romancier a ete d'avoir l'idee de
remplacer ces parties impenetrables a l'ame par une quantite egale de
parties immaterielles, c'est-a-dire que notre ame peut s'assimiler.
Qu'importe des lors que les actions, les emotions de ces etres d'un
nouveau genre nous apparaissent comme vraies, puisque nous les avons
faites notres, puisque c'est en nous qu'elles se produisent, qu'elles
tiennent sous leur dependance, tandis que nous tournons fievreusement
les pages du livre, la rapidite de notre respiration et l'intensite de
notre regard. Et une fois que le romancier nous a mis dans cet etat,
ou comme dans tous les etats purement interieurs, toute emotion est
decuplee, ou son livre va nous troubler a la facon d'un reve mais d'un
reve plus clair que ceux que nous avons en dormant et dont le souvenir
durera davantage, alors, voici qu'il dechaine en nous pendant une
heure tous les bonheurs et tous les malheurs possibles dont nous
mettrions dans la vie des annees a connaitre quelques-uns, et dont les
plus intenses ne nous seraient jamais reveles parce que la lenteur
avec laquelle ils se produisent nous en ote la perception; (ainsi
notre coeur change, dans la vie, et c'est la pire douleur; mais nous ne
la connaissons que dans la lecture, en imagination: dans la realite il
change, comme certains phenomenes de la nature se produisent, assez
lentement pour que, si nous pouvons constater successivement chacun de
ses etats differents, en revanche la sensation meme du changement nous
soit epargnee).
Deja moins interieur a mon corps que cette vie des personnages, venait
ensuite, a demi projete devant moi, le paysage ou se deroulait
l'action et qui exercait sur ma pensee une bien plus grande influence
que l'autre, que celui que j'avais sous les yeux quand je les levais
du livre. C'est ainsi que pendant deux etes, dans la chaleur du jardin
de Combray, j'ai eu, a cause du livre que je lisais alors, la
nostalgie d'un pays montueux et fluviatile, ou je verrais beaucoup de
scieries et ou, au fond de l'eau claire, des morceaux de bois
pourrissaient sous des touffes de cresson: non loin montaient le long
de murs bas, des grappes de fleurs violettes et rougeatres. Et comme
le reve d'une femme qui m'aurait aime etait toujours present a ma
pensee, ces etes-la ce reve fut impregne de la fraicheur des eaux
courantes; et quelle que fut la femme que j'evoquais, des grappes de
fleurs violettes et rougeatres s'elevaient aussitot de chaque cote
d'elle comme des couleurs complementaires.
Ce n'etait pas seulement parce qu'une image dont nous revons reste
toujours marquee, s'embellit et beneficie du reflet des couleurs
etrangeres qui par hasard l'entourent dans notre reverie; car ces
paysages des livres que je lisais n'etaient pas pour moi que des
paysages plus vivement representes a mon imagination que ceux que
Combray mettait sous mes yeux, mais qui eussent ete analogues. Par le
choix qu'en avait fait l'auteur, par la foi avec laquelle ma pensee
allait au-devant de sa parole comme d'une revelation, ils me
semblaient etre--impression que ne me donnait guere le pays ou je me
trouvais, et surtout notre jardin, produit sans prestige de la
correcte fantaisie du jardinier que meprisait ma grand'mere--une part
veritable de la Nature elle-meme, digne d'etre etudiee et approfondie.
Si mes parents m'avaient permis, quand je lisais un livre, d'aller
visiter la region qu'il decrivait, j'aurais cru faire un pas
inestimable dans la conquete de la verite. Car si on a la sensation
d'etre toujours entoure de son ame, ce n'est pas comme d'une prison
immobile: plutot on est comme emporte avec elle dans un perpetuel elan
pour la depasser, pour atteindre a l'exterieur, avec une sorte de
decouragement, entendant toujours autour de soi cette sonorite
identique qui n'est pas echo du dehors mais retentissement d'une
vibration interne. On cherche a retrouver dans les choses, devenues
par la precieuses, le reflet que notre ame a projete sur elles; on est
decu en constatant qu'elles semblent depourvues dans la nature, du
charme qu'elles devaient, dans notre pensee, au voisinage de certaines
idees; parfois on convertit toutes les forces de cette ame en
habilete, en splendeur pour agir sur des etres dont nous sentons bien
qu'ils sont situes en dehors de nous et que nous ne les atteindrons
jamais. Aussi, si j'imaginais toujours autour de la femme que
j'aimais, les lieux que je desirais le plus alors, si j'eusse voulu
que ce fut elle qui me les fit visiter, qui m'ouvrit l'acces d'un
monde inconnu, ce n'etait pas par le hasard d'une simple association
de pensee; non, c'est que mes reves de voyage et d'amour n'etaient que
des moments--que je separe artificiellement aujourd'hui comme si je
pratiquais des sections a des hauteurs differentes d'un jet d'eau
irise et en apparence immobile--dans un meme et inflechissable
jaillissement de toutes les forces de ma vie.
Enfin, en continuant a suivre du dedans au dehors les etats
simultanement juxtaposes dans ma conscience, et avant d'arriver
jusqu'a l'horizon reel qui les enveloppait, je trouve des plaisirs
d'un autre genre, celui d'etre bien assis, de sentir la bonne odeur de
l'air, de ne pas etre derange par une visite; et, quand une heure
sonnait au clocher de Saint-Hilaire, de voir tomber morceau par
morceau ce qui de l'apres-midi etait deja consomme, jusqu'a ce que
j'entendisse le dernier coup qui me permettait de faire le total et
apres lequel, le long silence qui le suivait, semblait faire
commencer, dans le ciel bleu, toute la partie qui m'etait encore
concedee pour lire jusqu'au bon diner qu'appretait Francoise et qui me
reconforterait des fatigues prises, pendant la lecture du livre, a la
suite de son heros. Et a chaque heure il me semblait que c'etait
quelques instants seulement auparavant que la precedente avait sonne;
la plus recente venait s'inscrire tout pres de l'autre dans le ciel et
je ne pouvais croire que soixante minutes eussent tenu dans ce petit
arc bleu qui etait compris entre leurs deux marques d'or. Quelquefois
meme cette heure prematuree sonnait deux coups de plus que la
derniere; il y en avait donc une que je n'avais pas entendue, quelque
chose qui avait eu lieu n'avait pas eu lieu pour moi; l'interet de la
lecture, magique comme un profond sommeil, avait donne le change a mes
oreilles hallucinees et efface la cloche d'or sur la surface azuree du
silence. Beaux apres-midi du dimanche sous le marronnier du jardin de
Combray, soigneusement vides par moi des incidents mediocres de mon
existence personnelle que j'y avais remplaces par une vie d'aventures
et d'aspirations etranges au sein d'un pays arrose d'eaux vives, vous
m'evoquez encore cette vie quand je pense a vous et vous la contenez
en effet pour l'avoir peu a peu contournee et enclose--tandis que je
progressais dans ma lecture et que tombait la chaleur du jour--dans le
cristal successif, lentement changeant et traverse de feuillages, de
vos heures silencieuses, sonores, odorantes et limpides.
Quelquefois j'etais tire de ma lecture, des le milieu de l'apres-midi
par la fille du jardinier, qui courait comme une folle, renversant sur
son passage un oranger, se coupant un doigt, se cassant une dent et
criant: "Les voila, les voila!" pour que Francoise et moi nous
accourions et ne manquions rien du spectacle. C'etait les jours ou,
pour des manoeuvres de garnison, la troupe traversait Combray, prenant
generalement la rue Sainte-Hildegarde. Tandis que nos domestiques,
assis en rang sur des chaises en dehors de la grille, regardaient les
promeneurs dominicaux de Combray et se faisaient voir d'eux, la fille
du jardinier par la fente que laissaient entre elles deux maisons
lointaines de l'avenue de la Gare, avait apercu l'eclat des casques.
Les domestiques avaient rentre precipitamment leurs chaises, car quand
les cuirassiers defilaient rue Sainte-Hildegarde, ils en remplissaient
toute la largeur, et le galop des chevaux rasait les maisons couvrant
les trottoirs submerges comme des berges qui offrent un lit trop
etroit a un torrent dechaine.
--"Pauvres enfants, disait Francoise a peine arrivee a la grille et
deja en larmes; pauvre jeunesse qui sera fauchee comme un pre; rien
que d'y penser j'en suis choquee", ajoutait-elle en mettant la main
sur son coeur, la ou elle avait recu ce choc.
--"C'est beau, n'est-ce pas, madame Francoise, de voir des jeunes gens
qui ne tiennent pas a la vie? disait le jardinier pour la faire
"monter".
Il n'avait pas parle en vain:
--"De ne pas tenir a la vie? Mais a quoi donc qu'il faut tenir, si ce
n'est pas a la vie, le seul cadeau que le bon Dieu ne fasse jamais
deux fois. Helas! mon Dieu! C'est pourtant vrai qu'ils n'y tiennent
pas! Je les ai vus en 70; ils n'ont plus peur de la mort, dans ces
miserables guerres; c'est ni plus ni moins des fous; et puis ils ne
valent plus la corde pour les pendre, ce n'est pas des hommes, c'est
des lions." (Pour Francoise la comparaison d'un homme a un lion,
qu'elle prononcait li-on, n'avait rien de flatteur.)
La rue Sainte-Hildegarde tournait trop court pour qu'on put voir venir
de loin, et c'etait par cette fente entre les deux maisons de l'avenue
de la gare qu'on apercevait toujours de nouveaux casques courant et
brillant au soleil. Le jardinier aurait voulu savoir s'il y en avait
encore beaucoup a passer, et il avait soif, car le soleil tapait.
Alors tout d'un coup, sa fille s'elancant comme d'une place assiegee,
faisait une sortie, atteignait l'angle de la rue, et apres avoir brave
cent fois la mort, venait nous rapporter, avec une carafe de coco, la
nouvelle qu'ils etaient bien un mille qui venaient sans arreter, du
cote de Thiberzy et de Meseglise. Francoise et le jardinier,
reconcilies, discutaient sur la conduite a tenir en cas de guerre:
--"Voyez-vous, Francoise, disait le jardinier, la revolution vaudrait
mieux, parce que quand on la declare il n'y a que ceux qui veulent
partir qui y vont."
--"Ah! oui, au moins je comprends cela, c'est plus franc."
Le jardinier croyait qu'a la declaration de guerre on arretait tous
les chemins de fer.
--"Pardi, pour pas qu'on se sauve", disait Francoise.
Et le jardinier: "Ah! ils sont malins", car il n'admettait pas que la
guerre ne fut pas une espece de mauvais tour que l'Etat essayait de
jouer au peuple et que, si on avait eu le moyen de le faire, il n'est
pas une seule personne qui n'eut file.
Mais Francoise se hatait de rejoindre ma tante, je retournais a mon
livre, les domestiques se reinstallaient devant la porte a regarder
tomber la poussiere et l'emotion qu'avaient soulevees les soldats.
Longtemps apres que l'accalmie etait venue, un flot inaccoutume de
promeneurs noircissait encore les rues de Combray. Et devant chaque
maison, meme celles ou ce n'etait pas l'habitude, les domestiques ou
meme les maitres, assis et regardant, festonnaient le seuil d'un
lisere capricieux et sombre comme celui des algues et des coquilles
dont une forte maree laisse le crepe et la broderie au rivage, apres
qu'elle s'est eloignee.
Sauf ces jours-la, je pouvais d'habitude, au contraire, lire
tranquille. Mais l'interruption et le commentaire qui furent apportes
une fois par une visite de Swann a la lecture que j'etais en train de
faire du livre d'un auteur tout nouveau pour moi, Bergotte, eut cette
consequence que, pour longtemps, ce ne fut plus sur un mur decore de
fleurs violettes en quenouille, mais sur un fond tout autre, devant le
portail d'une cathedrale gothique, que se detacha desormais l'image
d'une des femmes dont je revais.
J'avais entendu parler de Bergotte pour la premiere fois par un de mes
camarades plus age que moi et pour qui j'avais une grande admiration,
Bloch. En m'entendant lui avouer mon admiration pour la Nuit
d'Octobre, il avait fait eclater un rire bruyant comme une trompette
et m'avait dit: "Defie-toi de ta dilection assez basse pour le sieur
de Musset. C'est un coco des plus malfaisants et une assez sinistre
brute. Je dois confesser, d'ailleurs, que lui et meme le nomme Racine,
ont fait chacun dans leur vie un vers assez bien rythme, et qui a pour
lui, ce qui est selon moi le merite supreme, de ne signifier
absolument rien. C'est: "La blanche Oloossone et la blanche Camire" et
"La fille de Minos et de Pasiphae". Ils m'ont ete signales a la
decharge de ces deux malandrins par un article de mon tres cher
maitre, le pere Leconte, agreable aux Dieux Immortels. A propos voici
un livre que je n'ai pas le temps de lire en ce moment qui est
recommande, parait-il, par cet immense bonhomme. Il tient, m'a-t-on
dit, l'auteur, le sieur Bergotte, pour un coco des plus subtils; et
bien qu'il fasse preuve, des fois, de mansuetudes assez mal
explicables, sa parole est pour moi oracle delphique. Lis donc ces
proses lyriques, et si le gigantesque assembleur de rythmes qui a
ecrit Bhagavat et le Levrier de Magnus a dit vrai, par Apollon, tu
gouteras, cher maitre, les joies nectareennes de l'Olympos." C'est sur
un ton sarcastique qu'il m'avait demande de l'appeler "cher maitre" et
qu'il m'appelait lui-meme ainsi. Mais en realite nous prenions un
certain plaisir a ce jeu, etant encore rapproches de l'age ou on croit
qu'on cree ce qu'on nomme.
Malheureusement, je ne pus pas apaiser en causant avec Bloch et en lui
demandant des explications, le trouble ou il m'avait jete quand il
m'avait dit que les beaux vers (a moi qui n'attendais d'eux rien moins
que la revelation de la verite) etaient d'autant plus beaux qu'ils ne
signifiaient rien du tout. Bloch en effet ne fut pas reinvite a la
maison. Il y avait d'abord ete bien accueilli. Mon grand-pere, il est
vrai, pretendait que chaque fois que je me liais avec un de mes
camarades plus qu'avec les autres et que je l'amenais chez nous,
c'etait toujours un juif, ce qui ne lui eut pas deplu en principe--meme
son ami Swann etait d'origine juive--s'il n'avait trouve que ce n'etait
pas d'habitude parmi les meilleurs que je le choisissais. Aussi quand
j'amenais un nouvel ami il etait bien rare qu'il ne fredonnat pas: "O
Dieu de nos Peres" de la Juive ou bien "Israel romps ta chaine", ne
chantant que l'air naturellement (Ti la lam ta lam, talim), mais
j'avais peur que mon camarade ne le connut et ne retablit les paroles.
Avant de les avoir vus, rien qu'en entendant leur nom qui, bien
souvent, n'avait rien de particulierement israelite, il devinait non
seulement l'origine juive de ceux de mes amis qui l'etaient en effet,
mais meme ce qu'il y avait quelquefois de facheux dans leur famille.
--"Et comment s'appelle-t-il ton ami qui vient ce soir?"
--"Dumont, grand-pere."
--"Dumont! Oh! je me mefie."
Et il chantait:
"Archers, faites bonne garde!
Veillez sans treve et sans bruit";
Et apres nous avoir pose adroitement quelques questions plus precises,
il s'ecriait: "A la garde! A la garde!" ou, si c'etait le patient
lui-meme deja arrive qu'il avait force a son insu, par un
interrogatoire dissimule, a confesser ses origines, alors pour nous
montrer qu'il n'avait plus aucun doute, il se contentait de nous
regarder en fredonnant imperceptiblement:
"De ce timide Israelite
Quoi! vous guidez ici les pas!"
ou:
"Champs paternels, Hebron, douce vallee."
ou encore:
"Oui, je suis de la race elue."
Ces petites manies de mon grand-pere n'impliquaient aucun sentiment
malveillant a l'endroit de mes camarades. Mais Bloch avait deplu a mes
parents pour d'autres raisons. Il avait commence par agacer mon pere
qui, le voyant mouille, lui avait dit avec interet:
--"Mais, monsieur Bloch, quel temps fait-il donc, est-ce qu'il a plu?
Je n'y comprends rien, le barometre etait excellent."
Il n'en avait tire que cette reponse:
--"Monsieur, je ne puis absolument vous dire s'il a plu. Je vis si
resolument en dehors des contingences physiques que mes sens ne
prennent pas la peine de me les notifier."
--"Mais, mon pauvre fils, il est idiot ton ami, m'avait dit mon pere
quand Bloch fut parti. Comment! il ne peut meme pas me dire le temps
qu'il fait! Mais il n'y a rien de plus interessant! C'est un imbecile.
Puis Bloch avait deplu a ma grand'mere parce que, apres le dejeuner
comme elle disait qu'elle etait un peu souffrante, il avait etouffe un
sanglot et essuye des larmes.
--"Comment veux-tu que ca soit sincere, me dit-elle, puisqu'il ne me
connait pas; ou bien alors il est fou."
Et enfin il avait mecontente tout le monde parce que, etant venu
dejeuner une heure et demie en retard et couvert de boue, au lieu de
s'excuser, il avait dit:
--"Je ne me laisse jamais influencer par les perturbations de
l'atmosphere ni par les divisions conventionnelles du temps. Je
rehabiliterais volontiers l'usage de la pipe d'opium et du kriss
malais, mais j'ignore celui de ces instruments infiniment plus
pernicieux et d'ailleurs platement bourgeois, la montre et le
parapluie."
Il serait malgre tout revenu a Combray. Il n'etait pas pourtant l'ami
que mes parents eussent souhaite pour moi; ils avaient fini par penser
que les larmes que lui avait fait verser l'indisposition de ma
grand'mere n'etaient pas feintes; mais ils savaient d'instinct ou par
experience que les elans de notre sensibilite ont peu d'empire sur la
suite de nos actes et la conduite de notre vie, et que le respect des
obligations morales, la fidelite aux amis, l'execution d'une oeuvre,
l'observance d'un regime, ont un fondement plus sur dans des habitudes
aveugles que dans ces transports momentanes, ardents et steriles. Ils
auraient prefere pour moi a Bloch des compagnons qui ne me donneraient
pas plus qu'il n'est convenu d'accorder a ses amis, selon les regles
de la morale bourgeoise; qui ne m'enverraient pas inopinement une
corbeille de fruits parce qu'ils auraient ce jour-la pense a moi avec
tendresse, mais qui, n'etant pas capables de faire pencher en ma
faveur la juste balance des devoirs et des exigences de l'amitie sur
un simple mouvement de leur imagination et de leur sensibilite, ne la
fausseraient pas davantage a mon prejudice. Nos torts meme font
difficilement departir de ce qu'elles nous doivent ces natures dont ma
grand'tante etait le modele, elle qui brouillee depuis des annees avec
une niece a qui elle ne parlait jamais, ne modifia pas pour cela le
testament ou elle lui laissait toute sa fortune, parce que c'etait sa
plus proche parente et que cela "se devait".
Mais j'aimais Bloch, mes parents voulaient me faire plaisir, les
problemes insolubles que je me posais a propos de la beaute denuee de
signification de la fille de Minos et de Pasiphae me fatiguaient
davantage et me rendaient plus souffrant que n'auraient fait de
nouvelles conversations avec lui, bien que ma mere les jugeat
pernicieuses. Et on l'aurait encore recu a Combray si, apres ce diner,
comme il venait de m'apprendre--nouvelle qui plus tard eut beaucoup
d'influence sur ma vie, et la rendit plus heureuse, puis plus
malheureuse--que toutes les femmes ne pensaient qu'a l'amour et qu'il
n'y en a pas dont on ne put vaincre les resistances, il ne m'avait
assure avoir entendu dire de la facon la plus certaine que ma
grand'tante avait eu une jeunesse orageuse et avait ete publiquement
entretenue. Je ne pus me tenir de repeter ces propos a mes parents, on
le mit a la porte quand il revint, et quand je l'abordai ensuite dans
la rue, il fut extremement froid pour moi.
Mais au sujet de Bergotte il avait dit vrai.
Les premiers jours, comme un air de musique dont on raffolera, mais
qu'on ne distingue pas encore, ce que je devais tant aimer dans son
style ne m'apparut pas. Je ne pouvais pas quitter le roman que je
lisais de lui, mais me croyais seulement interesse par le sujet, comme
dans ces premiers moments de l'amour ou on va tous les jours retrouver
une femme a quelque reunion, a quelque divertissement par les
agrements desquels on se croit attire. Puis je remarquai les
expressions rares, presque archaiques qu'il aimait employer a certains
moments ou un flot cache d'harmonie, un prelude interieur, soulevait
son style; et c'etait aussi a ces moments-la qu'il se mettait a parler
du "vain songe de la vie", de "l'inepuisable torrent des belles
apparences", du "tourment sterile et delicieux de comprendre et
d'aimer", des "emouvantes effigies qui anoblissent a jamais la facade
venerable et charmante des cathedrales", qu'il exprimait toute une
philosophie nouvelle pour moi par de merveilleuses images dont on
aurait dit que c'etait elles qui avaient eveille ce chant de harpes
qui s'elevait alors et a l'accompagnement duquel elles donnaient
quelque chose de sublime. Un de ces passages de Bergotte, le troisieme
ou le quatrieme que j'eusse isole du reste, me donna une joie
incomparable a celle que j'avais trouvee au premier, une joie que je
me sentis eprouver en une region plus profonde de moi-meme, plus unie,
plus vaste, d'ou les obstacles et les separations semblaient avoir ete
enleves. C'est que, reconnaissant alors ce meme gout pour les
expressions rares, cette meme effusion musicale, cette meme
philosophie idealiste qui avait deja ete les autres fois, sans que je
m'en rendisse compte, la cause de mon plaisir, je n'eus plus
l'impression d'etre en presence d'un morceau particulier d'un certain
livre de Bergotte, tracant a la surface de ma pensee une figure
purement lineaire, mais plutot du "morceau ideal" de Bergotte, commun
a tous ses livres et auquel tous les passages analogues qui venaient
se confondre avec lui, auraient donne une sorte d'epaisseur, de
volume, dont mon esprit semblait agrandi.
Je n'etais pas tout a fait le seul admirateur de Bergotte; il etait
aussi l'ecrivain prefere d'une amie de ma mere qui etait tres lettree;
enfin pour lire son dernier livre paru, le docteur du Boulbon faisait
attendre ses malades; et ce fut de son cabinet de consultation, et
d'un parc voisin de Combray, que s'envolerent quelques-unes des
premieres graines de cette predilection pour Bergotte, espece si rare
alors, aujourd'hui universellement repandue, et dont on trouve partout
en Europe, en Amerique, jusque dans le moindre village, la fleur
ideale et commune. Ce que l'amie de ma mere et, parait-il, le docteur
du Boulbon aimaient surtout dans les livres de Bergotte c'etait comme
moi, ce meme flux melodique, ces expressions anciennes, quelques
autres tres simples et connues, mais pour lesquelles la place ou il
les mettait en lumiere semblait reveler de sa part un gout
particulier; enfin, dans les passages tristes, une certaine
brusquerie, un accent presque rauque. Et sans doute lui-meme devait
sentir que la etaient ses plus grands charmes. Car dans les livres qui
suivirent, s'il avait rencontre quelque grande verite, ou le nom d'une
celebre cathedrale, il interrompait son recit et dans une invocation,
une apostrophe, une longue priere, il donnait un libre cours a ces
effluves qui dans ses premiers ouvrages restaient interieurs a sa
prose, deceles seulement alors par les ondulations de la surface, plus
douces peut-etre encore, plus harmonieuses quand elles etaient ainsi
voilees et qu'on n'aurait pu indiquer d'une maniere precise ou
naissait, ou expirait leur murmure. Ces morceaux auxquels il se
complaisait etaient nos morceaux preferes. Pour moi, je les savais par
coeur. J'etais decu quand il reprenait le fil de son recit. Chaque fois
qu'il parlait de quelque chose dont la beaute m'etait restee jusque-la
cachee, des forets de pins, de la grele, de Notre-Dame de Paris,
d'Athalie ou de Phedre, il faisait dans une image exploser cette
beaute jusqu'a moi. Aussi sentant combien il y avait de parties de
l'univers que ma perception infirme ne distinguerait pas s'il ne les
rapprochait de moi, j'aurais voulu posseder une opinion de lui, une
metaphore de lui, sur toutes choses, surtout sur celles que j'aurais
l'occasion de voir moi-meme, et entre celles-la, particulierement sur
d'anciens monuments francais et certains paysages maritimes, parce que
l'insistance avec laquelle il les citait dans ses livres prouvait
qu'il les tenait pour riches de signification et de beaute.
Malheureusement sur presque toutes choses j'ignorais son opinion. Je
ne doutais pas qu'elle ne fut entierement differente des miennes,
puisqu'elle descendait d'un monde inconnu vers lequel je cherchais a
m'elever: persuade que mes pensees eussent paru pure ineptie a cet
esprit parfait, j'avais tellement fait table rase de toutes, que quand
par hasard il m'arriva d'en rencontrer, dans tel de ses livres, une
que j'avais deja eue moi-meme, mon coeur se gonflait comme si un Dieu
dans sa bonte me l'avait rendue, l'avait declaree legitime et belle.
Il arrivait parfois qu'une page de lui disait les memes choses que
j'ecrivais souvent la nuit a ma grand'mere et a ma mere quand je ne
pouvais pas dormir, si bien que cette page de Bergotte avait l'air
d'un recueil d'epigraphes pour etre placees en tete de mes lettres.
Meme plus tard, quand je commencai de composer un livre, certaines
phrases dont la qualite ne suffit pas pour me decider a le continuer,
j'en retrouvai l'equivalent dans Bergotte. Mais ce n'etait qu'alors,
quand je les lisais dans son oeuvre, que je pouvais en jouir; quand
c'etait moi qui les composais, preoccupe qu'elles refletassent
exactement ce que j'apercevais dans ma pensee, craignant de ne pas
"faire ressemblant", j'avais bien le temps de me demander si ce que
j'ecrivais etait agreable! Mais en realite il n'y avait que ce genre
de phrases, ce genre d'idees que j'aimais vraiment. Mes efforts
inquiets et mecontents etaient eux-memes une marque d'amour, d'amour
sans plaisir mais profond. Aussi quand tout d'un coup je trouvais de
telles phrases dans l'oeuvre d'un autre, c'est-a-dire sans plus avoir
de scrupules, de severite, sans avoir a me tourmenter, je me laissais
enfin aller avec delices au gout que j'avais pour elles, comme un
cuisinier qui pour une fois ou il n'a pas a faire la cuisine trouve
enfin le temps d'etre gourmand. Un jour, ayant rencontre dans un livre
de Bergotte, a propos d'une vieille servante, une plaisanterie que le
magnifique et solennel langage de l'ecrivain rendait encore plus
ironique mais qui etait la meme que j'avais souvent faite a ma
grand'mere en parlant de Francoise, une autre fois ou je vis qu'il ne
jugeait pas indigne de figurer dans un de ces miroirs de la verite
qu'etaient ses ouvrages, une remarque analogue a celle que j'avais eu
l'occasion de faire sur notre ami M. Legrandin (remarques sur
Francoise et M. Legrandin qui etaient certes de celles que j'eusse le
plus deliberement sacrifiees a Bergotte, persuade qu'il les trouverait
sans interet), il me sembla soudain que mon humble vie et les royaumes
du vrai n'etaient pas aussi separes que j'avais cru, qu'ils
coincidaient meme sur certains points, et de confiance et de joie je
pleurai sur les pages de l'ecrivain comme dans les bras d'un pere
retrouve.
D'apres ses livres j'imaginais Bergotte comme un vieillard faible et
decu qui avait perdu des enfants et ne s'etait jamais console. Aussi
je lisais, je chantais interieurement sa prose, plus "dolce", plus
"lento" peut-etre qu'elle n'etait ecrite, et la phrase la plus simple
s'adressait a moi avec une intonation attendrie. Plus que tout
j'aimais sa philosophie, je m'etais donne a elle pour toujours. Elle
me rendait impatient d'arriver a l'age ou j'entrerais au college, dans
la classe appelee Philosophie. Mais je ne voulais pas qu'on y fit
autre chose que vivre uniquement par la pensee de Bergotte, et si l'on
m'avait dit que les metaphysiciens auxquels je m'attacherais alors ne
lui ressembleraient en rien, j'aurais ressenti le desespoir d'un
amoureux qui veut aimer pour la vie et a qui on parle des autres
maitresses qu'il aura plus tard.
Un dimanche, pendant ma lecture au jardin, je fus derange par Swann
qui venait voir mes parents.
--"Qu'est-ce que vous lisez, on peut regarder? Tiens, du Bergotte? Qui
donc vous a indique ses ouvrages?" Je lui dis que c'etait Bloch.
--"Ah! oui, ce garcon que j'ai vu une fois ici, qui ressemble tellement
au portrait de Mahomet II par Bellini. Oh! c'est frappant, il a les
memes sourcils circonflexes, le meme nez recourbe, les memes pommettes
saillantes. Quand il aura une barbiche ce sera la meme personne. En
tout cas il a du gout, car Bergotte est un charmant esprit." Et voyant
combien j'avais l'air d'admirer Bergotte, Swann qui ne parlait jamais
des gens qu'il connaissait fit, par bonte, une exception et me dit:
--"Je le connais beaucoup, si cela pouvait vous faire plaisir qu'il
ecrive un mot en tete de votre volume, je pourrais le lui demander."
Je n'osai pas accepter mais posai a Swann des questions sur Bergotte.
"Est-ce que vous pourriez me dire quel est l'acteur qu'il prefere?"
--"L'acteur, je ne sais pas. Mais je sais qu'il n'egale aucun artiste
homme a la Berma qu'il met au-dessus de tout. L'avez-vous entendue?"
--"Non monsieur, mes parents ne me permettent pas d'aller au theatre."
--"C'est malheureux. Vous devriez leur demander. La Berma dans Phedre,
dans le Cid, ce n'est qu'une actrice si vous voulez, mais vous savez
je ne crois pas beaucoup a la "hierarchie!" des arts; (et je
remarquai, comme cela m'avait souvent frappe dans ses conversations
avec les soeurs de ma grand'mere que quand il parlait de choses
serieuses, quand il employait une expression qui semblait impliquer
une opinion sur un sujet important, il avait soin de l'isoler dans une
intonation speciale, machinale et ironique, comme s'il l'avait mise
entre guillemets, semblant ne pas vouloir la prendre a son compte, et
dire: "la hierarchie, vous savez, comme disent les gens ridicules"?
Mais alors, si c'etait ridicule, pourquoi disait-il la hierarchie?).
Un instant apres il ajouta: "Cela vous donnera une vision aussi noble
que n'importe quel chef-d'oeuvre, je ne sais pas moi... que"--et il se
mit a rire--"les Reines de Chartres!" Jusque-la cette horreur
d'exprimer serieusement son opinion m'avait paru quelque chose qui
devait etre elegant et parisien et qui s'opposait au dogmatisme
provincial des soeurs de ma grand'mere; et je soupconnais aussi que
c'etait une des formes de l'esprit dans la coterie ou vivait Swann et
ou par reaction sur le lyrisme des generations anterieures on
rehabilitait a l'exces les petits faits precis, reputes vulgaires
autrefois, et on proscrivait les "phrases". Mais maintenant je
trouvais quelque chose de choquant dans cette attitude de Swann en
face des choses. Il avait l'air de ne pas oser avoir une opinion et de
n'etre tranquille que quand il pouvait donner meticuleusement des
renseignements precis. Mais il ne se rendait donc pas compte que
c'etait professer l'opinion, postuler, que l'exactitude de ces details
avait de l'importance. Je repensai alors a ce diner ou j'etais si
triste parce que maman ne devait pas monter dans ma chambre et ou il
avait dit que les bals chez la princesse de Leon n'avaient aucune
importance. Mais c'etait pourtant a ce genre de plaisirs qu'il
employait sa vie. Je trouvais tout cela contradictoire. Pour quelle
autre vie reservait-il de dire enfin serieusement ce qu'il pensait des
choses, de formuler des jugements qu'il put ne pas mettre entre
guillemets, et de ne plus se livrer avec une politesse pointilleuse a
des occupations dont il professait en meme temps qu'elles sont
ridicules? Je remarquai aussi dans la facon dont Swann me parla de
Bergotte quelque chose qui en revanche ne lui etait pas particulier
mais au contraire etait dans ce temps-la commun a tous les admirateurs
de l'ecrivain, a l'amie de ma mere, au docteur du Boulbon. Comme
Swann, ils disaient de Bergotte: "C'est un charmant esprit, si
particulier, il a une facon a lui de dire les choses un peu cherchee,
mais si agreable. On n'a pas besoin de voir la signature, on reconnait
tout de suite que c'est de lui." Mais aucun n'aurait ete jusqu'a dire:
"C'est un grand ecrivain, il a un grand talent." Ils ne disaient meme
pas qu'il avait du talent. Ils ne le disaient pas parce qu'ils ne le
savaient pas. Nous sommes tres longs a reconnaitre dans la physionomie
particuliere d'un nouvel ecrivain le modele qui porte le nom de "grand
talent" dans notre musee des idees generales. Justement parce que
cette physionomie est nouvelle nous ne la trouvons pas tout a fait
ressemblante a ce que nous appelons talent. Nous disons plutot
originalite, charme, delicatesse, force; et puis un jour nous nous
rendons compte que c'est justement tout cela le talent.
--"Est-ce qu'il y a des ouvrages de Bergotte ou il ait parle de la
Berma?" demandai-je a M. Swann.
--Je crois dans sa petite plaquette sur Racine, mais elle doit etre
epuisee. Il y a peut-etre eu cependant une reimpression. Je
m'informerai. Je peux d'ailleurs demander a Bergotte tout ce que vous
voulez, il n'y a pas de semaine dans l'annee ou il ne dine a la
maison. C'est le grand ami de ma fille. Ils vont ensemble visiter les
vieilles villes, les cathedrales, les chateaux.
Comme je n'avais aucune notion sur la hierarchie sociale, depuis
longtemps l'impossibilite que mon pere trouvait a ce que nous
frequentions Mme et Mlle Swann avait eu plutot pour effet, en me
faisant imaginer entre elles et nous de grandes distances, de leur
donner a mes yeux du prestige. Je regrettais que ma mere ne se teignit
pas les cheveux et ne se mit pas de rouge aux levres comme j'avais
entendu dire par notre voisine Mme Sazerat que Mme Swann le faisait
pour plaire, non a son mari, mais a M. de Charlus, et je pensais que
nous devions etre pour elle un objet de mepris, ce qui me peinait
surtout a cause de Mlle Swann qu'on m'avait dit etre une si jolie
petite fille et a laquelle je revais souvent en lui pretant chaque
fois un meme visage arbitraire et charmant. Mais quand j'eus appris ce
jour-la que Mlle Swann etait un etre d'une condition si rare, baignant
comme dans son element naturel au milieu de tant de privileges, que
quand elle demandait a ses parents s'il y avait quelqu'un a diner, on
lui repondait par ces syllabes remplies de lumiere, par le nom de ce
convive d'or qui n'etait pour elle qu'un vieil ami de sa famille:
Bergotte; que, pour elle, la causerie intime a table, ce qui
correspondait a ce qu'etait pour moi la conversation de ma
grand'tante, c'etaient des paroles de Bergotte sur tous ces sujets
qu'il n'avait pu aborder dans ses livres, et sur lesquels j'aurais
voulu l'ecouter rendre ses oracles, et qu'enfin, quand elle allait
visiter des villes, il cheminait a cote d'elle, inconnu et glorieux,
comme les Dieux qui descendaient au milieu des mortels, alors je
sentis en meme temps que le prix d'un etre comme Mlle Swann, combien
je lui paraitrais grossier et ignorant, et j'eprouvai si vivement la
douceur et l'impossibilite qu'il y aurait pour moi a etre son ami, que
je fus rempli a la fois de desir et de desespoir. Le plus souvent
maintenant quand je pensais a elle, je la voyais devant le porche
d'une cathedrale, m'expliquant la signification des statues, et, avec
un sourire qui disait du bien de moi, me presentant comme son ami, a
Bergotte. Et toujours le charme de toutes les idees que faisaient
naitre en moi les cathedrales, le charme des coteaux de
l'Ile-de-France et des plaines de la Normandie faisait refluer ses
reflets sur l'image que je me formais de Mlle Swann: c'etait etre tout
pret a l'aimer. Que nous croyions qu'un etre participe a une vie
inconnue ou son amour nous ferait penetrer, c'est, de tout ce qu'exige
l'amour pour naitre, ce a quoi il tient le plus, et qui lui fait faire
bon marche du reste. Meme les femmes qui pretendent ne juger un homme
que sur son physique, voient en ce physique l'emanation d'une vie
speciale. C'est pourquoi elles aiment les militaires, les pompiers;
l'uniforme les rend moins difficiles pour le visage; elles croient
baiser sous la cuirasse un coeur different, aventureux et doux; et un
jeune souverain, un prince heritier, pour faire les plus flatteuses
conquetes, dans les pays etrangers qu'il visite, n'a pas besoin du
profil regulier qui serait peut-etre indispensable a un coulissier.
Tandis que je lisais au jardin, ce que ma grand'tante n'aurait pas
compris que je fisse en dehors du dimanche, jour ou il est defendu de
s'occuper a rien de serieux et ou elle ne cousait pas (un jour de
semaine, elle m'aurait dit "Comment tu t'amuses encore a lire, ce
n'est pourtant pas dimanche" en donnant au mot amusement le sens
d'enfantillage et de perte de temps), ma tante Leonie devisait avec
Francoise en attendant l'heure d'Eulalie. Elle lui annoncait qu'elle
venait de voir passer Mme Goupil "sans parapluie, avec la robe de soie
qu'elle s'est fait faire a Chateaudun. Si elle a loin a aller avant
vepres elle pourrait bien la faire saucer".
--"Peut-etre, peut-etre (ce qui signifiait peut-etre non)" disait
Francoise pour ne pas ecarter definitivement la possibilite d'une
alternative plus favorable.
--"Tiens, disait ma tante en se frappant le front, cela me fait penser
que je n'ai point su si elle etait arrivee a l'eglise apres
l'elevation. Il faudra que je pense a le demander a Eulalie...
Francoise, regardez-moi ce nuage noir derriere le clocher et ce
mauvais soleil sur les ardoises, bien sur que la journee ne se passera
pas sans pluie. Ce n'etait pas possible que ca reste comme ca, il
faisait trop chaud. Et le plus tot sera le mieux, car tant que l'orage
n'aura pas eclate, mon eau de Vichy ne descendra pas, ajoutait ma
tante dans l'esprit de qui le desir de hater la descente de l'eau de
Vichy l'emportait infiniment sur la crainte de voir Mme Goupil gater
sa robe."
--"Peut-etre, peut-etre."
--"Et c'est que, quand il pleut sur la place, il n'y a pas grand abri."
--"Comment, trois heures? s'ecriait tout a coup ma tante en palissant,
mais alors les vepres sont commencees, j'ai oublie ma pepsine! Je
comprends maintenant pourquoi mon eau de Vichy me restait sur
l'estomac."
Et se precipitant sur un livre de messe relie en velours violet, monte
d'or, et d'ou, dans sa hate, elle laissait s'echapper de ces images,
bordees d'un bandeau de dentelle de papier jaunissante, qui marquent
les pages des fetes, ma tante, tout en avalant ses gouttes commencait
a lire au plus vite les textes sacres dont l'intelligence lui etait
legerement obscurcie par l'incertitude de savoir si, prise aussi
longtemps apres l'eau de Vichy, la pepsine serait encore capable de la
rattraper et de la faire descendre. "Trois heures, c'est incroyable ce
que le temps passe!"
Un petit coup au carreau, comme si quelque chose l'avait heurte, suivi
d'une ample chute legere comme de grains de sable qu'on eut laisse
tomber d'une fenetre au-dessus, puis la chute s'etendant, se reglant,
adoptant un rythme, devenant fluide, sonore, musicale, innombrable,
universelle: c'etait la pluie.
--"Eh bien! Francoise, qu'est-ce que je disais? Ce que cela tombe! Mais
je crois que j'ai entendu le grelot de la porte du jardin, allez donc
voir qui est-ce qui peut etre dehors par un temps pareil."
Francoise revenait:
--"C'est Mme Amedee (ma grand'mere) qui a dit qu'elle allait faire un
tour. ca pleut pourtant fort."
--Cela ne me surprend point, disait ma tante en levant les yeux au
ciel. J'ai toujours dit qu'elle n'avait point l'esprit fait comme tout
le monde. J'aime mieux que ce soit elle que moi qui soit dehors en ce
moment.
--Mme Amedee, c'est toujours tout l'extreme des autres, disait
Francoise avec douceur, reservant pour le moment ou elle serait seule
avec les autres domestiques, de dire qu'elle croyait ma grand'mere un
peu "piquee".
--Voila le salut passe! Eulalie ne viendra plus, soupirait ma tante; ce
sera le temps qui lui aura fait peur."
--"Mais il n'est pas cinq heures, madame Octave, il n'est que quatre
heures et demie."
--Que quatre heures et demie? et j'ai ete obligee de relever les petits
rideaux pour avoir un mechant rayon de jour. A quatre heures et demie!
Huit jours avant les Rogations! Ah! ma pauvre Francoise, il faut que
le bon Dieu soit bien en colere apres nous. Aussi, le monde
d'aujourd'hui en fait trop! Comme disait mon pauvre Octave, on a trop
oublie le bon Dieu et il se venge.
Une vive rougeur animait les joues de ma tante, c'etait Eulalie.
Malheureusement, a peine venait-elle d'etre introduite que Francoise
rentrait et avec un sourire qui avait pour but de se mettre elle-meme
a l'unisson de la joie qu'elle ne doutait pas que ses paroles allaient
causer a ma tante, articulant les syllabes pour montrer que, malgre
l'emploi du style indirect, elle rapportait, en bonne domestique, les
paroles memes dont avait daigne se servir le visiteur:
--"M. le Cure serait enchante, ravi, si Madame Octave ne repose pas et
pouvait le recevoir. M. le Cure ne veut pas deranger. M. le Cure est
en bas, j'y ai dit d'entrer dans la salle."
En realite, les visites du cure ne faisaient pas a ma tante un aussi
grand plaisir que le supposait Francoise et l'air de jubilation dont
celle-ci croyait devoir pavoiser son visage chaque fois qu'elle avait
a l'annoncer ne repondait pas entierement au sentiment de la malade.
Le cure (excellent homme avec qui je regrette de ne pas avoir cause
davantage, car s'il n'entendait rien aux arts, il connaissait beaucoup
d'etymologies), habitue a donner aux visiteurs de marque des
renseignements sur l'eglise (il avait meme l'intention d'ecrire un
livre sur la paroisse de Combray), la fatiguait par des explications
infinies et d'ailleurs toujours les memes. Mais quand elle arrivait
ainsi juste en meme temps que celle d'Eulalie, sa visite devenait
franchement desagreable a ma tante. Elle eut mieux aime bien profiter
d'Eulalie et ne pas avoir tout le monde a la fois. Mais elle n'osait
pas ne pas recevoir le cure et faisait seulement signe a Eulalie de ne
pas s'en aller en meme temps que lui, qu'elle la garderait un peu
seule quand il serait parti.
--"Monsieur le Cure, qu'est-ce que l'on me disait, qu'il y a un artiste
qui a installe son chevalet dans votre eglise pour copier un vitrail.
Je peux dire que je suis arrivee a mon age sans avoir jamais entendu
parler d'une chose pareille! Qu'est-ce que le monde aujourd'hui va
donc chercher! Et ce qu'il y a de plus vilain dans l'eglise!"
--"Je n'irai pas jusqu'a dire que c'est ce qu'il y a de plus vilain,
car s'il y a a Saint-Hilaire des parties qui meritent d'etre visitees,
il y en a d'autres qui sont bien vieilles, dans ma pauvre basilique,
la seule de tout le diocese qu'on n'ait meme pas restauree! Mon dieu,
le porche est sale et antique, mais enfin d'un caractere majestueux;
passe meme pour les tapisseries d'Esther dont personnellement je ne
donnerais pas deux sous, mais qui sont placees par les connaisseurs
tout de suite apres celles de Sens. Je reconnais d'ailleurs, qu'a cote
de certains details un peu realistes, elles en presentent d'autres qui
temoignent d'un veritable esprit d'observation. Mais qu'on ne vienne
pas me parler des vitraux. Cela a-t-il du bon sens de laisser des
fenetres qui ne donnent pas de jour et trompent meme la vue par ces
reflets d'une couleur que je ne saurais definir, dans une eglise ou il
n'y a pas deux dalles qui soient au meme niveau et qu'on se refuse a
me remplacer sous pretexte que ce sont les tombes des abbes de Combray
et des seigneurs de Guermantes, les anciens comtes de Brabant. Les
ancetres directs du duc de Guermantes d'aujourd'hui et aussi de la
Duchesse puisqu'elle est une demoiselle de Guermantes qui a epouse son
cousin." (Ma grand'mere qui a force de se desinteresser des personnes
finissait par confondre tous les noms, chaque fois qu'on prononcait
celui de la Duchesse de Guermantes pretendait que ce devait etre une
parente de Mme de Villeparisis. Tout le monde eclatait de rire; elle
tachait de se defendre en alleguant une certaine lettre de faire part:
"Il me semblait me rappeler qu'il y avait du Guermantes la-dedans." Et
pour une fois j'etais avec les autres contre elle, ne pouvant admettre
qu'il y eut un lien entre son amie de pension et la descendante de
Genevieve de Brabant.)--"Voyez Roussainville, ce n'est plus aujourd'hui
qu'une paroisse de fermiers, quoique dans l'antiquite cette localite
ait du un grand essor au commerce de chapeaux de feutre et des
pendules. (Je ne suis pas certain de l'etymologie de Roussainville. Je
croirais volontiers que le nom primitif etait Rouville (Radulfi villa)
comme Chateauroux (Castrum Radulfi) mais je vous parlerai de cela une
autre fois. He bien! l'eglise a des vitraux superbes, presque tous
modernes, et cette imposante Entree de Louis-Philippe a Combray qui
serait mieux a sa place a Combray meme, et qui vaut, dit-on, la
fameuse verriere de Chartres. Je voyais meme hier le frere du docteur
Percepied qui est amateur et qui la regarde comme d'un plus beau
travail.
"Mais, comme je le lui disais, a cet artiste qui semble du reste tres
poli, qui est parait-il, un veritable virtuose du pinceau, que lui
trouvez-vous donc d'extraordinaire a ce vitrail, qui est encore un peu
plus sombre que les autres?"
--"Je suis sure que si vous le demandiez a Monseigneur, disait
mollement ma tante qui commencait a penser qu'elle allait etre
fatiguee, il ne vous refuserait pas un vitrail neuf."
--"Comptez-y, madame Octave, repondait le cure. Mais c'est justement
Monseigneur qui a attache le grelot a cette malheureuse verriere en
prouvant qu'elle represente Gilbert le Mauvais, sire de Guermantes, le
descendant direct de Genevieve de Brabant qui etait une demoiselle de
Guermantes, recevant l'absolution de Saint-Hilaire."
--"Mais je ne vois pas ou est Saint-Hilaire?
--"Mais si, dans le coin du vitrail vous n'avez jamais remarque une
dame en robe jaune? He bien! c'est Saint-Hilaire qu'on appelle aussi,
vous le savez, dans certaines provinces, Saint-Illiers, Saint-Helier,
et meme, dans le Jura, Saint-Ylie. Ces diverses corruptions de sanctus
Hilarius ne sont pas du reste les plus curieuses de celles qui se sont
produites dans les noms des bienheureux. Ainsi votre patronne, ma
bonne Eulalie, sancta Eulalia, savez-vous ce qu'elle est devenue en
Bourgogne? Saint-Eloi tout simplement: elle est devenue un saint.
Voyez-vous, Eulalie, qu'apres votre mort on fasse de vous un
homme?"--"Monsieur le Cure a toujours le mot pour rigoler."--"Le frere
de Gilbert, Charles le Begue, prince pieux mais qui, ayant perdu de
bonne heure son pere, Pepin l'Insense, mort des suites de sa maladie
mentale, exercait le pouvoir supreme avec toute la presomption d'une
jeunesse a qui la discipline a manque; des que la figure d'un
particulier ne lui revenait pas dans une ville, il y faisait massacrer
jusqu'au dernier habitant. Gilbert voulant se venger de Charles fit
bruler l'eglise de Combray, la primitive eglise alors, celle que
Theodebert, en quittant avec sa cour la maison de campagne qu'il avait
pres d'ici, a Thiberzy (Theodeberciacus), pour aller combattre les
Burgondes, avait promis de batir au-dessus du tombeau de
Saint-Hilaire, si le Bienheureux lui procurait la victoire. Il n'en
reste que la crypte ou Theodore a du vous faire descendre, puisque
Gilbert brula le reste. Ensuite il defit l'infortune Charles avec
l'aide de Guillaume Le Conquerant (le cure prononcait Guilome), ce qui
fait que beaucoup d'Anglais viennent pour visiter. Mais il ne semble
pas avoir su se concilier la sympathie des habitants de Combray, car
ceux-ci se ruerent sur lui a la sortie de la messe et lui trancherent
la tete. Du reste Theodore prete un petit livre qui donne les
explications.
"Mais ce qui est incontestablement le plus curieux dans notre eglise,
c'est le point de vue qu'on a du clocher et qui est grandiose.
Certainement, pour vous qui n'etes pas tres forte, je ne vous
conseillerais pas de monter nos quatre-vingt-dix-sept marches, juste
la moitie du celebre dome de Milan. Il y a de quoi fatiguer une
personne bien portante, d'autant plus qu'on monte plie en deux si on
ne veut pas se casser la tete, et on ramasse avec ses effets toutes
les toiles d'araignees de l'escalier. En tous cas il faudrait bien
vous couvrir, ajoutait-il (sans apercevoir l'indignation que causait a
ma tante l'idee qu'elle fut capable de monter dans le clocher), car il
fait un de ces courants d'air une fois arrive la-haut! Certaines
personnes affirment y avoir ressenti le froid de la mort. N'importe,
le dimanche il y a toujours des societes qui viennent meme de tres
loin pour admirer la beaute du panorama et qui s'en retournent
enchantees. Tenez, dimanche prochain, si le temps se maintient, vous
trouveriez certainement du monde, comme ce sont les Rogations. Il faut
avouer du reste qu'on jouit de la d'un coup d'oeil feerique, avec des
sortes d'echappees sur la plaine qui ont un cachet tout particulier.
Quand le temps est clair on peut distinguer jusqu'a Verneuil. Surtout
on embrasse a la fois des choses qu'on ne peut voir habituellement que
l'une sans l'autre, comme le cours de la Vivonne et les fosses de
Saint-Assise-les-Combray, dont elle est separee par un rideau de
grands arbres, ou encore comme les differents canaux de
Jouy-le-Vicomte (Gaudiacus vice comitis comme vous savez). Chaque fois
que je suis alle a Jouy-le-Vicomte, j'ai bien vu un bout du canal,
puis quand j'avais tourne une rue j'en voyais un autre, mais alors je
ne voyais plus le precedent. J'avais beau les mettre ensemble par la
pensee, cela ne me faisait pas grand effet. Du clocher de
Saint-Hilaire c'est autre chose, c'est tout un reseau ou la localite
est prise. Seulement on ne distingue pas d'eau, on dirait de grandes
fentes qui coupent si bien la ville en quartiers, qu'elle est comme
une brioche dont les morceaux tiennent ensemble mais sont deja
decoupes. Il faudrait pour bien faire etre a la fois dans le clocher
de Saint-Hilaire et a Jouy-le-Vicomte."
Le cure avait tellement fatigue ma tante qu'a peine etait-il parti,
elle etait obligee de renvoyer Eulalie.
--"Tenez, ma pauvre Eulalie, disait-elle d'une voix faible, en tirant
une piece d'une petite bourse qu'elle avait a portee de sa main, voila
pour que vous ne m'oubliiez pas dans vos prieres."
--"Ah! mais, madame Octave, je ne sais pas si je dois, vous savez bien
que ce n'est pas pour cela que je viens!" disait Eulalie avec la meme
hesitation et le meme embarras, chaque fois, que si c'etait la
premiere, et avec une apparence de mecontentement qui egayait ma tante
mais ne lui deplaisait pas, car si un jour Eulalie, en prenant la
piece, avait un air un peu moins contrarie que de coutume, ma tante
disait:
--"Je ne sais pas ce qu'avait Eulalie; je lui ai pourtant donne la meme
chose que d'habitude, elle n'avait pas l'air contente."
--Je crois qu'elle n'a pourtant pas a se plaindre, soupirait Francoise,
qui avait une tendance a considerer comme de la menue monnaie tout ce
que lui donnait ma tante pour elle ou pour ses enfants, et comme des
tresors follement gaspilles pour une ingrate les piecettes mises
chaque dimanche dans la main d'Eulalie, mais si discretement que
Francoise n'arrivait jamais a les voir. Ce n'est pas que l'argent que
ma tante donnait a Eulalie, Francoise l'eut voulu pour elle. Elle
jouissait suffisamment de ce que ma tante possedait, sachant que les
richesses de la maitresse du meme coup elevent et embellissent aux
yeux de tous sa servante; et qu'elle, Francoise, etait insigne et
glorifiee dans Combray, Jouy-le-Vicomte et autres lieux, pour les
nombreuses fermes de ma tante, les visites frequentes et prolongees du
cure, le nombre singulier des bouteilles d'eau de Vichy consommees.
Elle n'etait avare que pour ma tante; si elle avait gere sa fortune,
ce qui eut ete son reve, elle l'aurait preservee des entreprises
d'autrui avec une ferocite maternelle. Elle n'aurait pourtant pas
trouve grand mal a ce que ma tante, qu'elle savait incurablement
genereuse, se fut laissee aller a donner, si au moins c'avait ete a
des riches. Peut-etre pensait-elle que ceux-la, n'ayant pas besoin des
cadeaux de ma tante, ne pouvaient etre soupconnes de l'aimer a cause
d'eux. D'ailleurs offerts a des personnes d'une grande position de
fortune, a Mme Sazerat, a M. Swann, a M. Legrandin, a Mme Goupil, a
des personnes "de meme rang" que ma tante et qui "allaient bien
ensemble", ils lui apparaissaient comme faisant partie des usages de
cette vie etrange et brillante des gens riches qui chassent, se
donnent des bals, se font des visites et qu'elle admirait en souriant.
Mais il n'en allait plus de meme si les beneficiaires de la generosite
de ma tante etaient de ceux que Francoise appelait "des gens comme
moi, des gens qui ne sont pas plus que moi" et qui etaient ceux
qu'elle meprisait le plus a moins qu'ils ne l'appelassent "Madame
Francoise" et ne se considerassent comme etant "moins qu'elle". Et
quand elle vit que, malgre ses conseils, ma tante n'en faisait qu'a sa
tete et jetait l'argent--Francoise le croyait du moins--pour des
creatures indignes, elle commenca a trouver bien petits les dons que
ma tante lui faisait en comparaison des sommes imaginaires prodiguees
a Eulalie. Il n'y avait pas dans les environs de Combray de ferme si
consequente que Francoise ne supposat qu'Eulalie eut pu facilement
l'acheter, avec tout ce que lui rapporteraient ses visites. Il est
vrai qu'Eulalie faisait la meme estimation des richesses immenses et
cachees de Francoise. Habituellement, quand Eulalie etait partie,
Francoise prophetisait sans bienveillance sur son compte. Elle la
haissait, mais elle la craignait et se croyait tenue, quand elle etait
la, a lui faire "bon visage". Elle se rattrapait apres son depart,
sans la nommer jamais a vrai dire, mais en proferant des oracles
sibyllins, des sentences d'un caractere general telles que celles de
l'Ecclesiaste, mais dont l'application ne pouvait echapper a ma tante.
Apres avoir regarde par le coin du rideau si Eulalie avait referme la
porte: "Les personnes flatteuses savent se faire bien venir et
ramasser les pepettes; mais patience, le bon Dieu les punit toutes par
un beau jour", disait-elle, avec le regard lateral et l'insinuation de
Joas pensant exclusivement a Athalie quand il dit:
Le bonheur des mechants comme un torrent s'ecoule.
Mais quand le cure etait venu aussi et que sa visite interminable
avait epuise les forces de ma tante, Francoise sortait de la chambre
derriere Eulalie et disait:
--"Madame Octave, je vous laisse reposer, vous avez l'air beaucoup
fatiguee."
Et ma tante ne repondait meme pas, exhalant un soupir qui semblait
devoir etre le dernier, les yeux clos, comme morte. Mais a peine
Francoise etait-elle descendue que quatre coups donnes avec la plus
grande violence retentissaient dans la maison et ma tante, dressee sur
son lit, criait:
--"Est-ce qu'Eulalie est deja partie? Croyez-vous que j'ai oublie de
lui demander si Mme Goupil etait arrivee a la messe avant l'elevation!
Courez vite apres elle!"
Mais Francoise revenait n'ayant pu rattraper Eulalie.
--"C'est contrariant, disait ma tante en hochant la tete. La seule
chose importante que j'avais a lui demander!"
Ainsi passait la vie pour ma tante Leonie, toujours identique, dans la
douce uniformite de ce qu'elle appelait avec un dedain affecte et une
tendresse profonde, son "petit traintrain". Preserve par tout le
monde, non seulement a la maison, ou chacun ayant eprouve l'inutilite
de lui conseiller une meilleure hygiene, s'etait peu a peu resigne a
le respecter, mais meme dans le village ou, a trois rues de nous,
l'emballeur, avant de clouer ses caisses, faisait demander a Francoise
si ma tante ne "reposait pas",--ce traintrain fut pourtant trouble une
fois cette annee-la. Comme un fruit cache qui serait parvenu a
maturite sans qu'on s'en apercut et se detacherait spontanement,
survint une nuit la delivrance de la fille de cuisine. Mais ses
douleurs etaient intolerables, et comme il n'y avait pas de sage-femme
a Combray, Francoise dut partir avant le jour en chercher une a
Thiberzy. Ma tante, a cause des cris de la fille de cuisine, ne put
reposer, et Francoise, malgre la courte distance, n'etant revenue que
tres tard, lui manqua beaucoup. Aussi, ma mere me dit-elle dans la
matinee: "Monte donc voir si ta tante n'a besoin de rien." J'entrai
dans la premiere piece et, par la porte ouverte, vis ma tante, couchee
sur le cote, qui dormait; je l'entendis ronfler legerement. J'allais
m'en aller doucement mais sans doute le bruit que j'avais fait etait
intervenu dans son sommeil et en avait "change la vitesse", comme on
dit pour les automobiles, car la musique du ronflement s'interrompit
une seconde et reprit un ton plus bas, puis elle s'eveilla et tourna a
demi son visage que je pus voir alors; il exprimait une sorte de
terreur; elle venait evidemment d'avoir un reve affreux; elle ne
pouvait me voir de la facon dont elle etait placee, et je restais la
ne sachant si je devais m'avancer ou me retirer; mais deja elle
semblait revenue au sentiment de la realite et avait reconnu le
mensonge des visions qui l'avaient effrayee; un sourire de joie, de
pieuse reconnaissance envers Dieu qui permet que la vie soit moins
cruelle que les reves, eclaira faiblement son visage, et avec cette
habitude qu'elle avait prise de se parler a mi-voix a elle-meme quand
elle se croyait seule, elle murmura: "Dieu soit loue! nous n'avons
comme tracas que le fille de cuisine qui accouche. Voila-t-il pas que
je revais que mon pauvre Octave etait ressuscite et qu'il voulait me
faire faire une promenade tous les jours!" Sa main se tendit vers son
chapelet qui etait sur la petite table, mais le sommeil recommencant
ne lui laissa pas la force de l'atteindre: elle se rendormit,
tranquillisee, et je sortis a pas de loup de la chambre sans qu'elle
ni personne eut jamais appris ce que j'avais entendu.
Quand je dis qu'en dehors d'evenements tres rares, comme cet
accouchement, le traintrain de ma tante ne subissait jamais aucune
variation, je ne parle pas de celles qui, se repetant toujours
identiques a des intervalles reguliers, n'introduisaient au sein de
l'uniformite qu'une sorte d'uniformite secondaire. C'est ainsi que
tous les samedis, comme Francoise allait dans l'apres-midi au marche
de Roussainville-le-Pin, le dejeuner etait, pour tout le monde, une
heure plus tot. Et ma tante avait si bien pris l'habitude de cette
derogation hebdomadaire a ses habitudes, qu'elle tenait a cette
habitude-la autant qu'aux autres. Elle y etait si bien "routinee",
comme disait Francoise, que s'il lui avait fallu un samedi, attendre
pour dejeuner l'heure habituelle, cela l'eut autant "derangee" que si
elle avait du, un autre jour, avancer son dejeuner a l'heure du
samedi. Cette avance du dejeuner donnait d'ailleurs au samedi, pour
nous tous, une figure particuliere, indulgente, et assez sympathique.
Au moment ou d'habitude on a encore une heure a vivre avant la detente
du repas, on savait que, dans quelques secondes, on allait voir
arriver des endives precoces, une omelette de faveur, un bifteck
immerite. Le retour de ce samedi asymetrique etait un de ces petits
evenements interieurs, locaux, presque civiques qui, dans les vies
tranquilles et les societes fermees, creent une sorte de lien national
et deviennent le theme favori des conversations, des plaisanteries,
des recits exageres a plaisir: il eut ete le noyau tout pret pour un
cycle legendaire si l'un de nous avait eu la tete epique. Des le
matin, avant d'etre habilles, sans raison, pour le plaisir d'eprouver
la force de la solidarite, on se disait les uns aux autres avec bonne
humeur, avec cordialite, avec patriotisme: "Il n'y a pas de temps a
perdre, n'oublions pas que c'est samedi!" cependant que ma tante,
conferant avec Francoise et songeant que la journee serait plus longue
que d'habitude, disait: "Si vous leur faisiez un beau morceau de veau,
comme c'est samedi." Si a dix heures et demie un distrait tirait sa
montre en disant: "Allons, encore une heure et demie avant le
dejeuner", chacun etait enchante d'avoir a lui dire: "Mais voyons, a
quoi pensez-vous, vous oubliez que c'est samedi!"; on en riait encore
un quart d'heure apres et on se promettait de monter raconter cet
oubli a ma tante pour l'amuser. Le visage du ciel meme semblait
change. Apres le dejeuner, le soleil, conscient que c'etait samedi,
flanait une heure de plus au haut du ciel, et quand quelqu'un, pensant
qu'on etait en retard pour la promenade, disait: "Comment, seulement
deux heures?" en voyant passer les deux coups du clocher de
Saint-Hilaire (qui ont l'habitude de ne rencontrer encore personne
dans les chemins desertes a cause du repas de midi ou de la sieste, le
long de la riviere vive et blanche que le pecheur meme a abandonnee,
et passent solitaires dans le ciel vacant ou ne restent que quelques
nuages paresseux), tout le monde en choeur lui repondait: "Mais ce qui
vous trompe, c'est qu'on a dejeune une heure plus tot, vous savez bien
que c'est samedi!" La surprise d'un barbare (nous appelions ainsi tous
les gens qui ne savaient pas ce qu'avait de particulier le samedi)
qui, etant venu a onze heures pour parler a mon pere, nous avait
trouves a table, etait une des choses qui, dans sa vie, avaient le
plus egaye Francoise. Mais si elle trouvait amusant que le visiteur
interloque ne sut pas que nous dejeunions plus tot le samedi, elle
trouvait plus comique encore (tout en sympathisant du fond du coeur
avec ce chauvinisme etroit) que mon pere, lui, n'eut pas eu l'idee que
ce barbare pouvait l'ignorer et eut repondu sans autre explication a
son etonnement de nous voir deja dans la salle a manger: "Mais voyons,
c'est samedi!" Parvenue a ce point de son recit, elle essuyait des
larmes d'hilarite et pour accroitre le plaisir qu'elle eprouvait, elle
prolongeait le dialogue, inventait ce qu'avait repondu le visiteur a
qui ce "samedi" n'expliquait rien. Et bien loin de nous plaindre de
ses additions, elles ne nous suffisaient pas encore et nous disions:
"Mais il me semblait qu'il avait dit aussi autre chose. C'etait plus
long la premiere fois quand vous l'avez raconte." Ma grand'tante
elle-meme laissait son ouvrage, levait la tete et regardait par-dessus
son lorgnon.
Le samedi avait encore ceci de particulier que ce jour-la, pendant le
mois de mai, nous sortions apres le diner pour aller au "mois de
Marie".
Comme nous y rencontrions parfois M. Vinteuil, tres severe pour "le
genre deplorable des jeunes gens negliges, dans les idees de l'epoque
actuelle", ma mere prenait garde que rien ne clochat dans ma tenue,
puis on partait pour l'eglise. C'est au mois de Marie que je me
souviens d'avoir commence a aimer les aubepines. N'etant pas seulement
dans l'eglise, si sainte, mais ou nous avions le droit d'entrer,
posees sur l'autel meme, inseparables des mysteres a la celebration
desquels elles prenaient part, elles faisaient courir au milieu des
flambeaux et des vases sacres leurs branches attachees horizontalement
les unes aux autres en un appret de fete, et qu'enjolivaient encore
les festons de leur feuillage sur lequel etaient semes a profusion,
comme sur une traine de mariee, de petits bouquets de boutons d'une
blancheur eclatante. Mais, sans oser les regarder qu'a la derobee, je
sentais que ces apprets pompeux etaient vivants et que c'etait la
nature elle-meme qui, en creusant ces decoupures dans les feuilles, en
ajoutant l'ornement supreme de ces blancs boutons, avait rendu cette
decoration digne de ce qui etait a la fois une rejouissance populaire
et une solennite mystique. Plus haut s'ouvraient leurs corolles ca et
la avec une grace insouciante, retenant si negligemment comme un
dernier et vaporeux atour le bouquet d'etamines, fines comme des fils
de la Vierge, qui les embrumait tout entieres, qu'en suivant, qu'en
essayant de mimer au fond de moi le geste de leur efflorescence, je
l'imaginais comme si c'avait ete le mouvement de tete etourdi et
rapide, au regard coquet, aux pupilles diminuees, d'une blanche jeune
fille, distraite et vive. M. Vinteuil etait venu avec sa fille se
placer a cote de nous. D'une bonne famille, il avait ete le professeur
de piano des soeurs de ma grand'mere et quand, apres la mort de sa
femme et un heritage qu'il avait fait, il s'etait retire aupres de
Combray, on le recevait souvent a la maison. Mais d'une pudibonderie
excessive, il cessa de venir pour ne pas rencontrer Swann qui avait
fait ce qu'il appelait "un mariage deplace, dans le gout du jour". Ma
mere, ayant appris qu'il composait, lui avait dit par amabilite que,
quand elle irait le voir, il faudrait qu'il lui fit entendre quelque
chose de lui. M. Vinteuil en aurait eu beaucoup de joie, mais il
poussait la politesse et la bonte jusqu'a de tels scrupules que, se
mettant toujours a la place des autres, il craignait de les ennuyer et
de leur paraitre egoiste s'il suivait ou seulement laissait deviner
son desir. Le jour ou mes parents etaient alles chez lui en visite, je
les avais accompagnes, mais ils m'avaient permis de rester dehors et,
comme la maison de M. Vinteuil, Montjouvain, etait en contre-bas d'un
monticule buissonneux, ou je m'etais cache, je m'etais trouve de
plain-pied avec le salon du second etage, a cinquante centimetres de
la fenetre. Quand on etait venu lui annoncer mes parents, j'avais vu
M. Vinteuil se hater de mettre en evidence sur le piano un morceau de
musique. Mais une fois mes parents entres, il l'avait retire et mis
dans un coin. Sans doute avait-il craint de leur laisser supposer
qu'il n'etait heureux de les voir que pour leur jouer de ses
compositions. Et chaque fois que ma mere etait revenue a la charge au
cours de la visite, il avait repete plusieurs fois "Mais je ne sais
qui a mis cela sur le piano, ce n'est pas sa place", et avait detourne
la conversation sur d'autres sujets, justement parce que ceux-la
l'interessaient moins. Sa seule passion etait pour sa fille et
celle-ci qui avait l'air d'un garcon paraissait si robuste qu'on ne
pouvait s'empecher de sourire en voyant les precautions que son pere
prenait pour elle, ayant toujours des chales supplementaires a lui
jeter sur les epaules. Ma grand'mere faisait remarquer quelle
expression douce delicate, presque timide passait souvent dans les
regards de cette enfant si rude, dont le visage etait seme de taches
de son. Quand elle venait de prononcer une parole elle l'entendait
avec l'esprit de ceux a qui elle l'avait dite, s'alarmait des
malentendus possibles et on voyait s'eclairer, se decouper comme par
transparence, sous la figure hommasse du "bon diable", les traits plus
fins d'une jeune fille eploree.
Quand, au moment de quitter l'eglise, je m'agenouillai devant l'autel,
je sentis tout d'un coup, en me relevant, s'echapper des aubepines une
odeur amere et douce d'amandes, et je remarquai alors sur les fleurs
de petites places plus blondes, sous lesquelles je me figurai que
devait etre cachee cette odeur comme sous les parties gratinees le
gout d'une frangipane ou sous leurs taches de rousseur celui des joues
de Mlle Vinteuil. Malgre la silencieuse immobilite des aubepines,
cette intermittente ardeur etait comme le murmure de leur vie intense
dont l'autel vibrait ainsi qu'une haie agreste visitee par de vivantes
antennes, auxquelles on pensait en voyant certaines etamines presque
rousses qui semblaient avoir garde la virulence printaniere, le
pouvoir irritant, d'insectes aujourd'hui metamorphoses en fleurs.
Nous causions un moment avec M. Vinteuil devant le porche en sortant
de l'eglise. Il intervenait entre les gamins qui se chamaillaient sur
la place, prenait la defense des petits, faisait des sermons aux
grands. Si sa fille nous disait de sa grosse voix combien elle avait
ete contente de nous voir, aussitot il semblait qu'en elle-meme une
soeur plus sensible rougissait de ce propos de bon garcon etourdi qui
avait pu nous faire croire qu'elle sollicitait d'etre invitee chez
nous. Son pere lui jetait un manteau sur les epaules, ils montaient
dans un petit buggy qu'elle conduisait elle-meme et tous deux
retournaient a Montjouvain. Quant a nous, comme c'etait le lendemain
dimanche et qu'on ne se leverait que pour la grand'messe, s'il faisait
clair de lune et que l'air fut chaud, au lieu de nous faire rentrer
directement, mon pere, par amour de la gloire, nous faisait faire par
le calvaire une longue promenade, que le peu d'aptitude de ma mere a
s'orienter et a se reconnaitre dans son chemin, lui faisait considerer
comme la prouesse d'un genie strategique. Parfois nous allions
jusqu'au viaduc, dont les enjambees de pierre commencaient a la gare
et me representaient l'exil et la detresse hors du monde civilise
parce que chaque annee en venant de Paris, on nous recommandait de
faire bien attention, quand ce serait Combray, de ne pas laisser
passer la station, d'etre prets d'avance car le train repartait au
bout de deux minutes et s'engageait sur le viaduc au dela des pays
chretiens dont Combray marquait pour moi l'extreme limite. Nous
revenions par le boulevard de la gare, ou etaient les plus agreables
villas de la commune. Dans chaque jardin le clair de lune, comme
Hubert Robert, semait ses degres rompus de marbre blanc, ses jets
d'eau, ses grilles entr'ouvertes. Sa lumiere avait detruit le bureau
du telegraphe. Il n'en subsistait plus qu'une colonne a demi brisee,
mais qui gardait la beaute d'une ruine immortelle. Je trainais la
jambe, je tombais de sommeil, l'odeur des tilleuls qui embaumait
m'apparaissait comme une recompense qu'on ne pouvait obtenir qu'au
prix des plus grandes fatigues et qui n'en valait pas la peine. De
grilles fort eloignees les unes des autres, des chiens reveilles par
nos pas solitaires faisaient alterner des aboiements comme il m'arrive
encore quelquefois d'en entendre le soir, et entre lesquels dut venir
(quand sur son emplacement on crea le jardin public de Combray) se
refugier le boulevard de la gare, car, ou que je me trouve, des qu'ils
commencent a retentir et a se repondre, je l'apercois, avec ses
tilleuls et son trottoir eclaire par la lune.
Tout d'un coup mon pere nous arretait et demandait a ma mere: "Ou
sommes-nous?" Epuisee par la marche, mais fiere de lui, elle lui
avouait tendrement qu'elle n'en savait absolument rien. Il haussait
les epaules et riait. Alors, comme s'il l'avait sortie de la poche de
son veston avec sa clef, il nous montrait debout devant nous la petite
porte de derriere de notre jardin qui etait venue avec le coin de la
rue du Saint-Esprit nous attendre au bout de ces chemins inconnus. Ma
mere lui disait avec admiration: "Tu es extraordinaire!" Et a partir
de cet instant, je n'avais plus un seul pas a faire, le sol marchait
pour moi dans ce jardin ou depuis si longtemps mes actes avaient cesse
d'etre accompagnes d'attention volontaire: l'Habitude venait de me
prendre dans ses bras et me portait jusqu'a mon lit comme un petit
enfant.
Si la journee du samedi, qui commencait une heure plus tot, et ou elle
etait privee de Francoise, passait plus lentement qu'une autre pour ma
tante, elle en attendait pourtant le retour avec impatience depuis le
commencement de la semaine, comme contenant toute la nouveaute et la
distraction que fut encore capable de supporter son corps affaibli et
maniaque. Et ce n'est pas cependant qu'elle n'aspirat parfois a
quelque plus grand changement, qu'elle n'eut de ces heures d'exception
ou l'on a soif de quelque chose d'autre que ce qui est, et ou ceux que
le manque d'energie ou d'imagination empeche de tirer d'eux-memes un
principe de renovation, demandent a la minute qui vient, au facteur
qui sonne, de leur apporter du nouveau, fut-ce du pire, une emotion,
une douleur; ou la sensibilite, que le bonheur a fait taire comme une
harpe oisive, veut resonner sous une main, meme brutale, et dut-elle
en etre brisee; ou la volonte, qui a si difficilement conquis le droit
d'etre livree sans obstacle a ses desirs, a ses peines, voudrait jeter
les renes entre les mains d'evenements imperieux, fussent-ils cruels.
Sans doute, comme les forces de ma tante, taries a la moindre fatigue,
ne lui revenaient que goutte a goutte au sein de son repos, le
reservoir etait tres long a remplir, et il se passait des mois avant
qu'elle eut ce leger trop-plein que d'autres derivent dans l'activite
et dont elle etait incapable de savoir et de decider comment user. Je
ne doute pas qu'alors--comme le desir de la remplacer par des pommes de
terre bechamel finissait au bout de quelque temps par naitre du
plaisir meme que lui causait le retour quotidien de la puree dont elle
ne se "fatiguait" pas,--elle ne tirat de l'accumulation de ces jours
monotones auxquels elle tenait tant, l'attente d'un cataclysme
domestique limite a la duree d'un moment mais qui la forcerait
d'accomplir une fois pour toutes un de ces changements dont elle
reconnaissait qu'ils lui seraient salutaires et auxquels elle ne
pouvait d'elle-meme se decider. Elle nous aimait veritablement, elle
aurait eu plaisir a nous pleurer; survenant a un moment ou elle se
sentait bien et n'etait pas en sueur, la nouvelle que la maison etait
la proie d'un incendie ou nous avions deja tous peri et qui n'allait
plus bientot laisser subsister une seule pierre des murs, mais auquel
elle aurait eu tout le temps d'echapper sans se presser, a condition
de se lever tout de suite, a du souvent hanter ses esperances comme
unissant aux avantages secondaires de lui faire savourer dans un long
regret toute sa tendresse pour nous, et d'etre la stupefaction du
village en conduisant notre deuil, courageuse et accablee, moribonde
debout, celui bien plus precieux de la forcer au bon moment, sans
temps a perdre, sans possibilite d'hesitation enervante, a aller
passer l'ete dans sa jolie ferme de Mirougrain, ou il y avait une
chute d'eau. Comme n'etait jamais survenu aucun evenement de ce genre,
dont elle meditait certainement la reussite quand elle etait seule
absorbee dans ses innombrables jeux de patience (et qui l'eut
desesperee au premier commencement de realisation, au premier de ces
petits faits imprevus, de cette parole annoncant une mauvaise nouvelle
et dont on ne peut plus jamais oublier l'accent, de tout ce qui porte
l'empreinte de la mort reelle, bien differente de sa possibilite
logique et abstraite), elle se rabattait pour rendre de temps en temps
sa vie plus interessante, a y introduire des peripeties imaginaires
qu'elle suivait avec passion. Elle se plaisait a supposer tout d'un
coup que Francoise la volait, qu'elle recourait a la ruse pour s'en
assurer, la prenait sur le fait; habituee, quand elle faisait seule
des parties de cartes, a jouer a la fois son jeu et le jeu de son
adversaire, elle se prononcait a elle-meme les excuses embarrassees de
Francoise et y repondait avec tant de feu et d'indignation que l'un de
nous, entrant a ces moments-la, la trouvait en nage, les yeux
etincelants, ses faux cheveux deplaces laissant voir son front chauve.
Francoise entendit peut-etre parfois dans la chambre voisine de
mordants sarcasmes qui s'adressaient a elle et dont l'invention n'eut
pas soulage suffisamment ma tante, s'ils etaient restes a l'etat
purement immateriel, et si en les murmurant a mi-voix elle ne leur eut
donne plus de realite. Quelquefois, ce "spectacle dans un lit" ne
suffisait meme pas a ma tante, elle voulait faire jouer ses pieces.
Alors, un dimanche, toutes portes mysterieusement fermees, elle
confiait a Eulalie ses doutes sur la probite de Francoise, son
intention de se defaire d'elle, et une autre fois, a Francoise ses
soupcons de l'infidelite d'Eulalie, a qui la porte serait bientot
fermee; quelques jours apres elle etait degoutee de sa confidente de
la veille et racoquinee avec le traitre, lesquels d'ailleurs, pour la
prochaine representation, echangeraient leurs emplois. Mais les
soupcons que pouvait parfois lui inspirer Eulalie, n'etaient qu'un feu
de paille et tombaient vite, faute d'aliment, Eulalie n'habitant pas
la maison. Il n'en etait pas de meme de ceux qui concernaient
Francoise, que ma tante sentait perpetuellement sous le meme toit
qu'elle, sans que, par crainte de prendre froid si elle sortait de son
lit, elle osat descendre a la cuisine se rendre compte s'ils etaient
fondes. Peu a peu son esprit n'eut plus d'autre occupation que de
chercher a deviner ce qu'a chaque moment pouvait faire, et chercher a
lui cacher, Francoise. Elle remarquait les plus furtifs mouvements de
physionomie de celle-ci, une contradiction dans ses paroles, un desir
qu'elle semblait dissimuler. Et elle lui montrait qu'elle l'avait
demasquee, d'un seul mot qui faisait palir Francoise et que ma tante
semblait trouver, a enfoncer au coeur de la malheureuse, un
divertissement cruel. Et le dimanche suivant, une revelation
d'Eulalie,--comme ces decouvertes qui ouvrent tout d'un coup un champ
insoupconne a une science naissante et qui se trainait dans
l'orniere,--prouvait a ma tante qu'elle etait dans ses suppositions
bien au-dessous de la verite. "Mais Francoise doit le savoir
maintenant que vous y avez donne une voiture".--"Que je lui ai donne
une voiture!" s'ecriait ma tante.--"Ah! mais je ne sais pas, moi, je
croyais, je l'avais vue qui passait maintenant en caleche, fiere comme
Artaban, pour aller au marche de Roussainville. J'avais cru que
c'etait Mme Octave qui lui avait donne." Peu a peu Francoise et ma
tante, comme la bete et le chasseur, ne cessaient plus de tacher de
prevenir les ruses l'une de l'autre. Ma mere craignait qu'il ne se
developpat chez Francoise une veritable haine pour ma tante qui
l'offensait le plus durement qu'elle le pouvait. En tous cas Francoise
attachait de plus en plus aux moindres paroles, aux moindres gestes de
ma tante une attention extraordinaire. Quand elle avait quelque chose
a lui demander, elle hesitait longtemps sur la maniere dont elle
devait s'y prendre. Et quand elle avait profere sa requete, elle
observait ma tante a la derobee, tachant de deviner dans l'aspect de
sa figure ce que celle-ci avait pense et deciderait. Et ainsi--tandis
que quelque artiste lisant les Memoires du XVIIe siecle, et desirant
de se rapprocher du grand Roi, croit marcher dans cette voie en se
fabriquant une genealogie qui le fait descendre d'une famille
historique ou en entretenant une correspondance avec un des souverains
actuels de l'Europe, tourne precisement le dos a ce qu'il a le tort de
chercher sous des formes identiques et par consequent mortes,--une
vieille dame de province qui ne faisait qu'obeir sincerement a
d'irresistibles manies et a une mechancete nee de l'oisivete, voyait
sans avoir jamais pense a Louis XIV les occupations les plus
insignifiantes de sa journee, concernant son lever, son dejeuner, son
repos, prendre par leur singularite despotique un peu de l'interet de
ce que Saint-Simon appelait la "mecanique" de la vie a Versailles, et
pouvait croire aussi que ses silences, une nuance de bonne humeur ou
de hauteur dans sa physionomie, etaient de la part de Francoise
l'objet d'un commentaire aussi passionne, aussi craintif que l'etaient
le silence, la bonne humeur, la hauteur du Roi quand un courtisan, ou
meme les plus grands seigneurs, lui avaient remis une supplique, au
detour d'une allee, a Versailles.
Un dimanche, ou ma tante avait eu la visite simultanee du cure et
d'Eulalie, et s'etait ensuite reposee, nous etions tous montes lui
dire bonsoir, et maman lui adressait ses condoleances sur la mauvaise
chance qui amenait toujours ses visiteurs a la meme heure:
--"Je sais que les choses se sont encore mal arrangees tantot, Leonie,
lui dit-elle avec douceur, vous avez eu tout votre monde a la fois."
Ce que ma grand'tante interrompit par: "Abondance de biens..." car
depuis que sa fille etait malade elle croyait devoir la remonter en
lui presentant toujours tout par le bon cote. Mais mon pere prenant la
parole:
--"Je veux profiter, dit-il, de ce que toute la famille est reunie pour
vous faire un recit sans avoir besoin de le recommencer a chacun. J'ai
peur que nous ne soyons faches avec Legrandin: il m'a a peine dit
bonjour ce matin."
Je ne restai pas pour entendre le recit de mon pere, car j'etais
justement avec lui apres la messe quand nous avions rencontre M.
Legrandin, et je descendis a la cuisine demander le menu du diner qui
tous les jours me distrayait comme les nouvelles qu'on lit dans un
journal et m'excitait a la facon d'un programme de fete. Comme M.
Legrandin avait passe pres de nous en sortant de l'eglise, marchant a
cote d'une chatelaine du voisinage que nous ne connaissions que de
vue, mon pere avait fait un salut a la fois amical et reserve, sans
que nous nous arretions; M. Legrandin avait a peine repondu, d'un air
etonne, comme s'il ne nous reconnaissait pas, et avec cette
perspective du regard particuliere aux personnes qui ne veulent pas
etre aimables et qui, du fond subitement prolonge de leurs yeux, ont
l'air de vous apercevoir comme au bout d'une route interminable et a
une si grande distance qu'elles se contentent de vous adresser un
signe de tete minuscule pour le proportionner a vos dimensions de
marionnette.
Or, la dame qu'accompagnait Legrandin etait une personne vertueuse et
consideree; il ne pouvait etre question qu'il fut en bonne fortune et
gene d'etre surpris, et mon pere se demandait comment il avait pu
mecontenter Legrandin. "Je regretterais d'autant plus de le savoir
fache, dit mon pere, qu'au milieu de tous ces gens endimanches il a,
avec son petit veston droit, sa cravate molle, quelque chose de si peu
apprete, de si vraiment simple, et un air presque ingenu qui est tout
a fait sympathique." Mais le conseil de famille fut unanimement d'avis
que mon pere s'etait fait une idee, ou que Legrandin, a ce moment-la,
etait absorbe par quelque pensee. D'ailleurs la crainte de mon pere
fut dissipee des le lendemain soir. Comme nous revenions d'une grande
promenade, nous apercumes pres du Pont-Vieux Legrandin, qui a cause
des fetes, restait plusieurs jours a Combray. Il vint a nous la main
tendue: "Connaissez-vous, monsieur le liseur, me demanda-t-il, ce vers
de Paul Desjardins:
Les bois sont deja noirs, le ciel est encor bleu.
N'est-ce pas la fine notation de cette heure-ci? Vous n'avez peut-etre
jamais lu Paul Desjardins. Lisez-le, mon enfant; aujourd'hui il se
mue, me dit-on, en frere precheur, mais ce fut longtemps un
aquarelliste limpide...
Les bois sont deja noirs, le ciel est encor bleu...
Que le ciel reste toujours bleu pour vous, mon jeune ami; et meme a
l'heure, qui vient pour moi maintenant, ou les bois sont deja noirs,
ou la nuit tombe vite, vous vous consolerez comme je fais en regardant
du cote du ciel." Il sortit de sa poche une cigarette, resta longtemps
les yeux a l'horizon, "Adieu, les camarades", nous dit-il tout a coup,
et il nous quitta.
A cette heure ou je descendais apprendre le menu, le diner etait deja
commence, et Francoise, commandant aux forces de la nature devenues
ses aides, comme dans les feeries ou les geants se font engager comme
cuisiniers, frappait la houille, donnait a la vapeur des pommes de
terre a etuver et faisait finir a point par le feu les chefs-d'oeuvre
culinaires d'abord prepares dans des recipients de ceramiste qui
allaient des grandes cuves, marmites, chaudrons et poissonnieres, aux
terrines pour le gibier, moules a patisserie, et petits pots de creme
en passant par une collection complete de casserole de toutes
dimensions. Je m'arretais a voir sur la table, ou la fille de cuisine
venait de les ecosser, les petits pois alignes et nombres comme des
billes vertes dans un jeu; mais mon ravissement etait devant les
asperges, trempees d'outremer et de rose et dont l'epi, finement
pignoche de mauve et d'azur, se degrade insensiblement jusqu'au
pied,--encore souille pourtant du sol de leur plant,--par des irisations
qui ne sont pas de la terre. Il me semblait que ces nuances celestes
trahissaient les delicieuses creatures qui s'etaient amusees a se
metamorphoser en legumes et qui, a travers le deguisement de leur
chair comestible et ferme, laissaient apercevoir en ces couleurs
naissantes d'aurore, en ces ebauches d'arc-en-ciel, en cette
extinction de soirs bleus, cette essence precieuse que je
reconnaissais encore quand, toute la nuit qui suivait un diner ou j'en
avais mange, elles jouaient, dans leurs farces poetiques et grossieres
comme une feerie de Shakespeare, a changer mon pot de chambre en un
vase de parfum.
La pauvre Charite de Giotto, comme l'appelait Swann, chargee par
Francoise de les "plumer", les avait pres d'elle dans une corbeille,
son air etait douloureux, comme si elle ressentait tous les malheurs
de la terre; et les legeres couronnes d'azur qui ceignaient les
asperges au-dessus de leurs tuniques de rose etaient finement
dessinees, etoile par etoile, comme le sont dans la fresque les fleurs
bandees autour du front ou piquees dans la corbeille de la Vertu de
Padoue. Et cependant, Francoise tournait a la broche un de ces
poulets, comme elle seule savait en rotir, qui avaient porte loin dans
Combray l'odeur de ses merites, et qui, pendant qu'elle nous les
servait a table, faisaient predominer la douceur dans ma conception
speciale de son caractere, l'arome de cette chair qu'elle savait
rendre si onctueuse et si tendre n'etant pour moi que le propre parfum
d'une de ses vertus.
Mais le jour ou, pendant que mon pere consultait le conseil de famille
sur la rencontre de Legrandin, je descendis a la cuisine, etait un de
ceux ou la Charite de Giotto, tres malade de son accouchement recent,
ne pouvait se lever; Francoise, n'etant plus aidee, etait en retard.
Quand je fus en bas, elle etait en train, dans l'arriere-cuisine qui
donnait sur la basse-cour, de tuer un poulet qui, par sa resistance
desesperee et bien naturelle, mais accompagnee par Francoise hors
d'elle, tandis qu'elle cherchait a lui fendre le cou sous l'oreille,
des cris de "sale bete! sale bete!", mettait la sainte douceur et
l'onction de notre servante un peu moins en lumiere qu'il n'eut fait,
au diner du lendemain, par sa peau brodee d'or comme une chasuble et
son jus precieux egoutte d'un ciboire. Quand il fut mort, Francoise
recueillit le sang qui coulait sans noyer sa rancune, eut encore un
sursaut de colere, et regardant le cadavre de son ennemi, dit une
derniere fois: "Sale bete!" Je remontai tout tremblant; j'aurais voulu
qu'on mit Francoise tout de suite a la porte. Mais qui m'eut fait des
boules aussi chaudes, du cafe aussi parfume, et meme... ces
poulets?... Et en realite, ce lache calcul, tout le monde avait eu a
le faire comme moi. Car ma tante Leonie savait,--ce que j'ignorais
encore,--que Francoise qui, pour sa fille, pour ses neveux, aurait
donne sa vie sans une plainte, etait pour d'autres etres d'une durete
singuliere. Malgre cela ma tante l'avait gardee, car si elle
connaissait sa cruaute, elle appreciait son service. Je m'apercus peu
a peu que la douceur, la componction, les vertus de Francoise
cachaient des tragedies d'arriere-cuisine, comme l'histoire decouvre
que les regnes des Rois et des Reines, qui sont representes les mains
jointes dans les vitraux des eglises, furent marques d'incidents
sanglants. Je me rendis compte que, en dehors de ceux de sa parente,
les humains excitaient d'autant plus sa pitie par leurs malheurs,
qu'ils vivaient plus eloignes d'elle. Les torrents de larmes qu'elle
versait en lisant le journal sur les infortunes des inconnus se
tarissaient vite si elle pouvait se representer la personne qui en
etait l'objet d'une facon un peu precise. Une de ces nuits qui
suivirent l'accouchement de la fille de cuisine, celle-ci fut prise
d'atroces coliques; maman l'entendit se plaindre, se leva et reveilla
Francoise qui, insensible, declara que tous ces cris etaient une
comedie, qu'elle voulait "faire la maitresse". Le medecin, qui
craignait ces crises, avait mis un signet, dans un livre de medecine
que nous avions, a la page ou elles sont decrites et ou il nous avait
dit de nous reporter pour trouver l'indication des premiers soins a
donner. Ma mere envoya Francoise chercher le livre en lui recommandant
de ne pas laisser tomber le signet. Au bout d'une heure, Francoise
n'etait pas revenue; ma mere indignee crut qu'elle s'etait recouchee
et me dit d'aller voir moi-meme dans la bibliotheque. J'y trouvai
Francoise qui, ayant voulu regarder ce que le signet marquait, lisait
la description clinique de la crise et poussait des sanglots
maintenant qu'il s'agissait d'une malade-type qu'elle ne connaissait
pas. A chaque symptome douloureux mentionne par l'auteur du traite,
elle s'ecriait: "He la! Sainte Vierge, est-il possible que le bon Dieu
veuille faire souffrir ainsi une malheureuse creature humaine? He! la
pauvre!"
Mais des que je l'eus appelee et qu'elle fut revenue pres du lit de la
Charite de Giotto, ses larmes cesserent aussitot de couler; elle ne
put reconnaitre ni cette agreable sensation de pitie et
d'attendrissement qu'elle connaissait bien et que la lecture des
journaux lui avait souvent donnee, ni aucun plaisir de meme famille,
dans l'ennui et dans l'irritation de s'etre levee au milieu de la nuit
pour la fille de cuisine; et a la vue des memes souffrances dont la
description l'avait fait pleurer, elle n'eut plus que des
ronchonnements de mauvaise humeur, meme d'affreux sarcasmes, disant,
quand elle crut que nous etions partis et ne pouvions plus l'entendre:
"Elle n'avait qu'a ne pas faire ce qu'il faut pour ca! ca lui a fait
plaisir! qu'elle ne fasse pas de manieres maintenant. Faut-il tout de
meme qu'un garcon ait ete abandonne du bon Dieu pour aller avec ca.
Ah! c'est bien comme on disait dans le patois de ma pauvre mere:
"Qui du cul d'un chien s'amourose
"Il lui parait une rose."
Si, quand son petit-fils etait un peu enrhume du cerveau, elle partait
la nuit, meme malade, au lieu de se coucher, pour voir s'il n'avait
besoin de rien, faisant quatre lieues a pied avant le jour afin d'etre
rentree pour son travail, en revanche ce meme amour des siens et son
desir d'assurer la grandeur future de sa maison se traduisait dans sa
politique a l'egard des autres domestiques par une maxime constante
qui fut de n'en jamais laisser un seul s'implanter chez ma tante,
qu'elle mettait d'ailleurs une sorte d'orgueil a ne laisser approcher
par personne, preferant, quand elle-meme etait malade, se relever pour
lui donner son eau de Vichy plutot que de permettre l'acces de la
chambre de sa maitresse a la fille de cuisine. Et comme cet
hymenoptere observe par Fabre, la guepe fouisseuse, qui pour que ses
petits apres sa mort aient de la viande fraiche a manger, appelle
l'anatomie au secours de sa cruaute et, ayant capture des charancons
et des araignees, leur perce avec un savoir et une adresse merveilleux
le centre nerveux d'ou depend le mouvement des pattes, mais non les
autres fonctions de la vie, de facon que l'insecte paralyse pres
duquel elle depose ses oeufs, fournisse aux larves, quand elles
ecloront un gibier docile, inoffensif, incapable de fuite ou de
resistance, mais nullement faisande, Francoise trouvait pour servir sa
volonte permanente de rendre la maison intenable a tout domestique,
des ruses si savantes et si impitoyables que, bien des annees plus
tard, nous apprimes que si cet ete-la nous avions mange presque tous
les jours des asperges, c'etait parce que leur odeur donnait a la
pauvre fille de cuisine chargee de les eplucher des crises d'asthme
d'une telle violence qu'elle fut obligee de finir par s'en aller.
Helas! nous devions definitivement changer d'opinion sur Legrandin. Un
des dimanches qui suivit la rencontre sur le Pont-Vieux apres laquelle
mon pere avait du confesser son erreur, comme la messe finissait et
qu'avec le soleil et le bruit du dehors quelque chose de si peu sacre
entrait dans l'eglise que Mme Goupil, Mme Percepied (toutes les
personnes qui tout a l'heure, a mon arrivee un peu en retard, etaient
restees les yeux absorbes dans leur priere et que j'aurais meme pu
croire ne m'avoir pas vu entrer si, en meme temps, leurs pieds
n'avaient repousse legerement le petit banc qui m'empechait de gagner
ma chaise) commencaient a s'entretenir avec nous a haute voix de
sujets tout temporels comme si nous etions deja sur la place, nous
vimes sur le seuil brulant du porche, dominant le tumulte bariole du
marche, Legrandin, que le mari de cette dame avec qui nous l'avions
dernierement rencontre, etait en train de presenter a la femme d'un
autre gros proprietaire terrien des environs. La figure de Legrandin
exprimait une animation, un zele extraordinaires; il fit un profond
salut avec un renversement secondaire en arriere, qui ramena
brusquement son dos au dela de la position de depart et qu'avait du
lui apprendre le mari de sa soeur, Mme De Cambremer. Ce redressement
rapide fit refluer en une sorte d'onde fougueuse et musclee la croupe
de Legrandin que je ne supposais pas si charnue; et je ne sais
pourquoi cette ondulation de pure matiere, ce flot tout charnel, sans
expression de spiritualite et qu'un empressement plein de bassesse
fouettait en tempete, eveillerent tout d'un coup dans mon esprit la
possibilite d'un Legrandin tout different de celui que nous
connaissions. Cette dame le pria de dire quelque chose a son cocher,
et tandis qu'il allait jusqu'a la voiture, l'empreinte de joie timide
et devouee que la presentation avait marquee sur son visage y
persistait encore. Ravi dans une sorte de reve, il souriait, puis il
revint vers la dame en se hatant et, comme il marchait plus vite qu'il
n'en avait l'habitude, ses deux epaules oscillaient de droite et de
gauche ridiculement, et il avait l'air tant il s'y abandonnait
entierement en n'ayant plus souci du reste, d'etre le jouet inerte et
mecanique du bonheur. Cependant, nous sortions du porche, nous allions
passer a cote de lui, il etait trop bien eleve pour detourner la tete,
mais il fixa de son regard soudain charge d'une reverie profonde un
point si eloigne de l'horizon qu'il ne put nous voir et n'eut pas a
nous saluer. Son visage restait ingenu au-dessus d'un veston souple et
droit qui avait l'air de se sentir fourvoye malgre lui au milieu d'un
luxe deteste. Et une lavalliere a pois qu'agitait le vent de la Place
continuait a flotter sur Legrandin comme l'etendard de son fier
isolement et de sa noble independance. Au moment ou nous arrivions a
la maison, maman s'apercut qu'on avait oublie le Saint-Honore et
demanda a mon pere de retourner avec moi sur nos pas dire qu'on
l'apportat tout de suite. Nous croisames pres de l'eglise Legrandin
qui venait en sens inverse conduisant la meme dame a sa voiture. Il
passa contre nous, ne s'interrompit pas de parler a sa voisine et nous
fit du coin de son oeil bleu un petit signe en quelque sorte interieur
aux paupieres et qui, n'interessant pas les muscles de son visage, put
passer parfaitement inapercu de son interlocutrice; mais, cherchant a
compenser par l'intensite du sentiment le champ un peu etroit ou il en
circonscrivait l'expression, dans ce coin d'azur qui nous etait
affecte il fit petiller tout l'entrain de la bonne grace qui depassa
l'enjouement, frisa la malice; il subtilisa les finesses de
l'amabilite jusqu'aux clignements de la connivence, aux demi-mots, aux
sous-entendus, aux mysteres de la complicite; et finalement exalta les
assurances d'amitie jusqu'aux protestations de tendresse, jusqu'a la
declaration d'amour, illuminant alors pour nous seuls d'une langueur
secrete et invisible a la chatelaine, une prunelle enamouree dans un
visage de glace.
Il avait precisement demande la veille a mes parents de m'envoyer
diner ce soir-la avec lui: "Venez tenir compagnie a votre vieil ami,
m'avait-il dit. Comme le bouquet qu'un voyageur nous envoie d'un pays
ou nous ne retournerons plus, faites-moi respirer du lointain de votre
adolescence ces fleurs des printemps que j'ai traverses moi aussi il y
a bien des annees. Venez avec la primevere, la barbe de chanoine, le
bassin d'or, venez avec le sedum dont est fait le bouquet de dilection
de la flore balzacienne, avec la fleur du jour de la Resurrection, la
paquerette et la boule de neige des jardins qui commence a embaumer
dans les allees de votre grand'tante quand ne sont pas encore fondues
les dernieres boules de neige des giboulees de Paques. Venez avec la
glorieuse veture de soie du lis digne de Salomon, et l'email
polychrome des pensees, mais venez surtout avec la brise fraiche
encore des dernieres gelees et qui va entr'ouvrir, pour les deux
papillons qui depuis ce matin attendent a la porte, la premiere rose
de Jerusalem."
On se demandait a la maison si on devait m'envoyer tout de meme diner
avec M. Legrandin. Mais ma grand'mere refusa de croire qu'il eut ete
impoli. "Vous reconnaissez vous-meme qu'il vient la avec sa tenue
toute simple qui n'est guere celle d'un mondain." Elle declarait qu'en
tous cas, et a tout mettre au pis, s'il l'avait ete, mieux valait ne
pas avoir l'air de s'en etre apercu. A vrai dire mon pere lui-meme,
qui etait pourtant le plus irrite contre l'attitude qu'avait eue
Legrandin, gardait peut-etre un dernier doute sur le sens qu'elle
comportait. Elle etait comme toute attitude ou action ou se revele le
caractere profond et cache de quelqu'un: elle ne se relie pas a ses
paroles anterieures, nous ne pouvons pas la faire confirmer par le
temoignage du coupable qui n'avouera pas; nous en sommes reduits a
celui de nos sens dont nous nous demandons, devant ce souvenir isole
et incoherent, s'ils n'ont pas ete le jouet d'une illusion; de sorte
que de telles attitudes, les seules qui aient de l'importance, nous
laissent souvent quelques doutes.
Je dinai avec Legrandin sur sa terrasse; il faisait clair de lune: "Il
y a une jolie qualite de silence, n'est-ce pas, me dit-il; aux coeurs
blesses comme l'est le mien, un romancier que vous lirez plus tard,
pretend que conviennent seulement l'ombre et le silence. Et
voyez-vous, mon enfant, il vient dans la vie une heure dont vous etes
bien loin encore ou les yeux las ne tolerent plus qu'une lumiere,
celle qu'une belle nuit comme celle-ci prepare et distille avec
l'obscurite, ou les oreilles ne peuvent plus ecouter de musique que
celle que joue le clair de lune sur la flute du silence." J'ecoutais
les paroles de M. Legrandin qui me paraissaient toujours si agreables;
mais trouble par le souvenir d'une femme que j'avais apercue
dernierement pour la premiere fois, et pensant, maintenant que je
savais que Legrandin etait lie avec plusieurs personnalites
aristocratiques des environs, que peut-etre il connaissait celle-ci,
prenant mon courage, je lui dis: "Est-ce que vous connaissez,
monsieur, la... les chatelaines de Guermantes", heureux aussi en
prononcant ce nom de prendre sur lui une sorte de pouvoir, par le seul
fait de le tirer de mon reve et de lui donner une existence objective
et sonore.
Mais a ce nom de Guermantes, je vis au milieu des yeux bleus de notre
ami se ficher une petite encoche brune comme s'ils venaient d'etre
perces par une pointe invisible, tandis que le reste de la prunelle
reagissait en secretant des flots d'azur. Le cerne de sa paupiere
noircit, s'abaissa. Et sa bouche marquee d'un pli amer se ressaissant
plus vite sourit, tandis que le regard restait douloureux, comme celui
d'un beau martyr dont le corps est herisse de fleches: "Non, je ne les
connais pas", dit-il, mais au lieu de donner a un renseignement aussi
simple, a une reponse aussi peu surprenante le ton naturel et courant
qui convenait, il le debita en appuyant sur les mots, en s'inclinant,
en saluant de la tete, a la fois avec l'insistance qu'on apporte, pour
etre cru, a une affirmation invraisemblable,--comme si ce fait qu'il ne
connut pas les Guermantes ne pouvait etre l'effet que d'un hasard
singulier--et aussi avec l'emphase de quelqu'un qui, ne pouvant pas
taire une situation qui lui est penible, prefere la proclamer pour
donner aux autres l'idee que l'aveu qu'il fait ne lui cause aucun
embarras, est facile, agreable, spontane, que la situation
elle-meme--l'absence de relations avec les Guermantes,--pourrait bien
avoir ete non pas subie, mais voulue par lui, resulter de quelque
tradition de famille, principe de morale ou voeu mystique lui
interdisant nommement la frequentation des Guermantes. "Non,
reprit-il, expliquant par ses paroles sa propre intonation, non, je ne
les connais pas, je n'ai jamais voulu, j'ai toujours tenu a
sauvegarder ma pleine independance; au fond je suis une tete jacobine,
vous le savez. Beaucoup de gens sont venus a la rescousse, on me
disait que j'avais tort de ne pas aller a Guermantes, que je me
donnais l'air d'un malotru, d'un vieil ours. Mais voila une reputation
qui n'est pas pour m'effrayer, elle est si vraie! Au fond, je n'aime
plus au monde que quelques eglises, deux ou trois livres, a peine
davantage de tableaux, et le clair de lune quand la brise de votre
jeunesse apporte jusqu'a moi l'odeur des parterres que mes vieilles
prunelles ne distinguent plus." Je ne comprenais pas bien que pour ne
pas aller chez des gens qu'on ne connait pas, il fut necessaire de
tenir a son independance, et en quoi cela pouvait vous donner l'air
d'un sauvage ou d'un ours. Mais ce que je comprenais c'est que
Legrandin n'etait pas tout a fait veridique quand il disait n'aimer
que les eglises, le clair de lune et la jeunesse; il aimait beaucoup
les gens des chateaux et se trouvait pris devant eux d'une si grande
peur de leur deplaire qu'il n'osait pas leur laisser voir qu'il avait
pour amis des bourgeois, des fils de notaires ou d'agents de change,
preferant, si la verite devait se decouvrir, que ce fut en son
absence, loin de lui et "par defaut"; il etait snob. Sans doute il ne
disait jamais rien de tout cela dans le langage que mes parents et
moi-meme nous aimions tant. Et si je demandais: "Connaissez-vous les
Guermantes?", Legrandin le causeur repondait: "Non, je n'ai jamais
voulu les connaitre." Malheureusement il ne le repondait qu'en second,
car un autre Legrandin qu'il cachait soigneusement au fond de lui,
qu'il ne montrait pas, parce que ce Legrandin-la savait sur le notre,
sur son snobisme, des histoires compromettantes, un autre Legrandin
avait deja repondu par la blessure du regard, par le rictus de la
bouche, par la gravite excessive du ton de la reponse, par les mille
fleches dont notre Legrandin s'etait trouve en un instant larde et
alangui, comme un saint Sebastien du snobisme: "Helas! que vous me
faites mal, non je ne connais pas les Guermantes, ne reveillez pas la
grande douleur de ma vie." Et comme ce Legrandin enfant terrible, ce
Legrandin maitre chanteur, s'il n'avait pas le joli langage de
l'autre, avait le verbe infiniment plus prompt, compose de ce qu'on
appelle "reflexes", quand Legrandin le causeur voulait lui imposer
silence, l'autre avait deja parle et notre ami avait beau se desoler
de la mauvaise impression que les revelations de son alter ego avaient
du produire, il ne pouvait qu'entreprendre de la pallier.
Et certes cela ne veut pas dire que M. Legrandin ne fut pas sincere
quand il tonnait contre les snobs. Il ne pouvait pas savoir, au moins
par lui-meme, qu'il le fut, puisque nous ne connaissons jamais que les
passions des autres, et que ce que nous arrivons a savoir des notres,
ce n'est que d'eux que nous avons pu l'apprendre. Sur nous, elles
n'agissent que d'une facon seconde, par l'imagination qui substitue
aux premiers mobiles des mobiles de relais qui sont plus decents.
Jamais le snobisme de Legrandin ne lui conseillait d'aller voir
souvent une duchesse. Il chargeait l'imagination de Legrandin de lui
faire apparaitre cette duchesse comme paree de toutes les graces.
Legrandin se rapprochait de la duchesse, s'estimant de ceder a cet
attrait de l'esprit et de la vertu qu'ignorent les infames snobs.
Seuls les autres savaient qu'il en etait un; car, grace a l'incapacite
ou ils etaient de comprendre le travail intermediaire de son
imagination, ils voyaient en face l'une de l'autre l'activite mondaine
de Legrandin et sa cause premiere.
Maintenant, a la maison, on n'avait plus aucune illusion sur M.
Legrandin, et nos relations avec lui s'etaient fort espacees. Maman
s'amusait infiniment chaque fois qu'elle prenait Legrandin en flagrant
delit du peche qu'il n'avouait pas, qu'il continuait a appeler le
peche sans remission, le snobisme. Mon pere, lui, avait de la peine a
prendre les dedains de Legrandin avec tant de detachement et de gaite;
et quand on pensa une annee a m'envoyer passer les grandes vacances a
Balbec avec ma grand'mere, il dit: "Il faut absolument que j'annonce a
Legrandin que vous irez a Balbec, pour voir s'il vous offrira de vous
mettre en rapport avec sa soeur. Il ne doit pas se souvenir nous avoir
dit qu'elle demeurait a deux kilometres de la." Ma grand'mere qui
trouvait qu'aux bains de mer il faut etre du matin au soir sur la
plage a humer le sel et qu'on n'y doit connaitre personne, parce que
les visites, les promenades sont autant de pris sur l'air marin,
demandait au contraire qu'on ne parlat pas de nos projets a Legrandin,
voyant deja sa soeur, Mme de Cambremer, debarquant a l'hotel au moment
ou nous serions sur le point d'aller a la peche et nous forcant a
rester enfermes pour la recevoir. Mais maman riait de ses craintes,
pensant a part elle que le danger n'etait pas si menacant, que
Legrandin ne serait pas si presse de nous mettre en relations avec sa
soeur. Or, sans qu'on eut besoin de lui parler de Balbec, ce fut
lui-meme, Legrandin, qui, ne se doutant pas que nous eussions jamais
l'intention d'aller de ce cote, vint se mettre dans le piege un soir
ou nous le rencontrames au bord de la Vivonne.
--"Il y a dans les nuages ce soir des violets et des bleus bien beaux,
n'est-ce pas, mon compagnon, dit-il a mon pere, un bleu surtout plus
floral qu'aerien, un bleu de cineraire, qui surprend dans le ciel. Et
ce petit nuage rose n'a-t-il pas aussi un teint de fleur, d'oeillet ou
d'hydrangea? Il n'y a guere que dans la Manche, entre Normandie et
Bretagne, que j'ai pu faire de plus riches observations sur cette
sorte de regne vegetal de l'atmosphere. La-bas, pres de Balbec, pres
de ces lieux sauvages, il y a une petite baie d'une douceur charmante
ou le coucher de soleil du pays d'Auge, le coucher de soleil rouge et
or que je suis loin de dedaigner, d'ailleurs, est sans caractere,
insignifiant; mais dans cette atmosphere humide et douce
s'epanouissent le soir en quelques instants de ces bouquets celestes,
bleus et roses, qui sont incomparables et qui mettent souvent des
heures a se faner. D'autres s'effeuillent tout de suite et c'est alors
plus beau encore de voir le ciel entier que jonche la dispersion
d'innombrables petales soufres ou roses. Dans cette baie, dite
d'opale, les plages d'or semblent plus douces encore pour etre
attachees comme de blondes Andromedes a ces terribles rochers des
cotes voisines, a ce rivage funebre, fameux par tant de naufrages, ou
tous les hivers bien des barques trepassent au peril de la mer.
Balbec! la plus antique ossature geologique de notre sol, vraiment
Ar-mor, la Mer, la fin de la terre, la region maudite qu'Anatole
France,--un enchanteur que devrait lire notre petit ami--a si bien
peinte, sous ses brouillards eternels, comme le veritable pays des
Cimmeriens, dans l'Odyssee. De Balbec surtout, ou deja des hotels se
construisent, superposes au sol antique et charmant qu'ils n'alterent
pas, quel delice d'excursionner a deux pas dans ces regions primitives
et si belles."
--"Ah! est-ce que vous connaissez quelqu'un a Balbec? dit mon pere.
Justement ce petit-la doit y aller passer deux mois avec sa grand'mere
et peut-etre avec ma femme."
Legrandin pris au depourvu par cette question a un moment ou ses yeux
etaient fixes sur mon pere, ne put les detourner, mais les attachant
de seconde en seconde avec plus d'intensite--et tout en souriant
tristement--sur les yeux de son interlocuteur, avec un air d'amitie et
de franchise et de ne pas craindre de le regarder en face, il sembla
lui avoir traverse la figure comme si elle fut devenue transparente,
et voir en ce moment bien au dela derriere elle un nuage vivement
colore qui lui creait un alibi mental et qui lui permettrait d'etablir
qu'au moment ou on lui avait demande s'il connaissait quelqu'un a
Balbec, il pensait a autre chose et n'avait pas entendu la question.
Habituellement de tels regards font dire a l'interlocuteur: "A quoi
pensez-vous donc?" Mais mon pere curieux, irrite et cruel, reprit:
--"Est-ce que vous avez des amis de ce cote-la, que vous connaissez si
bien Balbec?"
Dans un dernier effort desespere, le regard souriant de Legrandin
atteignit son maximum de tendresse, de vague, de sincerite et de
distraction, mais, pensant sans doute qu'il n'y avait plus qu'a
repondre, il nous dit:
--"J'ai des amis partout ou il y a des groupes d'arbres blesses, mais
non vaincus, qui se sont rapproches pour implorer ensemble avec une
obstination pathetique un ciel inclement qui n'a pas pitie d'eux.
--"Ce n'est pas cela que je voulais dire, interrompit mon pere, aussi
obstine que les arbres et aussi impitoyable que le ciel. Je demandais
pour le cas ou il arriverait n'importe quoi a ma belle-mere et ou elle
aurait besoin de ne pas se sentir la-bas en pays perdu, si vous y
connaissez du monde?"
--"La comme partout, je connais tout le monde et je ne connais
personne, repondit Legrandin qui ne se rendait pas si vite; beaucoup
les choses et fort peu les personnes. Mais les choses elles-memes y
semblent des personnes, des personnes rares, d'une essence delicate et
que la vie aurait decues. Parfois c'est un castel que vous rencontrez
sur la falaise, au bord du chemin ou il s'est arrete pour confronter
son chagrin au soir encore rose ou monte la lune d'or et dont les
barques qui rentrent en striant l'eau diapree hissent a leurs mats la
flamme et portent les couleurs; parfois c'est une simple maison
solitaire, plutot laide, l'air timide mais romanesque, qui cache a
tous les yeux quelque secret imperissable de bonheur et de
desenchantement. Ce pays sans verite, ajouta-t-il avec une delicatesse
machiavelique, ce pays de pure fiction est d'une mauvaise lecture pour
un enfant, et ce n'est certes pas lui que je choisirais et
recommanderais pour mon petit ami deja si enclin a la tristesse, pour
son coeur predispose. Les climats de confidence amoureuse et de regret
inutile peuvent convenir au vieux desabuse que je suis, ils sont
toujours malsains pour un temperament qui n'est pas forme. Croyez-moi,
reprit-il avec insistance, les eaux de cette baie, deja a moitie
bretonne, peuvent exercer une action sedative, d'ailleurs discutable,
sur un coeur qui n'est plus intact comme le mien, sur un coeur dont la
lesion n'est plus compensee. Elles sont contre-indiquees avotre age,
petit garcon. Bonne nuit, voisins", ajouta-t-il en nous quittant avec
cette brusquerie evasive dont il avait l'habitude et, se retournant
vers nous avec un doigt leve de docteur, il resuma sa consultation:
"Pas de Balbec avant cinquante ans et encore cela depend de l'etat du
coeur", nous cria-t-il.
Mon pere lui en reparla dans nos rencontres ulterieures, le tortura de
questions, ce fut peine inutile: comme cet escroc erudit qui employait
a fabriquer de faux palimpsestes un labeur et une science dont la
centieme partie eut suffi a lui assurer une situation plus lucrative,
mais honorable, M. Legrandin, si nous avions insiste encore, aurait
fini par edifier toute une ethique de paysage et une geographie
celeste de la basse Normandie, plutot que de nous avouer qu'a deux
kilometres de Balbec habitait sa propre soeur, et d'etre oblige a nous
offrir une lettre d'introduction qui n'eut pas ete pour lui un tel
sujet d'effroi s'il avait ete absolument certain,--comme il aurait du
l'etre en effet avec l'experience qu'il avait du caractere de ma
grand'mere--que nous n'en aurions pas profite.
...
Nous rentrions toujours de bonne heure de nos promenades pour pouvoir
faire une visite a ma tante Leonie avant le diner. Au commencement de
la saison ou le jour finit tot, quand nous arrivions rue du
Saint-Esprit, il y avait encore un reflet du couchant sur les vitres
de la maison et un bandeau de pourpre au fond des bois du Calvaire qui
se refletait plus loin dans l'etang, rougeur qui, accompagnee souvent
d'un froid assez vif, s'associait, dans mon esprit, a la rougeur du
feu au-dessus duquel rotissait le poulet qui ferait succeder pour moi
au plaisir poetique donne par la promenade, le plaisir de la
gourmandise, de la chaleur et du repos. Dans l'ete, au contraire,
quand nous rentrions, le soleil ne se couchait pas encore; et pendant
la visite que nous faisions chez ma tante Leonie, sa lumiere qui
s'abaissait et touchait la fenetre etait arretee entre les grands
rideaux et les embrasses, divisee, ramifiee, filtree, et incrustant de
petits morceaux d'or le bois de citronnier de la commode, illuminait
obliquement la chambre avec la delicatesse qu'elle prend dans les
sous-bois. Mais certains jours fort rares, quand nous rentrions, il y
avait bien longtemps que la commode avait perdu ses incrustations
momentanees, il n'y avait plus quand nous arrivions rue du
Saint-Esprit nul reflet de couchant etendu sur les vitres et l'etang
au pied du calvaire avait perdu sa rougeur, quelquefois il etait deja
couleur d'opale et un long rayon de lune qui allait en s'elargissant
et se fendillait de toutes les rides de l'eau le traversait tout
entier. Alors, en arrivant pres de la maison, nous apercevions une
forme sur le pas de la porte et maman me disait:
--"Mon dieu! voila Francoise qui nous guette, ta tante est inquiete;
aussi nous rentrons trop tard."
Et sans avoir pris le temps d'enlever nos affaires, nous montions vite
chez ma tante Leonie pour la rassurer et lui montrer que,
contrairement a ce qu'elle imaginait deja, il ne nous etait rien
arrive, mais que nous etions alles "du cote de Guermantes" et, dame,
quand on faisait cette promenade-la, ma tante savait pourtant bien
qu'on ne pouvait jamais etre sur de l'heure a laquelle on serait
rentre.
--"La, Francoise, disait ma tante, quand je vous le disais, qu'ils
seraient alles du cote de Guermantes! Mon dieu! ils doivent avoir une
faim! et votre gigot qui doit etre tout desseche apres ce qu'il a
attendu. Aussi est-ce une heure pour rentrer! comment, vous etes alles
du cote de Guermantes!"
--"Mais je croyais que vous le saviez, Leonie, disait maman. Je pensais
que Francoise nous avait vus sortir par la petite porte du potager."
Car il y avait autour de Combray deux "cotes" pour les promenades, et
si opposes qu'on ne sortait pas en effet de chez nous par la meme
porte, quand on voulait aller d'un cote ou de l'autre: le cote de
Meseglise-la-Vineuse, qu'on appelait aussi le cote de chez Swann parce
qu'on passait devant la propriete de M. Swann pour aller par la, et le
cote de Guermantes. De Meseglise-la-Vineuse, a vrai dire, je n'ai
jamais connu que le "cote" et des gens etrangers qui venaient le
dimanche se promener a Combray, des gens que, cette fois, ma tante
elle-meme et nous tous ne "connaissions point" et qu'a ce signe on
tenait pour "des gens qui seront venus de Meseglise". Quant a
Guermantes je devais un jour en connaitre davantage, mais bien plus
tard seulement; et pendant toute mon adolescence, si Meseglise etait
pour moi quelque chose d'inaccessible comme l'horizon, derobe a la
vue, si loin qu'on allat, par les plis d'un terrain qui ne ressemblait
deja plus a celui de Combray, Guermantes lui ne m'est apparu que comme
le terme plutot ideal que reel de son propre "cote", une sorte
d'expression geographique abstraite comme la ligne de l'equateur,
comme le pole, comme l'orient. Alors, "prendre par Guermantes" pour
aller a Meseglise, ou le contraire, m'eut semble une expression aussi
denuee de sens que prendre par l'est pour aller a l'ouest. Comme mon
pere parlait toujours du cote de Meseglise comme de la plus belle vue
de plaine qu'il connut et du cote de Guermantes comme du type de
paysage de riviere, je leur donnais, en les concevant ainsi comme deux
entites, cette cohesion, cette unite qui n'appartiennent qu'aux
creations de notre esprit; la moindre parcelle de chacun d'eux me
semblait precieuse et manifester leur excellence particuliere, tandis
qu'a cote d'eux, avant qu'on fut arrive sur le sol sacre de l'un ou de
l'autre, les chemins purement materiels au milieu desquels ils etaient
poses comme l'ideal de la vue de plaine et l'ideal du paysage de
riviere, ne valaient pas plus la peine d'etre regardes que par le
spectateur epris d'art dramatique, les petites rues qui avoisinent un
theatre. Mais surtout je mettais entre eux, bien plus que leurs
distances kilometriques la distance qu'il y avait entre les deux
parties de mon cerveau ou je pensais a eux, une de ces distances dans
l'esprit qui ne font pas qu'eloigner, qui separent et mettent dans un
autre plan. Et cette demarcation etait rendue plus absolue encore
parce que cette habitude que nous avions de n'aller jamais vers les
deux cotes un meme jour, dans une seule promenade, mais une fois du
cote de Meseglise, une fois du cote de Guermantes, les enfermait pour
ainsi dire loin l'un de l'autre, inconnaissables l'un a l'autre, dans
les vases clos et sans communication entre eux, d'apres-midi
differents.
Quand on voulait aller du cote de Meseglise, on sortait (pas trop tot
et meme si le ciel etait couvert, parce que la promenade n'etait pas
bien longue et n'entrainait pas trop) comme pour aller n'importe ou,
par la grande porte de la maison de ma tante sur la rue du
Saint-Esprit. On etait salue par l'armurier, on jetait ses lettres a
la boite, on disait en passant a Theodore, de la part de Francoise,
qu'elle n'avait plus d'huile ou de cafe, et l'on sortait de la ville
par le chemin qui passait le long de la barriere blanche du parc de M.
Swann. Avant d'y arriver, nous rencontrions, venue au-devant des
etrangers, l'odeur de ses lilas. Eux-memes, d'entre les petits coeurs
verts et frais de leurs feuilles, levaient curieusement au-dessus de
la barriere du parc leurs panaches de plumes mauves ou blanches que
lustrait, meme a l'ombre, le soleil ou elles avaient baigne.
Quelques-uns, a demi caches par la petite maison en tuiles appelee
maison des Archers, ou logeait le gardien, depassaient son pignon
gothique de leur rose minaret. Les Nymphes du printemps eussent semble
vulgaires, aupres de ces jeunes houris qui gardaient dans ce jardin
francais les tons vifs et purs des miniatures de la Perse. Malgre mon
desir d'enlacer leur taille souple et d'attirer a moi les boucles
etoilees de leur tete odorante, nous passions sans nous arreter, mes
parents n'allant plus a Tansonville depuis le mariage de Swann, et,
pour ne pas avoir l'air de regarder dans le parc, au lieu de prendre
le chemin qui longe sa cloture et qui monte directement aux champs,
nous en prenions un autre qui y conduit aussi, mais obliquement, et
nous faisait deboucher trop loin. Un jour, mon grand-pere dit a mon
pere:
--"Vous rappelez-vous que Swann a dit hier que, comme sa femme et sa
fille partaient pour Reims, il en profiterait pour aller passer
vingt-quatre heures a Paris? Nous pourrions longer le parc, puisque
ces dames ne sont pas la, cela nous abregerait d'autant."
Nous nous arretames un moment devant la barriere. Le temps des lilas
approchait de sa fin; quelques-uns effusaient encore en hauts lustres
mauves les bulles delicates de leurs fleurs, mais dans bien des
parties du feuillage ou deferlait, il y avait seulement une semaine,
leur mousse embaumee, se fletrissait, diminuee et noircie, une ecume
creuse, seche et sans parfum. Mon grand-pere montrait a mon pere en
quoi l'aspect des lieux etait reste le meme, et en quoi il avait
change, depuis la promenade qu'il avait faite avec M. Swann le jour de
la mort de sa femme, et il saisit cette occasion pour raconter cette
promenade une fois de plus.
Devant nous, une allee bordee de capucines montait en plein soleil
vers le chateau. A droite, au contraire, le parc s'etendait en terrain
plat. Obscurcie par l'ombre des grands arbres qui l'entouraient, une
piece d'eau avait ete creusee par les parents de Swann; mais dans ses
creations les plus factices, c'est sur la nature que l'homme
travaille; certains lieux font toujours regner autour d'eux leur
empire particulier, arborent leurs insignes immemoriaux au milieu d'un
parc comme ils auraient fait loin de toute intervention humaine, dans
une solitude qui revient partout les entourer, surgie des necessites
de leur exposition et superposee a l'oeuvre humaine. C'est ainsi qu'au
pied de l'allee qui dominait l'etang artificiel, s'etait composee sur
deux rangs, tresses de fleurs de myosotis et de pervenches, la
couronne naturelle, delicate et bleue qui ceint le front clair-obscur
des eaux, et que le glaieul, laissant flechir ses glaives avec un
abandon royal, etendait sur l'eupatoire et la grenouillette au pied
mouille, les fleurs de lis en lambeaux, violettes et jaunes, de son
sceptre lacustre.
Le depart de Mlle Swann qui,--en m'otant la chance terrible de la voir
apparaitre dans une allee, d'etre connu et meprise par la petite fille
privilegiee qui avait Bergotte pour ami et allait avec lui visiter des
cathedrales--, me rendait la contemplation de Tansonville indifferente
la premiere fois ou elle m'etait permise, semblait au contraire
ajouter a cette propriete, aux yeux de mon grand-pere et de mon pere,
des commodites, un agrement passager, et, comme fait pour une
excursion en pays de montagnes, l'absence de tout nuage, rendre cette
journee exceptionnellement propice a une promenade de ce cote;
j'aurais voulu que leurs calculs fussent dejoues, qu'un miracle fit
apparaitre Mlle Swann avec son pere, si pres de nous, que nous
n'aurions pas le temps de l'eviter et serions obliges de faire sa
connaissance. Aussi, quand tout d'un coup, j'apercus sur l'herbe,
comme un signe de sa presence possible, un koufin oublie a cote d'une
ligne dont le bouchon flottait sur l'eau, je m'empressai de detourner
d'un autre cote, les regards de mon pere et de mon grand-pere.
D'ailleurs Swann nous ayant dit que c'etait mal a lui de s'absenter,
car il avait pour le moment de la famille a demeure, la ligne pouvait
appartenir a quelque invite. On n'entendait aucun bruit de pas dans
les allees. Divisant la hauteur d'un arbre incertain, un invisible
oiseau s'ingeniait a faire trouver la journee courte, explorait d'une
note prolongee, la solitude environnante, mais il recevait d'elle une
replique si unanime, un choc en retour si redouble de silence et
d'immobilite qu'on aurait dit qu'il venait d'arreter pour toujours
l'instant qu'il avait cherche a faire passer plus vite. La lumiere
tombait si implacable du ciel devenu fixe que l'on aurait voulu se
soustraire a son attention, et l'eau dormante elle-meme, dont des
insectes irritaient perpetuellement le sommeil, revant sans doute de
quelque Maelstrom imaginaire, augmentait le trouble ou m'avait jete la
vue du flotteur de liege en semblant l'entrainer a toute vitesse sur
les etendues silencieuses du ciel reflete; presque vertical il
paraissait pret a plonger et deja je me demandais, si, sans tenir
compte du desir et de la crainte que j'avais de la connaitre, je
n'avais pas le devoir de faire prevenir Mlle Swann que le poisson
mordait,--quand il me fallut rejoindre en courant mon pere et mon
grand-pere qui m'appelaient, etonnes que je ne les eusse pas suivis
dans le petit chemin qui monte vers les champs et ou ils s'etaient
engages. Je le trouvai tout bourdonnant de l'odeur des aubepines. La
haie formait comme une suite de chapelles qui disparaissaient sous la
jonchee de leurs fleurs amoncelees en reposoir; au-dessous d'elles, le
soleil posait a terre un quadrillage de clarte, comme s'il venait de
traverser une verriere; leur parfum s'etendait aussi onctueux, aussi
delimite en sa forme que si j'eusse ete devant l'autel de la Vierge,
et les fleurs, aussi parees, tenaient chacune d'un air distrait son
etincelant bouquet d'etamines, fines et rayonnantes nervures de style
flamboyant comme celles qui a l'eglise ajouraient la rampe du jube ou
les meneaux du vitrail et qui s'epanouissaient en blanche chair de
fleur de fraisier. Combien naives et paysannes en comparaison
sembleraient les eglantines qui, dans quelques semaines, monteraient
elles aussi en plein soleil le meme chemin rustique, en la soie unie
de leur corsage rougissant qu'un souffle defait.
Mais j'avais beau rester devant les aubepines a respirer, a porter
devant ma pensee qui ne savait ce qu'elle devait en faire, a perdre, a
retrouver leur invisible et fixe odeur, a m'unir au rythme qui jetait
leurs fleurs, ici et la, avec une allegresse juvenile et a des
intervalles inattendus comme certains intervalles musicaux, elles
m'offraient indefiniment le meme charme avec une profusion
inepuisable, mais sans me laisser approfondir davantage, comme ces
melodies qu'on rejoue cent fois de suite sans descendre plus avant
dans leur secret. Je me detournais d'elles un moment, pour les aborder
ensuite avec des forces plus fraiches. Je poursuivais jusque sur le
talus qui, derriere la haie, montait en pente raide vers les champs,
quelque coquelicot perdu, quelques bluets restes paresseusement en
arriere, qui le decoraient ca et la de leurs fleurs comme la bordure
d'une tapisserie ou apparait clairseme le motif agreste qui triomphera
sur le panneau; rares encore, espaces comme les maisons isolees qui
annoncent deja l'approche d'un village, ils m'annoncaient l'immense
etendue ou deferlent les bles, ou moutonnent les nuages, et la vue
d'un seul coquelicot hissant au bout de son cordage et faisant cingler
au vent sa flamme rouge, au-dessus de sa bouee graisseuse et noire, me
faisait battre le coeur, comme au voyageur qui apercoit sur une terre
basse une premiere barque echouee que repare un calfat, et s'ecrie,
avant de l'avoir encore vue: "La Mer!"
Puis je revenais devant les aubepines comme devant ces chefs-d'oeuvre
dont on croit qu'on saura mieux les voir quand on a cesse un moment de
les regarder, mais j'avais beau me faire un ecran de mes mains pour
n'avoir qu'elles sous les yeux, le sentiment qu'elles eveillaient en
moi restait obscur et vague, cherchant en vain a se degager, a venir
adherer a leurs fleurs. Elles ne m'aidaient pas a l'eclaircir, et je
ne pouvais demander a d'autres fleurs de le satisfaire. Alors, me
donnant cette joie que nous eprouvons quand nous voyons de notre
peintre prefere une oeuvre qui differe de celles que nous connaissions,
ou bien si l'on nous mene devant un tableau dont nous n'avions vu
jusque-la qu'une esquisse au crayon, si un morceau entendu seulement
au piano nous apparait ensuite revetu des couleurs de l'orchestre, mon
grand-pere m'appelant et me designant la haie de Tansonville, me dit:
"Toi qui aimes les aubepines, regarde un peu cette epine rose;
est-elle jolie!" En effet c'etait une epine, mais rose, plus belle
encore que les blanches. Elle aussi avait une parure de fete,--de ces
seules vraies fetes que sont les fetes religieuses, puisqu'un caprice
contingent ne les applique pas comme les fetes mondaines a un jour
quelconque qui ne leur est pas specialement destine, qui n'a rien
d'essentiellement ferie,--mais une parure plus riche encore, car les
fleurs attachees sur la branche, les unes au-dessus des autres, de
maniere a ne laisser aucune place qui ne fut decoree, comme des
pompons qui enguirlandent une houlette rococo, etaient "en couleur",
par consequent d'une qualite superieure selon l'esthetique de Combray
si l'on en jugeait par l'echelle des prix dans le "magasin" de la
Place ou chez Camus ou etaient plus chers ceux des biscuits qui
etaient roses. Moi-meme j'appreciais plus le fromage a la creme rose,
celui ou l'on m'avait permis d'ecraser des fraises. Et justement ces
fleurs avaient choisi une de ces teintes de chose mangeable, ou de
tendre embellissement a une toilette pour une grande fete, qui, parce
qu'elles leur presentent la raison de leur superiorite, sont celles
qui semblent belles avec le plus d'evidence aux yeux des enfants, et a
cause de cela, gardent toujours pour eux quelque chose de plus vif et
de plus naturel que les autres teintes, meme lorsqu'ils ont compris
qu'elles ne promettaient rien a leur gourmandise et n'avaient pas ete
choisies par la couturiere. Et certes, je l'avais tout de suite senti,
comme devant les epines blanches mais avec plus d'emerveillement, que
ce n'etait pas facticement, par un artifice de fabrication humaine,
qu'etait traduite l'intention de festivite dans les fleurs, mais que
c'etait la nature qui, spontanement, l'avait exprimee avec la naivete
d'une commercante de village travaillant pour un reposoir, en
surchargeant l'arbuste de ces rosettes d'un ton trop tendre et d'un
pompadour provincial. Au haut des branches, comme autant de ces petits
rosiers aux pots caches dans des papiers en dentelles, dont aux
grandes fetes on faisait rayonner sur l'autel les minces fusees,
pullulaient mille petits boutons d'une teinte plus pale qui, en
s'entr'ouvrant, laissaient voir, comme au fond d'une coupe de marbre
rose, de rouges sanguines et trahissaient plus encore que les fleurs,
l'essence particuliere, irresistible, de l'epine, qui, partout ou elle
bourgeonnait, ou elle allait fleurir, ne le pouvait qu'en rose.
Intercale dans la haie, mais aussi different d'elle qu'une jeune fille
en robe de fete au milieu de personnes en neglige qui resteront a la
maison, tout pret pour le mois de Marie, dont il semblait faire partie
deja, tel brillait en souriant dans sa fraiche toilette rose,
l'arbuste catholique et delicieux.
La haie laissait voir a l'interieur du parc une allee bordee de
jasmins, de pensees et de verveines entre lesquelles des giroflees
ouvraient leur bourse fraiche, du rose odorant et passe d'un cuir
ancien de Cordoue, tandis que sur le gravier un long tuyau d'arrosage
peint en vert, deroulant ses circuits, dressait aux points ou il etait
perce au-dessus des fleurs, dont il imbibait les parfums, l'eventail
vertical et prismatique de ses gouttelettes multicolores. Tout a coup,
je m'arretai, je ne pus plus bouger, comme il arrive quand une vision
ne s'adresse pas seulement a nos regards, mais requiert des
perceptions plus profondes et dispose de notre etre tout entier. Une
fillette d'un blond roux qui avait l'air de rentrer de promenade et
tenait a la main une beche de jardinage, nous regardait, levant son
visage seme de taches roses. Ses yeux noirs brillaient et comme je ne
savais pas alors, ni ne l'ai appris depuis, reduire en ses elements
objectifs une impression forte, comme je n'avais pas, ainsi qu'on dit,
assez "d'esprit d'observation" pour degager la notion de leur couleur,
pendant longtemps, chaque fois que je repensai a elle, le souvenir de
leur eclat se presentait aussitot a moi comme celui d'un vif azur,
puisqu'elle etait blonde: de sorte que, peut-etre si elle n'avait pas
eu des yeux aussi noirs,--ce qui frappait tant la premiere fois qu'on
la voyait--je n'aurais pas ete, comme je le fus, plus particulierement
amoureux, en elle, de ses yeux bleus.
Je la regardais, d'abord de ce regard qui n'est pas que le
porte-parole des yeux, mais a la fenetre duquel se penchent tous les
sens, anxieux et petrifies, le regard qui voudrait toucher, capturer,
emmener le corps qu'il regarde et l'ame avec lui; puis, tant j'avais
peur que d'une seconde a l'autre mon grand-pere et mon pere,
apercevant cette jeune fille, me fissent eloigner en me disant de
courir un peu devant eux, d'un second regard, inconsciemment
supplicateur, qui tachait de la forcer a faire attention a moi, a me
connaitre! Elle jeta en avant et de cote ses pupilles pour prendre
connaissance de mon grand'pere et de mon pere, et sans doute l'idee
qu'elle en rapporta fut celle que nous etions ridicules, car elle se
detourna et d'un air indifferent et dedaigneux, se placa de cote pour
epargner a son visage d'etre dans leur champ visuel; et tandis que
continuant a marcher et ne l'ayant pas apercue, ils m'avaient depasse,
elle laissa ses regards filer de toute leur longueur dans ma
direction, sans expression particuliere, sans avoir l'air de me voir,
mais avec une fixite et un sourire dissimule, que je ne pouvais
interpreter d'apres les notions que l'on m'avait donnees sur la bonne
education, que comme une preuve d'outrageant mepris; et sa main
esquissait en meme temps un geste indecent, auquel quand il etait
adresse en public a une personne qu'on ne connaissait pas, le petit
dictionnaire de civilite que je portais en moi ne donnait qu'un seul
sens, celui d'une intention insolente.
--"Allons, Gilberte, viens; qu'est-ce que tu fais, cria d'une voix
percante et autoritaire une dame en blanc que je n'avais pas vue, et a
quelque distance de laquelle un Monsieur habille de coutil et que je
ne connaissais pas, fixait sur moi des yeux qui lui sortaient de la
tete; et cessant brusquement de sourire, la jeune fille prit sa beche
et s'eloigna sans se retourner de mon cote, d'un air docile,
impenetrable et sournois.
Ainsi passa pres de moi ce nom de Gilberte, donne comme un talisman
qui me permettait peut-etre de retrouver un jour celle dont il venait
de faire une personne et qui, l'instant d'avant, n'etait qu'une image
incertaine. Ainsi passa-t-il, profere au-dessus des jasmins et des
giroflees, aigre et frais comme les gouttes de l'arrosoir vert;
impregnant, irisant la zone d'air pur qu'il avait traversee--et qu'il
isolait,--du mystere de la vie de celle qu'il designait pour les etres
heureux qui vivaient, qui voyageaient avec elle; deployant sous
l'epinier rose, a hauteur de mon epaule, la quintessence de leur
familiarite, pour moi si douloureuse, avec elle, avec l'inconnu de sa
vie ou je n'entrerais pas.
Un instant (tandis que nous nous eloignions et que mon grand-pere
murmurait: "Ce pauvre Swann, quel role ils lui font jouer: on le fait
partir pour qu'elle reste seule avec son Charlus, car c'est lui, je
l'ai reconnu! Et cette petite, melee a toute cette infamie!")
l'impression laissee en moi par le ton despotique avec lequel la mere
de Gilberte lui avait parle sans qu'elle repliquat, en me la montrant
comme forcee d'obeir a quelqu'un, comme n'etant pas superieure a tout,
calma un peu ma souffrance, me rendit quelque espoir et diminua mon
amour. Mais bien vite cet amour s'eleva de nouveau en moi comme une
reaction par quoi mon coeur humilie voulait se mettre de niveau avec
Gilberte ou l'abaisser jusqu'a lui. Je l'aimais, je regrettais de ne
pas avoir eu le temps et l'inspiration de l'offenser, de lui faire
mal, et de la forcer a se souvenir de moi. Je la trouvais si belle que
j'aurais voulu pouvoir revenir sur mes pas, pour lui crier en haussant
les epaules: "Comme je vous trouve laide, grotesque, comme vous me
repugnez!" Cependant je m'eloignais, emportant pour toujours, comme
premier type d'un bonheur inaccessible aux enfants de mon espece de
par des lois naturelles impossibles a transgresser, l'image d'une
petite fille rousse, a la peau semee de taches roses, qui tenait une
beche et qui riait en laissant filer sur moi de longs regards sournois
et inexpressifs. Et deja le charme dont son nom avait encense cette
place sous les epines roses ou il avait ete entendu ensemble par elle
et par moi, allait gagner, enduire, embaumer, tout ce qui
l'approchait, ses grands-parents que les miens avaient eu l'ineffable
bonheur de connaitre, la sublime profession d'agent de change, le
douloureux quartier des Champs-Elysees qu'elle habitait a Paris.
"Leonie, dit mon grand-pere en rentrant, j'aurais voulu t'avoir avec
nous tantot. Tu ne reconnaitrais pas Tansonville. Si j'avais ose, je
t'aurais coupe une branche de ces epines roses que tu aimais tant."
Mon grand-pere racontait ainsi notre promenade a ma tante Leonie, soit
pour la distraire, soit qu'on n'eut pas perdu tout espoir d'arriver a
la faire sortir. Or elle aimait beaucoup autrefois cette propriete, et
d'ailleurs les visites de Swann avaient ete les dernieres qu'elle
avait recues, alors qu'elle fermait deja sa porte a tout le monde. Et
de meme que quand il venait maintenant prendre de ses nouvelles (elle
etait la seule personne de chez nous qu'il demandat encore a voir),
elle lui faisait repondre qu'elle etait fatiguee, mais qu'elle le
laisserait entrer la prochaine fois, de meme elle dit ce soir-la:
"Oui, un jour qu'il fera beau, j'irai en voiture jusqu'a la porte du
parc." C'est sincerement qu'elle le disait. Elle eut aime revoir Swann
et Tansonville; mais le desir qu'elle en avait suffisait a ce qui lui
restait de forces; sa realisation les eut excedees. Quelquefois le
beau temps lui rendait un peu de vigueur, elle se levait, s'habillait;
la fatigue commencait avant qu'elle fut passee dans l'autre chambre et
elle reclamait son lit. Ce qui avait commence pour elle--plus tot
seulement que cela n'arrive d'habitude,--c'est ce grand renoncement de
la vieillesse qui se prepare a la mort, s'enveloppe dans sa
chrysalide, et qu'on peut observer, a la fin des vies qui se
prolongent tard, meme entre les anciens amants qui se sont le plus
aimes, entre les amis unis par les liens les plus spirituels et qui a
partir d'une certaine annee cessent de faire le voyage ou la sortie
necessaire pour se voir, cessent de s'ecrire et savent qu'ils ne
communiqueront plus en ce monde. Ma tante devait parfaitement savoir
qu'elle ne reverrait pas Swann, qu'elle ne quitterait plus jamais la
maison, mais cette reclusion definitive devait lui etre rendue assez
aisee pour la raison meme qui selon nous aurait du la lui rendre plus
douloureuse: c'est que cette reclusion lui etait imposee par la
diminution qu'elle pouvait constater chaque jour dans ses forces, et
qui, en faisant de chaque action, de chaque mouvement, une fatigue,
sinon une souffrance, donnait pour elle a l'inaction, a l'isolement,
au silence, la douceur reparatrice et benie du repos.
Ma tante n'alla pas voir la haie d'epines roses, mais a tous moments
je demandais a mes parents si elle n'irait pas, si autrefois elle
allait souvent a Tansonville, tachant de les faire parler des parents
et grands-parents de Mlle Swann qui me semblaient grands comme des
Dieux. Ce nom, devenu pour moi presque mythologique, de Swann, quand
je causais avec mes parents, je languissais du besoin de le leur
entendre dire, je n'osais pas le prononcer moi-meme, mais je les
entrainais sur des sujets qui avoisinaient Gilberte et sa famille, qui
la concernaient, ou je ne me sentais pas exile trop loin d'elle; et je
contraignais tout d'un coup mon pere, en feignant de croire par
exemple que la charge de mon grand-pere avait ete deja avant lui dans
notre famille, ou que la haie d'epines roses que voulait voir ma tante
Leonie se trouvait en terrain communal, a rectifier mon assertion, a
me dire, comme malgre moi, comme de lui-meme: "Mais non, cette
charge-la etait au pere de Swann, cette haie fait partie du parc de
Swann." Alors j'etais oblige de reprendre ma respiration, tant, en se
posant sur la place ou il etait toujours ecrit en moi, pesait a
m'etouffer ce nom qui, au moment ou je l'entendais, me paraissait plus
plein que tout autre, parce qu'il etait lourd de toutes les fois ou,
d'avance, je l'avais mentalement profere. Il me causait un plaisir que
j'etais confus d'avoir ose reclamer a mes parents, car ce plaisir
etait si grand qu'il avait du exiger d'eux pour qu'ils me le
procurassent beaucoup de peine, et sans compensation, puisqu'il
n'etait pas un plaisir pour eux. Aussi je detournais la conversation
par discretion. Par scrupule aussi. Toutes les seductions singulieres
que je mettais dans ce nom de Swann, je les retrouvais en lui des
qu'ils le prononcaient. Il me semblait alors tout d'un coup que mes
parents ne pouvaient pas ne pas les ressentir, qu'ils se trouvaient
places a mon point de vue, qu'ils apercevaient a leur tour,
absolvaient, epousaient mes reves, et j'etais malheureux comme si je
les avais vaincus et depraves.
Cette annee-la, quand, un peu plus tot que d'habitude, mes parents
eurent fixe le jour de rentrer a Paris, le matin du depart, comme on
m'avait fait friser pour etre photographie, coiffer avec precaution un
chapeau que je n'avais encore jamais mis et revetir une douillette de
velours, apres m'avoir cherche partout, ma mere me trouva en larmes
dans le petit raidillon, contigu a Tansonville, en train de dire adieu
aux aubepines, entourant de mes bras les branches piquantes, et, comme
une princesse de tragedie a qui peseraient ces vains ornements, ingrat
envers l'importune main qui en formant tous ces noeuds avait pris soin
sur mon front d'assembler mes cheveux, foulant aux pieds mes
papillotes arrachees et mon chapeau neuf. Ma mere ne fut pas touchee
par mes larmes, mais elle ne put retenir un cri a la vue de la coiffe
defoncee et de la douillette perdue. Je ne l'entendis pas: "O mes
pauvres petites aubepines, disais-je en pleurant, ce n'est pas vous
qui voudriez me faire du chagrin, me forcer a partir. Vous, vous ne
m'avez jamais fait de peine! Aussi je vous aimerai toujours." Et,
essuyant mes larmes, je leur promettais, quand je serais grand, de ne
pas imiter la vie insensee des autres hommes et, meme a Paris, les
jours de printemps, au lieu d'aller faire des visites et ecouter des
niaiseries, de partir dans la campagne voir les premieres aubepines.
Une fois dans les champs, on ne les quittait plus pendant tout le
reste de la promenade qu'on faisait du cote de Meseglise. Ils etaient
perpetuellement parcourus, comme par un chemineau invisible, par le
vent qui etait pour moi le genie particulier de Combray. Chaque annee,
le jour de notre arrivee, pour sentir que j'etais bien a Combray, je
montais le retrouver qui courait dans les sayons et me faisait courir
a sa suite. On avait toujours le vent a cote de soi du cote de
Meseglise, sur cette plaine bombee ou pendant des lieues il ne
rencontre aucun accident de terrain. Je savais que Mlle Swann allait
souvent a Laon passer quelques jours et, bien que ce fut a plusieurs
lieues, la distance se trouvant compensee par l'absence de tout
obstacle, quand, par les chauds apres-midi, je voyais un meme souffle,
venu de l'extreme horizon, abaisser les bles les plus eloignes, se
propager comme un flot sur toute l'immense etendue et venir se
coucher, murmurant et tiede, parmi les sainfoins et les trefles, a mes
pieds, cette plaine qui nous etait commune a tous deux semblait nous
rapprocher, nous unir, je pensais que ce souffle avait passe aupres
d'elle, que c'etait quelque message d'elle qu'il me chuchotait sans
que je pusse le comprendre, et je l'embrassais au passage. A gauche
etait un village qui s'appelait Champieu (Campus Pagani, selon le
cure). Sur la droite, on apercevait par dela les bles, les deux
clochers ciseles et rustiques de Saint-Andre-des-Champs, eux-memes
effiles, ecailleux, imbriques d'alveoles, guilloches, jaunissants et
grumeleux, comme deux epis.
A intervalles symetriques, au milieu de l'inimitable ornementation de
leurs feuilles qu'on ne peut confondre avec la feuille d'aucun autre
arbre fruitier, les pommiers ouvraient leurs larges petales de satin
blanc ou suspendaient les timides bouquets de leurs rougissants
boutons. C'est du cote de Meseglise que j'ai remarque pour la premiere
fois l'ombre ronde que les pommiers font sur la terre ensoleillee, et
aussi ces soies d'or impalpable que le couchant tisse obliquement sous
les feuilles, et que je voyais mon pere interrompre de sa canne sans
les faire jamais devier.
Parfois dans le ciel de l'apres-midi passait la lune blanche comme une
nuee, furtive, sans eclat, comme une actrice dont ce n'est pas l'heure
de jouer et qui, de la salle, en toilette de ville, regarde un moment
ses camarades, s'effacant, ne voulant pas qu'on fasse attention a
elle. J'aimais a retrouver son image dans des tableaux et dans des
livres, mais ces oeuvres d'art etaient bien differentes--du moins
pendant les premieres annees, avant que Bloch eut accoutume mes yeux
et ma pensee a des harmonies plus subtiles--de celles ou la lune me
paraitrait belle aujourd'hui et ou je ne l'eusse pas reconnue alors.
C'etait, par exemple, quelque roman de Saintine, un paysage de Gleyre
ou elle decoupe nettement sur le ciel une faucille d'argent, de ces
oeuvres naivement incompletes comme etaient mes propres impressions et
que les soeurs de ma grand'mere s'indignaient de me voir aimer. Elles
pensaient qu'on doit mettre devant les enfants, et qu'ils font preuve
de gout en aimant d'abord, les oeuvres que, parvenu a la maturite, on
admire definitivement. C'est sans doute qu'elles se figuraient les
merites esthetiques comme des objets materiels qu'un oeil ouvert ne
peut faire autrement que de percevoir, sans avoir eu besoin d'en murir
lentement des equivalents dans son propre coeur.
C'est du cote de Meseglise, a Montjouvain, maison situee au bord d'une
grande mare et adossee a un talus buissonneux que demeurait M.
Vinteuil. Aussi croisait-on souvent sur la route sa fille, conduisant
un buggy a toute allure. A partir d'une certaine annee on ne la
rencontra plus seule, mais avec une amie plus agee, qui avait mauvaise
reputation dans le pays et qui un jour s'installa definitivement a
Montjouvain. On disait: "Faut-il que ce pauvre M. Vinteuil soit
aveugle par la tendresse pour ne pas s'apercevoir de ce qu'on raconte,
et permettre a sa fille, lui qui se scandalise d'une parole deplacee,
de faire vivre sous son toit une femme pareille. Il dit que c'est une
femme superieure, un grand coeur et qu'elle aurait eu des dispositions
extraordinaires pour la musique si elle les avait cultivees. Il peut
etre sur que ce n'est pas de musique qu'elle s'occupe avec sa fille."
M. Vinteuil le disait; et il est en effet remarquable combien une
personne excite toujours d'admiration pour ses qualites morales chez
les parents de toute autre personne avec qui elle a des relations
charnelles. L'amour physique, si injustement decrie, force tellement
tout etre a manifester jusqu'aux moindres parcelles qu'il possede de
bonte, d'abandon de soi, qu'elles resplendissent jusqu'aux yeux de
l'entourage immediat. Le docteur Percepied a qui sa grosse voix et ses
gros sourcils permettaient de tenir tant qu'il voulait le role de
perfide dont il n'avait pas le physique, sans compromettre en rien sa
reputation inebranlable et immeritee de bourru bienfaisant, savait
faire rire aux larmes le cure et tout le monde en disant d'un ton
rude: "He bien! il parait qu'elle fait de la musique avec son amie,
Mlle Vinteuil. ca a l'air de vous etonner. Moi je sais pas. C'est le
pere Vinteuil qui m'a encore dit ca hier. Apres tout, elle a bien le
droit d'aimer la musique, c'te fille. Moi je ne suis pas pour
contrarier les vocations artistiques des enfants. Vinteuil non plus a
ce qu'il parait. Et puis lui aussi il fait de la musique avec l'amie
de sa fille. Ah! sapristi on en fait une musique dans c'te boite-la.
Mais qu'est-ce que vous avez a rire; mais ils font trop de musique ces
gens. L'autre jour j'ai rencontre le pere Vinteuil pres du cimetiere.
Il ne tenait pas sur ses jambes."
Pour ceux qui comme nous virent a cette epoque M. Vinteuil eviter les
personnes qu'il connaissait, se detourner quand il les apercevait,
vieillir en quelques mois, s'absorber dans son chagrin, devenir
incapable de tout effort qui n'avait pas directement le bonheur de sa
fille pour but, passer des journees entieres devant la tombe de sa
femme,--il eut ete difficile de ne pas comprendre qu'il etait en train
de mourir de chagrin, et de supposer qu'il ne se rendait pas compte
des propos qui couraient. Il les connaissait, peut-etre meme y
ajoutait-il foi. Il n'est peut-etre pas une personne, si grande que
soit sa vertu, que la complexite des circonstances ne puisse amener a
vivre un jour dans la familiarite du vice qu'elle condamne le plus
formellement,--sans qu'elle le reconnaisse d'ailleurs tout a fait sous
le deguisement de faits particuliers qu'il revet pour entrer en
contact avec elle et la faire souffrir: paroles bizarres, attitude
inexplicable, un certain soir, de tel etre qu'elle a par ailleurs tant
de raisons pour aimer. Mais pour un homme comme M. Vinteuil il devait
entrer bien plus de souffrance que pour un autre dans la resignation a
une de ces situations qu'on croit a tort etre l'apanage exclusif du
monde de la boheme: elles se produisent chaque fois qu'a besoin de se
reserver la place et la securite qui lui sont necessaires, un vice que
la nature elle-meme fait epanouir chez un enfant, parfois rien qu'en
melant les vertus de son pere et de sa mere, comme la couleur de ses
yeux. Mais de ce que M. Vinteuil connaissait peut-etre la conduite de
sa fille, il ne s'ensuit pas que son culte pour elle en eut ete
diminue. Les faits ne penetrent pas dans le monde ou vivent nos
croyances, ils n'ont pas fait naitre celles-ci, ils ne les detruisent
pas; ils peuvent leur infliger les plus constants dementis sans les
affaiblir, et une avalanche de malheurs ou de maladies se succedant
sans interruption dans une famille, ne la fera pas douter de la bonte
de son Dieu ou du talent de son medecin. Mais quand M. Vinteuil
songeait a sa fille et a lui-meme du point de vue du monde, du point
de vue de leur reputation, quand il cherchait a se situer avec elle au
rang qu'ils occupaient dans l'estime generale, alors ce jugement
d'ordre social, il le portait exactement comme l'eut fait l'habitant
de Combray qui lui eut ete le plus hostile, il se voyait avec sa fille
dans le dernier bas-fond, et ses manieres en avaient recu depuis peu
cette humilite, ce respect pour ceux qui se trouvaient au-dessus de
lui et qu'il voyait d'en bas (eussent-ils ete fort au-dessous de lui
jusque-la), cette tendance a chercher a remonter jusqu'a eux, qui est
une resultante presque mecanique de toutes les decheances. Un jour que
nous marchions avec Swann dans une rue de Combray, M. Vinteuil qui
debouchait d'une autre, s'etait trouve trop brusquement en face de
nous pour avoir le temps de nous eviter; et Swann avec cette
orgueilleuse charite de l'homme du monde qui, au milieu de la
dissolution de tous ses prejuges moraux, ne trouve dans l'infamie
d'autrui qu'une raison d'exercer envers lui une bienveillance dont les
temoignages chatouillent d'autant plus l'amour-propre de celui qui les
donne, qu'il les sent plus precieux a celui qui les recoit, avait
longuement cause avec M. Vinteuil, a qui, jusque-la il n'adressait pas
la parole, et lui avait demande avant de nous quitter s'il n'enverrait
pas un jour sa fille jouer a Tansonville. C'etait une invitation qui,
il y a deux ans, eut indigne M. Vinteuil, mais qui, maintenant, le
remplissait de sentiments si reconnaissants qu'il se croyait oblige
par eux, a ne pas avoir l'indiscretion de l'accepter. L'amabilite de
Swann envers sa fille lui semblait etre en soi-meme un appui si
honorable et si delicieux qu'il pensait qu'il valait peut-etre mieux
ne pas s'en servir, pour avoir la douceur toute platonique de le
conserver.
--"Quel homme exquis, nous dit-il, quand Swann nous eut quittes, avec
la meme enthousiaste veneration qui tient de spirituelles et jolies
bourgeoises en respect et sous le charme d'une duchesse, fut-elle
laide et sotte. Quel homme exquis! Quel malheur qu'il ait fait un
mariage tout a fait deplace."
Et alors, tant les gens les plus sinceres sont meles d'hypocrisie et
depouillent en causant avec une personne l'opinion qu'ils ont d'elle
et expriment des qu'elle n'est plus la, mes parents deplorerent avec
M. Vinteuil le mariage de Swann au nom de principes et de convenances
auxquels (par cela meme qu'ils les invoquaient en commun avec lui, en
braves gens de meme acabit) ils avaient l'air de sous-entendre qu'il
n'etait pas contrevenu a Montjouvain. M. Vinteuil n'envoya pas sa
fille chez Swann. Et celui-ci fut le premier a le regretter. Car
chaque fois qu'il venait de quitter M. Vinteuil, il se rappelait qu'il
avait depuis quelque temps un renseignement a lui demander sur
quelqu'un qui portait le meme nom que lui, un de ses parents,
croyait-il. Et cette fois-la il s'etait bien promis de ne pas oublier
ce qu'il avait a lui dire, quand M. Vinteuil enverrait sa fille a
Tansonville.
Comme la promenade du cote de Meseglise etait la moins longue des deux
que nous faisions autour de Combray et qu'a cause de cela on la
reservait pour les temps incertains, le climat du cote de Meseglise
etait assez pluvieux et nous ne perdions jamais de vue la lisiere des
bois de Roussainville dans l'epaisseur desquels nous pourrions nous
mettre a couvert.
Souvent le soleil se cachait derriere une nuee qui deformait son ovale
et dont il jaunissait la bordure. L'eclat, mais non la clarte, etait
enleve a la campagne ou toute vie semblait suspendue, tandis que le
petit village de Roussainville sculptait sur le ciel le relief de ses
aretes blanches avec une precision et un fini accablants. Un peu de
vent faisait envoler un corbeau qui retombait dans le lointain, et,
contre le ciel blanchissant, le lointain des bois paraissait plus
bleu, comme peint dans ces camaieux qui decorent les trumeaux des
anciennes demeures.
Mais d'autres fois se mettait a tomber la pluie dont nous avait
menaces le capucin que l'opticien avait a sa devanture; les gouttes
d'eau comme des oiseaux migrateurs qui prennent leur vol tous
ensemble, descendaient a rangs presses du ciel. Elles ne se separent
point, elles ne vont pas a l'aventure pendant la rapide traversee,
mais chacune tenant sa place, attire a elle celle qui la suit et le
ciel en est plus obscurci qu'au depart des hirondelles. Nous nous
refugiions dans le bois. Quand leur voyage semblait fini,
quelques-unes, plus debiles, plus lentes, arrivaient encore. Mais nous
ressortions de notre abri, car les gouttes se plaisent aux feuillages,
et la terre etait deja presque sechee que plus d'une s'attardait a
jouer sur les nervures d'une feuille, et suspendue a la pointe,
reposee, brillant au soleil, tout d'un coup se laissait glisser de
toute la hauteur de la branche et nous tombait sur le nez.
Souvent aussi nous allions nous abriter, pele-mele avec les Saints et
les Patriarches de pierre sous le porche de Saint-Andre-des-Champs.
Que cette eglise etait francaise! Au-dessus de la porte, les Saints,
les rois-chevaliers une fleur de lys a la main, des scenes de noces et
de funerailles, etaient representes comme ils pouvaient l'etre dans
l'ame de Francoise. Le sculpteur avait aussi narre certaines anecdotes
relatives a Aristote et a Virgile de la meme facon que Francoise a la
cuisine parlait volontiers de saint Louis comme si elle l'avait
personnellement connu, et generalement pour faire honte par la
comparaison a mes grands-parents moins "justes". On sentait que les
notions que l'artiste medieval et la paysanne medievale (survivant au
XlXe siecle) avaient de l'histoire ancienne ou chretienne, et qui se
distinguaient par autant d'inexactitude que de bonhomie, ils les
tenaient non des livres, mais d'une tradition a la fois antique et
directe, ininterrompue, orale, deformee, meconnaissable et vivante.
Une autre personnalite de Combray que je reconnaissais aussi,
virtuelle et prophetisee, dans la sculpture gothique de
Saint-Andre-des-Champs c'etait le jeune Theodore, le garcon de chez
Camus. Francoise sentait d'ailleurs si bien en lui un pays et un
contemporain que, quand ma tante Leonie etait trop malade pour que
Francoise put suffire a la retourner dans son lit, a la porter dans
son fauteuil, plutot que de laisser la fille de cuisine monter se
faire "bien voir" de ma tante, elle appelait Theodore. Or, ce garcon
qui passait et avec raison pour si mauvais sujet, etait tellement
rempli de l'ame qui avait decore Saint-Andre-des-Champs et notamment
des sentiments de respect que Francoise trouvait dus aux "pauvres
malades", a "sa pauvre maitresse", qu'il avait pour soulever la tete
de ma tante sur son oreiller la mine naive et zelee des petits anges
des bas-reliefs, s'empressant, un cierge a la main, autour de la
Vierge defaillante, comme si les visages de pierre sculptee, grisatres
et nus, ainsi que sont les bois en hiver, n'etaient qu'un
ensommeillement, qu'une reserve, prete a refleurir dans la vie en
innombrables visages populaires, reverends et futes comme celui de
Theodore, enlumines de la rougeur d'une pomme mure. Non plus appliquee
a la pierre comme ces petits anges, mais detachee du porche, d'une
stature plus qu'humaine, debout sur un socle comme sur un tabouret qui
lui evitat de poser ses pieds sur le sol humide, une sainte avait les
joues pleines, le sein ferme et qui gonflait la draperie comme une
grappe mure dans un sac de crin, le front etroit, le nez court et
mutin, les prunelles enfoncees, l'air valide, insensible et courageux
des paysannes de la contree. Cette ressemblance qui insinuait dans la
statue une douceur que je n'y avais pas cherchee, etait souvent
certifiee par quelque fille des champs, venue comme nous se mettre a
couvert et dont la presence, pareille a celle de ces feuillages
parietaires qui ont pousse a cote des feuillages sculptes, semblait
destinee a permettre, par une confrontation avec la nature, de juger
de la verite de l'oeuvre d'art. Devant nous, dans le lointain, terre
promise ou maudite, Roussainville, dans les murs duquel je n'ai jamais
penetre, Roussainville, tantot, quand la pluie avait deja cesse pour
nous, continuait a etre chatie comme un village de la Bible par toutes
les lances de l'orage qui flagellaient obliquement les demeures de ses
habitants, ou bien etait deja pardonne par Dieu le Pere qui faisait
descendre vers lui, inegalement longues, comme les rayons d'un
ostensoir d'autel, les tiges d'or effrangees de son soleil reparu.
Quelquefois le temps etait tout a fait gate, il fallait rentrer et
rester enferme dans la maison. ca et la au loin dans la campagne que
l'obscurite et l'humidite faisaient ressembler a la mer, des maisons
isolees, accrochees au flanc d'une colline plongee dans la nuit et
dans l'eau, brillaient comme des petits bateaux qui ont replie leurs
voiles et sont immobiles au large pour toute la nuit. Mais
qu'importait la pluie, qu'importait l'orage! L'ete, le mauvais temps
n'est qu'une humeur passagere, superficielle, du beau temps
sous-jacent et fixe, bien different du beau temps instable et fluide
de l'hiver et qui, au contraire, installe sur la terre ou il s'est
solidifie en denses feuillages sur lesquels la pluie peut s'egoutter
sans compromettre la resistance de leur permanente joie, a hisse pour
toute la saison, jusque dans les rues du village, aux murs des maisons
et des jardins, ses pavillons de soie violette ou blanche. Assis dans
le petit salon, ou j'attendais l'heure du diner en lisant, j'entendais
l'eau degoutter de nos marronniers, mais je savais que l'averse ne
faisait que vernir leurs feuilles et qu'ils promettaient de demeurer
la, comme des gages de l'ete, toute la nuit pluvieuse, a assurer la
continuite du beau temps; qu'il avait beau pleuvoir, demain, au-dessus
de la barriere blanche de Tansonville, onduleraient, aussi nombreuses,
de petites feuilles en forme de coeur; et c'est sans tristesse que
j'apercevais le peuplier de la rue des Perchamps adresser a l'orage
des supplications et des salutations desesperees; c'est sans tristesse
que j'entendais au fond du jardin les derniers roulements du tonnerre
roucouler dans les lilas.
Si le temps etait mauvais des le matin, mes parents renoncaient a la
promenade et je ne sortais pas. Mais je pris ensuite l'habitude
d'aller, ces jours-la, marcher seul du cote de Meseglise-la-Vineuse,
dans l'automne ou nous dumes venir a Combray pour la succession de ma
tante Leonie, car elle etait enfin morte, faisant triompher a la fois
ceux qui pretendaient que son regime affaiblissant finirait par la
tuer, et non moins les autres qui avaient toujours soutenu qu'elle
souffrait d'une maladie non pas imaginaire mais organique, a
l'evidence de laquelle les sceptiques seraient bien obliges de se
rendre quand elle y aurait succombe; et ne causant par sa mort de
grande douleur qu'a un seul etre, mais a celui-la, sauvage. Pendant
les quinze jours que dura la derniere maladie de ma tante, Francoise
ne la quitta pas un instant, ne se deshabilla pas, ne laissa personne
lui donner aucun soin, et ne quitta son corps que quand il fut
enterre. Alors nous comprimes que cette sorte de crainte ou Francoise
avait vecu des mauvaises paroles, des soupcons, des coleres de ma
tante avait developpe chez elle un sentiment que nous avions pris pour
de la haine et qui etait de la veneration et de l'amour. Sa veritable
maitresse, aux decisions impossibles a prevoir, aux ruses difficiles a
dejouer, au bon coeur facile a flechir, sa souveraine, son mysterieux
et tout-puissant monarque n'etait plus. A cote d'elle nous comptions
pour bien peu de chose. Il etait loin le temps ou quand nous avions
commence a venir passer nos vacances a Combray, nous possedions autant
de prestige que ma tante aux yeux de Francoise. Cet automne-la tout
occupes des formalites a remplir, des entretiens avec les notaires et
avec les fermiers, mes parents n'ayant guere de loisir pour faire des
sorties que le temps d'ailleurs contrariait, prirent l'habitude de me
laisser aller me promener sans eux du cote de Meseglise, enveloppe
dans un grand plaid qui me protegeait contre la pluie et que je jetais
d'autant plus volontiers sur mes epaules que je sentais que ses
rayures ecossaises scandalisaient Francoise, dans l'esprit de qui on
n'aurait pu faire entrer l'idee que la couleur des vetements n'a rien
a faire avec le deuil et a qui d'ailleurs le chagrin que nous avions
de la mort de ma tante plaisait peu, parce que nous n'avions pas donne
de grand repas funebre, que nous ne prenions pas un son de voix
special pour parler d'elle, que meme parfois je chantonnais. Je suis
sur que dans un livre--et en cela j'etais bien moi-meme comme
Francoise--cette conception du deuil d'apres la Chanson de Roland et le
portail de Saint-Andre-des-Champs m'eut ete sympathique. Mais des que
Francoise etait aupres de moi, un demon me poussait a souhaiter
qu'elle fut en colere, je saisissais le moindre pretexte pour lui dire
que je regrettais ma tante parce que c'etait une bonne femme, malgre
ses ridicules, mais nullement parce que c'etait ma tante, qu'elle eut
pu etre ma tante et me sembler odieuse, et sa mort ne me faire aucune
peine, propos qui m'eussent semble ineptes dans un livre.
Si alors Francoise remplie comme un poete d'un flot de pensees
confuses sur le chagrin, sur les souvenirs de famille, s'excusait de
ne pas savoir repondre a mes theories et disait: "Je ne sais pas
m'esprimer", je triomphais de cet aveu avec un bon sens ironique et
brutal digne du docteur Percepied; et si elle ajoutait: "Elle etait
tout de meme de la parentese, il reste toujours le respect qu'on doit
a la parentese", je haussais les epaules et je me disais: "Je suis
bien bon de discuter avec une illettree qui fait des cuirs pareils",
adoptant ainsi pour juger Francoise le point de vue mesquin d'hommes
dont ceux qui les meprisent le plus dans l'impartialite de la
meditation, sont fort capables de tenir le role quand ils jouent une
des scenes vulgaires de la vie.
Mes promenades de cet automne-la furent d'autant plus agreables que je
les faisais apres de longues heures passees sur un livre. Quand
j'etais fatigue d'avoir lu toute la matinee dans la salle, jetant mon
plaid sur mes epaules, je sortais: mon corps oblige depuis longtemps
de garder l'immobilite, mais qui s'etait charge sur place d'animation
et de vitesse accumulees, avait besoin ensuite, comme une toupie qu'on
lache, de les depenser dans toutes les directions. Les murs des
maisons, la haie de Tansonville, les arbres du bois de Roussainville,
les buissons auxquels s'adosse Montjouvain, recevaient des coups de
parapluie ou de canne, entendaient des cris joyeux, qui n'etaient, les
uns et les autres, que des idees confuses qui m'exaltaient et qui
n'ont pas atteint le repos dans la lumiere, pour avoir prefere a un
lent et difficile eclaircissement, le plaisir d'une derivation plus
aisee vers une issue immediate. La plupart des pretendues traductions
de ce que nous avons ressenti ne font ainsi que nous en debarrasser en
le faisant sortir de nous sous une forme indistincte qui ne nous
apprend pas a le connaitre. Quand j'essaye de faire le compte de ce
que je dois au cote de Meseglise, des humbles decouvertes dont il fut
le cadre fortuit ou le necessaire inspirateur, je me rappelle que
c'est, cet automne-la, dans une de ces promenades, pres du talus
broussailleux qui protege Montjouvain, que je fus frappe pour la
premiere fois de ce desaccord entre nos impressions et leur expression
habituelle. Apres une heure de pluie et de vent contre lesquels
j'avais lutte avec allegresse, comme j'arrivais au bord de la mare de
Montjouvain devant une petite cahute recouverte en tuiles ou le
jardinier de M. Vinteuil serrait ses instruments de jardinage, le
soleil venait de reparaitre, et ses dorures lavees par l'averse
reluisaient a neuf dans le ciel, sur les arbres, sur le mur de la
cahute, sur son toit de tuile encore mouille, a la crete duquel se
promenait une poule. Le vent qui soufflait tirait horizontalement les
herbes folles qui avaient pousse dans la paroi du mur, et les plumes
de duvet de la poule, qui, les unes et les autres se laissaient filer
au gre de son souffle jusqu'a l'extremite de leur longueur, avec
l'abandon de choses inertes et legeres. Le toit de tuile faisait dans
la mare, que le soleil rendait de nouveau reflechissante, une marbrure
rose, a laquelle je n'avais encore jamais fait attention. Et voyant
sur l'eau et a la face du mur un pale sourire repondre au sourire du
ciel, je m'ecriai dans mon enthousiasme en brandissant mon parapluie
referme: "Zut, zut, zut, zut." Mais en meme temps je sentis que mon
devoir eut ete de ne pas m'en tenir a ces mots opaques et de tacher de
voir plus clair dans mon ravissement.
Et c'est a ce moment-la encore,--grace a un paysan qui passait, l'air
deja d'etre d'assez mauvaise humeur, qui le fut davantage quand il
faillit recevoir mon parapluie dans la figure, et qui repondit sans
chaleur a mes "beau temps, n'est-ce pas, il fait bon marcher",--que
j'appris que les memes emotions ne se produisent pas simultanement,
dans un ordre preetabli, chez tous les hommes. Plus tard chaque fois
qu'une lecture un peu longue m'avait mis en humeur de causer, le
camarade a qui je brulais d'adresser la parole venait justement de se
livrer au plaisir de la conversation et desirait maintenant qu'on le
laissat lire tranquille. Si je venais de penser a mes parents avec
tendresse et de prendre les decisions les plus sages et les plus
propres a leur faire plaisir, ils avaient employe le meme temps a
apprendre une peccadille que j'avais oubliee et qu'ils me reprochaient
severement au moment ou je m'elancais vers eux pour les embrasser.
Parfois a l'exaltation que me donnait la solitude, s'en ajoutait une
autre que je ne savais pas en departager nettement, causee par le
desir de voir surgir devant moi une paysanne, que je pourrais serrer
dans mes bras. Ne brusquement, et sans que j'eusse eu le temps de le
rapporter exactement a sa cause, au milieu de pensees tres
differentes, le plaisir dont il etait accompagne ne me semblait qu'un
degre superieur de celui qu'elles me donnaient. Je faisais un merite
de plus a tout ce qui etait a ce moment-la dans mon esprit, au reflet
rose du toit de tuile, aux herbes folles, au village de Roussainville
ou je desirais depuis longtemps aller, aux arbres de son bois, au
clocher de son eglise, de cet emoi nouveau qui me les faisait
seulement paraitre plus desirables parce que je croyais que c'etait
eux qui le provoquaient, et qui semblait ne vouloir que me porter vers
eux plus rapidement quand il enflait ma voile d'une brise puissante,
inconnue et propice. Mais si ce desir qu'une femme apparut ajoutait
pour moi aux charmes de la nature quelque chose de plus exaltant, les
charmes de la nature, en retour, elargissaient ce que celui de la
femme aurait eu de trop restreint. Il me semblait que la beaute des
arbres c'etait encore la sienne et que l'ame de ces horizons, du
village de Roussainville, des livres que je lisais cette annee-la, son
baiser me la livrerait; et mon imagination reprenant des forces au
contact de ma sensualite, ma sensualite se repandant dans tous les
domaines de mon imagination, mon desir n'avait plus de limites. C'est
qu'aussi,--comme il arrive dans ces moments de reverie au milieu de la
nature ou l'action de l'habitude etant suspendue, nos notions
abstraites des choses mises de cote, nous croyons d'une foi profonde,
a l'originalite, a la vie individuelle du lieu ou nous nous
trouvons--la passante qu'appelait mon desir me semblait etre non un
exemplaire quelconque de ce type general: la femme, mais un produit
necessaire et naturel de ce sol. Car en ce temps-la tout ce qui
n'etait pas moi, la terre et les etres, me paraissait plus precieux,
plus important, doue d'une existence plus reelle que cela ne parait
aux hommes faits. Et la terre et les etres je ne les separais pas.
J'avais le desir d'une paysanne de Meseglise ou de Roussainville,
d'une pecheuse de Balbec, comme j'avais le desir de Meseglise et de
Balbec. Le plaisir qu'elles pouvaient me donner m'aurait paru moins
vrai, je n'aurais plus cru en lui, si j'en avais modifie a ma guise
les conditions. Connaitre a Paris une pecheuse de Balbec ou une
paysanne de Meseglise c'eut ete recevoir des coquillages que je
n'aurais pas vus sur la plage, une fougere que je n'aurais pas trouvee
dans les bois, c'eut ete retrancher au plaisir que la femme me
donnerait tous ceux au milieu desquels l'avait enveloppee mon
imagination. Mais errer ainsi dans les bois de Roussainville sans une
paysanne a embrasser, c'etait ne pas connaitre de ces bois le tresor
cache, la beaute profonde. Cette fille que je ne voyais que criblee de
feuillages, elle etait elle-meme pour moi comme une plante locale
d'une espece plus elevee seulement que les autres et dont la structure
permet d'approcher de plus pres qu'en elles, la saveur profonde du
pays. Je pouvais d'autant plus facilement le croire (et que les
caresses par lesquelles elle m'y ferait parvenir, seraient aussi d'une
sorte particuliere et dont je n'aurais pas pu connaitre le plaisir par
une autre qu'elle), que j'etais pour longtemps encore a l'age ou on ne
l'a pas encore abstrait ce plaisir de la possession des femmes
differentes avec lesquelles on l'a goute, ou on ne l'a pas reduit a
une notion generale qui les fait considerer des lors comme les
instruments interchangeables d'un plaisir toujours identique. Il
n'existe meme pas, isole, separe et formule dans l'esprit, comme le
but qu'on poursuit en s'approchant d'une femme, comme la cause du
trouble prealable qu'on ressent. A peine y songe-t-on comme a un
plaisir qu'on aura; plutot, on l'appelle son charme a elle; car on ne
pense pas a soi, on ne pense qu'a sortir de soi. Obscurement attendu,
immanent et cache, il porte seulement a un tel paroxysme au moment ou
il s'accomplit, les autres plaisirs que nous causent les doux regards,
les baisers de celle qui est aupres de nous, qu'il nous apparait
surtout a nous-meme comme une sorte de transport de notre
reconnaissance pour la bonte de coeur de notre compagne et pour sa
touchante predilection a notre egard que nous mesurons aux bienfaits,
au bonheur dont elle nous comble.
Helas, c'etait en vain que j'implorais le donjon de Roussainville, que
je lui demandais de faire venir aupres de moi quelque enfant de son
village, comme au seul confident que j'avais eu de mes premiers
desirs, quand au haut de notre maison de Combray, dans le petit
cabinet sentant l'iris, je ne voyais que sa tour au milieu du carreau
de la fenetre entr'ouverte, pendant qu'avec les hesitations heroiques
du voyageur qui entreprend une exploration ou du desespere qui se
suicide, defaillant, je me frayais en moi-meme une route inconnue et
que je croyais mortelle, jusqu'au moment ou une trace naturelle comme
celle d'un colimacon s'ajoutait aux feuilles du cassis sauvage qui se
penchaient jusqu'a moi. En vain je le suppliais maintenant. En vain,
tenant l'etendue dans le champ de ma vision, je la drainais de mes
regards qui eussent voulu en ramener une femme. Je pouvais aller
jusqu'au porche de Saint-Andre-des-Champs; jamais ne s'y trouvait la
paysanne que je n'eusse pas manque d'y rencontrer si j'avais ete avec
mon grand-pere et dans l'impossibilite de lier conversation avec elle.
Je fixais indefiniment le tronc d'un arbre lointain, de derriere
lequel elle allait surgir et venir a moi; l'horizon scrute restait
desert, la nuit tombait, c'etait sans espoir que mon attention
s'attachait, comme pour aspirer les creatures qu'ils pouvaient
receler, a ce sol sterile, a cette terre epuisee; et ce n'etait plus
d'allegresse, c'etait de rage que je frappais les arbres du bois de
Roussainville d'entre lesquels ne sortait pas plus d'etres vivants que
s'ils eussent ete des arbres peints sur la toile d'un panorama, quand,
ne pouvant me resigner a rentrer a la maison avant d'avoir serre dans
mes bras la femme que j'avais tant desiree, j'etais pourtant oblige de
reprendre le chemin de Combray en m'avouant a moi-meme qu'etait de
moins en moins probable le hasard qui l'eut mise sur mon chemin. Et
s'y fut-elle trouvee, d'ailleurs, eusse-je ose lui parler? Il me
semblait qu'elle m'eut considere comme un fou; je cessais de croire
partages par d'autres etres, de croire vrais en dehors de moi les
desirs que je formais pendant ces promenades et qui ne se realisaient
pas. Ils ne m'apparaissaient plus que comme les creations purement
subjectives, impuissantes, illusoires, de mon temperament. Ils
n'avaient plus de lien avec la nature, avec la realite qui des lors
perdait tout charme et toute signification et n'etait plus a ma vie
qu'un cadre conventionnel comme l'est a la fiction d'un roman le wagon
sur la banquette duquel le voyageur le lit pour tuer le temps.
C'est peut-etre d'une impression ressentie aussi aupres de
Montjouvain, quelques annees plus tard, impression restee obscure
alors, qu'est sortie, bien apres, l'idee que je me suis faite du
sadisme. On verra plus tard que, pour de tout autres raisons, le
souvenir de cette impression devait jouer un role important dans ma
vie. C'etait par un temps tres chaud; mes parents qui avaient du
s'absenter pour toute la journee, m'avaient dit de rentrer aussi tard
que je voudrais; et etant alle jusqu'a la mare de Montjouvain ou
j'aimais revoir les reflets du toit de tuile, je m'etais etendu a
l'ombre et endormi dans les buissons du talus qui domine la maison, la
ou j'avais attendu mon pere autrefois, un jour qu'il etait alle voir
M. Vinteuil. Il faisait presque nuit quand je m'eveillai, je voulus me
lever, mais je vis Mlle Vinteuil (autant que je pus la reconnaitre,
car je ne l'avais pas vue souvent a Combray, et seulement quand elle
etait encore une enfant, tandis qu'elle commencait d'etre une jeune
fille) qui probablement venait de rentrer, en face de moi, a quelques
centimetres de moi, dans cette chambre ou son pere avait recu le mien
et dont elle avait fait son petit salon a elle. La fenetre etait
entr'ouverte, la lampe etait allumee, je voyais tous ses mouvements
sans qu'elle me vit, mais en m'en allant j'aurais fait craquer les
buissons, elle m'aurait entendu et elle aurait pu croire que je
m'etais cache la pour l'epier.
Elle etait en grand deuil, car son pere etait mort depuis peu. Nous
n'etions pas alles la voir, ma mere ne l'avait pas voulu a cause d'une
vertu qui chez elle limitait seule les effets de la bonte: la pudeur;
mais elle la plaignait profondement. Ma mere se rappelant la triste
fin de vie de M. Vinteuil, tout absorbee d'abord par les soins de mere
et de bonne d'enfant qu'il donnait a sa fille, puis par les
souffrances que celle-ci lui avait causees; elle revoyait le visage
torture qu'avait eu le vieillard tous les derniers temps; elle savait
qu'il avait renonce a jamais a achever de transcrire au net toute son
oeuvre des dernieres annees, pauvres morceaux d'un vieux professeur de
piano, d'un ancien organiste de village dont nous imaginions bien
qu'ils n'avaient guere de valeur en eux-memes, mais que nous ne
meprisions pas parce qu'ils en avaient tant pour lui dont ils avaient
ete la raison de vivre avant qu'il les sacrifiat a sa fille, et qui
pour la plupart pas meme notes, conserves seulement dans sa memoire,
quelques-uns inscrits sur des feuillets epars, illisibles, resteraient
inconnus; ma mere pensait a cet autre renoncement plus cruel encore
auquel M. Vinteuil avait ete contraint, le renoncement a un avenir de
bonheur honnete et respecte pour sa fille; quand elle evoquait toute
cette detresse supreme de l'ancien maitre de piano de mes tantes, elle
eprouvait un veritable chagrin et songeait avec effroi a celui
autrement amer que devait eprouver Mlle Vinteuil tout mele du remords
d'avoir a peu pres tue son pere. "Pauvre M. Vinteuil, disait ma mere,
il a vecu et il est mort pour sa fille, sans avoir recu son salaire.
Le recevra-t-il apres sa mort et sous quelle forme? Il ne pourrait lui
venir que d'elle."
Au fond du salon de Mlle Vinteuil, sur la cheminee etait pose un petit
portrait de son pere que vivement elle alla chercher au moment ou
retentit le roulement d'une voiture qui venait de la route, puis elle
se jeta sur un canape, et tira pres d'elle une petite table sur
laquelle elle placa le portrait, comme M. Vinteuil autrefois avait mis
a cote de lui le morceau qu'il avait le desir de jouer a mes parents.
Bientot son amie entra. Mlle Vinteuil l'accueillit sans se lever, ses
deux mains derriere la tete et se recula sur le bord oppose du sofa
comme pour lui faire une place. Mais aussitot elle sentit qu'elle
semblait ainsi lui imposer une attitude qui lui etait peut-etre
importune. Elle pensa que son amie aimerait peut-etre mieux etre loin
d'elle sur une chaise, elle se trouva indiscrete, la delicatesse de
son coeur s'en alarma; reprenant toute la place sur le sofa elle ferma
les yeux et se mit a bailler pour indiquer que l'envie de dormir etait
la seule raison pour laquelle elle s'etait ainsi etendue. Malgre la
familiarite rude et dominatrice qu'elle avait avec sa camarade, je
reconnaissais les gestes obsequieux et reticents, les brusques
scrupules de son pere. Bientot elle se leva, feignit de vouloir fermer
les volets et de n'y pas reussir.
--"Laisse donc tout ouvert, j'ai chaud," dit son amie.
--"Mais c'est assommant, on nous verra", repondit Mlle Vinteuil.
Mais elle devina sans doute que son amie penserait qu'elle n'avait dit
ces mots que pour la provoquer a lui repondre par certains autres
qu'elle avait en effet le desir d'entendre, mais que par discretion
elle voulait lui laisser l'initiative de prononcer. Aussi son regard
que je ne pouvais distinguer, dut-il prendre l'expression qui plaisait
tant a ma grand'mere, quand elle ajouta vivement:
--"Quand je dis nous voir, je veux dire nous voir lire, c'est
assommant, quelque chose insignifiante qu'on fasse, de penser que des
yeux vous voient."
Par une generosite instinctive et une politesse involontaire elle
taisait les mots premedites qu'elle avait juges indispensables a la
pleine realisation de son desir. Et a tous moments au fond d'elle-meme
une vierge timide et suppliante implorait et faisait reculer un
soudard fruste et vainqueur.
--"Oui, c'est probable qu'on nous regarde a cette heure-ci, dans cette
campagne frequentee, dit ironiquement son amie. Et puis quoi?
Ajouta-t-elle (en croyant devoir accompagner d'un clignement d'yeux
malicieux et tendre, ces mots qu'elle recita par bonte, comme un
texte, qu'elle savait etre agreable a Mlle Vinteuil, d'un ton qu'elle
s'efforcait de rendre cynique), quand meme on nous verrait ce n'en est
que meilleur."
Mlle Vinteuil fremit et se leva. Son coeur scrupuleux et sensible
ignorait quelles paroles devaient spontanement venir s'adapter a la
scene que ses sens reclamaient. Elle cherchait le plus loin qu'elle
pouvait de sa vraie nature morale, a trouver le langage propre a la
fille vicieuse qu'elle desirait d'etre, mais les mots qu'elle pensait
que celle-ci eut prononces sincerement lui paraissaient faux dans sa
bouche. Et le peu qu'elle s'en permettait etait dit sur un ton guinde
ou ses habitudes de timidite paralysaient ses velleites d'audace, et
s'entremelait de: "tu n'as pas froid, tu n'as pas trop chaud, tu n'as
pas envie d'etre seule et de lire?"
--"Mademoiselle me semble avoir des pensees bien lubriques, ce soir",
finit-elle par dire, repetant sans doute une phrase qu'elle avait
entendue autrefois dans la bouche de son amie.
Dans l'echancrure de son corsage de crepe Mlle Vinteuil sentit que son
amie piquait un baiser, elle poussa un petit cri, s'echappa, et elles
se poursuivirent en sautant, faisant voleter leurs larges manches
comme des ailes et gloussant et piaillant comme des oiseaux amoureux.
Puis Mlle Vinteuil finit par tomber sur le canape, recouverte par le
corps de son amie. Mais celle-ci tournait le dos a la petite table sur
laquelle etait place le portrait de l'ancien professeur de piano. Mlle
Vinteuil comprit que son amie ne le verrait pas si elle n'attirait pas
sur lui son attention, et elle lui dit, comme si elle venait seulement
de le remarquer:
--"Oh! ce portrait de mon pere qui nous regarde, je ne sais pas qui a
pu le mettre la, j'ai pourtant dit vingt fois que ce n'etait pas sa
place."
Je me souvins que c'etaient les mots que M. Vinteuil avait dits a mon
pere a propos du morceau de musique. Ce portrait leur servait sans
doute habituellement pour des profanations rituelles, car son amie lui
repondit par ces paroles qui devaient faire partie de ses reponses
liturgiques:
--"Mais laisse-le donc ou il est, il n'est plus la pour nous embeter.
Crois-tu qu'il pleurnicherait, qu'il voudrait te mettre ton manteau,
s'il te voyait la, la fenetre ouverte, le vilain singe."
Mlle Vinteuil repondit par des paroles de doux reproche: "Voyons,
voyons", qui prouvaient la bonte de sa nature, non qu'elles fussent
dictees par l'indignation que cette facon de parler de son pere eut pu
lui causer (evidemment c'etait la un sentiment qu'elle s'etait
habituee, a l'aide de quels sophismes? a faire taire en elle dans ces
minutes-la), mais parce qu'elles etaient comme un frein que pour ne
pas se montrer egoiste elle mettait elle-meme au plaisir que son amie
cherchait a lui procurer. Et puis cette moderation souriante en
repondant a ces blasphemes, ce reproche hypocrite et tendre,
paraissaient peut-etre a sa nature franche et bonne, une forme
particulierement infame, une forme doucereuse de cette sceleratesse
qu'elle cherchait a s'assimiler. Mais elle ne put resister a l'attrait
du plaisir qu'elle eprouverait a etre traitee avec douceur par une
personne si implacable envers un mort sans defense; elle sauta sur les
genoux de son amie, et lui tendit chastement son front a baiser comme
elle aurait pu faire si elle avait ete sa fille, sentant avec delices
qu'elles allaient ainsi toutes deux au bout de la cruaute en ravissant
a M. Vinteuil, jusque dans le tombeau, sa paternite. Son amie lui prit
la tete entre ses mains et lui deposa un baiser sur le front avec
cette docilite que lui rendait facile la grande affection qu'elle
avait pour Mlle Vinteuil et le desir de mettre quelque distraction
dans la vie si triste maintenant de l'orpheline.
--"Sais-tu ce que j'ai envie de lui faire a cette vieille horreur?"
dit-elle en prenant le portrait.
Et elle murmura a l'oreille de Mlle Vinteuil quelque chose que je ne
pus entendre.
--"Oh! tu n'oserais pas."
--"Je n'oserais pas cracher dessus? sur ca?" dit l'amie avec une
brutalite voulue.
Je n'en entendis pas davantage, car Mlle Vinteuil, d'un air las,
gauche, affaire, honnete et triste, vint fermer les volets et la
fenetre, mais je savais maintenant, pour toutes les souffrances que
pendant sa vie M. Vinteuil avait supportees a cause de sa fille, ce
qu'apres la mort il avait recu d'elle en salaire.
Et pourtant j'ai pense depuis que si M. Vinteuil avait pu assister a
cette scene, il n'eut peut-etre pas encore perdu sa foi dans le bon
coeur de sa fille, et peut-etre meme n'eut-il pas eu en cela tout a
fait tort. Certes, dans les habitudes de Mlle Vinteuil l'apparence du
mal etait si entiere qu'on aurait eu de la peine a la rencontrer
realisee a ce degre de perfection ailleurs que chez une sadique; c'est
a la lumiere de la rampe des theatres du boulevard plutot que sous la
lampe d'une maison de campagne veritable qu'on peut voir une fille
faire cracher une amie sur le portrait d'un pere qui n'a vecu que pour
elle; et il n'y a guere que le sadisme qui donne un fondement dans la
vie a l'esthetique du melodrame. Dans la realite, en dehors des cas de
sadisme, une fille aurait peut-etre des manquements aussi cruels que
ceux de Mlle Vinteuil envers la memoire et les volontes de son pere
mort, mais elle ne les resumerait pas expressement en un acte d'un
symbolisme aussi rudimentaire et aussi naif; ce que sa conduite aurait
de criminel serait plus voile aux yeux des autres et meme a ses yeux a
elle qui ferait le mal sans se l'avouer. Mais, au-dela de l'apparence,
dans le coeur de Mlle Vinteuil, le mal, au debut du moins, ne fut sans
doute pas sans melange. Une sadique comme elle est l'artiste du mal,
ce qu'une creature entierement mauvaise ne pourrait etre car le mal ne
lui serait pas exterieur, il lui semblerait tout naturel, ne se
distinguerait meme pas d'elle; et la vertu, la memoire des morts, la
tendresse filiale, comme elle n'en aurait pas le culte, elle ne
trouverait pas un plaisir sacrilege a les profaner. Les sadiques de
l'espece de Mlle Vinteuil sont des etre si purement sentimentaux, si
naturellement vertueux que meme le plaisir sensuel leur parait quelque
chose de mauvais, le privilege des mechants. Et quand ils se concedent
a eux-memes de s'y livrer un moment, c'est dans la peau des mechants
qu'ils tachent d'entrer et de faire entrer leur complice, de facon a
avoir eu un moment l'illusion de s'etre evades de leur ame scrupuleuse
et tendre, dans le monde inhumain du plaisir. Et je comprenais combien
elle l'eut desire en voyant combien il lui etait impossible d'y
reussir. Au moment ou elle se voulait si differente de son pere, ce
qu'elle me rappelait c'etait les facons de penser, de dire, du vieux
professeur de piano. Bien plus que sa photographie, ce qu'elle
profanait, ce qu'elle faisait servir a ses plaisirs mais qui restait
entre eux et elle et l'empechait de les gouter directement, c'etait la
ressemblance de son visage, les yeux bleus de sa mere a lui qu'il lui
avait transmis comme un bijou de famille, ces gestes d'amabilite qui
interposaient entre le vice de Mlle Vinteuil et elle une phraseologie,
une mentalite qui n'etait pas faite pour lui et l'empechait de le
connaitre comme quelque chose de tres different des nombreux devoirs
de politesse auxquels elle se consacrait d'habitude. Ce n'est pas le
mal qui lui donnait l'idee du plaisir, qui lui semblait agreable;
c'est le plaisir qui lui semblait malin. Et comme chaque fois qu'elle
s'y adonnait il s'accompagnait pour elle de ces pensees mauvaises qui
le reste du temps etaient absentes de son ame vertueuse, elle
finissait par trouver au plaisir quelque chose de diabolique, par
l'identifier au Mal. Peut-etre Mlle Vinteuil sentait-elle que son amie
n'etait pas foncierement mauvaise, et qu'elle n'etait pas sincere au
moment ou elle lui tenait ces propos blasphematoires. Du moins
avait-elle le plaisir d'embrasser sur son visage, des sourires, des
regards, feints peut-etre, mais analogues dans leur expression
vicieuse et basse a ceux qu'aurait eus non un etre de bonte et de
souffrance, mais un etre de cruaute et de plaisir. Elle pouvait
s'imaginer un instant qu'elle jouait vraiment les jeux qu'eut joues
avec une complice aussi denaturee, une fille qui aurait ressenti en
effet ces sentiments barbares a l'egard de la memoire de son pere.
Peut-etre n'eut-elle pas pense que le mal fut un etat si rare, si
extraordinaire, si depaysant, ou il etait si reposant d'emigrer, si
elle avait su discerner en elle comme en tout le monde, cette
indifference aux souffrances qu'on cause et qui, quelques autres noms
qu'on lui donne, est la forme terrible et permanente de la cruaute.
S'il etait assez simple d'aller du cote de Meseglise, c'etait une
autre affaire d'aller du cote de Guermantes, car la promenade etait
longue et l'on voulait etre sur du temps qu'il ferait. Quand on
semblait entrer dans une serie de beaux jours; quand Francoise
desesperee qu'il ne tombat pas une goutte d'eau pour les "pauvres
recoltes", et ne voyant que de rares nuages blancs nageant a la
surface calme et bleue du ciel s'ecriait en gemissant: "Ne dirait-on
pas qu'on voit ni plus ni moins des chiens de mer qui jouent en
montrant la-haut leurs museaux? Ah! ils pensent bien a faire pleuvoir
pour les pauvres laboureurs! Et puis quand les bles seront pousses,
alors la pluie se mettra a tomber tout a petit patapon, sans
discontinuer, sans plus savoir sur quoi elle tombe que si c'etait sur
la mer"; quand mon pere avait recu invariablement les memes reponses
favorables du jardinier et du barometre, alors on disait au diner:
"Demain s'il fait le meme temps, nous irons du cote de Guermantes." On
partait tout de suite apres dejeuner par la petite porte du jardin et
on tombait dans la rue des Perchamps, etroite et formant un angle
aigu, remplie de graminees au milieu desquelles deux ou trois guepes
passaient la journee a herboriser, aussi bizarre que son nom d'ou me
semblaient deriver ses particularites curieuses et sa personnalite
reveche, et qu'on chercherait en vain dans le Combray d'aujourd'hui ou
sur son trace ancien s'eleve l'ecole. Mais ma reverie (semblable a ces
architectes eleves de Viollet-le-Duc, qui, croyant retrouver sous un
jube Renaissance et un autel du XVIIe siecle les traces d'un choeur
roman, remettent tout l'edifice dans l'etat ou il devait etre au XIIe
siecle) ne laisse pas une pierre du batiment nouveau, reperce et
"restitue" la rue des Perchamps. Elle a d'ailleurs pour ces
reconstitutions, des donnees plus precises que n'en ont generalement
les restaurateurs: quelques images conservees par ma memoire, les
dernieres peut-etre qui existent encore actuellement, et destinees a
etre bientot aneanties, de ce qu'etait le Combray du temps de mon
enfance; et parce que c'est lui-meme qui les a tracees en moi avant de
disparaitre, emouvantes,--si on peut comparer un obscur portrait a ces
effigies glorieuses dont ma grand'mere aimait a me donner des
reproductions--comme ces gravures anciennes de la Cene ou ce tableau de
Gentile Bellini dans lesquels l'on voit en un etat qui n'existe plus
aujourd'hui le chef-d'oeuvre de Vinci et le portail de Saint-Marc.
On passait, rue de l'Oiseau, devant la vieille hotellerie de l'Oiseau
flesche dans la grande cour de laquelle entrerent quelquefois au XVIIe
siecle les carrosses des duchesses de Montpensier, de Guermantes et de
Montmorency quand elles avaient a venir a Combray pour quelque
contestation avec leurs fermiers, pour une question d'hommage. On
gagnait le mail entre les arbres duquel apparaissait le clocher de
Saint-Hilaire. Et j'aurais voulu pouvoir m'asseoir la et rester toute
la journee a lire en ecoutant les cloches; car il faisait si beau et
si tranquille que, quand sonnait l'heure, on aurait dit non qu'elle
rompait le calme du jour mais qu'elle le debarrassait de ce qu'il
contenait et que le clocher avec l'exactitude indolente et soigneuse
d'une personne qui n'a rien d'autre a faire, venait seulement--pour
exprimer et laisser tomber les quelques gouttes d'or que la chaleur y
avait lentement et naturellement amassees--de presser, au moment voulu,
la plenitude du silence.
Le plus grand charme du cote de Guermantes, c'est qu'on y avait
presque tout le temps a cote de soi le cours de la Vivonne. On la
traversait une premiere fois, dix minutes apres avoir quitte la
maison, sur une passerelle dite le Pont-Vieux. Des le lendemain de
notre arrivee, le jour de Paques, apres le sermon s'il faisait beau
temps, je courais jusque-la, voir dans ce desordre d'un matin de
grande fete ou quelques preparatifs somptueux font paraitre plus
sordides les ustensiles de menage qui trainent encore, la riviere qui
se promenait deja en bleu-ciel entre les terres encore noires et nues,
accompagnee seulement d'une bande de coucous arrives trop tot et de
primeveres en avance, cependant que ca et la une violette au bec bleu
laissait flechir sa tige sous le poids de la goutte d'odeur qu'elle
tenait dans son cornet. Le Pont-Vieux debouchait dans un sentier de
halage qui a cet endroit se tapissait l'ete du feuillage bleu d'un
noisetier sous lequel un pecheur en chapeau de paille avait pris
racine. A Combray ou je savais quelle individualite de marechal
ferrant ou de garcon epicier etait dissimulee sous l'uniforme du
suisse ou le surplis de l'enfant de choeur, ce pecheur est la seule
personne dont je n'aie jamais decouvert l'identite. Il devait
connaitre mes parents, car il soulevait son chapeau quand nous
passions; je voulais alors demander son nom, mais on me faisait signe
de me taire pour ne pas effrayer le poisson. Nous nous engagions dans
le sentier de halage qui dominait le courant d'un talus de plusieurs
pieds; de l'autre cote la rive etait basse, etendue en vastes pres
jusqu'au village et jusqu'a la gare qui en etait distante. Ils etaient
semes des restes, a demi enfouis dans l'herbe, du chateau des anciens
comtes de Combray qui au Moyen age avait de ce cote le cours de la
Vivonne comme defense contre les attaques des sires de Guermantes et
des abbes de Martinville. Ce n'etaient plus que quelques fragments de
tours bossuant la prairie, a peine apparents, quelques creneaux d'ou
jadis l'arbaletrier lancait des pierres, d'ou le guetteur surveillait
Novepont, Clairefontaine, Martinville-le-Sec, Bailleau-l'Exempt,
toutes terres vassales de Guermantes entre lesquelles Combray etait
enclave, aujourd'hui au ras de l'herbe, domines par les enfants de
l'ecole des freres qui venaient la apprendre leurs lecons ou jouer aux
recreations;--passe presque descendu dans la terre, couche au bord de
l'eau comme un promeneur qui prend le frais, mais me donnant fort a
songer, me faisant ajouter dans le nom de Combray a la petite ville
d'aujourd'hui une cite tres differente, retenant mes pensees par son
visage incomprehensible et d'autrefois qu'il cachait a demi sous les
boutons d'or. Ils etaient fort nombreux a cet endroit qu'ils avaient
choisi pour leurs jeux sur l'herbe, isoles, par couples, par troupes,
jaunes comme un jaune d'oeuf, brillants d'autant plus, me semblait-il,
que ne pouvant deriver vers aucune velleite de degustation le plaisir
que leur vue me causait, je l'accumulais dans leur surface doree,
jusqu'a ce qu'il devint assez puissant pour produire de l'inutile
beaute; et cela des ma plus petite enfance, quand du sentier de halage
je tendais les bras vers eux sans pouvoir epeler completement leur
joli nom de Princes de contes de fees francais, venus peut-etre il y a
bien des siecles d'Asie mais apatries pour toujours au village,
contents du modeste horizon, aimant le soleil et le bord de l'eau,
fideles a la petite vue de la gare, gardant encore pourtant comme
certaines de nos vieilles toiles peintes, dans leur simplicite
populaire, un poetique eclat d'orient.
Je m'amusais a regarder les carafes que les gamins mettaient dans la
Vivonne pour prendre les petits poissons, et qui, remplies par la
riviere, ou elles sont a leur tour encloses, a la fois "contenant" aux
flancs transparents comme une eau durcie, et "contenu" plonge dans un
plus grand contenant de cristal liquide et courant, evoquaient l'image
de la fraicheur d'une facon plus delicieuse et plus irritante qu'elles
n'eussent fait sur une table servie, en ne la montrant qu'en fuite
dans cette alliteration perpetuelle entre l'eau sans consistance ou
les mains ne pouvaient la capter et le verre sans fluidite ou le
palais ne pourrait en jouir. Je me promettais de venir la plus tard
avec des lignes; j'obtenais qu'on tirat un peu de pain des provisions
du gouter; j'en jetais dans la Vivonne des boulettes qui semblaient
suffire pour y provoquer un phenomene de sursaturation, car l'eau se
solidifiait aussitot autour d'elles en grappes ovoides de tetards
inanities qu'elle tenait sans doute jusque-la en dissolution,
invisibles, tout pres d'etre en voie de cristallisation.
Bientot le cours de la Vivonne s'obstrue de plantes d'eau. Il y en a
d'abord d'isolees comme tel nenufar a qui le courant au travers duquel
il etait place d'une facon malheureuse laissait si peu de repos que
comme un bac actionne mecaniquement il n'abordait une rive que pour
retourner a celle d'ou il etait venu, refaisant eternellement la
double traversee. Pousse vers la rive, son pedoncule se depliait,
s'allongeait, filait, atteignait l'extreme limite de sa tension
jusqu'au bord ou le courant le reprenait, le vert cordage se repliait
sur lui-meme et ramenait la pauvre plante a ce qu'on peut d'autant
mieux appeler son point de depart qu'elle n'y restait pas une seconde
sans en repartir par une repetition de la meme manoeuvre. Je la
retrouvais de promenade en promenade, toujours dans la meme situation,
faisant penser a certains neurastheniques au nombre desquels mon
grand-pere comptait ma tante Leonie, qui nous offrent sans changement
au cours des annees le spectacle des habitudes bizarres qu'ils se
croient chaque fois a la veille de secouer et qu'ils gardent toujours;
pris dans l'engrenage de leurs malaises et de leurs manies, les
efforts dans lesquels ils se debattent inutilement pour en sortir ne
font qu'assurer le fonctionnement et faire jouer le declic de leur
dietetique etrange, ineluctable et funeste. Tel etait ce nenufar,
pareil aussi a quelqu'un de ces malheureux dont le tourment singulier,
qui se repete indefiniment durant l'eternite, excitait la curiosite de
Dante et dont il se serait fait raconter plus longuement les
particularites et la cause par le supplicie lui-meme, si Virgile,
s'eloignant a grands pas, ne l'avait force a le rattraper au plus
vite, comme moi mes parents.
Mais plus loin le courant se ralentit, il traverse une propriete dont
l'acces etait ouvert au public par celui a qui elle appartenait et qui
s'y etait complu a des travaux d'horticulture aquatique, faisant
fleurir, dans les petits etangs que forme la Vivonne, de veritables
jardins de nympheas. Comme les rives etaient a cet endroit tres
boisees, les grandes ombres des arbres donnaient a l'eau un fond qui
etait habituellement d'un vert sombre mais que parfois, quand nous
rentrions par certains soirs rasserenes d'apres-midi orageux, j'ai vu
d'un bleu clair et cru, tirant sur le violet, d'apparence cloisonnee
et de gout japonais. ca et la, a la surface, rougissait comme une
fraise une fleur de nymphea au coeur ecarlate, blanc sur les bords.
Plus loin, les fleurs plus nombreuses etaient plus pales, moins
lisses, plus grenues, plus plissees, et disposees par le hasard en
enroulements si gracieux qu'on croyait voir flotter a la derive, comme
apres l'effeuillement melancolique d'une fete galante, des roses
mousseuses en guirlandes denouees. Ailleurs un coin semblait reserve
aux especes communes qui montraient le blanc et rose proprets de la
julienne, laves comme de la porcelaine avec un soin domestique, tandis
qu'un peu plus loin, pressees les unes contre les autres en une
veritable plate-bande flottante, on eut dit des pensees des jardins
qui etaient venues poser comme des papillons leur ailes bleuatres et
glacees, sur l'obliquite transparente de ce parterre d'eau; de ce
parterre celeste aussi: car il donnait aux fleurs un sol d'une couleur
plus precieuse, plus emouvante que la couleur des fleurs elles-memes;
et, soit que pendant l'apres-midi il fit etinceler sous les nympheas
le kaleidoscope d'un bonheur attentif, silencieux et mobile, ou qu'il
s'emplit vers le soir, comme quelque port lointain, du rose et de la
reverie du couchant, changeant sans cesse pour rester toujours en
accord, autour des corolles de teintes plus fixes, avec ce qu'il y a
de plus profond, de plus fugitif, de plus mysterieux,--avec ce qu'il y
a d'infini,--dans l'heure, il semblait les avoir fait fleurir en plein
ciel.
Au sortir de ce parc, la Vivonne redevient courante. Que de fois j'ai
vu, j'ai desire imiter quand je serais libre de vivre a ma guise, un
rameur, qui, ayant lache l'aviron, s'etait couche a plat sur le dos,
la tete en bas, au fond de sa barque, et la laissant flotter a la
derive, ne pouvant voir que le ciel qui filait lentement au-dessus de
lui, portait sur son visage l'avant-gout du bonheur et de la paix.
Nous nous asseyions entre les iris au bord de l'eau. Dans le ciel
ferie, flanait longuement un nuage oisif. Par moments oppressee par
l'ennui, une carpe se dressait hors de l'eau dans une aspiration
anxieuse. C'etait l'heure du gouter. Avant de repartir nous restions
longtemps a manger des fruits, du pain et du chocolat, sur l'herbe ou
parvenaient jusqu'a nous, horizontaux, affaiblis, mais denses et
metalliques encore, des sons de la cloche de Saint-Hilaire qui ne
s'etaient pas melanges a l'air qu'ils traversaient depuis si
longtemps, et coteles par la palpitation successive de toutes leurs
lignes sonores, vibraient en rasant les fleurs, a nos pieds.
Parfois, au bord de l'eau entouree de bois, nous rencontrions une
maison dite de plaisance, isolee, perdue, qui ne voyait rien, du
monde, que la riviere qui baignait ses pieds. Une jeune femme dont le
visage pensif et les voiles elegants n'etaient pas de ce pays et qui
sans doute etait venue, selon l'expression populaire "s'enterrer" la,
gouter le plaisir amer de sentir que son nom, le nom surtout de celui
dont elle n'avait pu garder le coeur, y etait inconnu, s'encadrait dans
la fenetre qui ne lui laissait pas regarder plus loin que la barque
amarree pres de la porte. Elle levait distraitement les yeux en
entendant derriere les arbres de la rive la voix des passants dont
avant qu'elle eut apercu leur visage, elle pouvait etre certaine que
jamais ils n'avaient connu, ni ne connaitraient l'infidele, que rien
dans leur passe ne gardait sa marque, que rien dans leur avenir
n'aurait l'occasion de la recevoir. On sentait que, dans son
renoncement, elle avait volontairement quitte des lieux ou elle aurait
pu du moins apercevoir celui qu'elle aimait, pour ceux-ci qui ne
l'avaient jamais vu. Et je la regardais, revenant de quelque promenade
sur un chemin ou elle savait qu'il ne passerait pas, oter de ses mains
resignees de longs gants d'une grace inutile.
Jamais dans la promenade du cote de Guermantes nous ne pumes remonter
jusqu'aux sources de la Vivonne, auxquelles j'avais souvent pense et
qui avaient pour moi une existence si abstraite, si ideale, que
j'avais ete aussi surpris quand on m'avait dit qu'elles se trouvaient
dans le departement, a une certaine distance kilometrique de Combray,
que le jour ou j'avais appris qu'il y avait un autre point precis de
la terre ou s'ouvrait, dans l'antiquite, l'entree des Enfers. Jamais
non plus nous ne pumes pousser jusqu'au terme que j'eusse tant
souhaite d'atteindre, jusqu'a Guermantes. Je savais que la residaient
des chatelains, le duc et la duchesse de Guermantes, je savais qu'ils
etaient des personnages reels et actuellement existants, mais chaque
fois que je pensais a eux, je me les representais tantot en
tapisserie, comme etait la comtesse de Guermantes, dans le
"Couronnement d'Esther" de notre eglise, tantot de nuances changeantes
comme etait Gilbert le Mauvais dans le vitrail ou il passait du vert
chou au bleu prune selon que j'etais encore a prendre de l'eau benite
ou que j'arrivais a nos chaises, tantot tout a fait impalpables comme
l'image de Genevieve de Brabant, ancetre de la famille de Guermantes,
que la lanterne magique promenait sur les rideaux de ma chambre ou
faisait monter au plafond,--enfin toujours enveloppes du mystere des
temps merovingiens et baignant comme dans un coucher de soleil dans la
lumiere orangee qui emane de cette syllabe: "antes". Mais si malgre
cela ils etaient pour moi, en tant que duc et duchesse, des etres
reels, bien qu'etranges, en revanche leur personne ducale se
distendait demesurement, s'immaterialisait, pour pouvoir contenir en
elle ce Guermantes dont ils etaient duc et duchesse, tout ce "cote de
Guermantes" ensoleille, le cours de la Vivonne, ses nympheas et ses
grands arbres, et tant de beaux apres-midi. Et je savais qu'ils ne
portaient pas seulement le titre de duc et de duchesse de Guermantes,
mais que depuis le XIVe siecle ou, apres avoir inutilement essaye de
vaincre leurs anciens seigneurs ils s'etaient allies a eux par des
mariages, ils etaient comtes de Combray, les premiers des citoyens de
Combray par consequent et pourtant les seuls qui n'y habitassent pas.
Comtes de Combray, possedant Combray au milieu de leur nom, de leur
personne, et sans doute ayant effectivement en eux cette etrange et
pieuse tristesse qui etait speciale a Combray; proprietaires de la
ville, mais non d'une maison particuliere, demeurant sans doute
dehors, dans la rue, entre ciel et terre, comme ce Gilbert de
Guermantes, dont je ne voyais aux vitraux de l'abside de Saint-Hilaire
que l'envers de laque noire, si je levais la tete quand j'allais
chercher du sel chez Camus.
Puis il arriva que sur le cote de Guermantes je passai parfois devant
de petits enclos humides ou montaient des grappes de fleurs sombres.
Je m'arretais, croyant acquerir une notion precieuse, car il me
semblait avoir sous les yeux un fragment de cette region fluviatile,
que je desirais tant connaitre depuis que je l'avais vue decrite par
un de mes ecrivains preferes. Et ce fut avec elle, avec son sol
imaginaire traverse de cours d'eau bouillonnants, que Guermantes,
changeant d'aspect dans ma pensee, s'identifia, quand j'eus entendu le
docteur Percepied nous parler des fleurs et des belles eaux vives
qu'il y avait dans le parc du chateau. Je revais que Mme de Guermantes
m'y faisait venir, eprise pour moi d'un soudain caprice; tout le jour
elle y pechait la truite avec moi. Et le soir me tenant par la main,
en passant devant les petits jardins de ses vassaux, elle me montrait
le long des murs bas, les fleurs qui y appuient leurs quenouilles
violettes et rouges et m'apprenait leurs noms. Elle me faisait lui
dire le sujet des poemes que j'avais l'intention de composer. Et ces
reves m'avertissaient que puisque je voulais un jour etre un ecrivain,
il etait temps de savoir ce que je comptais ecrire. Mais des que je me
le demandais, tachant de trouver un sujet ou je pusse faire tenir une
signification philosophique infinie, mon esprit s'arretait de
fonctionner, je ne voyais plus que le vide en face de mon attention,
je sentais que je n'avais pas de genie ou peut-etre une maladie
cerebrale l'empechait de naitre. Parfois je comptais sur mon pere pour
arranger cela. Il etait si puissant, si en faveur aupres des gens en
place qu'il arrivait a nous faire transgresser les lois que Francoise
m'avait appris a considerer comme plus ineluctables que celles de la
vie et de la mort, a faire retarder d'un an pour notre maison, seule
de tout le quartier, les travaux de "ravalement", a obtenir du
ministre pour le fils de Mme Sazerat qui voulait aller aux eaux,
l'autorisation qu'il passat le baccalaureat deux mois d'avance, dans
la serie des candidats dont le nom commencait par un A au lieu
d'attendre le tour des S. Si j'etais tombe gravement malade, si
j'avais ete capture par des brigands, persuade que mon pere avait trop
d'intelligences avec les puissances supremes, de trop irresistibles
lettres de recommandation aupres du bon Dieu, pour que ma maladie ou
ma captivite pussent etre autre chose que de vains simulacres sans
danger pour moi, j'aurais attendu avec calme l'heure inevitable du
retour a la bonne realite, l'heure de la delivrance ou de la guerison;
peut-etre cette absence de genie, ce trou noir qui se creusait dans
mon esprit quand je cherchais le sujet de mes ecrits futurs,
n'etait-il aussi qu'une illusion sans consistance, et cesserait-elle
par l'intervention de mon pere qui avait du convenir avec le
Gouvernement et avec la Providence que je serais le premier ecrivain
de l'epoque. Mais d'autres fois tandis que mes parents
s'impatientaient de me voir rester en arriere et ne pas les suivre, ma
vie actuelle au lieu de me sembler une creation artificielle de mon
pere et qu'il pouvait modifier a son gre, m'apparaissait au contraire
comme comprise dans une realite qui n'etait pas faite pour moi, contre
laquelle il n'y avait pas de recours, au coeur de laquelle je n'avais
pas d'allie, qui ne cachait rien au dela d'elle-meme. Il me semblait
alors que j'existais de la meme facon que les autres hommes, que je
vieillirais, que je mourrais comme eux, et que parmi eux j'etais
seulement du nombre de ceux qui n'ont pas de dispositions pour ecrire.
Aussi, decourage, je renoncais a jamais a la litterature, malgre les
encouragements que m'avait donnes Bloch. Ce sentiment intime,
immediat, que j'avais du neant de ma pensee, prevalait contre toutes
les paroles flatteuses qu'on pouvait me prodiguer, comme chez un
mechant dont chacun vante les bonnes actions, les remords de sa
conscience.
Un jour ma mere me dit: "Puisque tu parles toujours de Mme de
Guermantes, comme le docteur Percepied l'a tres bien soignee il y a
quatre ans, elle doit venir a Combray pour assister au mariage de sa
fille. Tu pourras l'apercevoir a la ceremonie." C'etait du reste par
le docteur Percepied que j'avais le plus entendu parler de Mme de
Guermantes, et il nous avait meme montre le numero d'une revue
illustree ou elle etait representee dans le costume qu'elle portait a
un bal travesti chez la princesse de Leon.
Tout d'un coup pendant la messe de mariage, un mouvement que fit le
suisse en se deplacant me permit de voir assise dans une chapelle une
dame blonde avec un grand nez, des yeux bleus et percants, une cravate
bouffante en soie mauve, lisse, neuve et brillante, et un petit bouton
au coin du nez. Et parce que dans la surface de son visage rouge,
comme si elle eut eu tres chaud, je distinguais, diluees et a peine
perceptibles, des parcelles d'analogie avec le portrait qu'on m'avait
montre, parce que surtout les traits particuliers que je relevais en
elle, si j'essayais de les enoncer, se formulaient precisement dans
les memes termes: un grand nez, des yeux bleus, dont s'etait servi le
docteur Percepied quand il avait decrit devant moi la duchesse de
Guermantes, je me dis: cette dame ressemble a Mme de Guermantes; or la
chapelle ou elle suivait la messe etait celle de Gilbert le Mauvais,
sous les plates tombes de laquelle, dorees et distendues comme des
alveoles de miel, reposaient les anciens comtes de Brabant, et que je
me rappelais etre a ce qu'on m'avait dit reservee a la famille de
Guermantes quand quelqu'un de ses membres venait pour une ceremonie a
Combray; il ne pouvait vraisemblablement y avoir qu'une seule femme
ressemblant au portrait de Mme de Guermantes, qui fut ce jour-la, jour
ou elle devait justement venir, dans cette chapelle: c'etait elle! Ma
deception etait grande. Elle provenait de ce que je n'avais jamais
pris garde quand je pensais a Mme de Guermantes, que je me la
representais avec les couleurs d'une tapisserie ou d'un vitrail, dans
un autre siecle, d'une autre matiere que le reste des personnes
vivantes. Jamais je ne m'etais avise qu'elle pouvait avoir une figure
rouge, une cravate mauve comme Mme Sazerat, et l'ovale de ses joues me
fit tellement souvenir de personnes que j'avais vues a la maison que
le soupcon m'effleura, pour se dissiper d'ailleurs aussitot apres, que
cette dame en son principe generateur, en toutes ses molecules,
n'etait peut-etre pas substantiellement la duchesse de Guermantes,
mais que son corps, ignorant du nom qu'on lui appliquait, appartenait
a un certain type feminin, qui comprenait aussi des femmes de medecins
et de commercants. "C'est cela, ce n'est que cela, Mme de Guermantes!"
disait la mine attentive et etonnee avec laquelle je contemplais cette
image qui naturellement n'avait aucun rapport avec celles qui sous le
meme nom de Mme de Guermantes etaient apparues tant de fois dans mes
songes, puisque, elle, elle n'avait pas ete comme les autres
arbitrairement formee par moi, mais qu'elle m'avait saute aux yeux
pour la premiere fois il y a un moment seulement, dans l'eglise; qui
n'etait pas de la meme nature, n'etait pas colorable a volonte comme
elles qui se laissaient imbiber de la teinte orangee d'une syllabe,
mais etait si reelle que tout, jusqu'a ce petit bouton qui
s'enflammait au coin du nez, certifiait son assujettissement aux lois
de la vie, comme dans une apotheose de theatre, un plissement de la
robe de la fee, un tremblement de son petit doigt, denoncent la
presence materielle d'une actrice vivante, la ou nous etions
incertains si nous n'avions pas devant les yeux une simple projection
lumineuse.
Mais en meme temps, sur cette image que le nez proeminent, les yeux
percants, epinglaient dans ma vision (peut-etre parce que c'etait eux
qui l'avaient d'abord atteinte, qui y avaient fait la premiere
encoche, au moment ou je n'avais pas encore le temps de songer que la
femme qui apparaissait devant moi pouvait etre Mme de Guermantes), sur
cette image toute recente, inchangeable, j'essayais d'appliquer
l'idee: "C'est Mme de Guermantes" sans parvenir qu'a la faire
manoeuvrer en face de l'image, comme deux disques separes par un
intervalle. Mais cette Mme de Guermantes a laquelle j'avais si souvent
reve, maintenant que je voyais qu'elle existait effectivement en
dehors de moi, en prit plus de puissance encore sur mon imagination
qui, un moment paralysee au contact d'une realite si differente de ce
qu'elle attendait, se mit a reagir et a me dire: "Glorieux des avant
Charlemagne, les Guermantes avaient le droit de vie et de mort sur
leurs vassaux; la duchesse de Guermantes descend de Genevieve de
Brabant. Elle ne connait, ni ne consentirait a connaitre aucune des
personnes qui sont ici."
Et--o merveilleuse independance des regards humains, retenus au visage
par une corde si lache, si longue, si extensible qu'ils peuvent se
promener seuls loin de lui--pendant que Mme de Guermantes etait assise
dans la chapelle au-dessus des tombes de ses morts, ses regards
flanaient ca et la, montaient je long des piliers, s'arretaient meme
sur moi comme un rayon de soleil errant dans la nef, mais un rayon de
soleil qui, au moment ou je recus sa caresse, me sembla conscient.
Quant a Mme de Guermantes elle-meme, comme elle restait immobile,
assise comme une mere qui semble ne pas voir les audaces espiegles et
les entreprises indiscretes de ses enfants qui jouent et interpellent
des personnes qu'elle ne connait pas, il me fut impossible de savoir
si elle approuvait ou blamait dans le desoeuvrement de son ame, le
vagabondage de ses regards.
Je trouvais important qu'elle ne partit pas avant que j'eusse pu la
regarder suffisamment, car je me rappelais que depuis des annees je
considerais sa vue comme eminemment desirable, et je ne detachais pas
mes yeux d'elle, comme si chacun de mes regards eut pu materiellement
emporter et mettre en reserve en moi le souvenir du nez proeminent,
des joues rouges, de toutes ces particularites qui me semblaient
autant de renseignements precieux, authentiques et singuliers sur son
visage. Maintenant que me le faisaient trouver beau toutes les pensees
que j'y rapportais--et peut-etre surtout, forme de l'instinct de
conservation des meilleures parties de nous-memes, ce desir qu'on a
toujours de ne pas avoir ete decu,--la replacant (puisque c'etait une
seule personne qu'elle et cette duchesse de Guermantes que j'avais
evoquee jusque-la) hors du reste de l'humanite dans laquelle la vue
pure et simple de son corps me l'avait fait un instant confondre, je
m'irritais en entendant dire autour de moi: "Elle est mieux que Mme
Sazerat, que Mlle Vinteuil", comme si elle leur eut ete comparable. Et
mes regards s'arretant a ses cheveux blonds, a ses yeux bleus, a
l'attache de son cou et omettant les traits qui eussent pu me rappeler
d'autres visages, je m'ecriais devant ce croquis volontairement
incomplet: "Qu'elle est belle! Quelle noblesse! Comme c'est bien une
fiere Guermantes, la descendante de Genevieve de Brabant, que j'ai
devant moi!" Et l'attention avec laquelle j'eclairais son visage
l'isolait tellement, qu'aujourd'hui si je repense a cette ceremonie,
il m'est impossible de revoir une seule des personnes qui y
assistaient sauf elle et le suisse qui repondit affirmativement quand
je lui demandai si cette dame etait bien Mme de Guermantes. Mais elle,
je la revois, surtout au moment du defile dans la sacristie
qu'eclairait le soleil intermittent et chaud d'un jour de vent et
d'orage, et dans laquelle Mme de Guermantes se trouvait au milieu de
tous ces gens de Combray dont elle ne savait meme pas les noms, mais
dont l'inferiorite proclamait trop sa suprematie pour qu'elle ne
ressentit pas pour eux une sincere bienveillance et auxquels du reste
elle esperait imposer davantage encore a force de bonne grace et de
simplicite. Aussi, ne pouvant emettre ces regards volontaires, charges
d'une signification precise, qu'on adresse a quelqu'un qu'on connait,
mais seulement laisser ses pensees distraites s'echapper incessamment
devant elle en un flot de lumiere bleue qu'elle ne pouvait contenir,
elle ne voulait pas qu'il put gener, paraitre dedaigner ces petites
gens qu'il rencontrait au passage, qu'il atteignait a tous moments. Je
revois encore, au-dessus de sa cravate mauve, soyeuse et gonflee, le
doux etonnement de ses yeux auxquels elle avait ajoute sans oser le
destiner a personne mais pour que tous pussent en prendre leur part un
sourire un peu timide de suzeraine qui a l'air de s'excuser aupres de
ses vassaux et de les aimer. Ce sourire tomba sur moi qui ne la
quittais pas des yeux. Alors me rappelant ce regard qu'elle avait
laisse s'arreter sur moi, pendant la messe, bleu comme un rayon de
soleil qui aurait traverse le vitrail de Gilbert le Mauvais, je me
dis: "Mais sans doute elle fait attention a moi." Je crus que je lui
plaisais, qu'elle penserait encore a moi quand elle aurait quitte
l'eglise, qu'a cause de moi elle serait peut-etre triste le soir a
Guermantes. Et aussitot je l'aimai, car s'il peut quelquefois suffire
pour que nous aimions une femme qu'elle nous regarde avec mepris comme
j'avais cru qu'avait fait Mlle Swann et que nous pensions qu'elle ne
pourra jamais nous appartenir, quelquefois aussi il peut suffire
qu'elle nous regarde avec bonte comme faisait Mme de Guermantes et que
nous pensions qu'elle pourra nous appartenir. Ses yeux bleuissaient
comme une pervenche impossible a cueillir et que pourtant elle m'eut
dediee; et le soleil menace par un nuage, mais dardant encore de toute
sa force sur la place et dans la sacristie, donnait une carnation de
geranium aux tapis rouges qu'on y avait etendus par terre pour la
solennite et sur lesquels s'avancait en souriant Mme de Guermantes, et
ajoutait a leur lainage un veloute rose, un epiderme de lumiere, cette
sorte de tendresse, de serieuse douceur dans la pompe et dans la joie
qui caracterisent certaines pages de Lohengrin, certaines peintures de
Carpaccio, et qui font comprendre que Baudelaire ait pu appliquer au
son de la trompette l'epithete de delicieux.
Combien depuis ce jour, dans mes promenades du cote de Guermantes, il
me parut plus affligeant encore qu'auparavant de n'avoir pas de
dispositions pour les lettres, et de devoir renoncer a etre jamais un
ecrivain celebre. Les regrets que j'en eprouvais, tandis que je
restais seul a rever un peu a l'ecart, me faisaient tant souffrir, que
pour ne plus les ressentir, de lui-meme par une sorte d'inhibition
devant la douleur, mon esprit s'arretait entierement de penser aux
vers, aux romans, a un avenir poetique sur lequel mon manque de talent
m'interdisait de compter. Alors, bien en dehors de toutes ces
preoccupations litteraires et ne s'y rattachant en rien, tout d'un
coup un toit, un reflet de soleil sur une pierre, l'odeur d'un chemin
me faisaient arreter par un plaisir particulier qu'ils me donnaient,
et aussi parce qu'ils avaient l'air de cacher au dela de ce que je
voyais, quelque chose qu'ils invitaient a venir prendre et que malgre
mes efforts je n'arrivais pas a decouvrir. Comme je sentais que cela
se trouvait en eux, je restais la, immobile, a regarder, a respirer, a
tacher d'aller avec ma pensee au dela de l'image ou de l'odeur. Et
s'il me fallait rattraper mon grand-pere, poursuivre ma route, je
cherchais a les retrouver, en fermant les yeux; je m'attachais a me
rappeler exactement la ligne du toit, la nuance de la pierre qui, sans
que je pusse comprendre pourquoi, m'avaient semble pleines, pretes a
s'entr'ouvrir, a me livrer ce dont elles n'etaient qu'un couvercle.
Certes ce n'etait pas des impressions de ce genre qui pouvaient me
rendre l'esperance que j'avais perdue de pouvoir etre un jour ecrivain
et poete, car elles etaient toujours liees a un objet particulier
depourvu de valeur intellectuelle et ne se rapportant a aucune verite
abstraite. Mais du moins elles me donnaient un plaisir irraisonne,
l'illusion d'une sorte de fecondite et par la me distrayaient de
l'ennui, du sentiment de mon impuissance que j'avais eprouves chaque
fois que j'avais cherche un sujet philosophique pour une grande oeuvre
litteraire. Mais le devoir de conscience etait si ardu que
m'imposaient ces impressions de forme, de parfum ou de couleur--de
tacher d'apercevoir ce qui se cachait derriere elles, que je ne
tardais pas a me chercher a moi-meme des excuses qui me permissent de
me derober a ces efforts et de m'epargner cette fatigue. Par bonheur
mes parents m'appelaient, je sentais que je n'avais pas presentement
la tranquillite necessaire pour poursuivre utilement ma recherche, et
qu'il valait mieux n'y plus penser jusqu'a ce que je fusse rentre, et
ne pas me fatiguer d'avance sans resultat. Alors je ne m'occupais plus
de cette chose inconnue qui s'enveloppait d'une forme ou d'un parfum,
bien tranquille puisque je la ramenais a la maison, protegee par le
revetement d'images sous lesquelles je la trouverais vivante, comme
les poissons que les jours ou on m'avait laisse aller a la peche, je
rapportais dans mon panier couverts par une couche d'herbe qui
preservait leur fraicheur. Une fois a la maison je songeais a autre
chose et ainsi s'entassaient dans mon esprit (comme dans ma chambre
les fleurs que j'avais cueillies dans mes promenades ou les objets
qu'on m'avait donnes), une pierre ou jouait un reflet, un toit, un son
de cloche, une odeur de feuilles, bien des images differentes sous
lesquelles il y a longtemps qu'est morte la realite pressentie que je
n'ai pas eu assez de volonte pour arriver a decouvrir. Une fois
pourtant,--ou notre promenade s'etant prolongee fort au dela de sa
duree habituelle, nous avions ete bien heureux de rencontrer a
mi-chemin du retour, comme l'apres-midi finissait, le docteur
Percepied qui passait en voiture a bride abattue, nous avait reconnus
et fait monter avec lui,--j'eus une impression de ce genre et ne
l'abandonnai pas sans un peu l'approfondir. On m'avait fait monter
pres du cocher, nous allions comme le vent parce que le docteur avait
encore avant de rentrer a Combray a s'arreter a Martinville-le-Sec
chez un malade a la porte duquel il avait ete convenu que nous
l'attendrions. Au tournant d'un chemin j'eprouvai tout a coup ce
plaisir special qui ne ressemblait a aucun autre, a apercevoir les
deux clochers de Martinville, sur lesquels donnait le soleil couchant
et que le mouvement de notre voiture et les lacets du chemin avaient
l'air de faire changer de place, puis celui de Vieuxvicq qui, separe
d'eux par une colline et une vallee, et situe sur un plateau plus
eleve dans le lointain, semblait pourtant tout voisin d'eux.
En constatant, en notant la forme de leur fleche, le deplacement de
leurs lignes, l'ensoleillement de leur surface, je sentais que je
n'allais pas au bout de mon impression, que quelque chose etait
derriere ce mouvement, derriere cette clarte, quelque chose qu'ils
semblaient contenir et derober a la fois.
Les clochers paraissaient si eloignes et nous avions l'air de si peu
nous rapprocher d'eux, que je fus etonne quand, quelques instants
apres, nous nous arretames devant l'eglise de Martinville. Je ne
savais pas la raison du plaisir que j'avais eu a les apercevoir a
l'horizon et l'obligation de chercher a decouvrir cette raison me
semblait bien penible; j'avais envie de garder en reserve dans ma tete
ces lignes remuantes au soleil et de n'y plus penser maintenant. Et il
est probable que si je l'avais fait, les deux clochers seraient alles
a jamais rejoindre tant d'arbres, de toits, de parfums, de sons, que
j'avais distingues des autres a cause de ce plaisir obscur qu'ils
m'avaient procure et que je n'ai jamais approfondi. Je descendis
causer avec mes parents en attendant le docteur. Puis nous repartimes,
je repris ma place sur le siege, je tournai la tete pour voir encore
les clochers qu'un peu plus tard, j'apercus une derniere fois au
tournant d'un chemin. Le cocher, qui ne semblait pas dispose a causer,
ayant a peine repondu a mes propos, force me fut, faute d'autre
compagnie, de me rabattre sur celle de moi-meme et d'essayer de me
rappeler mes clochers. Bientot leurs lignes et leurs surfaces
ensoleillees, comme si elles avaient ete une sorte d'ecorce, se
dechirerent, un peu de ce qui m'etait cache en elles m'apparut, j'eus
une pensee qui n'existait pas pour moi l'instant avant, qui se formula
en mots dans ma tete, et le plaisir que m'avait fait tout a l'heure
eprouver leur vue s'en trouva tellement accru que, pris d'une sorte
d'ivresse, je ne pus plus penser a autre chose. A ce moment et comme
nous etions deja loin de Martinville en tournant la tete je les
apercus de nouveau, tout noirs cette fois, car le soleil etait deja
couche. Par moments les tournants du chemin me les derobaient, puis
ils se montrerent une derniere fois et enfin je ne les vis plus.
Sans me dire que ce qui etait cache derriere les clochers de
Martinville devait etre quelque chose d'analogue a une jolie phrase,
puisque c'etait sous la forme de mots qui me faisaient plaisir, que
cela m'etait apparu, demandant un crayon et du papier au docteur, je
composai malgre les cahots de la voiture, pour soulager ma conscience
et obeir a mon enthousiasme, le petit morceau suivant que j'ai
retrouve depuis et auquel je n'ai eu a faire subir que peu de
changements:
"Seuls, s'elevant du niveau de la plaine et comme perdus en rase
campagne, montaient vers le ciel les deux clochers de Martinville.
Bientot nous en vimes trois: venant se placer en face d'eux par une
volte hardie, un clocher retardataire, celui de Vieuxvicq, les avait
rejoints. Les minutes passaient, nous allions vite et pourtant les
trois clochers etaient toujours au loin devant nous, comme trois
oiseaux poses sur la plaine, immobiles et qu'on distingue au soleil.
Puis le clocher de Vieuxvicq s'ecarta, prit ses distances, et les
clochers de Martinville resterent seuls, eclaires par la lumiere du
couchant que meme a cette distance, sur leurs pentes, je voyais jouer
et sourire. Nous avions ete si longs a nous rapprocher d'eux, que je
pensais au temps qu'il faudrait encore pour les atteindre quand, tout
d'un coup, la voiture ayant tourne, elle nous deposa a leurs pieds; et
ils s'etaient jetes si rudement au-devant d'elle, qu'on n'eut que le
temps d'arreter pour ne pas se heurter au porche. Nous poursuivimes
notre route; nous avions deja quitte Martinville depuis un peu de
temps et le village apres nous avoir accompagnes quelques secondes
avait disparu, que restes seuls a l'horizon a nous regarder fuir, ses
clochers et celui de Vieuxvicq agitaient encore en signe d'adieu leurs
cimes ensoleillees. Parfois l'un s'effacait pour que les deux autres
pussent nous apercevoir un instant encore; mais la route changea de
direction, ils virerent dans la lumiere comme trois pivots d'or et
disparurent a mes yeux. Mais, un peu plus tard, comme nous etions deja
pres de Combray, le soleil etant maintenant couche, je les apercus une
derniere fois de tres loin qui n'etaient plus que comme trois fleurs
peintes sur le ciel au-dessus de la ligne basse des champs. Ils me
faisaient penser aussi aux trois jeunes filles d'une legende,
abandonnees dans une solitude ou tombait deja l'obscurite; et tandis
que nous nous eloignions au galop, je les vis timidement chercher leur
chemin et apres quelques gauches trebuchements de leurs nobles
silhouettes, se serrer les uns contre les autres, glisser l'un
derriere l'autre, ne plus faire sur le ciel encore rose qu'une seule
forme noire, charmante et resignee, et s'effacer dans la nuit." Je ne
repensai jamais a cette page, mais a ce moment-la, quand, au coin du
siege ou le cocher du docteur placait habituellement dans un panier
les volailles qu'il avait achetees au marche de Martinville, j'eus
fini de l'ecrire, je me trouvai si heureux, je sentais qu'elle m'avait
si parfaitement debarrasse de ces clochers et de ce qu'ils cachaient
derriere eux, que, comme si j'avais ete moi-meme une poule et si je
venais de pondre un oeuf, je me mis a chanter a tue-tete.
Pendant toute la journee, dans ces promenades, j'avais pu rever au
plaisir que ce serait d'etre l'ami de la duchesse de Guermantes, de
pecher la truite, de me promener en barque sur la Vivonne, et, avide
de bonheur, ne demander en ces moments-la rien d'autre a la vie que de
se composer toujours d'une suite d'heureux apres-midi. Mais quand sur
le chemin du retour j'avais apercu sur la gauche une ferme, assez
distante de deux autres qui etaient au contraire tres rapprochees, et
a partir de laquelle pour entrer dans Combray il n'y avait plus qu'a
prendre une allee de chenes bordee d'un cote de pres appartenant
chacun a un petit clos et plantes a intervalles egaux de pommiers qui
y portaient, quand ils etaient eclaires par le soleil couchant, le
dessin japonais de leurs ombres, brusquement mon coeur se mettait a
battre, je savais qu'avant une demi-heure nous serions rentres, et
que, comme c'etait de regle les jours ou nous etions alles du cote de
Guermantes et ou le diner etait servi plus tard, on m'enverrait me
coucher sitot ma soupe prise, de sorte que ma mere, retenue a table
comme s'il y avait du monde a diner, ne monterait pas me dire bonsoir
dans mon lit. La zone de tristesse ou je venais d'entrer etait aussi
distincte de la zone, ou je m'elancais avec joie il y avait un moment
encore que dans certains ciels une bande rose est separee comme par
une ligne d'une bande verte ou d'une bande noire. On voit un oiseau
voler dans le rose, il va en atteindre la fin, il touche presque au
noir, puis il y est entre. Les desirs qui tout a l'heure
m'entouraient, d'aller a Guermantes, de voyager, d'etre heureux,
j'etais maintenant tellement en dehors d'eux que leur accomplissement
ne m'eut fait aucun plaisir. Comme j'aurais donne tout cela pour
pouvoir pleurer toute la nuit dans les bras de maman! Je frissonnais,
je ne detachais pas mes yeux angoisses du visage de ma mere, qui
n'apparaitrait pas ce soir dans la chambre ou je me voyais deja par la
pensee, j'aurais voulu mourir. Et cet etat durerait jusqu'au
lendemain, quand les rayons du matin, appuyant, comme le jardinier,
leurs barreaux au mur revetu de capucines qui grimpaient jusqu'a ma
fenetre, je sauterais a bas du lit pour descendre vite au jardin, sans
plus me rappeler que le soir ramenerait jamais l'heure de quitter ma
mere. Et de la sorte c'est du cote de Guermantes que j'ai appris a
distinguer ces etats qui se succedent en moi, pendant certaines
periodes, et vont jusqu'a se partager chaque journee, l'un revenant
chasser l'autre, avec la ponctualite de la fievre; contigus, mais si
exterieurs l'un a l'autre, si depourvus de moyens de communication
entre eux, que je ne puis plus comprendre, plus meme me representer
dans l'un, ce que j'ai desire, ou redoute, ou accompli dans l'autre.
Aussi le cote de Meseglise et le cote de Guermantes restent-ils pour
moi lies a bien des petits evenements de celle de toutes les diverses
vies que nous menons parallelement, qui est la plus pleine de
peripeties, la plus riche en episodes, je veux dire la vie
intellectuelle. Sans doute elle progresse en nous insensiblement et
les verites qui en ont change pour nous le sens et l'aspect, qui nous
ont ouvert de nouveaux chemins, nous en preparions depuis longtemps la
decouverte; mais c'etait sans le savoir; et elles ne datent pour nous
que du jour, de la minute ou elles nous sont devenues visibles. Les
fleurs qui jouaient alors sur l'herbe, l'eau qui passait au soleil,
tout le paysage qui environna leur apparition continue a accompagner
leur souvenir de son visage inconscient ou distrait; et certes quand
ils etaient longuement contemples par cet humble passant, par cet
enfant qui revait,--comme l'est un roi, par un memorialiste perdu dans
la foule,--ce coin de nature, ce bout de jardin n'eussent pu penser que
ce serait grace a lui qu'ils seraient appeles a survivre en leurs
particularites les plus ephemeres; et pourtant ce parfum d'aubepine
qui butine le long de la haie ou les eglantiers le remplaceront
bientot, un bruit de pas sans echo sur le gravier d'une allee, une
bulle formee contre une plante aquatique par l'eau de la riviere et
qui creve aussitot, mon exaltation les a portes et a reussi a leur
faire traverser tant d'annees successives, tandis qu'alentour les
chemins se sont effaces et que sont morts ceux qui les foulerent et le
souvenir de ceux qui les foulerent. Parfois ce morceau de paysage
amene ainsi jusqu'a aujourd'hui se detache si isole de tout, qu'il
flotte incertain dans ma pensee comme une Delos fleurie, sans que je
puisse dire de quel pays, de quel temps--peut-etre tout simplement de
quel reve--il vient. Mais c'est surtout comme a des gisements profonds
de mon sol mental, comme aux terrains resistants sur lesquels je
m'appuie encore, que je dois penser au cote de Meseglise et au cote de
Guermantes. C'est parce que je croyais aux choses, aux etres, tandis
que je les parcourais, que les choses, les etres qu'ils m'ont fait
connaitre, sont les seuls que je prenne encore au serieux et qui me
donnent encore de la joie. Soit que la foi qui cree soit tarie en moi,
soit que la realite ne se forme que dans la memoire, les fleurs qu'on
me montre aujourd'hui pour la premiere fois ne me semblent pas de
vraies fleurs. Le cote de Meseglise avec ses lilas, ses aubepines, ses
bluets, ses coquelicots, ses pommiers, le cote de Guermantes avec sa
riviere a tetards, ses nympheas et ses boutons d'or, ont constitue a
tout jamais pour moi la figure des pays ou j'aimerais vivre, ou
j'exige avant tout qu'on puisse aller a la peche, se promener en
canot, voir des ruines de fortifications gothiques et trouver au
milieu des bles, ainsi qu'etait Saint-Andre-des-Champs, une eglise
monumentale, rustique et doree comme une meule; et les bluets, les
aubepines, les pommiers qu'il m'arrive quand je voyage de rencontrer
encore dans les champs, parce qu'ils sont situes a la meme profondeur,
au niveau de mon passe, sont immediatement en communication avec mon
coeur. Et pourtant, parce qu'il y a quelque chose d'individuel dans les
lieux, quand me saisit le desir de revoir le cote de Guermantes, on ne
le satisferait pas en me menant au bord d'une riviere ou il y aurait
d'aussi beaux, de plus beaux nympheas que dans la Vivonne, pas plus
que le soir en rentrant,--a l'heure ou s'eveillait en moi cette
angoisse qui plus tard emigre dans l'amour, et peut devenir a jamais
inseparable de lui--, je n'aurais souhaite que vint me dire bonsoir une
mere plus belle et plus intelligente que la mienne. Non; de meme que
ce qu'il me fallait pour que je pusse m'endormir heureux, avec cette
paix sans trouble qu'aucune maitresse n'a pu me donner depuis
puisqu'on doute d'elles encore au moment ou on croit en elles, et
qu'on ne possede jamais leur coeur comme je recevais dans un baiser
celui de ma mere, tout entier, sans la reserve d'une arrere-pensee,
sans le reliquat d'une intention qui ne fut pas pour moi,--c'est que ce
fut elle, c'est qu'elle inclinat vers moi ce visage ou il y avait
au-dessous de l'oeil quelque chose qui etait, parait-il, un defaut, et
que j'aimais a l'egal du reste, de meme ce que je veux revoir, c'est
le cote de Guermantes que j'ai connu, avec la ferme qui est peu
eloignee des deux suivantes serrees l'une contre l'autre, a l'entree
de l'allee des chenes; ce sont ces prairies ou, quand le soleil les
rend reflechissantes comme une mare, se dessinent les feuilles des
pommiers, c'est ce paysage dont parfois, la nuit dans mes reves,
l'individualite m'etreint avec une puissance presque fantastique et
que je ne peux plus retrouver au reveil. Sans doute pour avoir a
jamais indissolublement uni en moi des impressions differentes rien
que parce qu'ils me les avaient fait eprouver en meme temps, le cote
de Meseglise ou le cote de Guermantes m'ont expose, pour l'avenir, a
bien des deceptions et meme a bien des fautes. Car souvent j'ai voulu
revoir une personne sans discerner que c'etait simplement parce
qu'elle me rappelait une haie d'aubepines, et j'ai ete induit a
croire, a faire croire a un regain d'affection, par un simple desir de
voyage. Mais par la meme aussi, et en restant presents en celles de
mes impressions d'aujourd'hui auxquelles ils peuvent se relier, ils
leur donnent des assises, de la profondeur, une dimension de plus
qu'aux autres. Ils leur ajoutent aussi un charme, une signification
qui n'est que pour moi. Quand par les soirs d'ete le ciel harmonieux
gronde comme une bete fauve et que chacun boude l'orage, c'est au cote
de Meseglise que je dois de rester seul en extase a respirer, a
travers le bruit de la pluie qui tombe, l'odeur d'invisibles et
persistants lilas.
...
C'est ainsi que je restais souvent jusqu'au matin a songer au temps de
Combray, a mes tristes soirees sans sommeil, a tant de jours aussi
dont l'image m'avait ete plus recemment rendue par la saveur--ce qu'on
aurait appele a Combray le "parfum"--d'une tasse de the, et par
association de souvenirs a ce que, bien des annees apres avoir quitte
cette petite ville, j'avais appris, au sujet d'un amour que Swann
avait eu avant ma naissance, avec cette precision dans les details
plus facile a obtenir quelquefois pour la vie de personnes mortes il y
a des siecles que pour celle de nos meilleurs amis, et qui semble
impossible comme semblait impossible de causer d'une ville a une
autre--tant qu'on ignore le biais par lequel cette impossibilite a ete
tournee. Tous ces souvenirs ajoutes les uns aux autres ne formaient
plus qu'une masse, mais non sans qu'on ne put distinguer entre
eux,--entre les plus anciens, et ceux plus recents, nes d'un parfum,
puis ceux qui n'etaient que les souvenirs d'une autre personne de qui
je les avais appris-- sinon des fissures, des failles veritables, du
moins ces veinures, ces bigarrures de coloration, qui dans certaines
roches, dans certains marbres, revelent des differences d'origine,
d'age, de "formation".
Certes quand approchait le matin, il y avait bien longtemps qu'etait
dissipee la breve incertitude de mon reveil. Je savais dans quelle
chambre je me trouvais effectivement, je l'avais reconstruite autour
de moi dans l'obscurite, et,--soit en m'orientant par la seule memoire,
soit en m'aidant, comme indication, d'une faible lueur apercue, au
pied de laquelle je placais les rideaux de la croisee--, je l'avais
reconstruite tout entiere et meublee comme un architecte et un
tapissier qui gardent leur ouverture primitive aux fenetres et aux
portes, j'avais repose les glaces et remis la commode a sa place
habituelle. Mais a peine le jour--et non plus le reflet d'une derniere
braise sur une tringle de cuivre que j'avais pris pour lui--tracait-il
dans l'obscurite, et comme a la craie, sa premiere raie blanche et
rectificative, que la fenetre avec ses rideaux, quittait le cadre de
la porte ou je l'avais situee par erreur, tandis que pour lui faire
place, le bureau que ma memoire avait maladroitement installe la se
sauvait a toute vitesse, poussant devant lui la cheminee et ecartant
le mur mitoyen du couloir; une courette regnait a l'endroit ou il y a
un instant encore s'etendait le cabinet de toilette, et la demeure que
j'avais rebatie dans les tenebres etait allee rejoindre les demeures
entrevues dans le tourbillon du reveil, mise en fuite par ce pale
signe qu'avait trace au-dessus des rideaux le doigt leve du jour.
DEUXIEME PARTIE
UN AMOUR DE SWANN
Pour faire partie du "petit noyau", du "petit groupe", du "petit clan"
des Verdurin, une condition etait suffisante mais elle etait
necessaire: il fallait adherer tacitement a un Credo dont un des
articles etait que le jeune pianiste, protege par Mme Verdurin cette
annee-la et dont elle disait: "ca ne devrait pas etre permis de savoir
jouer Wagner comme ca!", "enfoncait" a la fois Plante et Rubinstein et
que le docteur Cottard avait plus de diagnostic que Potain. Toute
"nouvelle recrue" a qui les Verdurin ne pouvaient pas persuader que
les soirees des gens qui n'allaient pas chez eux etaient ennuyeuses
comme la pluie, se voyait immediatement exclue. Les femmes etant a cet
egard plus rebelles que les hommes a deposer toute curiosite mondaine
et l'envie de se renseigner par soi-meme sur l'agrement des autres
salons, et les Verdurin sentant d'autre part que cet esprit d'examen
et ce demon de frivolite pouvaient par contagion devenir fatal a
l'orthodoxie de la petite eglise, ils avaient ete amenes a rejeter
successivement tous les "fideles" du sexe feminin.
En dehors de la jeune femme du docteur, ils etaient reduits presque
uniquement cette annee-la (bien que Mme Verdurin fut elle-meme
vertueuse et d'une respectable famille bourgeoise excessivement riche
et entierement obscure avec laquelle elle avait peu a peu cesse
volontairement toute relation) a une personne presque du demi-monde,
Mme de Crecy, que Mme Verdurin appelait par son petit nom, Odette, et
declarait etre "un amour" et a la tante du pianiste, laquelle devait
avoir tire le cordon; personnes ignorantes du monde et a la naivete de
qui il avait ete si facile de faire accroire que la princesse de Sagan
et la duchesse de Guermantes etaient obligees de payer des malheureux
pour avoir du monde a leurs diners, que si on leur avait offert de les
faire inviter chez ces deux grandes dames, l'ancienne concierge et la
cocotte eussent dedaigneusement refuse.
Les Verdurin n'invitaient pas a diner: on avait chez eux "son couvert
mis". Pour la soiree, il n'y avait pas de programme. Le jeune pianiste
jouait, mais seulement si "ca lui chantait", car on ne forcait
personne et comme disait M. Verdurin: "Tout pour les amis, vivent les
camarades!" Si le pianiste voulait jouer la chevauchee de la Walkyrie
ou le prelude de Tristan, Mme Verdurin protestait, non que cette
musique lui deplut, mais au contraire parce qu'elle lui causait trop
d'impression. "Alors vous tenez a ce que j'aie ma migraine? Vous savez
bien que c'est la meme chose chaque fois qu'il joue ca. Je sais ce qui
m'attend! Demain quand je voudrai me lever, bonsoir, plus personne!"
S'il ne jouait pas, on causait, et l'un des amis, le plus souvent leur
peintre favori d'alors, "lachait", comme disait M. Verdurin, "une
grosse faribole qui faisait s'esclaffer tout le monde", Mme Verdurin
surtout, a qui,--tant elle avait l'habitude de prendre au propre les
expressions figurees des emotions qu'elle eprouvait,--le docteur
Cottard (un jeune debutant a cette epoque) dut un jour remettre sa
machoire qu'elle avait decrochee pour avoir trop ri.
L'habit noir etait defendu parce qu'on etait entre "copains" et pour
ne pas ressembler aux "ennuyeux" dont on se garait comme de la peste
et qu'on n'invitait qu'aux grandes soirees, donnees le plus rarement
possible et seulement si cela pouvait amuser le peintre ou faire
connaitre le musicien. Le reste du temps on se contentait de jouer des
charades, de souper en costumes, mais entre soi, en ne melant aucun
etranger au petit "noyau".
Mais au fur et a mesure que les "camarades" avaient pris plus de place
dans la vie de Mme Verdurin, les ennuyeux, les reprouves, ce fut tout
ce qui retenait les amis loin d'elle, ce qui les empechait quelquefois
d'etre libres, ce fut la mere de l'un, la profession de l'autre, la
maison de campagne ou la mauvaise sante d'un troisieme. Si le docteur
Cottard croyait devoir partir en sortant de table pour retourner
aupres d'un malade en danger: "Qui sait, lui disait Mme Verdurin, cela
lui fera peut-etre beaucoup plus de bien que vous n'alliez pas le
deranger ce soir; il passera une bonne nuit sans vous; demain matin
vous irez de bonne heure et vous le trouverez gueri." Des le
commencement de decembre elle etait malade a la pensee que les fideles
"lacheraient" pour le jour de Noel et le 1er janvier. La tante du
pianiste exigeait qu'il vint diner ce jour-la en famille chez sa mere
a elle:
--"Vous croyez qu'elle en mourrait, votre mere, s'ecria durement Mme
Verdurin, si vous ne diniez pas avec elle le jour de l'an, comme en
province!"
Ses inquietudes renaissaient a la semaine sainte:
--"Vous, Docteur, un savant, un esprit fort, vous venez naturellement
le vendredi saint comme un autre jour?" dit-elle a Cottard la premiere
annee, d'un ton assure comme si elle ne pouvait douter de la reponse.
Mais elle tremblait en attendant qu'il l'eut prononcee, car s'il
n'etait pas venu, elle risquait de se trouver seule.
--"Je viendrai le vendredi saint... vous faire mes adieux car nous
allons passer les fetes de Paques en Auvergne."
--"En Auvergne? pour vous faire manger par les puces et la vermine,
grand bien vous fasse!"
Et apres un silence:
--"Si vous nous l'aviez dit au moins, nous aurions tache d'organiser
cela et de faire le voyage ensemble dans des conditions confortables."
De meme si un "fidele" avait un ami, ou une "habituee" un flirt qui
serait capable de faire "lacher" quelquefois, les Verdurin qui ne
s'effrayaient pas qu'une femme eut un amant pourvu qu'elle l'eut chez
eux, l'aimat en eux, et ne le leur preferat pas, disaient: "Eh bien!
amenez-le votre ami." Et on l'engageait a l'essai, pour voir s'il
etait capable de ne pas avoir de secrets pour Mme Verdurin, s'il etait
susceptible d'etre agrege au "petit clan". S'il ne l'etait pas on
prenait a part le fidele qui l'avait presente et on lui rendait le
service de le brouiller avec son ami ou avec sa maitresse. Dans le cas
contraire, le "nouveau" devenait a son tour un fidele. Aussi quand
cette annee-la, la demi-mondaine raconta a M. Verdurin qu'elle avait
fait la connaissance d'un homme charmant, M. Swann, et insinua qu'il
serait tres heureux d'etre recu chez eux, M. Verdurin transmit-il
seance tenante la requete a sa femme. (Il n'avait jamais d'avis
qu'apres sa femme, dont son role particulier etait de mettre a
execution les desirs, ainsi que les desirs des fideles, avec de
grandes ressources d'ingeniosite.)
--Voici Mme de Crecy qui a quelque chose a te demander. Elle desirerait
te presenter un de ses amis, M. Swann. Qu'en dis-tu?
--"Mais voyons, est-ce qu'on peut refuser quelque chose a une petite
perfection comme ca. Taisez-vous, on ne vous demande pas votre avis,
je vous dis que vous etes une perfection."
--"Puisque vous le voulez, repondit Odette sur un ton de marivaudage,
et elle ajouta: vous savez que je ne suis pas "fishing for
compliments".
--"Eh bien! amenez-le votre ami, s'il est agreable."
Certes le "petit noyau" n'avait aucun rapport avec la societe ou
frequentait Swann, et de purs mondains auraient trouve que ce n'etait
pas la peine d'y occuper comme lui une situation exceptionnelle pour
se faire presenter chez les Verdurin. Mais Swann aimait tellement les
femmes, qu'a partir du jour ou il avait connu a peu pres toutes celles
de l'aristocratie et ou elles n'avaient plus rien eu a lui apprendre,
il n'avait plus tenu a ces lettres de naturalisation, presque des
titres de noblesse, que lui avait octroyees le faubourg Saint-Germain,
que comme a une sorte de valeur d'echange, de lettre de credit denuee
de prix en elle-meme, mais lui permettant de s'improviser une
situation dans tel petit trou de province ou tel milieu obscur de
Paris, ou la fille du hobereau ou du greffier lui avait semble jolie.
Car le desir ou l'amour lui rendait alors un sentiment de vanite dont
il etait maintenant exempt dans l'habitude de la vie (bien que ce fut
lui sans doute qui autrefois l'avait dirige vers cette carriere
mondaine ou il avait gaspille dans les plaisirs frivoles les dons de
son esprit et fait servir son erudition en matiere d'art a conseiller
les dames de la societe dans leurs achats de tableaux et pour
l'ameublement de leurs hotels), et qui lui faisait desirer de briller,
aux yeux d'une inconnue dont il s'etait epris, d'une elegance que le
nom de Swann a lui tout seul n'impliquait pas. Il le desirait surtout
si l'inconnue etait d'humble condition. De meme que ce n'est pas a un
autre homme intelligent qu'un homme intelligent aura peur de paraitre
bete, ce n'est pas par un grand seigneur, c'est par un rustre qu'un
homme elegant craindra de voir son elegance meconnue. Les trois quarts
des frais d'esprit et des mensonges de vanite qui ont ete prodigues
depuis que le monde existe par des gens qu'ils ne faisaient que
diminuer, l'ont ete pour des inferieurs. Et Swann qui etait simple et
negligent avec une duchesse, tremblait d'etre meprise, posait, quand
il etait devant une femme de chambre.
Il n'etait pas comme tant de gens qui par paresse, ou sentiment
resigne de l'obligation que cree la grandeur sociale de rester attache
a un certain rivage, s'abstiennent des plaisirs que la realite leur
presente en dehors de la position mondaine ou ils vivent cantonnes
jusqu'a leur mort, se contentant de finir par appeler plaisirs, faute
de mieux, une fois qu'ils sont parvenus a s'y habituer, les
divertissements mediocres ou les supportables ennuis qu'elle renferme.
Swann, lui, ne cherchait pas a trouver jolies les femmes avec qui il
passait son temps, mais a passer son temps avec les femmes qu'il avait
d'abord trouvees jolies. Et c'etait souvent des femmes de beaute assez
vulgaire, car les qualites physiques qu'il recherchait sans s'en
rendre compte etaient en complete opposition avec celles qui lui
rendaient admirables les femmes sculptees ou peintes par les maitres
qu'il preferait. La profondeur, la melancolie de l'expression,
glacaient ses sens que suffisait au contraire a eveiller une chair
saine, plantureuse et rose.
Si en voyage il rencontrait une famille qu'il eut ete plus elegant de
ne pas chercher a connaitre, mais dans laquelle une femme se
presentait a ses yeux paree d'un charme qu'il n'avait pas encore
connu, rester dans son "quant a soi" et tromper le desir qu'elle avait
fait naitre, substituer un plaisir different au plaisir qu'il eut pu
connaitre avec elle, en ecrivant a une ancienne maitresse de venir le
rejoindre, lui eut semble une aussi lache abdication devant la vie, un
aussi stupide renoncement a un bonheur nouveau, que si au lieu de
visiter le pays, il s'etait confine dans sa chambre en regardant des
vues de Paris. Il ne s'enfermait pas dans l'edifice de ses relations,
mais en avait fait, pour pouvoir le reconstruire a pied d'oeuvre sur de
nouveaux frais partout ou une femme lui avait plu, une de ces tentes
demontables comme les explorateurs en emportent avec eux. Pour ce qui
n'en etait pas transportable ou echangeable contre un plaisir nouveau,
il l'eut donne pour rien, si enviable que cela parut a d'autres. Que
de fois son credit aupres d'une duchesse, fait du desir accumule
depuis des annees que celle-ci avait eu de lui etre agreable sans en
avoir trouve l'occasion, il s'en etait defait d'un seul coup en
reclamant d'elle par une indiscrete depeche une recommandation
telegraphique qui le mit en relation sur l'heure avec un de ses
intendants dont il avait remarque la fille a la campagne, comme ferait
un affame qui troquerait un diamant contre un morceau de pain. Meme,
apres coup, il s'en amusait, car il y avait en lui, rachetee par de
rares delicatesses, une certaine muflerie. Puis, il appartenait a
cette categorie d'hommes intelligents qui ont vecu dans l'oisivete et
qui cherchent une consolation et peut-etre une excuse dans l'idee que
cette oisivete offre a leur intelligence des objets aussi dignes
d'interet que pourrait faire l'art ou l'etude, que la "Vie" contient
des situations plus interessantes, plus romanesques que tous les
romans. Il l'assurait du moins et le persuadait aisement aux plus
affines de ses amis du monde notamment au baron de Charlus, qu'il
s'amusait a egayer par le recit des aventures piquantes qui lui
arrivaient, soit qu'ayant rencontre en chemin de fer une femme qu'il
avait ensuite ramenee chez lui il eut decouvert qu'elle etait la soeur
d'un souverain entre les mains de qui se melaient en ce moment tous
les fils de la politique europeenne, au courant de laquelle il se
trouvait ainsi tenu d'une facon tres agreable, soit que par le jeu
complexe des circonstances, il dependit du choix qu'allait faire le
conclave, s'il pourrait ou non devenir l'amant d'une cuisiniere.
Ce n'etait pas seulement d'ailleurs la brillante phalange de
vertueuses douairieres, de generaux, d'academiciens, avec lesquels il
etait particulierement lie, que Swann forcait avec tant de cynisme a
lui servir d'entremetteurs. Tous ses amis avaient l'habitude de
recevoir de temps en temps des lettres de lui ou un mot de
recommandation ou d'introduction leur etait demande avec une habilete
diplomatique qui, persistant a travers les amours successives et les
pretextes differents, accusait, plus que n'eussent fait les
maladresses, un caractere permanent et des buts identiques. Je me suis
souvent fait raconter bien des annees plus tard, quand je commencai a
m'interesser a son caractere a cause des ressemblances qu'en de tout
autres parties il offrait avec le mien, que quand il ecrivait a mon
grand-pere (qui ne l'etait pas encore, car c'est vers l'epoque de ma
naissance que commenca la grande liaison de Swann et elle interrompit
longtemps ces pratiques) celui-ci, en reconnaissant sur l'enveloppe
l'ecriture de son ami, s'ecriait: "Voila Swann qui va demander quelque
chose: a la garde!" Et soit mefiance, soit par le sentiment
inconsciemment diabolique qui nous pousse a n'offrir une chose qu'aux
gens qui n'en ont pas envie, mes grands-parents opposaient une fin de
non-recevoir absolue aux prieres les plus faciles a satisfaire qu'il
leur adressait, comme de le presenter a une jeune fille qui dinait
tous les dimanches a la maison, et qu'ils etaient obliges, chaque fois
que Swann leur en reparlait, de faire semblant de ne plus voir, alors
que pendant toute la semaine on se demandait qui on pourrait bien
inviter avec elle, finissant souvent par ne trouver personne, faute de
faire signe a celui qui en eut ete si heureux.
Quelquefois tel couple ami de mes grands-parents et qui jusque-la
s'etait plaint de ne jamais voir Swann, leur annoncait avec
satisfaction et peut-etre un peu le desir d'exciter l'envie, qu'il
etait devenu tout ce qu'il y a de plus charmant pour eux, qu'il ne les
quittait plus. Mon grand-pere ne voulait pas troubler leur plaisir
mais regardait ma grand'mere en fredonnant:
"Quel est donc ce mystere
Je ne puis rien comprendre."
ou:
"Vision fugitive..."
ou:
"Dans ces affaires
Le mieux est de ne rien voir."
Quelques mois apres, si mon grand-pere demandait au nouvel ami de
Swann: "Et Swann, le voyez-vous toujours beaucoup?" la figure de
l'interlocuteur s'allongeait: "Ne prononcez jamais son nom devant
moi!"--"Mais je croyais que vous etiez si lies..." Il avait ete ainsi
pendant quelques mois le familier de cousins de ma grand'mere, dinant
presque chaque jour chez eux. Brusquement il cessa de venir, sans
avoir prevenu. On le crut malade, et la cousine de ma grand'mere
allait envoyer demander de ses nouvelles quand a l'office elle trouva
une lettre de lui qui trainait par megarde dans le livre de comptes de
la cuisiniere. Il y annoncait a cette femme qu'il allait quitter
Paris, qu'il ne pourrait plus venir. Elle etait sa maitresse, et au
moment de rompre, c'etait elle seule qu'il avait juge utile d'avertir.
Quand sa maitresse du moment etait au contraire une personne mondaine
ou du moins une personne qu'une extraction trop humble ou une
situation trop irreguliere n'empechait pas qu'il fit recevoir dans le
monde, alors pour elle il y retournait, mais seulement dans l'orbite
particulier ou elle se mouvait ou bien ou il l'avait entrainee.
"Inutile de compter sur Swann ce soir, disait-on, vous savez bien que
c'est le jour d'Opera de son Americaine." Il la faisait inviter dans
les salons particulierement fermes ou il avait ses habitudes, ses
diners hebdomadaires, son poker; chaque soir, apres qu'un leger
crepelage ajoute a la brosse de ses cheveux roux avait tempere de
quelque douceur la vivacite de ses yeux verts, il choisissait une
fleur pour sa boutonniere et partait pour retrouver sa maitresse a
diner chez l'une ou l'autre des femmes de sa coterie; et alors,
pensant a l'admiration et a l'amitie que les gens a la mode pour qui
il faisait la pluie et le beau temps et qu'il allait retrouver la, lui
prodigueraient devant la femme qu'il aimait, il retrouvait du charme a
cette vie mondaine sur laquelle il s'etait blase, mais dont la
matiere, penetree et coloree chaudement d'une flamme insinuee qui s'y
jouait, lui semblait precieuse et belle depuis qu'il y avait incorpore
un nouvel amour.
Mais tandis que chacune de ces liaisons, ou chacun de ces flirts,
avait ete la realisation plus ou moins complete d'un reve ne de la vue
d'un visage ou d'un corps que Swann avait, spontanement, sans s'y
efforcer, trouves charmants, en revanche quand un jour au theatre il
fut presente a Odette de Crecy par un de ses amis d'autrefois, qui lui
avait parle d'elle comme d'une femme ravissante avec qui il pourrait
peut-etre arriver a quelque chose, mais en la lui donnant pour plus
difficile qu'elle n'etait en realite afin de paraitre lui-meme avoir
fait quelque chose de plus aimable en la lui faisant connaitre, elle
etait apparue a Swann non pas certes sans beaute, mais d'un genre de
beaute qui lui etait indifferent, qui ne lui inspirait aucun desir,
lui causait meme une sorte de repulsion physique, de ces femmes comme
tout le monde a les siennes, differentes pour chacun, et qui sont
l'oppose du type que nos sens reclament. Pour lui plaire elle avait un
profil trop accuse, la peau trop fragile, les pommettes trop
saillantes, les traits trop tires. Ses yeux etaient beaux mais si
grands qu'ils flechissaient sous leur propre masse, fatiguaient le
reste de son visage et lui donnaient toujours l'air d'avoir mauvaise
mine ou d'etre de mauvaise humeur. Quelque temps apres cette
presentation au theatre, elle lui avait ecrit pour lui demander a voir
ses collections qui l'interessaient tant, "elle, ignorante qui avait
le gout des jolies choses", disant qu'il lui semblait qu'elle le
connaitrait mieux, quand elle l'aurait vu dans "son home" ou elle
l'imaginait "si confortable avec son the et ses livres", quoiqu'elle
ne lui eut pas cache sa surprise qu'il habitat ce quartier qui devait
etre si triste et "qui etait si peu smart pour lui qui l'etait tant".
Et apres qu'il l'eut laissee venir, en le quittant elle lui avait dit
son regret d'etre restee si peu dans cette demeure ou elle avait ete
heureuse de penetrer, parlant de lui comme s'il avait ete pour elle
quelque chose de plus que les autres etres qu'elle connaissait et
semblant etablir entre leurs deux personnes une sorte de trait d'union
romanesque qui l'avait fait sourire. Mais a l'age deja un peu desabuse
dont approchait Swann et ou l'on sait se contenter d'etre amoureux
pour le plaisir de l'etre sans trop exiger de reciprocite, ce
rapprochement des coeurs, s'il n'est plus comme dans la premiere
jeunesse le but vers lequel tend necessairement l'amour, lui reste uni
en revanche par une association d'idees si forte, qu'il peut en
devenir la cause, s'il se presente avant lui. Autrefois on revait de
posseder le coeur de la femme dont on etait amoureux; plus tard sentir
qu'on possede le coeur d'une femme peut suffire a vous en rendre
amoureux. Ainsi, a l'age ou il semblerait, comme on cherche surtout
dans l'amour un plaisir subjectif, que la part du gout pour la beaute
d'une femme devait y etre la plus grande, l'amour peut naitre--l'amour
le plus physique--sans qu'il y ait eu, a sa base, un desir prealable. A
cette epoque de la vie, on a deja ete atteint plusieurs fois par
l'amour; il n'evolue plus seul suivant ses propres lois inconnues et
fatales, devant notre coeur etonne et passif. Nous venons a son aide,
nous le faussons par la memoire, par la suggestion. En reconnaissant
un de ses symptomes, nous nous rappelons, nous faisons renaitre les
autres. Comme nous possedons sa chanson, gravee en nous tout entiere,
nous n'avons pas besoin qu'une femme nous en dise le debut--rempli par
l'admiration qu'inspire la beaute--, pour en trouver la suite. Et si
elle commence au milieu,--la ou les coeurs se rapprochent, ou l'on parle
de n'exister plus que l'un pour l'autre--, nous avons assez l'habitude
de cette musique pour rejoindre tout de suite notre partenaire au
passage ou elle nous attend.
Odette de Crecy retourna voir Swann, puis rapprocha ses visites; et
sans doute chacune d'elles renouvelait pour lui la deception qu'il
eprouvait a se retrouver devant ce visage dont il avait un peu oublie
les particularites dans l'intervalle, et qu'il ne s'etait rappele ni
si expressif ni, malgre sa jeunesse, si fane; il regrettait, pendant
qu'elle causait avec lui, que la grande beaute qu'elle avait ne fut
pas du genre de celles qu'il aurait spontanement preferees. Il faut
d'ailleurs dire que le visage d'Odette paraissait plus maigre et plus
proeminent parce que le front et le haut des joues, cette surface unie
et plus plane etait recouverte par la masse de cheveux qu'on portait,
alors, prolonges en "devants", souleves en "crepes", repandus en
meches folles le long des oreilles; et quant a son corps qui etait
admirablement fait, il etait difficile d'en apercevoir la continuite
(a cause des modes de l'epoque et quoiqu'elle fut une des femmes de
Paris qui s'habillaient le mieux), tant le corsage, s'avancant en
saillie comme sur un ventre imaginaire et finissant brusquement en
pointe pendant que par en dessous commencait a s'enfler le ballon des
doubles jupes, donnait a la femme l'air d'etre composee de pieces
differentes mal emmanchees les unes dans les autres; tant les ruches,
les volants, le gilet suivaient en toute independance, selon la
fantaisie de leur dessin ou la consistance de leur etoffe, la ligne
qui les conduisait aux noeuds, aux bouillons de dentelle, aux effiles
de jais perpendiculaires, ou qui les dirigeait le long du busc, mais
ne s'attachaient nullement a l'etre vivant, qui selon que
l'architecture de ces fanfreluches se rapprochait ou s'ecartait trop
de la sienne, s'y trouvait engonce ou perdu.
Mais, quand Odette etait partie, Swann souriait en pensant qu'elle lui
avait dit combien le temps lui durerait jusqu'a ce qu'il lui permit de
revenir; il se rappelait l'air inquiet, timide avec lequel elle
l'avait une fois prie que ce ne fut pas dans trop longtemps, et les
regards qu'elle avait eus a ce moment-la, fixes sur lui en une
imploration craintive, et qui la faisaient touchante sous le bouquet
de fleurs de pensees artificielles fixe devant son chapeau rond de
paille blanche, a brides de velours noir. "Et vous, avait-elle dit,
vous ne viendriez pas une fois chez moi prendre le the?" Il avait
allegue des travaux en train, une etude--en realite abandonnee depuis
des annees--sur Ver Meer de Delft. "Je comprends que je ne peux rien
faire, moi chetive, a cote de grands savants comme vous autres, lui
avait-elle repondu. Je serais comme la grenouille devant l'areopage.
Et pourtant j'aimerais tant m'instruire, savoir, etre initiee. Comme
cela doit etre amusant de bouquiner, de fourrer son nez dans de vieux
papiers, avait-elle ajoute avec l'air de contentement de soi-meme que
prend une femme elegante pour affirmer que sa joie est de se livrer
sans crainte de se salir a une besogne malpropre, comme de faire la
cuisine en "mettant elle-meme les mains a la pate". "Vous allez vous
moquer de moi, ce peintre qui vous empeche de me voir (elle voulait
parler de Ver Meer), je n'avais jamais entendu parler de lui; vit-il
encore? Est-ce qu'on peut voir de ses oeuvres a Paris, pour que je
puisse me representer ce que vous aimez, deviner un peu ce qu'il y a
sous ce grand front qui travaille tant, dans cette tete qu'on sent
toujours en train de reflechir, me dire: voila, c'est a cela qu'il est
en train de penser. Quel reve ce serait d'etre melee a vos travaux!"
Il s'etait excuse sur sa peur des amities nouvelles, ce qu'il avait
appele, par galanterie, sa peur d'etre malheureux. "Vous avez peur
d'une affection? comme c'est drole, moi qui ne cherche que cela, qui
donnerais ma vie pour en trouver une, avait-elle dit d'une voix si
naturelle, si convaincue, qu'il en avait ete remue. Vous avez du
souffrir par une femme. Et vous croyez que les autres sont comme elle.
Elle n'a pas su vous comprendre; vous etes un etre si a part. C'est
cela que j'ai aime d'abord en vous, j'ai bien senti que vous n'etiez
pas comme tout le monde."--"Et puis d'ailleurs vous aussi, lui avait-il
dit, je sais bien ce que c'est que les femmes, vous devez avoir des
tas d'occupations, etre peu libre."--"Moi, je n'ai jamais rien a faire!
Je suis toujours libre, je le serai toujours pour vous. A n'importe
quelle heure du jour ou de la nuit ou il pourrait vous etre commode de
me voir, faites-moi chercher, et je serai trop heureuse d'accourir. Le
ferez-vous? Savez-vous ce qui serait gentil, ce serait de vous faire
presenter a Mme Verdurin chez qui je vais tous les soirs. Croyez-vous!
si on s'y retrouvait et si je pensais que c'est un peu pour moi que
vous y etes!"
Et sans doute, en se rappelant ainsi leurs entretiens, en pensant
ainsi a elle quand il etait seul, il faisait seulement jouer son image
entre beaucoup d'autres images de femmes dans des reveries
romanesques; mais si, grace a une circonstance quelconque (ou meme
peut-etre sans que ce fut grace a elle, la circonstance qui se
presente au moment ou un etat, latent jusque-la, se declare, pouvant
n'avoir influe en rien sur lui) l'image d'Odette de Crecy venait a
absorber toutes ces reveries, si celles-ci n'etaient plus separables
de son souvenir, alors l'imperfection de son corps ne garderait plus
aucune importance, ni qu'il eut ete, plus ou moins qu'un autre corps,
selon le gout de Swann, puisque devenu le corps de celle qu'il aimait,
il serait desormais le seul qui fut capable de lui causer des joies et
des tourments.
Mon grand-pere avait precisement connu, ce qu'on n'aurait pu dire
d'aucun de leurs amis actuels, la famille de ces Verdurin. Mais il
avait perdu toute relation avec celui qu'il appelait le "jeune
Verdurin" et qu'il considerait, un peu en gros, comme tombe--tout en
gardant de nombreux millions--dans la boheme et la racaille. Un jour il
recut une lettre de Swann lui demandant s'il ne pourrait pas le mettre
en rapport avec les Verdurin: "A la garde! a la garde! s'etait ecrie
mon grand-pere, ca ne m'etonne pas du tout, c'est bien par la que
devait finir Swann. Joli milieu! D'abord je ne peux pas faire ce qu'il
me demande parce que je ne connais plus ce monsieur. Et puis ca doit
cacher une histoire de femme, je ne me mele pas de ces affaires-la. Ah
bien! nous allons avoir de l'agrement si Swann s'affuble des petits
Verdurin."
Et sur la reponse negative de mon grand-pere, c'est Odette qui avait
amene elle-meme Swann chez les Verdurin.
Les Verdurin avaient eu a diner, le jour ou Swann y fit ses debuts, le
docteur et Mme Cottard, le jeune pianiste et sa tante, et le peintre
qui avait alors leur faveur, auxquels s'etaient joints dans la soiree
quelques autres fideles.
Le docteur Cottard ne savait jamais d'une facon certaine de quel ton
il devait repondre a quelqu'un, si son interlocuteur voulait rire ou
etait serieux. Et a tout hasard il ajoutait a toutes ses expressions
de physionomie l'offre d'un sourire conditionnel et provisoire dont la
finesse expectante le disculperait du reproche de naivete, si le
propos qu'on lui avait tenu se trouvait avoir ete facetieux. Mais
comme pour faire face a l'hypothese opposee il n'osait pas laisser ce
sourire s'affirmer nettement sur son visage, on y voyait flotter
perpetuellement une incertitude ou se lisait la question qu'il n'osait
pas poser: "Dites-vous cela pour de bon?" Il n'etait pas plus assure
de la facon dont il devait se comporter dans la rue, et meme en
general dans la vie, que dans un salon, et on le voyait opposer aux
passants, aux voitures, aux evenements un malicieux sourire qui otait
d'avance a son attitude toute impropriete puisqu'il prouvait, si elle
n'etait pas de mise, qu'il le savait bien et que s'il avait adopte
celle-la, c'etait par plaisanterie.
Sur tous les points cependant ou une franche question lui semblait
permise, le docteur ne se faisait pas faute de s'efforcer de
restreindre le champ de ses doutes et de completer son instruction.
C'est ainsi que, sur les conseils qu'une mere prevoyante lui avait
donnes quand il avait quitte sa province, il ne laissait jamais passer
soit une locution ou un nom propre qui lui etaient inconnus, sans
tacher de se faire documenter sur eux.
Pour les locutions, il etait insatiable de renseignements, car, leur
supposant parfois un sens plus precis qu'elles n'ont, il eut desire
savoir ce qu'on voulait dire exactement par celles qu'il entendait le
plus souvent employer: la beaute du diable, du sang bleu, une vie de
batons de chaise, le quart d'heure de Rabelais, etre le prince des
elegances, donner carte blanche, etre reduit a quia, etc., et dans
quels cas determines il pouvait a son tour les faire figurer dans ses
propos. A leur defaut il placait des jeux de mots qu'il avait appris.
Quant aux noms de personnes nouveaux qu'on prononcait devant lui il se
contentait seulement de les repeter sur un ton interrogatif qu'il
pensait suffisant pour lui valoir des explications qu'il n'aurait pas
l'air de demander.
Comme le sens critique qu'il croyait exercer sur tout lui faisait
completement defaut, le raffinement de politesse qui consiste a
affirmer, a quelqu'un qu'on oblige, sans souhaiter d'en etre cru, que
c'est a lui qu'on a obligation, etait peine perdue avec lui, il
prenait tout au pied de la lettre. Quel que fut l'aveuglement de Mme
Verdurin a son egard, elle avait fini, tout en continuant a le trouver
tres fin, par etre agacee de voir que quand elle l'invitait dans une
avant-scene a entendre Sarah Bernhardt, lui disant, pour plus de
grace: "Vous etes trop aimable d'etre venu, docteur, d'autant plus que
je suis sure que vous avez deja souvent entendu Sarah Bernhardt, et
puis nous sommes peut-etre trop pres de la scene", le docteur Cottard
qui etait entre dans la loge avec un sourire qui attendait pour se
preciser ou pour disparaitre que quelqu'un d'autorise le renseignat
sur la valeur du spectacle, lui repondait: "En effet on est beaucoup
trop pres et on commence a etre fatigue de Sarah Bernhardt. Mais vous
m'avez exprime le desir que je vienne. Pour moi vos desirs sont des
ordres. Je suis trop heureux de vous rendre ce petit service. Que ne
ferait-on pas pour vous etre agreable, vous etes si bonne!" Et il
ajoutait: "Sarah Bernhardt c'est bien la Voix d'Or, n'est-ce pas? On
ecrit souvent aussi qu'elle brule les planches. C'est une expression
bizarre, n'est-ce pas?" dans l'espoir de commentaires qui ne venaient
point.
"Tu sais, avait dit Mme Verdurin a son mari, je crois que nous faisons
fausse route quand par modestie nous deprecions ce que nous offrons au
docteur. C'est un savant qui vit en dehors de l'existence pratique, il
ne connait pas par lui-meme la valeur des choses et il s'en rapporte a
ce que nous lui en disons."--"Je n'avais pas ose te le dire, mais je
l'avais remarque", repondit M. Verdurin. Et au jour de l'an suivant,
au lieu d'envoyer au docteur Cottard un rubis de trois mille francs en
lui disant que c'etait bien peu de chose, M. Verdurin acheta pour
trois cents francs une pierre reconstituee en laissant entendre qu'on
pouvait difficilement en voir d'aussi belle.
Quand Mme Verdurin avait annonce qu'on aurait, dans la soiree, M.
Swann: "Swann?" s'etait ecrie le docteur d'un accent rendu brutal par
la surprise, car la moindre nouvelle prenait toujours plus au depourvu
que quiconque cet homme qui se croyait perpetuellement prepare a tout.
Et voyant qu'on ne lui repondait pas: "Swann? Qui ca, Swann!"
hurla-t-il au comble d'une anxiete qui se detendit soudain quand Mme
Verdurin eut dit: "Mais l'ami dont Odette nous avait parle."--"Ah! bon,
bon, ca va bien", repondit le docteur apaise. Quant au peintre il se
rejouissait de l'introduction de Swann chez Mme Verdurin, parce qu'il
le supposait amoureux d'Odette et qu'il aimait a favoriser les
liaisons. "Rien ne m'amuse comme de faire des mariages, confia-t-il,
dans l'oreille, au docteur Cottard, j'en ai deja reussi beaucoup, meme
entre femmes!"
En disant aux Verdurin que Swann etait tres "smart", Odette leur avait
fait craindre un "ennuyeux". Il leur fit au contraire une excellente
impression dont a leur insu sa frequentation dans la societe elegante
etait une des causes indirectes. Il avait en effet sur les hommes meme
intelligents qui ne sont jamais alles dans le monde, une des
superiorites de ceux qui y ont un peu vecu, qui est de ne plus le
transfigurer par le desir ou par l'horreur qu'il inspire a
l'imagination, de le considerer comme sans aucune importance. Leur
amabilite, separee de tout snobisme et de la peur de paraitre trop
aimable, devenue independante, a cette aisance, cette grace des
mouvements de ceux dont les membres assouplis executent exactement ce
qu'ils veulent, sans participation indiscrete et maladroite du reste
du corps. La simple gymnastique elementaire de l'homme du monde
tendant la main avec bonne grace au jeune homme inconnu qu'on lui
presente et s'inclinant avec reserve devant l'ambassadeur a qui on le
presente, avait fini par passer sans qu'il en fut conscient dans toute
l'attitude sociale de Swann, qui vis-a-vis de gens d'un milieu
inferieur au sien comme etaient les Verdurin et leurs amis, fit
instinctivement montre d'un empressement, se livra a des avances,
dont, selon eux, un ennuyeux se fut abstenu. Il n'eut un moment de
froideur qu'avec le docteur Cottard: en le voyant lui cligner de l'oeil
et lui sourire d'un air ambigu avant qu'ils se fussent encore parle
(mimique que Cottard appelait "laisser venir"), Swann crut que le
docteur le connaissait sans doute pour s'etre trouve avec lui en
quelque lieu de plaisir, bien que lui-meme y allat pourtant fort peu,
n'ayant jamais vecu dans le monde de la noce. Trouvant l'allusion de
mauvais gout, surtout en presence d'Odette qui pourrait en prendre une
mauvaise idee de lui, il affecta un air glacial. Mais quand il apprit
qu'une dame qui se trouvait pres de lui etait Mme Cottard, il pensa
qu'un mari aussi jeune n'aurait pas cherche a faire allusion devant sa
femme a des divertissements de ce genre; et il cessa de donner a l'air
entendu du docteur la signification qu'il redoutait. Le peintre invita
tout de suite Swann a venir avec Odette a son atelier, Swann le trouva
gentil. "Peut-etre qu'on vous favorisera plus que moi, dit Mme
Verdurin, sur un ton qui feignait d'etre pique, et qu'on vous montrera
le portrait de Cottard (elle l'avait commande au peintre). Pensez
bien, "monsieur" Biche, rappela-t-elle au peintre, a qui c'etait une
plaisanterie consacree de dire monsieur, a rendre le joli regard, le
petit cote fin, amusant, de l'oeil. Vous savez que ce que je veux
surtout avoir, c'est son sourire, ce que je vous ai demande c'est le
portrait de son sourire. Et comme cette expression lui sembla
remarquable elle la repeta tres haut pour etre sure que plusieurs
invites l'eussent entendue, et meme, sous un pretexte vague, en fit
d'abord rapprocher quelques-uns. Swann demanda a faire la connaissance
de tout le monde, meme d'un vieil ami des Verdurin, Saniette, a qui sa
timidite, sa simplicite et son bon coeur avaient fait perdre partout la
consideration que lui avaient value sa science d'archiviste, sa grosse
fortune, et la famille distinguee dont il sortait. Il avait dans la
bouche, en parlant, une bouillie qui etait adorable parce qu'on
sentait qu'elle trahissait moins un defaut de la langue qu'une qualite
de l'ame, comme un reste de l'innocence du premier age qu'il n'avait
jamais perdue. Toutes les consonnes qu'il ne pouvait prononcer
figuraient comme autant de duretes dont il etait incapable. En
demandant a etre presente a M. Saniette, Swann fit a Mme Verdurin
l'effet de renverser les roles (au point qu'en reponse, elle dit en
insistant sur la difference: "Monsieur Swann, voudriez-vous avoir la
bonte de me permettre de vous presenter notre ami Saniette"), mais
excita chez Saniette une sympathie ardente que d'ailleurs les Verdurin
ne revelerent jamais a Swann, car Saniette les agacait un peu et ils
ne tenaient pas a lui faire des amis. Mais en revanche Swann les
toucha infiniment en croyant devoir demander tout de suite a faire la
connaissance de la tante du pianiste. En robe noire comme toujours,
parce qu'elle croyait qu'en noir on est toujours bien et que c'est ce
qu'il y a de plus distingue, elle avait le visage excessivement rouge
comme chaque fois qu'elle venait de manger. Elle s'inclina devant
Swann avec respect, mais se redressa avec majeste. Comme elle n'avait
aucune instruction et avait peur de faire des fautes de francais, elle
prononcait expres d'une maniere confuse, pensant que si elle lachait
un cuir il serait estompe d'un tel vague qu'on ne pourrait le
distinguer avec certitude, de sorte que sa conversation n'etait qu'un
graillonnement indistinct duquel emergeaient de temps a autre les
rares vocables dont elle se sentait sure. Swann crut pouvoir se moquer
legerement d'elle en parlant a M. Verdurin lequel au contraire fut
pique.
--"C'est une si excellente femme, repondit-il. Je vous accorde qu'elle
n'est pas etourdissante; mais je vous assure qu'elle est agreable
quand on cause seul avec elle. "Je n'en doute pas, s'empressa de
conceder Swann. Je voulais dire qu'elle ne me semblait pas "eminente"
ajouta-t-il en detachant cet adjectif, et en somme c'est plutot un
compliment!" "Tenez, dit M. Verdurin, je vais vous etonner, elle ecrit
d'une maniere charmante. Vous n'avez jamais entendu son neveu? c'est
admirable, n'est-ce pas, docteur? Voulez-vous que je lui demande de
jouer quelque chose, Monsieur Swann?"
--"Mais ce sera un bonheur..., commencait a repondre Swann, quand le
docteur l'interrompit d'un air moqueur. En effet ayant retenu que dans
la conversation l'emphase, l'emploi de formes solennelles, etait
suranne, des qu'il entendait un mot grave dit serieusement comme
venait de l'etre le mot "bonheur", il croyait que celui qui l'avait
prononce venait de se montrer prudhommesque. Et si, de plus, ce mot se
trouvait figurer par hasard dans ce qu'il appelait un vieux cliche, si
courant que ce mot fut d'ailleurs, le docteur supposait que la phrase
commencee etait ridicule et la terminait ironiquement par le lieu
commun qu'il semblait accuser son interlocuteur d'avoir voulu placer,
alors que celui-ci n'y avait jamais pense.
--"Un bonheur pour la France!" s'ecria-t-il malicieusement en levant
les bras avec emphase.
M. Verdurin ne put s'empecher de rire.
--"Qu'est-ce qu'ils ont a rire toutes ces bonnes gens-la, on a l'air de
ne pas engendrer la melancolie dans votre petit coin la-bas, s'ecria
Mme Verdurin. Si vous croyez que je m'amuse, moi, a rester toute seule
en penitence", ajouta-t-elle sur un ton depite, en faisant l'enfant.
Mme Verdurin etait assise sur un haut siege suedois en sapin cire,
qu'un violoniste de ce pays lui avait donne et qu'elle conservait
quoiqu'il rappelat la forme d'un escabeau et jurat avec les beaux
meubles anciens qu'elle avait, mais elle tenait a garder en evidence
les cadeaux que les fideles avaient l'habitude de lui faire de temps
en temps, afin que les donateurs eussent le plaisir de les reconnaitre
quand ils venaient. Aussi tachait-elle de persuader qu'on s'en tint
aux fleurs et aux bonbons, qui du moins se detruisent; mais elle n'y
reussissait pas et c'etait chez elle une collection de chauffe-pieds,
de coussins, de pendules, de paravents, de barometres, de potiches,
dans une accumulation de redites et un disparate d'etrennes.
De ce poste eleve elle participait avec entrain a la conversation des
fideles et s'egayait de leurs "fumisteries", mais depuis l'accident
qui etait arrive a sa machoire, elle avait renonce a prendre la peine
de pouffer effectivement et se livrait a la place a une mimique
conventionnelle qui signifiait sans fatigue ni risques pour elle,
qu'elle riait aux larmes. Au moindre mot que lachait un habitue contre
un ennuyeux ou contre un ancien habitue rejete au camp des
ennuyeux,--et pour le plus grand desespoir de M. Verdurin qui avait eu
longtemps la pretention d'etre aussi aimable que sa femme, mais qui
riant pour de bon s'essoufflait vite et avait ete distance et vaincu
par cette ruse d'une incessante et fictive hilarite--, elle poussait un
petit cri, fermait entierement ses yeux d'oiseau qu'une taie
commencait a voiler, et brusquement, comme si elle n'eut eu que le
temps de cacher un spectacle indecent ou de parer a un acces mortel,
plongeant sa figure dans ses mains qui la recouvraient et n'en
laissaient plus rien voir, elle avait l'air de s'efforcer de reprimer,
d'aneantir un rire qui, si elle s'y fut abandonnee, l'eut conduite a
l'evanouissement. Telle, etourdie par la gaiete des fideles, ivre de
camaraderie, de medisance et d'assentiment, Mme Verdurin, juchee sur
son perchoir, pareille a un oiseau dont on eut trempe le colifichet
dans du vin chaud, sanglotait d'amabilite.
Cependant, M. Verdurin, apres avoir demande a Swann la permission
d'allumer sa pipe ("ici on ne se gene pas, on est entre camarades"),
priait le jeune artiste de se mettre au piano.
--"Allons, voyons, ne l'ennuie pas, il n'est pas ici pour etre
tourmente, s'ecria Mme Verdurin, je ne veux pas qu'on le tourmente
moi!"
--"Mais pourquoi veux-tu que ca l'ennuie, dit M. Verdurin, M. Swann ne
connait peut-etre pas la sonate en fa diese que nous avons decouverte,
il va nous jouer l'arrangement pour piano."
--"Ah! non, non, pas ma sonate! cria Mme Verdurin, je n'ai pas envie a
force de pleurer de me fiche un rhume de cerveau avec nevralgies
faciales, comme la derniere fois; merci du cadeau, je ne tiens pas a
recommencer; vous etes bons vous autres, on voit bien que ce n'est pas
vous qui garderez le lit huit jours!"
Cette petite scene qui se renouvelait chaque fois que le pianiste
allait jouer enchantait les amis aussi bien que si elle avait ete
nouvelle, comme une preuve de la seduisante originalite de la
"Patronne" et de sa sensibilite musicale. Ceux qui etaient pres d'elle
faisaient signe a ceux qui plus loin fumaient ou jouaient aux cartes,
de se rapprocher, qu'il se passait quelque chose, leur disant, comme
on fait au Reichstag dans les moments interessants: "Ecoutez,
ecoutez." Et le lendemain on donnait des regrets a ceux qui n'avaient
pas pu venir en leur disant que la scene avait ete encore plus
amusante que d'habitude.
--Eh bien! voyons, c'est entendu, dit M. Verdurin, il ne jouera que
l'andante.
--"Que l'andante, comme tu y vas" s'ecria Mme Verdurin. "C'est
justement l'andante qui me casse bras et jambes. Il est vraiment
superbe le Patron! C'est comme si dans la "Neuvieme" il disait: nous
n'entendrons que le finale, ou dans "les Maitres" que l'ouverture."
Le docteur cependant, poussait Mme Verdurin a laisser jouer le
pianiste, non pas qu'il crut feints les troubles que la musique lui
donnait--il y reconnaissait certains etats neurastheniques--mais par
cette habitude qu'ont beaucoup de medecins, de faire flechir
immediatement la severite de leurs prescriptions des qu'est en jeu,
chose qui leur semble beaucoup plus importante, quelque reunion
mondaine dont ils font partie et dont la personne a qui ils
conseillent d'oublier pour une fois sa dyspepsie, ou sa grippe, est un
des facteurs essentiels.
--Vous ne serez pas malade cette fois-ci, vous verrez, lui dit-il en
cherchant a la suggestionner du regard. Et si vous etes malade nous
vous soignerons.
--Bien vrai? repondit Mme Verdurin, comme si devant l'esperance d'une
telle faveur il n'y avait plus qu'a capituler. Peut-etre aussi a force
de dire qu'elle serait malade, y avait-il des moments ou elle ne se
rappelait plus que c'etait un mensonge et prenait une ame de malade.
Or ceux-ci, fatigues d'etre toujours obliges de faire dependre de leur
sagesse la rarete de leurs acces, aiment se laisser aller a croire
qu'ils pourront faire impunement tout ce qui leur plait et leur fait
mal d'habitude, a condition de se remettre en les mains d'un etre
puissant, qui, sans qu'ils aient aucune peine a prendre, d'un mot ou
d'une pilule, les remettra sur pied.
Odette etait allee s'asseoir sur un canape de tapisserie qui etait
pres du piano:
--Vous savez, j'ai ma petite place, dit-elle a Mme Verdurin.
Celle-ci, voyant Swann sur une chaise, le fit lever:
--"Vous n'etes pas bien la, allez donc vous mettre a cote d'Odette,
n'est-ce pas Odette, vous ferez bien une place a M. Swann?"
--"Quel joli beauvais, dit avant de s'asseoir Swann qui cherchait a
etre aimable."
--"Ah! je suis contente que vous appreciiez mon canape, repondit Mme
Verdurin. Et je vous previens que si vous voulez en voir d'aussi beau,
vous pouvez y renoncer tout de suite. Jamais ils n'ont rien fait de
pareil. Les petites chaises aussi sont des merveilles. Tout a l'heure
vous regarderez cela. Chaque bronze correspond comme attribut au petit
sujet du siege; vous savez, vous avez de quoi vous amuser si vous
voulez regarder cela, je vous promets un bon moment. Rien que les
petites frises des bordures, tenez la, la petite vigne sur fond rouge
de l'Ours et les Raisins. Est-ce dessine? Qu'est-ce que vous en dites,
je crois qu'ils le savaient plutot, dessiner! Est-elle assez
appetissante cette vigne? Mon mari pretend que je n'aime pas les
fruits parce que j'en mange moins que lui. Mais non, je suis plus
gourmande que vous tous, mais je n'ai pas besoin de me les mettre dans
la bouche puisque je jouis par les yeux. Qu'est ce que vous avez tous
a rire? demandez au docteur, il vous dira que ces raisins-la me
purgent. D'autres font des cures de Fontainebleau, moi je fais ma
petite cure de Beauvais. Mais, monsieur Swann, vous ne partirez pas
sans avoir touche les petits bronzes des dossiers. Est-ce assez doux
comme patine? Mais non, a pleines mains, touchez-les bien.
--Ah! si madame Verdurin commence a peloter les bronzes, nous
n'entendrons pas de musique ce soir, dit le peintre.
--"Taisez-vous, vous etes un vilain. Au fond, dit-elle en se tournant
vers Swann, on nous defend a nous autres femmes des choses moins
voluptueuses que cela. Mais il n'y a pas une chair comparable a cela!
Quand M. Verdurin me faisait l'honneur d'etre jaloux de moi--allons,
sois poli au moins, ne dis pas que tu ne l'as jamais ete...--"
--"Mais je ne dis absolument rien. Voyons docteur je vous prends a
temoin: est-ce que j'ai dit quelque chose?"
Swann palpait les bronzes par politesse et n'osait pas cesser tout de
suite.
--Allons, vous les caresserez plus tard; maintenant c'est vous qu'on va
caresser, qu'on va caresser dans l'oreille; vous aimez cela, je pense;
voila un petit jeune homme qui va s'en charger.
Or quand le pianiste eut joue, Swann fut plus aimable encore avec lui
qu'avec les autres personnes qui se trouvaient la. Voici pourquoi:
L'annee precedente, dans une soiree, il avait entendu une oeuvre
musicale executee au piano et au violon. D'abord, il n'avait goute que
la qualite materielle des sons secretes par les instruments. Et
c'avait deja ete un grand plaisir quand au-dessous de la petite ligne
du violon mince, resistante, dense et directrice, il avait vu tout
d'un coup chercher a s'elever en un clapotement liquide, la masse de
la partie de piano, multiforme, indivise, plane et entrechoquee comme
la mauve agitation des flots que charme et bemolise le clair de lune.
Mais a un moment donne, sans pouvoir nettement distinguer un contour,
donner un nom a ce qui lui plaisait, charme tout d'un coup, il avait
cherche a recueillir la phrase ou l'harmonie--il ne savait lui-meme--qui
passait et qui lui avait ouvert plus largement l'ame, comme certaines
odeurs de roses circulant dans l'air humide du soir ont la propriete
de dilater nos narines. Peut-etre est-ce parce qu'il ne savait pas la
musique qu'il avait pu eprouver une impression aussi confuse, une de
ces impressions qui sont peut-etre pourtant les seules purement
musicales, inattendues, entierement originales, irreductibles a tout
autre ordre d'impressions. Une impression de ce genre pendant un
instant, est pour ainsi dire sine materia. Sans doute les notes que
nous entendons alors, tendent deja, selon leur hauteur et leur
quantite, a couvrir devant nos yeux des surfaces de dimensions
variees, a tracer des arabesques, a nous donner des sensations de
largeur, de tenuite, de stabilite, de caprice. Mais les notes sont
evanouies avant que ces sensations soient assez formees en nous pour
ne pas etre submergees par celles qu'eveillent deja les notes
suivantes ou meme simultanees. Et cette impression continuerait a
envelopper de sa liquidite et de son "fondu" les motifs qui par
instants en emergent, a peine discernables, pour plonger aussitot et
disparaitre, connus seulement par le plaisir particulier qu'ils
donnent, impossibles a decrire, a se rappeler, a nommer,
ineffables,--si la memoire, comme un ouvrier qui travaille a etablir
des fondations durables au milieu des flots, en fabriquant pour nous
des fac-similes de ces phrases fugitives, ne nous permettait de les
comparer a celles qui leur succedent et de les differencier. Ainsi a
peine la sensation delicieuse que Swann avait ressentie etait-elle
expiree, que sa memoire lui en avait fourni seance tenante une
transcription sommaire et provisoire, mais sur laquelle il avait jete
les yeux tandis que le morceau continuait, si bien que quand la meme
impression etait tout d'un coup revenue, elle n'etait deja plus
insaisissable. Il s'en representait l'etendue, les groupements
symetriques, la graphie, la valeur expressive; il avait devant lui
cette chose qui n'est plus de la musique pure, qui est du dessin, de
l'architecture, de la pensee, et qui permet de se rappeler la musique.
Cette fois il avait distingue nettement une phrase s'elevant pendant
quelques instants au-dessus des ondes sonores. Elle lui avait propose
aussitot des voluptes particulieres, dont il n'avait jamais eu l'idee
avant de l'entendre, dont il sentait que rien autre qu'elle ne
pourrait les lui faire connaitre, et il avait eprouve pour elle comme
un amour inconnu.
D'un rythme lent elle le dirigeait ici d'abord, puis la, puis
ailleurs, vers un bonheur noble, inintelligible et precis. Et tout
d'un coup au point ou elle etait arrivee et d'ou il se preparait a la
suivre, apres une pause d'un instant, brusquement elle changeait de
direction et d'un mouvement nouveau, plus rapide, menu, melancolique,
incessant et doux, elle l'entrainait avec elle vers des perspectives
inconnues. Puis elle disparut. Il souhaita passionnement la revoir une
troisieme fois. Et elle reparut en effet mais sans lui parler plus
clairement, en lui causant meme une volupte moins profonde. Mais
rentre chez lui il eut besoin d'elle, il etait comme un homme dans la
vie de qui une passante qu'il a apercue un moment vient de faire
entrer l'image d'une beaute nouvelle qui donne a sa propre sensibilite
une valeur plus grande, sans qu'il sache seulement s'il pourra revoir
jamais celle qu'il aime deja et dont il ignore jusqu'au nom.
Meme cet amour pour une phrase musicale sembla un instant devoir
amorcer chez Swann la possibilite d'une sorte de rajeunissement.
Depuis si longtemps il avait renonce a appliquer sa vie a un but ideal
et la bornait a la poursuite de satisfactions quotidiennes, qu'il
croyait, sans jamais se le dire formellement, que cela ne changerait
plus jusqu'a sa mort; bien plus, ne se sentant plus d'idees elevees
dans l'esprit, il avait cesse de croire a leur realite, sans pouvoir
non plus la nier tout a fait. Aussi avait-il pris l'habitude de se
refugier dans des pensees sans importance qui lui permettaient de
laisser de cote le fond des choses. De meme qu'il ne se demandait pas
s'il n'eut pas mieux fait de ne pas aller dans le monde, mais en
revanche savait avec certitude que s'il avait accepte une invitation
il devait s'y rendre et que s'il ne faisait pas de visite apres il lui
fallait laisser des cartes, de meme dans sa conversation il
s'efforcait de ne jamais exprimer avec coeur une opinion intime sur les
choses, mais de fournir des details materiels qui valaient en quelque
sorte par eux-memes et lui permettaient de ne pas donner sa mesure. Il
etait extremement precis pour une recette de cuisine, pour la date de
la naissance ou de la mort d'un peintre, pour la nomenclature de ses
oeuvres. Parfois, malgre tout, il se laissait aller a emettre un
jugement sur une oeuvre, sur une maniere de comprendre la vie, mais il
donnait alors a ses paroles un ton ironique comme s'il n'adherait pas
tout entier a ce qu'il disait. Or, comme certains valetudinaires chez
qui tout d'un coup, un pays ou ils sont arrives, un regime different,
quelquefois une evolution organique, spontanee et mysterieuse,
semblent amener une telle regression de leur mal qu'ils commencent a
envisager la possibilite inesperee de commencer sur le tard une vie
toute differente, Swann trouvait en lui, dans le souvenir de la phrase
qu'il avait entendue, dans certaines sonates qu'il s'etait fait jouer,
pour voir s'il ne l'y decouvrirait pas, la presence d'une de ces
realites invisibles auxquelles il avait cesse de croire et auxquelles,
comme si la musique avait eu sur la secheresse morale dont il
souffrait une sorte d'influence elective, il se sentait de nouveau le
desir et presque la force de consacrer sa vie. Mais n'etant pas arrive
a savoir de qui etait l'oeuvre qu'il avait entendue, il n'avait pu se
la procurer et avait fini par l'oublier. Il avait bien rencontre dans
la semaine quelques personnes qui se trouvaient comme lui a cette
soiree et les avait interrogees; mais plusieurs etaient arrivees apres
la musique ou parties avant; certaines pourtant etaient la pendant
qu'on l'executait mais etaient allees causer dans un autre salon, et
d'autres restees a ecouter n'avaient pas entendu plus que les
premieres. Quant aux maitres de maison ils savaient que c'etait une
oeuvre nouvelle que les artistes qu'ils avaient engages avaient demande
a jouer; ceux-ci etant partis en tournee, Swann ne put pas en savoir
davantage. Il avait bien des amis musiciens, mais tout en se rappelant
le plaisir special et intraduisible que lui avait fait la phrase, en
voyant devant ses yeux les formes qu'elle dessinait, il etait pourtant
incapable de la leur chanter. Puis il cessa d'y penser.
Or, quelques minutes a peine apres que le petit pianiste avait
commence de jouer chez Mme Verdurin, tout d'un coup apres une note
haute longuement tenue pendant deux mesures, il vit approcher,
s'echappant de sous cette sonorite prolongee et tendue comme un rideau
sonore pour cacher le mystere de son incubation, il reconnut, secrete,
bruissante et divisee, la phrase aerienne et odorante qu'il aimait. Et
elle etait si particuliere, elle avait un charme si individuel et
qu'aucun autre n'aurait pu remplacer, que ce fut pour Swann comme s'il
eut rencontre dans un salon ami une personne qu'il avait admiree dans
la rue et desesperait de jamais retrouver. A la fin, elle s'eloigna,
indicatrice, diligente, parmi les ramifications de son parfum,
laissant sur le visage de Swann le reflet de son sourire. Mais
maintenant il pouvait demander le nom de son inconnue (on lui dit que
c'etait l'andante de la sonate pour piano et violon de Vinteuil), il
la tenait, il pourrait l'avoir chez lui aussi souvent qu'il voudrait,
essayer d'apprendre son langage et son secret.
Aussi quand le pianiste eut fini, Swann s'approcha-t-il de lui pour
lui exprimer une reconnaissance dont la vivacite plut beaucoup a Mme
Verdurin.
--Quel charmeur, n'est-ce pas, dit-elle a Swann; la comprend-il assez,
sa sonate, le petit miserable? Vous ne saviez pas que le piano pouvait
atteindre a ca. C'est tout excepte du piano, ma parole! Chaque fois
j'y suis reprise, je crois entendre un orchestre. C'est meme plus beau
que l'orchestre, plus complet.
Le jeune pianiste s'inclina, et, souriant, soulignant les mots comme
s'il avait fait un trait d'esprit:
--"Vous etes tres indulgente pour moi", dit-il.
Et tandis que Mme Verdurin disait a son mari: "Allons, donne-lui de
l'orangeade, il l'a bien meritee", Swann racontait a Odette comment il
avait ete amoureux de cette petite phrase. Quand Mme Verdurin, ayant
dit d'un peu loin: "Eh bien! il me semble qu'on est en train de vous
dire de belles choses, Odette", elle repondit: "Oui, de tres belles"
et Swann trouva delicieuse sa simplicite. Cependant il demandait des
renseignements sur Vinteuil, sur son oeuvre, sur l'epoque de sa vie ou
il avait compose cette sonate, sur ce qu'avait pu signifier pour lui
la petite phrase, c'est cela surtout qu'il aurait voulu savoir.
Mais tous ces gens qui faisaient profession d'admirer ce musicien
(quand Swann avait dit que sa sonate etait vraiment belle, Mme
Verdurin s'etait ecriee: "Je vous crois un peu qu'elle est belle! Mais
on n'avoue pas qu'on ne connait pas la sonate de Vinteuil, on n'a pas
le droit de ne pas la connaitre", et le peintre avait ajoute: "Ah!
c'est tout a fait une tres grande machine, n'est-ce pas. Ce n'est pas
si vous voulez la chose "cher" et "public", n'est-ce pas, mais c'est
la tres grosse impression pour les artistes"), ces gens semblaient ne
s'etre jamais pose ces questions car ils furent incapables d'y
repondre.
Meme a une ou deux remarques particulieres que fit Swann sur sa phrase
preferee:
--"Tiens, c'est amusant, je n'avais jamais fait attention; je vous
dirai que je n'aime pas beaucoup chercher la petite bete et m'egarer
dans des pointes d'aiguille; on ne perd pas son temps a couper les
cheveux en quatre ici, ce n'est pas le genre de la maison", repondit
Mme Verdurin, que le docteur Cottard regardait avec une admiration
beate et un zele studieux se jouer au milieu de ce flot d'expressions
toutes faites. D'ailleurs lui et Mme Cottard avec une sorte de bon
sens comme en ont aussi certaines gens du peuple se gardaient bien de
donner une opinion ou de feindre l'admiration pour une musique qu'ils
s'avouaient l'un a l'autre, une fois rentres chez eux, ne pas plus
comprendre que la peinture de "M. Biche". Comme le public ne connait
du charme, de la grace, des formes de la nature que ce qu'il en a
puise dans les poncifs d'un art lentement assimile, et qu'un artiste
original commence par rejeter ces poncifs, M. et Mme Cottard, image en
cela du public, ne trouvaient ni dans la sonate de Vinteuil, ni dans
les portraits du peintre, ce qui faisait pour eux l'harmonie de la
musique et la beaute de la peinture. Il leur semblait quand le
pianiste jouait la sonate qu'il accrochait au hasard sur le piano des
notes que ne reliaient pas en effet les formes auxquelles ils etaient
habitues, et que le peintre jetait au hasard des couleurs sur ses
toiles. Quand, dans celles-ci, ils pouvaient reconnaitre une forme,
ils la trouvaient alourdie et vulgarisee (c'est-a-dire depourvue de
l'elegance de l'ecole de peinture a travers laquelle ils voyaient dans
la rue meme, les etres vivants), et sans verite, comme si M. Biche
n'eut pas su comment etait construite une epaule et que les femmes
n'ont pas les cheveux mauves.
Pourtant les fideles s'etant disperses, le docteur sentit qu'il y
avait la une occasion propice et pendant que Mme Verdurin disait un
dernier mot sur la sonate de Vinteuil, comme un nageur debutant qui se
jette a l'eau pour apprendre, mais choisit un moment ou il n'y a pas
trop de monde pour le voir:
--Alors, c'est ce qu'on appelle un musicien di primo cartello!
s'ecria-t-il avec une brusque resolution.
Swann apprit seulement que l'apparition recente de la sonate de
Vinteuil avait produit une grande impression dans une ecole de
tendances tres avancees mais etait entierement inconnue du grand
public.
--Je connais bien quelqu'un qui s'appelle Vinteuil, dit Swann, en
pensant au professeur de piano des soeurs de ma grand'mere.
--C'est peut-etre lui, s'ecria Mme Verdurin.
--Oh! non, repondit Swann en riant. Si vous l'aviez vu deux minutes,
vous ne vous poseriez pas la question.
--Alors poser la question c'est la resoudre? dit le docteur.
--Mais ce pourrait etre un parent, reprit Swann, cela serait assez
triste, mais enfin un homme de genie peut etre le cousin d'une vieille
bete. Si cela etait, j'avoue qu'il n'y a pas de supplice que je ne
m'imposerais pour que la vieille bete me presentat a l'auteur de la
sonate: d'abord le supplice de frequenter la vieille bete, et qui doit
etre affreux.
Le peintre savait que Vinteuil etait a ce moment tres malade et que le
docteur Potain craignait de ne pouvoir le sauver.
--Comment, s'ecria Mme Verdurin, il y a encore des gens qui se font
soigner par Potain!
--Ah! madame Verdurin, dit Cottard, sur un ton de marivaudage, vous
oubliez que vous parlez d'un de mes conferes, je devrais dire un de
mes maitres.
Le peintre avait entendu dire que Vinteuil etait menace d'alienation
mentale. Et il assurait qu'on pouvait s'en apercevoir a certains
passages de sa sonate. Swann ne trouva pas cette remarque absurde,
mais elle le troubla; car une oeuvre de musique pure ne contenant aucun
des rapports logiques dont l'alteration dans le langage denonce la
folie, la folie reconnue dans une sonate lui paraissait quelque chose
d'aussi mysterieux que la folie d'une chienne, la folie d'un cheval,
qui pourtant s'observent en effet.
--Laissez-moi donc tranquille avec vos maitres, vous en savez dix fois
autant que lui, repondit Mme Verdurin au docteur Cottard, du ton d'une
personne qui a le courage de ses opinions et tient bravement tete a
ceux qui ne sont pas du meme avis qu'elle. Vous ne tuez pas vos
malades, vous, au moins!
--Mais, Madame, il est de l'Academie, repliqua le docteur d'un ton air
ironique. Si un malade prefere mourir de la main d'un des princes de
la science... C'est beaucoup plus chic de pouvoir dire: "C'est Potain
qui me soigne."
--Ah! c'est plus chic? dit Mme Verdurin. Alors il y a du chic dans les
maladies, maintenant? je ne savais pas ca... Ce que vous m'amusez,
s'ecria-t-elle tout a coup en plongeant sa figure dans ses mains. Et
moi, bonne bete qui discutais serieusement sans m'apercevoir que vous
me faisiez monter a l'arbre.
Quant a M. Verdurin, trouvant que c'etait un peu fatigant de se mettre
a rire pour si peu, il se contenta de tirer une bouffee de sa pipe en
songeant avec tristesse qu'il ne pouvait plus rattraper sa femme sur
le terrain de l'amabilite.
--Vous savez que votre ami nous plait beaucoup, dit Mme Verdurin a
Odette au moment ou celle-ci lui souhaitait le bonsoir. Il est simple,
charmant; si vous n'avez jamais a nous presenter que des amis comme
cela, vous pouvez les amener.
M. Verdurin fit remarquer que pourtant Swann n'avait pas apprecie la
tante du pianiste.
--Il s'est senti un peu depayse, cet homme, repondit Mme Verdurin, tu
ne voudrais pourtant pas que, la premiere fois, il ait deja le ton de
la maison comme Cottard qui fait partie de notre petit clan depuis
plusieurs annees. La premiere fois ne compte pas, c'etait utile pour
prendre langue. Odette, il est convenu qu'il viendra nous retrouver
demain au Chatelet. Si vous alliez le prendre?
--Mais non, il ne veut pas.
--Ah! enfin, comme vous voudrez. Pourvu qu'il n'aille pas lacher au
dernier moment!
A la grande surprise de Mme Verdurin, il ne lacha jamais. Il allait
les rejoindre n'importe ou, quelquefois dans les restaurants de
banlieue ou on allait peu encore, car ce n'etait pas la saison, plus
souvent au theatre, que Mme Verdurin aimait beaucoup, et comme un
jour, chez elle, elle dit devant lui que pour les soirs de premieres,
de galas, un coupe-file leur eut ete fort utile, que cela les avait
beaucoup genes de ne pas en avoir le jour de l'enterrement de
Gambetta, Swann qui ne parlait jamais de ses relations brillantes,
mais seulement de celles mal cotees qu'il eut juge peu delicat de
cacher, et au nombre desquelles il avait pris dans le faubourg
Saint-Germain l'habitude de ranger les relations avec le monde
officiel, repondit:
--Je vous promets de m'en occuper, vous l'aurez a temps pour la reprise
des Danicheff, je dejeune justement demain avec le Prefet de police a
l'Elysee.
--Comment ca, a l'Elysee? cria le docteur Cottard d'une voix tonnante.
--Oui, chez M. Grevy, repondit Swann, un peu gene de l'effet que sa
phrase avait produit.
Et le peintre dit au docteur en maniere de plaisanterie:
--ca vous prend souvent?
Generalement, une fois l'explication donnee, Cottard disait: "Ah! bon,
bon, ca va bien" et ne montrait plus trace d'emotion.
Mais cette fois-ci, les derniers mots de Swann, au lieu de lui
procurer l'apaisement habituel, porterent au comble son etonnement
qu'un homme avec qui il dinait, qui n'avait ni fonctions officielles,
ni illustration d'aucune sorte, frayat avec le Chef de l'Etat.
--Comment ca, M. Grevy? vous connaissez M. Grevy? dit-il a Swann de
l'air stupide et incredule d'un municipal a qui un inconnu demande a
voir le President de la Republique et qui, comprenant par ces mots "a
qui il a affaire", comme disent les journaux, assure au pauvre dement
qu'il va etre recu a l'instant et le dirige sur l'infirmerie speciale
du depot.
--Je le connais un peu, nous avons des amis communs (il n'osa pas dire
que c'etait le prince de Galles), du reste il invite tres facilement
et je vous assure que ces dejeuners n'ont rien d'amusant, ils sont
d'ailleurs tres simples, on n'est jamais plus de huit a table,
repondit Swann qui tachait d'effacer ce que semblaient avoir de trop
eclatant aux yeux de son interlocuteur, des relations avec le
President de la Republique.
Aussitot Cottard, s'en rapportant aux paroles de Swann, adopta cette
opinion, au sujet de la valeur d'une invitation chez M. Grevy, que
c'etait chose fort peu recherchee et qui courait les rues. Des lors il
ne s'etonna plus que Swann, aussi bien qu'un autre, frequentat
l'Elysee, et meme il le plaignait un peu d'aller a des dejeuners que
l'invite avouait lui-meme etre ennuyeux.
--"Ah! bien, bien, ca va bien", dit-il sur le ton d'un douanier,
mefiant tout a l'heure, mais qui, apres vos explications, vous donne
son visa et vous laisse passer sans ouvrir vos malles.
--"Ah! je vous crois qu'ils ne doivent pas etre amusants ces dejeuners,
vous avez de la vertu d'y aller, dit Mme Verdurin, a qui le President
de la Republique apparaissait comme un ennuyeux particulierement
redoutable parce qu'il disposait de moyens de seduction et de
contrainte qui, employes a l'egard des fideles, eussent ete capables
de les faire lacher. Il parait qu'il est sourd comme un pot et qu'il
mange avec ses doigts."
--"En effet, alors, cela ne doit pas beaucoup vous amuser d'y aller",
dit le docteur avec une nuance de commiseration; et, se rappelant le
chiffre de huit convives: "Sont-ce des dejeuners intimes?"
demanda-t-il vivement avec un zele de linguiste plus encore qu'une
curiosite de badaud.
Mais le prestige qu'avait a ses yeux le President de la Republique
finit pourtant par triompher et de l'humilite de Swann et de la
malveillance de Mme Verdurin, et a chaque diner, Cottard demandait
avec interet: "Verrons-nous ce soir M. Swann? Il a des relations
personnelles avec M. Grevy. C'est bien ce qu'on appelle un gentleman?"
Il alla meme jusqu'a lui offrir une carte d'invitation pour
l'exposition dentaire.
--"Vous serez admis avec les personnes qui seront avec vous, mais on ne
laisse pas entrer les chiens. Vous comprenez je vous dis cela parce
que j'ai eu des amis qui ne le savaient pas et qui s'en sont mordu les
doigts."
Quant a M. Verdurin il remarqua le mauvais effet qu'avait produit sur
sa femme cette decouverte que Swann avait des amities puissantes dont
il n'avait jamais parle.
Si l'on n'avait pas arrange une partie au dehors, c'est chez les
Verdurin que Swann retrouvait le petit noyau, mais il ne venait que le
soir et n'acceptait presque jamais a diner malgre les instances
d'Odette.
--"Je pourrais meme diner seule avec vous, si vous aimiez mieux cela",
lui disait-elle.
--"Et Mme Verdurin?"
--"Oh! ce serait bien simple. Je n'aurais qu'a dire que ma robe n'a pas
ete prete, que mon cab est venu en retard. Il y a toujours moyen de
s'arranger.
--"Vous etes gentille."
Mais Swann se disait que s'il montrait a Odette (en consentant
seulement a la retrouver apres diner), qu'il y avait des plaisirs
qu'il preferait a celui d'etre avec elle, le gout qu'elle ressentait
pour lui ne connaitrait pas de longtemps la satiete. Et, d'autre part,
preferant infiniment a celle d'Odette, la beaute d'une petite ouvriere
fraiche et bouffie comme une rose et dont il etait epris, il aimait
mieux passer le commencement de la soiree avec elle, etant sur de voir
Odette ensuite. C'est pour les memes raisons qu'il n'acceptait jamais
qu'Odette vint le chercher pour aller chez les Verdurin. La petite
ouvriere l'attendait pres de chez lui a un coin de rue que son cocher
Remi connaissait, elle montait a cote de Swann et restait dans ses
bras jusqu'au moment ou la voiture l'arretait devant chez les
Verdurin. A son entree, tandis que Mme Verdurin montrant des roses
qu'il avait envoyees le matin lui disait: "Je vous gronde" et lui
indiquait une place a cote d'Odette, le pianiste jouait pour eux deux,
la petite phrase de Vinteuil qui etait comme l'air national de leur
amour. Il commencait par la tenue des tremolos de violon que pendant
quelques mesures on entend seuls, occupant tout le premier plan, puis
tout d'un coup ils semblaient s'ecarter et comme dans ces tableaux de
Pieter De Hooch, qu'approfondit le cadre etroit d'une porte
entr'ouverte, tout au loin, d'une couleur autre, dans le veloute d'une
lumiere interposee, la petite phrase apparaissait, dansante,
pastorale, intercalee, episodique, appartenant a un autre monde. Elle
passait a plis simples et immortels, distribuant ca et la les dons de
sa grace, avec le meme ineffable sourire; mais Swann y croyait
distinguer maintenant du desenchantement. Elle semblait connaitre la
vanite de ce bonheur dont elle montrait la voie. Dans sa grace legere,
elle avait quelque chose d'accompli, comme le detachement qui succede
au regret. Mais peu lui importait, il la considerait moins en
elle-meme,--en ce qu'elle pouvait exprimer pour un musicien qui
ignorait l'existence et de lui et d'Odette quand il l'avait composee,
et pour tous ceux qui l'entendraient dans des siecles--, que comme un
gage, un souvenir de son amour qui, meme pour les Verdurin que pour le
petit pianiste, faisait penser a Odette en meme temps qu'a lui, les
unissait; c'etait au point que, comme Odette, par caprice, l'en avait
prie, il avait renonce a son projet de se faire jouer par un artiste
la sonate entiere, dont il continua a ne connaitre que ce passage.
"Qu'avez-vous besoin du reste? lui avait-elle dit. C'est ca notre
morceau." Et meme, souffrant de songer, au moment ou elle passait si
proche et pourtant a l'infini, que tandis qu'elle s'adressait a eux,
elle ne les connaissait pas, il regrettait presque qu'elle eut une
signification, une beaute intrinseque et fixe, etrangere a eux, comme
en des bijoux donnes, ou meme en des lettres ecrites par une femme
aimee, nous en voulons a l'eau de la gemme, et aux mots du langage, de
ne pas etre faits uniquement de l'essence d'une liaison passagere et
d'un etre particulier.
Souvent il se trouvait qu'il s'etait tant attarde avec la jeune
ouvriere avant d'aller chez les Verdurin, qu'une fois la petite phrase
jouee par le pianiste, Swann s'apercevait qu'il etait bientot l'heure
qu'Odette rentrat. Il la reconduisait jusqu'a la porte de son petit
hotel, rue La Perouse, derriere l'Arc de Triomphe. Et c'etait
peut-etre a cause de cela, pour ne pas lui demander toutes les
faveurs, qu'il sacrifiait le plaisir moins necessaire pour lui de la
voir plus tot, d'arriver chez les Verdurin avec elle, a l'exercice de
ce droit qu'elle lui reconnaissait de partir ensemble et auquel il
attachait plus de prix, parce que, grace a cela, il avait l'impression
que personne ne la voyait, ne se mettait entre eux, ne l'empechait
d'etre encore avec lui, apres qu'il l'avait quittee.
Ainsi revenait-elle dans la voiture de Swann; un soir comme elle
venait d'en descendre et qu'il lui disait a demain, elle cueillit
precipitamment dans le petit jardin qui precedait la maison un dernier
chrysantheme et le lui donna avant qu'il fut reparti. Il le tint serre
contre sa bouche pendant le retour, et quand au bout de quelques jours
la fleur fut fanee, il l'enferma precieusement dans son secretaire.
Mais il n'entrait jamais chez elle. Deux fois seulement, dans
l'apres-midi, il etait alle participer a cette operation capitale pour
elle "prendre le the". L'isolement et le vide de ces courtes rues
(faites presque toutes de petits hotels contigus, dont tout a coup
venait rompre la monotonie quelque sinistre echoppe, temoignage
historique et reste sordide du temps ou ces quartiers etaient encore
mal fames), la neige qui etait restee dans le jardin et aux arbres, le
neglige de la saison, le voisinage de la nature, donnaient quelque
chose de plus mysterieux a la chaleur, aux fleurs qu'il avait trouvees
en entrant.
Laissant a gauche, au rez-de-chaussee sureleve, la chambre a coucher
d'Odette qui donnait derriere sur une petite rue parallele, un
escalier droit entre des murs peints de couleur sombre et d'ou
tombaient des etoffes orientales, des fils de chapelets turcs et une
grande lanterne japonaise suspendue a une cordelette de soie (mais
qui, pour ne pas priver les visiteurs des derniers conforts de la
civilisation occidentale s'eclairait au gaz), montait au salon et au
petit salon. Ils etaient precedes d'un etroit vestibule dont le mur
quadrille d'un treillage de jardin, mais dore, etait borde dans toute
sa longueur d'une caisse rectangulaire ou fleurissaient comme dans une
serre une rangee de ces gros chrysanthemes encore rares a cette
epoque, mais bien eloignes cependant de ceux que les horticulteurs
reussirent plus tard a obtenir. Swann etait agace par la mode qui
depuis l'annee derniere se portait sur eux, mais il avait eu plaisir,
cette fois, a voir la penombre de la piece zebree de rose, d'oranger
et de blanc par les rayons odorants de ces astres ephemeres qui
s'allument dans les jours gris. Odette l'avait recu en robe de chambre
de soie rose, le cou et les bras nus. Elle l'avait fait asseoir pres
d'elle dans un des nombreux retraits mysterieux qui etaient menages
dans les enfoncements du salon, proteges par d'immenses palmiers
contenus dans des cache-pot de Chine, ou par des paravents auxquels
etaient fixes des photographies, des noeuds de rubans et des eventails.
Elle lui avait dit: "Vous n'etes pas confortable comme cela, attendez,
moi je vais bien vous arranger", et avec le petit rire vaniteux
qu'elle aurait eu pour quelque invention particuliere a elle, avait
installe derriere la tete de Swann, sous ses pieds, des coussins de
soie japonaise qu'elle petrissait comme si elle avait ete prodigue de
ces richesses et insoucieuse de leur valeur. Mais quand le valet de
chambre etait venu apporter successivement les nombreuses lampes qui,
presque toutes enfermees dans des potiches chinoises, brulaient
isolees ou par couples, toutes sur des meubles differents comme sur
des autels et qui dans le crepuscule deja presque nocturne de cette
fin d'apres-midi d'hiver avaient fait reparaitre un coucher de soleil
plus durable, plus rose et plus humain,--faisant peut-etre rever dans
la rue quelque amoureux arrete devant le mystere de la presence que
decelaient et cachaient a la fois les vitres rallumees--, elle avait
surveille severement du coin de l'oeil le domestique pour voir s'il les
posait bien a leur place consacree. Elle pensait qu'en en mettant une
seule la ou il ne fallait pas, l'effet d'ensemble de son salon eut ete
detruit, et son portrait, place sur un chevalet oblique drape de
peluche, mal eclaire. Aussi suivait-elle avec fievre les mouvements de
cet homme grossier et le reprimanda-t-elle vivement parce qu'il avait
passe trop pres de deux jardinieres qu'elle se reservait de nettoyer
elle-meme dans sa peur qu'on ne les abimat et qu'elle alla regarder de
pres pour voir s'il ne les avait pas ecornees. Elle trouvait a tous
ses bibelots chinois des formes "amusantes", et aussi aux orchidees,
aux catleyas surtout, qu