PGCC Collection: Les chansons de Bilitis, by Pierre Louys


	

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Title: Les chansons de Bilitis

Author: Pierre Louys

Release Date: December, 2003 [eBook #4708]

[Posted: March 5, 2002]






                        Pierre Louys

                  LES CHANSONS DE BILITIS
                       roman lyrique




               CE PETIT LIVRE D'AMOUR ANTIQUE
        	 EST DEDIE RESPECTUEUSEMENT
           AUX JEUNES FILLES DE LA SOCIETE FUTURE




                            TABLE


 VIE DE BILITIS


    I -- BUCOLIQUES EN PAMPHYLIE


  1 -- L'ARBRE
  2 -- CHANT PASTORAL
  3 -- PAROLES MATERNELLES
  4 -- LES PIEDS NUS
  5 -- LE VIEILLARD ET LES NYMPHES
  6 -- CHANSON
  7 -- LE PASSANT
  8 -- LE REVEIL
  9 -- LA PLUIE
 10 -- LES FLEURS
 11 -- IMPATIENCE
 12 -- LES   COMPARAISONS
 13 -- LA RIVIERE DE LA FORET
 14 -- PHITTA MELIAI
 15 -- LA BAGUE STMBOLIQUE
 16 -- LES DANSES AU CLAIR DE LUNE
 17 -- LES PETITS ENFANTS
 18 -- LES CONTES
 19 -- L'AMIE MARIEE
 20 -- LES CONFIDENCES
 21 -- LA LUNE AUX YEUX BLEUS
 22 -- REFLEXIONS (non traduite)
 23 -- CHANSON  (Ombre du bois)
 24 -- LYKAS
 25 -- L'OFFRANDE A LA DEESSE
 26 -- L'AMIE COMPLAISANTE
 27 -- PRIERE A PERSEPHONE
 28 -- LA PARTIE D'OSSELETS
 29 -- LA QUENOUILLE
 30 -- LA FLUTE DE PAN
 31 -- LA CHEVELURE
 32 -- LA COUPE
 33 -- ROSES DANS LA NUIT
 34 -- LES REMORDS
 35 -- LE SOMMEIL INTERROMPU
 36 -- AUX LAVEUSES
 37 -- CHANSON
 38 -- BILITIS
 39 -- LA PETITE MAISON
 40 -- LA JOIE (non traduite)
 41 -- LA LETTRE PERDUE
 42 -- CHANSON
 43 -- LE SERMENT
 44 -- LA   NUIT
 45 -- BERCEUSE
 46 -- LE TOMBEAU DES NAIADES


    II -- ELEGIES A MYTYLENE


 47 -- AU VAISSEAU
 48 -- PSAPPHA
 49 -- LA DANSE DE GLOTTIS ET DE KYSE
 50 -- LES CONSEILS
 51 -- L'INCERTITUDE
 52 -- LA  RENCONTRE
 53 -- LA PETITE APHRODITE DE TERRE CUITE
 54 -- LE DESIR
 55 -- LES NOCES
 56 -- LE LIT (non traduite)
 57 -- LE PASSE QUI SURVIT
 58 -- LA METAMORPHOSE
 59 -- LE TOMBEAU SANS NOM
 60 -- LES TROIS BEAUTES DE MNASIDIKA
 61 -- L'ANTRE DES NYMPHES
 62 -- LES SEINS DE MNASIDIKA
 63 -- LA CONTEMPLATION (non traduite)
 64 -- LA POUPEE
 65 -- TENDRESSES
 66 -- JEUX
 67 -- EPISODE (non traduite)
 68 -- PENOMBRE
 69 -- LA DORMEUSE
 70 -- LE BAISER
 71 -- LES SOINS JALOUX,
 72 -- L'ETREINTE EPERDUE
 73 -- REPRISE (non traduite)
 74 -- LE COEUR
 75 -- PAROLES DANS LA NUIT
 76 -- L'ABSENCE
 77 -- L'AMOUR
 78 -- LA PURIFICATION
 79 -- LA BERCEUSE DE MNASIDIKA
 80 -- PROMENADE AU BORD DE LA MER
 81 -- L'OBJET
 82 -- SOIR PRES DU FEU
 83 -- PRIERES
 84 -- LES YEUX
 85 -- LES FARDS
 86 -- LE SILENCE DE MNASIDIKA
 87 -- SCENE
 88 -- ATTENTE
 89 -- LA SOLITUDE
 90 -- LETTRE
 91 -- LA TENTATIVE
 92 -- L'EFFORT
 93 -- MYRRHINE (non traduite)
 94 -- A GYRINNO
 95 -- LE DERNIER ESSAI
 96 -- LE SOUVENIR DECHIRANT
 97 -- A LA POUPEE DE CIRE
 98 -- CHANT FUNEBRE


    III -- EPIGRAMMES DANS L'ILE DE CHYPRE


  99 -- HYMNE A ASTARTE
 100 -- HYMNE A LA NUIT
 101 -- LES MENADES
 102 -- LA MER DE KYPRIS
 103 -- LES PRETRESSES DE L'ASTARTE
 104 -- LES MYSTERES
 105 -- LES COURTISANES EGYPTIENNES
 106 -- JE CHANTE MA CHAIR ET MA VIE
 107 -- LES PARFUMS
 108 -- CONVERSATION
 109 -- LA ROBE DECHIREE
 110 -- LES BIJOUX
 111 -- L'INDIFFERENT
 112 -- L'EAU PURE DU BASSIN
 113 -- LA FETE NOCTURNE (non traduite)
 114 -- VOLUPTE
 115 -- L'HOTELLERIE
 116 -- LA DOMESTICITE
 117 -- LE TRIOMPHE DE BILITIS
 118 -- A SES SEINS
 119 -- LIBERTE (non traduite)
 120 -- MYDZOURIS
 121 -- LE BAIN
 122 -- AU DIEU DE BOIS
 123 -- LA DANSEUSE AUX CROTALES
 124 -- LA JOUEUSE DE FLUTE
 125 -- LA CEINTURE CHAUDE
 126 -- A UN MARI HEUREUX
 127 -- A UN EGARE
 128 -- THERAPEUTIQUE
 129 -- LA COMMANDE
 130 -- LA FIGURE DE PASIPHAE
 131 -- LA JONGLEUSE
 132 -- LA DANSE DES FLEURS
 133 -- LA DANSE DE SATYRA (non traduite)
 134 -- MYDZOURIS COURONNEE (non traduite)
 135 -- LA VIOLENCE
 136 -- CHANSON
 137 -- CONSEILS A UN AMANT
 138 -- LES AMIES A DINER
 139 -- LE TOMBEAU D'UNE JEUNE COURTISANE
 140 -- LA PETITE MARCHANDE DE ROSES
 141 -- LA DISPUTE
 142 -- MELANCOLIE
 143 -- LA PETITE PHANION
 144 -- INDICATIONS
 145 -- LE MARCHAND DE FEMMES
 146 -- L'ETRANGER
 147 -- PHTLLIS (non traduite)
 148 -- LE SOUVENIR DE MNASIDIKA
 149 -- LA JEUNE MERE
 150 -- L INCONNU
 151 -- LA DUPERIE
 152 -- LE DERNIER AMANT
 153 -- LA COLOMBE
 154 -- LA PLUIE AU MATIN
 155 -- LA MORT VERITABLE


    LE TOMBEAU DE BILITIS


 156 -- PREMIERE EPITAPHE
 157 -- SECONDE EPITAPHE
 158 -- DERNIERE EPITAPHE


 BIBLIOGRAPHIE

 TABLE



VIE DE BILITIS


Bilitis naquit au commencement du sixieme siecle avant notre
ere, dans un village de montagnes situe sur les bords du
Melas, vers l'orient de la Pamphylie.  Ce pays est grave et
triste, assombri par des forets profondes, domine par la
masse enorme du Taurus; des sources petrifiantes sortent de
la roche; de grands lacs sales sejournent sur les hauteurs,
et les vallees sont pleines de silence.

Elle etait fille d'un Grec et d'une Phenicienne.  Elle
semble n'avoir pas connu son pere, car il n'est mele nulle
part aux souvenirs de son enfance.  Peut-etre meme etait-il
mort avant qu'elle ne vint au monde.  Autrement on
s'expliquerait mal comment elle porte un nom phenicien que
sa mere seule lui put donner.

Sur cette terre presque deserte, elle vivait d'une vie
tranquille avec sa mere et ses soeurs.  D'autres jeunes
filles, qui furent ses amies, habitaient non loin de la.
Sur les pentes boisees du Taurus, des bergers paissaient
leurs troupeaux.

Le matin, des le chant du coq, elle se levait, allait a
l'etable, menait boire les animaux et s'occupait de traire
leur lait.  Dans la journee, s'il pleuvait, elle restait au
gynecee et filait sa quenouille de laine.  Si le temps etait
beau, elle courait dans les champs et faisait avec ses
compagnes mille jeux dont elle nous parle.

Bilitis avait a l'egard des Nymphes une piete tres ardente.
Les sacrifices qu'elle offrait, presque toujours etaient
pour leur fontaine.  Souvent meme elle leur parlait, mais il
semble bien qu'elle ne les a jamais vues, tant elle rapporte
avec veneration les souvenirs d'un vieillard qui autrefois
les avait surprises.

La fin de son existence pastorale fut attristee par un amour
sur lequel nous savons peu de chose bien qu'elle en parle
longuement.  Elle cessa de le chanter des qu'il devint
malheureux.  Devenue mere d'un enfant qu'elle abandonna,
Bilitis quitta la Pamphylie, d'une facon assez mysterieuse,
et ne revit jamais le lieu de sa naissance.

Nous la retrouvons ensuite a Mytilene ou elle etait venue
par la route de mer en longeant les belles cotes d'Asie.
Elle avait a peine seize ans, selon les conjectures de M.
Heim qui etablit avec vraisemblance quelques dates dans la
vie de Bilitis, d'apres un vers qui fait allusion a la mort
de Pittakos.

Lesbos etait alors le centre du monde.  A mi-chemin, entre
la belle Attique et la fastueuse Lydie, elle avait pour
capitale une cite plus eclairee qu'Athenes et plus corrompue
que Sardes: Mytilene, batie sur une presqu'ile en vue des
cotes d'Asie.  La mer bleue entourait la ville.  De la
hauteur des temples on distinguait a l'horizon la ligne
blanche d'Atarnee qui etait le port de Pergame.

Les rues etroites et toujours encombrees par la foule
resplendissaient d'etoffes bariolees, tuniques de pourpre et
d'hyacinthe, cyclas de soies transparentes, bassaras
trainantes dans la poussiere des chaussures jaunes.  Les
femmes portaient aux oreilles de grands anneaux d'or enfiles
de perles brutes, et aux bras des bracelets d'argent massif
grossierement ciseles en relief.  Les hommes eux-memes
avaient la chevelure brillante et parfumee d'huiles rares.
Les chevilles des Grecques etaient nues dans le cliquetis
des periscelis, larges serpents de metal clair qui tintaient
sur les talons; celles des Asiatiques se mouvaient en des
bottines molles et peintes.  Par groupes, les passants
stationnaient devant des boutiques tout en facade et ou l'on
ne vendait que l'etalage: tapis de couleurs sombres, housses
brochees de fils d'or, bijoux d'ambre et d'ivoire, selon les
quartiers.  L'animation de Mytilene ne cessait pas avec le
jour; il n'y avait pas d'heure si tardive, ou l'on
n'entendit, par les portes ouvertes, des sons joyeux
d'instruments, des cris de femmes, et le bruit des danses.
Pittakos meme, qui voulait donner un peu d'ordre a cette
perpetuelle debauche, fit une loi qui defendait aux joueuses
de flutes trop fatiguees de s'employer dans les festins
nocturnes; mais cette loi ne fut jamais severe.

Dans une societe ou les maris sont la nuit si occupes par le
vin et les danseuses, les femmes devaient fatalement se
rapprocher et trouver entre elles la consolation de leur
solitude.  De la vint qu elles s'attendrirent a ces amours
delicates, auxquelles l'antiquite donnait deja leur nom, et
qui entretiennent, quoi qu'en pensent les hommes, plus de
passion vraie que de vicieuse recherche.

Alors, Sappho etait encore belle.  Bilitis l'a connue, et
elle nous parle d'elle sous le nom de Psappha quelle portait
a Lesbos.  Sans doute ce fut cette femme admirable qui
apprit a la petite Pamphylienne l'art de chanter en phrases
rhythmees, et de conserver a la posterite le souvenir des
etres chers.  Malheureusement Bilitis donne peu de details
sur cette figure aujourd'hui si mal connue, et il y a lieu
de le regretter, tant le moindre mot eut ete precieux
touchant la grande Inspiratrice.  En revanche elle nous a
laisse en une trentaine d'elegies l'histoire de son amitie
avec une jeune fille de son age qui se nommait Mnasidika, et
qui vecut avec elle.  Deja nous connaissions le nom de cette
jeune fille par un vers de Sappho ou sa beaute est exaltee ;
mais ce nom meme etait douteux, et Bergk etait pres de
penser qu'elle s'appelait simplement Mnais.  Les chansons
qu'on lira plus loin prouvent que cette hypothese doit etre
abandonnee.  Mnasidika semble avoir ete une petite fille
tres douce et tres innocente, un de ces etres charmants qui
ont pour mission de se laisser adorer, d'autant plus cheris
qu'ils font moins d'efforts pour meriter ce qu'on leur
donne.  Les amours sans motifs durent le plus longtemps:
celui-ci dura dix annees.  On verra comment il se rompit par
la faute de Bilitis, dont la jalousie excessive ne
comprenait aucun eclectisme.

Quand elle sentit que rien ne la retenait plus a Mytilene,
sinon des souvenirs douloureux, Bilitis fit un second
voyage: elle se rendit a Chypre, ile grecque et phenicienne
comme la Pamphylie elle-meme et qui dut lui rappeler souvent
l'aspect de son pays natal.

Ce fut la que Bilitis recommenca pour la troisieme fois sa
vie, et d'une facon qu'il me sera plus difficile de faire
admettre si l'on na pas encore compris a quel point l'amour
etait chose sainte chez les peuples antiques.  Les
courtisanes d'Amathonte n'etaient pas comme les notres, des
creatures en decheance exilees de toute societe mondaine;
c'etaient des filles issues des meilleures familles de la
cite, et qui remerciaient Aphrodite de la beaute qu'elle
leur avait donnee, en consacrant au service de son culte
cette beaute reconnaissante.  Toutes les villes qui
possedaient comme celles de Chypre un temple riche en
courtisanes avaient a l'egard de ces femmes les memes soins
respectueux.

L'incomparable histoire de Phryne, telle qu'Athenee nous l'a
transmise, donnera quelque idee d'une telle veneration.  Il
n'est pas vrai qu'Hyperide eut besoin de la mettre nue pour
flechir l'Areopage, et pourtant le crime etait grand: elle
avait assassine.  L'orateur ne dechira que le haut de sa
tunique et revela seulement les seins.  Et il supplia les
Juges <>.  Au contraire des autres courtisanes qui
sortaient vetues de cyclas transparentes a travers
lesquelles paraissaient tous les details de leur corps,
Phryne avait coutume de s'envelopper meme les cheveux dans
un de ces grands vetements plisses dont les figurines de
Tanagre nous ont conserve la grace.  Nul, s'il n'etait de
ses amis, n'avait vu ses bras ni ses epaules, et jamais elle
ne se montrait dans la piscine des bains publics.  Mais un
jour il se passa une chose extraordinaire.  C'etait le jour
des fetes d'Eleusis, vingt mule personnes, venues de tous
les pays de la Grece, etaient assemblees sur la plage, quand
Phryne s'avanca pres des vagues: elle ota son vetement, elle
defit sa ceinture, elle ota meme sa tunique de dessous,
<>.
Et dans cette foule il y avait Praxitele qui d'apres cette
deesse vivante dessina l'Aphrodite de Cnide; et Apelle qui
entrevit la forme de son Anadyomene.  Peuple admirable,
devant qui la Beaute pouvait paraitre nue sans exciter le
rire ni la fausse honte!

Je voudrais que cette histoire fut celle de Bilitis, car, en
traduisant ses Chansons, je me suis pris a aimer l'amie de
Mnasidika.  Sans doute sa vie fut tout aussi merveilleuse.
Je regrette seulement qu'on n'en ait pas parle davantage et
que les auteurs anciens, ceux du moins qui ont survecu,
soient si pauvres de renseignements sur sa personne.
Philodeme, qui l'a pillee deux fois, ne mentionne pas meme
son nom.  A defaut de belles anecdotes, je prie qu'on
veuille bien se contenter des details qu'elle nous donne
elle-meme sur sa vie de courtisane.  Elle fut courtisane,
cela n'est pas niable; et meme ses dernieres chansons
prouvent que si elle avait les vertus de sa vocation, elle
en avait aussi les pires faiblesses.  Mais je ne veux
connaitre que ses vertus.  Elle etait pieuse, et meme
pratiquante.  Elle demeura fidele au temple, tant
qu'Aphrodite consentit a prolonger la jeunesse de sa plus
pure adoratrice.  Le jour ou elle cessa d'etre aimee, elle
cessa d'ecrire, dit-elle.  Pourtant il est difficile
d'admettre que les chansons de Pamphylie aient ete ecrites a
l'epoque ou elles ont ete vecues.  Comment une petite
bergere de montagnes eut-elle appris a scander ses vers
selon les rythmes difficiles de la tradition eolienne?  On
trouvera plus vraisemblable que, devenue vieille, elle se
plut a chanter pour elle-meme les souvenits de sa lointaine
enfance.  Nous ne savons rien sur cette derniere periode de
sa vie.  Nous ne savons meme pas a quel age elle mourut.

Son tombeau a ete retrouve par M. G. Heim a Palaeo-Limisso,
sur le bord d'une route antique, non loin des ruines
d'Amathonte.  Ces ruines ont presque disparu depuis trente
ans, et les pierres de la maison ou peut-etre vecut Bilitis
pavent aujourd'hui les quais de Port-Said.  Mais le tombeau
etait souterrain, selon la coutume phenicienne, et il avait
echappe meme aux voleurs de tresors.

M. Heim y penetra par un puits etroit comble de terre, au
fond duquel il rencontra une porte muree qu'il fallut
demolir.  Le caveau spacieux et bas, pave de dalles de
calcaire, avait quatre murs recouverts par des plaques
d'amphibolite noire, ou etaient gravees en capitales
primitives toutes les chansons qu'on va lire, a part les
trois epitaphes qui decoraient le sarcophage.

C'etait la que reposait l'amie de Mnasidika, dans un grand
cercueil de terre cuite, sous un couvercle modele par un
statuaire delicat qui avait figure dans l'argile le visage
de la morte : les cheveux etaient peints en noir, les yeux a
demi fermes et prolonges au crayon comme si elle eut ete
vivante, et la joue a peine attendrie par un sourire leger
qui naissait des lignes de la bouche.  Rien ne dira jamais
ce qu'etaient ces levres, a la fois nettes et rebordees,
molles et fines, unies l'une a l'autre, et comme enivrees de
se joindre.  Les traits celebres de Bilitis ont ete souvent
reproduits par les artistes de l'Ionie, et le musee du
Louvre possede une terre cuite de Rhodes qui en est le plus
parfait monument, apres le buste de Larnaka.

Quand on ouvrit la tombe, elle apparut dans l'etat ou une
main pieuse l'avait rangee, vingt-quatre siecles auparavant.
Des fioles de parfums pendaient aux chevilles de terre, et
l'une d'elles, apres si longtemps, etait encore embaumee.
Le miroir d'argent poli ou Bilitis s'etait vue, le stylet
qui avait traine le fard bleu sur ses paupieres, furent
retrouves a leur place.  Une petite Astarte nue, relique a
jamais precieuse, veillait toujours sur le squelette orne de
tous ses bijoux d'or et blanc comme une branche de neige,
mais si doux et si fragile qu'au moment ou on l'effleura, il
se confondit en poussiere.

                                 PIERRE  LOUYS

Constantine, Aout 1894.




                               I

                    BUCOLIQUES EN PAMPHYLIE

    

                                                THEOCRITE.



 1 -- L'ARBRE


 Je me suis devetue pour monter a un arbre;
 mes cuisses nues embrassaient l'ecorce lisse
 et humide; mes sandales marchaient sur les
 branches.

 Tout en haut, mais encore sous les feuilles
 et a l'ombre de la chaleur, je me suis mise a
 cheval sur une fourche ecartee en balancant
 mes pieds dans le vide.

 Il avait plu.  Des gouttes d'eau tombaient et
 coulaient sur ma peau.  Mes mains etaient
 tachees de mousse, et mes orteils etaient
 rouges, a cause des fleurs ecrasees.

 Je sentais le bel arbre vivre quand le vent
 passait au travers; alors je serrais mes
 jambes davantage et j'appliquais mes levres
 ouvertes sur la nuque chevelue d'un rameau.



 2 -- CHANT PASTORAL


 Il faut chanter un chant pastoral, invoquer
 Pan, dieu du vent d'ete.  Je garde mon
 troupeau et Selenis le sien, a l'ombre ronde
 d'un olivier qui tremble.

 Selenis est couchee sur le pre.  Elle se
 leve et court, ou cherche des cigales, ou
 cueille des fleurs avec des herbes, ou lave
 son visage dans l'eau fraiche du ruisseau.

 Moi, j'arrache la laine au dos blond des
 moutons pour en garnir ma quenouille, et je
 file.  Les heures sont lentes.  Un aigle
 passe dans le ciel.

 L'ombre tourne: changeons de place la corbeille
 de figues et la jarre de lait.  Il faut chanter
 un chant pastoral, invoquer Pan, dieu du vent d'ete.



 3 -- PAROLES MATERNELLES


 Ma mere me baigne dans l'obscurite, elle
 m'habille au grand soleil et me coiffe dans
 la lumiere; mais si je sors au clair de lune,
 elle serre ma ceinture et fait un double
 noeud.

 Elle me dit: <>



 4 -- LES PIEDS NUS


 J'ai les cheveux noirs, le long de mon dos,
 et une petite calotte ronde.  Ma chemise est
 de laine blanche.  Mes jambes fermes
 brunissent au soleil.

 Si j'habitais la ville, j'aurais des bijoux d'or,
 et des chemises dorees et des souliers d'argent...
 Je regarde mes pieds nus, dans leurs souliers
 de poussiere.

 Psophis!  viens ici, petite pauvre!  porte-moi
 jusqu'aux sources, lave mes pieds dans tes
 mains et presse des olives avec des violettes
 pour les parfumer sur les fleurs.

 Tu seras aujourd'hui mon esclave; tu me
 suivras et tu me serviras, et a la fin dela
 journee je te donnerai, pour ta mere, des
 lentilles du jardin de la mienne.



 5 -- LE VIEILLARD ET LES NYMPHES


 Un vieillard aveugle habite la montagne.
 Pour avoir regarde les nymphes, ses yeux sont
 morts, voila longtemps.  Et depuis, son
 bonheur est un souvenir lointain.

 <>



 6 -- CHANSON


 <>



 7 -- LE PASSANT


 Comme j'etais assise le soir devant la porte
 de la maison, un jeune homme est venu a
 passer.  Il m'a regardee, j'ai tourne la
 tete.  Il m'a parle, je n'ai pas repondu.

 Il a voulu m'approcher.  J'ai pris une faulx
 contre le mur et je lui aurais fendu la joue
 s'il avait avance d'un pas.

 Alors reculant un peu, il se mit a sourire et
 souffla vers moi dans sa main, disant.  <>  Et j'ai crie' et j'ai pleure.
 Tant, que ma mere est accourue.

 Inquiete, croyant que j'avais ete piquee par
 un scorpion.  Je pleurais <>
 Ma mere aussi m'a embrassee et m'a emportee
 dans ses bras.



 8 -- LE REVEIL


 Il fait deja grand jour.  Je devrais etre
 levee.  Mais le sommeil du matin est doux et
 la chaleur du lit me retient blottie.  Je
 veux rester couchee encore.

 Tout a l'heure j'irai dans l'etable.  Je
 donnerai aux chevres de l'herbe et des
 fleurs, et l'outre d'eau fraiche tiree du
 puits, ou je boirai en meme temps qu'elles.

 Puis je les attacherai au poteau pour traire
 leurs douces mamelles tiedes; et si les
 chevreaux n'en sont pas jaloux, je sucerai
 avec eux les tettes assouplies.

 Amaltheia n'a-t-elle pas nourri Dzeus?
 J'irai donc.  Mais pas encore.  Le soleil
 s'est leve trop tot et ma mere n'est pas
 eveillee.



 9 -- LA PLUIE


 La pluie fine a mouille toutes choses, tres
 doucement, et en silence.  Il pleut encore un
 peu.  Je vais sortir sous les arbres.  Pieds
 nus, pour ne pas tacher mes chaussures.

 La pluie au printemps est delicieuse.  Les
 branches chargees de fleurs mouillees ont un
 parfum qui m'etourdit.  On voit briller au
 soleil la peau delicate des ecorces.

 Helas!  que de fleurs sur la terre!  Ayez
 pitie des fleurs tombees.  Il ne faut pas les
 balayer et les meler dans la boue; mais les
 conserver aux abeilles.

 Les scarabees et les limaces traversent le
 chemin entre les flaques d'eau; je ne veux
 pas marcher sur eux, ni effrayer ce lezard
 dore qui s'etire et cligne des paupieres.



 10 -- LES FLEURS


 Nymphes des bois et des fontaines, Amies
 bienfaisantes, je suis la.  Ne vous cachez pas,
 mais venez m'aider car je suis fort en peine
 de tant de fleurs cueillies.

 Je veux choisir dans toute la foret une
 pauvre hamadryade aux bras leves, et dans
 ses cheveux couleur de feuilles je piquerai
 ma plus lourde rose.

 Voyez: j'en ai tant pris aux champs que
 je ne pourrai les rapporter si vous ne m'en
 faites un bouquet.  Si vous refusez, prenez
 garde:

 Celle de vous qui a les cheveux oranges je
 l'ai vue hier saillie comme une bete par le
 satyre Lamprosathes, et je denoncerai
 l'impudique.



 11 -- IMPATIENCE


 Je me jetai dans ses bras en pleurant, et
 longtemps elle sentit couler mes larmes
 chaudes sur son epaule, avant que ma douleur
 me laissat parler:

 <>

 Elle m'a repondu tendrement: <>



 12 -- LES   COMPARAISONS


 Bergeronnette, oiseau de Kypris, chante
 avec nos premiers desirs!  Le corps nouveau
 des jeunes filles se couvre de fleurs comme
 la terre.  La nuit de tous nos reves approche
 et nous en parlons entre nous.

 Parfois nous comparons ensemble nos beautes
 si differentes, nos chevelures deja longues,
 nos jeunes seins encore petits, nos pubertes
 rondes comme des cailles et blotties sous la
 plume naissante.

 Hier je luttai de la sorte contre Melantho
 mon ainee.  Elle etait fiere de sa poitrine qui
 venait de croitre en un mois, et, montrant
 ma tunique droite, elle m'avait appelee:
 petite enfant.

 Pas un homme ne pouvait nous voir, nous nous
 mimes nues devant les filles, et, si elle
 vainquit sur un point, je l'emportait de loin
 sur les autres.  Bergeronnette, oiseau de
 Kypris, chante avec nos premiers desirs!



 13 -- LA RIVIERE DE LA FORET


 Je me suis baignee seule dans la riviere
 de la foret.  Sans doute je faisais peur aux
 naiades car je les devinais a peine et de
 tres loin, sous l'eau obscure.

 Je les ai appelees.  Pour leur ressembler
 tout a fait, j'ai tresse derriere ma nuque
 des iris noirs comme mes cheveux, avec des
 grappes de giroflees jaunes.

 D'une longue herbe flottante, je me suie
 fait une ceinture verte, et pour la voir je
 pressais mes seins en penchant un peu la
 tete.

 Et j'appelais: <>  Mais les naiades
 sont transparentes, et peut-etre, sans le
 savoir, j'ai caresse leurs bras legers.



 14 -- PHITTA MELIAI


 Des que le soleil sera moins brulant nous
 irons jouer sur les bords du fleuve, nous
 lutterons pour un crocos frele et pour une
 jacinthe mouillee.

 Nous ferons le collier de la ronde et la
 guirlande de la course.  Nous nous prendrons
 par la main et par la queue de nos tuniques.

 Phitta Meliai! donnez-nous du miel.  Phitta
 Naiades!  baignez-nous avec vous.  Phitta
 Meliades!  donnez l'ombre douce a nos corps
 en sueur.

 Et nous vous offrirons, Nymphes bienfaisantes,
 non le vin honteux, mais l'huile et le
 lait et des chevres aux cornes courbes.



 15 -- LA BAGUE STMBOLIQUE


 Les voyageurs qui reviennent de Sardes
 parlent des colliers et des pierres qui
 chargent les femmes de Lydie, du sommet de
 leurs cheveux jusqu'a leurs pieds fardes.

 Les filles de mon pays n'ont ni bracelets
 ni diademes, mais leur doigt porte une
 bague d'argent, et sur le chaton est grave
 le triangle de la deesse.

 Quand elles tournent la pointe en dehors
 cela veut dire: Psyche a prendre.  Quand
 elles tournent la pointe en dedans, cela
 veut dire: Psyche prise.

 Les hommes y croient.  Les femmes non.
 Pour moi je ne regarde guere de quel cote
 la pointe se tourne, car Psyche se delivre
 aisement.  Psyche est toujours a prendre.



 16 -- LES DANSES AU CLAIR DE LUNE


 Sur l'herbe molle, dans la nuit, les jeunes
 filles aux cheveux de violettes ont danse
 toutes ensemble, et l'une de deux faisait les
 reponses de l'amant.

 Les vierges ont dit: <> Et comme si elles etaient honteuses
 elles cachaient leur virginite.  Un aegipan
 jouait de la flute sous les arbres.

 Les autres ont dit: <>  Elles avaient serre leurs robes
 en tunique d'homme, et elles luttaient sans
 energie en melant leurs jambes dansantes.

 Puis chacune se disant vaincue, a pris son
 amie par les oreilles comme une coupe par les
 deux anses, et, la tete penchee, a bu le
 baiser.



 17 -- LES PETITS ENFANTS


 La riviere est presque a sec; les joncs
 fletris meurent dans la fange; l'air brule,
 et loin des berges creuses, un ruisseau clair
 coule sur les graviers.

 C'est la que du matin au soir les petits
 enfants nus viennent jouer.  Ils se baignent,
 pas plus haut que leurs mollets, tant la
 riviere est basse.

 Mais ils marchent dans le courant, et
 glissent quelquefois sur les roches, et les
 petits garcons jettent de l'eau sur les
 petites filles qui rient.

 Et quand une troupe de marchands qui passe,
 mene boire au fleuve les enormes boeufs
 blancs, ils croisent leurs mains derriere eux
 et regardent les grandes betes.



 18 -- LES CONTES


 Je suis aimee des petits enfants; des qu'ils
 me voient, ils courent a moi, et s'accrochent
 a ma tunique et prennent mes jambes dans
 leurs petits bras.

 S'ils ont cueilli des fleurs, ils me les donnent
 toutes; s'ils ont pris un scarabee ils le
 mettent dans ma main; s'ils n'ont rien ils me
 caressent et me font asseoir devant eux.

 Alors ils m'embrassent sur la joue, ils
 posent leurs tetes sur mes seins; ils me
 supplient avec les yeux.  Je sais bien ce que
 cela veut dire.

 Cela veut dire: <>



 19 -- L'AMIE MARIEE


 Nos meres etaient grosses en meme temps et ce
 soir elle s'est mariee, Melissa, ma plus
 chere amie.  Les roses sont encore sur la
 route; les torches n'ont pas fini de bruler.

 Et je reviens par le meme chemin, avec
 maman, et je songe.  Ainsi, ce qu'elle est
 aujourd'hui, moi aussi j'aurais pu l'etre.
 Suis-je deja si grande fille?

 Le cortege, les flutes, le chant nuptial et
 le char fleuri de l'epoux, toutes ces fetes,
 un autre soir, se derouleront autour de moi,
 parmi les branches d'olivier.

 Comme a cette heure-meme Melissa, je me
 devoilerai devant un homme, je connaitrai
 l'amour dans la nuit, et plus tard des petits
 enfants se nourriront a mes seins gonfles...



 20 -- LES CONFIDENCES


 Le lendemain, je suis allee chez elle, et
 nous avons rougi des que nous nous sommes
 vues.  Elle m'a fait entrer dans sa chambre
 pour que nous fussions toutes seules.

 J'avais beaucoup de choses a lui dire; mais
 en la voyant j'oubliai.  Je n'osais pas meme
 me jeter a son cou, je regardais sa ceinture
 haute.

 Je m'etonnais que rien n'eut change sur son
 visage, qu'elle semblat encore mon amie et
 que cependant, depuis la veille, elle eut
 appris tant de choses qui m'effarouchaient.

 Soudain je m'assis sur ses genoux, je la pris
 dans mes bras, je lui parlai a l'oreille
 vivement, anxieusement.  Alors elle mit sa
 contre la mienne, et me dit tout.



 21 -- LA LUNE AUX YEUX BLEUS


 La nuit, les chevelures des femmes et les
 brandies des saules se confondent.  Je
 marchais au bord de l'eau.  Tout a coup,
 j'entendis chanter: alors seulement je
 reconnus qu'il y avait la des jeunes filles.

 Je leur dis: <> Elles
 repondirent: <>  L'une
 attendait son pere et l'autre son frere; mais
 celle qui attendait son fiance etait la plus
 impatiente.

 Elles avaient tresse pour eux des couronnes
 et des guirlandes, coupe des palmes aux
 palmiers et tire des lotus de l'eau.  Elles
 se tenaient par le cou et chantaient l'une
 apres l'autre.

 Je m'en allai le long du fleuve, tristement,
 et toute seule, mais en regardant autour de
 moi, je vis que derriere les grands arbres la
 lune aux yeux bleus me reconduisait.



 22 -- REFLEXIONS (non traduite)



 23 -- CHANSON  (Ombre du bois)


 <>



 24 -- LYKAS


 Venez, nous irons dans les champs, sous les
 buissons de genevriers; nous mangerons du
 miel dans les ruches, nous ferons des pieges
 a sauterelles avec des tiges d'asphodele.

 Venez; nous irons voir Lykas, qui garde
 les troupeaux de son pere sur les pentes du
 Tauros ombreux.  Surement il nous donnera
 du lait.

 J'entends deja le son de sa flute.  C'est un
 joueur fort habile.  Voici les chiens et les
 agneaux, et lui-meme, debout contre un arbre.
 N'est-il pas beau comme Adonis!

 O Lykas, donne-nous du lait.  Voici des
 figues de nos figuiers.  Nous allons rester
 avec toi.  Chevres barbues, ne sautez pas, de
 peur d'exciter les boucs inquiets.



 25 -- L'OFFRANDE A LA DEESSE


 Ce n'est pas pour l'Artemis qu'on adore a
 Perga, cette guirlande tressee par mes mains,
 bien que l'Artemis soit une bonne deesse qui
 me gardera des couches difficiles.

 Ce n'est pas pour l'Athena qu'on adore a
 Side, bien qu'elle soit d'ivoire et d'or et
 qu'elle porte dans la main une pomme de
 grenade qui tente les oiseaux.

 Non, c'est pour l'Aphrodite que j'adore
 dans ma poitrine, car elle seule me donnera
 ce qui manque a mes levres, si je suspends
 a l'arbre-sacre ma guirlande de tendres roses.

 Mais je ne dirai pas tout haut ce que je la
 supplie de m'accorder.  Je me hausserai sur
 la pointe des pieds et par la fente de
 l'ecorce je lui confierai mon secret.



 26 -- L'AMIE COMPLAISANTE


 L'orage a dure toute la nuit.  Selenis aux
 beaux cheveux etait venue filer avec moi.  Elle
 est restee de peur de la boue.  Nous avons
 entendu les prieres et serrees l'une contre
 l'autre nous avons empli mon petit lit.

 Quand les filles couchent a deux, le sommeil
 reste a la porte.  <>  Elle faisait glisser
 sa jambe sur la mienne pour me caresser
 doucement.

 Et elle a dit, devant ma bouche: <> Je repondis en la touchant: <>

 Mais elle reprit: <> Et tendrement, dans le
 silence, elle enchanta ma reverie d'une
 illusion singuliere.



 27 -- PRIERE A PERSEPHONE


 Purifiees par les ablutions rituelles, et
 vetues de tuniques violettes, nous avons
 baisse vers la terre nos mains chargees de
 branches d'olivier.

 <>



 28 -- LA PARTIE D'OSSELETS


 Comme nous l'aimions tous les deux, nous
 l'avons joue aux osselets.  Et ce fut une
 partie celebre.  Beaucoup de jeunes filles y
 assistaient.

 Elle amena d'abord le coup des Kyklopes, et
 moi, le coup de Solon.  Mais elle le
 Kallibolos, et moi, me sentant perdue, je
 priais la deesse!

 Je jouai, j'eus l'Epiphenon, elle le terrible
 coup de Khios, moi l'Antiteukhos , elle le
 Trikhias, et moi le coup d'Aphrodite qui
 gagna l'amant dispute.

 Mais la voyant palir, je la pris par le cou
 et je lui dis tout pres de l'oreille (pour
 qu'elle seule m'entendit): <>



 29 -- LA QUENOUILLE


 Pour tout le jour ma mere m'a enfermee au
 gynecee, avec mes soeurs que je n'aime pas et
 qui parlent entre elles a voix basse.  Moi,
 dans un petit coin, je file ma quenouille.

 Quenouille, puisque je suis seule avec toi,
 c'est a toi que je vais parler.  Avec la
 perruque de laine blanche tu es comme une
 vieille femme.  Ecoute-moi.

 Si je le pouvais, je ne serais pas ici,
 assise dans l'ombre du mur et filant avec
 ennui: je serais couchee dans les violettes
 sur les pentes du Tauros.

 Comme il est plus pauvre que moi, ma mere ne
 veut pas qu'il m epouse.  Et pourtant, je te
 le dis: ou je ne verrai pas le jour des
 noces, ou ce sera lui qui me fera passer le
 seuil.



 30 -- LA FLUTE DE PAN


 Pour le jour des Hyacinthies, il m'a donne
 une syrinx faite de roseaux bien tailles,
 unis avec de la blanche cire qui est douce a
 mes levres comme du miel.

 Il m'apprend a jouer, assise sur ses genoux;
 mais je suis un peu tremblante.  Il en joue
 apres moi, si doucement que je l'entends a
 peine.

 Nous n'avons rien a nous dire, tant nous
 sommes pres l'un de l'autre; mais nos chansons
 veulent se repondre, et tour a tour nos
 bouches s'unissent sur la flute.

 Il est tard, voici le chant des grenouilles
 vertes qui commence avec la nuit.  Ma mere ne
 croira jamais que je suis restee si longtemps
 a chercher ma ceinture perdue.



 31 -- LA CHEVELURE


 Il m'a dit: <>

 Ouand il eut acheve, il mit doucement ses
 mains sur mes epaules, et il me regarda d'un
 regard si tendre, que je baissai les yeux
 avec un frisson.



 32 -- LA COUPE


 Lykas m'a vue arriver, seulement vetue d'une
 exomis succincte, car les journees sont
 accablantes; il a voulu mouler mon sein qui
 restait a decouvert.

 Il a pris de l'argile fine, petrie dans l'eau
 fraiche et legere.  Quand il l'a serree sur
 ma peau, j'ai pense defaillir tant cette
 terre etait froide.

 De mon sein moule, il a fait une coupe,
 arrondie et ombiliquee.  Il l'a mise secher
 au au soleil et l'a peinte de pourpre et
 d'ocre en pressant des fleurs tout autour.

 Puis nous sommes alles jusqu'a la fontaine
 qui est consacree aux nymphes, et nous
 avons jete la coupe dans le courant, avec
 des tiges de giroflees.



 33 -- ROSES DANS LA NUIT


 Des que la nuit monte au ciel, le monde
 est a nous, et aux dieux.  Nous allons des
 champs a la source, des bois obscurs aux
 clairieres, ou nous menent nos pieds nus.

 Les petites etoiles brillent assez pour les
 petites ombres que nous sommes.  Quelquefois,
 sous les branches basses, nous trouvons
 des biches endormies.

 Mais plus charmant la nuit que toute autre
 chose, il est un lieu connu de nous seuls et
 qui nous attire a travers la foret: un buisson
 de roses mysterieuses.

 Car rien n'est divin sur la terre a l'egal
 du parfum des roses dans la nuit.  Comment
 se fait-il qu'au temps ou j'etais seule je
 ne m'en sentais pas enivree?



 34 -- LES REMORDS


 D'abord je n'ai pas repondu, et j'avais la
 honte sur les joues, et les battements de
 mon coeur faisaient mal a mes seins.

 Puis j'ai resiste, j'ai dit: <>  J'ai
 tourne la tete en arriere et le baiser n'a pas
 franchi mes levres, ni l'amour mes genoux
 serres.

 Alors il m'a demande pardon, il m'a embrasse
 les cheveux, j'ai senti son haleine brulante,
 et il est parti...  Maintenant je suis seule.

 Je regarde la place vide, le bois desert, la
 terre foulee.  Et je mords mes poings jusqu'au
 sang et j'etouffe mes cris dans l'herbe



 35 -- LE SOMMEIL INTERROMPU


 Toute seule je m'etais endormie, comme
 une perdrix dans la bruyere.  Le vent leger,
 le bruit des eaux, la douceur de le nuit
 m'avaient retenue la.

 Je me suis endormie, imprudente, et je me
 suis reveillee en criant, et j'ai lutte, et
 j'ai pleure; mais deja il etait trop tard.
 Et que peuvent les bras d'une fille?

 Il ne me quitta pas.  Au contraire, plus
 tendrement dans ses bras, il me serra contre
 lui et je ne vis plus au monde ni la terre ni
 les arbres mais seulement la lueur de ses
 yeux...

 A toi, Kypris victorieuse, je consacre ces
 offrandes encore mouillees de rosee, vestiges
 des douleurs de la vierge, temoins de mon
 sommeil et de ma resistance.



 36 -- AUX LAVEUSES


 Laveuses, ne dites pas que vous m'avez vue!
 Je me confie a vous; ne le repetez pas!
 Entre ma tunique et mes seins je vous apporte
 quelque chose.

 Je suis comme une petite poule effrayee...
 Je ne sais pas si j'oserai vous dire...  Mon
 coeur bat comme si je mourais...  C'est un
 voile que je vous apporte.

 Un voile et les rubans de mes jambes.  Vous
 voyez: il y a du sang.  Par l'Apollon c'est
 malgre moi!  Je me suis bien defendue; mais
 l'homme qui aime est plus fort que nous.

 Lavez-les bien; n'epargnez ni le sel ni la
 craie.  Je mettrai quatre oboles pour vous
 aux pieds de l'Aphrodite; et meme une
 drachme d'argent.



 37 -- CHANSON


 Quand il est revenu, je me suis cache la
 figure avec les deux mains.  Il m'a dit: <>



 38 -- BILITIS


 Une femme s'enveloppe de laine blanche.  Une
 autre se vet de soie et d'or.  Une autre se
 couvre de fleurs, de feuilles vertes et de
 raisins.

 Moi je ne saurais vivre que nue.  Mon amant,
 prends-moi comme je suis: sans robe ni bijoux
 ni sandales voici Bilitis toute seule.

 Mes cheveux sont noirs de leur noir et mes
 levres rouges de leur rouge.  Mes boucles
 flottent autour de moi, libres et rondes
 comme des plumes.

 Prends moi telle que ma mere m'a faite dans
 une nuit d'amour lointaine, et si je te plais
 ainsi n'oublie pas de me le dire.



 39 -- LA PETITE MAISON


 La petite maison ou est son lit est la plus
 belle de la terre.  Elle est faite avec des
 branches d'arbre, quatre murs de terre seche
 et une chevelure de chaume.

 Je l'aime, car nous y couchons depuis que les
 nuits sont fraiches; et plus les nuits sont
 fraiches, plus elles sont longues aussi.  Au
 jour levant je me sens enfin lassee.

 Le matelas est sur le sol; deux couvertures
 de laine noire enferment nos corps qui se
 rechauffent.  Sa poitrine refoule mes seins.
 Mon coeur bat...

 Il m'etreint si fort qu'il me brisera, pauvre
 petite fille que je suis; mais des qu'il est
 en moi je ne sais plus rien du monde, et on
 me couperait les quatre membres sans me
 reveiller de ma joie.



 40 -- LA JOIE (non traduite)



 41 -- LA LETTRE PERDUE


 Helas sur moi!  j'ai perdu sa lettre.  Je
 l'avais mise entre ma peau et mon strophion,
 sous la chaleur de mon sein.  J'ai couru,
 elle sera tombee.

 Je vais retourner sur mes pas: si quelqu'un
 la trouvait, on le dirait a ma mere et je
 serais fouettee devant mes soeurs moqueuses.

 Si c'est un homme qui l'a trouvee il me la
 rendra; ou meme, s'il veut me parler en
 secret je sais le moyen de la lui ravir.

 Si c'est une femme qui l'a lue, o Dzeus
 Gardien, protege-moi!  car elle le dira a
 tout le monde, ou elle me prendra mon amant.



 42 -- CHANSON


 <>



 43 -- LE SERMENT


 <>

 Il me l'a dit, il me l'a dit!  Que m'importe
 le reste du monde!  Ou es-tu, bonheur insense
 qui te compares a mon bonheur!



 44 -- LA   NUIT


 C'est moi maintenant qui le recherche.
 Chaque nuit, tres doucement, je quitte la
 maison, et je vais par une longue route,
 jusqu'a sa prairie, le regarder dormir.

 Quelquefois je reste longtemps sans parler,
 heureuse de le voir seulement, et j'approche
 mes levres des siennes, pour ne baiser que
 son haleine.

 Puis tout a coup je m'etends sur lui.  Il se
 reveille dans mes bras, et il ne peut plus se
 relever car je lutte!  Il renonce, et rit, et
 m'etreint.  Ainsi nous jouons dans la nuit

 ... Premiere aube, o clarte mechante, toi
 deja!  En quel antre toujours nocturne, sur
 quelle prairie souterraine pourrons-nous si
 longtemps aimer, que nous perdions ton
 souvenir...



 45 -- BERCEUSE


 Dors: j'ai demande a Sardes tes jouets, et
 tes vetements a Babylone.  Dors, tu es fille
 de Bilitis et d'un roi du soleil levant.

 Les bois, ce sont les palais qu'on batit pour
 toi seule et que je t'ai donnes.  Les troncs
 des pins, ce sont les colonnes; les hautes
 branches, ce sont les voutes.

 Dors.  Pour qu'il ne t'eveille pas, je vendrais
 le soleil a la mer.  Le vent des ailes de
 la colombe est moins leger que ton haleine.

 Fille de moi, chair de ma chair, tu diras
 quand tu ouvriras les yeux, si tu veux la
 plaine ou la ville, ou la montagne ou la
 lune, ou le cortege blanc des dieux.



 46 -- LE TOMBEAU DES NAIADES


 Le long du bois couvert de givre, je
 marchais; mes cheveux devant ma bouche se
 fleurissaient de petits glacons, et mes
 sandales etaient lourdes de neige fangeuse
 et tassee.

 Il me dit: <> Il me dit: <>

 Et avec le fer de sa houe il cassa la glace
 de la source ou jadis riaient les naiades.
 Il prenait de grands morceaux froids, et, les
 soulevant vers le ciel pale, il regardait au
 travers.




                               II

                        ELEGIES A MYTYLENE


     

                                                SAPPHO



 47 -- AU VAISSEAU


 Beau navire qui m'as menee ici, le long des
 cotes de l'Ionie, je t'abandonne aux flots
 brillants, et d'un pied leger je saute sur la
 greve.

 Tu vas retourner au pays ou la vierge est
 l'amie des nymphes.  N'oublie pas de remercier
 les conseilleres invisibles, et porte-leur
 en offrande ce rameau cueilli par mes mains.

 Tu fus pin, et sur les montagnes, le vaste
 Notos enflamme agitait tes branches epineuses,
 tes ecureuils et tes oiseaux.

 Que le Boreus maintenant te guide, et te
 pousse mollement vers le port, nef noire
 escortee des dauphins au gre de la mer
 bienveillante.



 48 -- PSAPPHA


 Je me frotte les yeux...  Il fait deja jour,
 je crois.  Ah!  qui est aupres de moi?...  une
 femme?...  Par la Paphia, j'avais oublie...
 O Charites!  que je suis honteuse.

 Dans quel pays suis-je venue, et quelle est
 cette ile-ci ou l'on entend ainsi l'amour?
 Si je n'etais pas ainsi lassee, je croirais a
 quelque reve...  Est-il possible que ce soit
 la Psappha!

 Elle dort...  Elle est certainement belle,
 bien que ses cheveux soient coupes comme ceux
 d'un athlete.  Mais cet etrange visage, cette
 poitrine virile et ces hanches etroites...

 Je veux m'en aller avant qu'elle ne s'eveille.
 Helas!  je suis du cote du mur.  Il me faudra
 l'enjamber.  J'ai peur de froler sa hanche et
 qu'elle ne me reprenne au passage.



 49 -- LA DANSE DE GLOTTIS ET DE KYSE


 Deux petites filles m'ont emmenee chez elles,
 et des que la porte fut fermee, elles
 allumerent au feu la meche de la lampe et
 voulurent danser pour moi.

 Leurs joues n'etaient pas fardees, aussi
 brunes que leurs petits ventres.  Elles se
 tiraient par les bras et parlaient en meme
 temps, dans une agonie de gaiete.

 Assises sur leur matelas que portaient deux
 treteaux eleves, Glottis chantait a voix
 aigue et frappait en mesure ses petites mains
 sonores.

 Kyse dansait par saccades, puis s'arretait,
 essoufflee par le rire, et, prenant sa soeur
 par les seins, la mordait a l'epaule et la
 renversait, comme une chevre qui veut jouer.



 50 -- LES CONSEILS


 Alors Syllikhmas est entree, et nous voyant
 si familieres, elle s'est assise sur le banc.
 Elle a pris Glottis sur son genou, Kyse sur
 l'autre et elle a dit:

 <> Mais je restais loin.
 Elle reprit: <>



 51 -- L'INCERTITUDE


 De Glottis ou de Kyse je ne sais qui
 j'epouserai.  Comme elles ne se ressemblent
 pas, l'une ne me consolerait pas de l'autre
 et j'ai peur de mal choisir.

 Chacune d'elles a l'une de mes mains,
 l'une de mes mamelles aussi.  Mais a qui
 donnerai-je ma bouche?  a qui donnerai-je
 mon coeur et tout ce qu'on ne peut partager?

 Nous ne pouvons rester ainsi toutes les
 trois dans la meme maison.  On en parle
 dans Mytilene.  Hier, devant le temple d'Ares,
 une femme ne m'a pas dit: <>

 C'est Glottis que je prefere; mais je ne
 puis repudier Kyse.  Que deviendrait-elle
 toute seule?  Les laisserai-je ensemble comme
 elles etaient et prendrai-je une autre amie?



 52 -- LA  RENCONTRE


 Je l'ai trouvee comme un tresor, dans un
 champ, sous un buisson de myrte, enveloppee
 de la gorge aux pieds dans un peplos jaune
 brode de bleu.

 <>



 53 -- LA PETITE APHRODITE DE TERRE CUITE


 La petite Aphrodite gardienne qui protege
 Mnasidika fut modelee a Camiros par un potier
 fort habile.  Elle est grande comme le pouce,
 et de terre fine et jaune.

 Ses cheveux retombent et s'arrondissent sur
 ses epaules etroites.  Ses yeux sont
 longuement fendus et sa bouche est toute
 petite.  Car elle est la Tres-Belle.

 De la main droite, elle designe sa divinite,
 qui est criblee de petits trous sur le
 bas-ventre et le long des aines.  Car elle
 est la Tres-Amoureuse.

 Du bras gauche elle soutient ses mamelles
 pesantes et rondes.  Entre ses hanches
 elargies se gonfle un ventre feconde.  Car
 elle est la Mere-de-toutes-choses.



 54 -- LE DESIR


 Elle entra, et passionnement, les yeux
 fermes a demi, elle unit ses levres aux
 miennes et nos langues se connurent...
 Jamais il n'y eut dans ma vie un baiser
 comme celui-la.

 Elle etait debout contre moi, toute en
 amour et consentante.  Un de mes genoux,
 peu a peu, montait entre ses cuisses chaudes
 qui cedaient comme pour un amant.

 Ma main rampante sur sa tunique cherchait a
 deviner le corps derobe, qui tour a tour
 onduleux se pliait, ou cambre se raidissait
 avec des fremissements de la peau.

 De ses yeux en delire elle designait le lit;
 mais nous n'avions pas le droit d'aimer avant
 la ceremonie des noces, et nous nous separames
 brusquement.



 55 -- LES NOCES

 Le matin, on fit le repas de noces, dans la
 maison d'Acalanthis qu'elle avait adoptee
 pour mere.  Mnasidika portait le voile blanc
 et moi la tunique virile.

 Et ensuite, au milieu de vingt femmes, elle a
 mis ses robes de fete.  On l'a parfumee de
 bakkaris, on l'a poudree de poudre d'or, on
 lui a ote ses bijoux.

 Dans sa chambre pleine de feuillages, elle
 m'a attendue comme un epoux.  Et je l'ai
 emmenee sur un char entre moi et la
 nymphagogue, et les passants nous
 acclamaient.

 On a chante le chant nuptial; les flutes
 ont chante aussi.  J'ai emporte Mnasidika
 sous les epaules et sous les genoux, et nous
 avons passe le seuil couvert de roses.



 56 -- LE LIT (non traduite)



 57 -- LE PASSE QUI SURVIT


 Je laisserai le lit comme elle l'a laisse,
 defait et rompu, les draps meles, afin que
 la forme de son corps reste empreinte a cote
 du mien.

 Jusqu'a demain je n'irai pas au bain, je ne
 porterai pas de vetements et je ne peignerai
 pas mes cheveux, de peur d'effacer les
 caresses.

 Ce matin, je ne mangerai pas, ni ce soir,
 et sur mes levres je ne mettrai ni rouge ni
 poudre, afin que son baiser demeure.

 Je laisserai les volets clos et je n'ouvrirai
 pas la porte, de peur que le souvenir reste
 ne s'en aille avec le vent.



 58 -- LA METAMORPHOSE


 Je fus jadis amoureuse de la beaute des
 jeunes hommes, et le souvenir de leurs
 paroles, jadis, me tint eveillee.

 Je me souviens d'avoir grave un nom dans
 l'ecorce d'un platane.  Je me souviens
 d'avoir laisse un morceau de ma tunique dans
 un chemin ou passait quelqu'un.

 Je me souviens d'avoir aime...  O Pannychis,
 mon enfant, en quelles mains t'ai-je laissee?
 comment, o malheureuse, t'ai-je abandonnee?

 Aujourd'hui Mnasidika seule, et pour
 toujours, me possede.  Qu'elle recoive en
 sacrifice le bonheur de ceux que j'ai quittes
 pour elle.



 59 -- LE TOMBEAU SANS NOM


 Mnasidika m'ayant prise par la main me
 mena hors des portes de la ville, jusqu'a un
 petit champ inculte ou il y avait une stele de
 marbre.  Et elle me dit: <>

 Alors je sentis un grand frisson, et sans
 cesser de lui tenir la main, je me penchai
 sur son epaule, afin de lire les quatre vers
 entre la coupe creuse et le serpent:

 <>

 Longtemps nous sommes restees debout, et nous
 n'avons pas verse la libation.  Car comment
 appeler une ame inconnue d'entre les foules
 de l'Hades?



 60 -- LES TROIS BEAUTES DE MNASIDIKA


 Pour que Mnasidika soit protegee des dieux,
 j'ai sacrifie a l'Aphrodita-qui-aime-les-sourires,
 deux lievres males et deux colombes.

 Et j'ai sacrifie a l'Ares deux coqs armes
 pour la lutte et a la sinistre Hekata deux
 chiens qui hurlaient sous le couteau.

 Et ce n'est pas sans raison que j'ai implore
 ces trois Immortels, car Mnasidika porte sur
 son visage le reflet de leur triple divinite:

 Ses levres sont rouges comme le cuivre, ses
 cheveux bleuatres comme le fer, et ses yeux
 noirs, comme l'argent.



 61 -- L'ANTRE DES NYMPHES


 Tes pieds sont plus delicats que ceux de
 Thetis argentine.  Entre tes bras croises tu
 reunis tes seins, et tu les berces mollement
 comme deux beaux corps de colombes.

 Sous tes cheveux tu dissimules tes yeux
 mouilles, ta bouche tremblante et les fleurs
 rouges de tes oreilles; mais rien n'arretera
 mon regard ni le souffle chaud du baiser.

 Car, dans le secret de ton corps, c'est toi,
 Mnasidika aimee, qui receles l'antre des
 nymphes dont parle le vieil Homeros, le lieu
 ou les naiades tissent des linges de pourpre,

 Le lieu ou coulent, goutte a goutte, des
 sources intarissables, et d'ou la porte du
 Nord laisse descendre les hommes et ou` la
 porte du Sud laisse entrer les Immortels.



 62 -- LES SEINS DE MNASIDIKA


 Avec soin, elle ouvrit d'une main sa tunique
 et me tendit ses seins tiedes et doux, ainsi
 qu'on offre a la deesse une paire de
 tourterelles vivantes.

 <>



 63 -- LA CONTEMPLATION (non traduite)



 64 -- LA POUPEE


 Je lui ai donne une poupee, une poupee de
 cire aux joues roses.  Ses bras sont attaches
 par de petites chevilles, et ses jambes
 elles-memes se plient.

 Quand nous sommes ensemble elle la couche
 entre nous et c'est notre enfant.  Le soir
 elle la berce et lui donne le sein avant de
 l'endormir.

 Elle lui a tisse trois petites tuniques, et
 nous lui donnons des bijoux le jour des
 Aphrodisies, des bijoux et des fleurs aussi.

 Elle a soin de sa vertu et ne la laisse pas
 sortir sans elle; pas au soleil, surtout, car
 la petite poupee fondrait en gouttes de cire.



 65 -- TENDRESSES


 Ferme doucement tes bras, comme une ceinture,
 sur moi.  O touche, o touche ma peau ainsi!
 Ni l'eau ni la brise de midi ne sont plus
 douces que ta main.

 Aujourd'hui cheris-moi, petite soeur, c'est
 ton tour.  Souviens-toi des tendresses que je
 t'ai apprises la nuit derniere, et pres de moi
 qui suis lasse agenouille-toi sans parler.

 Tes levres descendent de mes levres.  Tous
 tes cheveux defaits les suivent, comme la
 caresse suit le baiser.  Ils glissent sur mon
 sein gauche; ils me cachent tes yeux.

 Donne-moi ta main.  Qu'elle est chaude!
 Serre la mienne, ne la quitte pas.  Les mains
 mieux que les bouches s'unissent, et leur
 passion ne s'egale a` rien.



 66 -- JEUX


 Plus que ses balles ou sa poupee, je suis
 pour elle un jouet.  De toutes les parties de
 mon corps elle s'amuse comme une enfant,
 pendant de longues heures, sans parler.

 Elle defait ma chevelure et la reforme selon
 son caprice, tantot nouee sous le menton
 comme une etoffe epaisse, ou tordue en
 chignon ou tressee jusqu'au bout.

 Elle regarde avec etonnement la couleur
 de mes cils, le pli de mon coude.  Parfois
 elle me fait mettre a genoux et poser les
 mains sur les draps;

 Alors (et c'est un de ses jeux) elle glisse
 sa petite tete par-dessous et imite le
 chevreau tremblant qui s'allaite au ventre
 de sa mere.



 67 -- EPISODE (non traduite)



 68 -- PENOMBRE


 Sous le drap de laine transparent nous nous
 sommes glissees, elle et moi.  Meme nos tetes
 etaient blotties, et la lampe eclairait
 l'etoffe au-dessus de nous.

 Ainsi je voyais son corps cheri dans une
 mysterieuse lumiere.  Nous etions plus pres
 l'une de l'autre, plus libres, plus intimes, plus
 nues.  <> disait-elle.

 Nous etions restees coiffees pour etre encore
 plus decouvertes, et dans l'air etroit du
 lit, deux odeurs de femmes montaient, des
 deux cassolettes naturelles.

 Rien au monde, pas meme la lampe, ne nous a
 vues cette nuit-la.  Laquelle de nous fut
 aimee, elle seule et moi le pourrions dire.
 Mais les hommes n'en sauront rien.



 69 -- LA DORMEUSE


 Elle dort dans ses cheveux defaits, les mains
 melees derriere la nuque.  Reve-t-elle?  Sa
 bouche est ouverte; elle respire doucement.

 Avec un peu de cygne blanc, j'essuie, mais
 sans l'eveiller, la sueur de ses bras, la
 fievre de ses joues.  Ses paupieres fermees
 sont deux fleurs bleues.

 Tout doucement je vais me lever; j'irai
 puiser l'eau, traire la vache et demander du
 feu aux voisins.  Je veux etre frisee et
 vetue quand elle ouvrira les yeux.

 Sommeil, demeure encore longtemps entre ses
 beaux cils recourbes et continue la nuit
 heureuse par un songe de bon augure.



 70 -- LE BAISER


 Je baiserai d'un bout a l'autre les longues
 ailes noires de ta nuque, o doux oiseau,
 colombe prise dont le coeur bondit sous ma
 main.

 Je prendrai ta bouche dans ma bouche
 comme un enfant prend le sein de sa mere.
 Frissonne!...  car le baiser penetre
 profondement et suffirait a l'amour.

 Je promenerai mes levres comme du feu, sur
 tes bras, autour de ton cou, et je ferai
 tourner sur tes cotes chatouilleuses la
 caresse etirante des ongles.

 Ecoute bruire en ton oreille toute la rumeur
 de la mer...  Mnasidika!  ton regard
 m'importune.  J'enfermerai dans mon baiser
 tes paupieres freles et brulantes.



 71 -- LES SOINS JALOUX,


 Il ne faut pas que tu te coiffes, de peur que
 le fer trop chaud ne brule ta nuque ou tes
 cheveux.  Tu les laisseras sur tes epaules et
 repandus le long de tes bras.

 Il ne faut pas que tu t'habilles, de peur
 qu'une ceinture ne rougisse les plis effiles
 de ta hanche.  Tu resteras nue comme une
 petite fille.

 Meme il ne faut pas que tu te leves, de peur
 que tes pieds fragiles ne s'endolorissent en
 marchant.  Tu reposeras au lit, o victime
 d'Eros, et je panserai ta pauvre plaie.

 Car je ne veux voir sur ton corps d'autres
 marques, Mnasidika, que la tache d'un baiser
 trop long, l'egratignure d'un ongle aigu,
 ou la barre pourpree de mon etreinte.



 72 -- L'ETREINTE EPERDUE


 Aime-moi, non pas avec des sourires, des
 flutes ou des fleurs tressees, mais avec ton
 coeur et tes larmes, comme je t'aime avec ma
 poitrine et avec mes gemissements.

 Quand tes seins s'alternent a mes seins,
 quand je sens ta vie contre ma vie, quand
 tes genoux se dressent derriere moi, alors
 ma bouche haletante ne sait meme plus
 trouver la tienne.

 Etreins-moi comme je t'etreins!  Vois, la
 lampe vient de mourir, nous roulons dans la
 nuit; mais je presse ton corps brulant et
 j'entends ta plainte perpetuelle...

 Gemis!  gemis!  gemis!  o femme!  Eros
 nous traine dans la douleur.  Tu souffrirais
 moins sur ce lit pour mettre un enfant au
 monde que pour accoucher de ton amour.



 73 -- REPRISE (non traduite)



 74 -- LE COEUR


 Haletante, je lui pris la main et je
 l'appliquai fortement sous la peau moite de
 mon sein gauche.  Et je tournais la tete ici
 et la et je remuais les levres sans parler.

 Mon coeur affole, brusque et dur, battait
 et battait ma poitrine, comme un satyre
 emprisonne heurterait, ploye dans une outre.
 Elle me dit: <>

 <>



 75 -- PAROLES DANS LA NUIT


 Nous reposons, les yeux fermes; le silence
 est grand autour de notre couche.  Nuits
 ineffables de l'ete!  Mais elle, qui me croit
 endormie, pose sa main chaude sur mon bras

 Elle murmure: <>  Le coeur
 me bat, mais sans repondre, je respire
 regulierement comme une femme couchee dans
 les reves.  Alors elle commence a parler:

 <>  Et elle repete mon nom.
 <>  Et elle m'effleure du
 bout de ses doigts tremblants:

 <>



 76 -- L'ABSENCE


 Elle est sortie, elle est loin, mais je la
 vois, car tout est plein d'elle dans cette
 chambre, tout lui appartient, et moi comme
 le reste.

 Ce lit encore tiede ou je laisse errer ma
 bouche, est foule a la mesure de son corps.
 Dans ce coussin tendre a dormi sa petite tete
 enveloppee de cheveux.

 Ce bassin est celui ou elle s'est lavee; ce
 peigne a penetre les noeuds de sa chevelure
 emmelee.  Ces pantoufles prirent ses pieds
 nus.  Ces poches de gaze continrent ses seins.

 Mais ce que je n'ose toucher du doigt, c'est
 ce miroir ou elle a vu ses meurtrissures
 toutes chaudes, et ou subsiste peut-etre
 encore le reflet de ses levres mouillees.



 77 -- L'AMOUR


 Helas, si je pense a elle, ma gorge se desseche,
 ma tete retombe, mes seins durcissent et me
 font mal, je frissonne et je pleure en marchant.

 Si je la vois, mon coeur s'arrete, mes mains
 tremblent, mes pieds se glacent, une rougeur
 de feu monte a mes joues, mes tempes battent
 douloureusement.

 Si je la touche, je deviens folle, mes bras
 se raidissent, mes genoux defaillent.  Je tombe
 devant elle, et je me couche comme une
 femme qui va mourir.

 De tout ce qu'elle me dit je me sens blessee.
 Son amour est une torture et les passants
 entendent mes plaintes...  Helas!  Comment
 puis-je l'appeler Bien-Aimee?



 78 -- LA PURIFICATION


 Te voila!  defais tes bandelettes, et tes
 agrafes et ta tunique.  Ote jusqu'a tes
 sandales, jusqu'aux rubans de tes jambes,
 jusqu'a la bande de ta poitrine.

 Lave le noir de tes sourcils, et le rouge de
 tes levres.  Efface le blanc de tes epaules
 et defrise tes cheveux dans l'eau.

 Car je veux t'avoir toute pure, telle que tu
 naquis sur le lit, aux pieds de ta mere feconde
 et devant ton pere glorieux,

 Si chaste que ma main dans ta main te fera
 rougir jusqu'a la bouche, et qu'un mot de moi
 sous ton oreille affolera tes yeux
 tournoyants.



 79 -- LA BERCEUSE DE MNASIDIKA


 Ma petite enfant, si peu d'annees que j'aie
 de plus que toi-meme, je t'aime, non pas
 comme une amante, mais comme si tu etais
 sortie de mes entrailles laborieuses.

 Lorsque etendue sur mes genoux, tes deux
 bras freles autour de moi, tu cherches mon
 sein, la bouche tendue, et me tettes avec
 lenteur entre tes levres palpitantes,

 Alors je reve qu'autrefois, j'ai allaite
 reellement cette bouche douillette, souple et
 baignee, ce vase myrrhin couleur de pourpre
 ou le bonheur de Bilitis est mysterieusement
 enferme.

 Dors.  Je te bercerai d'une main sur mon
 genou qui se leve et s'abaisse.  Dors ainsi.
 Je chanterai pour toi les petites chansons
 lamentables qui endorment les nouveaux-nes...



 80 -- PROMENADE AU BORD DE LA MER


 Comme nous marchions sur la plage, sans
 parler, et enveloppees jusqu'au menton
 dans nos robes de laine sombre, des jeunes
 filles joyeuses ont passe.

 <>

 Et les folles sont parties en courant.  Pour
 nous, sans parler nous noius sommes assises,
 moi sur une roche, elle sur le sable, et nous
 avons regarde la mer.



 81 -- L'OBJET


 <>



 82 -- SOIR PRES DU FEU


 L'hiver est dur, Mnasidika.  Tout est froid,
 hors notre lit.  Leve-toi, cependant, viens
 avec moi, car j'ai allume un grand feu avec
 des souches mortes et du bois fendu.

 Nous nous chaufferons accroupies, toutes
 nues, nos cheveux sur le dos, et nous boirons
 du lait dans la meme coupe et nous mangerons
 des gateaux au miel.

 Comme la flamme est sonore et gaie!  N'es-tu
 pas trop pres?  Ta peau devient rouge.
 Laisse-moi la baiser partout ou le feu l'a
 faite brulante.

 Au milieu des tisons ardents je vais chauffer
 le fer et te coiffer ici.  Avec les charbons
 eteints j'ecrirai ton nom sur le mur.



 83 -- PRIERES


 Que veux-tu?  dis-le.  S'il le faut, je
 vendrai mes derniers bijoux pour qu'une
 esclave attentive guette le desir de tes
 yeux, la soif quelconque de tes levres,

 Si le lait de nos chevres te semble fade, je
 louerai pour toi, comme pour un enfant, une
 nourrice aux mamelles gonflees qui chaque
 matin t'allaitera.

 Si notre lit te semble rude, j'acheterai tous
 les coussins mous, toutes les couvertures de
 soie, tous les draps fourres de plumes des
 marchandes amathusiennies.

 Tout.  Mais il faut que je te suffise, et si
 nous dormions sur la terre, il faut que la
 terre te soit plus douce que le lit chaud
 d'une etrangere.



 84 -- LES YEUX


 Larges yeux de Mnasidika, combien vous
 me rendez heureuse quand l'amour noircit
 vos paupieres et vous anime et vous noie
 sous les larmes;

 Mais combien folle, quand vous vous
 detournez ailleurs, distraits par une femme
 qui passe ou par un souvenir qui n'est pas
 le mien.

 Alors mes joues se creusent, mes mains
 tremblent et je souffre...  Il me semble que
 de toutes parts, et devant vous ma vie s'en va.

 Larges yeux de Mnasidika, ne cessez pas de me
 regarder!  ou je vous trouerai avec mon
 aiguille et vous ne verrez plus que la nuit
 terrible.



 85 -- LES FARDS


 Tout, et ma vie, et le monde, et les hommes,
 tout ce qui n'est pas elle n'est rien.
 Tout ce qui n'est pas elle, je te le donne,
 passant.

 Sait-elle que de travaux j'accomplis pour
 etre belle a ses yeux, par ma coiffure et par
 mes fards, par mes robes et mes parfums?

 Aussi longtemps je tournerais la meule, je
 ferais plonger la rame ou je becherais la
 terre, s'il fallait a ce prix la retenir ici.

 Mais faites qu'elle ne l'apprenne jamais,
 Deesses qui veillez sur nous!  Le jour ou
 elle saura que je l'aime elle cherchera une
 autre femme.



 86 -- LE SILENCE DE MNASIDIKA


 Elle avait ri toute la journee, et meme elle
 s'etait un peu moquee de moi.  Elle avait
 refuse de m'obeir, devant plusieurs femmes
 etrangeres.

 Quand nous sommes rentrees, j'ai affecte
 de ne pas lui parler, et comme elle se jetait
 a mon cou, en disant: <> je
 lui ai dit:

 <> Elle ne m'a rien
 repondu;

 Mais elle a mis tous ses bijoux qu'elle ne
 portait plus depuis longtemps, et la meme
 robe jaune brodee de bleu que le jour de
 notre rencontre.



 87 -- SCENE


 <>



 88 -- ATTENTE


 Le soleil a passe toute la nuit chez les
 morts depuis que je l'attends, assise sur mon
 lit, lasse d'avoir veille.  La meche de la lampe
 epuisee a brule jusqu'a la fin.

 Elle ne reviendra plus: voici la derniere
 etoile.  Je sais bien qu'elle ne viendra plus.
 Je sais meme le nom que je hais.  Et cependant
 j'attends encore.

 Qu'elle vienne maintenant!  oui, qu'elle
 vienne, la chevelure defaite et sans roses,
 la robe souillee, tachee, froissee, la langue
 seche et les paupieres noires!

 Des qu'elle ouvrira la porte, je lui dirai...
 mais la voici...  C'est sa robe que je touche,
 ses mains, ses cheveux, sa peau.  Je l'embrasse
 d'une bouche eperdue, et je pleure.



 89 -- LA SOLITUDE


 Pour qui maintenant farderais-je mes levres?
 Pour qui polirais-je mes ongles?  Pour qui
 paifumerais-je mes cheveux?

 Pour qui mes seins poudres de rouge, s'ils ne
 doivent plus la tenter?  Pour qui mes bras
 laves de lait s'ils ne doivent plus jamais
 l'etreindre?

 Comment pourrais-je dormir?  Comment
 pourrais-je me coucher?  Ce soir ma main,
 dans tout mon lit, n'a pas trouve sa main
 chaude.

 Je n'ose plus rentrer chez moi, dans la
 chambre affreusement vide.  Je n'ose plus
 rouvrir la porte.  Je n'ose meme plus rouvrir
 les yeux.



 90 -- LETTRE


 Cela est impossible, impossible.  Je t'en
 supplie a genoux, avec larmes, toutes les
 larmes que j'ai pleurees sur cette horrible
 lettre, ne m'abandonne pas ainsi.

 Songes-tu combien c'est affreux de te reperdre
 a jamais pour la seconde fois, apres avoir
 eu l'immense joie d'esperer te reconquerir.
 Ah!  mes amours!  ne sentez-vous donc
 pas a quel point je vous aime!

 Ecoute-moi.  Consens a me revoir encore
 une fois.  Veux-tu etre demain, au soleil
 couchant, devant ta porte?  Demain, ou le jour
 suivant.  Je viendrai te prendre.  Ne me refuse
 pas cela.

 La derniere fois peut-etre, soit, mais encore
 cette fois, encore cette fois!  Je te le
 demande, je te le crie, et songe que de ta
 reponse depend le reste de ma vie.



 91 -- LA TENTATIVE


 Tu etais jalouse de nous, Gyrinno, fille
 trop ardente.  Que de bouquets as-tu fait
 suspendre au marteau de notre porte!  Tu
 nous attendais au passage et tu nous suivais
 dans la rue.

 Maintenant tu es selon tes voeux, etendue
 a la place aimee, et la tete sur ce coussin
 ou flotte une autre odeur de femme.  Tu es
 plus grande qu'elle n'etait.  Ton corps
 different m'etonne.

 Regarde, je t'ai enfin cede.  Oui, c'est
 moi.  Tu peux jouer avec mes seins, caresser
 ma hanche, ouvrir mes genoux.  Mon corps
 tout entier s'est livre a tes levres
 infatigables,--helas!

 Ah!  Gyrinno!  avec l'amour mes larmes aussi
 debordent!  Essuie-les avec tes cheveux, ne
 les baise pas, ma cherie; et enlace moi de
 plus pres encore pour maitriser mes
 tremblements.



 92 -- L'EFFORT


 Encore!  assez de soupirs et de bras etires!
 Recommence!  Penses-tu donc que l'amour
 soit un delassement?  Gyrinno, c'est
 une tache, et de toutes la plus rude.

 Reveille-toi!  Il ne faut pas que tu dormes!
 Que m'importent tes paupieres bleues et
 la barre de douleur qui brule tes jambes
 maigres.  Astarte bouillonne dans mes reins.

 Nous nous sommes couchees avant le crepuscule.
 Voici deja la mauvaise aurore; mais je ne
 suis pas lasse pour si peu.  Je ne dormirai
 pas avant le second soir.

 Je ne dormirai pas: il ne faut pas que tu
 dormes.  Oh!  comme la saveur du matin est
 amere!  Gyrinno, appprecie-la.  Les baisers
 sont plus difficiles, mais plus etranges, et
 plus lents.



 93 -- MYRRHINE (non traduite)



 94 -- A GYRINNO


 Ne crois pas que je t'aie aimee.  Je t'ai
 mangee comme une figue mure, je t'ai bue
 comme une eau ardente, je t'ai portee autour
 de moi comme une ceinture de peau.

 Je me suis amusee de ton corps, parce que
 tu as les cheveux courts, les seins en pointe
 sur ton corps maigre, et les mamelons noirs
 comme deux petites dattes.

 Comme il faut de l'eau et des fruits, une
 femme aussi est necessaire, mais deja je ne
 sais plus ton nom, toi qui as passe dans mes
 bras comme l'ombre d'une autre adoree.

 Entre ta chair et la mienne, un reve brulant
 m'a possedee.  Je te serrais sur moi comme
 sur une blessure et je criais: Mnasidika!
 Mnasidika!  Mnasidika!



 95 -- LE DERNIER ESSAI


 <>



 96 -- LE SOUVENIR DECHIRANT


 Je me souviens...  (a quelle heure du jour ne
 l'ai-je pas devant mes yeux?) je me souviens
 de la facon dont Elle soulevait ses cheveux
 avec ses faibles doigts si pales.

 Je me souviens d'une nuit qu'elle passa,
 la joue sur mon sein, si doucement, que le
 bonheur me tint eveillee, et le lendemain elle
 avait au visage la marque de la papille ronde.

 Je la vois tenant sa tasse de lait et me
 regardant de cote, avec un sourire.  Je la
 vois, poudree et coiffee, ouvrant ses grands
 yeux devant son miroir, et retouchant du
 doigt le rouge de ses levres.

 Et surtout, si mon desespoir est une perpetuelle
 torture, c'est que je sais, instant par
 instant, comment elle defaille dans les bras
 de l'autre, et ce qu'elle lui demande et ce
 qu'elle lui donne.



 97 -- A LA POUPEE DE CIRE


 Poupee de cire, jouet cheri qu'elle appelait
 son enfant, elle t'a laissee toi aussi et elle
 t'oublie comme moi, qui fus avec elle ton
 pere ou ta mere, je ne sais.

 La pression de ses levres avaient deteint
 tes petites joues; et a ta main gauche voici
 ce doigt casse qui la fit tant pleurer.  Cette
 petite cyclas que tu portes, c'est elle qui te
 l'a brodee.

 A l'entendre, tu savais deja lire.  Pourtant
 tu n'etais pas sevree, et le soir, penchee sur
 toi, elle ouvrait sa tunique et te donnait le
 sein, <>, disait-elle.

 Poupee, si je voulais la revoir, je te donnerais
 a l'Aphrodite, comme le plus cher de mes cadeaux.
 Mais je veux penser qu'elle est tout a fait morte.



 98 -- CHANT FUNEBRE


 Chantez un chant funebre, muses Mytileniennes,
 chantez!  La terre est sombre comme un vetement
 de deuil et les arbres jaunes frissonnent comme
 des chevelures coupees.

 Heraios!  o mois triste et doux!  les feuilles
 tombent doucement comme la neige; le soleil
 est plus penetrant dans la foret plus eclaircie.
 Je n'entends plus rien que le silence.

 Voici qu'on a porte au tombeau Pittakos
 charge d'annees.  Beaucoup sont morts, que
 j'ai connus.  Et celle qui vit est pour moi
 comme si elle n'etait plus.

 Celui-ci est le dixieme automne que j'ai vu
 mourir sur cette plaine.  Il est temps aussi
 que je disparaisse.  Pleurez avec moi, muses
 Mytileniennes, pleurez sur mes pas!




                                III

                   EPIGRAMMES DANS L'ILE DE CHYPRE


       

                                          PHILODEME.



 99 -- HYMNE A ASTARTE


 Mere inepuisable, incorruptible, creatrice,
 nee la premiere, engendree par toi-meme,
 concue de toi-meme, issue de toi seule et
 qui te rejouis en toi, Astarte!

 O perpetuellement fecondee, o vierge et
 nourrice de tout, chaste et lascive, pure et
 jouissante, ineffable, nocturne, douce,
 respiratrice du feu, ecume de la mer!

 Toi qui accordes en secret la grace, toi
 qui unis, toi qui aimes, toi qui saisis d'un
 furieux desir les races multipliees des betes
 sauvages, et joins les sexes dans les forets,

 O Astarte irresistible, entends-moi, prends-moi,
 possede-moi, o Lune!  et treize fois, chaque
 annee, arrache a mes entrailles la libation
 de mon sang!



 100 -- HYMNE A LA NUIT


 Les masses noires des arbres ne bougent
 pas plus que des montagnes.  Les etoiles
 emplissent un ciel immense.  Un air chaud
 comme un souffle humain caresse mes yeux
 et mes joues.

 O Nuit qui enfantas les Dieux!  comme tu es
 douce sur mes levres!  comme tu es chaude
 dans mes cheveux!  comme tu entres en moi
 ce soir, et comme je me sens grosse de tout
 ton printemps!

 Les fleurs qui vont fleurir vont toutes
 naitre de moi.  Le vent qui respire est mon
 haleine.  Le parfum qui passe est mon desir.
 Toutes les etoiles sont dans mes yeux.

 Ta voix, est-ce le bruit de la mer, est-ce
 le silence de la plaine?  Ta voix, je ne la
 comprends pas, mais elle me jette la tete aux
 pieds et mes larmes lavent mes deux mains.



 101 -- LES MENADES


 A travers les forets qui dominent la mer,
 les Menades se sont ruees.  Maskhale aux
 seins fougueux, hurlante, brandissait le
 phallos, qui etait de  bois de sycomore et
 barbouille de vermillon.

 Toutes, sous la bassaris et les couronnes
 de pampre, couraient et criaient et sautaient,
 les crotales claquaient dans les  mains, et
 les thyrses crevaient la peau des tympanons
 retentissants.

 Chevelures mouillees, jambes agiles, seins
 rougis et bouscules, sueur des joues, ecume
 des levres, o Dionysos, elles t'offraient
 en retour l'ardeur que tu jetais en elles!

 Et le vent de la mer relevant vers le ciel
 les cheveux roux de Heliokomis, les tordait
 comme une flamme furieuse sur une torche
 de blanche cire.



 102 -- LA MER DE KYPRIS


 Sur le plus haut promontoire je me suis
 couchee en avant.  La mer etait noire comme
 un champ de violettes.  La voie lactee
 ruisselait de la grande mamelle divine.

 Mille Menades autour de moi dormaient dans
 les fleurs dechirees.  Les longues herbes
 se melaient aux chevelures.  Et voici que
 le soleil naquit dans l'eau orientale.

 C'etaient les memes flots et le meme rivage
 qui virent un jour apparaitre le corps blanc
 d'Aphrodita...  Je cachai tout a coup mes
 yeux dans mes mains.

 Car j'avais vu trembler sur l'eau mille
 petites levres de lumiere: le sexe pur ou le
 sourire de Kypris Philommeides.



 103 -- LES PRETRESSES DE L'ASTARTE


 Les pretresses de l'Astarte font l'amour au
 lever de la lune; puis elles se relevent et
 se baignent dans un bassin vaste aux
 margelles d'argent.

 De leurs doigts recourbes, elles peignent
 leurs chevelures, et leurs mains teintes de
 pourpre, melees a leurs boucles noires,
 semblent des branches de corail dans une mer
 sombre et flottante.

 Elles ne s'epilent jamais, pour que le
 triangle de la deesse marque leur ventre
 comme un temple; mais elles se teignent au
 pinceau et se parfument profondement.

 Les pretresses de l'Astarte font l'amour au
 coucher de la lune; puis dans une salle de
 tapis ou brule une haute lampe d'or, elles se
 couchent au hasard.



 104 -- LES MYSTERES


 Dans l'enceinte trois fois mysterieuse, ou
 les hommes ne penetrent pas, nous t'avons
 fetee, Astarte de la Nuit, Mere du Monde,
 Fontaine de la vie des Dieux!

 J'en revelerai quelque chose, mais pas
 plus qu'il n'est permis.  Autour du Phallos
 couronne, cent vingt femmes se balancaient
 en criant.  Les initiees etaient en habits
 d'hommes, les autres en tunique fendue.

 Les fumees des parfums, les fumees des
 torches, flottaient entre nous comme des
 nuees.  Je pleurais alarmes brulantes.
 Toutes, aux pieds de la Borbeia nous nous
 sommes jetees sur le dos.

 Enfin, quand l'Acte religieux fut consomme,
 et quand, dans le Triangle Unique on eut
 plonge le phallos pourpre, alors le mystere
 commenca, mais je n'en dirai pas davantage.



 105 -- LES COURTISANES EGYPTIENNES


 Je suis allee avec Plango chez les courtisanes
 egyptiennes, tout en haut de la vieille ville.
 Elles ont des amphores de terre, des plateaux
 de cuivre et des nattes jaunes ou elles
 s'accroupissent sans effort.

 Leurs chambres sont silencieuses, sans
 angles et sans encoignures, tant les couches
 successives de chaux bleue ont emousse les
 chapiteaux et arrondi le pied des murs.

 Elles se tiennent immobiles, les mains
 posees sur les genoux.  Quand elles offrent
 la bouillie elles murmurent: <>
 Et quand on les remercie, elles disent:
 <>

 Elles comprennent le hellene et feignent de
 le parler mal pour se rire de nous dans leur
 langue; mais nous, dent pour dent, nous
 parlons lydien et elles s'inquietent tout a
 coup.



 106 -- JE CHANTE MA CHAIR ET MA VIE


 Certes je ne chanterai pas les amantes
 celebres.  Si elles ne sont plus, pourquoi
 en parler?  Ne suis-je pas semblable a elles?
 N'ai-je pas trop de songer a moi-meme?

 Je t'oublierai, Pasiphae, bien que ta passion
 fut extreme.  Je ne te louerai pas, Syrinx
 ni toi, Byblis, ni toi, par la deesse entre
 toutes choisie, Helene aux bras blancs!

 Si quelqu'un souffrit, je ne le sens qu'a
 peine.  Si quelqu'un aima, j'aime davantage.
 Je chante ma chair et ma vie, et non pas
 l'ombre sterile des amoureuses enterrees.

 Reste couche, o mon corps, selon ta mission
 voluptueuse!  Savoure la jouissance
 quotidienne et les passions sans lendemain.
 Ne laisse pas une joie inconnue aux regrets
 du jour de ta mort.



 107 -- LES PARFUMS


 Je me parfumerai toute la peau pour attirer
 les amants.  Sur mes belles jambes, dans
 un bassin d'argent, je verserai du nard de
 Tarsos et du metopion d'Aigypte.

 Sous mes bras, de la menthe crepue; sur
 mes cils et sur mes yeux, de la marjolaine
 de Kos.  Esclave, defais ma chevelure et
 emplis-la de fumee d'encens.

 Voici l'oinanthe des montagnes de Kypre; je
 la ferai couler entre mes seins; la liqueur
 de rose qui vient de Phaselis embaumera ma
 nuque et mes joues.

 Et maintenant, repands sur mes reins la
 bakkaris irresistible.  Il vaut mieux, pour
 une courtisane, connaitre les parfums de
 Lydie que les moeurs du Peloponnese.



 108 -- CONVERSATION


 <>



 109 -- LA ROBE DECHIREE


 <>



 110 -- LES BIJOUX


 Un diademe d'or ajoure couronne mon front
 etroit et blanc.  Cinq chainettes d'or, qui
 font le tour de mes joues et de mon menton,
 se suspendent aux cheveux par deux larges
 agrafes.

 Sur mes bras qu'envierait Iris, treize
 bracelets d'argent s'etagent.  Qu'ils sont
 lourds!  Mais ce sont des armes; et je sais
 une ennemie qui en a souffert.

 Je suis vraiment toute couverte d'or.  Mes
 seins sont cuirasses de deux pectoraux d'or.
 Les images des dieux ne sont pas aussi riches
 que je le suis.

 Et je porte sur ma robe epaisse une cointure
 lamee d'argent.  Tu pourras y lire ce vers:
 <>



 111 -- L'INDIFFERENT


 Des qu'il est entre dans ma chambre, quel
 qu'il soit (cela importe-t-il?): <>

 Je le declare Adonis, Ares ou Herakles
 selon son visage, ou le Vieillard des Mers,
 si ses cheveux sont de pale argent.  Et
 alors, quels dedains pour la jeunesse legere!

 <>

 Puis, quand il a referme ses bras sous mes
 epaules, je vois un batelier du port passer
 comme une image divine sur le ciel etoile
 de mes paupieres transparentes.



 112 -- L'EAU PURE DU BASSIN


 <>



 113 -- LA FETE NOCTURNE (non traduite)



 114 -- VOLUPTE


 Sur une terrasse blanche, la nuit, ils nous
 laisserent evanouies dans les roses.  La
 sueur chaude coulait comme des larmes, de nos
 aisselles sur nos seins.  Une volupte
 accablante empourprait nos tetes renversees.

 Quatre colombes captives, baignees dans
 quatre parfums, voleterent au dessus de nous
 en silence.  De leurs ailes, sur les femmes
 nues, ruisselaient des gouttes de senteur.
 Je fus inondee d'essence d'iris.

 O lassitude!  je reposai ma joue sur le
 ventre d'une jeune fille qui s'enveloppa de
 fraicheur avec ma chevelure humide.  L'odeur
 de sa peau safranee enivrait ma bouche
 ouverte.  Elle ferma sa cuisse sur ma nuque.

 Je dormis, mais un reve epuisant m'eveilla:
 l'iynx, oiseau des desirs nocturnes, chantait
 eperdument au loin.  Je toussai avec un frisson.
 Un bras languissant comme une fleur s'elevait
 peu a peu vers la lune, dans l'air.



 115 -- L'HOTELLERIE


 Hotelier, nous sommes quatre.  Donne-nous
 une chambre et deux lits.  Il est trop tard
 maintenant pour rentrer a la ville et la
 pluie a creve la route.

 Apporte une corbeille de figues, du fromage
 et du vin noir; mais ote d'abord mes sandales
 et lave-moi les pieds, car la boue me
 chatouille.

 Tu feras porter dans la chambre deux bassins
 avec de l'eau, une lampe pleine, un cratere
 et des kylix.  Tu secoueras les couvertures
 et tu battras les coussins.

 Mais que les lits soient de bon erable et
 que les planches soient muettes!  Demain
 tu ne nous reveilleras pas.



 116 -- LA DOMESTICITE


 Quatre esclaves gardent ma maison: deux
 Thraces robustes a ma porte, un Sicilien a
 ma cuisine et une Phrygienne docile et
 muette pour le service de mon lit.

 Les deux Thraces sont de beaux hommes.
 Ils ont un baton a la main pour chasser les
 amants pauvres et un marteau pour clouer
 sur le mur les couronnes que l'on m'envoie.

 Le Sicilien est un cuisinier rare; je l'ai
 paye douze mines.  Aucun autre ne sait
 comme lui preparer des croquettes frites et
 des gateaux de coquelicots.

 La Phrygienne me baigne, me coiffe et
 m'epile.  Elle dort le matin dans ma chambre
 et pendant trois nuits, chaque mois, elle me
 remplace pres de mes amants.



 117 -- LE TRIOMPHE DE BILITIS


 Les processionnaires m'ont portee en
 triomphe, moi, Bilitis, toute nue sur un
 char en coquille ou des esclaves, pendant la
 nuit, avaient effeuille dix mille roses.

 J'etais couchee, les mains sous la nuque,
 mes pieds seuls etaient vetus d'or, et mon
 corps s'allongeait mollement, sur le lit de
 mes cheveux tiedes meles aux petales frais.

 Douze enfants, les epaules ailees, me
 servaient comme une deesse; les uns tenaient
 un parasol, les autres me mouillaient de
 parfums, ou brulaient de l'encens a la proue.

 Et autour de moi j'entendais bruire la rumeur
 ardente de la foule, tandis que l'haleine des
 desirs flottait sur ma nudite, dans les
 brumes bleues des aromates.



 118 -- A SES SEINS


 Chairs en fleurs, o mes seins!  que vous
 etes riches de volupte!  Mes seins dans mes
 mains, que vous avez de mollesses et de
 moelleuses chaleurs et de jeunes parfums!

 Jadis, vous etiez glaces comme une poitrine
 de statue et durs comme d'insensibles
 marbres.  Depuis que vous flechissez je vous
 cheris davantage, vous qui futes aimes.

 Votre forme lisse et renflee est l'honneur de
 mon torse brun.  Soit que je vous emprisonne
 sous la resille d'or, soit que je vous
 delivre tout nus, vous me precedez de votre
 splendeur.

 Soyez donc heureux cette nuit.  Si mes doigts
 enfantent des caresses, vous seuls le saurez
 jusqu'a demain matin; car, cette nuit,
 Bilitis a paye Bilitis.



 119 -- LIBERTE (non traduite)



 120 -- MYDZOURIS


 Mydzouris, petite ordure, ne pleure plus.
 Tu es mon amie.  Si ces femmes t'insultent
 encore, c'est moi qui leur repondrai.  Viens
 sous mon bras, et seche tes yeux.

 Oui, je sais que tu es une horrible enfant
 et que ta mere t'apprit de bonne heure a faire
 preuve de tous les courages.  Mais tu es jeune
 et c'est pourquoi tu ne peux rien faire qui
 ne soit charmant.

 La bouche d'une fille de quinze ans reste
 pure malgre tout.  Les levres d'une femme
 chenue, meme vierges, sont degradees; car
 le seul opprobre est de vieillir et nous ne
 sommes fletries que par la ride.

 Mydzouris, j'aime tes yeux francs, ton
 nom impudique et hardi, ta voix rieuse et
 ton corps leger.  Viens chez moi, tu seras
 mon aide, et quand nous sortirons ensemble,
 les femmes te diront: Salut.



 121 -- LE BAIN


 Enfant, garde bien la porte et ne laisse
 pas entrer les passants, car moi et six filles
 aux beaux bras nous nous baignons secretement
 dans les eaux tiedes du bassin.

 Nous ne voulons que rire et nager.  Laisse
 les amants dans la rue.  Nous tremperons
 nos jambes dans l'eau et, assises sur le bord
 du marbre, nous jouerons aux osselets.

 Nous jouerons aussi a la balle.  Ne laisse
 pas entrer les amants; nos chevelures sont
 trop mouillees; nos gorges ont la chair de
 poule et le bout de nos doigts se ride.

 D'ailleurs, il s'en repentirait, celui qui
 nous surprendrait nues!  Bilitis n'est pas
 Athena, mais elle ne se montre qu'a ses
 heures et chatie les yeux trop ardents.



 122 -- AU DIEU DE BOIS


 O Venerable Priapos, dieu de bois que j'ai
 fait sceller dans le marbre du bord de mes
 bains, ce n'est pas sans raison, gardien des
 vergers, que tu veilles ici sur des
 courtisanes.

 Dieu, nous ne t'avons pas achete pour te
 sacrifier nos virginites.  Nul ne peut donner
 ce qu'il n'a plus, et les zelatrices de Pallas
 ne courent pas les rues d'Amathonte.

 Non.  Tu veillais autrefois sur les chevelures
 des arbres, sur les fleurs bien arrosees,
 sur les fruits lourds et savoureux.  C'est
 pourquoi nous t'avons choisi.

 Garde aujourd'hui nos tetes blondes, les
 pavots ouverts de nos levres et les violettes
 de nos yeux.  Garde les fruits durs de nos
 seins et donne-nous des amants qui te
 ressemblent.



 123 -- LA DANSEUSE AUX CROTALES


 Tu attaches a tes mains legeres tes crotales
 retentissants, Myrrhinidion ma cherie, et a
 peine nue hors de la robe, tu etires tes membres
 nerveux.  Que tu es jolie, les bras en l'air,
 les reins arques et les seins rouges!

 Tu commences: tes pieds l'un devant l'autre
 se posent, hesitent, et glissent mollement.
 Ton corps se plie comme une echarpe, tu
 caresses ta peau qui frissonne, et la volupte
 inonde tes longs yeux evanouis.

 Tout a coup, tu claques des crotales!  Cambre-
 toi sur les pieds dresses, secoue les reins,
 lance les jambes et que tes mains pleines de
 fracas appellent tous les desirs en bande
 autour de ton corps tournoyant!

 Nous, applaudissons a grands cris, soit que,
 souriant sur l'epaule, tu agites d'un
 fremissement ta croupe convulsive et musclee,
 soit que tu ondules presque etendue, au
 rhythme de tes souvenirs.



 124 -- LA JOUEUSE DE FLUTE


 Melixo, les jambes  serrees, le corps penche,
 les bras en avant, tu glisses ta double
 flute legere entre tes levres mouillees de vin,
 et tu joues au dessus de la couche ou Teleas
 m'etreint encore.

 Ne suis-je pas bien imprudente, moi qui loue
 une aussi jeune fille pour distraire mes
 heures laborieuses, moi qui la montre ainsi
 nue aux regards curieux de mes amants, ne
 suis-je pas inconsideree?

 Non, Melixo, petite musicienne, tu es une
 honnete amie.  Hier tu ne m'as pas refuse de
 changer ta flute pour une autre quand je
 desesperais d'accomplir un amour plein de
 difficultes.  Mais tu es sure.

 Car je sais bien a quoi tu penses.  Tu
 attends la fin de cette nuit excessive qui
 t'anime cruellement en vain et au premier
 matin tu courras dans la rue, avec ton seul
 ami Psyllos, vers ton petit matelas defonce.



 125 -- LA CEINTURE CHAUDE


 <>

 Disant cela, j'ai denoue ma ceinture en
 moiteur et je l'ai roulee autour de sa tete.
 Elle etait toute chaude encore de la chaleur
 de mon ventre; le parfum de ma peau sortait
 de ses mailles fines.

 Il la respira longuement, les yeux fermes,
 puis je sentis qu'il revenait a moi et je vis
 meme tres clairement ses desirs reveilles
 qu'il ne me cachait point, mais, par ruse, je
 sus resister.

 <> Et j'ajoutai en m'enfuyant: <>



 126 -- A UN MARI HEUREUX


 Je t'envie, Agorakrites, d'avoir une femme
 aussi zelee.  C'est elle-meme qui soigne
 l'etable, et le matin, au lieu de faire
 l'amour elle donne a boire aux bestiaux.

 Tu t'en rejouis.  Que d'autres, dis-tu, ne
 songent qu'aux voluptes basses, veillent la
 nuit, dorment le jour et demandent encore a
 l'adultere une satiete criminelle.

 Oui; ta femme travaille a l'etable.  On dit
 meme qu'elle a mille tendresses pour le plus
 jeune de tes anes.  Ah!  Ha!  c'est un bel
 animal!  Il a une touffe noire sur les yeux.

 On dit qu'elle joue entre ses pattes, sous
 son ventre gris et doux...  Mais ceux qui
 disent cela sont des medisants.  Si ton ane
 lui plait, Agorakrites, c'est que son regard
 sans doute lui rappelle le tien.



 127 -- A UN EGARE


 L'amour des femmes est le plus beau de
 tous ceux que les mortels eprouvent, et tu
 penserais ainsi, Kleon, si lu avais l'ame
 vraiment voluptueuse; mais tu ne reves que
 vanites.

 Tu perds tes nuits a cherir les ephebes
 qui nous meconnaissent.  Regarde-les donc!
 Qu'ils sont laids!  Compare a leurs tetes
 rondes nos chevelures immenses; cherche
 nos seins blancs sur leurs poitrines.

 A cote de leurs flancs etroits, considere
 nos hanches luxuriantes, large couche creusee
 pour l'amant.  Dis enfin quelles levres
 humaines, sinon celles qu'ils voudraient
 avoir, elaborent les voluptes?

 Tu es malade, o Kleon, mais une femme
 te peut guerir.  Va chez la jeune Satyra,
 la fille de ma voisine Gorgo.  Sa croupe est
 une rose au soleil, et elle ne te refusera pas
 le plaisir qu'elle-meme prefere.



 128 -- THERAPEUTIQUE


 O Asklepios, sois-moi propice, o dieu de
 la sante divine, le jour ou l'eternelle nuit
 noire menacera mes yeux effrayes; car le
 poison de ma beaute, un jour, a servi de
 remede.

 On m'avait mandee en costume dans la chambre
 d'un jeune homme que les femmes ne tentaient
 point.  Des calecons creves se collaient a
 mes cuisses, et mes seins jaillissaient nus
 d'une brassiere brodee d'or.

 J'ai danse selon le rite au son des crotales,
 les douze desirs d'Aphrodite.  Et voici que
 l'amour est entre en lui tout a coup, et sur
 le lit de sa virginite j'ai recommence toute
 la danse.

 <> Je le regardai plus
 loin que les yeux et je lui dis avec lenteur:
 <>



 129 -- LA COMMANDE


 <>



 130 -- LA FIGURE DE PASIPHAE


 Dans une debauche que deux jeunes gens et des
 courtisanes firent chez moi, ou l'amour
 ruissela comme le vin, Damalis, pour feter
 son nom, dansa la Figure de Pasiphae.

 Elle avait fait faire a Kition deux masques
 de vache et de taureau, pour elle et pour
 Kharmantides.  Elle portait des cornes
 terribles, et une queue veritable a son
 calecon de cuir.

 Les autres femmes menees par moi, tenant des
 fleurs et des flambeaux, nous tournions sur
 nous-memes avec des cris, et nous caressions
 Damalis du bout de nos chevelures pendantes.

 Ses mugissements et nos chants et les danses
 effrenees ont dure plus que la nuit.  La
 chambre vide est encore chaude.  Je regarde
 mes mains rougies et les canthares de Khios
 ou nagent des roses.



 131 -- LA JONGLEUSE


 Quand la premiere aube se mela aux lueurs
 affaiblies des flambeaux, je fis entrer dans
 l'orgie une joueuse de flute vicieuse et
 agile, qui tremblait un peu, ayant froid.

 Louez la petite fille aux paupieres bleues,
 aux cheveux courts, aux seins aigus, vetue
 seulement d'une ceinture, d'ou pendaient des
 rubans jaunes et des tiges d'iris noirs.

 Louez-la!  car elle fut adroite et fit des
 tours difficiles.  Elle jonglait avec des
 cerceaux, sans rien casser dans la salle, et
 se glissait au travers comme une sauterelle.

 Parfois elle faisait la roue sur les mains
 et sur les pieds.  Ou bien les deux bras en
 l'air et les genoux ecartes elle se courbait
 a la renverse et touchait la terre en riant.



 132 -- LA DANSE DES FLEURS


 Anthis, danseuse de Lydie, a sept voiles
 autour d'elle.  Elle deroule le voile jaune,
 sa chevelure noire se repand.  Le voile rose
 glisse de sa bouche.  Le voile blanc tombe
 laisse voir ses bras nus.

 Elle degage ses petits seins du voile rouge
 qui se denoue.  Elle abaisse le voile vert de
 sa croupe jusqu'aux pieds.  Elle tire le
 voile bleu de ses epaules, mais elle presse
 sur sa pudeur le dernier voile transparent.

 Les jeunes gens la supplient: elle secoue la
 tete en arriere.  Au son des flutes seulement,
 elle le dechire un peu, puis tout a fait, et,
 avec les gestes de la danse, elle cueille les
 fleurs de son corps,

 En chantant: <>



 133 -- LA DANSE DE SATYRA (non traduite)



 134 -- MYDZOURIS COURONNEE (non traduite)



 135 -- LA VIOLENCE


 Non, tu ne me prendras pas de force, n'y
 compte pas, Lamprias.  Si tu as entendu dire
 qu'on a viole Parthenis, sache qu'elle y a
 mis du sien, car on ne jouit pas de nous sans
 y etre invite.

 Oh!  va de ton mieux, fais des efforts, c'est
 manque.  Je me defends a peine, cependant.
 Je n'appellerai pas au secours.  Et je ne
 lutte meme pas; mais je bouge.  Pauvre ami,
 c'est manque encore.

 Continue.  Ce petit jeu m'amuse.  D'autant
 que je suis sure de vaincre.  Encore un essai
 malheureux, et peut-etre tu seras moins
 dispose a me prouver tes desirs eteints.

 Bourreau, que fais-tu!  Chien!  tu me brises
 les poignets!  et ce genou qui m'eventre!
 Ah!  va, maintenant, c'est une belle victoire,
 que de ravir a terre une jeune fille en larmes.



 136 -- CHANSON


 Le premier me donna un collier, un collier de
 perles qui vaut une ville, avec les palais et
 les temples, et les tresors et les esclaves.

 Le second fit pour moi des vers.  Il disait
 que mes cheveux sont noirs comme ceux de la
 nuit sur la mer et mes yeux bleus comme ceux
 du matin.

 Le troisieme etait si beau que sa mere ne
 l'embrassait pas sans rougir.  Il mit ses
 mains sur mes genoux, et ses levres sur mon
 pied nu.

 Toi, tu ne m'as rien dit.  Tu ne m'as rien
 donne, car tu es pauvre.  Et tu n'es pas
 beau, mais c'est toi que j'aime.



 137 -- CONSEILS A UN AMANT


 Si tu veux etre aime d'une femme, o jeune
 ami, quelle qu'elle soit, ne lui dis pas que
 tu la veux, mais fais qu'elle te voie tous les
 jours, puis disparais, pour revenir.

 Si elle t'adresse la parole, sois amoureux
 sans empressement.  Elle viendra d'elle-meme
 a toi.  Sache alors la prendre de force, le
 jour ou elle entend se donner.

 Quand tu la recevras dans ton lit, neglige
 ton propre plaisir.  Les mains d'une femme
 amoureuse sont tremblantes et sans caresses.
 Dispense-les d'etre zelees.

 Mais toi, ne prends pas de repos.  Prolonge
 les baisers a perte d'haleine.  Ne la laisse
 pas dormir, meme si elle t'en prie.  Baise
 toujours la partie de son corps vers laquelle
 elle tourne les yeux.



 138 -- LES AMIES A DINER


 Myromeris et Maskhale, mes amies, venez avec
 moi, car je n'ai pas d'amant ce soir, et,
 couchees sur des lits de byssos, nous
 causerons autour du diner.

 Une nuit de repos vous fera du bien: vous
 dormirez dans mon lit, meme sans fards et mal
 coiffees.  Mettez une simple tunique de laine
 et laissez vos bijoux au coffre.

 Nul ne vous fera danser pour admirer vos
 jambes et les mouvements lourds de vos reins.
 Nul ne vous demandera les Figures sacrees,
 pour juger si vous etes amoureuses.

 Et je n'ai pas commande, pour nous, deux
 joueuses de flute aux belles bouches, mais
 deux marmites de pois rissoles, des gateaux
 au miel, des croquettes frites et ma derniere
 outre de Khios.



 139 -- LE TOMBEAU D'UNE JEUNE COURTISANE


 Ici git le corps delicat de Lyde, petite
 colombe, la plus joyeuse de toutes les
 courtisanes, qui plus que toute autre aima
 les orgies, les cheveux flottants, les danses
 molles et les tuniques d'hyacinthe.

 Plus que toute autre elle aima les glottismes
 savoureux, les caresses sur la joue, les jeux
 que la lampe voit seule et l'amour qui brise
 les membres.  Et maintenant, elle est une
 petite ombre.

 Mais avant de la mettre au tombeau, on l'a
 merveilleusement coiffee et on l'a couchee
 dans les roses; la pierre meme qui la recouvre
 est tout impregnee d'essences et de parfums.

 Terre sacree, nourrice de tout, accueille
 doucement la pauvre morte, endors-la dans
 tes bras o Mere!  et fais pousser autour de
 la stele, non les orties et les ronces, mais
 les faibles violettes blanches.



 140 -- LA PETITE MARCHANDE DE ROSES


 Hier, m'a dit Nais, j'etais sur la place,
 quand une petite fille en loques rouges a
 passe, portant des roses, devant un groupe de
 jeunes gens.  Et voici ce que j'ai entendu:

 <>

 Cette enfant n'est pas courtisane, Bilitis,
 nul ne la connait.  Vraiment n'est-ce pas un
 scandale et tolererons-nous que ces filles
 viennent salir dans la journee les lits qui
 nous attendent le soir?



 141 -- LA DISPUTE


 Ah!  par l'Aphrodita, te voila!  tete de
 sang!  pourriture!  empuse!  sterile!  carcan!
 gauchere!  digne de rien!  mauvaise truie!
 N'essaie pas de me fuir, mais approche et
 plus pres encore.

 Voyez-moi cette femme de matelots, qui ne
 sait pas meme plisser son vetement sur
 l'epaule et qui met de si mauvais fard que
 le noir de ses sourcils coule sur sa joue en
 ruisseaux d'encre!

 Tu es Phoinikienne: couche avec ceux de
 ta race.  Pour moi, mon pere etait Hellene:
 j'ai droit sur tous ceux qui portent le petase.
 Et meme sur les autres, s'il me plait ainsi.

 Ne t'arrete plus dans ma rue, ou je t'enverrai
 dans l'Hades faire l'amour avec Kharon, et je
 dirai tres justement: <> pour que les chiens puissent te
 deterrer.



 142 -- MELANCOLIE


 Je frissonne; la nuit est fraiche, et la
 foret toute mouillee.  Pourquoi m'as-tu conduite
 ici?  mon grand lit n'est-il pas plus
 doux que cette mousse semee de pierres?

 Ma robe a fleurs aura des taches de verdure;
 mes cheveux seront meles de brindilles;
 mon coude, regarde mon coude, comme
 il est deja souille de terre humide.

 Autrefois pourtant, je suivais dans les
 bois celui...  Ah!  laisse-moi quelque temps.
 Je suis triste, ce soir.  Laisse-moi, sans parler,
 la main sur les yeux.

 En verite, ne peux-tu attendre!  sommes
 nous des betes brutes pour nous prendre
 ainsi!  Laisse-moi.  Tu n'ouvriras ni mes
 genoux ni mes levres.  Mes yeux memes, de
 peur de pleurer, se ferment.



 143 -- LA PETITE PHANION


 Etranger, arrete-toi, regarde qui t'a fait
 signe: c'est la petite Phanion de Kos, elle
 merite que tu la choisisses.

 Vois, ses cheveux frisent comme du persil,
 sa peau est douce comme un duvet d'oiseau.
 Elle est petite et brune.  Elle parle bien.

 Si tu veux la suivre, elle ne te demandera
 pas tout l'argent de ton voyage; non, mais
 une drachme ou une paire de chaussures.

 Tu trouveras chez elle un bon lit, des figues
 fraiches, du lait, du vin, et, s'il fait
 froid, il y aura du feu.



 144 -- INDICATIONS


 S'il te faut, passant qui t'arretes, des cuisses
 elancees et des reins nerveux, une gorge
 dure, des genoux qui etreignent, va chez
 Plango, c'est mon amie.

 Si tu cherches une fille rieuse, avec des
 seins exuberants, la taille delicate, la croupe
 grasse et les reins creuses, va jusqu'au coin
 de cette rue, ou demeure Spidorrhodellis.

 Mais si les longues heures tranquilles dans
 les bras d'une courtisane, la peau douce, la
 chaleur du ventre et l'odeur des cheveux te
 plaisent, cherche Milto, tu seras content.

 N'espere pas beaucoup d'amour; mais
 profite de son experience.  On peut tout
 demander a une femme, quand elle est nue,
 quand il fait nuit, et quand les cent drachmes
 sont sur le foyer.



 145 -- LE MARCHAND DE FEMMES


 <>



 146 -- L'ETRANGER


 Etranger, ne va pas plus loin dans la ville.
 Tu ne trouveras ailleurs que chez moi des
 filles plus jeunes ni plus expertes.  Je suis
 Sostrata, celebre au dela de la mer.

 Vois celle-ci dont les yeux sont verts
 comme l'eau dans l'herbe.  Tu n'en veux pas?
 Voici d'autres yeux qui sont noirs comme la
 violette, et une chevelure de trois coudees.

 J'ai mieux encore.  Xantho, ouvre ta cyclas.
 Etranger, ses seins sont durs comme le coing,
 touche-les.  Et son beau ventre, tu le voie,
 porte les trois plis de Kypris.

 Je l'ai achetee avec sa soeur, qui n'est pas
 d'age a aimer encore, mais qui la seconde
 utilement.  Par les deux deesses!  tu es de
 race noble.  Phyllis et Xantho, suivez le
 chevalier!



 147 -- PHTLLIS (non traduite)



 148 -- LE SOUVENIR DE MNASIDIKA


 Elles dansaient l'une devant l'autre, d'un
 mouvement rapide et fuyant; elles semblaient
 toujours vouloir s'enlacer, et pourtant ne se
 touchaient point, si ce n'est du bout des
 levres.

 Quand elles tournaient le dos en dansant,
 elles se regardaient, la tete sur l'epaule,
 et la sueur brillait sous leurs bras leves,
 et leurs chevelures fines passaient devant
 leurs seins.

 La langueur de leurs yeux, le feu de leurs
 joues, la gravite de leurs visages, etaient
 trois chansons ardentes.  Elles se frolaient
 furtivement, elles pliaient leurs corps sur
 les hanches.

 Et tout a coup, elles sont tombees, pour
 achever a terre la danse molle...  Souvenir
 de Mnasidika, c'est alors que tu m'apparus,
 et tout, hors ta chere image, me fut importun.



 149 -- LA JEUNE MERE


 Ne crois pas, Myromeris, que, d'avoir ete
 mere, tu sois moindre en beaute.  Voici que
 ton corps sous la robe a noye ses formes
 greles dans une voluptueuse mollesse.

 Tes seins sont deux vastes fleurs renversees
 sur ta poitrine, et dont la queue coupee
 nourrit une seve laiteuse.  Ton ventre
 plus doux defaille sous la main.

 Et maintenant considere la toute petite enfant
 qui est nee du frisson que tu as eu un
 soir dans les bras d'un passant dont tu ne
 sais plus le nom.  Reve a sa lointaine destinee.

 Ces yeux qui s'ouvrent a peine s'allongeront
 un jour d'une ligne de fard noir, et ils
 semeront aux hommes la douleur ou la joie,
 d'un mouvement de leurs cils.



 150 -- L INCONNU


 Il dort.  Je ne le connais pas.  Il me fait
 horreur.  Pourtant sa bourse est pleine d'or
 et il a donne a l'esclave quatre drachmes en
 entrant.  J'espere une mine pour moi-meme.

 Mais j'ai dit a la Phrygienne d'entrer au lit
 a ma place.  Il etait ivre et l'a prise pour
 moi.  Je serais plutot morte dans les
 supplices que de m'allonger pres de cet
 homme.

 Helas!  je songe aux prairies de Tauros...
 J'ai ete une petite vierge...  Alors, j'avais
 la poitrine legere, et j'etais si folle
 d'envie amoureuse que je haissais mes soeurs
 mariees.

 Que ne faisais-je pas pour obtenir ce que
 j'ai refuse cette nuit!  Aujourd'hui mes
 mamelles se plient, et dans mon coeur trop
 use, Eros s'endort de lassitude.



 151 -- LA DUPERIE


 Je m'eveille...  Est-il donc parti?  Il a
 laisse quelque chose?  Non: deux amphores
 vides et des fleurs souillees.  Tout le tapis
 est rouge de vin.

 J'ai dormi, mais je suis encore ivre...  Avec
 qui donc suis-je rentree?...  Pourtant nous
 nous sommes couches.  Le lit est meme trempe
 de sueur.

 Peut-etre etaient-ils plusieurs; le lit est
 si bouleverse.  Je ne sais plus...  Mais on
 les a vus!  Voila ma Phrygienne.  Elle dort
 encore en travers de la porte.

 Je lui donne un coup de pied dans la poitrine
 et je crie: <>
 Je suis si enrouee que je ne puis parler.



 152 -- LE DERNIER AMANT


 Enfant, ne passe pas sans m'avoir aimee.
 Je suis encore belle, dans la nuit; tu verras
 combien mon automne est plus chaud que le
 printemps d'une autre.

 Ne cherche pas l'amour des vierges.  L'amour
 est un art difficile ou les jeunes filles
 sont peu versees.  Je l'ai appris toute ma
 vie pour le donner a mon dernier amant.

 Mon dernier amant, ce sera toi, je le sais.
 Voici ma bouche, pour laquelle un peuple a
 pali de desir.  Voici mes cheveux, les memes
 cheveux que Psappha la Grande a chantes.

 Je recueillerai en ta faveur tout ce qu'il
 m'est reste de ma jeunesse perdue.  Je brulerai
 les souvenirs eux-memes.  Je te donnerai
 la flute de Lykas, la ceinture de Mnasidika.



 153 -- LA COLOMBE


 Depuis longtemps deja je suis belle; le jour
 vient ou je ne serai plus femme.  Et alors je
 connaitrai les souvenirs dechirants, les
 brulantes envies solitaires et les larmes
 dans les mains.

 Si la vie est un long songe, a quoi bon lui
 resister?  Maintenant, quatre et cinq fois la
 nuit je demande la jouissance amoureuse, et
 quand mes flancs sont epuises je m'endors ou
 mon corps retombe.

 Au matin, j'ouvre les paupieres et je
 frissonne dans mes cheveux.  Une colombe est
 sur ma fenetre; je lui demande en quel mois
 nous sommes.  Elle me dit: <>

 Ah!  quel que soit le mois, la colombe dit
 vrai, Kypris!  Et je jette mes deux bras
 autour de mon amant, et avec de grands
 tremblements j'etire jusqu'au pied du lit mes
 jambes encore engourdies.



 154 -- LA PLUIE AU MATIN


 La nuit s'efface.  Les etoiles s'eloignent.
 Voici que les dernieres courtisanes sont
 rentrees avec les amants.  Et moi, dans la
 pluie du matin, j'ecris ces vers sur le
 sable.

 Les feuilles sont chargees d'eau brillante.
 Des ruisseaux a travers les sentiers
 entrainent la terre et les feuilles mortes.
 La pluie, goutte a goutte, fait des trous
 dans ma chanson.

 Oh!  que je suis triste et seule ici!  Les
 plus jeunes ne me regardent pas; les plus ages
 m'ont oubliee.  C'est bien.  Ils apprendront
 mes vers, et les enfants de leurs enfants.

 Voila ce que ni Myrtale, ni Thais, ni Glykera
 ne se diront, le jour ou leurs belles joues
 seront creuses.  Ceux qui aimeront apres moi
 chanteront mes strophes ensemble.



 155 -- LA MORT VERITABLE


 Aphrodita!  deesse impitoyable, tu as voulu
 que sur moi aussi la jeunesse heureuse aux
 beaux cheveux s'evanouit en quelques jours.
 Que ne suis-je morte tout a fait!

 Je me suis regardee dans mon miroir: je n'ai
 plus ni sourire ni larmes.  O doux visage
 qu'aimait Mnasidika, je ne puis croire que tu
 fus le mien!

 Se peut-il que tout soit fini?  Je n'ai pas
 encore vecu cinq fois huit annees, il me
 semble que je suis nee d'hier, et deja voici
 qu'il faut dire: On ne m'aimera plus.

 Toute ma chevelure coupee, je l'ai tordue
 dans ma ceinture et je te l'offre, Kypris
 eternelle!  Je ne cesserai pas de t'adorer.
 Ceci est le dernier vers de la pieuse
 Bilitis.




 		    LE TOMBEAU DE BILITIS



 156 -- PREMIERE EPITAPHE


 Dans le pays ou les sources naissent de la
 mer, et ou le lit des fleuves est fait de
 feuilles de roches, moi, Bilitis, je suis nee.

 Ma mere etait Phoinikienne; mon pere
 Damophylos, Hellene.  Ma mere m'a appris
 les chants de Byblos, tristes comme la
 premiere aube.

 J'ai adore l'Astarte a Kypre.  J'ai connu
 Psappha a Lesbos.  J'ai chante comment
 j'aimais.  Si j'ai bien vecu, Passant, dis-le
 a ta fille.

 Et ne sacrifie pas pour moi la chevre noire;
 mais, en libation douce, presse sa mamelle
 sur ma tombe.



 157 -- SECONDE EPITAPHE


 Sur les rives sombres du Melas, a Tamassos de
 Pamphylie, moi, fille de Damophylos, Bilitis,
 je suis nee.  Je repose loin de ma patrie, tu
 le vois.

 Toute enfant, j'ai appris les amours de
 l'Adon et de l'Astarte, les mysteres de la
 Syrie sainte, et la mort et le retour vers
 Celle-aux-paupieres-arrondies.

 Si j'ai ete courtisane, quoi de blamable?
 N'etait-ce pas mon devoir de femme?
 Etranger, la Mere-de-toutes-choses nous
 guide.  La meconnaitre n'est pas prudent.

 En gratitude a toi qui t'es arrete, je te
 souhaite ce destin: Puisses-tu etre aime,
 ne pas aimer.  Adieu.  Souviens-toi dans ta
 vieillesse, que tu as vu mon tombeau.



 158 -- DERNIERE EPITAPHE


 Sous les feuilles noires des lauriers, sous
 les fleurs amoureuses des roses, c'est ici que
 je suis couchee, moi qui sus tresser le vers
 au vers, et faire fleurir le baiser.

 J'ai grandi sur la terre des nymphes; j'ai
 vecu dans l'ile des amies; je suis morte dans
 l'ile de Kypris.  C'est pourquoi mon nom est
 illustre et ma stele frottee d'huile.

 Ne me pleure pas, toi qui t'arretes: on m'a
 fait de belles funerailles, les pleureuses se
 sont arrache les joues, on a couche dans ma
 tombe mes miroirs et mes colliers.

 Et maintenant, sur les pales prairies
 d'asphodeles, je me promeme, ombre
 impalpable, et le souvenir de ma vie
 terrestre est la joie de ma vie souterraine.




BIBLIOGRAPHIE


I. -- BILITIS' SAEMMTLICHE LIEDER zum ersten Male herausgegeben
und mit einem Woerterbuche versehen, von G. Heim -- Leipzig.
1894.

II. -- LES CHANSONS DE BILITIS, traduites du grec pour la
premiere fois par P. L. (Pierre Louys). -- Paris. 1895.

III. -- SIX CHANSONS DE BILITIS, traduites en vers par Mme Jean
Bertheroy. -- Revue pour les jeunes filles. Paris. Armand
Colin.  1896.

IV. -- VINGT-SIX CHANSONS DE BILITIS, traduites en allemand par
Richard Dehmel.-- Die Gesellschaft, Leipzig. 1896.

V. -- VINGT CHANSONS DE BILITIS, traduites en allemand par le Dr
Paul Goldmann. -- Frankfurter Zeitung. 1896.

VI. -- LES CHANSONS DE BILITIS, par le professeur von
Willamovitz-Moellendorf. -- Goettingsche Gelehrte. --
Goettinge. 1896.

VII, -- HUIT CHANSONS DE BILITIS, traduites en tcheque par
Alexandre Backovsky.  -- Prague. 1897.

VIII. -- QUATRE CHANSONS DE BILITIS, traduites en suedois par
Gustav Uddgren. -- Nordisk Revy. -- Stockholm. 1897.

IX. -- TROIS CHANSONS DE BILITIS, mises en musique par Claude
Debussy. -- Paris.  Fromont. 1898, etc.




*Ver.10/04/01*

  PGCC Collection eBook: Les chansons de Bilitis, by Pierre Louys







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