
Ivan Sergueïevitch Tourgueniev
PREMIER AMOUR
(1860)
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Table des matières
Les invités avaient pris congé depuis longtemps. L’horloge venait de sonner la demie de minuit. Seuls, notre amphitryon, Serge Nicolaiévitch et Vladimir Pétrovitch restaient encore au salon.
Notre ami sonna et fit apporter les reliefs du repas.
« Nous sommes bien d’accord, messieurs, fit-il en s’enfonçant dans son fauteuil et en allumant un cigare, chacun de nous a promis de raconter l’histoire de son premier amour. À vous le dé, Serge Nicolaiévitch. »
L’interpellé, un petit homme blond au visage bouffi, regarda l’hôte, puis leva les yeux au plafond.
« Je n’ai pas eu de premier amour, déclara-t-il enfin. J’ai commencé directement par le second.
— Comment cela ?
— Tout simplement. Je devais avoir dix-huit ans environ quand je m’avisai pour la première fois de faire un brin de cour à une jeune fille, ma foi fort mignonne, mais je me suis comporté comme si la chose ne m’était pas nouvelle ; exactement comme j’ai fait plus tard avec les autres. Pour être franc, mon premier — et mon dernier — amour remonte à l’époque où j’avais six ans. L’objet de ma flamme était la bonne qui s’occupait de moi. Cela remonte loin, comme vous le voyez, et le détail de nos relations s’est effacé de ma mémoire. D’ailleurs, même si je m’en souvenais, qui donc cela pourrait-il intéresser ?
— Qu’allons-nous faire alors ? se lamenta notre hôte… Mon premier amour n’a rien de très passionnant, non plus. Je n’ai jamais aimé avant de rencontrer Anna Ivanovna, ma femme. Tout s’est passé le plus naturellement du monde : nos pères nous ont fiancés, nous ne tardâmes pas à éprouver une inclination mutuelle et nous nous sommes mariés vite. Toute mon histoire tient en deux mots. À vrai dire, messieurs, en mettant la question sur le tapis, c’est sur vous que j’ai compté, vous autres, jeunes célibataires… À moins que Vladimir Pétrovitch ne nous raconte quelque chose d’amusant…
— Le fait est que mon premier amour n’a pas été un amour banal », répondit Vladimir Pétrovitch, après une courte hésitation.
C’était un homme d’une quarantaine d’années, aux cheveux noirs, légèrement mêlés d’argent.
« Ah ! Ah ! Tant mieux !… Allez-y ! On vous écoute !
— Eh bien, voilà… Ou plutôt non, je ne vous raconterai rien, car je suis un piètre conteur et mes récits sont généralement secs et courts ou longs et faux… Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je vais consigner tous mes souvenirs dans un cahier et vous les lire ensuite. »
Les autres ne voulurent rien savoir, pour commencer, mais Vladimir Pétrovitch finit par les convaincre. Quinze jours plus tard, ils se réunissaient de nouveau et promesse était tenue.
Voici ce qu’il avait noté dans son cahier :
J’avais alors seize ans. Cela se passait au cours de l’été 1833.
J’étais chez mes parents, à Moscou. Ils avaient loué une villa près de la porte Kalougski, en face du jardin Neskoutchny. Je me préparais à l’université, mais travaillais peu et sans me presser.
Point d’entraves à ma liberté : j’avais le droit de faire tout ce que bon me semblait, surtout depuis que je m’étais séparé de mon dernier précepteur, un Français qui n’avait jamais pu se faire à l’idée d’être tombé en Russie comme une bombe[1] et passait ses journées étendu sur son lit avec une expression exaspérée.
Mon père me traitait avec une tendre indifférence, ma mère ne faisait presque pas attention à moi, bien que je fusse son unique enfant : elle était absorbée par des soucis d’une autre sorte.
Mon père, jeune et beau garçon, avait fait un mariage de raison. Ma mère, de dix ans plus vieille que lui, avait eu une existence fort triste : toujours inquiète, jalouse, taciturne, elle n’osait pas se trahir en présence de son mari qu’elle craignait beaucoup. Et lui, affectait une sévérité froide et distante… Jamais je n’ai rencontré d’homme plus posé, plus calme et plus autoritaire que lui.
Je me souviendrai toujours des premières semaines que j’ai passées à la villa. Il faisait un temps superbe. Nous nous étions installés le 9 mai, jour de la Saint Nicolas. J’allais me promener dans notre parc, au Neskoutchny, ou de l’autre côté de la porte de Ralougsky ; j’emportais un cours quelconque — celui de Kaïdanov, par exemple — mais ne l’ouvrais que rarement, passant la plus claire partie de mon temps à déclamer des vers dont je savais un grand nombre par cœur. Mon sang s’agitait, mon cœur se lamentait avec une gaieté douce, j’attendais quelque chose, effrayé de je ne sais quoi, toujours intrigué et prêt à tout. Mon imagination se jouait et tourbillonnait autour des mêmes idées fixes, comme les martinets, à l’aube, autour du clocher. Je devenais rêveur, mélancolique ; parfois même, je versais des larmes. Mais à travers tout cela, perçait, comme l’herbe au printemps, une vie jeune et bouillante.
J’avais un cheval. Je le sellais moi-même et m’en allais très loin, tout seul, au galop. Tantôt je croyais être un chevalier entrant dans la lice — et le vent sifflait si joyeusement à mes oreilles ! — tantôt je levais mon visage au ciel, et mon âme large ouverte se pénétrait de sa lumière éclatante et de son azur.
Pas une image de femme, pas un fantôme d’amour ne s’était encore présenté nettement à mon esprit ; mais dans tout ce que je pensais, dans tout ce que je sentais, il se cachait un pressentiment à moitié conscient et plein de réticences, la prescience de quelque chose d’inédit, d’infiniment doux et de féminin…
Et cette attente s’emparait de tout mon être : je la respirais, elle coulait dans mes veines, dans chaque goutte de mon sang… Elle devait se combler bientôt.
Notre villa comprenait un bâtiment central, en bois, avec une colonnade flanquée de deux ailes basses ; l’aile gauche abritait une minuscule manufacture de papiers peints… Je m’y rendais souvent. Une dizaine de gamins maigrichons, les cheveux hirsutes, le visage déjà marqué par l’alcool, vêtus de cottes graisseuses, sautaient sur des leviers de bois qui commandaient les blocs de presses carrées. De cette manière, le poids de leur corps débile imprimait les arabesques multicolores du papier peint. L’aile droite, inoccupée, était à louer.
Un beau jour, environ trois semaines après notre arrivée, les volets des fenêtres s’y ouvrirent bruyamment, j’aperçus des visages de femmes — nous avions des voisins. Je me rappelle que le soir même, pendant le dîner, ma mère demanda au majordome qui étaient les nouveaux arrivants. En entendant le nom de la princesse Zassekine, elle répéta d’abord, avec vénération : « Ah ! une princesse », puis elle ajouta : « Pour sûr, quelque pauvresse. »
« Ces dames sont arrivées avec trois fiacres, observa le domestique, en servant respectueusement le plat. Elles n’ont pas d’équipage, et quant à leur mobilier, il vaut deux fois rien.
— Oui, mais j’aime tout de même mieux cela », répliqua ma mère.
Mon père la regarda froidement et elle se tut.
Effectivement, la princesse Zassekine ne pouvait pas être une personne aisée : le pavillon qu’elle avait loué était si vétuste, petit et bas, que même des gens de peu de fortune auraient refusé d’y loger. Pour ma part, je ne fis aucune attention à ces propos. D’autant plus que le titre de princesse ne pouvait pas me produire la moindre impression, car je venais précisément de lire Les Brigands, de Schiller.
J’avais contracté l’habitude d’errer chaque soir à travers les allées de notre parc, un fusil sous le bras, guettant les corbeaux. De tout temps, j’ai haï profondément ces bêtes voraces, prudentes et malignes. Ce soir-là, descendu au jardin, comme de coutume, je venais de parcourir vainement toutes les allées : les corbeaux m’avaient reconnu et leurs croassements stridents ne me parvenaient plus que de très loin. Guidé par le hasard, je m’approchai de la palissade basse séparant notre domaine de l’étroite bande jardinée qui s’étendait à droite de l’aile et en dépendait.
Je marchais, tête baissée, lorsque je crus entendre un bruit de voix ; je jetai un coup d’œil par-dessus la palissade, et m’arrêtai stupéfait… Un spectacle étrange s’offrait à mes regards.
À quelques pas devant moi, sur une pelouse bordée de framboisiers verts, se tenait une jeune fille, grande et élancée, vêtue d’une robe rose à raies et coiffée d’un petit fichu blanc ; quatre jeunes gens faisaient cercle autour d’elle, et elle les frappait au front, à tour de rôle, avec une de ces fleurs grises dont le nom m’échappe, mais que les enfants connaissent bien : elles forment de petits sachets qui éclatent avec bruit quand on leur fait heurter quelque chose de dur. Les victimes offraient leur front avec un tel empressement, et il y avait tant de charme, de tendresse impérative et moqueuse, de grâce et d’élégance dans les mouvements de la jeune fille (elle m’apparaissait de biais), que je faillis pousser un cri de surprise et de ravissement… J’aurais donné tout au monde pour que ces doigts adorables me frappassent aussi.
Mon fusil glissa dans l’herbe ; j’avais tout oublié et dévorais des yeux cette taille svelte, ce petit cou, ces jolies mains, ces cheveux blonds légèrement ébouriffés sous le fichu blanc, cet œil intelligent à moitié clos, ces cils et cette joue veloutée…
« Dites donc, jeune homme, croyez-vous qu’il soit permis de dévisager de la sorte des demoiselles que vous ne connaissez pas ? » fit soudain une voix, tout contre moi.
Je tressaillis et restai interdit… Un jeune homme aux cheveux noirs coupés très courts me toisait d’un air ironique, de l’autre côté de la palissade. Au même instant, la jeune fille se tourna également de mon côté… J’aperçus de grands yeux gris, sur un visage mobile qu’agita tout à coup un léger tremblement, et le rire, d’abord contenu, fusa, sonore, découvrant ses dents blanches et arquant curieusement les sourcils de la jeune personne… Je rougis piteusement, ramassai mon fusil et m’enfuis à toutes jambes, poursuivi par les éclats de rire. Arrivé dans ma chambre, je me jetai sur le lit et me cachai le visage dans les mains. Mon cœur battait comme un fou ; je me sentais confus et joyeux, en proie à un trouble comme je n’en avais jamais encore éprouvé.
Après m’être reposé, je me peignai, brossai mes vêtements et descendis prendre le thé. L’image de la jeune fille flottait devant moi ; mon cœur s’était assagi, mais se serrait délicieusement.
« Qu’as-tu donc ? me demanda brusquement mon père. Tu as tué un corbeau ? »
J’eus envie de tout lui raconter, mais je me retins et me contentai de sourire à part moi. Au moment de me coucher, je fis trois pirouettes sur un pied — sans savoir pourquoi — et me pommadai les cheveux. Je dormis comme une souche. Peu avant le petit jour, je me réveillai un instant, soulevai la tête, regardai autour de moi, plein de félicité — et me rendormis.
« Comment m’y prendre pour faire leur connaissance ? » Telle fut ma première pensée en me réveillant.
Je descendis au jardin avant le thé, mais évitai de m’approcher trop près de la palissade et n’aperçus âme qui vive.
Après le thé, je passai et repassai plusieurs fois devant leur pavillon et essayai de percer de loin le secret des croisées… À un moment donné, je crus deviner un visage derrière le rideau et m’éloignai précipitamment.
« Il faut tout de même bien que je fasse sa connaissance, me disais-je, en me promenant sans but dans la plaine sablonneuse qui s’étend devant Neskoutchny. Mais comment ? Voilà le problème. » J’évoquais les moindres détails de notre rencontre de la veille ; de toute l’aventure, c’était son rire qui m’avait frappé le plus, je ne savais pourquoi…
Pendant que je m’exaltais et imaginais toutes sortes de plans, le destin avait déjà pris soin de moi…
Pendant mon absence, ma mère avait reçu une lettre de notre voisine. Le message était écrit sur un papier gris très ordinaire et cacheté avec de la cire brune, comme on n’en trouve généralement que dans les bureaux de poste ou sur les bouchons des vins de qualité inférieure. Dans cette lettre, où la négligence de la syntaxe ne cédait en rien à celle de l’écriture, la princesse demandait à ma mère de lui accorder aide et protection. Ma mère, selon notre voisine, était intimement liée avec des personnages influents, dont dépendait le sort de la princesse et de ses enfants, car elle était engagée dans de gros procès.
« Je madresse à vou, écrivait-elle, comme une fame noble à une autre fame noble, et d’autre part, il met agréable de profité de ce asart… » Pour conclure, ma princesse sollicitait l’autorisation de venir rendre visite à ma mère.
Cette dernière se montra fort ennuyée : mon père était absent et elle ne savait à qui demander conseil. Bien entendu, il n’était pas question de laisser sans réponse la missive de la « fame noble » — une princesse par-dessus le marché ! Mais que faire ? il semblait déplacé d’écrire un mot en français, et l’orthographe russe de ma mère était plutôt boiteuse ; elle le savait et ne voulait pas se compromettre.
Mon retour tombait à pic. Maman me demanda de me rendre incontinent chez la princesse et de lui expliquer que l’on serait toujours heureux, dans la mesure du possible, de rendre service à Son Altesse et enchantés de la recevoir entre midi et une heure. La réalisation soudaine de mon désir voilé me remplit de joie et d’appréhension. Cependant, je n’en laissai rien voir et, avant d’accomplir la mission, montai dans ma chambre afin de passer une cravate neuve et ma petite redingote. À la maison, l’on me faisait porter encore veste courte et col rabattu, malgré mes protestations.
Je pénétrai dans le vestibule étroit et mal tenu, sans réussir à maîtriser un tremblement involontaire, et croisai un vieux domestique chenu, dont le visage était couleur de bronze et les yeux mornes et petits, comme ceux d’un porc. Son front et ses tempes étaient burinés de rides profondes, comme je n’en avais encore jamais vu. Il portait un squelette de hareng sur une assiette. En m’apercevant, il repoussa du pied la porte qui donnait dans l’autre pièce et me demanda d’une voix brusque :
« Que désirez-vous ?
— Est-ce que la princesse Zassekine est chez elle ? » m’informai-je.
« Boniface ! » cria derrière la porte une voix de femme éraillée.
Le domestique me tourna silencieusement le dos, offrit à mes regards une livrée fortement usée sur les omoplates, dont l’unique bouton, tout couvert de rouille, était frappé aux armes de la princesse, posa l’assiette sur le carreau et me laissa seul.
« Es-tu allé au commissariat ? » reprit la même voix.
Le domestique marmotta quelque chose.
« Tu dis… qu’il y a quelqu’un ?… le fils du patron d’à côté ?… Fais-le entrer !
— Veuillez entrer au salon », fit le domestique en réapparaissant devant moi et en ramassant son assiette.
Je rectifiai rapidement ma tenue et passai au « salon ».
J’étais dans une petite pièce pas très propre, meublée pauvrement et à la hâte. Une femme, âgée d’une cinquantaine d’années, nu-tête, se tenait assise dans un fauteuil aux bras cassés, près de la fenêtre. Elle portait une vieille robe de couleur verte et un fichu bariolé, en poil de chameau, autour du cou. Elle me dévorait littéralement de ses petits yeux noirs.
Je m’approchai d’elle et la saluai.
« Ai-je l’honneur de parler à la princesse Zassekine ?
— Oui, c’est moi. Et vous êtes le fils de M. V… ?
— Oui, princesse. Ma mère m’a chargé d’une commission pour vous.
— Asseyez-vous donc, je vous en prie… Boniface !… Où sont mes clefs ?… Est-ce que tu ne les as pas vues ? »
Je rapportai la réponse de ma mère à mon interlocutrice. Elle m’écouta en tambourinant sur la vitre avec ses gros doigts rouges et, quand j’eus fini de parler, me dévisagea de nouveau.
« Très bien. Je viendrai sans faute, dit-elle enfin. Comme vous êtes jeune ! Quel âge avez-vous, s’il n’est pas indiscret de vous le demander ?
— Seize ans », répondis-je avec une involontaire hésitation.
La princesse tira de sa poche quelques papiers graisseux et gribouillés, les porta tout contre son nez et se mit à les déchiffrer.
« Le bel âge, émit-elle soudain, en se tournant vers moi et en remuant sa chaise, je vous en prie, pas de cérémonies, chez moi tout est simple. »
« Un peu trop », ajoutai-je à part moi, en jetant un coup d’œil dégoûté sur toute sa silhouette malpropre.
À cet instant précis, une autre porte s’ouvrit, et la jeune fille de la veille apparut sur le seuil. Elle leva la main et un sourire moqueur éclaira son visage.
« C’est ma fille, dit la princesse, en la désignant du coude. Zinotchka, c’est le fils de notre voisin, M. V… Comment vous appelez-vous, jeune homme ?
— Vladimir », balbutiai-je, plein de confusion, en me levant précipitamment.
« Et votre patronyme est ?
— Pétrovitch.
— Tiens ! J’ai connu un commissaire de police qui s’appelait également Vladimir Pétrovitch. Boniface, ne cherche plus les clefs : je les ai dans ma poche. »
La jeune fille me dévisageait toujours du même air moqueur, en clignant légèrement les yeux et la tête un peu penchée de côté.
« Je vous ai déjà vu, monsieur Voldémar, commença-t-elle. (Le son de sa voix d’argent me fit tressaillir d’un doux frisson.)… Vous voulez bien que je vous appelle ainsi, n’est-ce pas ?
— Mais comment donc, balbutiai-je à peine.
— Où ça ? » demanda la princesse.
La jeune fille ne lui répondit rien.
« Avez-vous une minute de libre ? m’interrogea-t-elle de nouveau.
— Oui, mademoiselle.
— Voulez-vous m’aider à dévider cette pelote de laine ? Venez par ici, dans ma chambre. »
Elle sortit du « salon » avec un signe de tête. Je lui emboîtai le pas.
L’ameublement de la pièce où nous étions entrés était un peu mieux assorti et disposé avec plus de goût qu’au « salon ».
Mais, pour être tout à fait franc, c’est à peine si je m’en doutais : je marchais comme un somnambule et ressentais dans tout mon être une sorte de transport joyeux frisant la sottise.
La jeune princesse prit une chaise, chercha un écheveau de laine rouge, le dénoua soigneusement, m’indiqua an siège en face d’elle, et me mit la laine sur les mains tendues.
Il y avait dans tous ses gestes une lenteur amusante ; le même sourire, clair et espiègle, errait au coin de ses lèvres entrouvertes. Elle commença à enrouler la laine sur un carton plié en deux et m’illumina tout soudain d’un regard si rapide et rayonnant que je baissai les yeux malgré moi. Lorsque ses yeux, généralement à moitié clos, s’ouvraient de toute leur immensité, son visage se transfigurait instantanément, inondé d’un rai de soleil.
« Qu’avez vous pensé de moi hier, m’sieur Voldémar ? me demanda-t-elle au bout de quelque temps. Je gage que vous m’avez sévèrement jugée.
— Moi… princesse… je n’ai rien pensé du tout… comment pourrais-je me permettre de…, balbutiai-je tout désemparé.
— Écoutez-moi bien, reprit-elle. Vous ne me connaissez pas encore. Je suis une lunatique. Vous avez seize ans, n’est ce pas ? Moi, j’en ai vingt et un… Je suis beaucoup plus vieille que vous ; par conséquent, vous devez toujours me dire la vérité… et m’obéir, ajouta-t-elle. Allons, regardez-moi bien en face… Pourquoi baissez-vous tout le temps les yeux ? »
Mon trouble s’accrut de plus belle, cependant, je levai la tête. Elle souriait encore, mais d’un autre sourire, d’un sourire où il y avait de l’approbation.
« Regardez-moi bien, fit-elle en baissant la voix avec une intonation câline… Cela ne m’est pas désagréable… Votre mine me revient et je sens que nous allons devenir de grands amis… Et moi, est-ce que je vous plais ? conclut-elle, insidieuse.
— Princesse…, commençai-je.
— D’abord, appelez-moi Zinaïda Alexandrovna… Ensuite, qu’est-ce que c’est que cette habitude qu’ont les enfants — elle se reprit —, je veux dire les jeunes gens de cacher leurs vrais sentiments ? C’est bon pour les grandes personnes. N’est ce pas que je vous plais ? »
J’aimais, certes, sa franchise, mais n’en fus pas moins légèrement offusqué. Afin de lui faire voir qu’elle n’avait pas affaire à un enfant, je pris — autant que cela me fut possible — un air grave et désinvolte :
« Mais oui, vous me plaisez beaucoup, Zinaïda Alexandrovna, et je ne veux point le cacher. »
Elle secoua doucement la tête.
« Avez-vous un précepteur ? me demanda-t-elle à brûle-pourpoint.
— Non, je n’en ai plus, et depuis longtemps. »
Je mentais grossièrement : un mois à peine s’était écoulé depuis le départ du Français.
« Oh ! mais alors vous êtes tout à fait une grande personne ! »
Elle me donna une légère tape sur les doigts.
« Tenez vos mains droites ! »
Et elle se remit à enrouler la laine avec application.
Je profitai qu’elle eût baissé les yeux et l’examinai, d’abord à la dérobée, puis de plus en plus hardiment. Son visage me parut encore plus charmant que la veille : tout en lui était fin, intelligent et attrayant. Elle tournait le dos à la fenêtre voilée d’un rideau blanc ; un rai de soleil filtrait à travers le tissu et inondait de lumière ses cheveux flous et dorés, son cou innocent, l’arrondi de ses épaules, sa poitrine tendre et sereine. Je la contemplais et qu’elle me devenait chère et proche ! J’avais l’impression de la connaître depuis longtemps et de n’avoir rien su, rien vécu avant de l’avoir vue… Elle portait une robe de couleur sombre, assez usée, et un tablier. Et j’aurais voulu caresser doucement chaque pli de ses vêtements. Je suis en face d’elle, nous avons fait connaissance. — Les bouts de ses petits pieds dépassaient, espiègles, sous la jupe, et j’aurais voulu les adorer à genoux… quel bonheur, mon Dieu ! me disais-je… Je faillis sauter de joie, mais réussis à me contenir et balançai seulement les jambes, comme un enfant qui déguste son dessert.
J’étais heureux comme poisson dans l’eau et, s’il n’avait tenu qu’à moi, je n’aurais jamais quitté cette pièce.
Ses paupières se relevèrent délicatement ; les yeux clairs brillèrent d’un doux éclat et elle me sourit de nouveau.
« Comme vous me regardez », fit-elle lentement en me menaçant du doigt.
Je devins cramoisi… « Elle se doute de tout, elle voit tout, me dis-je tragiquement. D’ailleurs, pourrait-il en être autrement ? »
Subitement, un bruit dans la pièce contiguë, le cliquetis d’un sabre.
« Zina ! cria la princesse. Belovzorov t’a apporté un petit chat !
— Un petit chat ! » s’exclama Zinaïda.
Elle se leva d’un bond, me jeta l’écheveau sur les genoux et sortit précipitamment.
Je me levai également, posai la laine sur le rebord de la fenêtre, passai au salon et m’arrêtai, stupéfait, sur le pas de la porte. Un petit chat tigré était couché au milieu de la pièce, les pattes écartées ; à genoux devant lui, Zinaïda lui soulevait le museau avec précaution. À côté de sa mère, entre les deux croisées, se tenait un jeune hussard, beau garçon, les cheveux blonds et bouclés, le teint rose, les yeux saillants.
« Qu’il est drôle ! répétait Zinaïda, mais ses yeux ne sont pas du tout gris, ils sont verts… et comme il a de grandes oreilles !… Merci, Victor Egorovitch… Vous êtes un amour. »
Le hussard, en qui j’avais reconnu l’un des jeunes gens de la veille, sourit et s’inclina en faisant sonner ses éperons et la bélière de son sabre.
« Hier, vous exprimâtes le désir d’avoir un petit chat tigré à longues oreilles. Vos désirs sont des ordres ! »
Il s’inclina de nouveau.
Le petit chat miaula faiblement et se mit à explorer le plancher du bout de son museau.
« Oh ! il a faim ! s’écria Zinaïda… Boniface !… Sonia ! Vite, du lait ! »
Une bonne, qui portait une vieille robe jaune et un foulard décoloré autour du cou, entra dans la pièce, apportant une soucoupe de lait qu’elle déposa devant la petite bête. Le chat frissonna, ferma les yeux et commença de laper.
« Comme sa langue est petite et toute rouge », observa Zinaïda en baissant la tête presque au niveau du museau.
Le petit chat, repu, fit ronron. Zinaïda se releva et ordonna à la bonne de l’emporter, d’un ton parfaitement indifférent.
« Votre main, pour le petit chat, sourit le hussard en cambrant son corps d’athlète sanglé dans un uniforme flambant neuf.
— Les deux ! » répondit Zinaïda.
Pendant qu’il lui baisait les mains, elle me regarda par-dessus son épaule.
Je restais planté où j’étais, ne sachant pas trop si je devais rire, émettre une sentence ou me taire.
Tout à coup, j’aperçus, par la porte entrouverte du vestibule, Théodore, notre domestique, qui me faisait des signes. Je sortis, machinalement.
« Que veux-tu ? lui demandai-je.
— Votre maman m’envoie vous chercher, répondit-il à mi-voix… On vous en veut de n’être pas revenu apporter la réponse.
— Mais y a-t-il donc si longtemps que je suis ici ?
— Plus d’une heure.
— Plus d’une heure » répétai-je malgré moi.
Il ne me restait plus qu’à rentrer au « salon » et prendre congé.
« Où allez-vous ? me demanda la jeune princesse, en me fixant toujours par-dessus l’épaule du hussard.
— Il faut que je rentre… Je vais dire que vous avez promis de venir vers une heure, ajoutai-je en m’adressant à la matrone.
— C’est cela, jeune homme. »
Elle sortit une tabatière et prisa si bruyamment que je sursautai.
« C’est cela », répéta-t-elle en clignant ses yeux larmoyants et geignant.
Je saluai encore une fois et quittai la pièce, gêné, comme tout adolescent qui sent qu’un regard est attaché à son dos.
« Revenez nous voir, m’sieur Voldémar ! » cria Zinaïda, en éclatant de rire de nouveau.
« Pourquoi rit-elle tout le temps ? » me demandais-je en rentrant en compagnie de Théodore. Le domestique marchait à quelques pas derrière et ne disait rien, mais je sentais qu’il me désapprouvait. Ma mère me gronda et se montra surprise que je me fusse tellement attardé chez la princesse. Je ne répondis rien et montai dans ma chambre.
Et tout soudain, je fus submergé par une immense vague de détresse… Je retenais mes larmes prêtes à couler… J’étais affreusement jaloux du hussard…
La princesse vint voir ma mère, comme elle l’avait promis. Elle lui déplut. Je n’assistai pas à l’entretien, mais, à table, maman déclara à mon père que cette princesse Zassekine lui avait produit l’impression « d’une femme bien vulgaire », qu’elle l’avait terriblement ennuyée avec ses sollicitations et ses prières d’intervenir auprès du prince Serge, qu’elle avait des procès en masse — « de vilaines affaires d’argent » — et devait être une grande chicanière. Néanmoins, ma mère ajouta qu’elle avait invité le lendemain, à dîner, la princesse avec sa fille (en entendant « et sa fille », je plongeai le nez dans mon assiette) et justifia cette invitation par le fait que c’était une voisine et « quelqu’un de la noblesse » par-dessus le marché. À cela, mon père répondit qu’il avait connu, dans sa jeunesse, le prince Zassekine, un homme très bien élevé, mais lunatique et sans cervelle. Ses amis l’appelaient « le Parisien » parce qu’il avait fait un long séjour dans la capitale française ; extrêmement riche, puis ruiné au jeu, il avait épousé — on ne sut jamais pourquoi, peut-être pour sa dot — la fille d’un magistrat (là-dessus mon père ajouta qu’il aurait pu trouver mieux). Après le mariage, s’étant mis à jouer à la Bourse, il se serait définitivement ruiné.
« Pourvu qu’elle ne vienne pas m’emprunter de l’argent ! soupira ma mère.
— Cela n’aurait rien de surprenant, observa mon père, sans s’émouvoir. Sait-elle parler français ?
— Très mal.
— Hum… À vrai dire, cela n’a pas d’importance… Tu viens de dire, je crois, que tu as invité sa fille avec elle. On m’a affirmé que c’était une personne aimable et fort instruite.
— Tiens !… Il faut croire qu’elle ne ressemble pas à sa mère ! rétorqua maman.
— Ni à son père ! Celui-là avait de l’éducation, mais était bête. »
Ma mère soupira de nouveau et devint songeuse. Mon père se tut. Je m’étais senti terriblement gêné durant tout ce dialogue.
À l’issue du repas, je descendis au jardin, mais sans fusil. Je m’étais juré de ne point m’approcher de la « palissade des Zassekine », mais une force invisible m’y attirait — et pour cause !
À peine y étais-je parvenu que j’aperçus Zinaïda. Elle était seule, dans un sentier, un livre à la main, pensive. Elle ne me remarqua pas.
Je faillis la laisser passer, puis, me reprenant au dernier moment, je toussotai.
Elle se retourna, mais sans s’arrêter ; écarta de la main le large ruban d’azur de sa capeline, me dévisagea, sourit doucement et reprit sa lecture.
J’ôtai ma casquette et m’éloignai, le cœur gros, après quelques instants d’hésitation.
« Que suis-je pour elle ? » me dis-je en français — je ne sais pourquoi.
Un pas familier résonna derrière mon dos ; c’était mon père qui me rejoignait de sa démarche légère et rapide.
« C’est cela, la jeune princesse ? me demanda-t-il.
— Oui, c’est elle.
— Tu la connais donc ?
— Oui, je l’ai vue ce matin chez sa mère. »
Mon père s’arrêta net, fit brusquement demi-tour et rebroussa chemin. Parvenu au niveau de la jeune fille, il la salua courtoisement. Elle lui répondit avec une gentillesse mêlée de surprise et lâcha son livre. Je m’aperçus qu’elle suivait mon père du regard.
Mon père était toujours vêtu avec beaucoup de recherche et de distinction, alliées à une parfaite simplicité, mais jamais sa taille ne m’avait paru aussi svelte, jamais son chapeau gris n’avait reposé avec plus d’élégance sur ses boucles à peine clairsemées.
Je me dirigeai vers Zinaïda, mais elle ne m’accorda pas même un regard, reprit son livre et s’éloigna.
Je passai toute la soirée et toute la matinée du lendemain dans une sorte de torpeur mélancolique. J’essayai de me mettre au travail, ouvris le Kaïdanov, mais en vain : les larges strophes et les pages du célèbre manuel défilaient devant moi, sans franchir la barrière des yeux. Dix fois de suite, je relus cette phrase : « Jules César se distinguait par sa vaillance au combat. » — Je n’y comprenais goutte, aussi finis-je par renoncer. Avant le dîner, je repommadai mes cheveux, passai ma petite redingote et ma cravate neuve.
« À quoi bon ? me demanda ma mère… Tu n’es pas encore à la Faculté et Dieu sait si tu y seras un jour… D’ailleurs, on vient de te faire une veste et tu ne vas pas la quitter au bout de quelques jours ?
— Mais… nous attendons des invités, balbutiai-je, la détresse au cœur.
— Oh ! pour ce qu’ils valent ! »
Il fallait m’exécuter. Je remplaçai la petite redingote par la veste, mais je gardai ma cravate.
La princesse et sa fille se présentèrent avec une bonne demi-heure d’avance. La matrone avait mis un châle jaune par-dessus la robe verte que je connaissais déjà et portait, en outre, un bonnet démodé à rubans feu.
Dès l’abord, elle se mit à parler de ses lettres de charge, soupirant, se plaignant de sa misère, geignant à fendre le cœur et prisant son tabac aussi bruyamment que chez elle. Elle semblait avoir oublié son titre de princesse, remuait sur sa chaise, se tournait de tous les côtés et produisait sur ses hôtes un effet désastreux.
Zinaïda, au contraire, très fière et presque austère, se tenait comme une vraie princesse. Son visage était froid, immobile et grave : je ne la reconnaissais plus — ni son regard, ni son sourire, mais elle me semblait encore plus adorable sous ce nouveau jour.
Elle avait mis une robe légère, de basin, avec des arabesques bleu pâle ; ses cheveux descendaient en longues boucles et encadraient son visage, à l’anglaise, et cette coiffure s’accordait à ravir avec l’expression froide de ses traits. — Mon père était assis à côté d’elle et lui parlait avec sa courtoisie raffinée et sereine. De temps en temps, il la fixait, et elle le dévisageait aussi avec une expression bizarre, presque hostile. Ils s’exprimaient en français et je me souviens d’avoir été frappé par la pureté impeccable de l’accent de la jeune fille.
Quant à la vieille princesse, elle se tenait toujours avec le même sans-gêne, mangeait pour quatre et faisait des compliments pour les plats qu’on lui servait.
Sa présence semblait importuner ma mère, qui répondait à toutes ses questions avec une sorte de dédain attristé ; mon père avait, parfois, un froncement de sourcils, à peine perceptible.
Pas plus que la vieille princesse, Zinaïda n’eut l’heur de plaire à ma mère.
« Beaucoup trop fière, déclara-t-elle le jour suivant… Et il n’y a vraiment pas de quoi, avec sa mine de grisette.
— Tu n’as probablement jamais vu de grisettes, lui rétorqua mon père.
— Dieu m’en garde !… Je ne me porte pas plus mal pour cela !…
— Tu ne t’en portes pas plus mal, c’est certain… mais alors comment se fait-il que tu croies pouvoir les juger ? »
Durant tout le repas, Zinaïda n’avait pas daigné faire la moindre attention à ma pauvre personne. Peu après le dessert, la matrone commença à faire ses adieux.
« Je compte sur votre protection, Maria Nicolaiévna et Piotr Vassiliévitch, fit-elle en s’adressant à mes parents d’une voix traînante… Que voulez-vous ? Finis les beaux jours ! Je porte le titre de sérénissime, ajouta-t-elle avec un ricanement désagréable, mais à quoi cela m’avance-t-il, je vous le demande, si j’ai l’estomac vide ? »
Mon père la salua cérémonieusement et la reconduisit jusqu’à la porte de l’antichambre. Je me tenais à côté de lui, dans ma veste étriquée, les yeux rivés au sol, comme un condamné à mort. La façon dont Zinaïda m’avait traité, m’avait complètement anéanti. Quel ne fut donc pas mon étonnement lorsque, en passant devant moi, elle me souffla rapidement, le regard câlin : « Venez chez nous à huit heures. Vous m’entendez, venez sans faute »… J’ouvris les bras tout grands, de stupéfaction, mais elle était déjà partie, après avoir jeté un fichu blanc sur ses cheveux.
À huit heures précises, affublé de ma petite redingote et les cheveux en coque, je me présentais dans le vestibule du pavillon de la princesse. Le vieux majordome me dévisagea d’un œil morne et ne montra qu’un piètre empressement à se lever de sa banquette. Des voix joyeuses me parvenaient du salon. J’ouvris la porte et reculai, stupéfait. Zinaïda se tenait debout, sur une chaise, au beau milieu de la pièce, tenant un haut-de-forme ; cinq hommes faisaient cercle autour d’elle, essayant de plonger la main dans le chapeau qu’elle soulevait toujours plus haut, en le secouant énergiquement.
Quand elle m’aperçut, elle s’écria aussitôt :
« Attendez, attendez ! Voici un nouveau convive !… Il faut lui donner aussi un petit papier ! »
Et, quittant sa chaise d’un bond, elle s’approcha de moi et me tira par la manche :
« Venez donc !… Pourquoi restez-vous là ? Mes amis, je vous présente M. Voldémar, le fils de notre voisin. Et ces messieurs que vous voyez sont : le comte Malevsky, le docteur Louchine, le poète Maïdanov, Nirmatzky, un capitaine en retraite, et Belovzorov, le hussard que vous avez déjà vu hier. J’espère que vous allez vous entendre avec eux. »
Dans ma confusion, je n’avais salué personne. Le docteur Louchine n’était autre que l’homme brun qui m’avait infligé une si cuisante leçon, l’autre jour, au jardin. Je ne connaissais pas les autres.
« Comte ! reprit Zinaïda, préparez donc un petit papier pour M. Voldémar. »
Le comte était un joli garçon, tiré à quatre épingles, avec des cheveux noirs, des yeux bruns très expressifs, un nez mince et une toute petite moustache, surmontant des lèvres minuscules.
« Cela n’est pas juste, objecta-t-il : monsieur n’a pas joué aux gages avec nous.
— Bien sûr », convinrent en chœur Belovzorov et celui qui m’avait été présenté comme un capitaine en retraite.
Âgé de quelque quarante ans, le visage fortement marqué de petite vérole, il avait les cheveux frisés comme un Arabe, les épaules voûtées, les jambes arquées. Il portait un uniforme sans épaulettes et déboutonné.
« Faites le papier, puisque je vous l’ai dit, répéta la jeune fille… Qu’est-ce que c’est que cette mutinerie ? C’est la première fois que nous recevons M. Voldémar dans notre compagnie, et il ne sied pas de lui appliquer la loi avec trop de rigueur. Allons, ne ronchonnez pas. Écrivez. Je le veux ! »
Le comte ébaucha un geste désapprobateur, mais baissa docilement la tête, prit une plume dans sa main blanche, aux doigts couverts de bagues, arracha un morceau de papier et se mit à écrire.
« Permettez au moins que nous expliquions le jeu à M. Voldémar, intervint Louchine, sarcastique… Car il a complètement perdu le nord… Voyez-vous, jeune homme, nous jouons aux gages : la princesse est à l’amende et celui qui tirera le bon numéro aura le droit de lui baiser la main. Vous avez saisi ? »
Je lui jetai un vague coup d’œil, mais restai planté, immobile, perdu dans un rêve nébuleux. Zinaïda sauta de nouveau sur sa chaise et se remit à agiter le chapeau. Les autres se pressèrent autour d’elle et je fis comme eux.
« Maïdanov ! dit Zinaïda à un grand jeune homme, au visage maigre, aux petits yeux de myope, avec des cheveux noirs et exagérément longs… Maïdanov, vous devriez faire acte de charité et céder votre petit papier à M. Voldémar, afin qu’il ait deux chances au lieu d’une. »
Maïdanov fit un signe de tête négatif, et ce geste dispersa sa longue crinière.
Je plongeai ma main le dernier dans le chapeau, pris le billet, le dépliai… Oh ! mon Dieu : un baiser ! Je ne saurais vous dire ce que j’éprouvai en lisant ce mot.
« Un baiser ! m’exclamai-je malgré moi.
— Bravo !… Il a gagné ! applaudit la princesse… J’en suis ravie ! »
Elle descendit de la chaise et me regarda dans les yeux avec tant de douce clarté que mon cœur tressaillit.
« Et vous, êtes-vous content ? me demanda-t-elle.
— Moi…, balbutiai-je.
— Vendez-moi votre billet, me chuchota Belovzorov. Je vous en donne cent roubles. »
Je lui répondis en lui jetant un regard tellement indigné que Zinaïda applaudit et Louchine cria :
« Bien fait !
« Pourtant, poursuivit-il, en ma qualité de maître des cérémonies, je dois veiller à la stricte observance de toutes les règles. Monsieur Voldémar, mettez genou en terre : c’est le règlement. »
Zinaïda s’arrêta en face de moi, en penchant la tête de côté, comme pour mieux me voir, et me tendit gravement la main. Je n’y voyais pas clair… Je voulus mettre un genou en terre, mais tombai à deux genoux et portai si maladroitement les lèvres à la main de la jeune fille que son ongle m’égratigna le bout du nez.
« Parfait ! » s’écria Louchine en m’aidant à me relever.
On se remit à jouer aux gages. Zinaïda me fit asseoir à côté d’elle.
Quelles amendes saugrenues n’inventait-elle pas ! Une fois, elle fit, elle-même, la « statue » et, choisissant pour piédestal le laid Nirmatzky, elle l’obligea à s’allonger par terre et à cacher, de plus, son visage dans sa poitrine.
Nous ne cessions de rire aux éclats. Tout ce bruit, ce vacarme, cette joie tapageuse et presque indécente, ces rapports inattendus avec des personnes que je connaissais à peine — tout cela me produisit une impression considérable, d’autant plus que l’éducation reçue avait fait de moi un ours, un garçon sobre, bourgeois et très collet monté. Je me sentais ivre sans avoir bu. Je riais et criais plus fort que les autres, si bien que la vieille princesse, qui recevait à côté un homme de loi de la porte Iverskaïa, convoqué en consultation, se montra à la porte et me regarda sévèrement.
Mais j’étais si parfaitement heureux qu’il ne m’importait guère d’être ridicule ou mal vu. Zinaïda continuait à me favoriser et me gardait auprès d’elle. L’un des « pensums » voulut que je restasse avec elle, sous un châle, afin de lui confesser mon « secret ». Nos deux visages se trouvèrent tout à coup isolés du reste du monde, enveloppés dans une obscurité étouffante, opaque, parfumée ; ses yeux brillaient comme deux étoiles dans cette pénombre ; ses lèvres entrouvertes exhalaient leur tiédeur, découvrant ses dents blanches ; ses cheveux me frôlaient, me brûlaient. Je me taisais. Elle me souriait d’un air énigmatique et moqueur. En fin de compte, elle me souffla :
« Eh bien ? »
Las, je ne pouvais que rougir, ricaner, me détourner en respirant péniblement.
Le jeu des gages finit par ennuyer, et l’on passa à celui de la ficelle. Mon Dieu, quelle ne fut pas ma joie quand elle me frappa fortement sur les doigts ; pour me châtier d’un moment de distraction… Après cela, je feignis exprès d’être dans les nuages, mais elle ne me toucha plus les mains que je tendais et se contenta de me taquiner !
Que n’avons-nous pas imaginé au cours de cette soirée : piano, chants, danses, fête tzigane. On déguisa Nirmatzky en ours et lui fit boire de l’eau salée. Le comte Malevsky fit le prestidigitateur avec un jeu de cartes ; après quoi, ayant battu le jeu, il nous le distribua comme pour une partie de whist, mais en gardant tous les atouts. Là-dessus, Louchine annonça qu’il avait « l’honneur de l’en féliciter ». Maïdanov nous déclama des extraits de son dernier poème, L’Assassin (l’on était en plein romantisme). Il se proposait de le publier avec une couverture noire et le titre tiré en caractères rouge sang. Nous volâmes le chapeau de l’homme de loi et l’obligeâmes à nous exécuter une danse russe en guise de rançon. Le vieux Boniface fut obligé de s’affubler d’un bonnet de femme, tandis que Zinaïda se coiffait d’un chapeau d’homme… Et d’ailleurs je renonce à vous énumérer toutes les fantaisies qui nous passaient par la tête… Seul, Belovzorov se tenait renfrogné dans un coin et ne dissimulait pas sa mauvaise humeur… Par moments, ses yeux s’injectaient de sang ; il devenait cramoisi et semblait prêt à se jeter au milieu de nous pour nous faire chavirer comme des quilles. Mais il suffisait que notre hôtesse le regardât sévèrement et le menaçât du doigt pour qu’il se retirât de nouveau dans sa solitude.
À la fin, nous étions à bout de souffle et la vieille princesse elle-même — qui nous avait déclaré tout à l’heure qu’elle était inlassable et que le vacarme le plus bruyant ne la dérangeait pas — s’avoua fatiguée.
Le souper fut servi passé onze heures. Il se composait d’un bout de fromage complètement desséché et de friands froids que je trouvai plus délicieux que tous les pâtés du monde. Il n’y avait qu’une seule bouteille de vin, et fort bizarre en vérité : elle était presque noire, avec un goulot évasé et contenait un vin qui sentait la peinture à l’huile. Personne n’en prit.
Je pris congé, heureux et las. En me disant adieu, Zinaïda me serra de nouveau la main très fort et avec un sourire énigmatique.
Le souffle lourd et moite de la nuit fouettait mes joues en feu. L’air était à l’orage. Des nuages sombres s’amoncelaient au ciel, se déplaçaient lentement, modifiant à vue d’œil leurs contours fugaces. Une brise légère faisait frémir d’inquiétude les arbres noirs. Quelque part au loin, le tonnerre grondait, sourd et courroucé.
Je me faufilai dans ma chambre par l’entrée de service. Mon domestique dormait sur le parquet, et il me fallut l’enjamber. Il se réveilla, m’aperçut et m’annonça que ma mère très en colère contre moi avait voulu envoyer me chercher, mais mon père l’avait retenue.
Je ne me couchais jamais avant d’avoir souhaité une bonne nuit à maman et demandé sa bénédiction. Ce soir-là, il était manifestement trop tard.
Je déclarai au domestique que j’étais parfaitement capable de me déshabiller et de me coucher seul et soufflai ma chandelle.
En réalité, je m’assis sur une chaise et restai longtemps immobile, comme sous l’effet d’un charme. Ce que j’éprouvais était si neuf, si doux… Je ne bougeais pas, regardant à peine autour de moi, la respiration lente. Tantôt, je riais tout bas en évoquant un souvenir récent, tantôt je frémissais en songeant que j’étais amoureux et que c’était bien cela, l’amour. Le beau visage de Zinaïda surgissait devant mes yeux, dans l’obscurité, flottait doucement, se déplaçait, mais sans disparaître. Ses lèvres ébauchaient le même sourire énigmatique, ses yeux me regardaient, légèrement à la dérobée, interrogateurs, pensifs, et câlins… comme à l’instant des adieux. En fin de compte, je me levai, marchai jusqu’à mon lit, sur la pointe des pieds, en évitant tout mouvement brusqué, comme pour ne pas brouiller l’image, et posai ma tête sur l’oreiller, sans me dévêtir.
Puis, je me couchai, mais sans fermer les yeux et m’aperçus bientôt qu’une pâle clarté pénétrait dans ma chambre… Je me soulevai pour jeter un coup d’œil à travers la croisée… Le cadre de la fenêtre se détachait nettement des vitres qui avaient un éclat mystérieux et blanchâtre. « C’est l’orage », me dis-je. C’en était un effectivement, mais tellement distant qu’on n’entendait même pas le bruit du tonnerre. Seuls, de longs éclairs blêmes zigzaguaient au ciel, sans éclater et en frissonnant comme l’aile d’un grand oiseau blessé…
Je me levai et m’approchai de la croisée. J’y restai jusqu’au petit jour… Les éclairs balafraient le firmament — une vraie nuit de Walpurgis… Immobile et muet, je contemplais l’étendue sablonneuse, la masse sombre du jardin Neskoutchny, les façades jaunâtres des maisons, qui semblaient tressaillir aussi à chaque éclair.
Je contemplais ce tableau et ne pouvais en détacher mon regard : ces éclairs muets et discrets s’accordaient parfaitement aux élans secrets de mon âme.
L’aube commençait à poindre, en taches écarlates. Les éclairs pâlissaient et se raccourcissaient à l’approche du soleil. Leur frisson se faisait de plus en plus espacé : ils disparurent enfin, submergés par la lumière sereine et franche du jour naissant…
Et dans mon âme aussi, l’orage se tut… J’éprouvais une lassitude infinie et un grand apaisement, mais l’image triomphante de Zinaïda me hantait encore. Elle semblait plus sereine, à présent, et se détachait de toutes les visions déplaisantes, comme le cygne élève son cou gracieux par-dessus les herbes du marécage. Au moment de m’endormir, je lui envoyai encore un baiser rempli de confiante admiration…
Sentiments timides, douce mélodie, franchise et bonté d’une âme qui s’éprend, joie languide des premiers attendrissements de l’amour, où êtes-vous ?
Le lendemain matin, lorsque je descendis pour le thé, ma mère me gronda — moins fort, pourtant, que je ne m’y attendais — et me demanda de lui dire comment j’avais passé la soirée de la veille. Je lui répondis brièvement, en omettant de nombreux détails, m’efforçant de donner à l’ensemble un caractère tout à fait anodin.
« Tu as beau dire, ce ne sont pas des gens comme il faut, conclut ma mère… Et tu ferais mieux de préparer tes examens que d’aller chez eux. »
Comme je savais que tout l’intérêt que maman portait à mes études se bornerait à cette phrase, je ne crus pas utile de lui répondre. Mon père, lui, me prit par le bras sitôt après le thé, m’entraîna au jardin et me demanda de lui faire un récit détaillé de tout ce que j’avais vu chez les Zassekine.
Quelle étrange influence il exerçait sur moi, et comme nos relations étaient bizarres ! Mon père ne s’occupait pratiquement pas de mon éducation, ne m’offensait jamais et respectait ma liberté. Il était même « courtois » avec moi, si l’on peut dire… mais se tenait ostensiblement à l’écart. Je l’aimais, je l’admirais, faisais de lui mon idéal et me serais passionnément attaché à lui s’il ne m’avait repoussé tout le temps. Mais, quand il le pouvait, il était capable de m’inspirer une confiance sans bornes, d’un seul mot, d’un geste ; mon âme s’ouvrait à lui, comme à un ami plein de bon sens et à un précepteur indulgent… Et puis, subitement, sa main me repoussait, sans brusquerie, certes, mais, tout de même, elle me repoussait…
Il lui arrivait d’avoir de véritables accès de joie ; alors, il était prêt à folâtrer avec moi, à s’amuser comme un collégien (en général, mon père aimait tous les exercices violents) ; un jour — un jour seulement ! — il me caressa avec tant de tendresse que je faillis fondre en larmes. Malheureusement, sa gaieté et son affection s’évanouissaient rapidement et sans laisser de traces et notre entente passagère ne présageait pas plus nos relations futures que si je l’avais rêvée…
Quelquefois, je contemplais son beau visage, intelligent et ouvert… mon cœur tressaillait, et tout mon être s’élançait vers lui… il me récompensait d’une caresse, au passage, comme s’il s’était douté de ce que je sentais, et s’en allait, s’occupait d’autre chose, affectait une froideur dont lui seul possédait le secret ; et moi, de mon côté, je me repliais, me recroquevillais, me glaçais.
Ses rares accès de tendresse n’étaient jamais provoqués par ma supplication muette, mais se produisaient spontanément et toujours à l’improviste. En réfléchissant, plus tard, à son naturel, j’ai abouti à la conclusion suivante : mon père ne s’intéressait pas plus à moi-même qu’à la vie de famille, en général ; il aimait autre chose, et cela, il réussit à en jouir à fond.
« Prends ce que tu peux, mais ne te laisse jamais prendre ; ne s’appartenir qu’à soi-même, être son propre maître, voici tout le secret de la vie », me dit-il un jour.
Une autre fois, comme je m’étais lancé dans une discussion sur la liberté, en jeune démocrate que j’étais alors (cela se passait un jour que mon père était « bon » et qu’on pouvait lui parler de n’importe quoi), il me répliqua vertement :
« La liberté ? Mais sais-tu seulement ce qui peut la donner à l’homme ?
— Quoi donc ?
— Sa volonté, ta volonté. Si tu sais t’en servir, elle te donnera mieux encore : le pouvoir. Sache vouloir et tu seras libre, et pourras commander. »
Par-dessus toute chose, mon père voulait jouir de la vie, et l’a fait… Peut-être aussi avait-il le pressentiment de n’en avoir pas pour longtemps : le fait est qu’il mourut à quarante-deux ans.
Je lui racontai tout le détail de ma visite chez les Zassekine. Il m’écouta, tour à tour attentif et distrait, en dessinant des arabesques sur le sable du bout de sa cravache. Parfois, il avait un petit rire amusé et m’encourageait d’une question brève ou d’une objection. Au début, je n’osai même pas prononcer le nom de Zinaïda, mais, au bout de quelque temps, je n’y tins plus et me lançai dans un dithyrambe. Mon père souriait toujours. Puis il devint songeur, s’étira et se leva.
Avant de partir, il fit seller son cheval. C’était un cavalier émérite, versé dans l’art de dompter les bêtes les plus impétueuses, bien avant M. Réri.
« Je t’accompagne, père ?
— Non, répondit-il, et son visage reprit son expression accoutumée d’indifférente douceur. Vas-y seul, si tu veux ; moi, je vais dire au cocher que je reste. »
Il me tourna le dos et s’éloigna à grands pas. Je le suivis du regard. Il disparut derrière la palissade. J’aperçus son chapeau qui se déplaçait le long de la palissade. Il entra chez les Zassekine.
Il n’y resta guère plus d’une heure, mais aussitôt après cette visite, il partit en ville et ne rentra que dans la soirée.
Après le déjeuner, je me rendis moi-même chez la princesse. La matrone était seule, au « salon ». En me voyant, elle se gratta la tête, sous le bonnet, avec son aiguille à tricoter, et me demanda à brûle-pourpoint si je pouvais lui copier une requête.
« Avec plaisir, répondis-je, en m’asseyant sur une chaise, tout à fait sur le rebord.
— Seulement, tâchez d’écrire gros, fit la princesse en me tendant une feuille gribouillée par elle. Pouvez-vous me le faire aujourd’hui même ?
— Certainement, princesse. »
La porte de la pièce voisine s’entrouvrit légèrement et le visage de Zinaïda apparut dans l’encadrement, un visage pâle, pensif, les cheveux négligemment rejetés en arrière. Elle me regarda froidement de ses grands yeux gris et referma doucement la porte.
« Zina !… Zina !… » appela la vieille princesse.
Elle ne répondit pas.
J’emportai la requête et passai toute la soirée à la recopier.
Ma « passion » date de ce jour-là. Je me souviens d’avoir éprouvé un sentiment fort analogue à ce que doit vivre un employé qui vient d’obtenir son premier engagement : je n’étais plus un jeune garçon tout court, mais un amoureux.
Ma passion date de ce jour-là, ai-je dit ; je pourrais ajouter qu’il en est de même pour ma souffrance.
Je dépérissais à vue d’œil quand Zinaïda n’était pas là : j’avais la tête vide, tout me tombait des mains et je passais mes journées à penser à elle… Je dépérissais loin d’elle, ai-je dit… N’allez pas croire, pour cela, que je me sentisse mieux en sa présence… Dévoré de jalousie, conscient de mon insignifiance, je me vexais pour un rien et adoptais une attitude sottement servile. Et pourtant, une force invincible me poussait dans le petit pavillon, et, malgré moi, je tressaillais de bonheur en franchissant le pas de « sa » porte.
Zinaïda s’aperçut très vite que je l’aimais : d’ailleurs, je ne m’en cachais pas. Elle en fut amusée et commença à rire de ma passion, à me tourner en bourrique, à me faire goûter les pires supplices. Quoi de plus agréable que de sentir que l’on est la source unique, la cause arbitraire et irresponsable des joies et des malheurs d’autrui ?… C’était précisément ce qu’elle faisait, et moi, je n’étais qu’une cire molle entre ses doigts cruels.
Remarquez, toutefois, que je n’étais pas seul à être amoureux d’elle : tous ceux qui l’approchaient étaient littéralement fous d’elle, et elle les tenait, en quelque sorte, en laisse, à ses pieds. Tour à tour, elle s’amusait à leur inspirer l’espoir et la crainte, les obligeait à agir comme des marionnettes et selon son humeur du moment (elle appelait cela « faire buter les hommes les uns contre les autres ») ; ils ne songeaient même pas à résister et se soumettaient bénévolement à tous ses caprices.
Sa beauté et sa vivacité constituaient un curieux mélange de malice et d’insouciance, d’artifice et d’ingénuité, de calme et d’agitation. Le moindre de ses gestes, ses paroles les plus insignifiantes dispensaient une grâce charmante et douce, alliée à une force originale et enjouée. Son visage changeant trahissait presque en même temps l’ironie, la gravité et la passion. Les sentiments les plus divers, aussi rapides et légers que l’ombre des nuages par un jour de soleil et de vent, passaient sans cesse dans ses yeux et sur ses lèvres.
Zinaïda avait besoin de chacun de ses admirateurs. Belovzorov, qu’elle appelait parfois « ma grosse bête » ou « mon gros » tout court, aurait consenti à se jeter au feu pour elle. Ne se fiant pas trop à ses propres avantages intellectuels, ni à ses autres qualités, il lui offrait tout bonnement de l’épouser, en insinuant qu’aucun des autres prétendants n’aspirait à la même issue.
Maïdanov répondait aux penchants poétiques de son âme. C’était un homme assez froid, comme beaucoup d’écrivains ; à force de lui répéter qu’il l’adorait, il avait fini, lui-même, par y croire. Il la chantait dans des vers interminables qu’il lui lisait dans une sorte d’extase délirante, mais parfaitement sincère. Zinaïda compatissait à ses illusions, mais se moquait de lui, ne le prenait pas trop au sérieux et, après avoir écouté ses épanchements, lui demandait invariablement de réciter du Pouchkine, « histoire d’aérer un peu », disait-elle…
Le docteur Louchine, personnage caustique et plein d’ironie, la connaissait et l’aimait mieux qu’aucun de nous — ce qui ne l’empêchait jamais de médire d’elle, en son absence comme en sa présence. Elle l’estimait, mais ne lui pardonnait pas toutes ses saillies et prenait une sorte de plaisir sadique à lui faire sentir que lui aussi n’était qu’une marionnette dont elle tirait les ficelles.
« Moi, je suis une coquette, une sans-cœur, affligée d’un tempérament de comédienne, lui déclara-t-elle un jour en ma présence… Et vous, vous prétendez être un homme franc… Nous allons voir cela. Donnez-moi votre main, je vais y enfoncer une épingle… Vous aurez honte de ce jeune homme et ne ferez pas voir que vous aurez mal… Vous en rirez, n’est-ce pas, monsieur la Franchise ?… Du moins, je vous l’ordonne ! »
Louchine rougit et se mordit les lèvres, se détourna, mais finit par tendre la main. Elle piqua l’épingle… Il se mit à rire, effectivement… elle riait aussi, et enfonçait la pointe toujours plus profondément dans sa chair, en le fixant dans les yeux… Il évitait son regard…
C’étaient les relations de Zinaïda avec le comte Malevsky qui me surprenaient encore le plus. Certes, il était beau garçon, adroit, spirituel ; pourtant même moi, avec mes seize ans, je discernais en lui quelque chose de faux et de troublant. Je m’étonnais que la jeune fille ne s’en aperçût point. Peut-être s’en apercevait-elle, mais sans en être affectée ? Son éducation négligée, ses fréquentations et ses habitudes étranges, la présence constante de sa mère, la pauvreté et le désordre de la maison, tout cela, à commencer par la liberté dont elle jouissait et la conscience de sa supériorité sur son entourage, tout cela, dis-je, avait développé chez elle une sorte de désinvolture pleine de mépris et un manque de discernement moral. Quoi qu’il advint : Boniface annonçant qu’il ne restait plus de sucre, méchants cancans, brouille entre ses invités, elle se contentait de secouer ses boucles avec insouciance et de s’exclamer :
« Bah ! quelle sottise ! »
J’étais sur le point de voir rouge toutes les fois que Malevsky s’approchait d’elle de son allure de renard rusé, s’appuyait avec grâce sur le dossier de sa chaise et lui parlait à l’oreille avec un sourire infatué ; elle le regardait fixement, les bras croisés, en secouant doucement la tête, et lui rendait son sourire.
« Quel plaisir avez-vous à recevoir ce monsieur Malevsky ? lui demandai-je un jour.
— Oh ! il a un amour de petite moustache ! répliqua-t-elle. Et puis, à parler franc, vous n’y entendez rien. »
« Croyez-vous donc que je l’aime ? me dit-elle une autre fois. Je ne peux pas aimer une personne que je regarde de haut en bas… Il me faudrait quelqu’un qui soit capable de me faire plier, de me dompter… Dieu merci, je ne le rencontrerai jamais !… Je ne me laisserai pas prendre ! Oh non !
— Alors, vous n’aimerez jamais personne ?
— Et vous ? Est-ce que je ne vous aime pas ? » s’exclama-t-elle en me donnant une tape sur le bout du nez avec son gant.
Eh oui, elle se divertissait beaucoup à mes dépens.
Que ne m’a-t-elle pas fait faire durant les trois semaines où je la vis chaque jour ! Il était rare qu’elle vînt chez nous, et je ne m’en plaignais pas outre mesure, car, à peine entrée, elle prenait ses airs de demoiselle, de princesse, et je me sentais terriblement intimidé.
Je craignais de me trahir devant ma mère : Zinaïda lui était très antipathique et elle nous épiait avec aigreur. Je redoutais moins mon père : celui-là affectait de ne pas faire attention à moi ; quant à Zinaïda, il lui parlait peu, mais avec infiniment d’esprit et de pénétration.
Je n’étudiais plus, ne lisais plus, n’allais même plus me promener aux alentours de la villa et avais oublié mon cheval. Comme un hanneton qui aurait un fil à la patte, je tournais autour du petit pavillon, prêt à y passer toute mon existence… mais cela ne me réussissait pas : ma mère ronchonnait sans arrêt et Zinaïda me chassait parfois elle-même. Alors, je m’enfermais à clef ou m’en allais tout au fond du parc ; là, je montais au faîte d’une serre délabrée et restais des heures durant à contempler la rue, les jambes ballantes, regardant sans rien voir. Des papillons blancs voltigeaient paresseusement sur des orties poussiéreuses, tout près de moi ; un pierrot enjoué se posait sur une brique décrépite, piaillait d’une voix irritée, sautillait sur place et étendait sa petite queue ; encore méfiants, les corbeaux croassaient parfois au sommet d’un bouleau dénudé ; le soleil et le vent jouaient en silence dans ses branches clairsemées ; morne et serein, le carillon du monastère Donskoy résonnait au loin. Et moi, je restais toujours là à regarder, à écouter, à me remplir d’un sentiment ineffable, fait à la fois de détresse et de joie, de désirs et de pressentiments, de vagues appréhensions… Je ne comprenais rien et n’aurais pu donner aucun nom précis à ce qui vibrait en moi… Ou plutôt si, j’aurais pu l’appeler d’un seul nom — celui de Zinaïda…
Quant à la jeune princesse, elle continuait à s’amuser de moi comme le chat d’une souris. Tantôt elle était coquette, et je me sentais fondre dans une allégresse trouble, tantôt elle me repoussait, et je n’osais plus l’approcher ni même la contempler de loin.
Depuis plusieurs jours, elle se montrait particulièrement froide à mon égard, et, complètement découragé, je ne faisais plus au pavillon que des apparitions courtes et furtives, m’efforçant de tenir compagnie à la vieille princesse, bien que celle-ci fût également d’une humeur massacrante, pestant et criant pis que de coutume : ses affaires de lettres de charge n’avaient pas l’air de s’arranger et elle avait eu déjà deux explications avec le commissaire de police.
Une fois, je rasais la palissade que vous connaissez bien, lorsque j’aperçus Zinaïda, assise dans l’herbe, appuyée sur son bras, complètement immobile. Je fus sur le point de m’éloigner sur la pointe des pieds, mais elle leva brusquement la tête et me fit un signe impératif. Je restai comme pétrifié, ne comprenant pas, sur le moment, ce qu’elle voulait de moi. Elle répéta son geste. Je sautai par-dessus la palissade et m’approchai d’elle en courant, tout joyeux ; elle m’arrêta du regard en m’indiquant le sentier, à deux pas d’elle. Confus et ne sachant plus quoi faire, je m’agenouillai au bord du chemin. La jeune fille était si pâle, si amèrement triste, si profondément lasse, que mon cœur se serra et, malgré moi, je balbutiai :
« Qu’avez-vous ? »
Elle tendit la main, arracha une brindille, la mordilla et la rejeta au loin.
« Vous m’aimez beaucoup ? me demanda-t-elle enfin… Oui ? »
Je ne répondis rien ; à quoi bon ?
« Oui, oui… reprit-elle, en me dévisageant. Les mêmes yeux… »
Pensive, elle se cacha le visage à deux mains.
« … Tout me dégoûte, poursuivit-elle… Je voudrais être au bout du monde… Je ne peux pas supporter cela… Je ne peux pas m’y habituer… Et l’avenir, qu’est-ce qu’il me réserve ?… Ah ! je suis si malheureuse… Mon Dieu, comme je suis malheureuse !
— Pourquoi ? » fis-je timidement.
Elle haussa les épaules sans répondre. J’étais toujours à genoux et la regardais avec une détresse infinie. Chacune de ses paroles m’avait percé le cœur. J’étais prêt à donner ma vie pour qu’elle ne souffrît plus… Ne comprenant pas pourquoi elle était si malheureuse, je me l’imaginais se relevant d’un bond, fuyant au fond du jardin et s’affaissant tout à coup, terrassée par la douleur… Autour de nous, tout était vert et lumineux ; le vent bruissait dans les feuilles des arbres et agitait parfois une longue tige de framboisier au-dessus de ma compagne. Des pigeons roucoulaient quelque part et les abeilles bourdonnaient en rasant l’herbe rare. Au-dessus de nos têtes, un ciel tendre et bleu… et moi j’étais si triste…
« Récitez-moi des vers, reprit Zinaïda en s’accoudant sur l’herbe. J’aime à vous entendre. Vous êtes légèrement déclamatoire, mais peu importe, cela fait jeune… Récitez-moi Sur les collines de Géorgie… Mais asseyez-vous d’abord. »
Je m’exécutai.
« Et de nouveau mon cœur s’embrase ; il aime, “ne pouvant pas ne plus aimer…”, répéta la jeune fille. C’est cela la vraie beauté de la poésie : au lieu de parler de ce qui est, elle chante quelque chose qui est infiniment plus élevé que la réalité et qui, pourtant, lui ressemble davantage… Ne pouvant pas ne plus aimer… Il le voudrait, mais il ne peut… »
Elle se tut de nouveau, puis se leva d’un bond.
« Venez, Maïdanov est chez ma mère. Il m’a apporté son poème, et moi, je l’ai laissé tomber… Lui aussi doit avoir du chagrin… que faire ?… Un jour, vous saurez tout… surtout, ne m’en veuillez pas ! »
Elle me serra vivement la main et courut devant. Nous pénétrâmes dans le pavillon. Maïdanov se mit incontinent à déclamer son Assassin qui venait d’être publié. Je ne l’écoutais pas. Il débitait ses tétramètres ïambiques d’une voix chantante, les rimes se succédaient avec une sonorité de grelots vides et bruyants. Je regardais Zinaïda et essayais de saisir le sens de ses dernières paroles.
Ou bien quelque rival secret
T’a-t-il subitement séduite ?
s’exclama soudain Maïdanov de sa voix nasale, et mes yeux croisèrent ceux de la jeune fille. Elle baissa les siens et rougit légèrement. Mon sang se glaça. J’étais jaloux depuis longtemps, mais à cet instant une idée fulgurante transperça tout mon être : « Mon Dieu ! Elle aime ! »
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