
Eugène Sue
LE JUIF ERRANT
Tome I
(1844 – 1845)

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Table des matières
Eugène Sue vu par Alexandre Dumas
Première partie L’auberge du Faucon blanc
VIII. Fragments du journal du général Simon.
Deuxième partie La rue du Milieu-des-Ursins
Troisième partie Les étrangleurs
Quatrième partie Le château de Cardoville
Cinquième partie La rue Brise-Miche
II. La sœur de la Reine Bacchanal.
Sixième partie L’hôtel Saint-Dizier
Septième partie Un Jésuite de robe courte
VII. L’influence d’un confesseur.
Neuvième partie La reine Bacchanal
IV. La Mayeux et mademoiselle de Cardoville.
XII. Les deux frères de la bonne œuvre.
I. La maison de la rue Saint-François.
VIII. Le dernier coup de midi.
XI. Les premiers sont les derniers, les derniers sont les premiers.
La mort est en fête ! Elle frappe à coups redoublés dans nos rangs : après Alfred de Musset, c’était l’auteur de Frétillon et du Dieu des bonnes gens ; après Béranger, c’est l’auteur de Mathilde et des Mystères de Paris !
Quel malheur invisible et inconnu pèse donc sur la France, qu’elle laisse tomber de pareilles larmes dans le gouffre de l’éternité ?
Ce que nous avons perdu depuis dix ans suffirait à enrichir la littérature d’un peuple : Frédéric Soulié, Chateaubriand, Balzac, Gérard de Nerval, Augustin Thierry, Mme de Girardin, Alfred de Musset, Béranger, Eugène Sue !
Le dernier fut le plus à plaindre de tous ; lui mourut deux fois : l’exil est une première mort.
À nous de raconter cette vie de luttes, de jeunesse folle et de sombre âge mur ; à nous de montrer l’homme comme il fut aux différentes périodes de sa vie.
Allons, plume et cœur, à l’œuvre !
Nous diviserons la vie d’Eugène Sue en trois phases, et nous laisserons à chacune d’elles le caractère qu’elle a eu.
L’enfant insoucieux et gai.
Le jeune homme inquiet et douteur.
L’homme désenchanté et triste.
À vingt kilomètres de Grasse, existe un petit port de mer qu’on appelle La Calle ; c’est le berceau de la famille Sue, célèbre à la fois dans la science et dans les lettres.
La Calle est encore peuplée des membres de cette famille, qui composent à eux seuls, peut-être, la moitié de la population.
C’est de là que, vers la fin du règne de Louis XV, partit un jeune étudiant aventureux qui vint s’établir médecin à Paris.
Ayant réussi, il appela ses neveux dans la capitale, où deux d’entre eux se distinguèrent particulièrement.
C’étaient Pierre Sue, qui devint professeur de médecine légale et bibliothécaire de l’école : celui-là a laissé des œuvres de haute science ; Jean Sue, qui fut chirurgien en chef de la Charité, professeur à l’École de médecine, professeur d’anatomie à l’École des beaux-arts, chirurgien du roi Louis XVI.
Ce dernier eut pour successeur et continuateur Jean-Joseph Sue, qui, outre la place des Beaux-Arts, dont il hérita de son père, devint médecin en chef de la garde impériale, et, plus tard, médecin en chef de la maison militaire du roi.
Ce fut le père d’Eugène Sue.
Et, ici, constatons un fait : c’est que Jean Sue, père d’Eugène Sue, fut celui qui soutint contre Cabanis la fameuse discussion sur la guillotine, lorsque son inventeur, M. Guillotin, affirma à l’Assemblée nationale que les guillotinés en seraient quittes pour une légère fraîcheur sur le cou. Jean-Joseph Sue, au contraire, soutint la persistance de la douleur au-delà de la séparation de la tête, et il défendit son opinion par des arguments qui prouvaient sa science profonde de l’anatomie, et par des exemples pris, les uns chez des médecins allemands, les autres sur la nature.
On a dit dernièrement, à propos de la mort d’Eugène Sue, qu’il était né en 1801.
Il me dit un jour, à moi, qu’il était né le 1er janvier 1803, et nous calculâmes qu’il avait cinq mois de moins que moi, quelques jours de plus que Victor Hugo.
Il eut pour parrain le prince Eugène, pour marraine, l’impératrice Joséphine ; de là son prénom d’Eugène.
Il fut nourri par une chèvre et conserva longtemps les allures brusques et sautillantes de sa nourrice.
Il fit, ou plutôt ne fit pas ses études au collège Bourbon ; car, ainsi que tous les hommes qui doivent conquérir dans les lettres un nom original et une position éminente, Eugène Sue fut un exécrable écolier.
Son père, médecin de dames surtout, faisait un cours d’histoire naturelle à l’usage des gens du monde ; il s’était remarié trois fois, et était riche de deux millions, à peu près.
Il demeurait rue du Rempart, rue qui a disparu depuis, et qui était située alors derrière la Madeleine.
Tout ce quartier était occupé par des chantiers ; le terrain n’y valait pas le dixième de ce qu’il vaut aujourd’hui. M. Sue y possédait une belle maison, avec un magnifique jardin.
Dans la même maison que M. Sue, demeurait sa sœur, mère de Ferdinand Langlé, qui, en collaboration avec Villeneuve, a fait, de 1822 à 1830, une cinquantaine de vaudevilles.
En 1817 et 1818, les deux cousins allaient ensemble au collège Bourbon, c’est-à-dire que Ferdinand y allait, et que le futur auteur de Mathilde était censé y aller.
Eugène avait un répétiteur à domicile. J’ai encore connu ce brave homme : c’était un digne Auvergnat de cinq pieds de haut, qui, étant entré pour faire répéter Eugène Sue, et tenant à gagner honnêtement son argent, n’hésitait pas à soutenir des luttes corps à corps avec son élève, qui avait la tête de plus que lui.
Ordinairement, lorsqu’une de ces luttes menaçait, Eugène Sue prenait la fuite, mais, comme Horace, pour être poursuivi et vaincre son vainqueur.
Le père Delteil – c’est ainsi que se nommait le digne répétiteur – se laissait constamment prendre à cette manœuvre stratégique, si simple qu’elle fût.
Eugène fuyait au jardin, le répétiteur l’y suivait ; mais, arrivé là, l’écolier rebelle se trouvait à la fois au milieu d’un arsenal d’armes offensives et défensives.
Les armes défensives, c’étaient les plates-bandes du jardin botanique, le labyrinthe, dans lequel il se réfugiait, et où le père Delteil n’osait le poursuivre, de peur de fouler aux pieds les plantes rares, que l’écolier fugitif écrasait impitoyablement et à pleine semelle ; les armes offensives, c’étaient les échalas portant sur des étiquettes les noms scientifiques des plantes, échalas qu’Eugène Sue, comme le fils de Thésée, convertissait en javelots pour pousser au monstre, et qu’il lui lançait avec une adresse qui eût fait honneur à Castor et à Pollux, les deux plus habiles lanceurs de javelots de l’Antiquité, avant que Racine eût inventé Hippolyte.
Oh ! ne nous reprochez pas la gaieté qui s’étendra sur cette première phase de la vie de notre ami, qui fut notre confrère sans être notre rival. C’est le rayon de soleil auquel a droit toute jeunesse qui n’est point maudite du Seigneur. La fin de la vie sera assez triste, allez ! assez sombre, assez orageuse !
Suivons donc l’enfant dans son jardin, nous retrouverons l’homme dans son désert.
Quand il fut démontré au père d’Eugène Sue que la vocation de son fils était de lancer le javelot et non d’expliquer Horace et Virgile, il le tira du collège et le fit entrer, comme chirurgien sous-aide, à l’hôpital de la Maison du roi, dont il était chirurgien en chef, et qui était situé rue Blanche.
Eugène Sue y retrouva son cousin Ferdinand Langlé et le futur docteur Louis Véron, qui devait aussi abandonner la médecine, non pour faire, mais pour faire faire de la littérature.
Nous avons dit qu’Eugène Sue avait beaucoup du caractère de sa nourrice la chèvre. C’était, en effet, et nous l’avons encore connu ainsi, un franc gamin de bonne maison, toujours prêt à faire quelque méchant tour, même à son père, et, disons plus, surtout à son père, qui venait de se remarier et le traitait fort rudement.
Mais aussi, comme on se vengeait de cette rudesse !
Le docteur Sue occupait ses élèves à lui préparer son cours d’histoire naturelle ; la préparation se faisait dans un magnifique cabinet d’anatomie qu’il a laissé par testament aux Beaux-Arts. Ce cabinet, entre autres curiosités, contenait le cerveau de Mirabeau, conservé dans un bocal.
Les préparateurs en titre étaient Eugène Sue, Ferdinand Langlé et un de leurs amis nommé Delattre, qui fut, depuis, et est probablement encore docteur médecin ; les préparateurs amateurs étaient un nommé Achille Petit et un vieil et spirituel ami à nous, James Rousseau.
Les séances de préparation étaient assez tristes, d’autant plus tristes que l’on avait devant soi, à portée de la main, deux armoires pleines de vins près desquels le nectar des dieux n’était que de la blanquette de Limoux.
Ces vins étaient des cadeaux qu’après l’invasion de 1815, les souverains alliés avaient faits au docteur Sue. Il y avait des vins de tokai donnés par l’empereur d’Autriche ; des vins du Rhin donnés par le roi de Prusse, du johannisberg donné par M. de Metternich, et, enfin, une centaine de bouteilles de vin d’Alicante, données par Mme de Morville, et qui portaient la date respectable, mieux que respectable, vénérable de 1750.
On avait essayé de tous les moyens pour ouvrir les armoires : les armoires avaient vertueusement résisté à la persuasion comme à la force.
On désespérait de faire jamais connaissance avec l’alicante de Mme de Morville, avec le johannisberg de M. de Metternich, avec le liebfraumilch du roi de Prusse, et avec le tokai de l’empereur d’Autriche, autrement que par les échantillons que, dans ses grands dîners, le docteur Sue versait à ses convives dans des dés à coudre, lorsqu’un jour, en fouillant dans un squelette, Eugène Sue trouva par hasard un trousseau de clefs.
C’étaient les clefs des armoires !
Dès le premier jour, on mit la main sur une bouteille de vin de tokai au cachet impérial, et on la vida jusqu’à la dernière goutte ; puis on fit disparaître la bouteille.
Le lendemain, ce fut le tour du johannisberg ; le surlendemain, celui du liebfraumilch ; le jour suivant, de l’alicante.
On en fit autant de ces trois bouteilles que de la première.
Mais James Rousseau, qui était l’aîné et qui, par conséquent, avait une science du monde supérieure à celle de ses jeunes amis, qui hasardaient leurs pas sur le terrain glissant de la société, James Rousseau fit judicieusement observer qu’au train dont on y allait, on creuserait bien vite un gouffre, que l’œil du docteur Sue plongerait dans ce gouffre et qu’il y trouverait la vérité.
Il fit alors cette proposition astucieuse de boire chaque bouteille au tiers seulement, de la remplir d’une composition chimique qui, autant que possible, se rapprocherait du vin dégusté ce jour-là, de la reboucher artistement et de la remettre à sa place.
Ferdinand Langlé appuya la proposition et, en sa qualité de vaudevilliste, y ajouta un amendement ; c’était de procéder à l’ouverture de l’armoire à la manière antique, c’est-à-dire avec accompagnement de chœurs.
Les deux propositions passèrent à l’unanimité.
Le même jour, l’armoire fut ouverte sur ce chœur, imité de La Leçon de botanique.
Le coryphée chantait :
Que l’amour et la botanique
N’occupent pas tous nos instants ;
Il faut aussi que l’on s’applique
À boire le vin des parents.
Puis le chœur reprenait :
Buvons le vin des grands-parents !
Et l’on joignait l’exemple au précepte. Une fois lancés sur la voie de la poésie, les préparateurs composèrent un second chœur pour le travail. Ce travail consistait particulièrement à empailler de magnifiques oiseaux que l’on recevait des quatre parties du monde. Voici le chœur des travailleurs :
Goûtons le sort que le ciel nous destine ;
Reposons-nous sur le sein des oiseaux ;
Mêlons le camphre à la térébenthine,
Et par le vin égayons nos travaux.
Sur quoi, on buvait une gorgée de la bouteille, qui se trouvait non pas au tiers, mais à moitié vide.
Il s’agissait de suivre l’ordonnance de James Rousseau et de la remplir.
C’était l’affaire du comité de chimie, composé de Ferdinand Langlé, d’Eugène Sue et de Delattre ; plus tard, Romieu y fut adjoint.
Le comité de chimie faisait un affreux mélange de réglisse et de caramel, remplaçait le vin bu par ce mélange improvisé, rebouchait la bouteille aussi proprement que possible et la remettait à sa place.
Quand c’était du vin blanc, on clarifiait la préparation avec des blancs d’œufs battus.
Mais parfois la punition retombait sur les coupables.
De temps en temps, M. Sue donnait de grands et magnifiques dîners ; au dessert, on buvait tantôt l’alicante de Mme de Morville, tantôt le tokai de Sa Majesté l’empereur d’Autriche, tantôt le johannisberg de M. de Metternich, tantôt le liebfraumilch du roi de Prusse.
Tout allait à merveille si l’on tombait sur une bouteille vierge ; mais plus on allait en avant, plus les virginités fondaient aux mains des travailleurs.
Il arriva que l’on tomba quelquefois, puis souvent, puis enfin presque toujours sur des bouteilles revues et corrigées par le comité de chimie.
Alors il fallait avaler le breuvage.
Le docteur Sue goûtait de son vin, faisait une légère grimace et disait :
– Il est bon, mais il demande à être bu.
Et c’était une si grande vérité, et le vin demandait si bien à être bu, que, le lendemain, on recommençait à le boire. Tout cela devait finir par une catastrophe, et, en effet, tout cela finit ainsi. Un jour que l’on savait le docteur Sue à sa maison de campagne de Bouqueval, d’où l’on comptait bien qu’il ne reviendrait pas de la journée, on s’était, à force de séductions sur la cuisinière et les domestiques, fait servir dans le jardin un excellent dîner sur l’herbe.
Tous les empailleurs, comité de chimie compris, étaient là, couchés sur le gazon, couronnés de roses, comme les convives de la vie inimitable de Cléopâtre, buvant à plein verre le tokai et le johannisberg, ou plutôt l’ayant bu, quand, tout à coup, la porte de la maison donnant sur le jardin s’ouvrit et le commandeur apparut. Le commandeur, c’était le docteur Sue. Chacun, à cette vue, s’enfuit et se cache. Rousseau seul, plus gris que les autres, ou plus brave dans le vin, remplit deux verres, et, s’avançant vers le docteur :
– Ah ! mon bon monsieur Sue, dit-il en lui présentant le moins plein des deux verres, voilà de fameux tokai ! À la santé de l’empereur d’Autriche !
On devine la colère dans laquelle entra le docteur, en retrouvant sur le gazon le cadavre d’une bouteille de tokai, les cadavres de deux bouteilles de johannisberg et de trois bouteilles d’alicante. On avait bu l’alicante à l’ordinaire.
Les mots de vol, d’effraction, de procureur du roi, de police correctionnelle, grondèrent dans l’air comme gronde la foudre dans un nuage de tempête.
La terreur des coupables fut profonde.
Delattre connaissait un puits desséché aux environs de Clermont ; il proposait de s’y réfugier.
Huit jours après, Eugène Sue partait comme sous-aide pour faire la campagne d’Espagne de 1823.
Il avait vingt ans accomplis.
La ligne imperceptible qui sépare l’adolescent du jeune homme était franchie. C’est au jeune homme que nous allons avoir affaire.
Eugène Sue fit la campagne, resta un an à Cadix, et ne revint à Paris que vers le milieu de 1824.
Le feu du Trocadéro lui avait fait pousser les cheveux et les moustaches ; il était parti imberbe, il revenait barbu et chevelu.
Cette croissance capillaire, qui faisait d’Eugène Sue un très beau garçon, flatta probablement l’amour-propre du docteur Sue, mais ne relâcha en rien les cordons de sa bourse.
Ce fut alors que, par de Leuven et Desforges, je fis connaissance avec Eugène Sue.
À cette époque, où ma vocation était déjà décidée, il n’avait, lui, aucune idée littéraire.
Desforges, qui avait une petite fortune à lui, Ferdinand Langlé, que sa mère adorait, étaient les deux Crassus de la société. Quelquefois, comme faisait Crassus à César, ils prêtaient non pas vingt millions de sesterces, mais vingt, mais trente, mais quarante, et même jusqu’à cent francs aux plus nécessiteux.
Outre sa bourse, Ferdinand Langlé mettait à la disposition de ceux des membres de la société qui n’étaient jamais sûrs ni d’un lit, ni d’un souper, sa chambre dans la maison de M. Sue, et l’en-cas que sa mère, pleine d’attentions pour lui, faisait préparer tous les soirs.
Combien de fois cet en-cas fut-il la ressource suprême de quelque membre de la société qui avait mal dîné, ou même qui n’avait pas dîné du tout !
Ferdinand Langlé, notre aîné, grand garçon de vingt-cinq à vingt-six ans, auteur d’une douzaine de vaudevilles, amant d’une actrice du Gymnase nommée Fleuriet, charmante fille que je revois comme un mirage de ma jeunesse, et qui mourut vers cette époque, empoisonnée, dit-on, par un empoisonneur célèbre ; Ferdinand Langlé rentrait rarement chez lui. Mais, comme le domestique, complètement dans nos intérêts, affirmait à Mme Langlé que Ferdinand vivait avec la régularité d’une religieuse, la bonne mère avait le soin de faire mettre tous les soirs l’en-cas sur la table de nuit.
Le domestique mettait donc l’en-cas sur la table de nuit, et la clef de la petite porte de la rue à un endroit convenu.
Un attardé se trouvait-il sans asile, il se dirigeait vers la rue du Rempart, allongeait la main dans un trou de la muraille, y trouvait la clef, ouvrait la porte, remettait religieusement la clef à sa place, tirait la porte derrière lui, allumait la bougie, s’il était le premier, mangeait, buvait et se couchait dans le lit.
Si un second suivait le premier, il trouvait la clef au même endroit, pénétrait de la même façon, mangeait le reste du poulet, buvait le reste du vin, levait la couverture à son tour et se fourrait dessous.
Si un troisième suivait le second, même jeu pour la clef, même jeu pour la porte ; seulement, celui-ci ne trouvait plus ni poulet, ni vin, ni place dans le lit : il mangeait le reste du pain, buvait un verre d’eau et s’étendait sur le canapé.
Si le nombre grossissait outre mesure, les derniers venus tiraient un matelas du lit et couchaient par terre.
Une nuit, Rousseau arriva le dernier ; la lumière était éteinte : il compta à tâtons quatorze jambes !
Cela dura quatre ou cinq ans, sans que le docteur Sue se doutât le moins du monde que sa maison était un caravansérail dans lequel l’hospitalité était pratiquée gratis et sur une grande échelle.
Au milieu de cette vie de bohème, Eugène fut pris tout à coup de la fantaisie d’avoir un groom, un cheval et un cabriolet, Or, comme son père lui tenait de plus en plus la dragée haute, il lui fallut, pour pouvoir satisfaire ce caprice, recourir aux expédients.
Il fut mis en rapport avec deux honnêtes capitalistes qui vendaient des souricières et des contrebasses aux jeunes gens qui se sentaient la vocation du commerce…
On les nommait MM. Ermingot et Godefroy.
J’ignore si ces messieurs vivent encore et font le même métier ; mais, ma foi, à tout hasard, nous citons les noms, espérant qu’on ne prendra pas les lignes que nous écrivons pour une réclame.
MM. Ermingot et Godefroy allèrent aux informations ; ils surent qu’Eugène Sue devait hériter d’une centaine de mille francs de son grand-père maternel et de quatre à cinq cent mille francs de son père. Ils comprirent qu’ils pouvaient se risquer.
Ils parlèrent de vins qu’ils avaient à vendre dans d’excellentes conditions et sur lesquels il y avait à gagner cent pour cent ! Eugène Sue répondit qu’il lui serait agréable d’en acheter pour une certaine somme.
Il reçut, en conséquence, une invitation à déjeuner à Bercy pour lui et un de ses amis.
Il jeta les yeux sur Desforges ; Desforges passait pour l’homme rangé de la société, et le docteur Sue avait la plus grande confiance en lui.
On était attendu aux Gros-Marronniers.
Le déjeuner fut splendide ; on fit goûter aux deux jeunes gens les vins dont ils venaient faire l’acquisition, et Eugène Sue, sur lequel s’opérait particulièrement la séduction, en fut si content, qu’il en acheta, séance tenante, pour quinze mille francs, que, séance tenante toujours, il régla en lettres de change.
Le vin fut déposé dans une maison tierce, avec faculté pour Eugène Sue de le faire goûter, de le vendre et de faire dessus tels bénéfices qu’il lui conviendrait.
Huit jours après, Eugène Sue revendait à un compère de la maison Ermingot et Godefroy son lot de vins pour la somme de quinze cents francs payés comptant.
On perdait treize mille cinq cents francs sur la spéculation, mais on avait quinze cents francs d’argent frais. C’était de quoi réaliser l’ambition qui, depuis un an, empêchait les deux amis de dormir : un groom, un cheval et un cabriolet.
Comment, demandera le lecteur, peut-on avoir, avec quinze cents francs, un groom, un cheval et un cabriolet ?
C’est inouï, le crédit que donnent quinze cents francs d’argent comptant, surtout quand on est fils de famille et que l’on peut s’adresser aux fournisseurs de son père.
On acheta le cabriolet chez Sailer, carrossier du docteur, et l’on donna cinq cents francs à compte ; on acheta le cheval chez Kunsmann, où l’on prenait des leçons d’équitation, et l’on donna cinq cents francs à compte. On restait à la tête de cinq cents francs : on engagea un groom que l’on habilla de la tête aux pieds ; ce n’était pas ruineux, on avait crédit chez le tailleur, le bottier et le chapelier.
On était arrivé à ce magnifique résultat, au commencement de l’hiver de 1823 à 1824.
Le cabriolet dura tout l’hiver.
Au printemps, on résolut de monter un peu à cheval pour saluer les premières feuilles.
Un matin ; on partit ; Eugène Sue et Desforges, à cheval, étaient suivis de leur groom, à cheval comme eux.
À moitié chemin des Champs-Élysées, comme on était en train de distribuer des saluts aux hommes et des sourires aux femmes, un cacolet vert s’arrête, une tête sort par la portière et examine avec stupéfaction les deux élégants.
La tête était celle du docteur Sue, le cacolet vert était ce que l’on appelait dans la famille la voiture aux trois lanternes. C’était une voiture basse inventée par le docteur Sue, et de laquelle on descendait sans marchepied : l’aïeule de tous nos petits coupés d’aujourd’hui.
Cette tête frappa les deux jeunes gens comme eût fait celle de Méduse ; seulement, au lieu de les pétrifier, elle leur donna des ailes ; ils partirent au galop.
Par malheur, il fallait rentrer ; on ne rentra que le surlendemain, c’est vrai, mais on rentra.
La justice veillait à la porte sous les traits du docteur Sue ; il fallut tout avouer, et ce fut même un bonheur que l’on avouât tout. La maison Ermingot et Godefroy commençait de montrer les dents sous la forme de papier timbré.
L’homme d’affaires du docteur Sue fut chargé d’entrer en arrangement avec MM. Ermingot et Godefroy ; ces messieurs, au reste, venaient d’avoir un petit désagrément en police correctionnelle, ce qui les rendit tout à fait coulants.
Moyennant deux mille francs, ils rendirent les lettres de change et donnèrent quittance générale.
Sur quoi, Eugène Sue s’engagea à rejoindre son poste à l’hôpital militaire de Toulon.
Desforges perdit toute la confiance du docteur. Il fut reconnu par l’enquête qu’il avait trempé jusqu’au cou dans l’affaire Ermingot et Godefroy, et il fut mis à l’index ; ce qui le détermina – facilité toujours par sa fortune personnelle – à suivre Eugène Sue à Toulon.
Damon n’eût pas donné une plus grande preuve de dévouement à Pythias.
On passa la dernière nuit ensemble : de Leuven, Adam, Desforges, Romieu, Croissy, Millaud, un cousin d’Eugène Sue, charmant garçon qui est allé mourir depuis en Amérique, Mira, le fils du célèbre Brunet, dont un duel fatal illustra depuis l’adresse.
Au moment du départ, l’enthousiasme fut tel, que Romieu et Mira résolurent d’escorter la diligence.
Eugène Sue et Desforges étaient dans le coupé ; Romieu et Mira galopaient aux deux portières.
Romieu galopa jusqu’à Fontainebleau ; là, il lui fallut absolument descendre de cheval.
Mira, s’entêtant, fit trois lieues de plus puis force lui fut de s’arrêter à son tour.
La diligence continua majestueusement son chemin, laissant les blessés en route.
On arriva le cinquième jour à Toulon.
Le premier soin des exilés fut d’écrire, pour avoir des nouvelles de leurs amis.
Romieu avait été ramené dans la capitale sur une civière.
Mira avait préféré attendre sa convalescence là où il était, et, quinze jours après, rentrait à Paris en voiture.
On s’installa à Toulon et l’on commença de faire les beaux avec les restes de la splendeur parisienne. Ces restes de splendeur, un peu fanés, étaient du luxe à Toulon.
Les Toulonnais ne tardèrent pas à regarder les nouveaux venus d’un mauvais œil ; ils appelaient Eugène Sue, le Beau Sue. Les Toulonnais faisaient un calembour auquel l’orthographe manquait, mais qui se rachetait par la consonance.
Le calembour eut d’autant plus de succès là-bas, qu’Eugène Sue, très beau garçon, du reste, nous l’avons dit déjà, avait la tête un peu dans les épaules.
Mais le haro redoubla, quand on vit tous les soirs venir les muscadins au théâtre, et que l’on s’aperçut qu’ils y venaient particulièrement pour lorgner la première amoureuse, Mlle Florival.
C’était presque s’attaquer aux autorités : le sous-préfet protégeait la première amoureuse.
Les deux Parisiens s’entêtèrent et demandèrent leurs entrées dans les coulisses. Desforges faisait valoir sa qualité d’auteur dramatique ; il avait eu deux ou trois vaudevilles joués à Paris.
Eugène Sue était vierge de toute espèce de littérature et ne donnait aucun signe de vocation pour la carrière d’homme de lettres ; il était plutôt peintre. Gamin, il avait couru les ateliers, dessinait, croquait, brossait.
Il y a sept ou huit ans à peine, que je voyais encore, dans une des anciennes rues qui longeaient la Madeleine, un cheval qu’il avait dessiné sur la muraille avec du vernis noir et un pinceau à cirer les bottes.
Le cheval s’est écroulé avec la rue.
La porte des coulisses restait donc impitoyablement fermée ; ce qui donnait aux Toulonnais le droit incontestable de goguenarder les Parisiens.
Par bonheur, Louis XVIII était mort le 15 septembre 1824, et Charles X avait eu l’idée de se faire sacrer ; la cérémonie devait avoir lieu dans la cathédrale de Reims, le 26 mai 1825.
Maintenant, comment la mort du roi Louis XVIII à Paris, comment le sacre du roi Charles X à Reims pouvaient-ils faire ouvrir les portes du théâtre de Toulon à Desforges et à Eugène Sue ?
Voici.
Desforges proposa à Eugène Sue de faire, sur le sacre, ce que l’on appelait, à cette époque, un à-propos. Eugène Sue accepta, bien entendu.
L’à-propos fut représenté au milieu de l’enthousiasme universel. J’ai encore cette bluette, écrite tout entière de la main d’Eugène Sue.
Le même soir, les deux auteurs avaient, d’une façon inattaquable, leurs entrées dans les coulisses, et par suite chez Mlle Florival.
Ils en profitèrent conjointement et sans jalousie aucune.
Sous ce rapport, Eugène Sue avait des idées de communisme innées.
Vers le mois de juin 1825, Damon et Pythias se séparèrent.
Eugène Sue resta seul en possession de ses entrées au théâtre et chez Mlle Florival. Desforges partit pour Bordeaux, où il fonda Le Kaléidoscope.
Pendant ce temps, Ferdinand Langlé fondait La Nouveauté à Paris.
Vers la fin de 1825, Eugène Sue revint de Toulon.
Il trouva un centre littéraire auquel s’étaient ralliés les anciens hôtes de la rue du Rempart.
C’était La Nouveauté.
Les principaux rédacteurs du journal étaient de Brucker, Michel Masson, Romieu, Rousseau, Garnier-Pagès aîné, de Leuven, Dupeuty, de Villeneuve, Cavé, Vulpian et Desforges.
Desforges avait abandonné son fruit en province pour venir se rallier à la création de Ferdinand Langlé.
Le petit journal était en pleine prospérité. Depuis la représentation de son à-propos à Toulon, Eugène Sue était auteur dramatique, par conséquent, homme de lettres. Son cousin étant rédacteur en chef, il se trouva tout naturellement rédacteur particulier.
On lui demanda des articles ; il en fit quatre ; cette série était intitulée L’Homme-mouche.
Ce sont les premières lignes sorties de la plume de l’auteur de Mathilde et des Mystères de Paris qui aient été imprimées.
Mais on comprend que La Nouveauté ne payait point ses rédacteurs au poids de l’or ; d’un autre côté, le docteur Sue restait inflexible : il avait sur le cœur non seulement le vin bu, mais encore le vin gâté.
On avait bien une ressource extrême dont je n’ai pas encore parlé et que je réservais, comme son propriétaire, pour les grandes occasions : c’était une montre Louis XVI, à fond d’émail, entourée de brillants, donnée par la marraine, l’impératrice Joséphine.
Dans les cas extrêmes, on la portait au mont-de-piété et l’on en avait cent cinquante francs.
Elle défraya le mardi gras de 1826 ; mais, le mardi gras passé, après avoir traîné le plus longtemps possible, il fallut prendre un grand parti et s’en aller à la campagne.
Bouqueval, la campagne du docteur Sue, offrait aux jeunes gens son hospitalité champêtre et frugale ; on alla à Bouqueval.
Pâques arriva, et, avec Pâques, un certain nombre de convives. Chacun avait promis d’apporter son plat, qui un homard, qui un poulet rôti, qui un pâté.
Or, il arriva que, chacun comptant sur son voisin, l’argent manquant à tous, personne n’apporta rien.
Il fallait cependant faire la pâque ; c’eût été un péché que de ne pas fêter un pareil jour.
On alla droit aux étables et l’on égorgea un mouton.
Par malheur, le mouton était un magnifique mérinos que le docteur gardait comme échantillon.
Il fut dépouillé, rôti, mangé jusqu’à la dernière côtelette.
Lorsque le docteur apprit ce nouveau méfait, il se mit dans une abominable colère ; mais aux colères paternelles, Eugène Sue opposait une admirable sérénité.
C’était un charmant caractère que celui de notre pauvre ami, toujours gai, joyeux, riant.
Il devint triste, mais resta bon.
Ordre fut donné à Eugène Sue de quitter Paris.
Il passa dans la marine, et fit deux voyages aux Antilles.
De là la source d’Atar-Gull, de là l’explication de ces magnifiques paysages qui semblent entrevus dans un pays de fées, à travers les déchirures d’un rideau de théâtre.
Puis il revint en France. Une bataille décisive se préparait contre les Turcs. Eugène Sue s’embarqua, comme aide-major, à bord du Breslau, capitaine La Bretonnière, assista à la bataille de Navarin, et rapporta comme dépouilles opimes un magnifique costume turc qui fut mangé au retour, velours et broderie.
Tout en mangeant le costume turc, Eugène Sue, qui prenait peu à peu goût à la littérature, avait fait jouer, avec Desforges, Monsieur le marquis.
Enfin, vers le même temps, il faisait paraître, dans La Mode, la nouvelle de Plick et Plock, son point de départ comme roman.
Sur ces entrefaites, le grand-père maternel d’Eugène Sue mourut, lui laissant quatre-vingt mille francs, à peu près. C’était une fortune inépuisable.
Aussi le jeune poète, qui avait vingt-quatre ans, et qui, par conséquent, était sur le point d’atteindre sa grande majorité, donna-t-il sa démission et se mit-il dans ses meubles.
Nous disons se mit dans ses meubles, parce qu’Eugène Sue, artiste d’habitudes comme d’esprit, fut le premier à meubler un appartement à la manière moderne ; Eugène Sue eut le premier tous ces charmants bibelots dont personne ne voulait alors, et que tout le monde s’arracha depuis : vitraux de couleur, porcelaines de Chine, porcelaines de Saxe, bahuts de la Renaissance, sabres turcs, criks malais, pistolets arabes, etc.
Puis, libre de tout souci, il se dit que sa vocation était d’être peintre, et il entra chez Gudin, qui, à peine âgé de trente ans alors, avait déjà sa réputation faite.
Nous avons dit qu’Eugène Sue dessinait, ou plutôt croquait assez habilement ; il avait, je me le rappelle, rapporté de Navarin un album qui était doublement curieux, et comme côté pittoresque, et comme côté artistique.
Ce fut chez l’illustre peintre de marine qu’arriva à Eugène Sue une de ces aventures de gamin qui avaient rendu célèbre la société Romieu, Rousseau et Eugène Sue.
Gudin, nous l’avons dit, était à cette époque dans toute la force de son talent et dans tout l’éclat de sa renommée. Les amateurs s’arrachaient ses œuvres, les femmes se disputaient l’homme. Comme tous les artistes dans une certaine position, il recevait de temps en temps des lettres de femmes inconnues, qui, désirant faire connaissance avec lui, lui donnaient des rendez-vous à cet effet.
Un jour, Gudin en reçut deux ; toutes deux lui donnaient rendez-vous pour la même heure. Gudin ne pouvait pas se dédoubler. Il fit part à Eugène Sue de son embarras.
Eugène Sue s’offrit pour le remplacer ; de l’élève au maître, il n’y a qu’un pas.
Puis il y avait une grande ressemblance physique entre Gudin et Eugène Sue : ils étaient de même taille, avaient tous les deux la barbe et les cheveux noirs ; l’un ayant vingt-sept ans, l’autre trente, la plus mal partagée des deux inconnues n’aurait point à crier au voleur. D’ailleurs, on mit les deux lettres dans un chapeau, et chacun tira la sienne.
À partir de ce moment, et pour le reste de la journée, il y eut deux Gudin et plus d’Eugène Sue.
Le soir, chacun alla à son rendez-vous, et, le lendemain, chacun revenait enchanté. La chose eût pu durer ainsi éternellement ; mais la curiosité perdit toujours les femmes, témoin Ève, témoin Psyché.
La dame qui avait obtenu le faux Gudin en partage avait des goûts artistiques. Après avoir vu le peintre, elle voulait absolument voir l’atelier.
Elle voulait surtout voir Gudin travaillant, la palette et le pinceau à la main.
Au nombre des femmes curieuses, nous avons oublié Sémélé, qui voulut voir son amant Jupiter dans toute sa splendeur, et qui fut brûlée vive par les rayons de sa foudre.
Le faux Gudin ne put résister à tant d’instances : il consentit et donna rendez-vous pour le lendemain à la belle curieuse.
Elle devait venir à deux heures de l’après-midi, moment où le jour est le plus favorable à la peinture.
À deux heures moins un quart, Eugène Sue, vêtu d’une magnifique livrée attendait dans l’antichambre de Gudin.
À deux heures moins quelques minutes, la sonnette s’agita sous la main tremblante de la belle curieuse.
Eugène Sue alla ouvrir.
La dame, jalouse de tout voir, commença par jeter les yeux sur le domestique, qui lui paraissait d’excellente mine, et qui s’inclinait respectueusement devant elle.
Cet examen fut suivi d’un cri terrible.
– Quelle horreur ! Un laquais !
Et la dame, se cachant le visage dans son mouchoir, descendit précipitamment l’escalier. Au bal masqué de l’Opéra, Eugène Sue rencontra la dame et voulut renouer connaissance avec elle ; mais elle s’obstina, cette fois, à croire qu’il était déguisé, et il n’en obtint, pour toute réponse, que ces mots qu’il avait déjà entendus :
– Quelle horreur ! Un laquais !
Vers ce temps, je fis représenter Henri III, au Théâtre-Français. De Leuven et Ferdinand Langlé, prévoyant le succès que la pièce devait avoir, vinrent me demander l’autorisation d’en faire la parodie. Je la leur accordai, bien entendu.
Cette parodie fut faite pour le Vaudeville. Elle portait le titre de : Le Roi Dagobert et sa cour.
Mais ce titre parut irrévérencieux à l’égard du descendant de Dagobert. Par descendant de Dagobert, l’honorable compagnie qui porte de sable aux ciseaux d’argent entendait Sa Majesté Charles X. Elle confondait descendants avec successeurs ; mais bah ! quand on coupe toujours et qu’on n’écrit jamais, il ne faut pas y regarder de si près.
Les auteurs changèrent le titre et prirent celui du Roi Pétaud et sa cour.
Le comité de censure n’y trouva aucun inconvénient.
Comme si personne ne descendait du roi Pétaud !
La pièce fut jouée sous ce dernier titre.
Tout le cénacle assistait à la première représentation.
La parodie parodiait la pièce scène par scène.
Or, à la fin du quatrième acte, la scène d’adieux de Saint-Mégrin et de son domestique était parodiée par une scène entre le héros de la parodie et son portier.
Dans cette scène, très tendre, très touchante, très sentimentale enfin, le héros demandait à son portier une mèche de ses cheveux sur l’air Dormez donc, mes chères amours, très en vogue à cette époque et tout à fait approprié à la situation.
Trois ou quatre jours après, nous dînâmes chez Véfour, Eugène Sue, Desforges, de Leuven, Desmares, Rousseau, Romieu et moi.
À la fin du dîner, qui avait été fort gai et où le fameux refrain
Portier, je veux
De tes cheveux !
avait été chanté en chœur, Eugène Sue et Desmares résolurent de donner une réalité à ce rêve de l’imagination d’Adolphe de Leuven et de Langlé, et, entrant dans la maison n° 8 de la rue de la Chaussée-d’Antin, dont Eugène Sue connaissait le concierge de nom, ils demandèrent au brave homme s’il ne se nommait pas M. Pipelet.
Le concierge répondit affirmativement.
Alors, au nom d’une princesse polonaise qui l’avait vu et qui était devenue amoureuse de lui, ils lui demandèrent avec tant d’instances une boucle de ses cheveux, que, pour se débarrasser d’eux, le pauvre Pipelet finit par la leur donner, quoiqu’il n’eût la tête que médiocrement garnie.
À partir du moment où il eut commis cette imprudence, le pauvre Pipelet fut un homme perdu.
Dès le même soir, trois autres demandes lui furent adressées de la part d’une princesse russe, d’une baronne allemande et d’une marquise italienne.
Et, à chaque fois qu’une semblable demande était adressée au brave homme, un chœur invisible chantait sous ses fenêtres :
Portier, je veux
De tes cheveux !
Le lendemain, la plaisanterie continua. Chacun envoyait les gens de sa connaissance demander des cheveux à maître Pipelet, qui ne tirait plus le cordon qu’avec angoisse, et qui – mais inutilement – avait enlevé de sa porte l’écriteau : Parlez au portier !
Le dimanche suivant, Eugène Sue et Desmares voulurent donner au pauvre diable une sérénade en grand ; ils entrèrent dans la cour à cheval, chacun une guitare à la main, et se mirent à chanter l’air persécuteur. Mais, nous l’avons dit, c’était un dimanche, les maîtres étaient à la campagne ; le portier, se doutant qu’on chercherait à empoisonner son jour dominical, et qu’il n’aurait pas même, ce jour-là, le repos que Dieu s’était accordé à lui-même, avait prévenu tous les domestiques de la maison. Il se plaça derrière les chanteurs, ferma la porte de la rue, fit un signal convenu d’avance et sur lequel cinq ou six domestiques accoururent à son aide, de sorte que les troubadours, forcés de convertir en armes défensives leurs instruments de musique, ne sortirent de là que le manche de leur guitare à la main.
Des détails de ce combat terrible, personne ne sut jamais rien, les combattants les ayant gardés pour eux ; mais on sut qu’il avait eu lieu, et, dès lors, le portier du n° 8 de la rue de la Chaussée-d’Antin fut mis au ban de la littérature.
À partir de ce moment, la vie de ce malheureux devint un enfer anticipé. On ne respecta plus même le repos de ses nuits ; tout littérateur attardé dut faire le serment de rentrer à son domicile par la rue de la Chaussée-d’Antin, ce domicile fût-il à la barrière du Maine.
Cette persécution dura plus de trois mois. Au bout de ce temps, comme un nouveau visage se présentait pour faire la demande accoutumée, la femme Pipelet, tout en pleurs, annonça que son mari, succombant à l’obsession, venait d’être conduit à l’hôpital sous le coup d’une fièvre cérébrale.
Le malheureux avait le délire, et, dans son délire, ne cessait de répéter avec rage le refrain infernal qui lui coûtait la raison et la santé.
Ce Pipelet n’est autre que le Pipelet des Mystères de Paris, et Eugène Sue s’est peint lui-même dans le rapin Cabrion.
La campagne d’Alger arriva ; Gudin partit pour l’Afrique ; les deux amis se trouvèrent séparés ; Eugène Sue se remit à la littérature.
Atar-Gull, un de ses romans les plus complets, fut commencé à cette époque.
Puis vint la révolution de juillet.
Eugène Sue fit alors, avec Desforges, une comédie intitulée le Fils de l’Homme.
Les souvenirs de jeunesse se réveillaient chez Eugène Sue ; il se rappelait que Joséphine avait été sa marraine et qu’il portait le prénom du prince Eugène.
La comédie faite, elle resta là ; la réaction orléaniste avait été plus vite que les auteurs.
D’ailleurs, Desforges, l’un des coupables, était devenu le secrétaire du maréchal Soult. On comprend que le maréchal Soult, qui devait tout à Napoléon, aurait eu de grandes répugnances à voir jouer une pièce en l’honneur de son fils.
Mais l’amour-propre d’auteur est une passion bien impérieuse ; on a vu de pauvres filles trahir leur maternité par leur amour maternel.
Un jour, Desforges avait déjeuné avec Volnys ; après ce déjeuner, il tira la pièce incendiaire de son carton et la lut à Volnys.
Volnys était fils d’un général de l’Empire qui n’avait pas été fait maréchal ; son cœur se fondit à cette lecture.
– Laissez-moi le manuscrit, dit-il ; je veux relire cela.
Desforges laissa le manuscrit ; six semaines s’écoulèrent. Le bruit se répandit sourdement dans le monde littéraire qu’il se préparait un grand événement au Vaudeville.
On demandait ce que pouvait être cet événement ; Bossange était alors directeur du Vaudeville ; Bossange, le collaborateur de Soulié dans deux ou trois drames ; Bossange, qui était alors et qui est encore aujourd’hui un des hommes les plus spirituels de Paris, Déjazet était un des principaux sujets de son théâtre.
On les savait capables de tout à eux deux.
Un soir, Desforges, curieux de savoir quel était cet événement littéraire que couvait le Vaudeville, était venu dans les coulisses. Il rencontre Bossange et veut l’interroger à ce sujet. Mais Bossange était trop affairé.
– Ah ! mon cher, lui dit-il, je ne puis rien entendre ce soir : imaginez-vous qu’Armand est malade et nous fait manquer le spectacle, de sorte que nous sommes obligés de donner au pied levé une pièce qui était en répétition et qui n’était pas sue. Voyons, monsieur le régisseur, Déjazet est-elle prête ?
– Oui, monsieur Bossange.
– Alors, frappez les trois coups et faites l’annonce que vous savez.
On frappa les trois coups ; on cria : « Place au théâtre ! » et force fut à Desforges de se ranger comme les autres derrière un châssis.
Le régisseur, en cravate blanche, en habit noir, entra en scène et dit, après les trois saluts d’usage :
– Messieurs, un de nos artistes se trouvant indisposé au moment de lever le rideau, nous sommes forcés de vous donner, à la place de la seconde pièce, une pièce nouvelle qui ne devait passer que dans trois ou quatre jours. Nous vous supplions d’accepter l’échange.
Le public, auquel on donnait une pièce nouvelle au lieu d’une vieille, couvrit d’applaudissements le régisseur. La toile tomba pour se relever presque aussitôt. En ce moment, Déjazet descendait de sa loge en uniforme de colonel autrichien.
– Ah ! mon Dieu ! s’écria Desforges, à qui un éclair traversa le cerveau, que joues-tu donc là ?
– Ce que je joue ? Je joue Le Fils de l’Homme. Allons, laisse-moi passer, monsieur l’auteur.
Les bras tombèrent à Desforges. Déjazet passa. La pièce eut un succès énorme.
Après la représentation, Desforges se fit ouvrir la porte de communication du théâtre avec la salle ; il voulait porter la nouvelle à Eugène Sue.
Il se heurte dans le corridor avec un monsieur tout effaré. Ce monsieur, c’était Eugène Sue.
Le hasard avait fait qu’il s’était trouvé dans la salle en même temps que Desforges se trouvait dans les coulisses.
Sur ces entrefaites, le docteur Sue mourut, laissant à peu près vingt-trois ou vingt-quatre mille livres de rentes à Eugène Sue.
Il était temps : les quatre-vingt mille francs du grand-père maternel étaient mangés, ou tout au moins tiraient à leur fin.
Eugène Sue pouvait vivre désormais sans faire de littérature ; mais, une fois qu’on a revêtu cette tunique de Nessus, tissée d’espérance et d’orgueil, on ne l’arrache plus facilement de ses épaules.
Notre auteur continua donc sa carrière littéraire par La Salamandre, encore un de ses meilleurs romans ; puis parut La Coucaratcha, puis La Vigie de « Koaut-Ven ».
Ces trois ou quatre ouvrages placèrent bruyamment Eugène Sue au rang des littérateurs modernes, mais soulevèrent contre lui la grande question d’immoralité qui l’a si longtemps poursuivi.
Faisons halte un instant et examinons cette question.
Nous avons dit ailleurs qu’Alfred de Musset avait une maladie de l’âme. Nous pourrions dire d’Eugène Sue qu’il avait une maladie de l’imagination : ce qui est beaucoup moins grave, et la preuve, c’est que, avec sa maladie de l’âme, de Musset devint un méchant garçon ; tandis que, avec sa maladie de l’imagination, Eugène Sue resta toujours un brave et excellent cœur.
Seulement, Eugène Sue se croyait dépravé.
Eugène Sue croyait avoir besoin de certaines excitations pour éprouver certains désirs.
Il n’avait pas cherché cette accusation d’immoralité : il avait écrit avec son imagination malade ; avec cette imagination malade, il avait créé les rôles de Brulard, de Pazillo, de Zaffie ; il eût voulu être ces hommes-là, et, par malheur ou plutôt par bonheur, n’avait point la moindre ressemblance avec eux. Il s’était fait, pour ainsi dire, un miroir diabolique dans lequel il se regardait ; abandonné au désordre de son imagination, il rêvait les fantaisies horribles du marquis de Sade. Mais, en face de la réalité, il pleurait comme un enfant et faisait l’aumône comme un saint.
Nous donnerons deux ou trois exemples de cette adorable bonté ; pour être un peu excentriques, ils n’en sont pas moins vrais.
Eh bien, lorsque se dressa contre Eugène Sue cette action d’immoralité, il fut au septième ciel.
– Maintenant, me disait-il à cette époque, je suis lancé ; toutes les femmes vont vouloir de moi.
Alors, pour entretenir l’accusation, il y répondit et érigea en système ce qui n’était chez lui qu’un accident du hasard, une défaillance de son imagination.
Il déclara que c’était de son libre arbitre et à tête reposée que, comme dans ce hideux roman de Justine, il faisait triompher le crime et succomber la vertu ; qu’il était selon les lois de la religion, qui met au ciel la récompense des souffrances de ce monde ; et il soutint que, si la vertu était récompensée ici-bas, elle n’aurait pas besoin de récompense au ciel.
Une fois entré dans ce système, tout ce qui pouvait concourir à fausser l’idée du public sur lui était religieusement cultivé par lui.
Je le rencontrai un jour, joyeux, content, enchanté de lui. Il appelait une voiture pour aller plus vite.
– Où courez-vous comme cela ? lui demandai-je.
– Ah ! mon cher, ne m’arrêtez pas : je cours chez moi commencer une nouvelle dont je viens de trouver…
– Le dénouement ? interrompis-je.
– Non, la première phrase.
Je me mis à rire.
– Et cette phrase est… ? lui demandai-je.
– Depuis six mois, j’étais l’amant de la femme de mon meilleur ami.
Et, en effet, cette phrase commence, je crois, une des nouvelles de La Coucaratcha.
Souvent, quand nous causions avec de Leuven et Ferdinand Langlé de cette manie d’Eugène Sue de se méphistophéliser, nous riions à cœur joie. Rien n’était moins diabolique que ce gai et charmant garçon.
Mais les deux brises littéraires qui soufflaient alors sur la France venaient l’une d’Allemagne et l’autre d’Angleterre : la première disait Faust et Werther ; la seconde, don Juan et Manfred.
Rien ne fâchait plus Eugène Sue que de se voir nier en face cette prétendue corruption.
Souvent, à l’appui de cette corruption qu’il ambitionnait, il racontait des anecdotes qui indiquaient, disons plus, qui dénonçaient le meilleur cœur de la terre.
Un jour que je le poussais à bout…
– Tenez, me dit-il, je vais vous donner une idée du degré auquel je suis usé et mauvais. Voici ce qui m’est arrivé il y a quelques jours. Depuis un mois, j’aimais et désirais une femme du monde, une honnête créature que j’avais l’idée de mettre à mal ; mais, comme elle était sévèrement gardée par son mari, nous n’avions jamais pu nous trouver seuls ensemble, quoiqu’elle le désirât autant que moi. Enfin, lundi dernier, je reçois une lettre d’elle ; elle était libre pour un jour ou deux, et m’attendait à sa campagne. Vous comprenez que je pars ; on m’attendait pour dîner ; j’arrive à l’heure dite, à six heures. C’était par une adorable soirée d’automne, une de ces soirées d’automne qui rappellent le printemps. Elle m’attendait sur le perron, vêtue de blanc, comme une vestale antique. Elle me conduisit à une terrasse enveloppée de fleurs ; la table était servie pour nous deux. Je n’ai jamais vu fête pareille, mon ami ; toute la nature était en joie ! Le soleil était tiède, la brise caressante, l’atmosphère parfumée… Eh bien, savez-vous ce que je suis devenu au milieu de ces honnêtes excitations ? Une véritable borne-fontaine ! J’ai pleuré, et tout s’est borné là. Si, au lieu de me donner rendez-vous sur une terrasse couverte de fleurs, en plein air, au soleil couchant, cette femme m’eût donné rendez-vous dans quelque mauvais lieu, j’eusse été un Hercule, au lieu d’être un Abélard.
Et voilà ce que le pauvre Eugène appelait de la corruption.
Comment arriver à raconter le pendant de cette anecdote ? Je n’en sais rien, mais je vais essayer.
Fermez-vous, oreilles chastes ; voilez-vous, regards pudibonds.
Un soir, il est arrêté par une fille, et monte chez elle.
Dans un coin de la chambre, il voit une espèce d’assemblage de châles, de robes et de chiffons, duquel sortait de temps en temps un soupir.
– Qu’est-ce que cela ? demande Eugène Sue.
– Ne fais pas attention, dit la fille, c’est une de mes amies.
– C’est une femme, cela ?
– Sans doute.
– Mais où est sa tête ?
– Tu ne peux pas la voir, elle la cache entre ses mains.
–Pourquoi la cache-t-elle ?
La fille se penche à son oreille :
– Son amant lui a jeté du vitriol au visage, de sorte qu’elle est dévisagée.
La fille, accroupie, qui se doute que l’on raconte son aventure, se met à pleurer. Eugène va à elle.
– Ah çà ! lui dit-il, pauvre fille, tu regrettes donc de ne plus pouvoir faire le métier ?
– Quelquefois, dit la fille en regardant entre ses doigts, quand je vois un beau garçon comme toi.
Eugène Sue va aux bougies et les souffle.
Puis, s’en allant, il laisse deux louis sur la cheminée.
Il avait fait double aumône, et il donnait cette anecdote comme une preuve de sa corruption.
En 1834, Eugène Sue fit paraître les premières livraisons de son Histoire de la marine française, un de ses plus mauvais ouvrages.
Le libraire n’acheva pas la publication.
Eugène Sue, par la nature de son talent, ne pouvait réussir ni dans l’histoire, ni dans le roman historique. Jean Cavalier est un livre médiocre, et c’est cependant le plus important de ses ouvrages historiques. Le Morne au diable, moins long, est infiniment meilleur ; quoique la fable du duc de Monmouth, si bossu que le bourreau s’y reprit à trois ou quatre fois pour lui couper la tête, soit inadmissible.
En sept ou huit ans, il publia successivement, mais sans succès réel, Deleytar, Le Marquis de Létorières, Hercule Hardy, Le Colonel Surville, Le Commandeur de Malte, Paula Monti.
Pendant ce temps, Sue avait mené la vie de grand seigneur. Il avait, rue de la Pépinière, une charmante maison encombrée de merveilles et qui n’avait qu’un défaut : c’était de ressembler à un cabinet de curiosités ; il avait trois domestiques, trois chevaux, trois voitures ; tout cela tenu à l’anglaise ; il avait les plus ruineuses de toutes les maîtresses, des femmes du monde ; il avait une argenterie que l’on estimait cent mille francs ; il donnait d’excellents dîners, et se passait enfin tous ses caprices, ce qui était d’autant plus facile que, lorsqu’il manquait d’argent, il écrivait à son notaire : « Envoyez-moi trois mille, cinq mille, dix mille francs » et que son notaire les lui envoyait.
Mais, un jour qu’il avait demandé cinq mille francs à son notaire, son notaire lui répondit :
« Mon cher client,
« Je vous envoie les cinq mille francs que vous me demandez ; mais je vous préviens qu’encore deux demandes pareilles et tout sera fini.
« Vous avez mangé toute votre fortune, moins quinze mille francs. »
Le hasard me conduisit chez lui ce jour-là. Nous devions faire une pièce ensemble ; il m’avait écrit plusieurs fois de venir le voir, et j’étais venu.
Il était atterré.
Il me raconta très simplement ce qui lui arrivait, en me disant :
– Je ne toucherai point à ces quinze mille francs-là ; j’emprunterai, je travaillerai et je rendrai.
– Oh ! lui dis-je, à quoi pensez-vous, cher ami ! Si vous empruntez, les intérêts vous mangeront bien au-delà de vos quinze mille francs.
– Non, me dit-il, j’ai quelqu’un, une excellente amie à moi…
– Une femme ?
– Plus qu’une femme, une parente, une parente très riche ; elle me prêtera ce dont j’aurai besoin, fût-ce cinquante mille francs. Venez demain, j’aurai sa réponse.
Je revins le lendemain. Je le trouvai anéanti. La personne avait répondu par un refus motivé sur toutes ces banalités que l’on invente quand on ne veut pas rendre un service. Mais ce qui était le plus curieux, c’était le post-scriptum qui terminait la lettre :
« Vous parlez d’aller à la campagne ; surtout n’y allez pas avant de m’avoir présenté à l’ambassadeur d’Angleterre. »
C’était surtout ce post-scriptum qui exaspérait le pauvre Eugène.
– Et que l’on dise encore, s’écriait-il, que je peins la société en laid !
Le lendemain, je revins le voir, non point pour travailler, mais pour savoir dans quel état il était.
Il était au lit avec une fièvre horrible. Il avait été à Châtenay, petite maison de campagne qu’il avait, pour reposer un instant sa pauvre tête brisée sur le cœur d’une femme qu’il aimait ; mais elle connaissait sa ruine et s’était excusée de ne pouvoir venir au rendez-vous.
Il n’y avait cependant pas loin de Verrières à Châtenay. Passons du jeune homme à l’homme. La douleur mûrit vite. D’ailleurs, Eugène Sue avait trente-six à trente-huit ans à peu près, lors de cette catastrophe.
Ce qui épouvanta surtout Eugène Sue, ce ne fut point seulement qu’il ne lui restât plus que quinze mille francs, c’est qu’il reconnut qu’il en devait à peu près cent trente mille.
Il tomba dans un profond marasme.
Tous les amis des jours de jeunesse et de folies avaient disparu. Une autre société s’était faite autour de l’auteur de talent.
Au nombre des jeunes hommes qu’Eugène Sue voyait le plus à cette époque était Ernest Legouvé.
Legouvé est un esprit sain, un cœur droit, une âme chrétienne.
Il se trouvait, sinon parent, du moins allié d’Eugène Sue. La première femme du docteur Sue était devenue, après divorce, la seconde femme du père de Legouvé, l’auteur du Mérite des femmes.
Ernest Legouvé s’inquiéta de l’état dans lequel il voyait Eugène.
Il avait lui-même pour ami un homme non seulement à l’âme droite, mais au cœur fort. C’était Goubaux.
Goubaux connaissait peu Eugène Sue, ne l’ayant vu que deux ou trois fois et sans intimité ; il n’en accepta pas moins cette mission que lui confiait Legouvé et qui avait pour but de relever, par la force, par la raison et par la droiture, cette âme brisée qui n’avait la force que de gémir.
Goubaux trouva le malade dans une atonie morale complète ; tout venait de lui manquer à la fois : fortune, amitié, amour !
Goubaux essaya de le renouveler par la gloire.
Mais lui, souriant tristement :
– Mon cher monsieur, lui dit-il, voulez-vous que je vous dise une chose, c’est que je n’ai pas de talent.
– Comment, vous n’avez pas de talent ? dit Goubaux étonné.
– Eh ! non, j’ai eu quelques succès, mais médiocres ; rien de tout ce que j’ai fait n’est réellement une œuvre. Je n’ai ni style, ni imagination, ni fond, ni forme ; mes romans maritimes sont de mauvaises imitations de Cooper ; mes romans historiques, de mauvaises imitations de Walter Scott.
« Quant à mes trois ou quatre pièces de théâtre, cela n’existe pas. J’ai une façon de travailler déplorable : je commence mon livre sans avoir ni milieu ni fin ; je travaille au jour le jour, menant ma charrue sans savoir où, ne connaissant pas même le terrain que je laboure. Tenez, en voulez-vous un exemple : voilà deux mois que j’ai fait les deux premiers feuilletons d’un roman nommé Arthur ; voilà deux mois que ces deux feuilletons ont paru dans La Presse. Je ne puis pas arriver à faire le troisième. Je suis un homme perdu, mon cher monsieur Goubaux, et, si je n’étais pas poltron comme une vache, je me brûlerais la cervelle.
– Allons, dit Goubaux, vous êtes plus malade qu’on ne me l’avait dit. Je croyais vous trouver ne doutant que des autres, et je vous trouve doutant de vous-même. Je vais lire ce soir ces deux premiers feuilletons d’Arthur, et je reviendrai demain en causer avec vous.
Et il lui tendit la main. Eugène Sue prit la main que lui tendit Goubaux, mais avec un sourire découragé et en secouant la tête. Goubaux revint le lendemain ; il avait lu les deux chapitres. Ces deux chapitres, dont le premier est consacré à un voyage avec un postillon qui raconte comment il a été dupe de la vieille mystification d’un homme qui, voulant aller vite et ne payer que vingt-cinq sous de guides, recommande au postillon d’aller doucement, ce que celui-ci se garde bien de faire, et dont le second contient la description d’une maison de campagne charmante, espèce d’oasis perdue dans un désert du Midi, au milieu des sables ; ces deux chapitres, en piquant la curiosité, n’entament aucun sujet. Ils avaient donc pu, en effet, comme l’avait dit Eugène Sue, être écrits sur une première donnée, rompue avec ces deux premiers chapitres et ne donnant absolument dans rien.
– Ah ! vous voilà ? dit Eugène Sue. Je vous avoue que je ne comptais pas vous revoir.
– Pourquoi cela ?
– Mais parce que je suis assommant, et qu’à votre place je ne serais pas revenu.
Goubaux haussa les épaules.
– J’espère, au moins, reprit Eugène Sue, que vous n’avez pas lu les deux chapitres ?
– C’est ce qui vous trompe, je les ai lus.
– J’en fais compliment à votre patience.
Goubaux lui prit la main.
– Écoutez-moi, lui dit-il.
– Oh ! parlez.
– Vous dites que vous n’avez rien d’arrêté pour la suite de votre roman ?
– Pas cela !
Et Eugène jeta une chiquenaude en l’air.
– Eh bien, je vais vous donner une idée.
– Laquelle ?
– Vous doutez de tout, de vos amis, de vos maîtresses, de vous-même ?
– J’ai quelques raisons pour cela.
– Eh bien, faites le roman du doute : que ce voyageur qui visite la maison abandonnée soit vous. Creusez votre cœur, faites-en résonner toutes les fibres. L’autopsie que l’on fait de son propre cœur est la plus curieuse de toutes, croyez-moi, et ce n’était pas sans raison que les Grecs avaient écrit, sur le fronton du temple de Delphes, cette maxime du sage : « Connais-toi toi-même. » Vous serez tout étonné qu’autour de vous gravitera tout un monde de personnages créés, non point par vous, mais, selon le côté où vous les envisagerez, par le hasard, la fatalité ou la Providence. Quant aux événements, au lieu que ce soient les caractères qui ressortent d’eux, ce sont eux qui ressortiront des caractères. Mais, avant tout, quittez Paris, isolez-vous avec vous-même, trouvez quelque campagne ; il n’est pas besoin qu’elle ait le confortable de celle que vous décrivez. Allez, allez, et ne revenez que quand votre roman sera fini.
Eugène Sue poussa un soupir de doute.
– Vous en avez le placement, n’est-ce pas ?
– J’ai un traité avec un libraire qui me donne trois mille francs par volume ; plus, La Presse, qui peut m’en rapporter deux mille.
– Allez, restez quatre mois, faites quatre volumes ; vous aurez gagné vingt mille francs, et vous en aurez dépensé deux ou trois mille ; il vous restera dix-sept mille francs ; vous paierez là-dessus cinq ou six mille, vous garderez le reste. Vous verrez comme cela fait du bien, de payer.
– Mais…
– Je vous dis d’aller.
Eugène Sue laissa tomber sa tête sur sa poitrine.
– Je vous quitte, lui dit Goubaux.
– Reviendrez-vous demain ?
– Non. J’attendrai de vos nouvelles.
Et il sortit.
Le lendemain, il reçut un petit billet parfumé et sur du papier de couleur. C’était une des faiblesses de notre ami.
« Vous avez raison. Je pars et ne reviendrai que quand Arthur sera fini. Votre bien reconnaissant, Eugène Sue. Si vous avez à m’écrire, écrivez-moi à Châtenay ; ayant cette maison de campagne, j’ai jugé inutile de faire la dépense d’en louer une autre. »
Trois mois après, il revint. Arthur était fait. Voyez, par cet extrait de la préface, s’il avait bien suivi le conseil de Goubaux.
« Le personnage d’Arthur n’est pas une fiction… son caractère, une invention d’écrivain ; les principaux événements de sa vie sont racontés naïvement ; presque toutes les particularités en sont vraies.
« Attiré vers lui par un attrait aussi inexplicable qu’irrésistible, mais souvent forcé de l’abandonner, tantôt avec une sorte d’horreur, tantôt par un sentiment de pitié douloureuse, j’ai longtemps connu, quelquefois consolé, mais toujours profondément plaint cet homme singulier et malheureux.
« Si, afin de rassembler les souvenirs d’hier, et presque stéréotypés dans ma mémoire, j’ai choisi ce cadre : Journal d’un inconnu, c’est que j’ai cru que ce mode d’affirmation, pour ainsi dire personnelle, donnerait encore plus d’autorité, d’individualité au caractère neuf et bizarre d’Arthur, dont ces pages sont le plus intime, le plus fidèle reflet.
« En effet, une puissance rare : l’attraction ; un penchant peu vulgaire : la défiance de soi, servent de double pivot à cette nature excentrique qui emprunte toute son originalité de la combinaison étroite, et pourtant anormale, de ces deux contrastes.
« En d’autres termes : qu’un homme doué d’un très grand attrait, soit, sinon présomptueux, du moins confiant en lui, rien de plus simple ; qu’un homme sans intelligence ou sans dehors soit défiant de lui, rien de plus naturel.
« Qu’au contraire, un homme réunissant, par hasard, les dons de l’esprit, de la nature et de la fortune, plaise, séduise, mais qu’il ne croie pas au charme qu’il inspire ; et cela, parce qu’ayant la conscience de sa misère et de son égoïsme, et que, jugeant les autres d’après lui, il se défie de tous, parce qu’il doute de son propre cœur ; que, doué pourtant de penchants généreux et élevés auxquels il se laisse parfois entraîner, bientôt il les refoule impitoyablement en lui de crainte d’en être dupe, parce qu’il juge ainsi le monde, qu’il les croit, sinon ridicules, du moins funestes à celui qui s’y livre ; ces contrastes ne semblent-ils pas un curieux sujet d’étude ?
« Qu’on joigne, enfin, à ces deux bases primordiales du caractère, des instincts de tendresse, de confiance, d’amour et de désœuvrement, sans cesse contrariés par une défiance incurable, ou flétris dans leur germe par une connaissance fatale et précoce des plaies morales de l’espèce humaine ; un esprit souvent accablé, inquiet, chagrin, analytique, mais d’autres fois vif, ironique et brillant ; une fierté, ou plutôt une susceptibilité à la fois si irritable, si ombrageuse et si délicate, qu’elle s’exalte jusqu’à une froide et implacable méchanceté si elle se croit blessée, ou qu’elle s’épanche en regrets touchants et désespérés, lorsqu’elle a reconnu l’injustice de ses soupçons ; et on aura les principaux traits de cette organisation.
« Quant aux accessoires de la figure principale de ce récit, quant aux scènes de la vie du monde, parmi lesquelles on la voit agir, l’auteur de ce livre en reconnaît d’avance la pauvreté stérile ; mais il pense que les mœurs de la société, aujourd’hui, n’en présentent pas d’autres, ou, du moins, il avoue n’avoir pas su les découvrir.
« Ceci dit à propos de cet ouvrage, ou plutôt de cette longue, trop longue peut-être, étude biographique, passons.
« Un écrivain n’ayant guère d’autre moyen de répondre à la critique d’une œuvre que dans la préface d’une autre, je dirai donc deux mots sur une question soulevée par mon dernier ouvrage (Latréaumont), et posée avec une flatteuse bienveillance par ceux-ci, avec une haute et grave sévérité par ceux-là ; ici, avec amertume, là avec ironie, ailleurs avec dédain.
« Cette question est de savoir si je renonce à cette conviction, taxée, selon chacun, de paradoxe, de calomnie sociale, de triste vérité, de misérable raillerie, ou de thèse inféconde ; cette question est de savoir, dis-je, si je renonce à cette conviction, que la vertu est malheureuse et le vice heureux ici-bas.
« Et, d’abord, bien que rien ne lui semble plus pénible que de parler de soi, l’auteur de ce livre ne peut se lasser de répéter qu’il n’a pas la moindre des prétentions philosophiques qu’on lui accorde, qu’on lui suppose ou qu’on lui reproche ; que, dans ses ouvrages sérieux ou frivoles, qu’il s’agisse d’histoire, de comédie ou de romans, il n’a jamais voulu formuler de système ; qu’il a toujours écrit selon ce qu’il a ressenti, ce qu’il a vu, ce qu’il a lu, sans vouloir imposer sa foi à personne.
« Seulement, ce qui autrefois avait été, pour lui, plutôt la prévision de l’instinct que le résultat de l’expérience, a pris, à ses yeux, l’impérieuse autorité d’un fait.
« Que si, enfin, il semble renoncer, non à sa triste croyance, mais à signaler, même dans ses propres ouvrages, les observations ou les preuves irrécusables qu’il pourrait citer à l’appui de sa conviction, c’est qu’à cette heure, plus avancé dans la vie, il sait qu’une intelligence ordinaire suffit pour faire triompher une erreur, mais que le privilège de consacrer, d’accréditer les VÉRITÉS ÉTERNELLES est réservé au génie ou à la divinité.
« En un mot, ne voulant pas hasarder ici un rapprochement facile et sacrilège entre la vie sublime et la mort infamante du divin Sauveur (véritable symbole de sa pensée), il reconnaît humblement que Galilée seul pouvait dire du fond de son cachot : E pur si muove ! »
EUGÈNE SUE
Eugène suivit en tout point le conseil de Goubaux. Sur les vingt mille francs d’Arthur, il paya six ou sept mille francs de dettes.
De là date l’amitié de Goubaux pour Eugène Sue ; et l’espèce de vénération qu’Eugène Sue avait pour Goubaux.
Un jour, il lui disait :
– Tout homme a la chose qu’il aime selon son utilité, et son ami qu’il compare à cette chose. Ainsi, moi-même, j’ai des amis que j’aime, les uns comme mes bagues, les autres comme mon argenterie, les autres comme mes chevaux ; vous, mon cher Goubaux, vous êtes ma ferme de Beauce.
Et il ne lui écrivait jamais que : « Ma chère ferme de Beauce. »
Et il avait raison ; car Goubaux était non seulement l’homme du conseil moral, mais encore l’homme du conseil littéraire.
Vers 1839 ou 1840, le cœur d’Eugène Sue se reprit d’un grand amour. Cette passion, qui avait commencé comme un caprice à la manière du pari de M. de Richelieu dans Mademoiselle de Belle-Isle, devait tenir une grande place dans la vie du romancier.
Cette fois, celle qu’il aimait et dont il était aimé, était une des femmes les plus distinguées et les plus intelligentes de Paris.
Ce fut, ayant à sa droite Goubaux, qui était sa raison, et à sa gauche cette femme, qui était sa lumière, qu’Eugène Sue fit ses deux meilleurs romans, Mathilde et Les Mystères de Paris.
Mathilde ne fut point estimée à sa valeur ; Les Mystères de Paris furent estimés au-delà de la leur.
Disons comment se fit ce livre, attaquable sur tant de points, mais si magnifique sur tant d’autres, et qui devait avoir une influence si grande et si inattendue sur l’avenir de son auteur.
Souvent, Goubaux, en causant avec Eugène Sue, lui avait dit :
– Mon cher Eugène, vous croyez connaître le monde et vous n’en avez vu que la surface ; vous croyez connaître les hommes et les femmes, et vous n’avez vu et fréquenté qu’une classe de la société. Il y a une chose au milieu de laquelle vous vivez que vous ne voyez pas, qui vous coudoie éternellement, qui vous porte, vous soulève, vous caresse ou vous brise, comme l’océan porte, soulève, caresse ou brise un vaisseau : c’est le peuple ! Ce peuple, jamais on ne l’entrevoit même dans vos livres ; vous le dédaignez, vous le méprisez, vous le mettez à néant, vous le traitez comme un zéro, et cela, sans le connaître. Voyez donc le peuple, étudiez-le donc, appréciez-le donc ; c’est un cinquième élément que la physique a oublié de classer, et qui attend son historien, son romancier, son poète. Vous avez assez vécu jusqu’aujourd’hui dans les régions supérieures de la société ; descendez dans les classes inférieures ; c’est là, croyez-moi, que sont les grandes douleurs, les grandes misères, les grands crimes, mais aussi les grands dévouements et les grandes vertus.
– Mon cher ami, répondait Eugène Sue, je n’aime pas ce qui est sale et ce qui sent mauvais.
– Médecin des corps, répondait le philosophe, vous avez fouillé dans la puanteur et la pourriture des cadavres pour chercher les remèdes physiques ; médecin de l’âme, fouillez dans la puanteur et la pourriture sociales pour chercher les remèdes moraux.
Mais Eugène Sue secouait la tête. Un jour, enfin, il se décida. Il acheta une vieille blouse grise couverte de taches de couleur, et qui avait appartenu à quelque peintre vitrier, se coiffa d’une casquette, passa un pantalon de toile, chaussa de gros souliers, salit ses mains, dont il avait un soin tout particulier, et s’en alla dîner dans un cabaret de la rue aux Fèves. Le hasard le servit.
Il assista à une rixe grave. Les acteurs de cette rixe lui donnèrent les types de Fleur-de-Marie et du Chourineur ; du Chourineur, de l’homme qui voit rouge, c’est-à-dire d’une création qui peut lutter avec ce que les plus grands créateurs ont fait de plus beau.
Il rentra, et, sans savoir où cela le mènerait, il fit les deux premiers chapitres des Mystères de Paris, comme il avait fait les deux premiers chapitres d’Arthur ; puis un troisième, qui s’y rattachait tant bien que mal : c’était un souvenir de la salle d’armes, de boxe et de bâton de lord Seymour.
Rodolphe, à ce moment, n’était pas encore prince régnant.
Ces trois chapitres faits, il envoya chercher Goubaux et les lui lut.
Goubaux trouva les deux premiers chapitres excellents, mais le troisième mal soudé, inutile d’ailleurs. Il fut sacrifié séance tenante.
Eugène Sue n’avait aucun amour-propre, et jetait ses manuscrits au feu avec une extrême facilité.
Il fut, en outre, convenu qu’un roman de cette forme et dans cette couleur ne pouvait passer dans un journal.
– Cela tombe à merveille, dit Eugène Sue : mon libraire m’a demandé de lui rendre le service de lui donner un livre inédit.
Eugène Sue discuta avec Goubaux le plan de trois ou quatre autres chapitres, qui furent arrêtés.
C’était un horizon immense pour Eugène Sue, que quatre chapitres, lui qui, d’habitude, trouvait au hasard de la plume et faisait au jour le jour.
Goubaux parti, Eugène Sue écrivit à son libraire et lui lut les deux chapitres. Il fut convenu que le roman aurait deux volumes et ne serait pas mis dans un journal.
Quinze jours après, le libraire était en possession de son premier volume, et avait l’idée d’aller le vendre au Journal des débats.
Dès leur apparition, Les Mystères de Paris eurent un tel succès, qu’il fut convenu qu’au lieu de deux volumes, on en ferait quatre, puis six, puis huit, puis dix, je crois.
De là vient la lassitude et l’affaiblissement des quatre derniers volumes, la déviation des caractères, et les notes nombreuses, destinées à faire passer certaines oppositions trop brutales, comme, par exemple, celle de Fleur-de-Marie, fille publique au premier chapitre, et vierge et martyre au dernier ; de plus, chanoinesse !
Le jour où Eugène Sue eut l’idée d’en faire une chanoinesse, ce fut fête rue de la Pépinière. Il crut avoir trouvé un admirable paradoxe social.
Mais, malgré tous les défauts de l’ouvrage, Les Mystères de Paris étaient un livre immense : le peuple y jouait son rôle, un grand rôle.
L’amélioration des classes inférieures était représentée dans la personne du Chourineur.
Morel le lapidaire était un beau type de vertu.
Les misères du peuple y étaient décrites d’une façon poignante.
Le succès fut universel, et, chose étrange, se répandit surtout dans les couches supérieures de la société.
Tous les jours, Eugène Sue recevait, de quelque main invisible, cent francs, deux cents francs, et jusqu’à trois cents francs, avec des billets dans le genre de celui-ci :
« Monsieur,
Nous ignorions qu’il existât des misères pareilles à celles que vous nous avez racontées ; car, pour les si bien dépeindre, vous avez dû nécessairement les voir. Appliquez donc à quelque bonne œuvre la somme que j’ai l’honneur de vous envoyer. »
Et alors seulement, Eugène Sue comprit quel admirable conseil lui avait donné Goubaux.
Il se mit à aimer le peuple, qu’il avait peint, qu’il soulageait, et qui, de son côté, lui faisait son plus grand, son plus beau succès.
Dans la répartition des aumônes qu’il était chargé de faire, il se taxa lui-même à trois cents francs par mois, et, jusqu’à l’heure de sa mort, en exil comme en France, alla souvent au-delà, mais ne demeura jamais en deçà de cette somme.
Au milieu de l’étonnement naïf que lui causait cette espèce de découverte d’un monde inconnu, une suite d’articles de La Démocratie pacifique vint le surprendre.
Le journal phalanstérien le présentait à ses lecteurs non seulement comme un grand romancier, mais encore comme un grand philosophe socialiste.
Dès ce moment, Eugène Sue vit la portée inconnue de l’œuvre qu’il avait produite ; il vit la nouvelle voie qui lui était ouverte ; il réfléchit un instant ; puis, convaincu qu’il y avait plus de bien à faire dans celle-là que dans celle qu’il avait suivie jusqu’alors, il s’y engagea résolument.
Les Mystères de Paris, qui avaient beaucoup fait pour la réputation d’Eugène Sue, ne firent rien, momentanément du moins, pour sa fortune : le libraire y gagna tout, lui presque rien.
Mais, aux yeux de la France, aux yeux du monde entier, Eugène Sue fut le premier romancier de son époque : jamais, peut-être, enthousiasme pour une œuvre ne fut plus universel que pour Les Mystères de Paris.
L’argent, le premier des flatteurs et le plus grand des poltrons, courut au succès.
M. le docteur Véron, l’ancien collègue d’Eugène Sue, venait d’acheter Le Constitutionnel expirant. Le malheureux journal, saigné tous les jours par les coups d’épingle des autres journaux, était sur le point de mourir d’épuisement ; M. le docteur Véron résolut de le faire revivre avec Eugène Sue.
Il alla trouver l’auteur des Mystères de Paris, fit avec lui un traité de quinze ans ; pendant quinze ans, Eugène Sue devait produire dix volumes par an, en échange desquels M. le docteur Véron devait lui compter cent mille francs.
M. le docteur Véron partageait dans le produit de l’étranger.
Alors, poursuivant sa voie nouvelle, c’est-à-dire la voie socialiste, Eugène Sue publie Le Juif errant, Martin, Les Sept Péchés capitaux.
Grâce à l’admirable marché qui lui avait été fait, il avait pu payer ses dettes, et retrouver, en partie du moins, cet ancien luxe qui lui était si nécessaire. Il avait sa maison de la rue de la Pépinière, à Paris, et son château des Bordes.
Ce château des Bordes lui a été tant reproché, qu’il faut que nous disions un peu ce que c’était que ce fameux château, où nous l’avons été voir en 1846 ou 1847.
Les Bordes, c’est-à-dire le véritable château, appartenaient à son beau-frère, M. Caillard.
À l’extrémité du parc, il y avait une espèce de grange abandonnée.
Eugène Sue, qui logeait aux Bordes, mais qui n’y trouvait pas toutes les conditions de liberté et de solitude désirables pour son travail, demanda à son beau-frère de lui céder cette grange, ce qu’il n’eut pas de peine à obtenir.
Il la fit diviser en plusieurs compartiments, y ajouta une serre, et ce fut le château des Bordes.
Eh ! mon Dieu, oui, un véritable château ; le goût est un enchanteur dont la baguette bâtit des palais.
Avec des fleurs, des étoffes, de l’argenterie, des vases de Chine, l’enchanteur, qui de rien avait fait Mathilde et Les Mystères de Paris, fit d’une grange un palais.
Là, son cœur, usé, brisé, desséché par les amours parisiennes, retrouva une certaine fraîcheur ; là, l’homme qui, depuis dix ans, n’aimait plus, aima de nouveau.
Ce fut toute une idylle dans sa vie. Au milieu de cette existence devenue un désert, surgit tout à coup une source d’eau vive ; puis un ruisseau au doux murmure traça son lit au milieu des sables arides, et, aux bords de ce ruisseau, poussèrent toutes les fleurs de la jeunesse et de l’innocence, les bluets et les boutons d’or, les pâquerettes et les myosotis.
C’était une jeune fille du peuple, petite, brune, modeste ; elle était brunisseuse de son état, et était entrée chez Eugène Sue pour avoir soin de l’argenterie, qui était une des passions de notre pauvre ami. Comment s’appelait-elle ? Je n’en sais rien ; lui l’appelait Fleur-de-Marie.
Jamais elle n’essaya de sortir de l’humble position qu’elle occupait ; jamais Eugène Sue n’essaya de la produire. On rencontrait la douce et belle enfant dans les corridors, dans les antichambres, dans les vestibules ; elle glissait et disparaissait comme une ombre ; mais jamais on ne la vit ni dans la salle à manger, ni dans le salon.
Ces deux ans passés entre cette jeune fille et ses lévriers furent peut-être les deux plus douces, les deux plus limpides, les deux plus sereines années de la vie d’Eugène Sue.
Hélas ! les jours de la tempête allaient venir. Dieu, qui voulait sans doute éprouver le poète, lui enleva celle qui, partout, en France comme en exil, eût empêché qu’il ne fût tout à fait malheureux.
Fleur-de-Marie se donna, contre le volet d’un meuble ouvert, un coup à la tête ; elle n’y fit point attention d’abord ; un abcès se forma, et elle en mourut.
Elle avait passé, dans cette vie agitée, comme un rayon de soleil, comme un parfum, comme un murmure ; mais elle y laissait un souvenir éternel.
Eugène Sue fut au désespoir, et voilà où fut en lui l’immense progrès.
Dix ans auparavant, il eût cherché l’oubli dans la débauche, la distraction dans l’orgie ; il ne chercha ni à oublier, ni à se distraire. Il pleura et fit le bien.
Cette douleur marqua en lui la complète séparation de l’ancien homme et du nouveau.
Disons une des choses intelligentes et bonnes qu’il faisait là-bas, entre mille autres.
Il attelait deux de ses chevaux à une grande charrette garnie de paille, et il allait prendre chez eux tous les pauvres petits enfants qui, demeurant trop loin de l’école, eussent eu de la peine à s’y rendre à pied, surtout par le mauvais temps ; il les conduisait à l’école, puis les faisait reprendre et ramener chez eux le soir ; de sorte que ce qui eût été, pour toute cette jeunesse, une fatigue, devenait, grâce à lui, une sorte de fête.
Aussi était-il adoré aux Bordes.
Ce fut là que vint le surprendre la révolution de 1848, à laquelle toutes les intelligences contribuèrent, tant elle était dans les desseins de Dieu.
Il continuait son œuvre littéraire au milieu des coups de fusil et des émeutes, lorsqu’en 1850, il fut nommé représentant du peuple par les électeurs de la Seine, sans avoir rien fait pour la réussite de cette élection.
En effet, Sue n’était point d’une nature militante, et n’avait qu’à perdre à entrer dans la vie politique, et surtout dans la vie politique parlementaire.
Il était loin d’être éloquent, avait la langue embarrassée, zézayait en parlant, et n’avait pas même dans la conversation ce brio pour lequel beaucoup de gens inférieurs eussent pu lui donner des leçons.
Puis ses affaires s’embarrassaient de nouveau.
M. le docteur Véron était venu le trouver ; mais, cette fois, non pas pour hausser le prix de vente de ses livres.
Le résultat de la conférence fut, je crois, qu’Eugène Sue ne dut plus faire que sept volumes par an, au lieu de dix, et que Le Constitutionnel ne dut plus les payer que sept mille francs, au lieu de dix mille.
Or, sur ces sept mille francs, il y avait, je ne sais trop comment ni pourquoi, trois mille francs à payer au libraire ; de sorte que le libraire, qui ne faisait rien, qui ne publiait même pas, gagnait presque autant qu’Eugène Sue, qui, ayant le travail extrêmement difficile, s’exténuait à produire.
Et même, de ce nouveau traité, Le Constitutionnel ne publia que quatre volumes des Sept Péchés capitaux.
Le 2 décembre arriva.
Eugène Sue ne fut porté sur aucune liste de proscription ; mais le comte d’Orsay, notre ami commun, lui donna le conseil de s’expatrier volontairement.
Eugène Sue suivit ce conseil. Il se retira à Annecy, en Savoie, chez un de ses amis, M. Masset. Il y a deux Annecy : Annecy-le-Neuf et Annecy-le-Vieux.
M. Masset habitait Annecy-le-Vieux. Eugène Sue logea d’abord chez lui ; puis, un petit chalet étant venu à vaquer sur les bords du lac, il le loua pour la modique somme de quatre cents francs par an. En quittant la France, Eugène Sue y avait laissé une centaine de mille francs de dettes, à peu près. Son premier soin fut de s’occuper de ses créanciers. Il fit un marché avec Masset.
Masset paierait ses dettes, lui donnerait dix mille francs par an pour vivre, et garderait le surplus pour se rembourser. Masset remboursé, le surplus des dix mille francs serait placé à la banque d’Annecy.
Au bout de trois ans, Masset fut remboursé, et les placements commencèrent.
Il y a un an à peu près que Goubaux recevait d’Eugène Sue une lettre qui commençait par ces mots :
« Ma chère ferme de Beauce,
Croiriez-vous une chose, c’est que, si j’écrivais à la banque d’Annecy : “Payez à mon ordre la somme de vingt-cinq mille francs”, elle la paierait sans contestation ? »
Et, en effet, il travaillait là-bas énormément.
Voici quelle était sa vie.
Il se levait à sept heures du matin, puis se mettait au travail aussitôt sa toilette faite. À dix heures, il prenait deux tasses de thé sans crème, parfois de chocolat.
À deux heures, sa journée de travail était finie ; alors, il s’habillait selon la saison, et, à moins que le temps ne fût par trop mauvais, faisait à pied le tour du lac, quatre ou cinq lieues.
Il rentrait, se mettait à table, mangeait fortement et passait le reste de la journée avec quelques amis.
Eugène Sue avait, de tout temps, été grand marcheur. Aux Bordes, il faisait, chaque jour, des promenades de trois ou quatre heures consécutives. Il s’était imposé cet exercice pour sa santé ; comme Byron, il craignait d’engraisser, et, dans cette crainte, bien plus plausible chez lui que chez Byron, il ne mangea pendant plusieurs années à son dîner qu’un seul potage aux herbes, un filet de sole, et quelques tranches de homard à l’huile.
Il y avait, en effet, chez Eugène Sue tendance à l’obésité.
Le résultat de ces sept heures de travail fut L’Institutrice. La Famille Jouffroy, un des meilleurs romans de son exil, Les Mystères du peuple, Gilbert et Gilberte, La Bonne Aventure, et enfin Les Secrets de l’oreiller, qu’il a laissés inédits.
Il avait eu de nouveaux tracas avec Le Constitutionnel : un procès où son ami Masset était intervenu, et au bout duquel on obtint que le journal paierait une somme de quarante mille francs pour ne plus publier les romans d’Eugène Sue.
Ô enthousiasme des spéculateurs !
Ces quarante mille francs servirent à désintéresser le libraire, qui continuait de toucher les trois mille francs par volume qu’il ne publiait pas.
C’est une singulière meule que celle qui nous broie.
Eugène Sue se retrouva ainsi maître de sa production.
Masset conclut pour lui un traité avec La Presse et avec Le Siècle ; il ferait six volumes par an : La Presse en aurait trois, Le Siècle trois. Chaque journal paierait huit sous la ligne.
Cela, comme on le voit, réduisait fort les revenus de l’exilé.
Aussi son petit chalet, là-bas, à part le luxe de la nature, qui lui avait fait un paysage charmant, quoique un peu triste ; aussi, disons-nous., son petit chalet était-il de la plus grande simplicité. On eût dit un presbytère élégant.
Il était situé au pied d’une montagne et déjà sur la pente, pente assez rapide pour que le rez-de-chaussée d’une de ses façades fût le premier étage de l’autre.
Un joli jardin plein de fleurs – Eugène Sue a toujours adoré les fleurs –, un joli jardin plein de fleurs s’étendait jusqu’au lac, dont il n’était séparé que par une espèce de chemin de halage.
Quand Eugène Sue ne faisait pas le tour du lac, il montait sur la montagne, ordinairement tout seul, et par des sentiers qui eussent effrayé les guides du pays ; il avait conservé cela de la chèvre sa nourrice.
Parvenu au but de sa course, il s’asseyait sur un rocher.
Pourquoi montait-il si haut ? Pourquoi regardait-il ainsi obstinément du même côté ? Répondez, proscrits de tous les temps et de tous les partis !
Il vécut ainsi cinq ans.
Depuis un an, il avait énormément maigri et avait douloureusement changé.
Je vis, il y a cinq ou six mois, une photographie de lui ; je ne voulus point le reconnaître.
Sa sœur, Mme Caillard, envoya une photographie pareille à Goubaux, qui la lui rendit, ne voulant pas voir ainsi celui qu’il avait vu si différent.
La fin de sa vie avait été troublée par l’entrée d’une femme dans cet humble chalet et dans cette vie triste mais calme, douloureuse mais sereine.
Cette femme le brouilla avec son meilleur ami, Masset.
Quelque temps après cette brouille, Masset mourut.
La femme ne pouvait toujours demeurer, elle s’éloigna ; Eugène Sue resta seul, épuisé de corps, épuisé de cœur !…
Un matin arriva aux Barattes – c’était le nom du chalet d’Eugène Sue – un autre exilé, le colonel Charras.
Ce fut une grande fête pour les deux amis de se revoir.
Depuis cinq ou six jours, ils étaient ensemble, oubliant le présent, parlant de l’avenir, lorsque Eugène Sue fut pris d’une douleur névralgique, très forte à la tempe droite, douleur qu’il avait ressentie depuis quelques mois, à diverses reprises.
Des députations de la société nautique arrivèrent pour faire une ovation à l’exilé, peut-être aux deux exilés.
Eugène Sue éprouvait de telles douleurs de tête, qu’il ne put recevoir personne.
On se contenta de lui donner une sérénade.
Le lundi 27 juillet, une fièvre intermittente se déclara, mais elle parut céder à une énergique médication.
Le mercredi, il y avait un mieux sensible, mais accompagné de faiblesse ; cependant, il resta debout et voulut commencer un nouveau roman ; il venait d’achever et d’envoyer en France Les Secrets de l’oreiller.
Mais il froissa et jeta les premiers feuillets ; les idées ne venaient pas.
Le vendredi, il était si bien portant, que ce fut lui qui réveilla Charras, lui proposant de faire avec lui son ascension favorite, sur la montagne qui domine son chalet.
Mais, au tiers de l’ascension à peine, les forces lui manquèrent, il fut obligé de renoncer à aller plus loin, et, appuyé au bras du colonel, il regagna les Barattes.
Le soir, il était faible, mais assez calme. En souhaitant le bonsoir à son hôte, il lui dit :
– Bonne nuit, colonel ! Quant à moi, je crois que je dormirai bien.
Il se trompait : la nuit fut mauvaise ; à peine couché, il sentit le retour plus acharné des douleurs névralgiques. Dans la crainte d’inquiéter Charras, il n’appela personne et passa une nuit entière d’insomnie.
Le lendemain, la fièvre intermittente reparut menaçante. À la vue du malade et des symptômes de plus en plus inquiétants qui se manifestaient, Charras, du consentement de M. le docteur Lachanal, expédia une dépêche télégraphique à Genève. Elle avait pour but de réclamer le concours d’un second médecin, le docteur Maunoir.
M. Lachanal n’avait pas dissimulé les inquiétudes que lui inspirait la nouvelle phase dans laquelle la maladie entrait ; en effet, Eugène Sue avait eu quelques instants de délire, après lesquels cependant la lucidité était revenue.
La journée s’écoula ainsi, c’est-à-dire dans des alternatives de délire et de retour à la raison.
Il se plaignait d’une douleur très aiguë à l’hypocondre droit. Le médecin fit appliquer dix-huit sangsues dans la région de la rate.
À dix heures du soir, le docteur Maunoir arriva, s’entretint avec son confrère, puis vint se placer au pied du lit du malade, dont on éclaira le visage avec la lampe.
Alors M. Maunoir murmura :
– Mais ce n’est point cela que vous m’aviez annoncé.
En effet, depuis quelques minutes, Eugène Sue venait d’être frappé d’une hémiplégie qui avait paralysé le côté gauche ; la face était cadavéreuse, les yeux vitreux, la bouche tordue.
C’étaient les symptômes de la mort.
Le docteur Maunoir secoua la tête et déclara que son concours était complètement inutile. Depuis ce moment, c’est-à-dire depuis le samedi à dix heures du soir, jusqu’au lundi matin sept heures moins cinq minutes, moment précis où il rendit le dernier soupir, le mourant ne reprit pas connaissance. Pendant ces trente-trois heures, il ne fit qu’un mouvement imperceptible et ne prononça qu’un seul mot : « BOIRE ! » Du reste, aucun symptôme de souffrance n’agita ses derniers moments, ordinairement si terribles, et, n’eût été le râle de l’agonie qui indiquait que le cœur battait toujours, on eût pu croire à la mort. Lorsque le malade sentit que tout était fini, il prit la main du colonel Charras, et, la serrant avec tout ce qui lui restait d’énergie :
– Mon ami, lui dit-il, je désire mourir comme j’ai vécu, c’est-à-dire en libre penseur.
Sa volonté dernière fut exécutée.
Dieu, qui lui avait fait une vie si agitée, lui donna cette douceur de mourir au moins la main dans une des mains les plus fermes et les plus loyales qu’il y ait au monde. Merci, Charras !
L’océan Polaire entoure d’une ceinture de glace éternelle les bords déserts de la Sibérie et de l’Amérique du Nord, ces dernières limites des deux mondes, que sépare l’étroit canal de Behring.
Le mois de septembre touche à sa fin. L’équinoxe a ramené les ténèbres et les tourmentes boréales ; la nuit va bientôt remplacer un de ces jours polaires si courts, si lugubres.
Le ciel, d’un bleu sombre violacé, est faiblement éclairé par un soleil sans chaleur dont le disque blafard, à peine élevé au-dessus de l’horizon, pâlit devant l’éblouissant éclat de la neige qui couvre à perte de vue l’immensité des steppes.
Au Nord, ce désert est borné par une côte hérissée de roches noires, gigantesques ; au pied de leur entassement titanique, est enchaîné cet océan pétrifié qui a pour vagues immobiles de grandes chaînes de montagnes de glace dont les cimes bleuâtres disparaissent au loin dans une brume neigeuse… À l’Est, entre les deux pointes du cap Oulikine, confin oriental de la Sibérie, on aperçoit une ligne d’un vert obscur où la mer charrie lentement d’énormes glaçons blancs…
C’est le détroit de Behring.
Enfin, au-delà du détroit, et le dominant, se dressent les masses granitiques du cap de Galles, pointe extrême de l’Amérique du Nord.
Ces latitudes désolées n’appartiennent plus au monde habitable ; par leur froid terrible, les pierres éclatent, les arbres se fendent, le sol se crevasse en lançant des gerbes de paillettes glacées.
Nul être humain ne semble pouvoir affronter la solitude de ces régions de frimas et de tempêtes, de famine et de mort…
Pourtant… chose étrange ! on voit des traces de pas sur la neige qui couvre ces déserts, dernières limites des deux continents, divisés par le canal de Behring.
Du côté de la terre américaine, l’empreinte des pas, petite et légère, annonce le passage d’une femme…
Elle s’est dirigée vers les roches d’où l’on aperçoit, au-delà du détroit, les steppes neigeuses de la Sibérie.
Du côté de la Sibérie, l’empreinte plus grande, plus profonde, annonce le passage d’un homme.
Il s’est aussi dirigé vers le détroit.
On dirait que cet homme et cette femme, arrivant ainsi en sens contraire aux extrémités du globe, ont espéré s’entrevoir à travers l’étroit bras de mer qui sépare les deux mondes ! Et, chose plus étrange encore ! cet homme et cette femme ont traversé ces solitudes pendant une horrible tempête…
Quelques noirs mélèzes centenaires, pointant naguère çà et là dans ces déserts, comme des croix sur un champ de repos, ont été arrachés, brisés, emportés au loin par la tourmente.
À cet ouragan furieux, qui déracine les grands arbres, qui ébranle les montagnes de glace, qui les heurte masse contre masse, avec le fracas de la foudre… à cet ouragan furieux ces deux voyageurs ont fait face. Ils lui ont fait face, sans dévier un moment de la ligne invariable qu’ils suivaient… on le devine à la trace de leur marche égale, droite et ferme.
Quels sont donc ces deux êtres, qui cheminent toujours calmes au milieu des convulsions, des bouleversements de la nature ?
Hasard, vouloir ou fatalité, sous la semelle ferrée de l’homme, sept clous saillants forment une croix.
Partout il laisse cette trace de son passage.
À voir sur la neige dure et polie ces empreintes profondes, on dirait un sol de marbre creusé par un pied d’airain.
Mais bientôt une nuit sans crépuscule a succédé au jour.
Nuit sinistre…
À la faveur de l’éclatante réfraction de la neige, on voit la steppe dérouler sa blancheur infinie sous une lourde coupole d’un azur si sombre, qu’il semble noir ; de pâles étoiles se perdent dans les profondeurs de cette voûte obscure et glacée.
Le silence est solennel…
Mais voilà que vers le détroit de Behring une faible lueur apparaît à l’horizon.
C’est d’abord une clarté douce, bleuâtre, comme celle qui précède l’ascension de la lune… puis, cette clarté augmente, rayonne et se colore d’un rose léger.
Sur tous les autres points du ciel, les ténèbres redoublent ; c’est à peine si la blanche étendue du désert, tout à l’heure si visible, se distingue de la noire voussure du firmament.
Au milieu de cette obscurité, on entend des bruits confus, étranges.
On dirait le vol tour à tour crépitant ou appesanti de grands oiseaux de nuit qui, éperdus, rasent la steppe et s’y abattent.
Mais on n’entend pas un cri.
Cette muette épouvante annonce l’approche d’un de ces imposants phénomènes qui frappent de terreur tous les êtres animés, des plus féroces aux plus inoffensifs… Une aurore boréale, spectacle si magnifique et si fréquent dans les régions polaires, resplendit tout à coup…
À l’horizon se dessine un demi-globe d’éclatante clarté. Du centre de ce foyer éblouissant jaillissent d’immenses colonnes de lumière, qui, s’élevant à des hauteurs incommensurables, illuminent le ciel, la terre, la mer… Alors ces reflets, ardents comme ceux d’un incendie, glissent sur la neige du désert, empourprent la cime bleuâtre des montagnes de glace et colorent d’un rouge sombre les hautes roches noires des deux continents…
Après avoir atteint ce rayonnement magnifique, l’aurore boréale pâlit peu à peu, ses vives clartés s’éteignirent dans un brouillard lumineux.
À ce moment, grâce à un singulier effet de mirage, fréquent dans ces latitudes, quoique séparée de la Sibérie par la largeur d’un bras de mer, la côte américaine sembla tout à coup si rapprochée, qu’on aurait cru pouvoir jeter un pont de l’un à l’autre monde.
Alors, au milieu de la vapeur azurée qui s’étendait sur les deux terres, deux figures humaines apparurent.
Sur le cap sibérien, un homme à genoux étendait les bras vers l’Amérique avec une expression de désespoir indéfinissable.
Sur le promontoire américain, une femme jeune et belle répondait au geste désespéré de cet homme en lui montrant le ciel.
Pendant quelques secondes, ces deux grandes figures se dessinèrent ainsi, pâles et vaporeuses, aux dernières lueurs de l’aurore boréale.
Mais le brouillard s’épaississant peu à peu, tout disparut dans les ténèbres.
D’où venaient ces deux êtres qui se rencontraient ainsi sous les glaces polaires, à l’extrémité des mondes ?
Quelles étaient ces deux créatures, un instant rapprochées par un mirage trompeur, mais qui semblaient séparées pour l’éternité ?
Le mois d’octobre 1831 touche à sa fin.
Quoiqu’il soit encore jour, une lampe de cuivre à quatre becs éclaire les murailles lézardées d’un vaste grenier dont l’unique fenêtre est fermée à la lumière ; une échelle, dont les montants dépassent la baie d’une trappe ouverte, sert d’escalier. Çà et là, jetés sans ordre sur le plancher, sont des chaînes de fer, des carcans à pointes aiguës, des caveçons à dents de scie, des muselières hérissées de clous, de longues tiges d’acier emmanchées de poignées de bois. Dans un coin est posé un petit réchaud portatif, semblable à ceux dont se servent les plombiers pour mettre l’étain en fusion ; le charbon y est empilé sur des copeaux secs ; une étincelle suffit pour allumer en une seconde cet ardent brasier. Non loin de ce fouillis d’instruments sinistres, qui ressemblent à l’attirail d’un bourreau, sont quelques armes appartenant à un âge reculé. Une cotte de mailles, aux anneaux à la fois si flexibles, si fins, si serrés, qu’elle ressemble à un souple tissu d’acier, est étendue sur un coffre, à côté de jambards et de brassards de fer, en bon état, garnis de leurs courroies ; une masse d’armes, deux longues piques triangulaires à hampes de frêne, à la fois solides et légères, sur lesquelles on remarque de récentes taches de sang, complètent cette panoplie, un peu rajeunie par deux carabines tyroliennes armées et amorcées.
À cet arsenal d’armes meurtrières, d’instruments barbares, se trouve étrangement mêlée une collection d’objets très différents : ce sont de petites caisses vitrées, renfermant des rosaires, des chapelets, des médailles, des agnus Dei, des bénitiers, des images de saints encadrées ; enfin bon nombre de ces livrets imprimés à Fribourg sur gros papier bleuâtre, livrets où l’on raconte divers miracles modernes, où l’on cite une lettre autographe de Jésus-Christ, adressée à un fidèle ; où l’on fait, enfin, pour les années 1831 et 1832, les prédictions les plus effrayantes contre la France impie et révolutionnaire.
Une de ces peintures sur toile dont les bateleurs ornent la devanture de leurs théâtres forains est suspendue à l’une des poutres transversales de la toiture, sans doute pour que ce tableau ne se gâte pas en restant trop longtemps roulé.
Cette toile porte cette inscription :
LA VÉRIDIQUE ET MÉMORABLE CONVERSION D’IGNACE MOROK SURNOMMÉ LE PROPHÈTE, ARRIVÉ EN L’ANNÉE 1828, À FRIBOURG.
Ce tableau, de proportion plus grande que nature, d’une couleur violente, d’un caractère barbare, est divisé en trois compartiments, qui offrent en action trois phases importantes de la vie de ce converti surnommé le Prophète.
Dans le premier, on voit un homme à longue barbe, d’un blond presque blanc, à figure farouche, et vêtu de peau de renne, comme les sont les sauvages peuplades du nord de la Sibérie ; il porte un bonnet de renard noir, terminé par une tête de corbeau ; ses traits expriment la terreur ; courbé sur son traîneau qui, attelé de deux grands chiens fauves, glisse sur la neige, il fuit la poursuite d’une bande de renards, de loups, d’ours monstrueux qui, tous, la gueule béante et armée de dents formidables, semblent capables de dévorer cent fois l’homme, les chiens et le traîneau.
Au-dessous de ce premier tableau on lit :
EN 1810, MOROK EST IDOLÂTRE ; IL FUIT DEVANT LES BÊTES FÉROCES.
Dans le second compartiment, Morok, candidement revêtu de la robe blanche de catéchumène, est agenouillé, les mains jointes, devant un homme portant une longue robe noire et un rabat blanc ; dans un coin du tableau, un grand ange à mine rébarbative tient d’une main une trompette et de l’autre une épée flamboyante ; les paroles suivantes lui sortent de la bouche en caractères rouges sur un fond noir :
MOROK, L’IDOLÂTRE, FUYAIT DEVANT LES BÊTES FÉROCES ; LES BÊTES FÉROCES FUIRONT DEVANT IGNACE MOROK, CONVERTI ET BAPTISÉ À FRIBOURG.
En effet, dans le troisième compartiment, le nouveau converti se cambre ; fier, superbe, triomphant, sous sa longue robe bleue à plis flottants ; la tête altière, le poing gauche sur la hanche, la main droite étendue, il semble terrifier une foule de tigres, d’hyènes, d’ours, de lions, qui, rentrant leurs griffes, cachant leurs dents, rampent à ses pieds, soumis et craintifs.
Au-dessous de ce dernier compartiment, on lit, en forme de conclusion morale :
IGNACE MOROK EST CONVERTI ; LES BÊTES FÉROCES RAMPENT À SES PIEDS.
Non loin de ces tableaux se trouvent plusieurs ballots de petits livres, aussi imprimés à Fribourg, dans lesquels on raconte par quel étonnant miracle l’idolâtre Morok, une fois converti, avait tout à coup acquis un pouvoir surnaturel, presque divin, auquel les animaux les plus féroces ne pouvaient échapper, ainsi que le témoignaient chaque jour les exercices auxquels se livrait le dompteur de bêtes, moins pour faire montre de son courage et de son audace, que pour glorifier le Seigneur.
* * * *
À travers la trappe ouverte dans le grenier, s’exhale, comme par bouffées, une odeur sauvage, âcre, forte, pénétrante. De temps à autre, on entend quelques râlements sonores et puissants, quelques aspirations profondes, suivies d’un bruit sourd, comme celui de grands corps qui s’étalent et s’allongent pesamment sur un plancher.
Un homme est seul dans ce grenier.
Cet homme est Morok, le dompteur de bêtes féroces, surnommé le Prophète. Il a quarante ans, sa taille est moyenne, ses membres grêles, sa maigreur extrême ; une longue pelisse d’un rouge de sang, fourrée de noir, l’enveloppe entièrement ; son teint, naturellement blanc, est bronzé par l’existence voyageuse qu’il mène depuis son enfance ; ses cheveux, de ce blond jaune et mat particulier à certaines peuplades des contrées polaires, tombent droits et raides sur ses épaules ; son nez est mince, tranchant, recourbé ; autour de ses pommettes saillantes se dessine une longue barbe, presque blanche à force d’être blonde. Ce qui rend étrange la physionomie de cet homme, ce sont ses paupières très ouvertes et très élevées, qui laissent voir sa prunelle fauve, toujours entourée d’un cercle blanc… Ce regard fixe, extraordinaire, exerçait une véritable fascination sur les animaux, ce qui d’ailleurs n’empêchait pas le Prophète d’employer aussi, pour les dompter, le terrible arsenal épars autour de lui.
Assis devant une table, il vient d’ouvrir le double fond d’une petite caisse remplie de chapelets et autres bimbeloteries semblables, à l’usage des dévotieux ; dans ce double fond, fermé par une serrure à secret, se trouvent plusieurs enveloppes cachetées, ayant seulement pour adresse un numéro combiné avec une lettre de l’alphabet. Le Prophète prend un de ces paquets, le met dans la poche de sa pelisse ; puis, fermant le secret du double fond, il replace la caisse sur la tablette.
Cette scène se passe sur les quatre heures de l’après-dîner, à l’auberge du Faucon Blanc, unique hôtellerie du village de Mockern, situé près de Leipzig, en venant du Nord vers la France.
Au bout de quelques moments, un rugissement rauque et souterrain fit trembler le grenier.
– Judas ! tais-toi ! dit le Prophète d’un ton menaçant, en tournant la tête vers la trappe.
Un autre grondement sourd, mais aussi formidable qu’un tonnerre lointain, se fit alors entendre.
– Caïn ! tais-toi ! crie Morok en se levant.
Un troisième rugissement d’une férocité inexprimable éclate tout à coup.
– La Mort ! te tairas-tu ! s’écrie le Prophète, et il se précipite vers la trappe, s’adressant à un troisième animal invisible qui porte ce nom lugubre, la Mort.
Malgré l’habituelle autorité de sa voix, malgré les menaces réitérées, le dompteur de bêtes ne peut obtenir le silence : bientôt, au contraire, les aboiements de plusieurs dogues se joignent aux rugissements des bêtes féroces. Morok saisit une pique, s’approche de l’échelle, il va descendre, lorsqu’il voit quelqu’un sortir de la trappe.
Ce nouveau venu a une figure brune et hâlée ; il porte un chapeau gris à forme ronde et à larges bords, une veste courte et un large pantalon de drap vert ; ses guêtres de cuir poudreuses annoncent qu’il vient de parcourir une longue route ; une gibecière est attachée sur son dos par une courroie.
– Au diable les animaux ! s’écria-t-il en mettant le pied sur le plancher, depuis trois jours on dirait qu’ils m’ont oublié… Judas a passé sa patte à travers les barreaux de sa cage… et la Mort a bondi comme une furie… ils ne me reconnaissent donc plus ?
Ceci fut dit en allemand. Morok répondit, en s’exprimant dans la même langue, avec un léger accent étranger.
– Bonnes ou mauvaises nouvelles, Karl ? demanda-t-il avec inquiétude.
– Bonnes nouvelles.
– Tu les a rencontrés ?
– Hier, à deux lieues de Wittemberg…
– Dieu soit loué ! s’écria Morok en joignant les mains avec une expression de satisfaction profonde.
– C’est tout simple… de Russie en France, c’est la route obligée ; il y avait mille à parier contre un qu’on les rencontrerait entre Wittemberg et Leipzig.
– Et le signalement ?
– Très fidèle : les deux jeunes filles sont en deuil ; le cheval est blanc ; le vieillard a une longue moustache, un bonnet de police bleu, une houppelande grise… et un chien de Sibérie sur les talons.
– Et tu les as quittés ?
– À une lieue… Avant une demi-heure ils arriveront ici.
– Et dans cette auberge… puisqu’elle est la seule de ce village, dit Morok d’un air pensif.
– Et que la nuit vient… ajouta Karl.
– As-tu fait causer le vieillard ?
– Lui ? Vous n’y pensez pas !
– Comment ?
– Allez donc vous y frotter.
– Et quelle raison ?
– Impossible !
– Impossible ! pourquoi ?
– Vous allez le savoir… Je les ai d’abord suivis jusqu’à la couchée d’hier, ayant l’air de les rencontrer par hasard ; j’ai parlé au grand vieillard, en lui disant ce qu’on se dit entre piétons voyageurs : « Bonjour et bonne route, camarade ! » Pour toute réponse il m’a regardé de travers, et, du bout de son bâton, m’a montré l’autre côté de la route.
– Il est Français, il ne comprend peut-être pas l’allemand ?
– Il le parle au moins aussi bien que vous, puisqu’à la couchée je l’ai entendu demander à l’hôte ce qu’il lui fallait pour lui et pour les jeunes filles.
– Et à la couchée… tu n’as pas essayé encore d’engager la conversation ?
– Une seule fois… mais il m’a si brutalement reçu que, pour ne rien compromettre, je n’ai pas recommencé. Aussi, entre nous, je dois vous en prévenir, cet homme a l’air méchant en diable ; croyez-moi, malgré sa moustache grise, il paraît encore si vigoureux et si résolu, quoique décharné comme une carcasse, que je ne sais qui, de lui ou de mon camarade le géant Goliath, aurait l’avantage dans une lutte… Je ne sais pas vos projets… mais prenez garde, maître… prenez garde !…
– Ma panthère noire de Java était aussi bien vigoureuse et bien méchante… dit Morok avec un sourire dédaigneux et sinistre.
– La Mort ?… Certes, et elle est encore aussi vigoureuse et aussi méchante que jamais… Seulement, pour vous, elle est presque douce.
– C’est ainsi que j’assouplirai ce grand vieillard, malgré sa force et sa brutalité.
– Hum ! hum ! défiez-vous, maître ; vous êtes habile, vous êtes aussi brave que personne ; mais, croyez-moi, vous ne ferez jamais un agneau du vieux loup qui va arriver ici tout à l’heure.
– Est-ce que mon Caïn, est-ce que mon tigre Judas ne rampent pas devant moi avec épouvante ?
– Je le crois bien, parce que vous avez de ces moyens qui…
– Parce que j’ai la foi… voilà tout… Et c’est tout… dit impérieusement Morok en interrompant Karl et en accompagnant ces mot d’un tel regard que l’autre baissa la tête et resta muet. Pourquoi celui que le Seigneur soutient dans sa lutte contre les bêtes ne serait-il pas aussi soutenu par lui dans ses luttes contre les hommes… quand ces hommes sont pervers et impies ? ajouta le Prophète d’un air triomphant et inspiré.
Soit par créance à la conviction de son maître, soit qu’il ne fût pas capable d’engager avec lui une controverse sur ce sujet si délicat, Karl répondit humblement au Prophète :
– Vous êtes plus savant que moi, maître ; ce que vous faites doit être bien fait.
– As-tu suivi ce vieillard et ces deux jeunes filles toute la journée ? reprit le Prophète après un moment de silence.
– Oui, mais de loin ; comme je connais bien le pays, j’ai tantôt coupé au court à travers la vallée, tantôt dans la montagne, en suivant la route où je les apercevais toujours : la dernière fois que je les ai vus, je m’étais tapi derrière le moulin à eau de la tuilerie… Comme ils étaient en plein grand chemin et que la nuit approchait, j’ai hâté le pas pour prendre les devants et annoncer ce que vous appelez une bonne nouvelle.
– Très bonne… oui… très bonne… et tu seras récompensé… car si ces gens m’avaient échappé…
Le Prophète tressaillit et n’acheva pas. À l’expression de sa figure, à l’accent de sa voix, on devinait de quelle importance était pour lui la nouvelle qu’on lui apportait.
– Au fait, reprit Karl, il faut que ça mérite attention, car ce courrier russe tout galonné est venu de Saint-Pétersbourg à Leipzig pour vous trouver… C’était peut-être pour…
Morok interrompit brutalement Karl et reprit :
– Qui t’a dit que l’arrivée de ce courrier ait eu rapport à ces voyageurs ? Tu te trompes, tu ne dois savoir que ce que je t’ai dit.
– À la bonne heure, maître, excusez-moi, et n’en parlons plus. Ah çà ! maintenant, je vais quitter mon carnier et aller aider Goliath à donner à manger aux bêtes, car l’heure du souper approche, si elle n’est passée. Est-ce qu’il se négligerait, maître, mon gros géant ?
– Goliath est sorti, il ne doit pas savoir que tu es rentré ; il ne faut pas surtout que ce grand vieillard et les jeunes filles te voient ici, cela leur donnerait des soupçons.
– Où voulez-vous donc que j’aille ?
– Tu vas te retirer dans la petite soupente au fond de l’écurie ; là tu attendras mes ordres, car il est possible que tu partes cette nuit pour Leipzig.
– Comme vous voudrez ; j’ai dans mon carnier quelques provisions de reste, je souperai dans la soupente en me reposant.
– Va…
– Maître, rappelez-vous ce que je vous ai dit : défiez-vous du vieux à moustache grise, je le crois diablement résolu ; je m’y connais, c’est un rude compagnon, défiez-vous…
– Sois tranquille… je me défie toujours, dit Morok.
– Alors donc, bonne chance, maître !
Et Karl, regagnant l’échelle, disparut peu à peu. Après avoir fait à son serviteur un signe d’adieu amical, le Prophète se promena quelque temps d’un air profondément méditatif ; puis, s’approchant de la cassette à double fond qui contenait quelques papiers, il y prit une assez longue lettre qu’il relut plusieurs fois avec une extrême attention. De temps à autre il se levait pour aller jusqu’au volet fermé qui donnait sur la cour intérieure de l’auberge, et prêtait l’oreille avec anxiété : car il attendait impatiemment la venue des trois personnes dont on venait de lui annoncer l’approche.
Pendant que la scène précédente se passait à l’auberge du Faucon Blanc à Mockern, les trois personnes dont Morok, le dompteur de bêtes, attendait si ardemment l’arrivée, s’avançaient paisiblement au milieu des riantes prairies, bordées d’un côté par une rivière dont le courant faisait tourner un moulin, et, de l’autre, par la grande route conduisant au village de Mockern, situé à une lieue environ, au sommet d’une colline assez élevée.
Le ciel était d’une sérénité superbe ; le bouillonnement de la rivière, battue par la roue du moulin et ruisselante d’écume, interrompait seul le silence de cette soirée d’un calme profond ; des saules touffus, penchés sur les eaux, y jetaient leurs ombres vertes et transparentes, tandis que plus loin la rivière réfléchissait si splendidement le bleu du zénith et les teintes enflammées du couchant que, sans les collines qui la séparaient du ciel, l’or, l’azur de l’onde se fussent confondus dans une nappe éblouissante avec l’or et l’azur du firmament. Les grands roseaux du rivage courbaient leurs aigrettes de velours noir sous le léger souffle de la brise qui s’élève souvent à la fin du jour ; car le soleil disparaissait lentement derrière une large bande de nuages pourpres, frangés de feu… L’air vif et sonore apportait le tintement lointain des clochettes d’un troupeau.
À travers un sentier frayé dans l’herbe de la prairie, deux jeunes filles, presque deux enfants, car elles venaient d’avoir quinze ans, chevauchaient sur un cheval blanc de taille moyenne, assises dans une large selle à dossier où elles tenaient aisément toutes deux, car elles étaient de taille mignonne et délicate. Un homme de grande taille, à figure basanée, à longues moustaches grises, conduisait le cheval par la bride, et se retournait de temps à autre vers les jeunes filles avec un air de sollicitude à la fois respectueuse et paternelle ; il s’appuyait sur un long bâton ; ses épaules encore robustes portaient un sac de soldat ; sa chaussure poudreuse, ses pas un peu traînants annonçaient qu’il marchait depuis longtemps.
Un de ces chiens que les peuplades du nord de la Sibérie attellent aux traîneaux, vigoureux animal, à peu près de la taille, de la forme et du pelage d’un loup, suivait scrupuleusement le pas du conducteur de la petite caravane, ne quittant pas, comme on dit vulgairement, les talons de son maître.
Rien de plus charmant que le groupe des deux jeunes filles. L’une d’elles tenait de sa main gauche les rênes flottantes, et de son bras droit entourait la taille de sa sœur endormie, dont la tête reposait sur son épaule. Chaque pas du cheval imprimait à ces deux corps souples une ondulation pleine de grâce, et balançait leurs petits pieds appuyés sur une palette de bois servant d’étrier. Ces deux sœurs jumelles s’appelaient, par un doux caprice maternel, Rose et Blanche : alors elles étaient orphelines, ainsi que le témoignaient leurs tristes vêtements de deuil à demi usés. D’une ressemblance extrême, d’une taille égale, il fallait une constante habitude de les voir pour distinguer l’une de l’autre. Le portrait de celle qui ne dormait pas pourrait donc servir pour toutes deux ; la seule différence qu’il y eût entre elles en ce moment, c’était que Rose veillait et remplissait ce jour-là les fonctions d’aînée, fonctions ainsi partagées, grâce à une imagination de leur guide : vieux soldat de l’Empire, fanatique de la discipline, il avait jugé à propos d’alterner ainsi entre les deux orphelines la subordination et le commandement. Greuze se fût inspiré à la vue de ces deux jolis visages, coiffés de béguins de velours noir, d’où s’échappait une profusion de grosses boucles de cheveux châtain clair, ondoyant sur le cou, sur leurs épaules, et encadrant leurs joues rondes, fermes, vermeilles et satinées ; un œillet rouge, humide de rosée, n’était pas d’un incarnat plus velouté que leurs lèvres fleuries ; le tendre bleu de la pervenche eût semblé sombre auprès du limpide azur de leurs grands yeux, où se peignaient la douceur de leur caractère et l’innocence de leur âge ; un front pur et blanc, un petit nez rose, une fossette au menton achevaient de donner à ces gracieuses figures un adorable ensemble de candeur et de bonté charmante.
Il fallait encore les voir lorsque, à l’approche de la pluie ou de l’orage, le vieux soldat les enveloppait soigneusement toutes les deux dans une grande pelisse de peau de renne, et rabattait sur leurs têtes le vaste capuchon de ce vêtement imperméable ; alors, rien de plus ravissant que ces deux petites figures fraîches et souriantes, abritées sous ce camail de couleur sombre.
Mais la soirée était belle et calme ; le lourd manteau se drapait autour des genoux des deux sœurs, et son capuchon retombait sur le dossier de la selle. Rose, entourant toujours de son bras droit la taille de sa sœur endormie, la contemplait avec une expression de tendresse ineffable, presque maternelle… car ce jour-là Rose était l’aînée, et une sœur aînée est déjà une mère.
Non seulement les deux jeunes filles s’idolâtraient, mais, par un phénomène psychologique fréquent chez les êtres jumeaux, elles étaient presque toujours simultanément affectées ; l’émotion de l’une se réfléchissait à l’instant sur la physionomie de l’autre ; une même cause les faisait tressaillir et rougir, tant leurs jeunes cœurs battaient à l’unisson ; enfin, joies ingénues, chagrins amers, tout entre elles était mutuellement ressenti et aussitôt partagé. Dans leur enfance, atteintes à la fois d’une maladie cruelle, comme deux fleurs sur une même tige, elles avaient plié, pâli, langui ensemble, mais ensemble aussi elles avaient retrouvé leurs fraîches et pures couleurs. Est-il besoin de dire que ces liens mystérieux, indissolubles, qui unissaient les deux jumelles, n’eussent pas été brisés sans porter une mortelle atteinte à l’existence de ces pauvres enfants ? Ainsi, ces charmants couples d’oiseaux, nommés inséparables, ne pouvant vivre que d’une vie commune, s’attristent, souffrent, se désespèrent et meurent lorsqu’une main barbare les éloigne l’un de l’autre.
Le conducteur des orphelines, homme de cinquante ans environ, d’une tournure militaire, offrait le type immortel des soldats de la République et de l’Empire, héroïques enfants du peuple, devenus en une campagne les premiers soldats du monde, pour prouver au monde ce que peut, ce que vaut, ce que fait le peuple, lorsque ses vrais élus mettent en lui leur confiance, leur force et leur espoir. Ce soldat, guide des deux sœurs, ancien grenadier à cheval de la garde impériale, avait été surnommé Dagobert ; sa physionomie grave et sérieuse était durement accentuée ; sa moustache grise, longue et fournie, cachait complètement sa lèvre inférieure et se confondait avec une large impériale lui couvrant presque le menton ; ses joues maigres, couleur de brique, et tannées comme du parchemin, étaient soigneusement rasées ; d’épais sourcils, encore noirs, couvraient presque ses yeux d’un bleu clair ; ses boucles d’oreilles d’or descendaient jusque sur son col militaire à liseré blanc ; une ceinture de cuir serrait autour de ses reins sa houppelande de gros drap gris, et un bonnet de police bleu à flamme rouge, tombant sur l’épaule gauche, couvrait sa tête chauve. Autrefois, doué d’une force d’hercule, mais ayant toujours un cœur de lion, bon et patient, parce qu’il était courageux et fort, Dagobert, malgré la rudesse de sa physionomie, se montrait, pour les orphelines, d’une sollicitude exquise, d’une prévenance inouïe, d’une tendresse adorable, presque maternelle… Oui, maternelle ! car pour l’héroïsme de l’affection, cœur de mère, cœur de soldat. D’un calme stoïque, comprimant toute émotion, l’inaltérable sang-froid de Dagobert ne se démentait jamais ; aussi, quoique rien ne fût moins plaisant que lui, il devenait quelquefois d’un comique achevé, en raison même de l’imperturbable sérieux qu’il apportait à toute chose.
De temps en temps, et tout en cheminant, Dagobert se retournait pour donner une caresse ou dire un mot amical au bon cheval blanc qui servait de monture aux orphelines, et dont les salières, les longues dents trahissaient l’âge respectable ; deux profondes cicatrices, l’une au flanc, l’autre au poitrail, prouvaient que ce cheval avait assisté à de chaudes batailles ; aussi n’était-ce pas sans une apparence de fierté qu’il secouait parfois sa vieille bride militaire, dont la bossette de cuivre offrait encore un aigle en relief ; son allure était régulière, prudente et ferme ; son poil vif, son embonpoint médiocre, l’abondante écume qui couvrait son mors témoignaient de cette santé que les chevaux acquièrent par le travail continu mais modéré d’un long voyage à petites journées ; quoiqu’il fût en route depuis plus de six mois, ce pauvre animal portait aussi allègrement qu’au départ les deux orphelines et une assez lourde valise attachée derrière leur selle.
Si nous avons parlé de la longueur démesurée des dents de ce cheval (signe irrécusable de grande vieillesse), c’est qu’il les montrait souvent dans l’unique but de rester fidèle à son nom (il se nommait Jovial) et de faire une assez mauvaise plaisanterie dont le chien était victime.
Ce dernier, sans doute par contraste, nommé Rabat-Joie, ne quittant pas les talons de son maître, se trouvait à la portée de Jovial, qui de temps à autre le prenait délicatement par la peau du dos, l’enlevait et le portait ainsi quelques instants ; le chien, protégé par son épaisse toison, et sans doute habitué depuis longtemps aux facéties de son compagnon, s’y soumettait avec une complaisance stoïque ; seulement, quand la plaisanterie lui avait paru d’une suffisante durée, Rabat-Joie tournait la tête en grondant. Jovial l’entendait à demi-mot, et s’empressait de le remettre à terre. D’autres fois, sans doute pour éviter la monotonie, Jovial mordillait légèrement le havresac du soldat, qui semblait, ainsi que son chien, parfaitement habitué à ces joyeusetés.
Ces détails feront juger de l’excellent accord qui régnait entre les deux sœurs jumelles, le vieux soldat, le cheval et le chien.
La petite caravane s’avançait, assez impatiente d’atteindre avant la nuit le village de Mockern, que l’on voyait au sommet de la côte.
Dagobert regardait par moments autour de lui, et semblait rassembler ses souvenirs : peu à peu ses traits s’assombrirent lorsqu’il fut à peu de distance du moulin dont le bruit avait attiré son attention, il s’arrêta, et passa à plusieurs reprises ses longues moustaches entre son pouce et son index, seul signe qui révélât chez lui une émotion forte et concentrée.
Jovial ayant fait un brusque temps d’arrêt derrière son maître, Blanche, éveillée en sursaut par ce brusque mouvement, redressa la tête ; son premier regard chercha sa sœur, à qui elle sourit doucement ; puis toutes deux échangèrent un signe de surprise à la vue de Dagobert immobile, les mains jointes sur son long bâton, et paraissant en proie à une émotion pénible et recueillie…
Les orphelines se trouvaient alors au pied d’un tertre peu élevé, dont le faîte disparaissait sous le feuillage épais d’un chêne immense planté à mi-côte de ce petit escarpement. Rose, voyant Dagobert toujours immobile et pensif, se pencha sur sa selle, et, appuyant sa petite main blanche sur l’épaule du soldat, qui lui tournait le dos, elle lui dit doucement :
– Qu’as-tu donc Dagobert ?
Le vétéran se retourna ; au grand étonnement des deux sœurs, elles virent une grosse larme qui, après avoir tracé son humide sillon sur sa joue tannée, se perdait dans son épaisse moustache.
– Tu pleures… toi !!! s’écrièrent Rose et Blanche profondément émues. Nous t’en supplions… dis-nous ce que tu as…
Après un moment d’hésitation, le soldat passa sur ses yeux sa main calleuse et dit aux orphelines d’une voix émue, en leur montrant le chêne centenaire auprès duquel elles se trouvaient :
– Je vais vous attrister, mes pauvres enfants… mais pourtant c’est comme sacré… ce que je vais vous dire… Eh bien ! il y a dix-huit ans… la veille de la grande bataille de Leipzig, j’ai porté votre père au pied de cet arbre… il avait deux coups de sabre sur la tête… un coup de feu à l’épaule… C’est ici que lui et moi, qui avais deux coups de lance pour ma part, nous avons été faits prisonniers… et par qui encore ? par un renégat… oui, par un Français, un marquis émigré, colonel au service des Russes… Enfin, un jour… vous saurez tout cela…
Puis, après un silence, le vétéran, montrant du bout de son bâton le village de Mockern, ajouta :
– Oui… oui, je m’y reconnais, voilà les hauteurs où votre brave père, qui nous commandait, nous et les Polonais de la garde, a culbuté les cuirassiers russes après avoir enlevé une batterie… Ah ! mes enfants, ajouta naïvement le soldat, il aurait fallu le voir, votre brave père, à la tête de notre brigade de grenadiers à cheval, lancer une charge à fond au milieu d’une grêle d’obus ! Il n’y avait rien de beau comme lui.
Pendant que Dagobert exprimait à sa manière ses regrets et ses souvenirs, les deux orphelines, par un mouvement spontané, se laissèrent légèrement glisser de cheval, et, se tenant par la main, allèrent s’agenouiller au pied du vieux chêne. Puis, là, pressées l’une contre l’autre, elles se mirent à pleurer, pendant que, debout derrière elles, le soldat, croisant ses mains sur son long bâton, y appuyait son front chauve.
– Allons… allons, il ne faut pas vous chagriner, dit-il doucement, au bout de quelques minutes, en voyant des larmes couler sur les joues vermeilles de Rose et Blanche toujours à genoux ; peut-être retrouverons-nous le général Simon à Paris, ajouta-t-il ; je vous expliquerai cela ce soir à la couchée… J’ai voulu exprès attendre ce jour-ci pour vous apprendre bien des choses sur votre père ; c’était une idée à moi… parce que ce jour est comme un anniversaire.
– Nous pleurons, parce que nous pensons aussi à notre mère, dit Rose.
– À notre mère, que nous ne reverrons plus que dans le ciel, ajouta Blanche.
Le soldat releva les orphelines, les prit par la main, et les regardant tour à tour avec une expression d’ineffable attachement, rendue plus touchante encore par le contraste de sa rude figure :
– Il ne faut pas vous chagriner ainsi, mes enfants. Votre mère était la meilleure des femmes, c’est vrai… Quand elle habitait la Pologne, on l’appelait la Perle de Varsovie ; c’était la perle du monde entier qu’on aurait dû dire… car dans le monde entier on n’aurait pas trouvé sa pareille… Non… non.
La voix de Dagobert s’altérait ; il se tut, et passa ses longues moustaches entre son pouce et son index, selon son habitude.
– Écoutez, mes enfants, reprit-il après avoir surmonté son attendrissement, votre mère ne pouvait vous donner que les meilleurs conseils, n’est-ce pas ?
– Oui, Dagobert.
– Eh bien ! qu’est-ce qu’elle vous a recommandé avant de mourir ? De penser souvent à elle, mais sans vous attrister.
– C’est vrai ; elle nous a dit que Dieu, toujours bon pour les pauvres mères dont les enfants restent sur terre, lui permettrait de nous entendre du haut du ciel, dit Blanche.
– Et qu’elle aurait toujours les yeux ouverts sur nous, ajouta Rose.
Puis les deux sœurs, par un mouvement spontané rempli d’une grâce touchante, se prirent par la main, tournèrent vers le ciel leurs regards ingénus, et dirent avec l’adorable foi de leur âge :
– N’est-ce pas, mère… tu nous vois ?… tu nous entends ?…
– Puisque votre mère vous voit et vous entend, dit Dagobert ému, ne lui faites donc plus de chagrin en vous montrant tristes… Elle vous l’a défendu.
– Tu as raison, Dagobert, nous n’aurons plus de chagrin.
Et les orphelines essuyèrent leurs yeux.
Dagobert, au point de vue dévot, était un vrai païen ; en Espagne, il avait sabré avec une extrême sensualité ces moines de toutes robes et de toutes couleurs qui, portant le crucifix d’une main et le poignard de l’autre, défendaient, non la liberté (l’inquisition la bâillonnait depuis des siècles), mais leurs monstrueux privilèges. Pourtant, Dagobert avait depuis quarante ans assisté à des spectacles d’une si terrible grandeur, il avait tant de fois vu la mort de près, que l’instinct de religion naturelle, commun à tous les cœurs simples et honnêtes, avait toujours surnagé dans son âme. Aussi, quoiqu’il ne partageât point la consolante illusion des deux sœurs, il eût regardé comme un crime d’y porter la moindre atteinte.
Les voyant moins tristes, il reprit :
– À la bonne heure, mes enfants, j’aime mieux vous entendre babiller comme vous faisiez ce matin et hier… en riant sous cape de temps en temps, et ne me répondant pas à ce que je vous disais… tant vous étiez occupées de votre entretien… Oui, oui, mesdemoiselles… voilà deux jours que vous paraissez avoir de fameuses affaires ensemble… Tant mieux, surtout si cela vous amuse.
Les deux sœurs rougirent, échangèrent un demi-sourire qui contrasta avec les larmes qui remplissaient encore leurs yeux, et Rose dit au soldat avec un peu d’embarras :
– Mais non, je t’assure, Dagobert, nous parlions de choses sans conséquence.
– Bien, bien, je ne veux rien savoir… Ah ça ! reposez-vous quelques moments encore, et puis en route ; car il se fait tard, et il faut que nous soyons à Mockern avant la nuit… pour nous remettre en route demain matin de bonne heure.
– Nous avons encore bien, bien du chemin ? demanda Rose.
– Pour aller jusqu’à Paris ?… Oui, mes enfants, une centaine d’étapes… nous n’allons pas vite, mais nous avançons… nous voyageons à bon marché, car notre bourse est petite ; un cabinet pour vous, une paillasse et une couverture pour moi à votre porte avec Rabat-Joie sur mes pieds, une litière de paille fraîche pour le vieux Jovial, voilà nos frais de route ; je ne parle pas de la nourriture, parce que vous mangez à vous deux comme une souris, et que j’ai appris en Égypte et en Espagne à n’avoir faim que quand ça se pouvait…
– Et tu ne dis pas que, pour économiser davantage encore, tu veux faire toi-même notre petit ménage en route, et que tu ne nous laisses jamais t’aider.
– Enfin, bon Dagobert, quand on pense que tu savonnes presque chaque soir à la couchée… comme si ce n’était pas nous… qui…
– Vous ! dit le soldat en interrompant Blanche ; je vais vous laisser gercer vos jolies petites mains dans l’eau de savon, n’est-ce pas ? D’ailleurs, est-ce qu’en campagne un soldat ne savonne pas son linge ? Tel que vous me voyez, j’étais la meilleure blanchisseuse de mon escadron… et comme je repasse, hein ? sans me vanter.
– Le fait est que tu repasses très bien, très bien…
– Seulement tu roussis quelquefois… dit Rose en souriant.
– Quand le fer est trop chaud, c’est vrai… Dame… j’ai beau l’approcher de ma joue… ma peau est si dure que je ne sens pas le trop de chaleur… dit Dagobert avec un sérieux imperturbable.
– Tu ne vois pas que nous plaisantons, bon Dagobert.
– Alors, mes enfants, si vous trouvez que je fais bien mon métier de blanchisseuse, continuez-moi votre pratique, c’est moins cher, et en route il n’y a pas de petite économie, surtout pour de pauvres gens comme nous ; car il faut au moins que nous ayons de quoi arriver à Paris… Nos papiers et la médaille que vous portez feront le reste : il faut l’espérer du moins…
– Cette médaille est sacrée pour nous… notre mère nous l’a donnée en mourant…
– Aussi, prenez bien garde de la perdre, assurez-vous de temps en temps que vous l’avez.
– La voilà, dit Blanche.
Et elle tira de son corsage une petite médaille de bronze qu’elle portait au cou, suspendue par une chaînette de même métal.
Cette médaille offrait sur ses deux faces les inscriptions ci-dessous :


– Qu’est-ce que cela signifie, Dagobert ? reprit Blanche en considérant ces lugubres inscriptions. Notre mère n’a pu nous le dire.
– Nous parlerons de tout cela ce soir à la couchée, répondit Dagobert ; il se fait tard, partons ; serrez bien cette médaille… et en route ! nous avons près d’une heure de marche avant d’arriver à l’étape… Allons, mes pauvres enfants, encore un coup d’œil à ce tertre où votre brave père est tombé… et à cheval ! à cheval !
Les deux orphelines jetèrent un dernier et pieux regard sur la place qui avait rappelé de si pénibles souvenirs à leur guide, et, avec son aide, remontèrent sur Jovial.
Ce vénérable animal n’avait pas songé un moment à s’éloigner ; mais, en vétéran d’une prévoyance consommée, il avait provisoirement mis les moments à profit en prélevant sur le sol étranger une large dîme d’herbe verte et tendre, le tout aux regards quelque peu envieux de Rabat-Joie, commodément établi sur le pré, son museau allongé entre ses deux pattes de devant ; au signal du départ, le chien reprit son poste derrière son maître. Dagobert, sondant le terrain du bout de son long bâton, conduisit le cheval par la bride avec précaution, car la prairie devenait de plus en plus marécageuse ; au bout de quelques pas, il fut obligé d’obliquer vers la gauche, afin de rejoindre la grand’route.
Dagobert ayant demandé, en arrivant à Mockern, la plus modeste auberge du village, on lui répondit qu’il n’y en avait qu’une : l’auberge du Faucon Blanc.
– Allons donc à l’auberge du Faucon Blanc, avait répondu le soldat.
Déjà plusieurs fois Morok, le dompteur de bêtes, avait impatiemment ouvert le volet de la lucarne du grenier donnant sur la cour de l’auberge du Faucon Blanc, afin de guetter l’arrivée des deux orphelines et du soldat ; ne les voyant pas venir, il se remit à marcher lentement, les bras croisés sur sa poitrine, la tête baissée, cherchant le moyen d’exécuter le plan qu’il avait conçu ; ses idées le préoccupaient sans doute d’une manière pénible, car ses traits semblaient plus sinistres encore que d’habitude.
Malgré son apparence farouche, cet homme ne manquait pas d’intelligence, l’intrépidité dont il faisait preuve dans ses exercices, et que, par un adroit charlatanisme, il attribuait à son récent état de grâce, un langage quelquefois mystique et solennel, une hypocrisie austère, lui avaient donné une sorte d’allure sur les populations qu’il visitait souvent dans ses pérégrinations.
On se doute bien que, dès longtemps avant sa conversion, Morok s’était familiarisé avec les mœurs des bêtes sauvages… En effet, né dans le nord de la Sibérie, il avait été, jeune encore, l’un des plus hardis chasseurs d’ours et de rennes ; plus tard, en 1810, abandonnant cette profession pour servir de guide à un ingénieur russe chargé d’explorations dans les régions polaires, il l’avait ensuite suivi à Saint-Pétersbourg ; là Morok, après quelques vicissitudes de fortune, fut employé parmi les courriers impériaux, automates de fer que le moindre caprice du despote lance sur un traîneau, dans l’immensité de l’empire, depuis la Perse jusqu’à la mer Glaciale. Pour ces gens, qui voyageaient jour et nuit avec la rapidité de la foudre, il n’y a ni saisons, ni obstacles, ni fatigues, ni dangers ; projectiles humains, il faut qu’ils soient brisés ou qu’ils arrivent au but. On conçoit dès lors l’audace, la vigueur et la résignation d’hommes habitués à une vie pareille. Il est inutile de dire maintenant par suite de quelles singulières circonstances Morok avait abandonné ce rude métier pour une autre profession, et était enfin entré comme catéchumène dans une maison religieuse de Fribourg ; après quoi, bien et dûment converti, il avait commencé ses excursions nomades avec une ménagerie dont il ignorait l’origine.
Morok se promenait toujours dans son grenier. La nuit était venue. Les trois personnes dont il attendait si impatiemment l’arrivée ne paraissaient pas. Sa marche devenait de plus en plus nerveuse et saccadée. Tout à coup il s’arrêta brusquement, pencha la tête du côté de la fenêtre et écouta. Cet homme avait l’oreille fine comme un sauvage. « Les voilà… » s’écria-t-il. Et sa prunelle fauve brilla d’une joie diabolique. Il venait de reconnaître le pas d’un homme et d’un cheval. Allant au volet de son grenier, il l’entr’ouvrit prudemment, et vit entrer dans la cour de l’auberge les deux jeunes filles à cheval et le vieux soldat qui leur servait de guide.
La nuit était venue, sombre, nuageuse ; un grand vent faisait vaciller la lumière des lanternes à la clarté desquelles on recevait ces nouveaux hôtes ; le signalement donné à Morok était si exact, qu’il ne pouvait s’y tromper. Sûr de sa proie, il ferma la fenêtre. Après avoir encore réfléchi un quart d’heure, sans doute pour coordonner ses projets, il se pencha au-dessus de la trappe où était placée l’échelle qui servait d’escalier, et appela : « Goliath ! »
– Maître ! répondit une voix rauque.
– Viens ici.
– Me voilà… je viens de la boucherie, j’apporte de la viande.
Les montants de l’échelle tremblèrent, et bientôt une tête énorme apparut au niveau du plancher.
Goliath, le bien nommé (il avait plus de six pieds et une carrure d’hercule), était hideux ; ses yeux louches se renfonçaient sous un front bas et saillant ; sa chevelure et sa barbe fauve, épaisse et drue comme du crin, donnaient à ses traits un caractère bestialement sauvage ; entre ses larges mâchoires, armées de dents ressemblant à des crocs, il tenait par un coin un morceau de bœuf cru pesant dix ou douze livres, trouvant sans doute plus commode de porter ainsi cette viande, afin de se servir de ses mains pour grimper à l’échelle, qui vacillait sous le poids du fardeau.
Enfin ce gros et grand corps sortit tout entier de la trappe : à son cou de taureau, à l’étonnante largeur de sa poitrine et de ses épaules, à la grosseur de ses bras et de ses jambes, on devinait que ce géant pouvait sans crainte lutter corps à corps avec un ours. Il portait un vieux pantalon à bandes rouges, garni de basane, et une sorte de casaque, ou plutôt de cuirasse de cuir très épais, çà et là éraillé par les ongles tranchants des animaux. Lorsqu’il fut debout, Goliath desserra ses crocs, ouvrit la bouche, laissa tomber à terre le quartier de bœuf, en léchant ses moustaches sanglantes avec gourmandise. Cette espèce de monstre avait, comme tant d’autres saltimbanques, commencé par manger de la viande crue dans les foires, moyennant rétribution du public ; puis, ayant pris l’habitude de cette nourriture de sauvage, et alliant son goût à son intérêt, il préludait aux exercices de Morok en dévorant devant la foule quelques livres de chair crue.
– La part de la Mort et la mienne sont en bas, voilà celle de Caïn et de Judas, dit Goliath en montrant le morceau de bœuf. Où est le couperet ?… que je la sépare en deux… Pas de préférence… bête ou homme, à chaque gueule… sa viande…
Retroussant alors une des manches de sa casaque, il fit voir un avant-bras velu comme la peau d’un loup, et sillonné de veines grosses comme le pouce.
– Ah ça, voyons, maître, où est le couperet ! reprit-il en cherchant des yeux cet instrument.
Au lieu de répondre à cette demande, le Prophète fit plusieurs questions à son acolyte.
– Étais-tu en bas quand tout à l’heure de nouveaux voyageurs sont arrivés dans l’auberge ?
– Oui, maître, je revenais de la boucherie.
– Quels sont ces voyageurs ?
– Il y a deux petites filles montées sur un cheval blanc ; un vieux bonhomme à grandes moustaches les accompagne… Mais le couperet… les bêtes ont grand’faim… moi aussi… le couperet !…
– Sais-tu… où on a logé ces voyageurs ?
– L’hôte a conduit les petites et le vieux au fond de la cour.
– Dans le bâtiment qui donne sur les champs ?
– Oui, maître… mais le…
Un concert d’horribles mugissements ébranla le grenier et interrompit Goliath.
– Entendez-vous ! s’écria-t-il, la faim rend ces bêtes furieuses. Si je pouvais rugir… je ferais comme elles. Je n’ai jamais vu Judas et Caïn comme ce soir, ils font des bonds dans leur cage, à tout briser… Quant à la Mort, ses yeux brillent encore plus qu’à l’ordinaire… on dirait deux chandelles… Pauvre Mort !…
Morok, sans avoir égard aux observations de Goliath :
– Ainsi, les jeunes filles sont logées dans le bâtiment du fond de la cour ?
– Oui, oui ; mais pour l’amour du diable, le couperet ? Depuis le départ de Karl, il faut que je fasse tout l’ouvrage, et ça met du retard à notre manger.
– Le vieux bonhomme est-il resté avec les jeunes filles ? demanda Morok.
Goliath, stupéfait de ce que, malgré ses instances, son maître ne songeait pas au souper des animaux, contemplait le Prophète avec une surprise croissante.
– Réponds donc, brute !…
– Si je suis brute, j’ai la force des brutes, dit Goliath d’un ton bourru ; et brute contre brute, je n’ai pas toujours le dessous.
– Je te demande si le vieux est resté avec les jeunes filles ! répéta Morok.
– Eh bien ! non, répondit le géant ; le vieux, après avoir conduit son cheval à l’écurie, a demandé un baquet, de l’eau, il s’est établi sous le porche, et à la clarté de la lanterne… il savonne… Un homme à moustaches grises… savonner comme une lavandière, c’est comme si je donnais du millet à des serins, ajouta Goliath en haussant les épaules avec mépris. Maintenant que j’ai répondu, maître, laissez-moi m’occuper du souper des bêtes.
Puis, cherchant quelque chose des yeux, il ajouta :
– Mais où donc est ce couperet ?
Après un moment de silence méditatif, le Prophète dit à Goliath :
– Tu ne donneras pas à manger aux bêtes ce soir.
D’abord Goliath ne comprit pas, tant cette idée était, en effet, incompréhensible pour lui.
– Plaît-il, maître ? dit-il.
– Je te défends de donner à manger aux bêtes ce soir.
Goliath ne répondit rien, ouvrit ses yeux louches d’une grandeur démesurée, joignit les mains et recula de deux pas.
– Ah çà, m’entends-tu ? dit Morok avec impatience. Est-ce clair ?
– Ne pas manger ! quand notre viande est là, quand notre soupe est déjà en retard de trois heures !… s’écria Goliath avec une stupeur croissante.
– Obéis… et tais-toi !
– Mais vous voulez donc qu’il arrive un malheur ce soir ?… La faim va rendre les bêtes furieuses ! et moi aussi…
– Tant mieux !
– Enragées !…
– Tant mieux. !
– Comment, tant mieux ?… Mais…
– Assez !
– Mais, par la peau du diable, j’ai aussi faim qu’elles, moi…
– Mange… Qui t’empêche ? Ton souper est prêt, puisque tu le manges cru.
– Je ne mange jamais sans mes bêtes… ni elles sans moi…
– Je te répète que si tu as le malheur de donner à manger aux bêtes, je te chasse.
Goliath fit entendre un grognement sourd, aussi rauque que celui d’un ours, en regardant le Prophète d’un air à la fois stupéfait et courroucé.
Morok, ces ordres donnés, marchait en long et en large dans le grenier, paraissant réfléchir. Puis, s’adressant à Goliath, toujours plongé dans son ébahissement profond :
– Tu te rappelles où est la maison du bourgmestre, chez qui j’ai été ce soir faire viser mon permis, et dont la femme a acheté des petits livres et un chapelet ?
– Oui, répondit brutalement le géant.
– Tu vas aller demander à sa servante si tu peux être sûr de trouver demain le bourgmestre de bon matin.
– Pourquoi faire ?
– J’aurai peut-être quelque chose d’important à lui apprendre ; en tout cas, dis-lui que je le prie de ne pas sortir avant de m’avoir vu.
– Bon… mais les bêtes… je ne peux pas leur donner à manger avant d’aller chez le bourgmestre ?… Seulement à la panthère de Java… c’est la plus affamée… Voyons, maître, seulement à la Mort ? Je ne prendrai qu’une bouchée pour la lui faire manger. Caïn, moi et Judas, nous attendrons.
– C’est surtout à la panthère que je te défends de donner à manger. Oui, à elle… encore moins qu’à tout autre…
– Par les cornes du diable ! s’écria Goliath, qu’est-ce que vous avez donc aujourd’hui ? Je ne comprends rien à rien. C’est dommage que Karl ne soit pas ici ; lui qui est malin, il m’aiderait à comprendre pourquoi vous empêchez des bêtes qui ont faim… de manger.
– Tu n’as pas besoin de comprendre.
– Est-ce qu’il ne viendra pas bientôt, Karl ?
– Il est revenu.
– Où est-il donc ?
– Il est reparti.
– Qu’est-ce qui se passe donc ici ? Il y a quelque chose ; Karl part, revient, repart… et…
– Il ne s’agit pas de Karl, mais de toi ; quoique affamé comme un loup, tu es malin comme un renard, et quand tu veux, aussi malin que Karl…
Et Morok frappa cordialement sur l’épaule du géant, changeant tout à coup de physionomie et de langage.
– Moi, malin ?
– La preuve, c’est qu’il y aura dix florins à gagner cette nuit… et que tu seras assez malin pour les gagner…
– À ce compte-là, oui, je suis assez malin, dit le géant en souriant d’un air stupide et satisfait. Qu’est-ce qu’il faudra faire pour gagner ces dix florins ?
– Tu le verras…
– Est-ce difficile ?
– Tu le verras… Tu vas commencer par aller chez le bourgmestre ; mais avant de partir tu allumeras ce réchaud.
Il le montra du geste à Goliath.
– Oui, maître… dit le géant un peu consolé du retard de son souper par l’espérance de gagner dix florins.
– Dans ce réchaud, tu mettras rougir cette tige d’acier, ajouta le Prophète.
– Oui, maître.
– Tu l’y laisseras ; tu iras chez le bourgmestre, et tu reviendras ici m’attendre.
– Oui, maître.
– Tu entretiendras toujours le feu du fourneau.
– Oui, maître.
Morok fit un pas pour sortir ; puis, se ravisant :
– Tu dis que le vieux bonhomme est occupé à savonner sous le porche ?
– Oui, maître.
– N’oublie rien : la tige d’acier au feu, le bourgmestre, et tu reviens ici attendre mes ordres.
Ce disant, le Prophète descendit du grenier par la trappe et disparut.
Goliath ne s’était pas trompé… Dagobert savonnait, avec le sérieux imperturbable qu’il mettait à toutes choses.
Si l’on songe aux habitudes du soldat en campagne, on ne s’étonnerait pas de cette apparente excentricité ; d’ailleurs, Dagobert ne pensait qu’à économiser la petite bourse des orphelines et à leur épargner tout soin, toute peine ; aussi le soir, après chaque étape, se livrait-il à une foule d’occupations féminines. Du reste, il n’en était pas à son apprentissage : bien des fois, durant ses campagnes, il avait très industrieusement réparé le dommage et le désordre qu’une journée de bataille apporte toujours dans les vêtements d’un soldat, car ce n’est pas tout que de recevoir des coups de sabre, il faut encore raccommoder son uniforme, puisque, en entamant la peau, la lame fait aussi à l’habit une entaille incongrue. Aussi, le soir ou le lendemain d’un rude combat, voit-on les meilleurs soldats (toujours distingués par leur belle tenue militaire) tirer de leur sac ou de leur porte-manteau une petite trousse garnie d’aiguilles, de fil, de ciseaux, de boutons et autres merceries, afin de se livrer à toutes sortes de raccommodages et de reprises perdues, dont la plus soigneuse ménagère serait jalouse.
On ne saurait trouver une transition meilleure pour expliquer le surnom de Dagobert donné à François Baudoin (conducteur des deux orphelines), lorsqu’il était cité comme l’un des plus beaux et des plus braves grenadiers de la garde impériale.
On s’était rudement battu tout le jour sans avantage décisif… Le soir, la compagnie dont notre homme faisait partie avait été envoyée en grand’garde pour occuper les ruines d’un village abandonné ; les vedettes posées, une moitié des cavaliers resta à cheval, et l’autre put prendre quelque repos en mettant ses chevaux au piquet. Notre homme avait vaillamment chargé, sans être blessé cette fois, car il ne comptait que pour mémoire une profonde égratignure qu’un Kaiserlitz lui avait faite à la cuisse, d’un coup de baïonnette maladroitement porté de bas en haut.
– Brigand ! ma culotte neuve !… s’était écrié le grenadier voyant bâiller sur sa cuisse une énorme déchirure, qu’il vengea en ripostant d’un coup de latte savamment porté de haut en bas, et qui transperça l’Autrichien.
Si notre homme se montrait d’une stoïque indifférence au sujet de ce léger accroc fait à sa peau, il n’en était pas de même pour l’accroc fait à sa culotte de grande tenue.
Il entreprit donc le soir même, au bivouac, de remédier à cet accident : tirant de sa poche sa trousse, y choisissant son meilleur fil, sa meilleure aiguille, armant son doigt de son dé, il se met en devoir de faire le tailleur à la lueur du feu de bivouac, après avoir préalablement ôté ses grandes bottes à l’écuyère, puis, il faut bien l’avouer, sa culotte, et l’avoir retournée, afin de travailler sur l’envers pour que la reprise fût mieux dissimulée. Ce déshabillement partiel péchait quelque peu contre la discipline ; mais le capitaine, qui faisait sa ronde, ne put s’empêcher de rire à la vue du vieux soldat qui, gravement assis sur ses talons, son bonnet à poil sur la tête, son grand uniforme sur le dos, ses bottes à côté de lui, sa culotte sur ses genoux, cousait et recousait avec le sang-froid d’un tailleur installé sur son établi. Tout à coup une mousquetade retentit, et les vedettes se replièrent sur le détachement en criant : Aux armes !
– À cheval ! s’écrie le capitaine d’une voix de tonnerre.
En un instant les cavaliers sont en selle, le malencontreux faiseur de reprises était guide de premier rang. N’ayant pas le temps de retourner sa culotte à l’endroit, hélas ! il la passe, tant bien que mal, à l’envers, et, sans prendre le temps de mettre ses bottes, il sauta à cheval. Un parti de Cosaques, profitant du voisinage d’un bois, avait tenté de surprendre le détachement ; la mêlée fut sanglante, notre homme écumait de colère, il tenait beaucoup à ses effets, et la journée lui était fatale ; sa culotte déchirée, ses bottes perdues ! Aussi ne sabra-t-il jamais avec plus d’acharnement. Un clair de lune superbe éclairait l’action ; la compagnie put admirer la brillante valeur du grenadier, qui tua deux Cosaques et fit de sa main un officier prisonnier. Après cette escarmouche, dans laquelle le détachement conserva sa position, le capitaine mit ses hommes en bataille pour les complimenter et ordonna au faiseur de reprises de sortir des rangs, voulant le féliciter publiquement de sa conduite. Notre homme se fût passé de cette ovation, mais il fallut obéir. Que l’on juge de la surprise du capitaine et de ses cavaliers, lorsqu’ils virent cette grande et sévère figure s’avancer au pas de son cheval, en appuyant ses pieds nus sur ses étriers et pressant sa monture entre ses jambes également nues.
Le capitaine, stupéfait, s’approcha, et, se rappelant l’occupation de son soldat au moment où l’on avait crié aux armes, il comprit tout.
– Ah ! ah ! vieux lapin ! lui dit-il, tu fais comme le roi Dagobert, toi ? tu mets ta culotte à l’envers !…
Malgré la discipline, des éclats de rire mal contenus accueillirent ce lazzi du capitaine. Mais notre homme, droit sur sa selle, le pouce gauche sur le bouton de ses rênes parfaitement ajustées, la poignée de son sabre appuyée à sa cuisse droite, garda son imperturbable sang-froid, fit demi-tour et regagna son rang sans sourciller, après avoir reçu les félicitations de son capitaine. De ce jour, François Baudoin reçut et garda le surnom de Dagobert.
Dagobert était donc sous le porche de l’auberge, occupé à savonner, au grand ébahissement de quelques buveurs de bière, qui, de la grande salle commune où ils s’assemblaient, le contemplaient d’un œil curieux.
De fait, c’était un spectacle assez bizarre. Dagobert avait mis bas sa houppelande grise et relevé les manches de sa chemise ; d’une main vigoureuse il frottait à grand renfort de savon un petit mouchoir mouillé, étendu sur une planche, dont l’extrémité intérieure plongeait inclinée dans un baquet rempli d’eau ; sur son bras droit tatoué d’emblèmes guerriers rouges et bleus, on voyait des cicatrices, profondes à y mettre le doigt.
Tout en fumant leur pipe et en vidant leur pot de bière, les Allemands pouvaient donc à bon droit s’étonner de la singulière occupation de ce grand vieillard à longues moustaches, au crâne chauve et à la figure rébarbative, car les traits de Dagobert reprenaient une expression dure et renfrognée, lorsqu’il n’était plus en présence des petites filles. L’attention soutenue dont il se voyait l’objet commençait à l’impatienter, car il trouvait fort simple de faire ce qu’il faisait.
À ce moment, le Prophète entra sous le porche. Avisant le soldat, il le regarda très attentivement pendant quelques secondes, puis, s’approchant, il lui dit en français d’un ton assez narquois :
– Il paraît, camarade, que vous n’avez pas confiance dans les blanchisseuses de Mockern ?
Dagobert, sans discontinuer son savonnage, fronça les sourcils, tourna la tête à demi, jeta sur le Prophète un regard de travers et ne répondit rien.
Étonné de ce silence, Morok reprit :
– Je ne me trompe pas… vous êtes Français, mon brave, ces mots que je vois tatoués sur vos bras le prouvent de reste ; et puis, à votre figure militaire, on devine que vous êtes un vieux soldat de l’Empire. Aussi, je trouve que pour un héros… vous finissez un peu en quenouille.
Dagobert resta muet, mais il mordilla sa moustache du bout des dents, et imprima au morceau de savon dont il frottait le linge un mouvement de va-et-vient des plus précipités, pour ne pas dire des plus irrités ; car la figure et les paroles du dompteur de bêtes lui déplaisaient plus qu’il ne voulait le laisser paraître. Loin de se rebuter, le Prophète continua :
– Je suis sûr, mon brave, que nous n’êtes ni sourd ni muet ; pourquoi donc ne voulez-vous pas me répondre ?
Dagobert, perdant patience, retourna brusquement la tête, regarda Morok entre les deux yeux, et lui dit d’une voix brutale :
– Je ne vous connais pas, je ne veux pas vous connaître : donnez-moi la paix…
Et il se remit à sa besogne.
– Mais on fait connaissance… en buvant un verre de vin du Rhin ; nous parlerons de nos campagnes… car j’ai vu aussi la guerre, moi… je vous en avertis. Cela vous rendra peut-être plus poli.
Les veines du front chauve de Dagobert se gonflaient fortement ; il trouvait dans le regard et dans l’accent de son interlocuteur obstiné quelque chose de sournoisement provocant ; pourtant il se contint.
– Je vous demande pourquoi vous ne voudriez pas boire un verre de vin avec moi… nous causerions de la France… J’y suis longtemps resté, c’est un beau pays. Aussi, quand je rencontre des Français quelque part, je suis flatté… surtout lorsqu’ils manient le savon aussi bien que vous ; si j’avais une ménagère… je l’enverrais à votre école.
Le sarcasme ne se dissimulait plus ; l’audace et la bravade se lisaient dans l’insolent regard du Prophète. Pensant qu’avec un pareil adversaire la querelle pouvait devenir sérieuse, Dagobert, voulant à tout prix l’éviter, emporta son baquet dans ses bras et alla s’établir à l’autre bout du porche, espérant ainsi mettre un terme à une scène qui éprouvait sa patience. Un éclair de joie brilla dans les yeux fauves du dompteur de bêtes. Le cercle blanc qui entourait sa prunelle sembla se dilater : il plongea deux ou trois fois ses doigts crochus dans sa barbe jaunâtre, en signe de satisfaction, puis il se rapprocha lentement du soldat, accompagné de quelques curieux sortis de la grande salle. Malgré son flegme, Dagobert, stupéfait et outré de l’impudente obsession du Prophète, eut d’abord la pensée de lui casser sur la tête sa planche à savonner ; mais songeant aux orphelines, il se résigna.
Croisant ses bras sur sa poitrine, Morok lui dit d’une voix sèche et insolente :
– Décidément, vous n’êtes pas poli… l’homme au savon !
Puis se tournant vers les spectateurs, il continua en allemand :
– Je dis à ce Français à longues moustaches qu’il n’est pas poli… Nous allons voir ce qu’il va répondre ; il faudra peut-être lui donner une leçon. Me préserve le ciel d’être querelleur ! ajouta-t-il avec componction ; mais le Seigneur m’a éclairé, je suis son œuvre, et, par respect pour lui, je dois faire respecter son œuvre…
Cette péroraison mystique et effrontée fut fort goûtée des curieux : la réputation du Prophète était venue jusqu’à Mockern ; ils comptaient sur une représentation le lendemain, et ce prélude les amusait beaucoup.
En entendant la provocation de son adversaire, Dagobert ne put s’empêcher de lui dire en allemand :
– Je comprends l’allemand… parlez allemand, on entendra…
De nouveaux spectateurs arrivèrent et se joignirent aux premiers ; l’aventure devenait piquante, on fit cercle autour des deux interlocuteurs.
Le Prophète reprit en allemand :
– Je disais que vous n’étiez pas poli, et je dirai maintenant que vous êtes impudemment grossier. Que répondez-vous à cela ?
– Rien… dit froidement Dagobert en passant au savonnage d’une autre pièce de linge.
– Rien… reprit Morok, c’est peu de chose ; je serai moins bref, moi, et je vous dirai que lorsqu’un honnête homme offre poliment un verre de vin à un étranger, cet étranger n’a pas le droit de répondre insolemment… ou bien il mérite qu’on lui apprenne à vivre.
De grosses gouttes de sueur tombaient du front et des joues de Dagobert ; sa large impériale était incessamment agitée par un tressaillement nerveux, mais il se contenait ; prenant par les deux coins le mouchoir qu’il venait de tremper dans l’eau, il le secoua, le tordit pour en exprimer l’eau, et se mit à fredonner entre ses dents ce vieux refrain de caserne :
De Tirlemont, taudion du diable,
Nous partirons demain matin,
Le sabre en main,
Disant adieu à… etc., etc.
(Nous supprimons la fin du couplet, un peu trop librement accentué.) Le silence auquel se condamnait Dagobert l’étouffait ; cette chanson le soulagea.
Morok, se tournant du côté des spectateurs, leur dit d’un air de contrainte hypocrite :
– Nous savions bien que les soldats de Napoléon étaient des païens qui mettaient leurs chevaux coucher dans les églises, qui offensaient le Seigneur cent fois par jour, et qui, pour récompense, ont été justement noyés et foudroyés à la Bérésina comme des Pharaons ; mais nous ignorions que le Seigneur, pour punir ces mécréants, leur eût ôté le courage, leur seule vertu !… Voilà un homme qui a insulté en moi une créature touchée de la grâce de Dieu, et il a l’air de ne pas comprendre que je veux qu’il me fasse des excuses… ou sinon…
– Ou sinon ?… reprit Dagobert sans regarder le Prophète.
– Sinon, vous me ferez réparation… Je vous l’ai dit, j’ai vu aussi la guerre ; nous trouverons bien ici, quelque part, deux sabres, et demain matin au point du jour, derrière un pan de mur, nous pourrons voir de quelle couleur nous avons le sang… si vous avez du sang dans les veines !…
Cette provocation commença d’effrayer un peu les spectateurs qui ne s’attendaient pas à un dénouement si tragique.
– Vous battre ! voilà une belle idée ! s’écria l’un, pour vous faire coffrer tous deux… Les lois sur le duel sont sévères.
– Surtout quand il s’agit de petites gens ou d’étrangers, reprit un autre ; s’il vous surprenait les armes à la main, le bourgmestre vous mettrait provisoirement en cage, et vous en auriez pour deux ou trois mois de prison avant d’être jugés.
– Seriez-vous donc capables de nous aller dénoncer ! demanda Morok.
– Non, certes ! dirent les bourgeois. Arrangez-vous… C’est un conseil d’amis que nous vous donnons… Faites-en votre profit, si vous voulez…
– Que m’importe la prison, à moi ! s’écria le Prophète. Que je trouve seulement deux sabres… et vous verrez si demain matin je songe à ce que peut dire ou faire le bourgmestre !
– Qu’est-ce que vous ferez de deux sabres ! demanda flegmatiquement Dagobert au Prophète.
– Quand vous en aurez un à la main, et moi un autre, vous verrez… Le Seigneur ordonne de soigner son honneur !…
Dagobert haussa les épaules, fit un paquet de son linge dans son mouchoir, essuya le savon, l’enveloppa soigneusement dans un petit sac de toile cirée, puis, sifflant entre ses dents son air favori de Tirlemont, il fit un pas en avant.
Le Prophète fronça les sourcils ; il commençait à craindre que sa provocation ne fût vaine. Il fit deux pas à l’encontre de Dagobert, se plaça debout devant lui, comme pour lui barrer le passage, croisant ses bras sur sa poitrine, et le toisant avec la plus amère insolence, il lui dit :
– Ainsi, un ancien soldat de ce brigand de Napoléon n’est bon qu’à faire le métier de lavandière, et il refuse de se battre !…
– Oui, il refuse de se battre… répondit Dagobert d’une voix ferme, mais en devenant d’une pâleur effrayante.
Jamais, peut-être, le soldat n’avait donné aux orphelines confiées à ses soins une marque plus éclatante de tendresse et de dévouement. Pour un homme de sa trempe, se laisser ainsi impunément insulter et refuser de se battre, le sacrifice était immense.
– Ainsi, vous êtes un lâche… vous avez peur… vous l’avouez…
À ces mots, Dagobert fit, si cela peut se dire, un soubresaut sur lui-même, comme si, au moment de s’élancer sur le Prophète, une pensée soudaine l’avait retenu…
En effet, il venait de penser aux deux jeunes filles et aux funestes entraves qu’un duel, heureux ou malheureux, pouvait mettre à leur voyage.
Mais ce mouvement de colère du soldat, quoique rapide, fut tellement significatif, l’expression de sa rude figure, pâle et baignée de sueur, fut si terrible, que le Prophète et les curieux reculèrent d’un pas.
Un profond silence régna pendant quelques secondes, et, par un revirement soudain, l’intérêt général fut acquis à Dagobert. L’un des spectateurs dit à ceux qui l’entouraient :
– Au fait, cet homme n’est pas un lâche…
– Non, certes.
– Il faut quelquefois plus de courage pour refuser de se battre que pour accepter…
– Après tout, le Prophète a eu tort de lui chercher une mauvaise querelle : c’est un étranger.
– Et comme étranger, s’il se battait et qu’il fût pris, il en aurait pour un bon temps de prison…
– Et puis enfin… ajouta un autre, il voyage avec deux jeunes filles. Est-ce que, dans cette position-là, il peut se battre pour une misère ? S’il était tué ou prisonnier, qu’est-ce qu’elles deviendraient, ces pauvres enfants ?
Dagobert se tourna vers celui des spectateurs qui venait de prononcer ces mots. Il vit un gros homme à figure franche et naïve ; le soldat lui tendit la main et lui dit d’une voix émue :
– Merci, monsieur !
L’Allemand serra cordialement la main que Dagobert lui offrait.
– Monsieur, ajouta-t-il en tenant toujours dans ses mains les mains du soldat, faites une chose… acceptez un bol de punch avec nous ; nous forcerons bien ce diable de Prophète à convenir qu’il a été trop susceptible, et à trinquer avec vous…
Jusqu’alors le dompteur de bêtes, désespéré de l’issue de cette scène, car il espérait que le soldat accepterait sa provocation, avait regardé avec un dédain farouche ceux qui abandonnaient son parti ; peu à peu ses traits s’adoucirent ; croyant utile à ses projets de cacher sa déconvenue, il fit un pas vers le soldat et lui dit d’assez bonne grâce :
– Allons, j’obéis à ces messieurs, j’avoue que j’ai eu tort ; votre mauvais accueil m’avait blessé, je n’ai pas été maître de moi… je répète que j’ai eu tort… ajouta-t-il avec un dépit concentré. Le Seigneur commande l’humilité… Je vous demande excuse…
Cette preuve de modération et de repentir fut vivement applaudie et appréciée par les spectateurs.
– Il vous demande pardon, vous n’avez rien à dire à cela, mon brave, reprit l’un d’eux en s’adressant à Dagobert ; allons trinquer ensemble ; nous vous faisons cette offre de tout cœur, acceptez-la de même…
– Oui, acceptez, nous vous en prions, au nom de vos jolies petites filles, dit le gros homme afin de décider Dagobert.
Celui-ci, touché des avances cordiales des Allemands, leur répondit :
– Merci, messieurs… vous êtes de dignes gens ! Mais quand on a accepté à boire, il faut offrir à boire à son tour.
– Eh bien ! nous acceptons… c’est entendu… chacun son tour c’est trop juste. Nous payerons le premier bol et vous le second.
– Pauvreté n’est pas vice, reprit Dagobert. Aussi je vous dirai franchement que je n’ai pas le moyen de vous offrir à boire à mon tour ; nous avons encore une longue route à parcourir, et je ne dois pas faire d’inutiles dépenses.
Le soldat dit ces mots avec une dignité si simple, si ferme, que les Allemands n’osèrent plus renouveler leur offre, comprenant qu’un homme du caractère de Dagobert ne pouvait l’accepter sans humiliation.
– Allons, tant pis ! dit le gros homme. J’aurais bien aimé à trinquer avec vous. Bonsoir, mon brave soldat !… bonsoir !… Il se fait tard, l’hôtelier du Faucon Blanc va nous mettre à la porte.
– Bonsoir, messieurs ! dit Dagobert en se dirigeant vers l’écurie pour donner à son cheval la seconde moitié de sa provende.
Morok s’approcha et lui dit d’une voix de plus en plus humble :
– J’ai avoué mes torts, je vous ai demandé excuse et pardon… Vous ne m’avez rien répondu… m’en voudriez-vous encore ?
– Si je te retrouve jamais… lorsque mes enfants n’auront plus besoin de moi, dit le vétéran d’une voix sourde et contenue, je te dirai deux mots, et ils ne seront pas longs.
Puis il tourna brusquement le dos au prophète, qui sortit lentement de la cour.
L’auberge du Faucon Blanc formait un parallélogramme. À l’une de ses extrémités s’élevait le bâtiment principal ; à l’autre, des communs où se trouvaient quelques chambres louées à bas prix aux voyageurs pauvres ; un passage voûté, pratiqué dans l’épaisseur de ce corps de logis, donnait sur la campagne ; enfin, de chaque côté de la cour s’étendaient des remises et des hangars surmontés de greniers et de mansardes.
Dagobert, entrant dans une des écuries, alla prendre sur un coffre une ration d’avoine préparée pour son cheval ; il la versa dans une vannette et l’agita en s’approchant de Jovial. À son grand étonnement, son vieux compagnon ne répondit pas par un hennissement joyeux au bruissement de l’avoine sur l’osier ; inquiet, il appela Jovial d’une voix amie ; mais celui-ci, au lieu de tourner aussitôt vers son maître son œil intelligent et de frapper des pieds de devant avec impatience, resta immobile. De plus en plus surpris, le soldat s’approcha. À la lueur douteuse d’une lanterne d’écurie, il vit le pauvre animal dans une attitude qui annonçait l’épouvante, les jarrets à demi fléchis, la tête au vent, les oreilles couchées, les naseaux frissonnants ; il raidissait sa longe comme s’il eût voulu la rompre, afin de s’éloigner de la cloison où s’appuyaient sa mangeoire et le râtelier ; une sueur abondante et froide marbrait sa robe de tons bleuâtres, et au lieu de se détacher lisse et argenté sur le fond sombre de l’écurie, son poil était partout piqué ; c’est-à-dire terne et hérissé ; enfin, de temps à autre, des tressaillements convulsifs agitaient son corps.
– Eh bien !… eh bien ! mon vieux Jovial… dit le soldat en posant la vannette par terre afin de pouvoir caresser son cheval, tu es donc comme ton maître… tu as peur ? ajouta-t-il avec amertume, en songeant à l’offense qu’il avait dû supporter. Tu as peur… toi qui n’es pourtant pas poltron d’habitude…
Malgré les caresses et la voix de son maître, le cheval continua de donner des signes de terreur ; pourtant il roidit moins sa longe, approcha ses naseaux de la main de Dagobert avec hésitation, et en flairant bruyamment, comme s’il eût douté que ce fût lui.
– Tu ne me connais plus ! s’écria Dagobert, il se passe donc ici quelque chose d’extraordinaire ?
Et le soldat regarda autour de lui avec inquiétude.
L’écurie était spacieuse, sombre, et à peine éclairée par la lanterne suspendue au plafond, que tapissaient d’innombrables toiles d’araignées ; à l’autre extrémité, et séparés de Jovial de quelques places marquées par des barres, on voyait les trois vigoureux chevaux noirs du dompteur de bêtes… aussi tranquilles que Jovial était tremblant et effarouché.
Dagobert, frappé de ce singulier contraste, dont il devait bientôt avoir l’explication, caressa de nouveau son cheval, qui, peu à peu rassuré par la présence de son maître, lui lécha les mains, frotta sa tête contre lui, hennit doucement et lui donna enfin, comme d’habitude, mille témoignages d’affection.
– À la bonne heure !… Voilà comme j’aime à te voir, mon vieux Jovial, dit Dagobert en ramassant la vannette et en versant son contenu dans la mangeoire. Allons, mange… bon appétit ! nous avons une longue étape à faire demain. Et surtout n’aie plus de ces folles peurs à propos de rien… Si ton camarade Rabat-Joie était ici… cela te rassurerait… mais il est avec les enfants ; c’est leur gardien en mon absence… Voyons, mange donc… au lieu de me regarder.
Mais le cheval, après avoir remué son avoine du bout des lèvres comme pour obéir à son maître, n’y toucha plus, et se mit à mordiller la manche de la houppelande de Dagobert.
– Ah ! mon pauvre Jovial… tu as quelque chose ; toi qui manges ordinairement de si bon cœur… tu laisses ton avoine… C’est la première fois que cela lui arrive depuis notre départ, dit le soldat, sérieusement inquiet, car l’issue de son voyage dépendait en grande partie de la vigueur et de la santé de son cheval.
Un rugissement effroyable, et tellement proche qu’il semblait sortir de l’écurie même, surprit si violemment Jovial, que d’un coup il brisa sa longe, franchit la barre qui marquait sa place, courut à la porte ouverte, et s’échappa dans la cour. Dagobert ne put s’empêcher de tressaillir à ce grondement soudain, puissant, sauvage, qui lui expliqua la terreur de son cheval. L’écurie voisine, occupée par la ménagerie ambulante du dompteur de bêtes, n’était séparée que par la cloison où s’appuyaient les mangeoires ; les trois chevaux du Prophète, habitués à ces hurlements, étaient restés parfaitement tranquilles.
– Bon, bon, dit le soldat rassuré, je comprends maintenant… Sans doute, Jovial avait déjà entendu un rugissement pareil ; il n’en fallait pas plus pour l’effrayer, ajouta le soldat en ramassant soigneusement l’avoine dans la mangeoire ; une fois dans une autre écurie, et il doit y en avoir ici, il ne laissera pas son picotin, et nous pourrons nous mettre en route demain matin de bonne heure.
Le cheval, effaré, après avoir couru et bondi dans la cour, revint à la voix du soldat, qui le prit facilement par son licou ; un palefrenier, à qui Dagobert demanda s’il n’y avait pas une autre écurie vacante, lui en indiqua une qui ne pouvait contenir qu’un seul cheval ; Jovial y fut convenablement établi.
Une fois délivré de son farouche voisinage, le cheval redevint tranquille, s’égaya même beaucoup aux dépens de la houppelande de Dagobert qui, grâce à cette belle humeur, aurait pu, le soir même, exercer son talent de tailleur ; mais il ne songea qu’à admirer la prestesse avec laquelle Jovial dévorait sa provende.
Complètement rassuré, le soldat ferma la porte de l’écurie, et se dépêcha d’aller souper, afin de rejoindre ensuite les orphelines, qu’il se reprochait de laisser seules depuis si longtemps.
Les orphelines occupaient, dans l’un des bâtiments les plus reculés de l’auberge, une petite chambre délabrée, dont l’unique fenêtre s’ouvrait sur la campagne ; un lit sans rideaux, une table et deux chaises, composaient l’ameublement plus que modeste de ce réduit éclairé par une lampe. Sur la table, placée près de la croisée, était déposé le sac de Dagobert.
Rabat-Joie, le grand chien fauve de Sibérie, couché auprès de la porte, avait déjà deux fois sourdement grondé, en tournant la tête vers la fenêtre, sans pourtant donner suite à cette manifestation hostile.
Les deux sœurs, à demi couchées dans leur lit, étaient enveloppées de longs peignoirs blancs, boutonnés au cou et aux manches. Elles ne portaient pas de bonnet ; un large ruban de fil ceignait à la hauteur des tempes leurs beaux cheveux châtains, pour les tenir en ordre pendant la nuit. Ces vêtements blancs, cette espèce de blanche auréole qui entourait leur front, donnaient un caractère plus candide encore à leurs fraîches et charmantes figures. Les orphelines riaient et causaient ; car, malgré bien des chagrins précoces, elles conservaient la gaieté ingénue de leur âge ; le souvenir de leur mère les attristait parfois, mais cette tristesse n’avait rien d’amer, c’était plutôt une douce mélancolie qu’elles recherchaient au lieu de la fuir ; pour elles cette mère toujours adorée n’était pas morte… elle était absente.
Presque aussi ignorantes que Dagobert en fait de pratiques dévotieuses, car dans le désert où elles avaient vécu, il ne se trouvait ni église ni prêtre, elles croyaient seulement, on l’a dit, que Dieu, juste et bon, avait tant de pitié pour les pauvres mères dont les enfants restaient sur la terre, que, grâce à lui, du haut du ciel, elles pouvaient les voir toujours, les entendre toujours, et qu’elles leur envoyaient quelquefois de beaux anges gardiens pour les protéger. Grâce à cette illusion naïve, les orphelines, persuadées que leur mère veillait incessamment sur elles, sentaient que mal faire serait l’affliger et cesser de mériter la protection des bons anges. À cela se bornait la théologie de Rose et de Blanche, théologie suffisante pour ces âmes aimantes et pures.
Ce soir-là, les deux sœurs causaient en attendant Dagobert. Leur entretien les intéressait beaucoup ; car, depuis quelques jours, elles avaient un secret, un grand secret, qui souvent faisait battre leur cœur virginal, agitait leur sein naissant, changeait en incarnat le rose de leurs joues, et voilait quelquefois en langueur inquiète et rêveuse leurs grands yeux d’un bleu si doux.
Rose, ce soir-là, occupait le bord du lit, ses deux bras arrondis se croisaient derrière sa tête, qu’elle tournait à demi vers sa sœur ; celle-ci, accoudée sur le traversin, la regardait en souriant, et lui disait :
– Crois-tu qu’il vienne encore cette nuit ?
– Oui, car hier… il nous l’a promis.
– Il est si bon… il ne manquera pas à sa promesse.
– Et puis si joli, avec ses longs cheveux blonds bouclés.
– Et son nom… quel nom charmant… comme il va bien à sa figure !
– Et quel doux sourire, et quelle douce voix, quand il nous dit, en nous prenant la main : « Mes enfants, bénissez Dieu de ce qu’il vous a donné la même âme… Ce que l’on cherche ailleurs, vous le trouverez en vous-mêmes. »
– « Puisque vos deux cœurs n’en font qu’un… » a-t-il ajouté.
– Quel bonheur pour nous de nous souvenir de toutes ses paroles, ma sœur !
– Nous sommes si attentives ! Tiens… te voir l’écouter, c’est comme si je me voyais l’écouter moi-même, mon cher petit miroir ! dit Rose en souriant et en baisant sa sœur au front. Eh bien, quand il parle, tes yeux… ou plutôt nos yeux… sont grands, grands ouverts, nos lèvres s’agitent comme si nous répétions en nous-mêmes chaque mot après lui. Il n’est pas étonnant que, de ce qu’il dit, rien ne soit oublié de nous.
– Et ce qu’il dit est si beau, si noble, si généreux !
– Puis, n’est-ce pas, ma sœur, à mesure qu’il parle, que de bonnes pensées on sent naître en soi ! Pourvu que nous nous les rappelions toujours !
– Sois tranquille, elles resteront dans notre cœur, comme de petits oiseaux dans le nid de leur mère.
– Sais-tu, Rose, que c’est un grand bonheur qu’il nous aime toutes deux à la fois ?
– Il ne pouvait faire autrement, puisque nous n’avons qu’un cœur à nous deux.
– Comment aimer Rose sans aimer Blanche ?
– Que serait devenue la délaissée ?
– Et puis il aurait été si embarrassé de choisir !
– Nous nous ressemblons tant !
– Aussi, pour s’épargner cet embarras, dit Rose en souriant, il nous a choisies toutes deux.
– Cela ne vaut-il pas mieux ? Il est seul à nous aimer… nous sommes deux à le chérir.
– Pourvu qu’il ne nous quitte pas jusqu’à Paris.
– Et qu’à Paris nous le voyions aussi.
– C’est surtout à Paris qu’il sera bon de l’avoir avec nous… et avec Dagobert… dans cette grande ville. Mon Dieu, Blanche, que cela doit être beau !
– Paris ? ça doit être comme une ville d’or…
– Une ville où tout le monde doit être heureux… puisque c’est si beau !
– Mais nous, pauvres orphelines, oserons-nous y entrer seulement ?… Comme on nous regardera !
– Oui… mais puisque tout le monde doit être heureux, tout le monde doit y être bon.
– Et l’on nous aimera…
– Et puis nous serons avec notre ami… aux cheveux blonds et aux yeux bleus.
– Il ne nous a encore rien dit de Paris…
– Il n’y aura pas songé. Il faudra lui en parler cette nuit.
– S’il est en train de causer… car souvent, tu sais, il a l’air d’aimer à nous contempler en silence, ses yeux sur nos yeux…
– Oui, et dans ces moments-là son regard me rappelle quelquefois le regard de notre mère chérie.
– Et elle… combien elle doit être heureuse de ce qui nous arrive… puisqu’elle nous voit !
– Car si l’on nous aime tant, c’est que sans doute nous le méritons.
– Voyez-vous, la vaniteuse ! dit Blanche, en se plaisant à lisser, du bout de ses doits déliés, les cheveux de sa sœur séparés sur son front.
Après un moment de réflexion, Rose lui dit :
– Ne trouves-tu pas que nous devrions tout raconter à Dagobert ?
– Si tu le crois, faisons-le.
– Nous lui dirons tout, comme nous disions tout à notre mère ; pourquoi lui cacher quelque chose ?…
– Et surtout quelque chose qui nous est un si grand bonheur.
– Ne trouves-tu pas que, depuis que nous connaissons notre ami, notre cœur bat plus vite et plus fort ?
– Oui, on dirait qu’il est plus plein.
– C’est tout simple, notre ami y tient une si bonne petite place !
– Aussi nous ferons bien de dire à Dagobert quelle a été notre bonne étoile.
– Tu as raison.
À ce moment le chien grogna de nouveau sourdement.
– Ma sœur, dit Rose en se pressant contre Blanche, voilà encore le chien qui gronde ; qu’est-ce qu’il a donc ?
– Rabat-Joie… ne gronde pas ; viens ici, reprit Blanche en frappant de sa petite main sur le bord de son lit.
Le chien se leva, fit encore un grognement sourd, et vint poser sur la couverture sa grosse tête intelligente, en jetant obstinément un regard de côté vers la croisée ; les deux sœurs se penchèrent vers lui pour caresser son large front bossué vers le milieu par une protubérance remarquable, signe évident d’une grande pureté de race.
– Qu’est-ce que vous avez à gronder ainsi, Rabat-Joie ? dit Blanche en lui tirant légèrement les oreilles, hein ?… mon bon chien ?
– Pauvre bête, il est toujours si inquiet quand Dagobert n’est pas là.
– C’est vrai, on dirait qu’il sait alors qu’il faut qu’il veille encore plus sur nous.
– Ma sœur, il me semble que Dagobert tarde bien à nous dire bonsoir.
– Sans doute il panse Jovial.
– Cela me fait songer que nous ne lui avons pas dit bonsoir, à notre vieux Jovial.
– J’en suis fâchée.
– Pauvre bête ! il a l’air si content de nous lécher les mains…
– On croirait qu’il nous remercie de notre visite.
– Heureusement, Dagobert lui aura dit bonsoir pour nous.
– Bon Dagobert ! il s’occupe toujours de nous ; comme il nous gâte !… Nous faisons les paresseuses, et il se donne tout le mal.
– Pour l’en empêcher, comment faire ?
– Quel malheur de n’être pas riches pour lui assurer un peu de repos.
– Riches… nous ?… hélas ! ma sœur, nous ne serons jamais que de pauvres orphelines.
– Mais cette médaille, enfin ?
– Sans doute quelque espérance s’y rattache, sans cela nous n’aurions pas fait ce grand voyage.
– Dagobert nous a promis de nous tout dire ce soir.
La jeune fille ne put continuer : deux carreaux de la croisée volèrent en éclats avec un grand bruit. Les orphelines, poussant un cri d’effroi, se jetèrent dans les bras l’une de l’autre, pendant que le chien se précipitait vers la croisée en aboyant avec furie… Pâles, tremblantes, immobiles de frayeur, étroitement enlacées, les deux sœurs suspendaient leur respiration ; dans leur épouvante, elles n’osaient pas jeter les yeux du côté de la fenêtre. Rabat-Joie, les pattes de devant appuyées sur la plinthe, ne cessait pas ses aboiements irrités.
– Hélas !… qu’est-ce donc ? murmurèrent les orphelines ; et Dagobert qui n’est pas là…
Puis, tout à coup, Rose s’écria en saisissant le bras de Blanche :
– Écoute !… écoute !… on monte l’escalier.
– Mon Dieu ! il me semble que ce n’est pas la marche de Dagobert ; entends-tu comme ces pas sont lourds ?
– Rabat-Joie ! ici tout de suite… vient nous défendre ! s’écrièrent les deux sœurs au comble de l’épouvante.
En effet, des pas d’une pesanteur extraordinaire retentissaient sur les marches sonores de l’escalier de bois, et une espèce de frôlement singulier s’entendait le long de la mince cloison qui séparait la chambre du palier. Enfin un corps lourd tombant derrière la porte l’ébranla violemment. Les jeunes filles, au comble de la terreur, se regardèrent sans prononcer une parole ; la porte s’ouvrit : c’était Dagobert. À sa vue, Rose et Blanche s’embrassèrent avec joie, comme si elles venaient d’échapper à un grand danger.
– Qu’avez-vous ? pourquoi cette peur ? leur demanda le soldat surpris.
– Oh ! si tu savais… dit Rose d’une voix palpitante, car son cœur et celui de sa sœur battaient avec violence. Si tu savais ce qui vient d’arriver… Ensuite, nous n’avions pas reconnu ton pas… il nous avait semblé si lourd… et puis ce bruit… derrière la cloison.
– Mais, petites peureuses, je ne pouvais pas monter l’escalier avec des jambes de quinze ans, vu que j’apportais sur mon dos mon lit, c’est-à-dire une paillasse, que je viens de jeter derrière votre porte, pour m’y coucher comme d’habitude.
– Mon Dieu ! que nous sommes folles, ma sœur, de n’avoir pas songé à cela ! dit Rose en regardant Blanche.
Et ces deux jolis visages, pâlis ensemble, reprirent ensemble leurs fraîches couleurs.
Pendant cette scène, le chien, dressé contre la fenêtre, ne cessait d’aboyer.
– Qu’est-ce que Rabat-Joie a donc à aboyer de ce côté-là, mes enfants ? dit le soldat.
– Nous ne savons pas… on vient de casser des carreaux à la croisée, c’est ce qui a commencé à nous effrayer si fort.
Sans répondre un mot, Dagobert courut à la fenêtre, l’ouvrit vivement, poussa la persienne et se pencha au dehors… et ne vit rien… que la nuit noire… Il écouta… il n’entendit que les mugissements du vent.
– Rabat-Joie, dit-il à son chien en lui montrant la fenêtre ouverte… saute là, mon vieux, et cherche !
Le brave animal fit un bond énorme et disparut par la croisée élevée seulement de huit pieds environ au-dessus du sol. Dagobert, penché, excitait son chien de la voix et du geste.
– Cherche, mon vieux, cherche !… S’il y a quelqu’un, saute dessus, tes crocs sont bons… et ne lâche pas avant que je sois descendu.
Rabat-Joie ne trouva personne. On l’entendait aller, revenir, en cherchant une trace de côté et d’autre, jetant parfois un cri étouffé, comme un chien courant qui quête.
– Il n’y a donc personne, mon brave chien ? car s’il y avait quelqu’un, tu le tiendrais déjà à la gorge.
Puis, se tournant vers les jeunes filles, qui écoutaient ses paroles et suivaient ses mouvements avec inquiétude :
– Comment ces carreaux ont-ils été cassés ? Mes enfants, l’avez-vous remarqué ?
– Non, Dagobert ; nous causions ensemble, nous avons entendu un grand bruit, et puis les carreaux sont tombés dans la chambre.
– Il m’a semblé, ajouta Rose, avoir entendu comme un volet qui aurait tout à coup battu contre la fenêtre.
Dagobert examina la persienne, et remarqua un assez long crochet mobile destiné à la fermer en dedans.
– Il vente beaucoup, dit-il, le vent aura poussé cette persienne… et ce crochet aura brisé les carreaux… Oui, oui, c’est cela… Quel intérêt d’ailleurs pouvait-on avoir à faire ce mauvais coup ? Puis, s’adressant à Rabat-Joie : – Eh bien… mon vieux, il n’y a donc personne ?
Le chien répondit par un aboiement dont le soldat comprit sans doute le sens négatif, car il lui dit :
– Eh bien, alors, reviens… fais le grand tour… tu trouveras toujours une porte ouverte… tu n’es pas embarrassé.
Rabat-Joie suivit ce conseil : après avoir grogné quelques instants au pied de la fenêtre, il partit au galop pour faire le tour des bâtiments et rentrer dans la cour.
– Allons, rassurez-vous, mes enfants, dit le soldat en revenant auprès des orphelines. Ce n’est rien que le vent…
– Nous avons eu bien peur, dit Rose.
– Je le crois… Mais j’y songe, il peut venir par là un courant d’air, et vous aurez froid, dit le soldat en retournant vers la fenêtre dégarnie de rideaux.
Après avoir cherché le moyen de remédier à cet inconvénient, il prit sur une chaise la pelisse de peau de renne, la suspendit à l’espagnolette, et, avec les pans, boucha aussi hermétiquement que possible les deux ouvertures faites par le brisement des carreaux.
– Merci, Dagobert… Comme tu es bon ! Nous étions inquiètes de ne pas te voir…
– C’est vrai… tu es resté plus longtemps que d’habitude.
Puis, s’apercevant alors seulement de la pâleur et de l’altération des traits du soldat, qui était encore sous la pénible impression de sa scène avec Morok, Rose ajouta :
– Mais qu’est-ce que tu as ?… Comme tu es pâle !
– Moi ! non, mes enfants… Je n’ai rien…
– Mais si, je t’assure… Tu as la figure toute changée… Rose a raison.
– Je vous assure… que je n’ai rien, répondit le soldat avec assez d’embarras, car il savait peu mentir ; puis, trouvant une excellente excuse à son émotion, il ajouta :
– Si j’ai l’air d’avoir quelque chose, c’est votre frayeur qui m’aura inquiété, car, après tout, c’est ma faute…
– Ta faute ?
– Oui, si j’avais perdu moins de temps à souper, j’aurais été là quand les carreaux ont été cassés… et je vous aurais épargné un vilain moment de peur.
– Te voilà… nous n’y pensons plus.
– Eh bien ! tu ne t’assieds pas ?
– Si, mes enfants, car nous avons à causer, dit Dagobert en approchant une chaise et se plaçant au chevet des deux sœurs. Ah çà ! êtes-vous bien éveillées ? ajouta-t-il en tâchant de sourire pour les rassurer. Voyons, ces grands yeux sont-ils bien ouverts ?
– Regarde, Dagobert, dirent les petites filles en souriant à leur tour, et ouvrant leurs yeux bleus de toute leur force.
– Allons, allons, dit le soldat, ils ont de la marge pour se fermer ; d’ailleurs il n’est que neuf heures.
– Nous avons aussi quelque chose à te dire, Dagobert, reprit Rose, après avoir consulté sa sœur du regard.
– Vraiment ?
– Une confidence à te faire.
– Une confidence ?
– Mon Dieu, oui.
– Mais, vois-tu, une confidence très… très importante… ajouta Rose avec un grand sérieux.
– Une confidence qui nous regarde toutes les deux, reprit Blanche.
– Pardieu… je le crois bien… ce qui regarde l’une regarde toujours l’autre. Est-ce que vous n’êtes pas toujours, comme on dit, deux têtes dans un bonnet ?
– Dame ! il le faut bien, quand tu mets nos deux têtes sous le capuchon de ta pelisse… dit Rose en riant.
– Voyez-vous, les moqueuses, on n’a jamais le dernier mot avec elles. Allons, mesdemoiselles, ces confidences, puisque confidences il y a.
– Parle, ma sœur, dit Blanche.
– Non, mademoiselle, c’est à vous de parler, vous êtes aujourd’hui de planton comme aînée, et une chose aussi importante qu’une confidence, comme vous dites, revient de droit à l’aînée…
– Voyons, je vous écoute… dit le soldat, qui s’efforçait de sourire, pour mieux cacher aux enfants ce qu’il ressentait encore des outrages impunis du dompteur de bêtes.
Ce fut donc Rose, l’aînée de planton, comme disait Dagobert, qui parla pour elle et pour sa sœur.
– D’abord, mon bon Dagobert, dit Rose avec une câlinerie gracieuse, puisque nous allons te faire nos confidences, il faut nous promettre de ne pas nous gronder.
– N’est-ce pas… tu ne gronderas pas tes enfants ? ajouta Blanche d’une voix non moins caressante.
– Accordé, répondit gravement Dagobert, vu que je ne saurais trop comment m’y prendre… Mais pourquoi vous gronder ?
– Parce que nous aurions peut-être dû te dire plus tôt ce que nous allons t’apprendre…
– Écoutez, mes enfants, répondit sentencieusement Dagobert, après avoir un instant réfléchi sur ce cas de conscience, de deux choses l’une : ou vous avez eu raison, ou vous avez eu tort de me cacher quelque chose… Si vous avez eu raison, c’est très bien ; si vous avez eu tort, c’est fait ; ainsi maintenant n’en parlons plus. Allez, je suis tout oreilles.
Complètement rassurée par cette lumineuse décision, Rose reprit en échangeant un sourire avec sa sœur :
– Figure-toi, Dagobert, que voilà deux nuits de suite que nous avons une visite.
– Une visite !
Et le soldat se redressa brusquement sur sa chaise.
– Oui, une visite charmante… car il est blond !
– Comment diable, il est blond ? s’écria Dagobert avec un soubresaut.
– Blond… avec des yeux bleus… ajouta Blanche.
– Comment, diable ! des yeux bleus ?…
Et Dagobert fit un nouveau bond sur son siège.
– Oui, des yeux bleus… longs comme ça… reprit Rose en posant le bout de son index droit vers le milieu de son index gauche.
– Mais, morbleu ! ils seraient longs comme ça… et, faisant grandement les choses, le vétéran indiqua toute la longueur de son avant-bras ; ils seraient longs comme ça que ça ne ferait rien… Un blond qui a des yeux bleus… Ah ça, mesdemoiselles, qu’est-ce que cela signifie ?
Dagobert se leva, cette fois, l’air sévère et péniblement inquiet.
– Ah ! vois-tu, Dagobert, tu grondes tout de suite.
– Rien qu’au commencement encore… ajouta Blanche.
– Au commencement ?… Il y a donc une suite, une fin ?
– Une fin ? Nous espérons bien que non…
Et Rose se prit à rire comme une folle.
– Tout ce que nous demandons, c’est que cela dure toujours, ajouta Blanche en partageant l’hilarité de sa sœur.
Dagobert regardait tour à tour très sérieusement les deux jeunes filles afin de tâcher de deviner cette énigme ; mais lorsqu’il vit leurs ravissantes figures animées par un sourire franc et ingénu, il réfléchit qu’elles n’auraient pas tant de gaieté si elles avaient de graves reproches à se faire, et il ne pensa plus qu’à se réjouir de voir des orphelines si gaies au milieu de leur position précaire, et dit :
– Riez… riez, mes enfants… j’aime tant à vous voir rire !
Puis, songeant que pourtant ce n’était pas précisément de la sorte qu’il devait répondre au singulier aveu des petites filles, il ajouta d’une grosse voix :
– J’aime à vous voir rire, oui, mais non quand vous recevez des visites blondes avec des yeux bleus, mesdemoiselles ; allons, que je suis fou d’écouter ce que vous me contez là… Vous voulez vous moquer de moi, n’est-ce pas ?
– Non, ce que nous disons est vrai… bien vrai…
– Tu le sais… nous n’avons jamais menti, ajouta Rose.
– Elles ont raison, cependant, elles ne mentent jamais… dit le soldat, dont les perplexités recommencèrent. Mais comment diable cette visite est-elle possible ? Je couche dehors en travers de votre porte ; Rabat-Joie couche au pied de votre fenêtre : or, tous les yeux bleus et tous les cheveux blonds du monde ne peuvent entrer que par la porte ou par la fenêtre, et s’ils avaient essayé, nous deux Rabat-Joie, qui avons l’oreille fine, nous aurions reçu les visites… à notre manière… Mais voyons, mes enfants, je vous en prie, parlons sans plaisanter… expliquez-vous.
Les deux sœurs, voyant à l’expression des traits de Dagobert qu’il ressentait une inquiétude réelle, ne voulurent pas abuser plus longtemps de sa bonté. Elles échangèrent un regard, et Rose dit en prenant dans ses petites mains la rude et large main du vétéran :
– Allons… ne te tourmente pas, nous allons te raconter les visites de notre ami Gabriel…
– Vous recommencez ?… Il a un nom ?
– Certainement il a un nom, nous te le disons… Gabriel…
– Quel joli nom ! n’est-ce pas, Dagobert ? Oh ! tu verras, tu l’aimeras comme nous, notre beau Gabriel.
– J’aimerai votre beau Gabriel ! dit le vétéran en hochant la tête, j’aimerai votre beau Gabriel ! c’est selon, car avant il faut que je sache…
Puis, s’interrompant :
– C’est singulier, ça me rappelle une chose…
– Quoi donc, Dagobert ?
– Il y a quinze ans, dans la dernière lettre que votre père, en revenant de France, m’a apportée de ma femme, elle me disait que, toute pauvre qu’elle était, et quoiqu’elle eût déjà sur les bras notre petit Agricol qui grandissait, elle venait de recueillir un pauvre enfant abandonné qui avait une figure de chérubin, et qui s’appelait Gabriel… Et, il n’y a pas longtemps, j’en ai encore eu des nouvelles.
– Et par qui donc ?
– Vous saurez cela tout à l’heure.
– Alors, tu vois bien, puisque tu as aussi ton Gabriel, raison de plus pour aimer le nôtre.
– Le vôtre… le vôtre, voyons le vôtre… je suis sur des charbons ardents…
– Tu sais, Dagobert, reprit Rose, que moi et Blanche nous avons l’habitude de nous endormir en nous tenant par la main.
– Oui, oui, je vous ai vues bien des fois toutes deux dans votre berceau… Je ne pouvais me lasser de vous regarder, tant vous étiez gentilles.
– Eh bien ! il y a deux nuits, nous venions de nous endormir, lorsque nous avons vu…
– C’était donc en rêve ! s’écria Dagobert, puisque vous étiez endormies… en rêve !
– Mais oui, en rêve… Comment veux-tu que ce soit ?…
– Laisse donc parler ma sœur.
– À la bonne heure ! dit le soldat avec un soupir de satisfaction, à la bonne heure ! Certainement, de toutes façons, j’étais bien tranquille… parce que… mais enfin, c’est égal… Un rêve ! j’aime mieux cela… Continuez, petite Rose.
– Une fois endormies, nous avons eu un songe pareil.
– Toutes deux le même ?
– Oui, Dagobert ; car le lendemain matin, en nous éveillant, nous nous sommes raconté ce que nous venions de rêver.
– Et c’était tout semblable…
– C’est extraordinaire, mes enfants ; et ce songe, qu’est-ce qu’il disait ?
– Dans ce rêve, Blanche et moi nous étions assises à côté l’une de l’autre ; nous avons vu entrer un bel ange ; il avait une longue robe blanche, des cheveux blonds, des yeux bleus et une figure si belle, si bonne, que nous avons joint nos mains comme pour le prier… Alors il nous a dit d’une voix douce qu’il se nommait Gabriel, que notre mère l’envoyait vers nous pour être notre ange gardien, et qu’il ne nous abandonnerait jamais.
– Et puis, ajouta Blanche, nous prenant une main à chacune et inclinant son beau visage vers nous, il nous a ainsi longtemps regardées en silence avec tant de bonté… tant de bonté, que nous ne pouvions détacher nos yeux des siens.
– Oui, reprit Rose, et il nous semblait que, tour à tour, son regard nous attirait et nous allait au cœur… À notre grand chagrin, Gabriel nous a quittées en nous disant que la nuit d’ensuite nous le verrions encore.
– Et il a reparu ?
– Sans doute ! Mais tu juges avec quelle impatience nous attendions le moment d’être endormies, pour voir si notre ami reviendrait nous trouver pendant notre sommeil.
– Hum !… ceci me rappelle, mesdemoiselles, que vous vous frottiez joliment les yeux avant-hier soir, dit Dagobert en se grattant le front ; vous prétendiez tomber de sommeil…, je parie que c’était pour me renvoyer plus tôt et courir plus vite à votre rêve ?
– Oui, Dagobert.
– Le fait est que vous ne pouviez pas me dire comme à Rabat-Joie : « Va te coucher, Dagobert. » Et l’ami Gabriel est revenu ?
– Certainement ; mais cette fois il nous a beaucoup parlé, et au nom de notre mère il nous a donné des conseils si touchants, si généreux, que, le lendemain, Rose et moi nous avons passé tout notre temps à nous rappeler les moindres paroles de notre ange gardien… ainsi que sa figure… et son regard…
– Ceci me fait souvenir, mesdemoiselles, qu’hier vous avez chuchoté tout le long de l’étape… et quand je vous disais blanc, vous me répondiez noir.
– Oui, Dagobert, nous pensions à Gabriel.
– Et depuis nous l’aimons toutes deux autant qu’il nous aime…
– Mais il est seul pour vous deux ?
– Et notre mère n’est-elle pas seule pour nous deux ?
– Et toi, Dagobert, n’es-tu pas aussi seul pour nous deux ?
– C’est juste !… Ah çà, mais savez-vous que je finirai par en être jaloux de ce gaillard-là, moi ?
– Tu es notre ami du jour, il est notre ami de nuit.
– Entendons-nous : si vous en parlez le jour et si vous en rêvez la nuit, qu’est-ce qu’il me restera donc à moi ?
– Il te restera… tes deux orphelines que tu aimes tant ! dit Rose.
– Et qui n’ont plus que toi au monde, ajouta Blanche d’une voix caressante.
– Hum ! hum ! c’est ça, câlinez-moi… Allez, mes enfants, ajouta tendrement le soldat, je suis content de mon lot ; je vous passe votre Gabriel ; j’étais bien sûr que moi et Rabat-Joie nous pouvions dormir tranquillement sur nos oreilles. Du reste, il n’y a rien d’étonnant à ceci : votre premier songe vous a frappées, et, à force d’en jaser, vous l’avez eu de nouveau : aussi vous le verriez une troisième fois, ce bel oiseau de nuit… que je ne m’étonnerais pas.
– Oh ! Dagobert, ne plaisante pas, ce sont seulement des rêves, mais il nous semble que notre mère nous les envoie. Ne nous disait-elle pas que les jeunes filles orphelines avaient des anges gardiens ?… Eh bien, Gabriel est notre ange gardien, et nous protégera et te protégera aussi.
– C’est sans doute bien honnête de sa part de penser à moi ; mais, voyez, mes chères enfants, pour m’aider à vous défendre, j’aime mieux Rabat-Joie ; il est moins blond que l’ange, mais il a de meilleures dents, et c’est plus sûr.
– Que tu es impatientant, Dagobert, avec tes plaisanteries !
– C’est vrai, tu ris de tout.
– Oui, c’est étonnant comme je suis gai… Je ris à la manière du vieux Jovial, sans desserrer les dents. Voyons, enfants, ne me grondez pas ; au fait, j’ai tort : la pensée de votre digne mère est mêlée à ce rêve ; vous faites bien d’en parler sérieusement. Et puis, ajouta-t-il d’un air grave, il y a quelquefois du vrai dans les rêves… En Espagne, deux dragons de l’impératrice, des camarades à moi, avaient rêvé, la veille de leur mort, qu’ils seraient empoisonnés par les moines… Ils l’ont été… Si vous rêvez obstinément de ce bel ange Gabriel… c’est que… c’est que… enfin, c’est que ça vous amuse… vous n’avez pas déjà tant d’agrément le jour… ayez au moins un sommeil… divertissant ; maintenant, mes enfants, j’ai aussi des choses à vous dire ; il s’agira de votre mère, promettez-moi de ne pas être tristes.
– Sois tranquille ; en pensant à elle, nous ne sommes pas tristes, mais sérieuses.
– À la bonne heure ! Par peur de vous chagriner, je reculais toujours le moment de vous dire ce que votre pauvre mère vous aurait confié quand vous n’auriez plus été des enfants ; mais elle est morte si vite qu’elle n’a pas eu le temps ; et puis ce qu’elle avait à vous apprendre lui brisait le cœur, et à moi aussi ; je retardais ces confidences tant que je pouvais, et j’avais pris le prétexte de ne vous parler de rien avant le jour où nous traverserions le champ de bataille où votre père avait été fait prisonnier… ça me donnait du temps… mais le moment est venu… il n’y a plus à tergiverser.
– Nous t’écoutons, Dagobert, répondirent les jeunes filles d’un air attentif et mélancolique.
Après un moment de silence, pendant lequel il s’était recueilli, le vétéran dit aux jeunes filles :
– Votre père, le général Simon, fils d’un ouvrier qui est resté ouvrier ; car, malgré tout ce que le général avait pu faire et dire, le bonhomme s’est entêté à ne pas quitter son état, – tête de fer et cœur d’or, tout comme son fils, – vous pensez, mes enfants, que si votre père, après s’être engagé simple soldat, est devenu général… et comte de l’Empire… ça n’a pas été sans peine et sans gloire.
– Comte de l’Empire ? qu’est-ce que c’est, Dagobert ?
– Une bêtise… un titre que l’Empereur donnait par-dessus le marché, avec le grade ; l’histoire de dire au peuple, qu’il aimait, parce qu’il en était : « Enfants ! vous voulez jouer à la noblesse, comme les vieux nobles ? vous v’là nobles ; vous voulez jouer aux rois, vous v’là rois… Goûtez de tout… enfants, rien de trop bon pour vous… régalez-vous. »
– Roi ! dirent les petites filles en joignant les mains avec admiration.
– Tout ce qu’il y a de plus roi… Oh ! il n’en était pas chiche, de couronnes, l’Empereur ! J’ai eu un camarade de lit, brave soldat du reste, qui a passé roi ; ça nous flattait, parce qu’enfin, quand c’était pas l’un, c’était l’autre, tant il y a qu’à ce jeu-là votre père a été comte ; mais comte ou non, c’était le plus beau, le plus brave général de l’armée.
– Il était beau, n’est-ce pas, Dagobert ? Notre mère le disait toujours.
– Oh ! oui, allez ! mais, par exemple, il était tout le contraire de votre blondin d’ange gardien. Figurez-vous un brun superbe ; en grand uniforme, c’était à vous éblouir et à vous mettre le feu au cœur… Avec lui on aurait chargé jusque sur le bon Dieu !… si le bon Dieu l’avait demandé, bien entendu… se hâta d’ajouter Dagobert, en manière de correctif, ne voulant blesser en rien la foi naïve des orphelines.
– Et notre père était aussi bon que brave, n’est-ce pas, Dagobert ?
– Bon ! mes enfants, lui ? je le crois bien ! il aurait ployé un fer à cheval entre ses mains, comme vous plieriez une carte, et le jour où il a été fait prisonnier, il avait sabré des canonniers prussiens jusque sur leurs canons. Avec ce courage et cette force-là, comment voulez-vous qu’on ne soit pas bon ?… Il y a donc environ dix-neuf ans, qu’ici près… à l’endroit que je vous ai montré, avant d’arriver dans ce village, le général, dangereusement blessé, est tombé de cheval… Je le suivais comme son ordonnance, j’ai couru à son secours. Cinq minutes après, nous étions faits prisonniers ; par qui ?… par un Français !
– Par un Français ?
– Oui, un marquis émigré, colonel au service de la Russie, répondit Dagobert avec amertume. Aussi, quand ce marquis a dit au général, en s’avançant vers lui : « Rendez-vous, monsieur, à un compatriote… – Un Français qui se bat contre la France n’est plus mon compatriote ; c’est un traître, et je ne me rends pas à un traître, » a répondu le général ; et, tout blessé qu’il était, il s’est traîné auprès d’un grenadier russe, lui a remis son sabre en disant : « Je me rends à vous ». Le marquis en est devenu pâle de rage…
Les orphelines se regardèrent avec orgueil, un vif incarnat colora leurs joues, et elles s’écrièrent :
– Oh ! brave père, brave père !…
– Hum ! ces enfants… dit Dagobert en caressant sa moustache avec fierté, comme on voit qu’elles ont du sang de soldat dans les veines !
Puis il reprit :
– Nous voilà donc prisonniers. Le dernier cheval du général avait été tué sous lui ; pour faire la route, il monta Jovial, qui n’avait pas été blessé ce jour-là ; nous arrivons à Varsovie. C’est là que le général a connu votre mère ; elle était surnommée la Perle de Varsovie : c’est tout dire. Aussi, lui qui aimait ce qui était bon et beau, en devient amoureux tout de suite ; elle l’aime à son tour ; mais ses parents l’avaient promise à un autre… Cet autre… c’était encore…
Dagobert ne put continuer. Rose jeta un cri perçant en montrant la fenêtre avec effroi.
Au cri de la jeune fille, Dagobert se leva brusquement.
– Qu’avez-vous, Rose ?
– Là… là… dit-elle en montrant la croisée. Il me semble avoir vu une main déranger la pelisse.
Rose n’avait pas achevé ces paroles, que Dagobert courait à la fenêtre. Il l’ouvrit violemment, après avoir ôté le manteau suspendu à l’espagnolette. Il faisait nuit noire et grand vent… Le soldat prêta l’oreille, il n’entendit rien… Revenant prendre la lumière sur la table, il tâcha d’éclairer au dehors en abritant la flamme avec sa main. Il ne vit rien… Fermant de nouveau la fenêtre, il se persuada qu’une bouffée de vent ayant dérangé et agité la pelisse, Rose avait été dupe d’une fausse peur.
– Rassurez-vous, mes enfants… Il vente très fort, c’est ce qui aura fait remuer le coin du manteau.
– Il me semblait bien avoir vu des doigts qui l’écartaient… dit Rose encore tremblante.
– Moi, je regardais Dagobert, je n’ai rien vu, reprit Blanche.
– Et il n’y avait rien à voir, mes enfants, c’est tout simple ; la fenêtre est au moins à huit pieds au-dessus du sol ; il faudrait être un géant pour y atteindre, ou avoir une échelle pour y monter. Cette échelle, on n’aurait pas eu le temps de l’ôter, puisque dès que Rose a crié j’ai couru à la fenêtre, et qu’en avançant la lumière au dehors, je n’ai rien vu.
– Je me serai trompée, dit Rose.
– Vois-tu, ma sœur… c’est le vent, ajouta Blanche.
– Alors, pardon de t’avoir dérangé, mon bon Dagobert.
– C’est égal, reprit le soldat en réfléchissant, je suis fâché que Rabat-Joie ne soit pas revenu, il aurait veillé à la fenêtre, cela vous aurait rassurées ; mais il aura flairé l’écurie de son camarade Jovial, et il aura été lui dire bonsoir en passant… j’ai envie d’aller le chercher.
– Oh ! non, Dagobert, ne nous laisse pas seules ! crièrent les petites filles, nous aurions trop peur.
– Au fait, Rabat-Joie ne peut maintenant tarder à revenir, et tout à l’heure nous l’entendrons gratter à la porte, j’en suis sûr… Ah çà ! continuons notre récit, dit Dagobert, et il s’assit au chevet des deux sœurs, cette fois bien en face de la fenêtre. Voilà donc le général prisonnier à Varsovie, et amoureux de votre mère, que l’on voulait marier à un autre, reprit-il. En 1814, nous apprenons la fin de la guerre, l’exil de l’Empereur à l’île d’Elbe ; apprenant cela, votre mère dit au général : « La guerre est terminée, vous êtes libre ; l’Empereur est malheureux, vous lui devez tout : allez le retrouver… je ne sais quand nous nous reverrons, mais je n’épouserai que vous ; vous me trouverez jusqu’à la mort… » Avant de partir, le général m’appelle : « Dagobert ! reste ici ; Mlle Éva aura peut-être besoin de toi pour fuir sa famille, si on la tourmente trop ; notre correspondance passera par tes mains ; à Paris, je verrai ta femme, ton fils, je les rassurerai… je leur dirai que tu es pour moi… un ami. »
– Toujours le même, dit Rose, attendrie, en regardant Dagobert.
– Bon pour le père et la mère, comme pour les enfants, ajouta Blanche.
– Aimer les uns, c’est aimer les autres, répondit le soldat. Voilà donc le général à l’île d’Elbe avec l’Empereur ; moi, à Varsovie, caché dans les environs de la maison de votre mère, je recevais les lettres et les lui portais en cachette… Dans une de ces lettres, je vous le dis fièrement, mes enfants, le général m’apprenait que l’Empereur s’était souvenu de moi.
– De toi ?… il te connaissait ?
– Un peu, je m’en flatte. « Ah ! Dagobert ! a-t-il dit à votre père qui lui parlait de moi, un grenadier à cheval de ma vieille garde… soldat d’Égypte et d’Italie, criblé de blessures, un vieux pince-sans-rire… que j’ai décoré de ma main à Wagram !… je ne l’ai pas oublié. » Dame ! mes enfants, quand votre mère m’a lu cela, j’en ai pleuré comme une bête…
– L’Empereur !… quel beau visage d’or il avait sur ta croix d’argent à ruban rouge que tu nous montrais quand nous étions sages !
– C’est qu’aussi cette croix-là, donnée par lui, c’est ma relique, à moi, et elle est là dans mon sac avec ce que j’ai de plus précieux, notre boursicaut et nos papiers… Mais pour en revenir à votre mère : de lui porter les lettres du général, d’en parler avec elle, ça la consolait, car elle souffrait ; oh ! oui, et beaucoup ; ses parents avaient beau la tourmenter, s’acharner après elle, elle répondait toujours : « Je n’épouserai jamais que le général Simon. » Fière femme, allez… Résignée, mais courageuse, il fallait voir ! Un jour elle reçoit une lettre du général ; il avait quitté l’île d’Elbe avec l’Empereur : voilà la guerre qui recommence, guerre courte, mais guerre héroïque comme toujours, guerre sublime par le dévouement des soldats. Votre père se bat comme un lion, et son corps d’armée fait comme lui ; ce n’était plus de la bravoure… c’était de la rage.
Et les joues du soldat s’enflammaient… Il ressentait en ce moment les émotions héroïques de sa jeunesse ! il revenait, par la pensée, au sublime élan des guerres de la République, aux triomphes de l’Empire, aux premiers et aux derniers jours de sa vie militaire. Les orphelines, filles d’un soldat et d’une mère courageuse, se sentaient émues à ses paroles énergiques, au lieu d’être effrayées de leur rudesse ; leur cœur battait plus fort, leurs joues s’animaient aussi.
– Quel bonheur pour nous d’être filles d’un père si brave !… s’écria Blanche.
– Quel bonheur… et quel honneur ! mes enfants, car, le soir du combat de Ligny, l’Empereur, à la joie de toute l’armée, nomma votre père, sur le champ de bataille, duc de Ligny et maréchal de l’Empire.
– Maréchal de l’Empire ! dit Rose étonnée, sans trop comprendre la valeur de ces mots.
– Duc de Ligny ! reprit Blanche aussi surprise.
– Oui, Pierre Simon, fils d’un ouvrier, duc et maréchal ; il faut être roi pour être davantage, reprit Dagobert avec orgueil. Voilà comment l’Empereur traitait les enfants du peuple ; aussi le peuple était à lui. On avait beau lui dire : « Mais ton Empereur fait de toi de la chair à canon ! – Ah ! un autre ferait de moi de la chair à misère, répondait le peuple, qui n’est pas bête ; j’aime mieux le canon, et risquer de devenir capitaine, colonel, maréchal, roi… ou invalide ; ça vaut mieux encore que de crever de faim, de froid et de vieillesse sur la paille d’un grenier, après avoir travaillé quarante ans pour les autres. »
– Même en France… même à Paris, dans cette belle ville… il y a des malheureux qui meurent de faim et de misère… Dagobert ?
– Même à Paris… oui, mes enfants ; aussi j’en reviens là : le canon vaut mieux, car on risque, comme votre père, d’être duc et maréchal. Quand je dis duc et maréchal, j’ai raison et j’ai tort, car plus tard on ne lui a pas reconnu ce titre et ce grade, parce que, après Ligny… il y a eu un jour de deuil, de grand deuil, où de vieux soldats comme moi, m’a dit le général, ont pleuré, oui, pleuré… le soir de la bataille ; ce jour là, mes enfants… s’appelle Waterloo !
Il y eut dans ces simples mots de Dagobert un accent de tristesse si profonde, que les orphelines tressaillirent.
– Enfin, reprit le soldat en soupirant, il y a comme ça des jours maudits… Ce jour-là, à Waterloo, le général est tombé couvert de blessures, à la tête d’une division de la garde. À peu près guéri, ce qui a été long, il demande à aller à Sainte-Hélène… une autre île au bout du monde, où les Anglais avaient emmené l’Empereur pour le torturer tranquillement ; car s’il a été heureux d’abord, il a eu bien de la misère, voyez-vous, mes pauvres enfants…
– Comme tu dis cela, Dagobert ! tu nous donnes envie de pleurer !
– C’est qu’il y a de quoi… l’Empereur a enduré tant de choses, tant de choses… il a cruellement saigné au cœur, allez… Malheureusement le général n’était pas avec lui. À Sainte-Hélène, il aurait été un de plus pour le consoler ; mais on n’a pas voulu. Alors, exaspéré comme tant d’autres contre les Bourbons, le général organise une conspiration pour rappeler le fils de l’Empereur. Il voulait enlever un régiment, presque tout composé d’anciens soldats à lui. Il se rend dans une ville de Picardie où était cette garnison ; mais déjà la conspiration était éventée. Au moment où le général arrive, on l’arrête, on le conduit devant le colonel du régiment… Et ce colonel… dit le soldat après un nouveau silence, savez-vous qui c’était encore ?… Mais, bah !… ce serait trop long à vous expliquer, et ça vous attristerait davantage… Enfin c’était un homme que votre père avait depuis longtemps bien des raisons de haïr. Aussi, se trouvant face à face avec lui, il lui dit : « Si vous n’êtes pas un lâche, vous me ferez mettre en liberté pour une heure, et nous nous battrons à mort ; car je vous hais pour ci, je vous méprise pour ça, et encore pour ça. » Le colonel accepte, met votre père en liberté jusqu’au lendemain. Le lendemain, duel acharné, dans lequel le colonel reste pour mort sur la place.
– Ah ! mon Dieu !
– Le général essuyait son épée, lorsqu’un ami dévoué vint lui dire qu’il n’avait que le temps de se sauver ; en effet, il parvint heureusement à quitter la France… oui… heureusement, car, quinze jours après, il était condamné à mort comme conspirateur.
– Que de malheur, mon Dieu !
– Il y a eu un bonheur dans ce malheur-là… Votre mère tenait bravement sa promesse et l’attendait toujours ; elle lui avait écrit : « L’Empereur d’abord, moi ensuite. » Ne pouvant plus rien, ni pour l’Empereur ni pour son fils, le général, exilé de France, arrive à Varsovie. Votre mère venait de perdre ses parents : elle était libre, ils s’épousent, et je suis un des témoins du mariage.
– Tu as raison, Dagobert… que de bonheur, au milieu de si grands malheurs !
– Les voilà donc bien heureux ; mais, comme tous les bons cœurs, plus ils étaient heureux, plus le malheur des autres les chagrinait, et il y avait de quoi être chagriné à Varsovie. Les Russes recommençaient à traiter les Polonais en esclaves ; votre brave mère, quoique d’origine française, était Polonaise de cœur et d’âme : elle disait hardiment tout haut ce que d’autres n’osaient seulement pas dire tout bas ; avec cela, les malheureux l’appelaient leur bon ange ; en voilà assez pour mettre le gouverneur russe sur l’œil. Un jour, un des amis du général, ancien colonel des lanciers, brave et digne homme, est condamné à l’exil en Sibérie, pour une conspiration militaire contre les Russes : il s’échappe, votre père le cache chez lui, cela se découvre ; pendant la nuit du lendemain, un peloton de Cosaques, commandé par un officier et suivi d’une voiture de poste, arrive à notre porte ; on surprend le général pendant son sommeil et on l’enlève.
– Mon Dieu ! que voulait-on lui faire ?
– Le conduire hors de Russie, avec défense d’y jamais rentrer, et menacé d’une prison éternelle s’il y revenait. Voilà son dernier mot : « Dagobert, je te confie ma femme et mon enfant » ; car votre mère devait dans quelques mois vous mettre au monde ; eh bien ! malgré cela, on l’exila en Sibérie ; c’était une occasion de s’en défaire ; elle faisait trop de bien à Varsovie ; on la craignait. Non content de l’exiler, on confisque tous ses biens ; pour seule grâce, elle avait obtenu que je l’accompagnerais ; et, sans Jovial, que le général m’avait fait garder, elle aurait été forcée de faire la route à pied. C’est ainsi, elle à cheval, et moi la conduisant comme je vous conduis, mes enfants, que nous sommes arrivés dans un misérable village, où trois mois après vous êtes nées, pauvres petites !
– Et notre père !
– Impossible à lui de rentrer en Russie… impossible à votre mère de songer à fuir avec deux enfants… impossible au général de lui écrire, puisqu’il ignorait où elle était.
– Ainsi, depuis, aucune nouvelle de lui ?
– Si, mes enfants… une seule fois nous en avons eu…
– Et par qui ?
Après un moment de silence, Dagobert reprit avec une expression de physionomie singulière :
– Par qui ? par quelqu’un qui ne ressemble guère aux autres hommes… oui… et, pour que vous compreniez ces paroles, il faut que je vous raconte en deux mots une aventure extraordinaire arrivée à votre père pendant la bataille de Waterloo… Il avait reçu de l’Empereur l’ordre d’enlever une batterie qui écrasait notre armée ; après plusieurs tentatives malheureuses, le général se met à la tête d’un régiment de cuirassiers, charge sur la batterie, et va, selon son habitude, sabrer jusque sur les canons ; il se trouvait à cheval juste devant la bouche d’une pièce dont tous les servants venaient d’être tués ou blessés : pourtant, l’un d’eux a encore la force de se soulever, de se mettre sur un genou, d’approcher de la lumière la mèche qu’il tenait toujours à la main… et cela… juste au moment où le général était à dix pas et en face du canon chargé…
– Grand Dieu ! quel danger pour notre père !
– Jamais, m’a-t-il dit, il n’en avait couru un plus grand… car lorsqu’il vit l’artilleur mettre le feu à la pièce, le coup partait… mais au même instant, un homme de haute taille, vêtu en paysan, et que votre père jusqu’alors n’avait pas remarqué, se jette au-devant du canon.
– Ah ! le malheureux… quelle mort horrible !
– Oui, reprit Dagobert d’un air pensif, cela devait arriver… Il devait être broyé en mille morceaux… et pourtant il n’en a rien été.
– Que dis-tu ?
– Ce que m’a dit le général. « Au moment où le coup partit, m’a-t-il répété souvent, par un mouvement d’horreur involontaire, je fermai les yeux pour ne pas voir le cadavre mutilé de ce malheureux qui s’était sacrifié à ma place… Quand je les rouvre, qu’est-ce que j’aperçois au milieu de la fumée ? toujours cet homme de grande taille, debout et calme au même endroit, jetant un regard triste et doux sur l’artilleur, qui, un genou en terre, le corps renversé en arrière, le regardait aussi épouvanté que s’il eût vu le démon en personne ; puis le mouvement de la bataille ayant continué, il m’a été impossible de retrouver cet homme… » a ajouté votre père.
– Mon Dieu, Dagobert, comment cela est-il possible ?
– C’est ce que j’ai dit au général. Il m’a répondu que jamais il n’avait pu s’expliquer cet événement, aussi incroyable que réel… Il fallait d’ailleurs que votre père eût été bien vivement frappé de la figure de cet homme, qui paraissait, disait-il, âgé d’environ trente ans, car il avait remarqué que ses sourcils, très noirs et joints entre eux, n’en faisaient guère pour ainsi dire qu’un seul d’une tempe à l’autre, de sorte qu’il paraissait avoir le front rayé d’une marque noire… Retenez bien ceci, mes enfants, vous saurez tout à l’heure pourquoi.
– Oui, Dagobert, nous ne l’oublions pas… dirent les orphelines de plus en plus étonnées.
– Comme c’est étrange, cet homme au front rayé de noir !
– Écoutez encore… Le général avait été, je vous ai dit, laissé pour mort à Waterloo. Pendant la nuit qu’il a passée sur le champ de bataille dans une espèce de délire causé par la fièvre de ses blessures, il lui a paru voir, à la clarté de la lune, ce même homme penché sur lui, le regardant avec une grande douceur et une grande tristesse, étanchant le sang de ses plaies en tâchant de le ranimer… Mais comme votre père, qui avait à peine la tête à lui, repoussait ses soins, disant qu’après une telle défaite il n’avait plus qu’à mourir… il lui a semblé entendre cet homme lui dire : « Il faut vivre pour Éva !… » C’était le nom de votre mère, que le général avait laissée à Varsovie pour aller rejoindre l’Empereur.
– Comme cela est singulier, Dagobert !… Et depuis, notre père a-t-il revu cet homme ?
– Il l’a revu… puisque c’est lui qui a apporté des nouvelles du général à votre mère.
– Et quand donc cela ?… nous ne l’avons jamais su.
– Vous vous rappelez que le matin de la mort de votre mère vous étiez allées avec la vieille Fédora dans la forêt de pins ?
– Oui, répondit Rose tristement, pour y chercher de la bruyère, que notre pauvre mère aimait tant.
– Pauvre mère ! Elle se portait si bien, que nous ne pouvions pas, hélas ! nous douter du malheur qui nous devait arriver le soir, reprit Blanche.
– Sans doute, mes enfants ; moi-même, ce matin-là, je chantais, en travaillant au jardin, car, pas plus que vous, je n’avais de raison d’être triste ; je travaillais donc, tout en chantant, quand tout à coup j’entends une voix me demander en français : « Est-ce ici le village de Milosk ?… » Je me retourne, et je vois devant moi un étranger… Au lieu de lui répondre, je le regarde fixement, et je recule de deux pas, tout stupéfait.
– Pourquoi donc ?
– Il était de haute taille, très pâle, et avait le front haut, découvert… ses sourcils noirs n’en faisaient qu’un… et semblaient lui rayer le front d’une marque noire.
– C’était donc l’homme qui, deux fois, s’était trouvé auprès de notre père pendant des batailles ?
– Oui… c’était lui.
– Mais, Dagobert, dit Rose pensive ; il y a longtemps de ces batailles ?
– Environ seize ans.
– Et l’étranger que tu croyais reconnaître, quel âge avait-il ?
– Guère plus de trente ans.
– Alors comment veux-tu que ce soit ce même homme qui se soit trouvé à la guerre, il y a seize ans, avec notre père ?
– Vous avez raison, dit Dagobert après un moment de silence et en haussant les épaules ; j’aurai sans doute été trompé par le hasard d’une ressemblance… Et pourtant…
– Ou alors, si c’était le même, il faudrait qu’il n’eût pas vieilli.
– Mais ne lui as-tu pas demandé s’il n’avait pas autrefois secouru notre père ?
– D’abord j’étais si saisi que je n’y ai pas songé, et puis il est resté si peu de temps que je n’ai pu m’en informer ; enfin il me demande donc le village de Milosk. « – Vous y êtes, monsieur. Mais comment savez-vous que je suis Français ? – Tout à l’heure je vous ai entendu chanter quand j’ai passé, me répondit-il. Pourriez-vous me dire où demeure madame Simon, la femme du général ? – Elle demeure ici, monsieur. » Il me regarda quelques instants en silence, voyant bien que cette visite me surprenait ; puis il me tendit la main et me dit : « Vous êtes l’ami du général Simon, son meilleur ami ! » (Jugez de mon étonnement, mes enfants.) « Mais, monsieur, comment savez-vous !… – Souvent il m’a parlé de vous avec reconnaissance. – Vous avez vu le général ? – Oui, il y a quelque temps, dans l’Inde ; je suis aussi son ami ; j’apporte de ses nouvelles à sa femme, je la savais exilée en Sibérie ; à Tobolsk, d’où je viens, j’ai appris qu’elle habitait ce village. Conduisez-moi près d’elle. »
– Bon voyageur… je l’aime déjà, dit Rose.
– Il était l’ami de notre père.
– Je le prie d’attendre, je voulais prévenir votre mère pour que le saisissement ne lui fit pas de mal ; cinq minutes après il entrait chez elle…
– Et comment était-il, ce voyageur, Dagobert !
– Il était très grand, il portait une pelisse foncée et un bonnet de fourrure avec de longs cheveux noirs.
– Et sa figure était belle !
– Oui, mes enfants, très belle ; mais il avait l’air si triste et si doux que j’en avais le cœur serré.
– Pauvre homme ! un grand chagrin sans doute !
– Votre mère était enfermée avec lui depuis quelques instants, lorsqu’elle m’a appelé pour me dire qu’elle venait de recevoir de bonnes nouvelles du général ; elle fondait en larmes et avait devant elle un gros paquet de papiers ; c’était une espèce de journal que votre père lui écrivait chaque soir, pour se consoler ; ne pouvant lui parler, il disait au papier ce qu’il lui aurait dit à elle…
– Et ces papiers, où sont-ils, Dagobert !
– Là, dans mon sac, avec ma croix et notre bourse : un jour je vous les donnerai ; seulement j’en ai pris quelques feuilles que j’ai là, que vous lirez tout à l’heure ; vous verrez pourquoi.
– Est-ce qu’il y avait longtemps que notre père était dans l’Inde ?
– D’après le peu de mots que m’a dit votre mère, le général était allé dans ce pays-là après s’être battu avec les Grecs contre les Turcs, car il aime surtout à se mettre du parti des faibles contre les forts ; arrivé dans l’Inde, il s’est acharné après les Anglais… Ils avaient assassiné nos prisonniers dans les pontons et torturé l’empereur à Sainte-Hélène, c’était bonne guerre et doublement bonne guerre, car en leur faisant du mal c’était bien servir une bonne cause.
– Et quelle cause servait-il !
– Celle d’un de ces pauvres princes indiens dont les Anglais ravagent le territoire jusqu’au jour où ils s’en emparent sans foi ni droit. Vous voyez, mes enfants, c’est encore se battre pour un faible contre des forts ; votre père n’y a pas manqué. En quelques mois, il a si bien discipliné et aguerri les douze ou quinze mille hommes de troupes de ce prince, que, dans deux rencontres, elles ont exterminé les Anglais, qui avaient compté sans votre brave père, mes enfants… Mais tenez… quelques pages de son journal vous en diront plus et mieux que moi ; de plus vous y lirez un nom dont vous devez toujours vous souvenir : c’est pour cela que j’ai choisi ce passage.
– Oh ! quel bonheur !… lire ces pages écrites par notre père, c’est presque l’entendre, dit Rose.
– C’est comme s’il était là auprès de nous, ajouta Blanche.
Et les deux jeunes filles étendirent vivement les mains pour prendre les feuillets que Dagobert venait de tirer de sa poche. Puis, par un mouvement simultané rempli d’une grâce touchante, elles baisèrent tour à tour, et en silence, l’écriture de leur père.
– Vous verrez aussi, mes enfants, à la fin de cette lettre, pourquoi je m’étonnais de ce que votre ange gardien, comme vous le dites, s’appelait Gabriel… Lisez… Lisez… ajouta le soldat en voyant l’air surpris des orphelines. Seulement, je dois vous dire que lorsqu’il écrivait cela, le général n’avait pas encore rencontré le voyageur qui a apporté ces papiers.
Rose, assise dans son lit, prit les feuilles et commença de lire d’une voix douce et émue. Blanche, la tête appuyée sur l’épaule de sa sœur, suivait avec attention. On voyait même, au léger mouvement de ses lèvres, qu’elle lisait aussi, mais mentalement.
Bivouac des montagnes d’Ava, 20 février 1830.
« …Chaque fois que j’ajoute quelques feuilles à ce journal, écrit maintenant au fond de l’Inde, où m’a jeté ma vie errante et proscrite, journal qu’hélas ! tu ne liras peut-être jamais, mon Éva bien-aimée, j’éprouve une sensation, à la fois douce et cruelle, car cela me console de causer ainsi avec toi, et pourtant mes regrets ne sont jamais plus amers que lorsque je te parle ainsi sans te voir.
« Enfin, si ces pages tombent sous tes yeux, ton généreux cœur battra au nom de l’être intrépide à qui aujourd’hui j’ai dû la vie, à qui je devrai peut-être ainsi le bonheur de te revoir un jour… toi et mon enfant, car il vit, n’est-ce pas, notre enfant ? Il faut que je le croie ; sans cela, pauvre femme, quelle serait ton existence, au fond de ton affreux exil… Cher ange, il doit avoir maintenant quatorze ans… Comment est-il ? Il te ressemble, n’est-ce pas ? il a tes grands et beaux yeux bleus… Insensé que je suis !… Combien de fois, dans ce long journal, je t’ai déjà fait involontairement cette folle question à laquelle tu ne dois pas répondre !… Combien de fois… je dois te la faire encore !… Tu apprendras donc à notre enfant à prononcer et à aimer le nom un peu barbare de Djalma. »
– Djalma, dit Rose, les yeux humides, en interrompant sa lecture.
– Djalma, reprit Blanche partageant l’émotion de sa sœur. Oh ! nous ne l’oublierons jamais, ce nom.
– Et vous aurez raison, mes enfants, car il paraît que c’est celui d’un fameux soldat, quoique bien jeune. Continuez, ma petite Rose.
« Je t’ai raconté dans les feuilles précédentes, ma chère Éva, reprit Rose, les deux bonnes journées que nous avions eues ce mois-ci ; les troupes de mon vieil ami le prince indien, de mieux en mieux disciplinées à l’européenne, ont fait merveille. Nous avons culbuté les Anglais, et ils ont été forcés d’abandonner une partie de ce malheureux pays envahi par eux au mépris de tout droit, de toute justice et qu’ils continuent de ravager sans pitié ; car ici, guerre anglaise, c’est dire trahison, pillage et massacre. Ce matin, après une marche pénible au milieu des rochers et des montagnes, nous apprenons par nos éclaireurs que des renforts arrivent à l’ennemi, et qu’il s’apprête à reprendre l’offensive ; il n’était plus qu’à quelques lieues ; un engagement devenait inévitable : mon vieil ami le prince indien, père de mon sauveur, ne demandait qu’à marcher au feu. L’affaire a commencé sur les trois heures ; elle a été sanglante, acharnée. Voyant chez les nôtres un moment d’indécision, car ils étaient bien inférieurs en nombre, et les renforts des Anglais se composaient des troupes fraîches, j’ai chargé à la tête de notre petite réserve de cavalerie.
« Le vieux prince était au centre, se battant comme il se bat : intrépidement. Son fils Djalma, âgé de dix-huit ans à peine, brave comme son père, ne me quittait pas ; au moment le plus chaud de l’engagement, mon cheval est tué, roule avec moi dans une ravine que je côtoyais, et je me trouve si sottement engagé sous lui, qu’un moment je me suis cru la cuisse cassée. »
– Pauvre père ! dit Blanche.
– Heureusement, cette fois, il ne lui sera arrivé rien de dangereux, grâce à Djalma. Vois-tu, Dagobert, reprit Rose, que je retiens bien le nom. Et elle continua :
« Les Anglais croyaient qu’après m’avoir tué (opinion très flatteuse pour moi) ils auraient facilement raison de l’armée du prince ; aussi, un officier de cipayes et cinq ou six soldats irréguliers, lâches et féroces brigands, me voyant rouler dans le ravin, s’y précipitent pour m’achever… Au milieu du feu et de la fumée, nos montagnards, emportés par l’ardeur, n’avaient pas vu ma chute ; mais Djalma ne me quittait pas, il sauta dans le ravin pour me secourir, et sa froide intrépidité m’a sauvé la vie ; il avait gardé les deux coups de sa carabine : de l’un, il étend l’officier raide mort, de l’autre, il casse le bras d’un irrégulier qui m’avait déjà percé la main d’un coup de baïonnette. Mais rassure-toi, ma bonne Éva, ce n’est rien… une égratignure…
– Blessé… encore blessé, mon Dieu ! s’écria Blanche en joignant les mains et en interrompant sa sœur.
– Rassurez-vous, dit Dagobert, ça n’aura été, comme dit le général, qu’une égratignure : car autrefois les blessures qui n’empêchaient pas de se battre, il les appelait des blessures blanches… Il n’y a que lui pour trouver des mots pareils.
« Djalma me voyant blessé, reprit Rose en essuyant ses yeux, se sert de sa lourde carabine comme d’une massue, et fait reculer les soldats ; mais, à ce moment, je vois un nouvel assaillant, abrité derrière un massif de bambous dominant le ravin, abaisser lentement son long fusil, poser le canon entre deux branches, souffler sur la mèche, ajuster Djalma, et le courageux enfant reçoit une balle dans la poitrine, sans que mes cris aient pu l’avertir… Se sentant frappé, il recule malgré lui de deux pas, tombe sur un genou, mais tenant toujours ferme et tâchant de me faire un rempart de son corps… Tu conçois ma rage, mon désespoir ; malheureusement mes efforts pour me dégager étaient paralysés par une douleur atroce que je ressentais à la cuisse. Impuissant et désarmé, j’assistai donc pendant quelques secondes à cette lutte inégale. Djalma perdait beaucoup de sang ! son bras faiblissait ! déjà un des irréguliers, excitant les autres de la voix, décrochait de sa ceinture une sorte d’énorme et lourde serpe qui tranche la tête d’un seul coup, lorsque arrivent une douzaine de nos montagnards ramenés par le mouvement du combat. Djalma est délivré à son tour ; on me dégage : au bout d’un quart d’heure, j’ai pu remonter à cheval. L’avantage nous est encore resté aujourd’hui, malgré bien des pertes. Demain, l’affaire sera décisive, car les feux du bivouac anglais se voient d’ici… Voilà, ma tendre Éva, comment j’ai dû la vie à cet enfant. Heureusement sa blessure ne donne aucune inquiétude ; la balle a dévié et glissé le long des côtes. »
– Ce brave garçon aura dit, comme le général : Blessure blanche, dit Dagobert.
« Maintenant, ma chère Éva, reprit Rose, il faut que tu connaisses, au moins par ce récit, cet intrépide Djalma ; il a dix-huit ans à peine. D’un mot je te peindrai cette noble et vaillante nature ; dans son pays, on donne quelquefois des surnoms ; dès quinze ans, on l’appelait le Généreux, généreux de cœur et d’âme, s’entend ; par une coutume du pays, coutume bizarre et touchante, ce surnom a remonté à son père, que l’on appelle le Père du Généreux, et qui pourrait à bon droit s’appeler le Juste, car ce vieil Indien est un type rare de loyauté chevaleresque, de fière indépendance. Il aurait pu, comme tant d’autres pauvres princes de ce pays, se courber humblement sous l’exécrable despotisme anglais, marchander l’abandon de sa souveraineté et se résigner devant la force. Lui, non : Mon droit tout entier, ou une fosse dans les montagnes où je suis né. Telle est sa devise. Ce n’est pas forfanterie ; c’est conscience de ce qui est droit et juste. « Mais vous serez brisé dans la lutte, lui ai-je dit ! – Mon ami, si pour vous forcer à une action honteuse, on vous disait : Cède ou meurs ? », me demanda-t-il. De ce jour, je l’ai compris, et je me suis voué corps et âme à cette cause toujours sacrée du faible contre le fort. Tu vois, mon Éva, que Djalma se montre digne d’un tel père. Ce jeune Indien est d’une bravoure si héroïque, si superbe, qu’il combat comme un jeune Grec du temps de Léonidas, la poitrine nue, tandis que les autres soldats de son pays, qui en effet restent habituellement les épaules, les bras et la poitrine découverts, endossent pour la guerre une casaque assez épaisse ; la folle intrépidité de cet enfant m’a rappelé le roi de Naples, dont je t’ai si souvent parlé, et que j’ai vu cent fois à notre tête dans les charges les plus périlleuses, ayant pour toute armure une cravache à la main. »
– Celui-là est encore un de ceux dont je vous parlais, et que l’empereur s’amusait à faire jouer au monarque, dit Dagobert. J’ai vu un officier prussien prisonnier, à qui cet enragé roi de Naples avait cinglé la figure d’un coup de cravache ; la marque y était bleue et rouge. Le Prussien disait, en jurant, qu’il était déshonoré, qu’il aurait mieux aimé un coup de sabre… Je le crois bien… diable de monarque ! il ne connaissait qu’une chose : marcher droit au canon ; dès qu’on canonnait quelque part, on aurait dit que ça l’appelait par tous ses noms, et il accourait en disant : « Présent !… » Si je vous parle de lui, mes enfants, c’est qu’il répétait à qui voulait l’entendre : « Personne n’entamera un carré que le général Simon ou moi n’entamerions pas. »
Rose continua :
« J’ai remarqué avec peine que, malgré son jeune âge, Djalma avait souvent des accès de mélancolie profonde. Parfois, j’ai surpris entre son père et lui des regards singuliers… Malgré notre attachement mutuel, je crois que tous deux me cachent quelque triste secret de famille, autant que j’en ai pu juger par plusieurs mots échappés à l’un et à l’autre : il s’agit d’un événement bizarre, auquel leur imagination naturellement rêveuse et exaltée aura donné un caractère surnaturel.
« Du reste, tu sais, mon amie, que nous avons perdu le droit de sourire de la crédulité d’autrui… moi, depuis la campagne de France, où il m’est arrivé cette aventure si étrange, que je ne puis encore m’expliquer… »
– C’est celle de cet homme qui s’est jeté devant la bouche du canon… dit Dagobert.
« Toi, reprit la jeune fille en reprenant la lecture, toi, ma chère Éva, depuis les visites de cette femme jeune et belle que ta mère prétendait avoir aussi vue chez sa mère, quarante ans auparavant...
Les orphelines regardèrent le soldat avec étonnement.
– Votre mère ne m’avait jamais parlé de cela… ni le général non plus… mes enfants ; ça me semble aussi singulier qu’à vous.
Rose reprit avec une émotion et une curiosité croissantes :
« Après tout, ma chère Éva, souvent les choses en apparence très extraordinaires s’expliquent par un hasard, une ressemblance ou un jeu de la nature. Le merveilleux n’étant toujours qu’une illusion d’optique, ou le résultat d’une imagination déjà frappée, il arrive un moment où ce qui semblait surhumain ou surnaturel se trouve l’événement le plus humain et le plus naturel du monde ; aussi je ne doute pas que ce que nous appelions nos prodiges n’ait tôt ou tard ce dénouement terre à terre. »
– Vous voyez, mes enfants, cela paraît d’abord merveilleux… et au fond… c’est tout simple… ce qui n’empêche pas que pendant longtemps on n’y comprend rien…
– Puisque notre père le dit, il faut le croire, et ne pas nous étonner ; n’est-ce pas, ma sœur ?
– Non, puisqu’un jour cela s’explique.
– Au fait, dit Dagobert après un moment de réflexion, une supposition ? Vous vous ressemblez tellement, n’est-ce pas, mes enfants ? que quelqu’un qui n’aurait pas l’habitude de vous voir chaque jour vous prendrait facilement l’une pour l’autre… Eh bien ! s’il ne savait pas que vous êtes, pour ainsi dire, doubles, voyez dans quels étonnements il pourrait se trouver… Bien sûr, il croirait au diable, à propos de bons petits anges comme vous.
– Tu as raison, Dagobert ; comme cela bien des choses s’expliquent, ainsi que le dit notre père. Et Rose continua de lire :
« Du reste, ma tendre Éva, c’est avec quelque fierté que je songe que Djalma a du sang français dans les veines ; son père a épousé, il y a plusieurs années, une jeune fille dont la famille, d’origine française, était depuis très longtemps établie à Batavia, dans l’île de Java. Cette parité de position entre mon vieil ami et moi a augmenté ma sympathie pour lui, car ta famille aussi, mon Éva, est d’origine française, et depuis bien longtemps établie à l’étranger ; malheureusement, le pauvre prince a perdu depuis plusieurs années cette femme qu’il adorait !
« Tiens, mon Éva bien-aimée, ma main tremble en écrivant ces mots : je suis faible, je suis fou… mais, hélas ! mon cœur se serre, se brise… Si un pareil malheur m’arrivait !… Oh, mon Dieu ! et notre enfant… que deviendrait-il sans toi… sans moi… dans ce pays barbare !… Non ! non ! cette crainte est insensée… Mais quelle horrible torture !… car enfin, où es-tu ? que fais-tu ? que deviens-tu ?… Pardon… de ces noires pensées… souvent elles me dominent malgré moi… Moments funestes… affreux… car, lorsqu’ils ne m’obsèdent pas, je me dis : Je suis proscrit, malheureux ; mais au moins, à l’autre bout du monde, deux cœurs battent pour moi, le tien, mon Éva, et celui de notre enfant… »
Rose put à peine achever ces derniers mots ; depuis quelques instants, sa voix était entrecoupée de sanglots. Il y avait en effet un douloureux accord entre les craintes du général Simon et la triste réalité ; et puis, quoi de plus touchant que ces confidences écrites le soir d’une bataille, au feu du bivouac, par le soldat qui tâchait de tromper ainsi le chagrin d’une séparation si pénible, mais qu’il ne savait pas alors devoir être éternelle !
– Pauvre général… il ignore notre malheur, dit Dagobert, après un moment de silence, mais il ignore aussi qu’au lieu d’un enfant, il y en a deux… ce sera du moins une consolation… Mais, tenez, Blanche, continuez de lire, je crains que cela ne fatigue votre sœur… elle est trop émue… Et puis, après tout, il est juste que vous partagiez le plaisir et le chagrin de cette lecture.
Blanche prit la lettre, et Rose, essuyant ses yeux pleins de larmes, appuya à son tour sa jolie tête sur l’épaule de sa sœur, qui continua de la sorte :
« Je suis plus calme maintenant, ma tendre Éva ; un moment j’ai cessé d’écrire, et j’ai chassé ces noires idées : reprenons notre entretien.
« Après avoir ainsi longuement causé de l’Inde avec toi, je te parlerai un peu de l’Europe ; hier au soir, un de nos gens, homme très sûr, a rejoint nos avant-postes ; il m’apportait une lettre arrivée de France à Calcutta ; enfin, j’ai des nouvelles de mon père, mon inquiétude a cessé. Cette lettre est datée du mois d’août de l’an passé. J’ai vu, par son contenu, que plusieurs autres lettres auxquelles il fait allusion ont été retardées ou égarées ; car depuis près de deux ans je n’en avais pas reçu ; aussi étais-je dans une inquiétude mortelle à son sujet. Excellent père ! toujours le même ; l’âge ne l’a pas affaibli, son caractère est aussi énergique, sa santé aussi robuste que par le passé, me dit-il ; toujours fidèle à ses austères idées républicaines, et espérant beaucoup… Car, dit-il, les temps sont proches, et il souligne ces mots… Il me donne aussi, comme tu vas le voir, de bonnes nouvelles de la famille de notre vieux Dagobert… de notre ami… Vrai, ma chère Éva, mon chagrin est moins amer… quand je pense que cet excellent homme est auprès de toi ; car je le connais, il t’aura accompagnée dans ton exil. Quel cœur d’or… sous sa rude écorce de soldat !… Comme il doit aimer notre enfant !… »
Ici, Dagobert toussa deux ou trois fois, se baissa et eut l’air de chercher par terre son petit mouchoir à carreaux rouges et bleus qui était sur son genou. Il resta ainsi quelques instants courbé. Quand il se releva il essuyait sa moustache.
– Comme notre père te connaît bien !…
– Comme il a deviné que tu nous aimes !…
– Bien, bien, mes enfants, passons cela… Arrivez tout de suite à ce que dit le général de mon petit Agricol et de Gabriel, le fils adoptif de ma femme… Pauvre femme, quand je pense que, dans trois mois peut-être… Allons, enfants, lisez, lisez… ajouta le soldat, voulant contenir son émotion.
« J’espère toujours malgré moi, ma chère Éva, que peut-être un jour ces feuilles te parviendront, et dans ce cas je veux y écrire ce qui peut aussi intéresser Dagobert. Ce sera pour lui une consolation d’avoir quelques nouvelles de sa famille. Mon père, toujours chef d’atelier chez l’excellent M. Hardy, m’apprend que celui-ci aurait pris dans sa maison le fils de notre vieux Dagobert ; Agricol travaille dans l’atelier de mon père, qui en est enchanté ; c’est, me dit-il, un grand et vigoureux garçon, qui manie comme une plume son lourd marteau de forgeron ; aussi gai qu’intelligent et laborieux, c’est le meilleur ouvrier de l’établissement, ce qui ne l’empêche pas, le soir, après sa rude journée de travail, lorsqu’il revient auprès de sa mère qu’il adore, de faire des chansons et des vers patriotiques des plus remarquables. Sa poésie est remplie d’énergie et d’élévation ; on ne chante pas autre chose à l’atelier et ses refrains échauffent les cœurs les plus froids et les plus timides. »
– Comme tu dois être fier de ton fils, Dagobert ! lui dit Rose avec admiration. Il fait des chansons !
– Certainement, c’est superbe… mais ce qui me flatte surtout, c’est qu’il est bon pour sa mère, et qu’il manie vigoureusement le marteau… Quant aux chansons, avant qu’il ait fait le Réveil du peuple et la Marseillaise… il aura joliment battu du fer ; mais c’est égal, où ce diable d’Agricol aura-t-il appris cela ? Sans doute à l’école, où, comme vous allez le voir, il allait avec Gabriel, son frère adoptif.
Au nom de Gabriel, qui leur rappelait l’être idéal qu’elles nommaient leur ange gardien, la curiosité des jeunes filles fut vivement excitée, Blanche redoubla d’attention en continuant ainsi :
« Le frère adoptif d’Agricol, ce pauvre enfant abandonné que la femme de notre bon Dagobert a si généreusement recueilli, offre, me dit mon père, un grand contraste avec Agricol, non pour le cœur, car ils ont tous deux le cœur excellent ; mais autant Agricol est vif, joyeux, actif, autant Gabriel est mélancolique et rêveur. Du reste, ajoute mon père, chacun d’eux a, pour ainsi dire, la figure de son caractère : Agricol est brun, grand et fort… il a l’air joyeux et hardi ; Gabriel, au contraire, est frêle, blond, timide comme une jeune fille, et sa figure a une expression de douceur angélique… »
Les orphelines se regardèrent toutes surprises ; puis, tournant vers Dagobert leurs figures ingénues, Rose lui dit :
– As-tu entendu, Dagobert ? Notre père dit que ton Gabriel est blond et qu’il a une figure d’ange. Mais c’est tout comme le nôtre…
– Oui, oui, j’ai bien entendu, c’est pour cela que votre rêve me surprenait.
– Je voudrais bien savoir s’il a aussi des yeux bleus ? dit Rose.
– Pour ça, mes enfants, quoique le général n’en dise rien, j’en répondrais ; ces blondins, ça a toujours les yeux bleus ; mais, bleus ou noirs, il ne s’en servira guère pour regarder les jeunes filles en face ; continuer, vous allez voir pourquoi.
Blanche reprit : « La figure de Gabriel a une expression d’une douceur angélique ; un des frères des écoles chrétiennes, où il allait, ainsi qu’Agricol et d’autres enfants du quartier, frappé de son intelligence et de sa bonté, a parlé de lui à un protecteur haut placé, qui s’est intéressé à lui, l’a placé dans un séminaire, et depuis deux ans Gabriel est prêtre ; il se destine aux missions étrangères, et il doit bientôt partir pour l’Amérique… »
– Ton Gabriel est prêtre ?… dit Rose en regardant Dagobert.
– Et le nôtre est un ange, ajouta Blanche.
– Ce qui prouve que le vôtre a un grade de plus que le mien ; c’est égal, chacun son goût ; il y a des braves gens partout ; mais j’aime mieux que ce soit Gabriel qui ait choisi la robe noire. Je préfère voir mon garçon, à moi, les bras nus, un marteau à la main et un tablier de cuir autour du corps, ni plus ni moins que votre vieux grand-père, mes enfants, autrement dit le père du maréchal Simon, duc de Ligny ; car, après tout, le général est duc et maréchal par la grâce de l’empereur ; maintenant, terminez votre lecture.
– Hélas ! oui, dit Blanche, il n’y a plus que quelques lignes.
Et elle reprit :
« Ainsi donc, ma chère et tendre Éva, si ce journal te parvient, tu pourras rassurer Dagobert sur le sort de sa femme et de son fils, qu’il a quittés pour nous. Comment jamais reconnaître un pareil sacrifice ? Mais je suis tranquille, ton bon et généreux cœur aura su le dédommager…
« Adieu… et encore adieu pour aujourd’hui, mon Éva bien-aimée ; pendant un instant, je viens d’interrompre ce journal pour aller jusqu’à la tente de Djalma ; il dormait paisiblement, son père le veillait ; d’un signe il m’a rassuré. L’intrépide jeune homme ne court plus aucun danger. Puisse le combat de demain l’épargner encore !… Adieu, ma tendre Éva ; la nuit est silencieuse et calme, les feux du bivouac s’éteignent peu à peu ; nos pauvres montagnards reposent, après cette sanglante journée ; je n’entends d’heure en heure que le cri lointain de nos sentinelles… Ces mots étrangers m’attristent encore ; ils me rappellent ce que j’oublie parfois en t’écrivant… que je suis au bout du monde et séparé de toi… de mon enfant ! Pauvres êtres chéris ! quel est… quel sera votre sort ? Ah ! si du moins je pouvais vous envoyer à temps cette médaille qu’un hasard funeste m’a fait emporter de Varsovie, peut-être obtiendrais-tu d’aller en France, ou du moins d’y envoyer ton enfant avec Dagobert ; car tu sais de quelle importance… Mais à quoi bon ajouter ce chagrin à tous les autres ?… Malheureusement, les années se passent… le jour fatal arrivera, et ce dernier espoir, dans lequel je vis pour vous, me sera enlevé ; mais je ne veux pas finir ce journal par une pensée triste. Adieu, mon Éva bien-aimée ! presse notre enfant sur ton cœur, couvre-le de tous les baisers que je vous envoie à tous deux du fond de l’exil.
« À demain, après le combat. »
À cette touchante lecture succéda un assez long silence. Les larmes de Rose et de Blanche coulèrent lentement. Dagobert, le front appuyé sur sa main, était aussi douloureusement absorbé.
Au dehors, le vent augmentait de violence ; une pluie épaisse commençait à fouetter les vitres sonores ; le plus profond silence régnait dans l’auberge.
* * * *
Pendant que les filles du général Simon lisaient avec une si touchante émotion quelques fragments du journal de leur père, une scène mystérieuse, étrange, se passait dans l’intérieur de la ménagerie du dompteur de bêtes.
Morok venait de s’armer ; par-dessus sa veste de peau de daim, il avait revêtu sa cote de mailles, tissu d’acier souple comme la toile, dure comme le diamant ; recouvrant ensuite ses bras de brassards, ses jambes de jambards, ses pieds de bottines ferrées, et dissimulant cet attirail défensif sous un large pantalon et sous une ample pelisse soigneusement boutonnée, il avait pris à la main une longue tige de fer chauffée à blanc, emmanchée dans une poignée de bois.
Quoique depuis longtemps domptés par l’adresse et par l’énergie du Prophète, son tigre Caïn, son lion Judas et sa panthère noire la Mort avaient voulu, dans quelques accès de révolte, essayer sur lui leurs dents et leurs ongles ; mais, grâce à l’armure cachée par sa pelisse, ils avaient émoussé leurs ongles sur un épiderme d’acier, ébréché leurs dents sur des bras et des jambes de fer, tandis qu’un léger coup de badine métallique de leur maître faisait fumer et grésiller leur peau, en la sillonnant d’une brûlure profonde. Reconnaissant l’inutilité de leurs morsures, ces animaux, doués d’une grande mémoire, comprirent que désormais ils essayeraient en vain leurs griffes et leurs mâchoires sur un être invulnérable. Leur soumission craintive s’augmenta tellement, que, dans ses exercices publics, leur maître, au moindre mouvement d’une petite baguette recouverte de papier de couleur de feu, les faisait ramper et se coucher épouvantés.
Le Prophète, armé avec soin, tenant à la main le fer chauffé à blanc par Goliath, était donc descendu par la trappe du grenier qui s’étendait au-dessus du vaste hangar où l’on avait déposé les cages de ses animaux : une simple cloison de planches séparait ce hangar de l’écurie des chevaux du dompteur de bêtes.
Un fanal à réflecteur jetait sur les cages une vive lumière. Elles étaient au nombre de quatre. Un grillage de fer, largement espacé, garnissait leurs faces latérales. D’un côté, ce grillage tournait sur des gonds comme une porte, afin de donner passage aux animaux que l’on y renfermait ; le parquet des loges reposait sur deux essieux et quatre petites roulettes de fer ; on les traînait ainsi facilement jusqu’au grand chariot couvert où on les plaçait pendant les voyages. L’une d’elles était vide, les trois autres renfermaient, comme on sait, une panthère, un tigre et un lion. La panthère, originaire de Java, semblait mériter ce nom lugubre, LA MORT, par son aspect sinistre et féroce. Complètement noire, elle se tenait tapie et ramassée sur elle-même au fond de sa cage ; la couleur de sa robe se confondant avec l’obscurité qui l’entourait, on ne distinguait pas son corps, on voyait seulement dans l’ombre deux lueurs ardentes et fixes : deux larges prunelles d’un jaune phosphorescent, qui ne s’allumaient pour ainsi dire qu’à la nuit, car tous ces animaux de la race féline n’ont l’entière lucidité de leur vue qu’au milieu des ténèbres.
Le Prophète était entré silencieusement dans l’écurie ; le rouge sombre de sa longue pelisse contrastait avec le blond mat et jaunâtre de sa chevelure raide et de sa longue barbe ; le fanal, placé assez haut, éclairait complètement cet homme, et la crudité de la lumière, opposée à la dureté des ombres, accentuait davantage encore les plans heurtés de sa figure osseuse et farouche. Il s’approcha lentement de la cage. Le cercle blanc qui entourait sa fauve prunelle semblait s’agrandir : son œil luttait d’éclat et d’immobilité avec l’œil étincelant et fixe de la panthère… Toujours accroupie dans l’ombre, elle subissait déjà l’influence du regard fascinateur de son maître ; deux ou trois fois elle ferma brusquement ses paupières, en faisant entendre un sourd râlement de colère ; puis bientôt ses yeux, rouverts comme malgré elle, s’attachèrent invinciblement sur ceux du Prophète. Alors les oreilles rondes de la Mort se collèrent à son crâne aplati comme celui d’une vipère ; la peau de son front se rida convulsivement ; elle contracta son mufle hérissé de longues soies, et par deux fois ouvrit silencieusement sa gueule armée de crocs formidables. De ce moment, une sorte de rapport magnétique sembla s’établir entre les regards de l’homme et ceux de la bête. Le Prophète étendit vers la cage sa tige d’acier chauffée à blanc, et dit d’une voix brève et impérieuse :
– La Mort… ici !
La panthère se leva, mais s’écrasa tellement que son ventre et ses coudes rasaient le plancher. Elle avait trois pieds de haut et près de cinq pieds de longueur ; son échine élastique et charnue, ses jarrets aussi descendus, aussi larges que ceux d’un cheval de course, sa poitrine profonde, ses épaules énormes et saillantes, ses pattes nerveuses et trapues, tout annonçait que ce terrible animal joignait la vigueur à la souplesse, la force à l’agilité.
Morok, sa baguette de fer toujours étendue vers la cage, fit un pas vers la panthère… La panthère fit un pas vers le Prophète… Il s’arrêta… La Mort s’arrêta.
À ce moment, le tigre Judas, auquel Morok tournait le dos, fit un bond violent dans sa cage, comme s’il eût été jaloux de l’attention que son maître portait à la panthère ; il poussa un grognement rauque, et, levant sa tête, montra le dessous de sa redoutable mâchoire triangulaire et son puissant poitrail d’un blanc sale, où venaient se fondre les tons cuivrés de sa robe fauve rayée de noir ; sa queue, pareille à un gros serpent rougeâtre annelé d’ébène, tantôt se collait à ses flancs, tantôt les battait par un mouvement lent et continu ; ses yeux, d’un vert transparent et lumineux, s’arrêtèrent sur le Prophète. Telle était l’influence de cet homme sur ses animaux, que Judas cessa presque aussitôt son grondement, comme s’il eût été effrayé de sa témérité ; cependant sa respiration resta haute et bruyante. Morok se tourna vers lui ; pendant quelques secondes, il l’examina très attentivement. La panthère, n’étant plus soumise à l’influence du regard de son maître, retourna se tapir dans l’ombre.
Un craquement à la fois strident et saccadé, pareil à celui que font les grands animaux en rongeant un corps dur, s’étant fait entendre dans la cage du lion Caïn, attira l’attention du Prophète ; laissant le tigre, il fit un pas vers l’autre loge. De ce lion on ne voyait que la croupe monstrueuse d’un roux jaunâtre : ses cuisses étaient repliées sous lui, son épaisse crinière cachait entièrement sa tête ; à la tension et aux tressaillements des muscles de ses reins, à la saillie de ses vertèbres, on devinait facilement qu’il faisait de violents efforts avec sa gueule et ses pattes de devant.
Le Prophète, inquiet, s’approcha de la cage, craignant que, malgré ses ordres, Goliath n’eût donné au lion quelques os à ronger… Pour s’en assurer, il dit d’une voix brève et ferme :
– Caïn !!
Caïn ne changea pas de position.
– Caïn… ici ! reprit Morok d’une voix plus haute.
Inutile appel, le lion ne bougea pas et le craquement continua.
– Caïn… ici ! dit une troisième fois le prophète ; mais en prononçant ces mots, il appuya le bout de sa tige d’acier brûlante sur la hanche du lion.
À peine un léger sillon de fumée courut-il sur le pelage roux de Caïn, que, par une volte de prestesse incroyable, il se retourna et se précipita sur le grillage, non pas en rampant, mais d’un bond, et pour ainsi dire debout, superbe… effrayant à voir. Le Prophète se trouvant à l’angle de la cage, Caïn, dans sa fureur, s’était dressé en profil afin de faire face à son maître, appuyant ainsi son large flanc aux barreaux, à travers lesquels il passa jusqu’au coude son bras énorme, aux muscles renflés, et au moins aussi gros que la cuisse de Goliath.
– Caïn !! à bas !! dit le Prophète en se rapprochant vivement.
Le lion n’obéissait pas encore… ses lèvres, retroussées par la colère, laissaient voir des crocs aussi larges, aussi longs, aussi aigus que des défenses de sanglier. Du bout de son fer brûlant, Morok effleura les lèvres de Caïn… À cette cuisante brûlure, suivie d’un appel imprévu de son maître, le lion, n’osant rugir, gronda sourdement, et ce grand corps retomba, affaissé sur lui-même, dans une attitude pleine de soumission et de crainte.
Le Prophète décrocha le fanal afin de regarder ce que Caïn rongeait : c’était une des planches du parquet de sa cage, qu’il était parvenu à soulever, et qu’il broyait entre ses dents pour tromper sa faim.
Pendant quelques instants le plus profond silence régna dans la ménagerie. Le Prophète, les mains derrière le dos, passait d’une cage à l’autre, observant ses animaux d’un air inquiet et sagace, comme s’il eût hésité à faire parmi eux un choix important et difficile. De temps à autre il prêtait l’oreille en s’arrêtant devant la grande porte du hangar, qui donnait sur la cour de l’auberge.
Cette porte s’ouvrit, Goliath parut ; ses habits ruisselaient d’eau.
– Eh bien ?… lui dit le Prophète.
– Ça n’a pas été sans peine… Heureusement la nuit est noire, il fait grand vent et il pleut à verse.
– Aucun soupçon ?
– Aucun, maître ; vos renseignements étaient bons ; la porte du cellier s’ouvre sur les champs, juste au-dessous de la fenêtre des fillettes. Quand vous avez sifflé pour me dire qu’il était temps, je suis sorti avec un tréteau que j’avais apporté ; je l’avais appuyé au mur, j’ai monté dessus ; avec mes six pieds, ça m’en faisait neuf, je pouvais m’accouder sur la fenêtre ; j’ai pris la persienne d’une main, le manche de mon couteau de l’autre, et, en même temps que je cassais deux carreaux, j’ai poussé la persienne de toutes mes forces…
– Et l’on a cru que c’était le vent ?
– On a cru que c’était le vent. Vous voyez que la brute n’est pas si brute… Le coup fait, je suis vite rentré dans le cellier en emportant mon tréteau… Au bout de peu de temps, j’ai entendu la voix du vieux… j’avais bien fait de me dépêcher.
– Oui, quand je t’ai sifflé, il venait d’entrer dans la salle où l’on soupe ; je l’y croyais pour plus de temps.
– Cet homme-là n’est pas fait pour rester longtemps à souper, dit le géant avec mépris. Quelques moments après que les carreaux ont été cassés… le vieux a ouvert la fenêtre et a appelé son chien en lui disant : « Saute… » J’ai tout de suite couru à l’autre bout du cellier ; sans cela le maudit chien m’aurait éventé derrière la porte.
– Le chien est maintenant enfermé dans l’écurie où est le cheval du vieillard… continue.
– Quand j’ai entendu refermer le persienne et la fenêtre, je suis de nouveau sorti du cellier, j’ai replacé mon tréteau et je suis remonté ; tirant doucement le loquet de la persienne, je l’ai ouverte, mais les deux carreaux étaient bouchés avec les pans d’une pelisse, j’entendais parler et je ne voyais rien ; j’ai écarté un peu le manteau et j’ai vu… Les fillettes dans leur lit me faisaient face… le vieux, assis à leur chevet, me tournait le dos.
– Et son sac… son sac ? ceci est l’important.
– Son sac était près de la fenêtre, sur une table à côté de la lampe ; j’aurais pu y toucher en allongeant le bras.
– Qu’as-tu entendu ?
– Comme vous m’aviez dit de ne penser qu’au sac, je ne me souviens que de ce qui regardait le sac ; le vieux a dit que dedans il y avait ses papiers, des lettres d’un général, son argent et sa croix.
– Bon… ensuite ?
– Comme ça m’était difficile de tenir la pelisse écartée du trou du carreau, elle m’a échappé… J’ai voulu la reprendre, j’ai trop avancé la main, et une des fillettes… l’aura vue… car elle a crié en montrant la fenêtre.
– Misérable !… tout est manqué !… s’écria le Prophète en devenant pâle de colère.
– Attendez donc… non, tout n’est pas manqué. En entendant crier, j’ai sauté au bas de mon tréteau, j’ai regagné le cellier ; comme le chien n’était plus là, j’ai laissé la porte entr’ouverte, j’ai entendu ouvrir la fenêtre, et j’ai vu, à la lueur, que le vieux avançait la lampe en dehors ; il a regardé, il n’y avait pas d’échelle ; la fenêtre est trop haute pour qu’un homme de taille ordinaire y puisse atteindre…
– Il aura cru que c’était le vent… comme la première fois… Tu es moins maladroit que je ne croyais.
– Le loup s’est fait renard, vous l’avez dit… Quand j’ai su où était le sac, l’argent et les papiers, ne pouvant mieux faire pour le moment, je suis revenu… et me voilà.
– Monte me chercher la pique de frêne la plus longue…
– Oui, maître.
– Et la couverture de drap rouge…
– Oui, maître.
– Va.
Goliath monta l’échelle ; arrivé au milieu, il s’arrêta.
– Maître, vous ne voulez pas que je descende… un morceau de viande pour la Mort ?… Vous verrez qu’elle me gardera rancune… Elle mettra tout sur mon compte… Elle n’oublie rien… et à la première occasion…
– La pique et la couverture ! répondit le prophète d’une voix impérieuse.
Pendant que Goliath, jurant entre ses dents, exécutait ses ordres, Morok alla entr’ouvrir la grande porte du hangar, regarda dans la cour et écouta de nouveau.
– Voici la pique de frêne et la couverture, dit le géant en redescendant de l’échelle avec ces objets. Maintenant, que faut-il faire ?
– Retourne au cellier, remonte près de la fenêtre, et quand le vieillard sortira précipitamment de la chambre…
– Qui le fera sortir ?
– Il sortira… que t’importe ?
– Après ?
– Tu m’as dit que la lampe était près de la croisée ?
– Tout près… sur la table, à côté du sac.
– Dès que le vieux quittera la chambre, pousse la fenêtre, fais tomber la lampe, et si tu accomplis prestement et adroitement ce qui te restera à exécuter… les dix florins sont à toi… Tu te rappelles bien tout ?…
– Oui, oui.
– Les petites filles seront si épouvantées du bruit et de l’obscurité, qu’elles resteront muettes de terreur.
– Soyez tranquille, le loup s’est fait renard, il se fera serpent.
– Ce n’est pas tout.
– Quoi encore ?
– Le toit de ce hangar n’est pas élevé, la lucarne du grenier est d’un abord facile… la nuit est noire… au lieu de rentrer par la porte…
– Je rentrerai par la lucarne.
– Et sans bruit.
– En vrai serpent.
Et le géant sortit.
– Oui ! se dit le Prophète après un assez long silence, ces moyens sont sûrs… Je n’ai pas dû hésiter… Aveugle et obscur instrument… j’ignore le motif des ordres que j’ai reçus ; mais d’après les recommandations qui les accompagnent… mais d’après la position de celui qui me les a transmis, il s’agit, je n’en doute pas, d’intérêts immenses… d’intérêts, reprit-il après un nouveau silence, qui touchent à ce qu’il y a de plus grand… de plus élevé dans le monde… Mais comment ces deux jeunes filles, presque mendiantes, comment ce misérable soldat, peuvent-ils représenter de tels intérêts ?… Il n’importe, ajouta-t-il avec humilité, je suis le bras qui agit… c’est à la tête qui pense et qui ordonne… de répondre de ses œuvres…
Bientôt le Prophète sortit du hangar en emportant la couverture rouge, et se dirigea vers la petite écurie de Jovial ; la porte, disjointe, était à peine fermée par un loquet. À la vue d’un étranger, Rabat-Joie se jeta sur lui ; mais ses dents rencontrèrent les jambards de fer, et le Prophète, malgré les morsures du chien, prit Jovial par son licou, lui enveloppa la tête de la couverture afin de l’empêcher de voir et de sentir, l’emmena hors de l’écurie, et le fit entrer dans l’intérieur de sa ménagerie, dont il ferma la porte.
Les orphelines, après avoir lu le journal de leur père, étaient restées pendant quelque temps muettes, tristes et pensives, contemplant ces feuillets jaunis par le temps. Dagobert, également préoccupé, songeait à son fils, à sa femme, dont il était séparé depuis si longtemps, et qu’il espérait bientôt revoir. Le soldat, rompant le silence qui durait depuis quelques minutes, prit les feuillets des mains de Blanche, les plia soigneusement, les mit dans sa poche et dit aux orphelines :
– Allons, courage, mes enfants… vous voyez quel brave père vous avez ; ne pensez qu’au plaisir de l’embrasser, et rappelez-vous toujours le nom du digne garçon à qui vous devez ce plaisir ; car sans lui votre père était tué dans l’Inde.
– Il s’appelle Djalma… Nous ne l’oublierons jamais, dit Rose.
– Et si notre ange gardien Gabriel revient encore, ajouta Blanche, nous lui demanderons de veiller sur Djalma comme sur nous.
– Bien, mes enfants ; pour ce qui est du cœur, je suis sûr de vous, vous n’oublierez rien… Mais pour revenir au voyageur qui était venu trouver votre pauvre mère en Sibérie, il avait vu le général un mois après les faits que vous venez de lire, et au moment où il allait entrer de nouveau en campagne contre les Anglais ; c’est alors que votre père lui a confié ses papiers et la médaille.
– Mais cette médaille, à quoi nous servira-t-elle, Dagobert ?
– Et ces mots gravés dessus, que signifient-ils ? reprit Rose en la tirant de son sein.
– Dame ! mes enfants… cela signifie qu’il faut que le 13 février 1832 nous soyons à Paris, rue Saint-François, numéro trois.
– Mais pour quoi faire ?
– Votre pauvre mère a été si vite saisie par la maladie, qu’elle n’a pu me le dire ; tout ce que je sais, c’est que cette médaille lui venait de ses parents ; c’était une relique gardée dans sa famille depuis cent ans et plus.
– Et comment notre père la possédait-il ?
– Parmi les objets mis à la hâte dans sa voiture lorsqu’il avait été violemment emmené de Varsovie, se trouvait un nécessaire appartenant à votre mère, où était cette médaille ; depuis, le général n’avait pu la renvoyer, n’ayant aucun moyen de communication et ignorant où nous étions.
– Cette médaille est donc bien importante pour nous ?
– Sans doute, car, depuis quinze ans, jamais je n’avais vu votre mère plus heureuse que le jour où le voyageur la lui a apportée… « Maintenant le sort de mes enfants sera peut-être aussi beau qu’il a été jusqu’ici misérable, me disait-elle devant l’étranger, avec des larmes de joie dans les yeux ; je vais demander au gouverneur de Sibérie la permission d’aller en France avec mes filles… On trouvera peut-être que j’ai été assez punie par quinze années d’exil et par la confiscation de mes biens… Si l’on me refuse… je resterai ; mais on m’accordera au moins d’envoyer mes enfants en France, où vous les conduirez, Dagobert ; vous partirez tout de suite, car il y a déjà malheureusement bien du temps perdu… et si vous n’arriviez pas le 13 février prochain, cette cruelle séparation, ce voyage si pénible, auraient été inutiles. »
– Comment, un seul jour de retard ?…
– Si nous arrivons le 14 au lieu du 13, il ne serait plus temps, disait votre mère ; elle m’a aussi donné une grosse lettre que je devais mettre à la poste, pour la France, dans la première ville que nous traverserions, c’est ce que j’ai fait.
– Et crois-tu que nous serons à Paris à temps ?
– Je l’espère ; cependant, si vous en aviez la force, il faudrait doubler quelques étapes, car en ne faisant que nos cinq lieues par jour, et même sans accident, nous n’arriverions à Paris au plus tôt que vers le commencement de février, et il vaudrait mieux avoir plus d’avance.
– Mais, puisque notre père est dans l’Inde, et que, condamné à mort, il ne peut pas rentrer en France, quand le reverrons-nous donc ?
– Et où le reverrons-nous ?
– Pauvres enfants, c’est vrai… il y a tant de choses que vous ne savez pas ! Quand le voyageur l’a quitté, le général ne pouvait pas revenir en France, c’est vrai, mais maintenant il le peut.
– Et pourquoi le peut-il ?
– Parce que, l’an passé, les Bourbons, qui l’avaient exilé, ont été chassés à leur tour… la nouvelle en sera arrivée dans l’Inde, et votre père viendra certainement vous attendre à Paris, puisqu’il espère que vous et votre mère y serez le 13 février de l’an prochain.
– Ah ! maintenant je comprends : nous pouvons espérer de le revoir, dit Rose en soupirant.
– Sais-tu comment il s’appelle, ce voyageur, Dagobert ?
– Non, mes enfants… mais, qu’il s’appelle Pierre ou Jacques, c’est un vaillant homme. Quand il a quitté votre mère, elle l’a remercié en pleurant d’avoir été si dévoué, si bon pour le général, pour elle, pour ses enfants. Alors il a serré ses mains dans les siennes, et il lui a dit avec une voix douce qui m’a remué malgré moi : « Pourquoi me remercier ? n’a-t-il pas dit : AIMEZ-VOUS LES UNS LES AUTRES ? »
– Qui ça, Dagobert ?
– Oui, de qui voulait parler le voyageur ?
– Je n’en sais rien ; seulement la manière dont il a prononcé ces mots m’a frappé, et ce sont les derniers qu’il ait dits.
– AIMEZ-VOUS LES UNS LES AUTRES… répéta Rose toute pensive.
– Comme elle est belle, cette parole !… ajouta Blanche.
– Et où allait-il, ce voyageur ?
– Bien loin… bien loin dans le Nord, a-t-il répondu à votre mère. En le voyant s’en aller, elle me disait, en parlant de lui : « Son langage doux et triste m’a attendrie jusqu’aux larmes ; pendant le temps qu’il m’a parlé, je me sentais meilleure, j’aimais davantage encore mon mari, mes enfants, et pourtant, à voir l’expression de la figure de cet étranger, on dirait qu’IL N’A JAMAIS NI SOURI NI PLEURÉ », ajoutait votre mère. Quand il s’en est allé, elle et moi, debout à la porte, nous l’avons suivi des yeux tant que nous avons pu. Il marchait la tête baissée. Sa marche était lente… calme… ferme… on aurait dit qu’il comptait ses pas… Et à propos de son pas, j’ai encore remarqué une chose.
– Quoi donc, Dagobert ?
– Vous savez que le chemin qui menait à la maison était toujours humide à cause de la petite source qui débordait…
– Oui.
– Eh bien ! la marque de ses pas était restée sur la glaise, et j’ai vu que sous la semelle il y avait des clous arrangés en croix…
– Comment donc, en croix ?
– Tenez, dit Dagobert en posant sept fois son doigt sur la couverture du lit, tenez, ils étaient arrangés ainsi sous son talon : vous voyez, ça forme une croix.
– Qu’est-ce que cela peut signifier, Dagobert ?
– Le hasard, peut-être… oui… le hasard, et pourtant, malgré moi, cette diable de croix qu’il laissait après lui m’a fait l’effet d’un mauvais présage, car à peine a-t-il été parti que nous avons été accablés coup sur coup.
– Hélas ! la mort de notre mère…
– Oui, mais avant… autre chagrin ! Vous n’étiez pas encore venues, elle écrivait sa supplique pour demander la permission d’aller en France ou de vous y envoyer, lorsque j’entends le galop d’un cheval ; c’était un courrier du gouverneur général de la Sibérie. Il nous apportait l’ordre de changer de résidence ; sous trois jours, nous devions nous joindre à d’autres condamnés pour être conduits avec eux à quatre cents lieues plus au nord. Ainsi, après quinze ans d’exil, on redoublait de cruauté, de persécution envers votre mère…
– Et pourquoi la tourmenter ainsi ?
– On aurait dit qu’un mauvais génie s’acharnait contre elle, car quelques jours plus tard, le voyageur ne nous trouvait plus à Milosk, ou s’il nous eût retrouvés plus tard, c’était si loin, que cette médaille et les papiers qu’il apportait ne servaient plus à rien… puisque, ayant pu partir tout de suite, c’est à peine si nous arriverons à temps à Paris. « On aurait intérêt à empêcher moi ou mes enfants d’aller en France, qu’on n’agirait pas autrement, disait votre mère, car nous exiler maintenant à quatre cents lieues plus loin, c’est rendre impossible ce voyage en France dont le terme est fixé. » Et elle se désespérait à cette idée.
– Peut-être ce chagrin imprévu a-t-il causé sa maladie subite ?
– Hélas ! non, mes enfants ; c’est cet infernal choléra, qui arrive sans qu’on sache d’où il vient, car il voyage lui aussi… et il vous frappe comme le tonnerre ; trois heures après le départ du voyageur, quand vous êtes revenues de la forêt toutes gaies, toutes contentes, avec vos gros bouquets de fleurs pour votre mère… elle était déjà presque à l’agonie… et méconnaissable ; le choléra s’était déclaré dans le village… Le soir, cinq personnes étaient mortes… Votre mère n’a eu que le temps de vous passer la médaille au cou, ma chère petite Rose… de vous recommander toutes deux à moi… de me supplier de nous mettre tout de suite en route ; elle morte, le nouvel ordre d’exil qui la frappait ne pouvait plus vous atteindre ; le gouverneur m’a permis de partir avec vous pour la France, selon les dernières volontés de votre…
Le soldat ne put achever ; il mit sa main sur ses yeux pendant que les orphelines s’embrassaient en sanglotant.
– Oh ! mais, reprit Dagobert avec orgueil, après un moment de douloureux silence, c’est là que vous vous êtes montrées les braves filles du général… Malgré le danger, on n’a pu vous arracher du lit de votre mère ; vous êtes restées auprès d’elle jusqu’à la fin… Vous lui avez fermé les yeux, vous l’avez veillée toute la nuit… et vous n’avez voulu partir qu’après m’avoir vu planter la petite croix de bois sur la fosse que j’avais creusée.
Dagobert s’interrompit brusquement. Un hennissement étrange, désespéré, auquel se mêlaient des rugissements féroces, firent bondir le soldat sur sa chaise ; il pâlit et s’écria :
– C’est Jovial, mon cheval ! que fait-on à mon cheval ? Puis, ouvrant la porte, il descendit précipitamment l’escalier. Les deux sœurs se serrèrent l’une contre l’autre, si épouvantées du brusque départ du soldat, qu’elles ne virent pas une main énorme passer à travers les carreaux cassés, ouvrir l’espagnolette de la fenêtre, en pousser violemment les vantaux et renverser la lampe placée sur une petite table où était le sac du soldat.
Les orphelines se trouvèrent ainsi plongées dans une obscurité profonde.
Morok, ayant conduit Jovial au milieu de sa ménagerie, l’avait ensuite débarrassé de la couverture qui l’empêchait de voir et de sentir.
À peine le tigre, le lion et la panthère l’eurent-ils aperçu, que ces animaux affamés se précipitèrent aux barreaux de leurs loges. Le cheval, frappé de stupeur, le cou tendu, l’œil fixe, tremblait de tous ses membres, et semblait cloué sur le sol ; une sueur abondante et glacée ruissela tout à coup de ses flancs. Le lion et le tigre poussaient des rugissements effroyables, en s’agitant violemment dans leurs loges. La panthère ne rugissait pas… mais sa cage muette était effrayante. D’un bond furieux, au risque de se briser le crâne, elle s’élança du fond de sa cage jusqu’aux barreaux ; puis, toujours muette, toujours acharnée, elle retournait en rampant à l’extrémité de sa loge, et d’un nouvel élan, aussi impétueux qu’aveugle, elle tentait encore d’ébranler le grillage. Trois fois, elle avait ainsi bondi… terrible, silencieuse… lorsque le cheval, passant de l’immobilité de la stupeur à l’égarement de l’épouvante, poussa de longs hennissements, et courut, effaré, vers la porte par laquelle on l’avait amené. La trouvant fermée, il baissa la tête, fléchit un peu les jambes, frôla de ses naseaux l’ouverture laissée entre le sol et les ais, comme s’il eût voulu respirer l’air extérieur ; puis, de plus en plus éperdu, il redoubla de hennissements en frappant avec force de ses pieds de devant.
Le Prophète s’approcha de la cage de la Mort au moment où elle allait reprendre son élan. Le lourd verrou qui retenait la grille, poussé par la pique du dompteur des bêtes, glissa, sortit de sa gâche… et en une seconde le Prophète eut gravi la moitié de l’échelle qui conduisait à son grenier.
Les rugissements du tigre et du lion, joints aux hennissements de Jovial, retentirent alors dans toutes les parties de l’auberge.
La panthère s’était de nouveau précipitée sur le grillage avec un acharnement si furieux que, le grillage cédant, elle tomba d’un saut au milieu du hangar. La lumière du fanal miroitait sur l’ébène lustrée de sa robe, semée de mouchetures d’un noir mat… un instant elle resta sans mouvement, ramassée sur ses membres trapus… la tête allongée sur le sol, comme pour calculer la portée du bond qu’elle allait faire pour atteindre le cheval, puis elle s’élança brusquement sur lui.
En la voyant sortir de sa cage, Jovial, d’un violent écart, se jeta sur la porte, qui s’ouvrait de dehors en dedans… y pesa de toutes ses forces, comme s’il eût voulu l’enfoncer, et au moment où la Mort bondit il se cabra presque droit ; mais celle-ci, rapide comme l’éclair, se suspendit à sa gorge en lui enfonçant en même temps les ongles aigus de ses pattes de devant dans le poitrail. La veine jugulaire du cheval s’ouvrit ; des jets de sang vermeil jaillirent sous la dent de la panthère de Java, qui, s’arc-boutant alors sur ses pattes de derrière, serra puissamment sa victime contre la porte, et de ses griffes tranchantes lui laboura et lui ouvrit le flanc… la chair du cheval était vive et pantelante, ses hennissements strangulés devenaient épouvantables.
Tout à coup ces mots retentirent :
– Jovial… courage… me voilà… courage…
C’était la voix de Dagobert, qui s’épuisait en tentatives désespérées pour forcer la porte derrière laquelle se passait cette lutte sanglante.
– Jovial ! reprit le soldat, me voilà… au secours !…
À cet accent ami et bien connu, le pauvre animal, déjà presque sur ses fins, essaya de tourner la tête vers l’endroit d’où venait la voix de son maître, lui répondit par un hennissement plaintif, et, s’abattant sous les efforts de la panthère, tomba… d’abord sur les genoux, puis sur le flanc… de sorte que son échine et son garrot, longeant la porte, l’empêchaient de s’ouvrir.
Alors tout fut fini.
La panthère s’accroupit sur le cheval, l’étreignit de ses pattes de devant et de derrière, malgré quelques ruades défaillantes, et lui fouilla le flanc de son mufle ensanglanté.
– Au secours !… du secours à mon cheval ! criait Dagobert, en ébranlant vainement la serrure ; puis il ajoutait avec rage : – Et pas d’armes… pas d’armes…
– Prenez garde !… cria le dompteur de bêtes.
Et il parut à la mansarde du grenier, qui s’ouvrait sur la cour.
– N’essayez pas d’entrer, il y va de la vie… ma panthère est furieuse…
– Mais mon cheval… mon cheval ! s’écria Dagobert d’une voix déchirante.
– Il est sorti de son écurie pendant la nuit, il est entré dans le hangar en poussant la porte ; à sa vue la panthère a brisé sa cage et s’est jetée sur lui… Vous répondrez des malheurs qui peuvent arriver ! ajouta le dompteur de bêtes d’un air menaçant, car je vais courir les plus grands dangers pour faire rentrer la Mort dans sa loge.
– Mais mon cheval… Sauvez mon cheval !!! s’écria Dagobert, suppliant, désespéré.
Le Prophète disparut de sa lucarne. Les rugissements des animaux, les cris de Dagobert, réveillèrent tous les gens de l’hôtellerie du Faucon Blanc. Çà et là les fenêtres s’éclairaient et s’ouvraient précipitamment. Bientôt les garçons d’auberge accoururent dans la cour avec des lanternes, entourèrent Dagobert et s’informèrent de ce qui venait d’arriver.
– Mon cheval est là… et un des animaux de ce misérable s’est échappé de sa cage, s’écria le soldat en continuant d’ébranler la porte.
À ces mots, les gens de l’auberge, déjà effrayés de ces épouvantables rugissements, se sauvèrent et coururent prévenir l’hôte.
On conçoit les angoisses du soldat en attendant que la porte du hangar s’ouvrit. Pâle, haletant, l’oreille collée à la serrure, il écoutait…
Peu à peu les rugissements avaient cessé, il n’entendait plus qu’un grondement sourd et ces appels sinistres répétés par la voix dure et brève du Prophète.