Charles-Marie Flor O'Squarr

 

 

 

LES FANTÔMES,

ÉTUDE CRUELLE

 

 

 

(1885)

 

 

 

Publication du groupe « Ebooks libres et gratuits » - http://www.ebooksgratuits.com/

 

 

 

Table des matières

 

LES FANTÔMES,  ÉTUDE CRUELLE

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

LA SOURCE PRÉGAMAIN FANTAISIE PARLEMENTAIRE

I

II

III

LA PETITE

FANTÔMES AMOUREUX

UNE MINUTE

LE CLOWN

SOUS LA COMMUNE

LE RÔLE

LE MUSÉE DES SOUVERAINS

LE PORTRAIT DE BÉBÉ

VISION

LE DOMPTEUR

LE TÉLÉPHONE

LA LANGOUSTE

FIANÇAILLES

BILLETS FANÉS

 

 

 

À M. le marquis de Cherville

Hommage

De

respectueuse sympathie.

 

 

LES FANTÔMES,
ÉTUDE CRUELLE

 

I

 

Depuis trois ans, j'avais pour maîtresse la femme de mon meilleur ami. Oui, le meilleur. Vainement je chercherais dans mon passé le souvenir d'un être qui me fut plus attentivement fidèle, plus spontanément dévoué. À plusieurs reprises, dans les crises graves de ma vie, j'avais fait appel à son affection, et il m'avait généreusement offert son aide, son temps et sa bourse. J'avais toujours usé de son bon vouloir, simplement, et je m'en félicitais. Il avait remplacé les affections perdues de ma jeunesse, veillé ma mère mourante. S'il me survenait une épreuve, une contrariété, il pleurait avec moi, même plus que moi, car la nature m'a gardé contre l'effet des attendrissements faciles. C'est librement, volontairement, que je lui rends cet hommage. Qui donc pourrait m'y contraindre ? J'entends prouver, en m'inclinant devant cette mémoire vénérée, que je ne suis aveuglé par aucun égoïsme, que je possède a un degré élevé la notion du juste et de l'injuste, du bon et du mauvais. D'autres, à ma place, s'ingénieraient à circonvenir l'opinion par une conduite différente, tiendraient un langage plus dissimulé ; j'ai le mépris de ces hypocrisies parce que je dédaigne tout ce qui est petit. Je dis ce que je pense, je rapporte exactement ce qui fut, sans m'attarder aux objections que croiraient pouvoir m'adresser certains esprits faussés par des doctrines conventionnelles.

 

Je repousse également toute appréciation qui tendrait à me représenter comme capable d'un calcul ou susceptible d'une timidité. Si je porte aux nues mon regretté, mon cher ami Félicien, ce n'est point que mon âme ait été sollicitée par le repentir ou meurtrie par le remords. Je ne cède pas à la velléité tardive – fatalement stérile d'ailleurs – de donner le change sur l'étendue de ma faute au moyen de démonstrations sentimentales. Il est de toute évidence qu'en consentant à prendre Henriette pour maîtresse j'ai commis le plus grand des crimes, la plus lâche des trahisons.

 

Je ne songe pas davantage à faire intervenir des circonstances atténuantes tirées des charmes physiques et des séductions morales de ma complice. Henriette était une femme très ordinaire, mauvaise plutôt que bonne, vaniteuse, bien élevée et boulotte.

 

J'hésite à tracer d'elle un portrait sévère, car la plupart du temps les jugements des hommes sur les femmes ne sont que des propos de domestiques sans places ; mais je me suis imposé une tâche pour ma satisfaction personnelle et pour renseignement de mes semblables. Je n'y puis manquer et il me faut – malgré mes répugnances – dire la vérité sur la femme de Félicien. Elle était – je le répète – une créature forte, ordinaire, point jolie, médiocrement instruite, bourrée de préjugés vieillots, d'erreurs bourgeoises, ayant glané dans des lectures mal choisies et mal comprises les formules d'un sentimentalisme démodé. Dès sa jeunesse elle aspira sans doute à un idéal de roman, idéal confus, mais invariablement placé en dehors du cercle précisément délimité des devoirs dont ou lui avait enseigné la religion. Pour peu qu'elle perdît pied dans ses banales songeries, elle croyait de bonne foi prendre son vol pour quelque terre promise, pour quelque planète d'une beauté nouvelle. Pauvre femme ! Que de fois ne lui ai-je pas entendu exprimer cette croyance – particulière aux jeunes couturières égarées par le romantisme – qu'elle était d'une nature supérieure, d'une race privilégiée, d'une essence rare, et qu'elle mourrait incomprise !

 

Ah ! ses rêves de jeune fille ! M'en a-t-elle assez fatigué les oreilles ? Elle n'était pas née pour associer sa vie à celle d'un être grave, pensif, toujours courbé sur d'attachants problèmes, à celle d'un homme sans idéal et sans passion et qui prenait pour guide dans l'existence on ne savait quelle lumière douteuse qu'il avouait lui-même avoir seulement entrevue. Elle souffrait d'être ainsi abandonnée, délaissée pour des chimères, elle, créée pour l'amour, pour la passion ! Et patati ! Et patata !

 

Jamais je n'accordai la moindre attention à ces radotages. Les femmes qui prennent la passion pour guide ressemblent à des navigateurs qui compteraient sur la lueur des éclairs pour trouver leur route au lieu de la demander aux étoiles ; celles-là se trompent assurément, mais encore leur faut-il quelque énergie dans l'âme et une dose appréciable d'héroïsme dans l'esprit. Toute passion suppose de la grandeur, même chez les individualités les plus humbles. Or, Henriette manquait de vocation vraie pour les premiers rôles comme elle eût manqué de courage pour l'action. Son sentimentalisme offrait des réminiscences de romans-feuilletons et des rollets de romance. Son cœur n'avait rien éprouvé, son esprit eût été – je crois bien – -incapable de rien concevoir en dehors des inventions fabuleuses, des monstruosités poétiques, des hérésies et des fictions dont sa mémoire s'était farcie dès l'enfance. On retrouvait l'empreinte de ce désordre intellectuel çà et là dans les platitudes de sa conversation tantôt bêtement mélancolique comme un rayon de lune sur l'eau dormante d'un canal, parfois corsée de ce jargon mondain – espèce de prud'homie retournée – dont les expressions s'appliquent à tous les sujets d'une causerie et qui sert de supériorité aux êtres inférieurs.

 

Henriette n'était pas jolie et elle en souffrait. Une femme peut avoir – et par exception – assez d'esprit pour faire oublier qu'elle est laide ; elle n'en aura jamais assez pour l'oublier elle-même. Le sentiment qu'avait Henriette de son infériorité par rapport à nombre d'autres femmes plus jolies, plus jeunes ou plus gracieuses, était profond au point d'altérer toutes ses impressions. Elle n'avait jamais cru, par exemple, que son mari pût l'aimer, l'avoir épousée par une volonté sincère d'attachement, par un désir exclusif de possession, et qu'il n'eût pas agi dès avant leur union selon l'arrière-pensée, outrageusement blessante pour elle, de compléter son intérieur par la présence d'une femme tranquille, vulgaire, insignifiante, à qui personne ne daignerait faire la cour, et dont aucune démarche, même hasardeuse, ne saurait compromettre l'honneur conjugal.

 

Ce soupçon était absurde, mais il n'entrait pas dans mon rôle de détromper Henriette en lui répétant les confidences dont Félicien avait honoré mon amitié au moment de son mariage. Alors je l'avais vu, ce cher Félicien, heureux, confiant et, par avance, comme le loup de la fable, se forgeant une félicité qui le faisait pleurer de tendresse. Il aimait loyalement Henriette, mais j'appréhende qu'après quelques mois de vie commune il eût sujet de se lamenter en découvrant le néant, la navrante stupidité de la créature à laquelle il avait voué son existence, sa fortune, ses ambitions les plus nobles. Il dut s'étonner jusqu'à l'effarement – lui, l'analyste prestigieux qui avait consigné ses merveilleuses études de l'esprit humain dans des livres où la postérité cherchera le résumé de toutes sciences physiologiques et psychologiques – il dut s'étonner jusqu'à l'épouvante d'avoir commis une erreur aussi redoutable, d'avoir associé à sa pensée cette petite pensionnaire au cerveau étroit, à l'âme mesquine, aux ambitions bornées, aux désirs lents et niais.

 

Comment, lui, l'impeccable clairvoyant, il s'était trompé à ce point ! Digne et fier, selon sa coutume, il ne souffla mot de cette terrible mésaventure, même à moi, son meilleur ami. Si j'en eus l'intuition, c'est que je le vis, pendant plusieurs semaines, sombre, découragé, paresseux, las de tout travail et comme sous l'accablement d'un deuil. Puis, une transfiguration s'opéra ; Félicien retourna vers son labeur avec ; une âpreté nouvelle. Je crus comprendre que, dédaigneux d'un rêve menteur, scandalisé d'avoir eu un égarement passager, délaissé pour des jouissances subalternes la source de ses voluptés premières, trompé et à jamais guéri par la décevante épreuve où son cœur était tombé, il repartait, libre cette fois définitivement, vers les régions supérieures, pures, constellées, où, loin des misères et des hypocrisies qui suffisent à la foule, son grand esprit allait planer de nouveau, secouant ses ailes souillées de poussière, face au soleil, comme en un vol d'aigle.

 

Henriette ne soupçonna point ce drame ; elle constata seulement chez son mari un subit éloignement d'elle, une sorte d'indifférence impassible que ses coquetteries ne parvinrent point à troubler. Je suppose que dès lors – vaniteuse comme je la connais – elle sentit sourdre en elle avec un ressentiment rageur, la préoccupation d'une vengeance.

 

Oui, ce fut bien et uniquement par vengeance qu'elle devint ma maîtresse. L'attitude glacée de Félicien imposait à la vanité d'Henriette le besoin d'une revanche. Elle eut hâte d'écouter une voix flatteuse – sincère ou non, mais bruyante – disposée à lui répéter tout le bien qu'elle pensait d'elle-même. Les hommages de son orgueil – qu'elle dut confondre pour les nécessités du moment avec sa conscience – lui devenaient insuffisants. M'ayant observé, elle me fit l'honneur de penser que je n'hésiterais pas à accepter ma part de son infamie en échange de l'abandon qu'elle m'octroierait de sa personne. Quand elle m'eut fait entendre ce hideux projet, je crus habile de ne point la décourager tout d'abord, et je me contentai de sourire, me réservant les délais nécessaires à l'examen des risques à courir. Peu après je consentis. Notre chute fut vulgaire et brutale. Au lendemain, le sentiment qui domina mes esprits fut celui de la surprise. Surprise double : je m'étonnais d'être devenu l'amant d'Henriette, et je m'étonnais de ne l'avoir pas été beaucoup plus tôt.

 

Certes, la pauvre Henriette aurait pu être mieux favorisée par la fortune. Avec un peu de patience, avec le moindre discernement, il ne lui eût pas été difficile de rencontrer un homme jeune, beau, riche, élégant, capable de la noblement aimer et de la rendre heureuse.

 

Car enfin, si je n'ai pour excuse d'avoir cédé au charme d'une femme irrésistiblement belle, Henriette ne pourrait expliquer son entraînement, sa chute, par la toute-puissance de mon prestige.

 

Je suis de taille moyenne, plutôt petit que grand. J'ai la tête forte, rougeaude, les lèvres épaisses, des oreilles larges comme des côtelettes de veau, des yeux rouges et humides comme des cerises à l'eau-de-vie, la barbe dure, mal plantée, et le cheveu rare. Avec ça, plus très jeune et un mauvais estomac. L'habitude que j'adoptai, dès ma première jeunesse, de fumer la pipe – de petites pipes en terre, noires et très courtes : ce sont les meilleures – donne à tous mes vêtements une insupportable odeur de renfermé. Au moral, je me sais autoritaire, cassant, entêté, rebelle à la moindre contradiction, peu disposé à subir les caprices d'une femme – ces caprices fussent-ils charmants, la femme fût-elle adorable.

 

Et pourtant notre commerce adultère s'est prolongé pendant trois années ; il durerait même encore si les circonstances le permettaient et si je pouvais, sans faire gémir les convenances, me rapprocher aujourd'hui d'Henriette.

 

Maintenant, nous sommes-nous aimés ?

 

Exista-t-il jamais entre nous – même un jour, une heure, seulement une minute – de l'amour ? Ce n'est pas le point qui m'occupe, mais je veux bien m'y attarder.

 

J'en conviens, ceci me trouble. Pour ma part, je crois bien n'avoir jamais aimé Henriette et, au lendemain de notre rupture – rupture tout accidentelle puisqu'elle ne fut amenée ni par elle ni par moi – je suis certain de n'avoir pas éprouvé le regret de cette maîtresse perdue. Si, pendant trois années, je n'ai cessé d'entretenir avec elle des relations régulières, je mets ma constance au compte des facilités grandes de cette liaison. Je ne l'ai pas trompée ; ç'a été probablement par paresse, par indifférence, ou encore par économie. L'amour à Paris est devenu une entreprise colossale qui a ses docks et ses comptoirs et où, après avoir aimé ferme, à prime, on est arrivé à aimer fin courant et même à aimer « dont deux sous », Henriette ne me coûtait rien ou presque rien : des voitures, des bouquets de temps à autre. Tout réfléchi, point d'amour chez moi ; je crois pouvoir l'affirmer.

 

Quant à Henriette… Non, je ne serai point fat. Elle était vicieuse, perverse ; elle se croyait abandonnée. Elle m'a pris parce que j'étais la, sans préférence, hâtivement, par une rage goulue de mal faire.

 

O mystère ! Nous aurions donc subi l'attraction de nos seuls vices ? Nous nous serions unis dans une mutuelle curiosité du crime, dans un goût commun de trahisons, de bassesses, de vilenies ? Nous n'aurions eu pour but et pour mobile que la satisfaction de nos pires instincts ?

 

Question.

 

Comment se fait-il alors – je le demande aux moralistes – que notre union criminelle, haïssable, déshonorante pour la maîtresse et pour l'amant, nous ait donné de telles voluptés, de si profonds enivrements que nous n'en aurions pas obtenu de plus troublants si elle eût été légitime ? Si nous ne nous sommes pas aimés, si nous avons été deux lâches et bestiales créatures ruées à l'appât d'on ne sait quelles innommables et ridicules convulsions spasmodiques, pourquoi la combinaison de nos deux perversités nous a-t-elle jetés dans une inoubliable exaltation de l'esprit et des sens – exaltation que nous avons goûtée si infinie, si délicieuse qu'il est impossible de rêver quels bonheurs plus réellement divins pourraient être réservés à l'auguste communion de deux chastetés frissonnantes ?

 

Ah ! je me félicite d'avoir jeté ce défi à toutes les morales religieuses comme à toutes les morales naturelles, aux dogmes, aux philosophies, aux théories, aux systèmes ! Ces faits énoncés me permettent d'affirmer en toute sécurité que l'on est bien libre si l'on veut, si l'on y trouve du plaisir, de raisonner sur l'idéal, mais qu'on ne saurait tabler avec certitude que sur la matière.

 

J'y reviendrai – peut-être, car le problème est immense ; il intéresse jusqu'à la somme de considération due à Dieu[1]. Pour l'heure, je ne veux pas m'y aventurer davantage ; ce serait manquer de logique, puisque je n'y trouve aucune réponse à la question posée :

 

« Henriette et moi, nous sommes-nous aimés d'amour ? »

 

Encore un coup, j'en suis à douter.

 

Le certain, c'est que, depuis notre séparation, elle n'a pas pris un autre amant.

 

Pauvre femme ! Ainsi elle aura manqué d'énergie, même dans la curiosité. C'est la règle qu'une femme prenne un premier amant pour voir et les autres pour regarder. Henriette a cru devoir s'en tenir à son unique excursion. Pourtant je n'avais point que je sache, élargi sensiblement les horizons gris où se mouvait lentement sa banale nature…

 

II

 

On pourrait supposer que j'avais cédé à la gloriole de tromper un homme supérieur.

 

Pour qui me prendrait-on ?

 

Une considération de cette sorte pouvait, à la vérité, tenter un esprit vulgaire ; je ne m'en suis point préoccupé. Félicien eût été le premier venu que je l'aurais trahi tout de même.

 

S'imaginer que la plupart des maris trompés sont des imbéciles, des idiots, des crétins, est le comble de l'erreur. On abuse beaucoup de ces mots : « imbéciles, idiots, crétins. » C'est un tort, les hommes plus bêtes que les autres sont excessivement rares. Puis il ne faut pas perdre de vue que la finesse des maris se heurte constamment à la finesse des femmes, bien autrement redoutable. Enfin les époux ne sont pas, ne seront jamais d'accord sur la nature même des faits qui engagent la responsabilité de celles-ci, tandis qu'ils justifient la sévérité, tout au moins l'inquiétude, de ceux-là.

 

Je m'explique.

 

Depuis plusieurs milliers d'années, l'homme, toujours en éveil, toujours en action, a créé, inventé, construit, imaginé, bâti, combiné, élevé, perfectionné une foule de choses parmi lesquelles plusieurs méritent la louange. La femme, indolente, extatique, trop frêle pour construire, trop nerveuse pour inventer, s'est donné comme tâche de perfectionner sa vertu. Cette œuvre de perfectionnement n'est probablement pas encore achevée à l'heure actuelle. Supposons que, dans l'origine, cette vertu des femmes ait pu être représentée par un cercle assez vaste, capable de contenir un nombre honnête de devoirs. Les femmes ont d'abord fait la moue, mais, comme les législations anciennes leur opposaient une sévérité effective qu'elles n'ont point à redouter des codes modernes, elles ont patienté, rongé leur frein, attendu l'avènement d'un ordre de choses plus libéral » plus favorable à l'esprit de réforme. Cette heure, espérée de plusieurs générations, étant venue à sonner, elles n'ont pas perdu de temps. C'était si je ne me trompe – et autant que l'on peut assigner une date à ce grand événement historique, – dans la première partie du dix-huitième siècle. Les femmes ont alors examiné le cercle en question, l'ont jugé trop grand et, d'un commun accord, sans qu'une voix s'élevât parmi elles pour proposer un amendement – Jeanne d'Arc avait emporté son secret dans la tombe – elles en ont décrété le rétrécissement.

 

Le grand cercle devint en conséquence un cercle de dimension médiocre et qui, naturellement, ne contenait plus autant de devoirs que son aîné. C'était déjà fort audacieux pour l'époque. Les hommes, nos ancêtres, volontiers se seraient montrés réactionnaires en ce point, mais les femmes leur affirmèrent si tendrement que cette diminution ne serait suivie d'aucune autre, qu'elles s'en tiendraient là, que si elles négligeaient les devoirs placés maintenant en dehors du cercle elles ne failliraient à aucun de ceux y contenus, elles furent enfin si persuasives que la mesure passa.

 

On sait à quelles funestes conséquences peut mener le régime des concessions. Celle-ci coûta gros au sexe fort. Les femmes, mises en goût, laissèrent s'écouler quelques lustres et revinrent à l'assaut. Une deuxième fois, le cercle fut rétréci, puis une troisième, puis une quatrième, le nombre des devoirs imposés au sexe faible diminuant avec la circonférence. De telle sorte qu'aujourd'hui ce fameux cercle, constamment amoindri, n'est plus qu'un point et ne peut plus comporter qu'un devoir, un seul et unique devoir. Par exemple, arrivées à ce point, les femmes ont déclaré que là était leur vertu, et que rien désormais ne pourrait les amener à en démordre.

 

Depuis fort longtemps les hommes s'efforcent de réagir, de ramener le cercle à son volume primitif ; mais ils ne sont pas les plus forts. D'ailleurs, remonte-t-on le courant du progrès ?

 

Il résulte des perfectionnements apportés par l'espèce féminine dans les dimensions de sa vertu que de nos jours une femme se croit coupable seulement quand elle a manqué à l'unique devoir subsistant. Pour elle, l'adultère n'a point de commencements.

 

Les préliminaires d'une liaison criminelle – regards échangés, étreintes furtives, billets doux, rendez-vous mystérieux – tous les incidents précurseurs qu'un mari surprendra facilement puisqu'ils se produisent généralement sons ses yeux, échappent à sa juridiction. Il serait mal inspiré d'en prendre de l'inquiétude, d'y chercher un motif à récriminations et à reproches. La femme lui répondra toujours, de la meilleure foi du monde, qu'il n'y a rien en tout cela que de parfaitement innocent, et qu'elle n'a pas manqué à « ses » devoirs. Par habitude, par tradition, elle aura conservé ce pluriel. Or, le jour, le jour fatal où elle aura manqué à tous « ses » devoirs, rien ne viendra modifier son attitude, et la finesse du mari se sera endormie déjà devant la monotonie des susdits incidents précurseurs « où, je te jure, mon bon ami, qu'il n'y a rien que de très innocent ».

 

Henriette, après notre faute, n'eut aucun besoin de recourir à la ruse. Jamais Félicien ne l'interrogea, ne soupçonna ses sorties, ne s'inquiéta de ses fréquentes absences. Ma maîtresse probablement en enragea davantage. Notre liaison glissa peu à peu dans nos habitudes et prit les fadeurs monocordes, les régularités écœurantes du mariage. Cette considération est peut-être suffisante pour expliquer sa durée.

 

Nous pouvions nous voir chaque jour à des heures parfaitement choisies pour ne nous gêner ni l'un ni l'autre. Félicien habitait un superbe appartement voisin de l'église de la Madeleine ; je m'étais fait construire un petit hôtel à l'extrémité de l'avenue de Villiers, où de superbes habitations commençaient à remplacer les solitudes de la plaine Monceau. Chaque jour après déjeuner Henriette montait bourgeoisement dans la voiture du tramway arrêtée au bas du boulevard Malesherbes, et venait passer près de moi plusieurs heures. Elle occupait ma vie oisive, peuplait ma maison, s'intéressait à l'ameublement et aux tapisseries. Le soir, trois fois par semaine, je prenais une tasse de thé chez Félicien. D'autres fois nous nous retrouvions au théâtre, dans sa loge, par un heureux hasard.

 

On causait de nos amours dans le monde, mais avec indulgence. Le monde se gouverne à peu près selon les règles de l'Église, qui s'accommode avec les pécheurs et n'excommunie que les hérésiarques. Ce qui lui fait honte dans les liaisons irrégulières, c'est moins le vice que le scandale. Les vices convenables, corrects, gantés de frais et nantis de valeurs cotées en Bourse ne lui sont pas déplaisants. Or, Henriette, autant que moi-même, se faisait une loi de ne jamais froisser chez personne le sentiment des convenances. Je lui rends cette justice que, dans les circonstances critiques que nous avons traversées, elle fut toujours parfaite sous ce rapport.

 

Henriette était ma maîtresse depuis un an lorsque Dieu prit la peine de bénir nos criminelles amours. Après une grossesse pénible, suivie de couches laborieuses, elle donna le jour à un enfant du sexe féminin qui fut déclaré à la mairie sous les noms de Henriette Camille-Pauline. Ce fut une grosse émotion pour Félicien. Il me désigna comme parrain de la petite, naturellement, fit célébrer un baptême superbe, se prit d'un regain de tendresse pour sa femme, mais de façon à laisser voir que cette tendresse était faite surtout de reconnaissance et d'une sorte de pitié attendrie pour les épreuves de l'accouchée. J'offris les cadeaux de rigueur, largement, sans lésiner. La note des dragées s'éleva a plus de six cents francs.

 

Henriette ne partagea point l'allégresse de son mari. La maternité l'avait contrariée brusquement dans ses habitudes, dans la régularité de sa vie coupable. Elle s'en désola dès le premier jour et ne s'en consola jamais tout à fait. Une crainte la préoccupait surtout, c'était que ses grâces seraient encore amoindries, ruinées totalement peut-être ; que sa taille resterait épaissie, déformée. Elle se releva pâlie, fatiguée, la face morte, et fut assez longtemps sans pouvoir reprendre le tramway du boulevard Malesherbes. Mais dès que les forces lui revinrent elle retomba dans la monotonie de notre adultère sans que rien subsistât chez elle de la crise suprême d'où elle sortait. Cette épreuve qui transfigure jusqu'aux filles et met on ne sait quoi de céleste dans l'âme des pires, n'eut point prise sur cette créature inquiétante. Elle ne parla pas plus de l'enfant que si elle fût demeurée stérile, et ne lui témoigna d'intérêt, ne lui fit visite en nourrice qu'autant qu'elle s'y sentit astreinte par la règle des convenances.

 

C'était une petite femme très correcte.

 

Félicien était heureux maintenant. De cette enfant qu'il croyait sa fille selon le sang, il comptait faire sa fille selon l'esprit. Il s'attachait au frêle petit être avec cet amour qu'il eût si volontiers voué à Henriette si celle-ci eut été capable de le mériter ou seulement de le comprendre. Il adorait l'enfant, s'en occupait sans cesse, rêvait pour elle fortune et bonheur.

 

Intérieurement je m'amusais de cette erreur d'un grand caractère. Qu'on vienne après cela me parler de la voix du sang, des entrailles de père, de tout ce qu'inventèrent les poètes pour diviniser la plus humble, la plus animale des fonctions humaines ! Pitié, grande pitié que tout cela ! L'enfant était de moi, je n'en doutais pas ; et cependant à ma certitude ne se mêlait aucune émotion. Peut-être était-ce parce qu'il ne m'était point permis d'en laisser voir. Montrer de la tendresse à l'enfant de Félicien eût été d'un manque de tact déplorable, d'un défaut de goût scandaleux. Or, l'émotion ne vaut rien par elle-même, mais seulement en raison de son expression. En outre, comme j'ai eu déjà occasion de le dire, je ne suis guère impressionnable. J'estime que l'égoïsme est de droit naturel et social. La sensibilité est une monnaie qui n'a pas cours dans le monde ; la dépenser, c'est se ruiner sans enrichir personne.

 

Je m'habituais à penser que rien ne viendrait troubler cette existence honteuse mais confortable. Nous étions en droit, Henriette et moi, de compter sur une longue sécurité et, au cas où nous viendrions à nous dégoûter l'un de l'autre, sur l'impunité éternelle.

 

Pouvions-nous prévoir qu'une circonstance futile, absurde, un rien, déciderait notre perte ?

 

Si les choses ont mal tourné, ce n'est pas ma faute. Tout au plus aurais-je à me reprocher de m'être abstenu une fois dans ma vie entière de lire les journaux du soir. Mais les émotions de la journée rendent cet oubli pardonnable, au moins elles l'expliquent.

 

On va pouvoir en juger.

 

III

 

Ce matin-là, le Journal officiel publia un décret présidentiel aux termes duquel Félicien était élevé à la dignité de grand-officier dans l'ordre national de la Légion d'honneur. Titres exceptionnels. Commandeur du 15 août 1868.

 

Ce fut pour nous un jour de fête, bien que nous fussions tous préparés à cet événement. Depuis plusieurs semaines les journaux l'annonçaient, et Félicien en avait été officiellement avisé par un de ses collègues de l'Académie française, à cette époque ministre, président du conseil. Depuis longtemps, d'ailleurs, cette haute récompense était due à notre ami, qui l'eût obtenue beaucoup plus tôt s'il ne se fût fait accuser de froideur à l'égard du nouveau régime.

 

Félicien accueillit sa promotion avec une feinte indifférence. Il affectait constamment le dédain des vanités humaines, mais je l'ai toujours soupçonné de n'y pas rester insensible. Le soir de cet heureux jour, je dînai chez lui en petit comité, avec Henriette et le jeune secrétaire de Félicien.

 

Dès avant le dessert, le secrétaire obtint la permission de se retirer. Aussitôt je conseillai à mon ami de se rendre au palais de l'Élysée pour y porter, selon l'usage, ses remerciements au Maréchal. J'ajoutai qu'il y avait bal ce soir-là à la présidence et que, par conséquent, sa démarche serait toute naturelle. Il hésitait, prétextant une fatigue, le besoin de prendre du repos, le désir de ne point sortir ; mais j'insistai tant qu'il se décida.

 

Il s'habilla et partit. Je restai seul avec Henriette.

 

Mais je n'avais pas lu les journaux du soir. De là tous nos désagréments.

 

Or, le matin même, une des petites, filles de S. M. la reine Victoria venait d'être enlevée à l'affection du peuple anglais, à la suite d'une courte et douloureuse maladie. Aussitôt, dans Londres et dans toutes les villes des trois royaumes unis, tous les magasins avaient été fermés. L'Angleterre prenait le deuil. Et, par une coutume d'ailleurs absurde, les gouvernements des deux mondes, aussitôt avisés par le télégraphe, s'étaient empressés de renoncer à toutes les joies d'ici-bas. En conséquence, le bal offert ce soir-là à l'élite de la société parisienne par le président de la République était ajourné, selon l'étiquette.

 

À l'Élysée, Félicien fut reçu par un officier d'ordonnance de M. le général Borel, lequel lui expliqua que sa promotion dans la Légion d'honneur n'avait pas empêché la jeune princesse anglaise de succomber et que, dans cette circonstance, le Maréchal-Président avait dû renvoyer à huitaine les cavaliers seuls et les polkas déjà commandés à Desgranges et à son orchestre. Il présenta ses félicitations au nouveau dignitaire et le reconduisit avec force salutations jusqu'au seuil de la salle des Aides de Camp. Félicien, ennuyé de sa course inutile, s'empressa de rentrer.

 

À ce moment, je venais de céder aux infernales coquetteries de ma complice. Ne devions-nous pas compter sur deux bonnes heures au moins de solitude ? Quand nous nous aperçûmes du retour de Félicien, il était trop tard ; nous l'entendions traverser la salle à manger, puis le salon. La porte s'ouvrit et il nous apparut sur le seuil, surpris en pleine stupeur.

 

Ma position était périlleuse autant que ridicule. Félicien possédait tous les avantages. D'abord il était correctement vêtu, habit noir, cravate blanche, sa plaque neuve au côté droit à demi cachée sous le revers de l'habit, deux ordres au cou, une brochette de croix à la boutonnière, des gants blancs. Moi, j'étais en chemise, assis au bord du lit, les jambes nues pendantes, me disposant à me rhabiller.

 

Ridicule, ridicule situation !

 

Je l'avoue, j'eus peur.

 

Le visage de Félicien avait été envahi brusquement par une pâleur mortelle. Bien en lui ne remua. Il resta là fixe, glacé, hagard, tenant bêtement son bougeoir allumé, ce dont j'aurais probablement ri sans la solennité du cas. Il nous couvrit d'un regard terrible, ses yeux dilatés par la stupéfaction et la colère allant de moi à ma complice qui avait pris le parti de s'évanouir. Cela dura peu de temps, une seconde, un siècle. J'attendais immobile, indécis, mais me disant qu'en somme cette position ne s'éterniserait pas.

 

De la main gauche, Félicien saisit une chaise appuyée au mur, près de la porte. Bien certainement, cette chaise allait devenir une arme redoutable ; il l'élèverait sur ma tête, marcherait sur moi, m'ouvrirait le crâne d'un seul coup. Mais non. Félicien se laissa tomber sur cette chaise et fondit en larmes. Je le vois encore assis, pleurant, son bougeoir à la main.

 

Ce n'était pas le moment de perdre du temps. Rapidement, sans cesser de surveiller Félicien, dont aucun mouvement ne m'échappait, je repris mes vêtements un à un et j'y rentrai. Jamais peut-être je ne me suis habillé si vite. Après quelques secondes, je me trouvais au centre de la chambre à coucher, chapeau sur la tête, canne à la main.

 

L'autre sanglotait toujours.

 

Ridicule, ridicule situation !

 

Périlleuse aussi.

 

Pour sortir, il me fallait passer près, tout près de Félicien, si près qu'il serait peut-être impossible que mon pardessus ne frôlât pas son genou. Je n'hésitai pas, bien que persuadé qu'il allait, cette fois, se jeter sur moi, chercher à m'étrangler, engager la lutte, une lutte sauvage à coups de poing, à coups de pied, à coups de dents, une bataille de cochers ou d'escarpes.

 

Je passai, non sans saluer correctement, car, dans les pires circonstances, je reste homme du monde. Il ne bougea point. Je traversai le salon, la salle à manger, l'antichambre. Là, j'attendis un instant, la main sur le bouton de la porte de sortie. Félicien pleurait toujours et, par les portes laissées ouvertes derrière moi, j'apercevais encore la lueur de son bougeoir. Pourquoi me suis-je arrêté dans l'antichambre ? Pourquoi ai-je attendu ? Qu'est-ce que j'attendais ? Jamais je n'ai pu me l'expliquer. Enfin, je compris la parfaite inutilité de ma présence. J'ouvris la dernière porte, que j'eus bien soin de refermer derrière moi, et je me trouvai sur l'escalier.

 

Une minute après, j'arpentais rapidement le boulevard Malesherbes. Le dernier tramway venait de partir. Et pas de fiacres !

 

C'était la soirée aux embêtements.

 

Ma première impression fut toute de soulagement. J'étais enchanté – enchanté – d'être sorti de la bagarre sans horions, et c'est alors, alors seulement, que je songeai à Henriette. Dans quelle situation allait-elle se trouver ? Quels périls lui faudrait-il affronter ? Quelles difficultés devrait-elle vaincre ?

 

Penser que si j'avais, à mon habitude, parcouru, même distraitement, le National, la France et le Temps, rien de tout cela ne serait arrivé ! Car les journaux du soir, comme je pus m'en assurer en rentrant, annonçaient, avec le décès du la princesse anglaise, l'ajournement du bal donné en son palais par le Maréchal-Président.

 

Fatale omission ! Il avait fallu l'émoi joyeux causé par le nouveau succès de mon ami pour occasionner cet oubli, chez moi, l'homme le plus rangé, le plus routinier de la terre !

 

Que devenait Henriette ? Félicien ne semblait point disposé d'assouvir sur elle une rage homicide. Ou peut-être attendait-il mon départ pour éclater. Non. J'avais encore plein l'oreille de l'écho de ses sanglots lointains, des gémissements bêtes, des pleurs d'enfant, d'idiot.

 

C'est égal, pas très crâne, l'ami Félicien. Un autre se serait monté, aurait vu rouge, parlé de tout tuer, ameuté les domestiques, la maison. Tout de même, je pouvais compter sur une affaire pour le lendemain ; l'affaire de rigueur avec une cause puérile qui ne donnerait le change à personne, un duel sérieux pour un prétexte futile en apparence. Bien que dénuée de scandale, l'aventure devait aboutir. Félicien n'oserait point laisser les choses en l'état, empocher son camouflet, sous peine de passer à mes yeux pour le dernier des propres-à-peu.

 

Je regagnai mon logis à pied, perdu dans un monde de réflexions déplaisantes. Au fond, j'aurais préféré que tout cela n'arrivât point.

 

Se laisser prendre ainsi, était-ce assez bête ?

 

Quelle leçon pour l'avenir !

 

C'était la première fois que j'avais cédé imprudemment. D'ordinaire, je me tenais sur mes gardes, malgré les provocations d'Henriette, toujours audacieuse jusqu'à la folie. Les femmes sont toutes la même, jamais la peur ne leur est un frein. Henriette montrait souvent des témérités effrayantes, me serrant la main sous la table, cherchant rapidement mes lèvres entre deux portes, à un pas du salon rempli de visiteurs. Sur mes observations, elle se scandalisait de la poltronnerie des hommes et protestait de la bravoure des femmes. Aucun moyen de lui faire entendre raison. Je cédais toujours, finalement, brusquement poussé hors de ma prudence par un amour-propre à mes yeux chevaleresque.

 

Maudit point d'honneur qui m'avait fait faiblir encore ce soir-là ! Henriette, dont je croyais connaître toutes les ressources de coquetterie, m'avait surpris par des séductions inattendues. Dans quel but et à quel propos ? Elle avait passé deux heures chez moi et je pensais bien que nous n'aurions plus rien à nous dire. En exhortant Félicien à se rendre au bal de l'Élysée, j'étais de bonne foi ; je lui donnais bien innocemment, dans une intention parfaitement désintéressée, un excellent conseil. Je n'avais pas la moindre arrière-pensée – parole d'honneur ! À quel pernicieux et funeste désir avait donc cédé Henriette ? Je ne saurais le dire en toute certitude, mais je crois comprendre qu'elle fut impatiente de tromper effectivement un grand-officier de la Légion d'honneur. Cette explication semblera absurde, saugrenue à beaucoup d'hommes pratiques ; ce m'est une raison de plus de l'admettre comme unique et véritable.

 

Pauvre Félicien ! J'aurais donné gros pour que cette aventure accablât plutôt un autre de mes amis, un de ceux que je rencontrais avec indifférence et par échappées. Outre que je prenais une large part à son chagrin, je ne perdais pas de vue que cet incident – fâcheux à tous égards – -allait bouleverser complètement mon existence.

 

Où irais-je maintenant le soir fumer ma pipe et boire une tasse de thé ?

 

Comme j'avais dépassé le boulevard extérieur et que je me trouvais entre l'hôtel du peintre Édouard Détaille et celui de Mlle Louise Valtesse, il me vint une idée plus sombre.

 

Certes, je pouvais compter sur un duel avec Félicien, mais, en y réfléchissant bien, un autre danger me menaçait contre lequel je devais rester complètement désarmé. Henriette viendrait peut-être me trouver, chassée, honteuse, sans trousseau, sans un sou, et me proposerait de prendre la fuite avec elle, de partir pour l'Italie, pour l'Égypte ou pour l'Amérique, pour un pays quelconque entrevu parmi ses rêveries bourgeoises. Que faire en ce cas ? Répondre par un refus serait indigne d'un galant homme. Obtempérer devenait toute une affaire, un exil, un déménagement. Et je calculais par la pensée les tracas, les fatigues, les dépenses d'une vie, errante d'abord, compliquée à tout moment par la crainte d'une rencontre, par le besoin de se cacher, d'aller de ville en ville, d'hôtel en hôtel, pour nous abattre enfin dans une petite commune perdue, un trou, à l'abri des excursions des touristes et assez éloignée d'une ligne de chemin de fer !…

 

J'avais cependant organisé sagement ma vie, écarté les amitiés inutiles, les maîtresses encombrantes, les occupations graves. La belle avance ! si, proche la quarantaine, je devais me trouver arraché à mes habitudes et me voir une femme sur les bras !

 

Un crampon ! Ni plus ni moins. L'expression est vive, mais je n'en sais point qui rende mieux la chose.

 

À peine cette pensée eut-elle pris place en ma cervelle qu'elle en chassa impitoyablement toutes les autres. La question Henriette qui, dans le début de la crise, m'apparaissait comme une quantité négligeable, devint la question importante, la question capitale. Le reste, Félicien, la scène du soir, ma vie troublée, l'obligation de chercher un autre ménage pour ma tasse de thé le soir, mon duel certain, les conséquences mêmes de ce duel, tout cela me parut secondaire. La femme me faisait peur beaucoup plus que le mari, et j'aurais voulu pouvoir quitter Paris en toute hâte, par le premier train du matin, pour échapper – même à l'aide d'un moyen douteux – à la visite émouvante qu'Henriette me préparait sans doute pour le coup de neuf heures. Mais il n'y avait rien à y faire. Je me résignai. Du reste – soit dit sans vanité – je n'ai jamais décliné aucune responsabilité. Le vin étant tiré, il fallait le boire. Tant pis pour moi.

 

Très préoccupé, je tardai à m'endormir. Il était près de trois heures du matin quand je me sentis gagner par le sommeil.

 

Mon valet de chambre vint me réveiller à dix heures, selon l'habitude. Au réveil, mon appréciation des faits de la veille, restait la même quant au fond. Dans la forme, je la trouvai plus froide et plus raisonnable. Peut-être que Félicien avait réfléchi de son côté et qu'il ne m'enverrait pas de témoins, pur crainte du scandale et de la malignité du monde. Après tout, il ne pouvait agir comme le premier mari venu, ayant une situation à garder. Il tiendrait sans doute à ne pas ébruiter son sinistre. Enfin, c'était à voir.

 

Quant à Henriette, elle aurait peut-être l'idée de se retirer dans sa famille. Aux heures d'affliction, quel plus sûr refuge que le sein d'une mère ? Quel milieu plus favorable au repentir que le foyer paternel ? Au besoin d'ailleurs – et si elle ne comprenait pas d'elle-même la nécessité d'agir ainsi – mon devoir d'honnête homme m'imposerait de l'éclairer, de lui indiquer la voie à suivre. Convenait-il que je profitasse de son égarement pour la perdre à mon profit ? Pouvais-je abuser des circonstances pour accepter le sacrifice de sa réputation, de sa vie tout entière ?

 

Non, je ne le pouvais pas. Non, je ne le devais pas. C'est affaire aux esprits timorés, aux consciences molles, de céder à la première approche de l'entraînement, de s'abandonner aux tentations. Les caractères sérieux résistent d'abord, reprennent possession de leurs ressources individuelles, puis mesurent, calculent, pèsent le pour et le contre, examinent le bon et le mauvais côté des choses. Si Henriette s'abandonnait, je la retiendrais au bord du précipice et je lui en montrerais la profondeur. Il ne faudrait pas de longs raisonnements pour lui faire entendre qu'à tout bien considérer notre aventure était banale, ordinaire, et ne justifierait aucunement des mesures extrêmes.

 

Un ménage rompu, la grande nouveauté ! Un foyer ruiné, était-ce bien original ? Étions-nous les premiers dans cette situation ? Non, certes non. Les femmes séparées ne se comptent plus et toutes ont retrouvé, après quelques semaines écoulées – le délai d'un deuil de cour – un centre de relations, des salons indulgents, des amis fidèles et même au respect d'assez bon aloi. Quant aux maris éprouvés, depuis longtemps on n'en tient plus la statistique. Il faudrait pâlir sur les chiffres.

 

Parbleu ! rien n'était perdu si l'on prenait la chose au sérieux, si l'on se gardait des coups de tête. Bien décidément – le duel avec Félicien ayant lieu ou non – Henriette se tirerait d'affaire selon la raison, selon la sagesse.

 

Et j'arrivais enfin à comprendre que, des trois intéressés, j'étais, moi, le seul sérieusement lésé, le seul irrévocablement privé de quelque chose, le seul profondément atteint. En effet, non seulement je ne retournerais pas chez Félicien, mais il me faudrait encore prendre soin de l'éviter, soit cesser de fréquenter certains salons où il se produisait. Obligation stupide, en vérité, puisque ce n'était pas moi que l'événement rendait ridicule.

 

Enfin, il fallait voir.

 

Vers onze heures, comme je commençais à m'étonner, un groom survint – le groom d'Henriette – avec une lettre.

 

J'avais à peine jeté mes regards sur le papier que je fondis en larmes.

 

Félicien n'était plus.

 

Dans le courant de la nuit fatale, une heure environ après mon départ, le malheureux avait succombé à une attaque d'apoplexie. On l'avait trouvé étendu sur le tapis de son cabinet, la face noire, avec du sang aux lèvres et sur la barbe.

 

Un coup de foudre.

 

Henriette m'informait de ce grand malheur, et m'invitait à passer chez elle au plus tôt.

 

Je fis monter le groom et lui demandai quelques menus détails.

 

C'était en pleine nuit, vers une heure du matin – il devait être une heure, en effet – que les domestiques avaient été réveillés par les cris de madame et par de furieux coups de sonnette. Le cadavre était encore chaud. Madame avait été bien malade, une crise de nerfs prolongée qui s'était calmée seulement à l'arrivée du médecin. Toute la maison était sens dessus dessous. On avait prévenu le frère de monsieur et les parents de madame, qui étaient accourus bien vite. Quel malheur ! Un si bon maître !

 

Le groom partit.

 

J'étais accablé de stupeur.

 

Pauvre Félicien ! Un ami, un vrai ! Nous nous étions si mal quittés… Partir ainsi, jeune encore, en pleine gloire, et sans que j'eusse pu lui serrer la main une dernière fois ! Quelle secousse ! Aucune des douleurs éteintes dans le passé ne m'avait frappé si rudement. Il n'est pas d'être au monde que j'aie autant pleuré.

 

Je ne sais pourquoi, je ne m'explique pas pourquoi, mais je n'avais jamais autant pleuré que ce jour-là.

 

IV

 

Trois jours après – l'enterrement était décidé pour midi – je me levai de bon matin en vue de réfléchir à la petite allocution que je devais prononcer au cimetière, sur la prière générale. La veille, toutes les dispositions de la funèbre cérémonie avaient été arrêtées. Le nombre des discours devenait important et il fallait compter avec l'imprévu, avec les délégations des sociétés savantes de province dont Félicien était président d'honneur, avec la jeunesse, les Écoles, toujours si empressée aux funérailles des grands hommes. Ma mission se limitait à prononcer quelques paroles au nom des plus intimes amis du mort. Quinze à vingt lignes au plus.

 

Étant de nature médiocrement éloquente, je pris les précautions de rigueur, c'est-à-dire que je traçai sur une feuille de papier la teneur de mon petit discours, me réservant d'en graver les termes dans ma mémoire au cours de la matinée. J'eus lieu d'être assez satisfait de mon ouvrage. C'était simple, grave, ému, pas banal : une bonne moyenne d'oraison funèbre.

 

Ah ! ce fut un bel enterrement ! Je tenais un des cordons du poêle ; les cinq autres étaient tenus par :

 

Un membre de l'Académie française ;

Un membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-lettres ;

Le chef de cabinet de M. le ministre de l'instruction publique et des beaux-arts ;

Un député du département de l'Orne, dont Félicien était originaire ;

Un ancien élève de l'École normale, qui comptait le défunt parmi ses plus brillants lauréats.

 

Derrière le catafalque aux grands voiles de deuil semés d'étoiles d'argent et qui pliaient sous les palmes et les couronnes, venaient, à la suite des maîtres des cérémonies portant voilées sur des coussins de velours violet les décorations du mort :

 

La famille ;

Un aide de camp du Maréchal-Président ;

Le bureau de l'Académie française ;

Les délégations de l'Institut ;

La Société des gens de lettres, conduite par M. Emmanuel Gonzalès ;

Les membres de la Société des auteurs dramatiques ;

Les représentants des nombreuses Sociétés savantes dont Félicien s'était montré le zélé protecteur ;

Des artistes, des savants, des journalistes, un imposant cortège d'admirateurs, de disciples et de fidèles.

 

Et nous défilions à travers la foule pieusement rangée, entre deux haies de soldats en grande tenue, aux accents de la musique de la garde républicaine dont les silences étaient marqués par le grondement prolongé des tambours étouffé sons les draperies funéraires.

 

Dans Paris, c'était comme un recueillement. Les fronts se découvraient sur notre passage. Ah ! la France perdait un de ceux qui comptent pour sa gloire, un sublime esprit, un grand cœur ! L'âme de la foule semblait prier.

 

Magnifique spectacle qui jamais ne s'effacera de mes yeux !

 

À la Madeleine, la messe fut chantée par Bosquin et Melchissedec, de l'Opéra, Mmes Mézeray et Vidal, de l'Opéra-Comique. Alexandre Georges tenait les orgues.

 

Au cimetière du Père-Lachaise, l'inhumation eut lieu dans un caveau provisoire offert par la ville de Paris. Quand la bière eut été descendue dans la tombe, les orateurs, désignés à tour de rôle par un maître de cérémonies, s'avancèrent et parlèrent. Ce fut long, mais beau. Enfin mon tour arriva. Je fis deux pas en avant, m'arrêtant au bord même du tombeau, et je prononçai :

 

« L'ami vénéré que nous avons perdu, le grand penseur, le… »

 

Mais il me fut impossible d'achever, non pas que je ne fusse incertain de mon débit ou que l'émotion me prît à la gorge. Non, ce n'est pas cela. Mais un souvenir me revenait qui changea complètement le cours de mes idées. J'oubliai la cérémonie, le deuil de tous ces cœurs empressés, cette foule recueillie qui attendait mes paroles, et je ne vis plus que la scène, la ridicule scène de l'autre soir : moi en chemise, au milieu de la chambre à coucher, Henriette évanouie, mes vêtements épars, et lui, Félicien, en tenue de gala, son bougeoir à la main et pleurant comme un veau. À cette vision furtive, je fus un moment bien près d'éclater de rire. Je fermai les yeux, redoutant de découvrir brusquement Félicien assis au fond de la tombe, son bougeoir à la main. Quelqu'un me prit le bras et m'entraîna à l'écart. J'entendais ces mots vagues dans la foule :

 

– Pauvre homme… L'émotion, sans doute… Songez donc, c'était son meilleur ami… Quelle perte !…

 

Mais je me remis aussitôt et, tandis que l'on m'éloignait, je ne perdais aucune des paroles de l'orateur qui avait pris ma place :

 

« Au nom du Cercle artistique et littéraire d'Alençon, j'apporte sur cette tombe encore entr'ouverte… »

 

Une demi-heure après je quittai le cimetière, poursuivi par des reporters en quête de renseignements intimes sur Félicien. Je leur répondis de mon mieux, y apportant de la complaisance, heureux de contribuer par mes révélations à la gloire du mort. Je racontai les débuts difficiles, misérables, de mon ami, sa lutte courageuse contre l'adversité, sa vie de famille, si simple, si touchante, sa femme – son unique amour – et sa fille – une adorable enfant belle comme les anges. Je sus taire quelques manies excentriques ou ridicules du défunt. Bref, je m'acquittai de ce soin à merveille.

 

Vers cinq heures je montai saluer Henriette entourée de sa famille.

 

Visite inévitable.

 

Henriette fut d'une distinction accomplie ; ni trop émue, ni trop glaciale. Elle accepta mes condoléances avec un sourire triste – un de ces sourires comme on en rencontre sur les dessins des romances – et elle m'annonça son départ pour le lendemain. Elle se retirait pour quelques semaines à Saumur, chez ses parents.

 

Excellente idée.

 

Je lui répondis que, de mon côté, je comptais m'éloigner aussitôt de Paris, où me harcelaient depuis quelques jours tant et de si douloureux souvenirs.

 

Ce fut tout. Elle ne chercha point à me parler à l'écart, ne me demanda pas où je comptais me rendre, ne souffla mot d'une correspondance possible. Il semblait que tout fût fini, bien fini, entre nous, sans qu'aucune parole d'adieu fût nécessaire, que nous allions vivre désormais étrangers l'un à l'autre, plus encore qu'étrangers : ignorés l'un de l'autre.

 

Ainsi je pris congé, simplement, de cette insignifiante créature, la mère de ma fille. Je sortis après avoir répondu aux étreintes reconnaissantes de la famille. Pensez donc ! Je m'étais donné tant de mal, m'occupant de tous les préparatifs, remplaçant les parents dans les sombres corvées de ces jours funèbres. J'avais tenu à visser moi-même les boulons de la bière où moi-même j'avais enseveli Félicien.

 

Eh bien – me croira qui voudra – si un instant j'ai aimé Henriette, ou, pour mieux dire, si à un seul instant je l'ai ardemment désirée, désirée follement, désirée avec angoisse, désirée douloureusement, – c'est ce jour-là, ce dernier jour, quand je l'aperçus si blanche, si pâle, si froide dans ses longs vêtements sinistres, avec ses yeux noirs, fixes et durs, dilatés par les insomnies, et où luisait la fascination d'une flamme d'enfer !

 

V

 

Où aller ?

 

J'avais fort peu voyagé, mais je ne me sentais aucun goût instinctif pour une contrée plutôt que pour une autre. J'eus d'abord l'idée d'aller m'oublier dans quelque pays désolé et vide, mais j'y renonçai aussitôt par cette raison que le voyage ne me servirait en rien si, en me tenant hors de chez moi, il ne me tirait pas hors de moi-même. Le but devait être plutôt d'occuper toutes les forces vives de mon esprit à des objets nouveaux, à des paysages qui renouvelleraient constamment l'émoi de la surprise. Sous ce rapport, j'avais le choix, mais il me manquait les éléments d'une préférence.

 

Je me rappelai fort heureusement un pays dont il avait été parlé fréquemment devant moi par Félicien : l'Italie.

 

Dans sa jeunesse, au sortir de l'École normale, Félicien attaché comme secrétaire à une commission du ministère de l'instruction publique envoyée dans les environs de Naples pour je ne sais quelles fouilles scientifiques, avait été si profondément épris de la grande patrie latine que, sa mission terminée, il avait sollicité et obtenu l'autorisation de prolonger son voyage. Pendant une année, il avait couru du nord au midi de la grande péninsule, émerveillé, ravi, frissonnant d'émotion…

 

Souvent, le soir, entre Henriette et moi, il revenait complaisamment sur les mille incidents de ce voyage dont il avait conservé une sorte d'éblouissement ; il nous racontait ses interminables flâneries dans Rome, ses courses en Sicile, les trois mois qu'il était resté à Florence, ne pouvant s'en arracher, mangeant de la vache enragée, vivant avec deux lires par jour, couchant dans les mansardes des trattoria, pour allonger un peu son séjour. Et Pise, et Bologne, et Ferrare, et Venise, et Naples !

 

Au retour il avait publié ses deux premiers ouvrages : l'Âme de Rome et les Pères de Florence, livres superbes dont le succès est encore dans toutes les mémoires.

 

Que de fois Félicien ne m'avait-il pas dit :

 

– Un de ces jours, nous ferons ce voyage-là ensemble… Tu verras !

 

Je me décidai pour l'Italie, et, ayant disposé tous mes préparatifs, j'eus soin de serrer dans ma valise les deux livres de Félicien, tous deux enrichis d'une dédicace fraternelle.

 

Le lendemain, à huit heures du matin, je prenais le chemin de fer pour Marseille dans l'intention d'entrer en Italie par Vintimille.

 

Comme bientôt je me félicitai d'avoir quitté Paris. C'était au point que je m'étonnais de n'avoir pas eu plutôt et plus souvent des idées de voyage. Depuis des années, j'étais demeuré confiné dans Paris, comme bloqué par la neige ou par une invincible armée assiégeante. Pendant tout le temps de ma liaison avec Henriette, je ne m'étais senti aucun goût, aucun désir plus vif qu'un furtif caprice ; au point que je crois comprendre aujourd'hui que le charme singulier de cette femme était fait en quelque sorte d'une suspension de la vie, d'une interruption de la présence d'esprit, d'une absence rêveuse où se prélassaient mes instincts paresseux. Et il me vint alors cette conviction que, sans la déplorable aventure, je ne me serais peut-être jamais séparé d'Henriette, et qu'enfin, se fortifiant dans l'habitude, notre criminel attachement serait devenu un lien respectable grâce aux années. Dans les premiers temps de mon voyage, Henriette me manqua parfois, notamment les jours de pluie.

 

Insensiblement, les enchantements de la route suffirent à m'absorber. Je regardais et j'étudiais ardemment, avec un intérêt profond, patient, obstiné que jamais auparavant je n'avais apporté aux choses de l'art et de la nature. On eût dit véritablement que la crise récente venait de développer en moi une nervosité maladive, une susceptibilité farouche à toutes les manifestations extérieures, la faculté jusqu'alors insoupçonnée de sentir vite et profondément. J'éprouvais comme des goûts nouveaux, une inquiétude constante d'impressions, de tressaillements subits, inexplicables en présence d'une idée ou d'un objet jusqu'alors indifférents ; à cette transformation de mon tempérament s'ajoutait une parfaite netteté d'esprit qui me faisait concevoir et exprimer, non sans élégance, des pensées inopinément écloses en moi. Je devenais plus irritable, mais je devenais aussi plus clairvoyant. Enfin, tout un monde de sensations s'éveillait et chantait, un monde nouveau plus peuplé, sinon plus intéressant que le premier. Faut-il croire que l'esprit est sujet à des transformations comme le corps qui renouvelle ses atomes de sept en sept années ?

 

Hypothèse probable. Combien d'hommes meurent dans un homme avant sa mort !

 

Je serais assez embarrassé de dire ce qui me plut davantage dans mon voyage…

 

Rome, peut-être.

 

J'y arrivais avec une curiosité impatiente surexcitée par une étude laborieuse du livre de Félicien : l'Âme de Rome, œuvre surhumaine dont j'avais imprégné ma mémoire. Ainsi se vérifiait – bien que dans des conditions étranges – le projet que nous avions formé, Félicien et moi, de visiter l'Italie ensemble. À la vérité, il ne me quittait pas. J'entendais mentalement des pensées qui lui auraient été personnelles répondre à certaines questions que je m'adressais ; je me découvrais une manière de voir plus heureuse et plus haute, comme si l'écho de sa parole eût résonné constamment sous mon front. Je reconnaissais, sans que personne fût là pour me les nommer, certains monuments, certains sites dont son livre contenait la magique description. Je revoyais l'Italie pour ainsi dire et j'éprouvais la douce joie que donnent les êtres, les lieux retrouvés après un long éloignement.

 

À de certains moments, cette illusion m'emportait au point que je me retournais brusquement, dans la certitude que Félicien se trouvait là, à ma droite, cheminant près de moi en fidèle compagnon, me soufflant mes plus judicieuses réflexions. Et – particularité frappante – je ne m'imaginais point un Félicien ordinaire en costume de voyage, mais je me le représentais tel que je l'avais vu le soir suprême, en habit noir, cravate blanche, gants blancs, la plaque de grand-officier au côté droit, des ordres au cou, une petite brochette de petites croix épinglées sur le revers de l'habit. La sincère amitié que j'avais vouée à Félicien et que je continuais à sa mémoire, empêchait que la préoccupation de sa présence me devînt désagréable. Loin de proscrire son souvenir, j'y revenais constamment ; et il m'arriva d'y faire appel. Ma situation d'ancien intime ami de l'illustre écrivain m'ouvrit bien des portes ; dans les plus nobles salons de la société romaine, j'étais entouré, questionné, accablé d'égards, et plus d'une soirée fut consacrée à l'apothéose du défunt, moi parlant d'abondance, plein démon sujet, et l'entourage, attentif à mes paroles, suspendu à mes lèvres.

 

Ce fut ainsi pendant un an… je ne sais pas au juste.

 

Enfin, las de mes déplacements continuels et de ma vie d'auberges, je me retirai dans un village des Alpes françaises, à Sospel – un petit chef-lieu de canton à mi-chemin sur la route de montagnes qui relie Nice à Coni. J'y louai une petite villa sur le domaine de la Commande, non loin du torrent de la Bévéra ; j'y fis venir quelques meubles de Paris, mon valet de chambre, ma cuisinière et, installé, me mis au travail.

 

Une idée m'était venue en route. Pourquoi n'écrirai-je pas une biographie de Félicien ?

 

De bonne foi, sans parti pris, je m'étais demandé auquel de ses fidèles revenait cette mission pieuse, cette tâche difficile. Un à un, j'avais jugé tous ceux qui pouvaient sembler capables d'un pareil travail, et j'en avais conclu que moi seul pourrais y réussir.

 

En effet, je remplissais absolument les conditions désirables pour cet objet.

 

Quoi de plus rare qu'un bon travail biographique, vraiment complet, vraiment exact ? Dans le plus grand nombre des cas, le biographe s'adresse directement à l'homme qui doit faire le sujet de son étude – ou, si l'homme est mort, à ses descendants – reçoit des notes naturellement suspectes de partialité ou des confidences qui lui imposent le double devoir de la discrétion et de la reconnaissance. Il apporte un si bas attachement au service de l'homme qu'il raconte qu'on le prendrait volontiers pour une sorte de laquais de l'immortalité. Dans d'autres cas, plus rares, le biographe est un ennemi acharné, un adversaire emporté par