Alain Mourgue

 

 

 

DYNAMIQUE DE GROUPE

 

 

 

Publication du groupe « Ebooks libres et gratuits » – http://www.ebooksgratuits.com/

 

 

 

Table des matières

 

PROLOGUE

CHAPITRE 1 OUVERTURE

EMMANUEL

PIERRE

JEAN-BAPTISTE

LUC

AÏCHA

BLANDINE

SIMON

THOMAS

MATHIEU

CHAPITRE 2 ENTRAÎNEMENT

EMMANUEL

LUC

SIMON

THOMAS

AÏCHA

CHAPITRE 3 ÉPREUVE

EMMANUEL

LUC

EMMANUEL

BLANDINE

PIERRE

THOMAS

MATHIEU

CHAPITRE 4 COURS DU SOIR

JEAN-BAPTISTE

PIERRE

CHAPITRE 5 DISPARITION

EMMANUEL

LUC

SIMON

CHAPITRE 6 SYNTHÈSE

LUC

PIERRE

MATHIEU

EMMANUEL

CHAPITRE 7 RENSEIGNEMENTS

MARC

CHAPITRE 8 ENQUÊTE

ÉPILOGUE

À propos de cette édition électronique

 

PROLOGUE

 

Je crains de n’avoir pas le talent, la sensibilité, le style, la technique d’élaboration romanesque pour relater les faits extraordinaires et invraisemblables qui se sont déroulés en un lieu normalement dévolu à la détente et à la réflexion et dont il m’a été donné de connaître par une indiscrétion dont je préfère taire l’origine. J’ai pensé qu’il serait plus simple et plus honnête de donner la parole à chaque protagoniste en le priant de s’exprimer librement et naturellement. Je ne suis ni juge ni policier ni même témoin. Chacun a accepté mon invitation. Je ne peux, toutefois, certifier l’exactitude des identités et l’authenticité des récits. Je ne peux davantage démêler la réalité et le fruit de l’imagination. Je suis persuadé, en tout état de cause, que la vérité se dérobe à notre quête, se dissimule derrière l’apparence des choses et revêt parfois la tunique de l’invraisemblable. Sachant tout cela, j’ai cependant tenté d’en savoir davantage, d’attacher autant d’attention aux silences qu’aux paroles. J’ai essayé de croiser certains témoignages contradictoires. Je pense m’être approché de la vérité sans, toutefois, jamais la saisir. Cette dernière est rebelle et ne se laisse pas aisément apprivoiser. Je te laisse donc, à toi lecteur, le soin d’élaborer tes hypothèses et de forger ta conviction.

 

L’histoire que je vais te conter s’est déroulée quelque part au centre du pays, entre les murs d’un modeste château campagnard d’origine féodale remanié au début de la Renaissance par un seigneur compagnon et ambassadeur du roi Charles VIII à l’époque des guerres en Italie. L’édifice est bâti au fond d’une combe à quelques centaines de mètres en contrebas d’un hameau. Le chef-lieu de la commune est situé à trois kilomètres plus hauts, en direction des hauts plateaux.

 

Le château est entouré de son parc, lui-même ceint d’un mur de pierre haut d’environ trois mètres.

 

Les anciennes douves ont été comblées et remplacées par une allée gravillonnée. Au levant, le vaste jardin potager encercle une fontaine circulaire en lave noire. En son centre, une colonne sombre supporte quatre têtes de lion aux larges gueules béantes d’où jaillit l’eau. Plusieurs allées sillonnent le jardin. L’une d’entre-elles le traverse de part en part depuis les cuisines jusqu'à une poterne percée dans le mur de clôture. Au midi, la voie principale, pavée, prend sa source au portail monumental de l’entrée du parc, longe les anciennes écuries, dessert un parking puis traverse d’un trait un vaste espace engazonné au milieu duquel se dressent, tels de formidables récifs quelques chênes centenaires, puis se déverse dans la cour intérieure en une vaste flaque après avoir franchie le porche surmonté d’un linteau de style gothique marqué aux armes de son fondateur. Au couchant, la prairie cède la place à un jardin qui s’ordonne autour d’un labyrinthe. Les résineux s’emparent du septentrion et dissimulent le mur d’enceinte.

 

Au-delà du parc s’étendent des prairies, des sagnes et des bois. C’est une région d’élevage située à mille deux cents mètres d’altitude. Les vastes étendues herbeuses sont ourlées de petites éminences sillonnées de combes. Sur trois côtés se dressent des montagnes plus élevées. Une pente dévale le plateau sur prés de vingt kilomètres et s’étale en une large plaine.

 

L’édifice castral est de forme quadrangulaire. Les quatre ailes, de facture identique, sont ancrées à quatre tours surmontées d’un toit en poivrière. L’aile sud abrite le porche d’entrée, de part et d’autre duquel se trouvent les locaux administratifs et le hall d’accueil aménagé sur l’emplacement de l’ancienne salle des gardes. Deux appartements se partagent l’étage : celui du directeur et celui, plus modeste, du gardien. Au nord et à l’ouest, le rez-de-chaussée se compose des salles de réunion. L’étage est occupé par des chambres. La chapelle est incise dans la tour nord-est. Elle constitue un lieu totalement indépendant du reste du château. On ne peut y accéder que par une unique porte. Enfin, l’aile du levant abrite la bibliothèque, la salle à manger, l’office et une vaste cuisine au fond de laquelle s’adosse une immense cheminée dont l’âtre est suffisamment vaste pour y cuire un bœuf entier. L’unique étage est parcouru d’une galerie ouverte sur la cour qui dessert les chambres.

 

Un puits se dresse au centre de la cour intérieure, libéré des murailles de l’ancien donjon qui l’enserraient.

 

Sous la cuisine et la chapelle se tapissent des caves auxquelles on peut accéder grâce à deux issues, l’une située dans l’office et l’autre placée derrière le maître autel de la chapelle.

 

Le bâtiment des anciennes écuries abrite les locaux techniques et une salle de détente.

 

Ah ! mes invités arrivent ! Ils prennent place autour de la table à l’extrémité de laquelle je suis assis. Je leur laisse la parole.

 

* * *

 

« Mon nom est Emmanuel Cohen. Je suis consultant en management des équipes dirigeantes des grandes entreprises. J’ai fondé et je dirige depuis une quinzaine d’années un cabinet conseil. J’ai mis au point un concept, une méthodologie et des techniques, appréciés de mes principaux donneurs d’ordre, destinés à détecter et à évaluer le potentiel des futurs cadres dirigeants. Mon objectif est de mettre en symbiose l’expression des talents individuels et le travail en équipe.

 

Mon concept repose sur le principe d’émergence du charisme du leader par la libération de l’énergie vitale. J’ai publié plusieurs ouvrages sur ce sujet. J’anime des cercles de réflexion et d’échanges fréquentés par des responsables de la société civile et du monde politique.

 

J’espère que vous me donnerez l’occasion de vous présenter plus en détail ma méthodologie et mes techniques de dynamique des groupes dirigeants que j’ai élaborées.

 

Je suis âgé de cinquante six ans. Je vis et travaille à Paris. Je suis divorcé, sans enfant. J’ai des amis, des collaborateurs et de nombreuses relations en France et à l’étranger.

 

Que vous dire de plus pour l’instant ?

 

Je suis de confession juive et citoyen français. J’ai suivi des études de philosophie et de sociologie à Paris. J’ai modestement collaboré à des mouvements favorables à l’indépendance de l’Algérie. Plus tard, j’ai apporté ma contribution aux débats politiques et à l’action militante à partir de 1967 au sein de groupes révolutionnaires qualifiés de gauchistes par nos adversaires de droite comme de gauche. J’ai rejoint ensuite les rangs d’un grand parti de gauche.

 

Mes affaires sont plutôt prospères. Parmi mes meilleurs clients je compte de nombreux amis et camarades issus des bancs de l’université et ayant eu les mêmes engagements politiques que moi. »

 

* * *

 

« Je m’appelle Pierre Ablys. Je suis né à Lyon. Mon père était militaire. Il est décédé. Ma mère est à présent à la retraite. Durant mes années de lycée puis d’université j’ai milité au sein de petits mouvements politiques. Au terme de mes études de droit et de philosophie je me suis engagé dans les parachutistes. J’avais d’abord opté pour une spécialité de juristes en droit pénal car je désirais devenir commissaire de police mais j’ai été recalé au concours. J’attribue mon échec à des motifs politiques. Mon grand-père maternel a été un partisan convaincu du maréchal Pétain. C’est un héritage qui pèse lourd. Je me suis alors tourné vers le droit des affaires. Mon premier emploi dans une entreprise d’import-export m’a conduit à séjourner durant un peu plus de deux ans au Liban. De retour en France j’ai pris un poste de directeur commercial d’une compagnie installée à Marseille. À présent, je suis pressenti pour être directeur général d’une filiale de ce groupe à l’étranger.

 

Autres choses… ? Ah ! Oui ! Je suis célibataire… Et pas d’enfant… à ma connaissance ! »

 

* * *

 

« Jean-Baptiste Le Du : Je suis issu d’une famille nombreuse de la région de Nantes. J’ai d’abord préparé un diplôme de boucher comme mon père. Il souhaitait que je travaille avec lui. J’ai préparé et obtenu en même temps un brevet de comptabilité. Les projets de construction de centrales nucléaires dans l’ouest m’ont amené à m’engager dans des associations de défense de l’environnement. J’ai fait mes premières armes de militant à Plogoff où le gouvernement envisageait la construction d’une centrale. C’est dans le cadre de rencontres entre diverses associations et mouvements écologistes que j’ai rencontré Emmanuel. Nous nous sommes liés d’amitié. C’est grâce à lui que j’ai rencontré ma compagne. Elle travaillait dans un organisme qu’il dirigeait. Nous nous sommes installés dans un hameau au sein de la communauté à laquelle nous appartenons. Nous avons deux filles. Emmanuel m’a demandé, il y a huit ans, de prendre en charge la direction du centre de formation de la Grande Combe qu’une des associations qu’il préside a acquis. »

 

* * *

 

« Mon nom est Luc Destrange. Je suis marié et j’ai trois enfants. Je suis issu d’une famille catholique du val de Loire, prés de Saumur. Mon épouse et moi, militons depuis très longtemps au sein des mouvements de jeunesse catholique. J’y exerce une fonction de responsabilité. Au plan professionnel je suis directeur du service du personnel d’une société filiale d’un groupe pharmaceutique européen. La direction générale me propose de prendre la direction du service de gestion des ressources humaines du groupe. Ma famille et moi vivons dans la banlieue toulousaine. »

 

* * *

 

« Aïcha Amal : Ma famille est d’origine palestinienne de la région de Jéricho. Je suis née à Beyrouth. Mes parents ont quitté le Liban pour fuir la guerre civile. Nous sommes arrivés en France et nous avons pris un peu plus tard la nationalité française. Après des études primaires et secondaires sans problème j’ai suivi des études de sociologie et d’économie. Je suis célibataire et donc très disponible pour mon métier. Ma direction envisage de me confier la mise en place et la responsabilité du futur département de la communication. J’exerce actuellement la fonction d’adjointe au département chargé des relations avec la clientèle. »

 

* * *

 

« Mon nom est Simon Mareuge. Je suis marié. J’ai deux enfants, le choix du roi ! Une fille, un garçon. Je suis ingénieur en informatique dans une grande entreprise. Je travaille actuellement dans la région marseillaise. Je suis en pourparlers avec les dirigeants d’une société de maintenance informatique qui semblent disposés à me confier la direction de leur agence parisienne. Je ne m’intéresse pas à la politique ni à la religion. Ma famille et mon travail passent avant tout le reste. »

 

* * *

 

« Thomas Langlois : J’ai décidé de quitter l’armée au bout de vingt ans de bons et loyaux services. On me propose la direction d’une agence régionale d’un groupe chargé d’offrir des prestations de surveillance et de sécurité aux entreprises. Divorcé, trois enfants. J’aime pratiquer des activités sportives. Je ne suis guère préoccupé par les questions politiques, sociales ou religieuses. »

 

* * *

 

« Mathieu Bousquet, originaire du sud-ouest. J’ai une formation d’ingénieur en télécommunications. Je suis célibataire et pas pressé de modifier mon statut car cela me permet de rester libre. C’est ma disponibilité, et mes compétences bien sûr, qui m’ont permis, je pense, d’être pressenti pour piloter un projet d’infrastructures de télécommunications en Afrique pour le compte d’un consortium international. Je travaille actuellement dans un service de recherches et de développement d’une entreprise européenne basée en région parisienne. Je joue au tennis et j’aime voyager. »

 

* * *

 

« Mon prénom est Blandine. Je suis la fille cadette du directeur du centre. J’ai bientôt quinze ans. Ma sœur vient de fêter ses dix huit ans. Je vis à la campagne dans une vieille et grande maison en pierre avec un toit couvert de lauzes. Mon père m’a dit que c’est une ancienne commanderie des Templiers. Près de chez nous il y a quelques maisons plus petites. C’est comme un village. Mes parents et quatre ou cinq autres familles amies s’y sont installés depuis plusieurs années, un peu avant ma naissance. Mon père nous compare souvent à une tribu d’indiens isolés et protégés au milieu des montagnes. Nous avons beaucoup d’animaux… Des vaches, des chevaux… Il y a aussi la volaille et les cochons… des chiens, des chats. J’aime bien les chevaux… Et les lapins aussi ! Pas les cochons ! Ça pue ! Nous avons une petite école rien que pour nous. »

 

* * *

 

« Merci, Blandine, je te redonnerai la parole plus tard.

 

– Je voudrais ajouter quelques choses… Je peux ?

 

– D’accord, mais je t’assure que tu pourras t’exprimer à d’autres moments.

 

Je veux parler un peu plus de ma vie au village. Albert est notre prof. Il a enseigné à Paris jusqu'à un moment qu’il nomme « les événements de mai ». Quant à mes parents, ils occupent l’ancienne commanderie car mon père est le représentant du Maître. Notre maison comporte plusieurs chambres et une grande salle que nous n’occupons pas. Elles sont réservées aux deux grandes fêtes annuelles de la communauté. Nous vivons entre nous et nous n’accueillons pas souvent des gens de l’extérieur mais, deux fois par an, Emmanuel vient nous annoncer la visite du Maître. Il le reçoit en compagnie de mon père et d’Albert. Nous ne rencontrons le Maître qu’à l’occasion de ces fêtes annuelles à la condition d’appartenir au groupe des apprenants ou des initiés. Mon père m’a dit que le Maître est notre guide spirituel. Au début du printemps, il préside la cérémonie des baptêmes et celle des mariages. Mon père assiste le Maître pendant la cérémonie. Les jeunes garçons et les jeunes filles qui ont atteint l’âge de douze ans dans l’année écoulée sont baptisés. Chacun d’entre eux reçoit un nouveau prénom qu’il ne doit pas divulguer à l’extérieur de la communauté. À partir de cet instant, ils sont donc admis parmi les adultes mais dans un groupe particulier : celui des apprenants. Pour marquer cet événement, le Maître regroupe les adultes et les apprenants afin de participer à un rite dont je n’ai pas le droit de parler car il est secret. Celui ou celle qui en parlerait serait puni. À partir de ce baptême, nous participons régulièrement à des exercices destinés à nous préparer à la cérémonie des mariages sacrés qui a lieu à la fin de l’été dans l’année de nos dix neuf ans.

 

» Je ne peux rien dire au sujet de ces mariages car je n’ai pas encore l’âge pour y assister ou y participer.

 

» Je veux également préciser qu’à l’occasion des baptêmes et des mariages d’autres familles de la communauté viennent de toutes les régions pour se joindre à nous. C’est vraiment une grande fête.

 

Tout ce que tu viens de nous dire est intéressant et nous permet de mieux te connaître et peut-être de mieux comprendre la suite des événements. Peux-tu me donner le nom de celui que tu appelles le Maître ?

 

Je ne connais ni nom ni même son visage. Le jour de mon baptême je l’ai vu et je l’ai entendu mais son visage est resté dissimulé derrière un masque. Un jour, ma sœur a posé la question à notre mère qui lui a répondu que son nom et son visage devaient rester secrets afin qu’il soit protégé de tous ceux qui veulent faire du mal à notre communauté.

 

Emmanuel, je te redonne la parole. Tu ne vois pas d’inconvénient à ce que je te tutoie, n’est-ce pas ? Présente-moi le sujet dont il est question et développe, à cette occasion, tes concepts d’animation de groupes managériaux. »

CHAPITRE 1
OUVERTURE

 

EMMANUEL

 

« À la demande de mes clients, j’organise des sessions de formation sous la forme de séminaire. Cette formule permet de réunir un petit nombre d’individus dans un lieu isolé propice à une libre expression, loin de tous repères familiers et quotidiens. Le nombre de participants ne doit pas excéder la douzaine ni être inférieur à cinq afin d’offrir les conditions optimales d’une dynamique de groupe. Par principe, les personnes ne doivent pas se connaître et il est souhaitable qu’elles aient des profils différents. Leur point commun est d’être des cadres à haut potentiel, ambitieux et repérés par leurs employeurs ou des cabinets de recrutement comme pouvant devenir des cadres dirigeants.

 

Comme je l’ai évoqué précédemment, le concept que j’ai élaboré repose sur le principe de la libération de l’énergie vitale. Je m’explique : Si chacun d’entre-nous possède à un degré variable l’instinct de survie, il n’en va pas de même pour d’autres qualités. Tous les individus ne possèdent pas l’énergie nécessaire pour diriger, convaincre, dominer, conquérir. Il ne s’agit pas seulement de l’aspect physique qui peut inspirer admiration, désir ou crainte ou de l’intelligence ou encore de l’instruction ou de l’éducation, mais de ce que l’on appelle le charisme. Une sorte de magnétisme, de fluide, qui émane des profondeurs de l’être et qui emporte l’adhésion, la confiance et l’obéissance des autres. Ma méthode consiste à repérer les individus pourvus de ce charisme qui est la condition minimale pour prétendre à être chef et à libérer en eux les forces qui vont leur permettre d’utiliser leur capacité de conviction pour devenir des leaders.

 

Cette énergie est généralement bridée par notre éducation, notre culture. Nous n’osons pas dire ou faire telle ou telle chose parce que nos maîtres à penser que sont nos familles, nos enseignants, les religieux ou les philosophes, nous confectionnent un mode d’emploi social standardisant nos pensées et nos comportements par référence à la dualité du bien et du mal. Il y a le permis et l’interdit, le souhaitable et le blâmable, le correct et l’indécent, etc. etc. Bref ! Nous sommes dressés pour vivre en société en êtres domestiqués et normalisés. Toute déviance est suspecte. Dans ces conditions notre société produit des individus semblables les uns aux autres, voire interchangeables. C’est le règne de la moyenne, donc de la médiocrité. Or, être un chef, c’est être capable de se placer au-dessus et au-devant de la foule pour indiquer la direction, insuffler l’énergie créatrice, communiquer la force qui renverse les montagnes. Pour devenir un chef il faut oser transgresser l’ordre établi, bousculer les habitudes et les rentes de situation. Il faut savoir s’affranchir, lorsque c’est nécessaire, des interdits légaux ou moraux qui sont, certes, une garantie de paix sociale mais qui contraignent les champions à courir avec des semelles de plomb.

 

On ne gagne pas les compétitions avec l’arsenal commun. On les remporte avec des ressources spécifiques puissantes. L’énergie vitale est le stimulant, j’oserais dire le dopant, du leader.

 

À l’ouverture du séminaire que j’anime, je commence d’abord par confronter les participants à leurs inhibitions culturelles dont ils doivent prendre conscience afin de s’en défaire. Cette étape repose sur quelques exercices simples, à commencer par une analyse critique de la manière dont chacun se présente devant le groupe. Mon rôle est de faire jaillir le non-dit, de révéler la réalité qui se cache presque toujours derrière un discours convenu. D’autres exercices sont destinés à débarrasser les stagiaires des inhibitions qui les paralysent souvent en public… pudeur, sens du ridicule, bonne éducation…

 

Au terme de cette étape, mes élèves doivent se sentir plus légers, débarrassés des entraves qui leur empoisonnent la vie en les empêchant d’exprimer librement leur personnalité.

 

Ils doivent être capables de franchir une seconde étape plus difficile. Ils sont alors confrontés à la nécessité de transgresser des règles morales et sociales. C’est un cap décisif dans le processus de libération de l’énergie vitale. Certains refusent de franchir cet obstacle à cause de leur éducation, de leurs convictions philosophiques ou religieuses qui sont trop fortes, trop profondes, et qui verrouillent leur flux énergétique.

 

Ceux-là prennent alors conscience qu’ils ne deviendront pas des chefs au sens exact du terme. Ils seront peut-être de bons gestionnaires, de bons administrateurs, d’excellents assistants mais pas des guides. Ils ne deviendront jamais des premiers de cordée.

 

Cet exercice permet aux postulants de les libérer et leur révéler leurs immenses capacités. Ils prennent conscience de la solidarité qui naît naturellement entre les quelques élus dont ils sont ou seront. Ils n’accomplissent pas cet acte libérateur dans leur intimité mais ils l’accomplissent ensemble sous le regard de chacun. Ils en assument les conséquences solidairement et doivent respecter un certain nombre de règles. Une d’entre-elles est le devoir de silence sur cette épreuve d’initiation. Le fait que les participants ne se rencontrent peut-être jamais plus après ce stage favorise une expression plus libre.

 

Cela étant exposé, je dois évoquer à nouveau l’organisation et la phase préliminaire du séminaire dont il est ici question.

 

Le groupe des stagiaires comptait six personnes. Cinq hommes et une femme. Je souligne, à ce sujet, que les femmes franchissent rarement avec succès la seconde étape de mon processus de formation. Peut-être possèdent-elles un self-contrôle plus fort que les hommes ou bien est-ce du au fait qu’elles se retrouvent généralement en minorité au sein des groupes ?

 

Comme à l’habitude, j’ai chargé Jean-Baptiste d’adresser les convocations deux semaines auparavant et je lui ai demandé de préparer et d’assurer l’accueil ainsi que le bon déroulement du séminaire à notre centre de la Grande Combe.

 

Par principe, je n’assiste pas à l’arrivée des stagiaires le premier soir. Ils me découvrent le lendemain matin à l’occasion de notre tour de table de présentation. Tout au long du séminaire j’évite de prendre les repas à leur table, préférant les laisser parler entre eux librement. Cela procède également du processus de construction de l’esprit d’équipe. Je prends mes repas dans une autre pièce en compagnie de Jean-Baptiste.

 

Je dispose d’une fiche de renseignements très détaillée sur chacun qui me permet de préparer mes interventions et surtout d’observer la manière dont chacun se présente, ce qu’il accepte de dire et surtout ce qu’il tait. Je peux alors relancer le questionnement et provoquer les réactions.

 

J’étais à la Grande Combe dès le début de la matinée. Les premiers stagiaires sont arrivés en milieu d’après-midi. »

 

* * *

 

PIERRE

 

« Je connais Emmanuel depuis plusieurs années. Son cabinet de conseil travaille pour la société qui m’emploie. Nous avons sympathisés rapidement. Ce qui m’a vraiment accroché, c’est sa conception du chef. C’est du solide, du vrai ! J’imagine que cela n’a pas fait jouir tout le petit monde des managers salonards et mondains formés au socialement correct. Allez ! … Permettez que je me lâche… Je dois dire que ça fait bander… Désolé pour les dames ! Emmanuel a une conception virile du chef. J’ai tout de suite marché. J’ai lu ses bouquins mais ils ne m’ont rien appris de plus que ce qu’il m’avait dit.

 

Alors vous pensez bien que lorsque j’ai reçu la convocation et que j’ai vu que c’était avec lui ! Pas de problème !

 

J’ai tiqué quand j’ai vu que sur la liste des inscrits il y avait une demoiselle Aïcha Machin. Une bonne femme au milieu de quelques gars c’est le bordel assuré ! Je ne veux pas ceci ! Je ne veux cela ! Respectez-moi ! Contrôlez vos paroles, et vos gestes, et patati ! Et patata ! Elles veulent devenir des chefs mais elles exigent que tout à la fois on les aime, on les respecte et les admire. Un peu de séduction par-ci, un peu d’autoritarisme hystérique par-là… Avec les femmes c’est jamais la ligne droite !

 

Bon, enfin ! C’est comme ça. J’ai pensé que ce séminaire serait une bonne occasion de voir mon ami Emmanuel à l’œuvre et il savait qu’il pouvait compter sur moi pour jouer un rôle d’entraînement au sein de l’équipe.

 

Le jour « J », j’ai pris l’avion puis un taxi jusqu’au centre. Le coin n’est pas désagréable mais le paysage c’est pas vraiment ma tasse de thé. Je profite de mes déplacements pour travailler ou bavarder avec un voisin qui me branche.

 

Je suis arrivé à la Grande Combe en début d’après-midi. J’étais le premier. Emmanuel et moi avons bavardé ainsi qu’avec Jean-Baptiste dont j’avais entendu parler. Il m’a présenté sa gamine en me disant qu’il l’avait amenée avec lui afin qu’elle lui donne un coup de main pour le bon déroulement du séjour. Jolie gamine ! Une vraie petite femme, très réservée. Nous avons parlé de choses et d’autres.

 

J’ai fait une ballade dans le parc pour me dérouiller. L’air était froid.

 

Le château est bien équipé. Nous étions correctement installés. Jean-Baptiste m’a dit qu’il serait guide après le souper.

 

J’ai découvert mes collègues de séminaire en début de soirée. Je me souviens que Thomas et Mathieu sont arrivés en retard. Nous avions déjà commencé à dîner.

 

Miss Aïcha m’est apparue comme une jolie jeune femme brune, typée genre moyen-oriental. Baisable mais pas forcément baisante. Oui, je sais ! Je suis vulgaire ! La règle du jeu n’est-elle pas de dire les choses comme on les ressent ? J’aurais pu mettre ma bouche en cul de poule et en faire suinter délicatement des mots de miel pour dire qu’elle était séduisante… Vous préférez ? Oui ? Non ? Bon ! Je laisse jaillir mon énergie primitive et vitale ! Pas baisante mais un peu excitante tout de même quand elle vous regarde avec son air intello qui semble vous dire : « Je ne m’envoie pas en l’air avec un pithécanthrope de ton espèce ! » Petites lunettes sur le nez, tailleur fushia, bas noir et escarpins assortis. D’une élégance froide et distante. C’était bien le genre de chieuse que je redoutais et en plus affublée d’un prénom qui fleurait bon la susceptibilité à fleur de peau. Le moindre faux pas et ce genre de femelle vous qualifie de macho-facho-raciste ! Autrement dit, toute critique qui lui est adressée ou simplement un sous-entendu vous condamnent pour harcèlement sexuel, propos sexistes et racistes, etc. etc. ! J’avoue que je me suis promis à ce moment précis de ne pas la rater si l’occasion se présentait. De mon point de vue elle n’avait pas sa place ici et j’allais faire en sorte qu’elle l’apprenne très vite.

 

J’ai du lui lancer des regards qui trahissaient mes vilaines pensées car son regard méprisant s’est teinté de crainte. En tout cas, elle s’est arrangée pour m’éviter autant que possible.

 

Il y avait aussi cette espèce de curé manqué de Luc. Petit monsieur, mince, délicat et sanglé dans ses bonnes manières modèle vieille France qui vous renvoie sans un mot de trop à votre étable. Bonne présentation mais franc comme un âne qui recule ! Jetant des regards insistant sur les courbes de mademoiselle Aïcha tout en ne manquant aucune occasion de parler de son épouse et de ses enfants … Mon expérience m’a fait renifler le faux cul qui nous jouerait la grande tirade de la morale et de la loi lorsque viendrait le moment de montrer de quoi il est capable ! Vous voyez ce que je veux dire ?

 

Le dénommé Simon était très effacé, trop ! Pas un chef ça ! Ou alors il le cachait bien !

 

Thomas et Mathieu m’ont rapidement fait bonne impression. Poignées de mains franches et fermes. Pas des paquets de saucisses molles que l’on vous tend d’un air dégoûté ! Le regard direct. Un langage net, sans ces foutus adverbes que les managers et politiciens à la mode glissent dans leur propos comme autant de portes de voiles pudiques dont ils s’empressent d’affubler les mots simples et forts.

 

Jean-Baptiste nous a fait un excellent numéro de guide touristique. Nous avons bu un verre avant de nous séparer. De retour dans ma chambre, j’ai ouvert le paquet cadeau. C’était le dernier bouquin d’Emmanuel. Je l’avais déjà lu. »

 

* * *

 

JEAN-BAPTISTE

 

« Je partage mon existence entre le centre et la communauté où vit ma famille.

 

Lorsqu’un séminaire est programmé, je viens sur place une semaine à l’avance pour tout préparer.

 

J’utilise le break de l’association pour transporter aisément le matériel indispensable.

 

En dehors de ces périodes, la garde du château est confiée à l’homme d’entretien qui est à la fois notre gardien et jardinier. Il est logé dans l’un des deux appartements.

 

Nous organisons, en moyenne, un séminaire par mois sauf durant l’été pour permettre les visites des touristes.

 

Je suis donc arrivé à la Grande Combe accompagné de Blandine. Elle m’a aidé à effectuer les tâches de préparation et également à divers petits travaux domestiques. Emmanuel et moi avions décidés de la faire intervenir au cours d’une des phases du séminaire. Jusqu'à présent, nous faisions appel à sa sœur aînée, Blanche ou à une autre jeune fille de notre communauté.

 

Ma fonction est double. Je m’occupe de l’administration et du secrétariat du centre et j’assiste Emmanuel pour certains aspects logistiques liés au bon déroulement des sessions. J’assure, notamment, l’accueil des participants.

 

Le jour de leur arrivée j’étais donc à mon poste. J’avais fait préparer les chambres et déposer dans chacune d’elles l’ouvrage d’Emmanuel.

 

Le premier soir s’est déroulé normalement. Il est d’usage que cette première soirée se passe très calmement. Les invités ne se connaissent pas et sont généralement sur leurs gardes compte tenu du caractère bien particulier du séminaire auquel ils sont invités.

 

Comme d’habitude, je fais visiter le château après le dîner. C’est une démarche qui est généralement appréciée.

 

Un dernier mot pour être tout à fait complet : J’occupe le second appartement situé à l’étage dans l’aile sud. »

 

* * *

LUC

 

« Tout d’abord, je tiens à déplorer les propos excessifs et injustes de Pierre à mon encontre ainsi qu’à l’égard de notre collègue Aïcha. Si vous le permettez, je vais dérouler dans le détail le fil de mon emploi du temps tout au long de la journée qui a précédé le séminaire proprement dit et les événements auxquels il a été fait allusion tout à l’heure.

 

Je vous prie de m’excuser par avance si mon exposé vous semble un peu long mais il m’apparaît important de bien tout rappeler dans le détail.

 

J’avais choisi de prendre le dernier autorail du soir pour me rendre de la gare principale où j’étais descendu deux heures plus tôt du train rapide en provenance de Paris jusqu'à la station la plus proche du centre.

 

Je connais un peu cette région. J’y ai passé mes vacances d’été et d’hiver durant de nombreuses années.

 

J’aime ce pays au relief tourmenté et au climat souvent difficile à supporter pour qui n’est pas habitué. Les fortes températures d’été alternent avec les froids mordants des arrières saisons et de l’hiver.

 

J’appréciais d’y revenir, bien que ce fût pour un séminaire qui me priverait de la possibilité de profiter de la campagne. Dans ce type de stage, nous restons enfermés une grande partie de la journée.

 

L’autorail était presque vide. Une jeune femme brune occupait avec moi le compartiment de première classe.

 

Un couple de personnes âgées et trois jeunes se contentaient des secondes classes.

 

Ce n’était pas mon premier stage ou séminaire depuis que je suis entré, il y a maintenant dix sept ans, dans cette entreprise. Au début, c’était pour moi une occasion de sortir du bureau, de voir d’autres lieux et d’autres visages. C’était un peu des vacances studieuses offertes par l’employeur. Certaines sessions au contenu technique me semblaient utiles sinon nécessaires pour m’adapter à l’évolution des méthodes et des outils. D’autres avaient un contenu moins structuré. Elles étaient plus fumeuses, sans objectifs très précis mais, au fil du temps, j’ai compris que c’était ces formations-là qui étaient les plus importantes pour la direction de l’entreprise. Discrètement, petit à petit, se distillent les nouvelles modes, les nouveaux concepts idéologiques, les inflexions apparemment anodines du vocabulaire de la communication interne.

 

J’ai pris conscience, au fur et à mesure, du rôle déterminant de la communication d’entreprise en ce qu’elle comporte de potentialités de formation et d’évolution des idées. Elle impose progressivement, par son contenu et sa forme, un infléchissement profond des comportements et des discours. Le rôle des consultants d’entreprise est devenu peu à peu capital. Ils apportent une ingénierie sophistiquée de communication sous toutes ses formes au service du contenu politique du message de la direction de l’entreprise.

 

J’ai observé que certains consultants, en étroite collaboration avec les dirigeants, ne se contentent plus de fournir la prestation de services en matière d’outils mais interviennent en profondeur sur les contenus. Peu à peu, la communication classique d’entreprise est habilement imbriquée dans un salmigondis pseudo philosophique ou religieux, utilisant un langage à référence mystico-militaire. On ne parle plus, désormais, que de stratégie, de tactique, de cible, mais aussi de valeur, d’éthique… Tout cela me paraît fort dangereux pour des individus moralement fragilisés par une culture essentiellement technique, le recours fréquent à lecture rapide et la reconnaissance de la suprématie de l’action sur la réflexion. À défaut d’une solide base morale, qu’elle soit d’ordre philosophique ou religieux et d’une formation privilégiant l’esprit critique, ce type de cabinets spécialisés au service du fast-food gestionnaire et communicationnel peut avoir des effets dévastateurs. En outre, je pense que le zapping managérial induit par la valse des dirigeants et des gourous a pour effet de placer les cadres d’entreprises dans un état permanent d’incertitude et d’instabilité propice à la tentation de s’arrimer à n’importe quelle idéologie susceptible de promettre l’épanouissement personnel tout en accroissant l’efficacité collective.

 

J’ai néanmoins répondu favorablement à la proposition qui m’était faite de participer à ce séminaire tout en me préparant à affronter un nouveau prophète du bonheur entrepreneurial.

 

J’étais donc sur mes gardes.

 

Mes pensées m’ont accompagné jusqu'à la sortie de la petite gare.

 

J’ai hélé l’un des rares taxis en attente sur la place de la gare. Devant moi, la femme brune est montée également dans un taxi.

 

J’ai indiqué la destination au chauffeur qui m’a fait quelques remarques sur le temps avant de conduire silencieusement. J’étais ravi d’avoir un conducteur peu bavard. Je redoute les longs commentaires sportifs ou les digressions politiques du style « café du commerce. » Le silence me permet de laisser filer mes pensées faute de pouvoir profiter du paysage qui était plongé dans une obscurité presque totale. Le faisceau des phares balayait la petite route sinueuse qui se mit progressivement à monter.

 

Le chauffeur a branché l’autoradio qui a laissé filtrer en sourdine des chansons françaises avant de devenir inaudible. Les émissions ne sont pas aisément captables dans cette région au relief tourmenté et faiblement peuplée. Le conducteur s’est résolu à éteindre le poste.

 

L’auto a abandonné l’asphalte et a tressauté doucement sur des pavés après avoir franchi un portail grand ouvert. J’ai aperçu, droit devant nous, à une centaine de mètres des fenêtres éclairées au milieu d’une masse sombre. C’était le château de la Grande Combe.

 

Le chauffeur a fait demi-tour et m’a déposé devant le porche que j’ai franchi à pied. J’ai tourné sur ma gauche pour me diriger vers une grande porte vitrée de laquelle jaillissait une vive lumière.

 

Une douce chaleur m’a souhaité la bienvenue, bientôt suivie d’un homme d’un certain âge, vêtu d’un pantalon de sport et d’un pull à col roulé.

 

Il m’a salué en se présentant comme étant le directeur du centre. C’était Jean-Baptiste. Nous avons échangé quelques mots de politesse avant qu’il ne me donne la clé de ma chambre en m’invitant à rejoindre dans la bibliothèque les personnes déjà arrivées.

 

Il a précisé que je n’étais pas le dernier et qu’il attendait encore deux inscrits qui allaient arriver un peu plus tard car ils avaient manqué leur train.

 

J’ai gravi l’escalier en colimaçon logé dans une tour d’angle et qui débouche sur une plate-forme donnant sur deux portes en bois qui ouvrent sur deux ailes du château. Je me suis dirigé vers ma chambre qui était située au fond du couloir près d’une autre tour d’angle dont l’accès est, lui aussi, gardé par une porte en bois sombre surmontée d’un linteau de pierre de style gothique sur le modèle, mais en plus réduit, de celui du porche de l’entrée principale.

 

Un bruit discret de chute d’eau provenait d’une des chambres. J’ai aussitôt songé, mais je ne sais trop pourquoi, qu’il s’agissait de la femme brune aperçue un peu plus tôt à la sortie de la gare. Les femmes aiment bien se refaire une beauté au terme d’un voyage et avant de paraître en public, me suis-je dis mentalement.

 

J’ai ouvert la porte de ma chambre. La lampe de chevet posée sur la table de nuit était déjà allumée. Un petit paquet était posé sur le lit à rouleaux blotti dans un angle.

 

J’ai pensé qu’il s’agissait de l’inévitable cadeau de bienvenue offert en ce genre de circonstances par le Centre d’accueil ou par l’employeur.

 

J’ai décidé d’attendre l’heure du coucher pour l’ouvrir.

 

J’ai accompli ensuite les gestes habituels en semblable occasion : Poser mon attaché case sur la petite table en bois et en sortir un livre que je me suis empressé de déposer sur la table de nuit, puis ouvrir ma valise afin d’en extraire la trousse de toilette. J’agis toujours ainsi lorsque je suis en déplacement. C’est comme l’accomplissement d’un rite d’appropriation de l’espace.

 

La salle de bains n’était pas très grande mais bien équipée.

 

Les murs de la chambre étaient d’un blanc immaculé. Aucune reproduction, aucun miroir n’y étaient suspendus, rien. Une grande et haute armoire en bois à deux portes m’invitait à y déposer mes vêtements mais j’ai décliné l’offre, préférant m’occuper de cela après le dîner.

 

J’ai constaté sans étonnement l’absence de téléphone et de téléviseur.

 

J’ai ouvert la fenêtre, une bourrasque froide et humide m’a giflé et j’ai aussitôt repoussé les battants et tiré le rideau.

 

Lorsque j’ai regagné la galerie pour me rendre au salon j’ai eu le temps d’apercevoir la silhouette d’une femme moulée dans un tailleur mauve. Elle a disparu au bout du couloir. Le claquement régulier de ses talons sur les marches de pierre m’a guidé.

 

Dans salon-bibliothèque, quelques personnes étaient debout près d’une table sur laquelle on avait disposé des mises en bouche, des verres, des bouteilles d’apéritifs et de jus de fruit.

 

La femme brune au teint mat et de taille moyenne était là. Elle était le seul élément féminin du groupe. Son visage ovale et ses grands yeux noirs me rappelèrent le portrait d’une jeune fille crétoise que j’avais admiré au musée d’Héraklion en Crète quelques années auparavant. Je crois me souvenir que cette jeune personne, peut-être une prêtresse ou une déesse, avait été baptisée « la Parisienne. »

 

Ces messieurs, eux, se comportaient comme la plupart des hommes en déplacement. Les discussions portaient sur les derniers résultats en championnat de France de football.

 

J’ai serré des mains en prononçant rapidement mon prénom.

 

Jean-Baptiste nous a alors proposé un choix de boissons puis, lorsque nous eûmes vidé nos verres, il nous a conviés à prendre place autour de la table dressée dans la salle à manger. Il nous a précisé que notre animateur, Emmanuel, nous accueillerait en séance d’ouverture demain, en salle de réunion à neuf heures.

 

Le repas s’est déroulé sans événements ni propos dignes d’être rapportés.

 

Les deux retardataires nous ont rejoints avant le service du plat principal.

 

Le dessert achevé, notre hôte nous a proposés de l’accompagner pour une visite des lieux. Nous avons acquiescé et l’avons suivi.

 

Je me souviens que la salle où nous avons dîné était surmontée d’un plafond à la française orné de scènes champêtres à la manière italienne du 15e siècle. D’élégantes peintures parcouraient les lambris. Les murs étaient en pierres apparentes. Deux grandes tapisseries représentant des scènes de combat inspirées de la mythologie se faisaient face de part et d’autre de l’immense table de style Charles VIII sur laquelle les reliefs de notre repas semblaient attendre notre départ afin de se retirer.

 

Une cheminée au manteau surmonté d’armoiries était encadrée de deux portes aux chambranles de style gothique. Jean-Baptiste se révéla être un excellent guide. Il aimait visiblement ce lieu.

 

Il nous a expliqué que le château originel était une place forte féodale. À la fin du 15e siècle, le seigneur des lieux avait été ambassadeur de Charles VIII puis de Louis XII. Il avait rapporté des guerres d’Italie le goût des demeures agréables.

 

À son retour en France il eut le désir comme beaucoup de ses compagnons d’armes de transformer son austère refuge en une résidence plus agréable. Le corps principal d’habitation et les pièces annexes prirent la place de l’ancienne enceinte sur trois côtés. La hauteur du quatrième mur d’enceinte faisant face au bâtiment fut réduite afin de dégager la perspective. Trois des quatre tours d’angle furent surmontées d’une charpente en poivrière et percées de petites ouvertures afin d’éclairer les escaliers et les paliers. Le donjon central fut arasé. Seul le puits originel est demeuré.

 

Les travaux s’étalèrent sur de longues années et les styles gothique et renaissance se côtoyèrent harmonieusement.

 

Jean-Baptiste nous a précisé que le seigneur Thibaud aurait rencontré à Naples des membres d’une communauté plus ou moins ésotérique dont les premiers membres venaient du Moyen-Orient à l’époque de l’empire romain. Il aurait été séduit par leur enseignement et aurait formé des adeptes à son retour d’Italie. En tout cas, ce qui semble avéré est sa disgrâce quelques années avant sa mort.

 

Attentif au commentaire de notre mentor, nous avons quitté le salon et atteint la galerie située à l’étage. Des peintures peintes à fresque parcourent les murs, représentant l’Enfer et le Paradis, les élus et les bannis et surtout deux monstres.

 

Le premier a l’allure d’une louve famélique aux côtes saillantes et aux mamelles vides et pendantes. L’animal fabuleux est appelé Chiche Face. Sa maigreur, nous expliqua Jean-Baptiste provient du fait qu’elle ne se nourrit que des femmes fidèles.

 

La seconde bête monstrueuse est grasse et peine à dévorer un grand nombre de femmes, très jeunes me semble-t-il, nues et allongées près d’elle. C’est la Bigorne qui se repaît de femmes infidèles.

 

À son retour d’Italie, Thibaud découvrit son infortune et fit représenter ces fables misogynes.

 

Paul demanda quel fut le sort de l’épouse infidèle.

 

Pour toute réponse, Jean-Baptiste nous a invités à le suivre.

 

Nous avons parcouru la galerie, emprunté l’escalier dans une des tours et atteint le rez-de-chaussée. Après avoir traversé la cour intérieure du château nous avons pénétré dans la chapelle.

 

Jean-Baptiste nous a fait approcher du mur situé à l’opposé de l’autel et nous a montré un orifice de moins d’un mètre de large, fermé de solides barreaux. Voilà, nous a-t-il dit, le soupirail par lequel les prisonniers du château pouvaient assister à la messe. Il constitue l’unique passage de lumière et d’air pour le cachot dont l’accès est situé sous la chapelle à côté d’une cave. La porte d’accès à ces deux pièces se dissimule derrière l’autel. C’est dans cette cellule que l’infortunée et infidèle épouse a passé plusieurs années avant d’y mourir complètement folle. La rumeur du temps a fait courir des bruits inquiétants concernant le comte. Pour se venger de l’infidélité de sa femme il aurait pratiqué, mais cela est-il exact ? des sortes de cérémonies sacrificielles en ce lieu sous les yeux de son épouse. Y a-t-il un lien entre ces rumeurs et la disgrâce royale ? Mystère.

 

Jean-Baptiste ajouta malicieusement qu’après sa mort, son âme ne trouva point de repos et que son spectre continue de hanter le château. Certains ont juré avoir aperçu une forme revêtue d’une longue robe rouge parcourant les galeries et les salles. D’autres vont jusqu'à affirmer que ce fantôme se livre à des messes noires dans la chapelle. On aurait aperçu, en pleine nuit, de la lumière dans la chapelle à une époque où l’édifice était vide et inoccupé. Jean-Baptiste affirma en riant que l’imagination humaine est sans borne et que les gens sont toujours friands de légendes.

 

Le plafond en bois de la petite chapelle soutient une mezzanine de forme circulaire laissant apparaître en son centre la charpente du toit de la tour.

 

Notre guide nous a expliqué que cette galerie circulaire était utilisée par le seigneur des lieux comme une loge lui permettant d’assister aux offices sans avoir à se mêler aux serviteurs. Une porte dérobée permet d’y accéder depuis une chambre.

 

Notre visite s’est terminée à la bibliothèque. Parmi les ouvrages, j’ai remarqué l’édition originale et complète des Fables de la Fontaine ainsi que de l’Encyclopédie. Les autres livres étaient consacrés essentiellement à l’histoire, à l’art militaire et à l’agriculture. Il y avait également quelques auteurs grecs et latins. J’ai remarqué des ouvrages plus récents, certains relatifs à la psychologie, à la sociologie, à la religion et aux sciences ésotériques.

 

Nous avons remercié notre hôte et avons regagné nos chambres peu avant minuit.

 

Le lendemain matin, après le petit déjeuner pris au salon, j’ai parcouru à pied les allées du parc. L’air était froid et vivifiant. Le ciel s’était dégagé. »

 

* * *

 

AÏCHA

 

« J’ai quitté Paris en milieu de matinée. Un taxi m’a conduit à la gare de Lyon. Je n’aime pas emprunter les transports en commun. Nous sommes serrés les uns contre les autres. Je déteste le mélange de parfums bon marché et de sueur. Je ne supporte pas cette promiscuité contrainte, les corps qui s’appuient contre moi, les haleines sur mon visage. Je n’ai pas trop songé au séminaire durant le voyage. J’ai emporté avec moi l’ouvrage que je suis en train de lire : Belle du seigneur.

 

J’ai déjeuné au buffet de la gare dès ma descente du train, ce qui m’a permit d’attendre sans trop d’impatience ma correspondance. Je me rappelle avoir fait un tour à pied dans le quartier proche de la gare.

 

Le trajet en autorail n’a pas été très long. Je n’ai pas prêté attention aux autres passagers qui occupaient le wagon. Lorsque je voyage seule je préfère paraître occupée afin de dissuader d’éventuels importuns.

 

J’avais retenu un taxi pour me conduire au centre car je redoutais de ne pas en trouver à mon arrivée. J’avais lu sur un guide que l’autorail faisait halte dans une petite bourgade. Je ne connais pas du tout la région.

 

J’ai ressenti comme une légère bouffée d’angoisse en arrivant. Peut-être était-ce l’accouplement inquiétant de l’obscurité et des murailles ? J’ai été accueilli aimablement par Jean-Baptiste qui, toutefois, a semblé surpris de me voir. Il m’a conduit jusqu'à ma chambre. Une très jeune fille était à ses côtés. Elle était blonde avec de grands yeux bleus, à la peau très blanche et certainement très douce. Il se dégageait d’elle quelque chose de curieux, dérangeant, comme un parfum d’innocence frelatée. Ce n’est que le soir, en me couchant, que cette curieuse sensation m’est revenue à l’esprit. Peut-être est-ce parce qu’elle était vêtue comme une petite fille, jupe courte et ample, chemisier blanc. Elle était légèrement maquillée. Cela ne m’avait pas frappé sur l’instant. Je me suis souvenu qu’elle avait les yeux soulignés de noirs et les lèvres trop rouges. Elle m’a aidé à porter ma valise. J’ai appris plus tard qu’il s’agissait de Blandine.

 

J’ai rangé mes affaires. J’ai entendu des pas dans la galerie et le claquement d’une porte. J’ai songé qu’il s’agissait probablement d’un de mes futurs collègues de stage.

 

J’ai pris un bain. J’ai toujours l’impression d’être sale après avoir voyagé. On transpire. Il y a la poussière, les odeurs qui collent aux cheveux. J'ai ouvert le petit paquet cadeau posé sur ma table de nuit. C’était un livre au format de poche avec une jaquette de couleur verte. Son titre était Énergie vitale et culture. J’ai noté la mention de deux éditeurs, l’un en Suisse et l’autre au Canada. Son auteur n’est autre qu’Emmanuel. J’ai glissé l’ouvrage dans ma valise.

 

Je me suis ensuite rendue au rez-de-chaussée où se trouvaient déjà deux ou trois hommes. Celui qui s’est présenté sous le nom de Pierre portait un costume bleu nuit de bonne coupe. Sa cravate, par contre, dénotait une mauvaise maîtrise du bon goût. Elle était bariolée avec, en surimpression, des personnages de Disney. Il m’a fait une impression désagréable. L’instinct féminin ? Il avait la carrure d’un sportif. Cheveux châtains coupés court et de petits yeux d’un bleu métallique, froids et cruels. Je l’ai vu de suite comme un dominateur plutôt qu’un séducteur. Il n’a rien fait, du reste, pour me séduire. Au contraire ! Il m’a déshabillé du regard comme un maquignon qui évalue un animal. Il y avait dans son regard de la brutalité et de la convoitise mêlées au mépris. J’ai senti en lui un ennemi mais je ne peux pas dire exactement pourquoi. Tout cela est très… Comment dire ?… Très animal. Les sentiments produisent des odeurs. Les animaux les captent bien. Nous les humains, nous avons asservi depuis longtemps nos sens à notre raison. C’est bien dommage car les sens ne trompent pas. Je crois que les femmes sont plus sensibles que les hommes qui n’ont conservé de l’animalité que la brutalité. Ils sont moins subtils. Ils ne croient que ce qu’ils voient, touchent ou entendent. Ils ne sont pas sensibles à l’invisible. Une femme ressent très bien l’atmosphère qui l’entoure.

 

Pierre a rapidement sympathisé avec son voisin de table, Thomas. C’est un ancien militaire je crois. Il ne m’a pas plu. Ils étaient semblables.

 

Simon est venu me parler, ainsi que Luc.

 

Après le repas nous avons visité le château. Je me rappelle quelques plaisanteries de mauvais goût de Pierre et Thomas notamment lorsque Jean-Baptiste nous a commenté la signification des peintures représentant des monstres se nourrissant de femmes fidèles ou infidèles. Comme quoi, en toute époque, le machisme a régné en maître dans la société.

 

J’ai regagné ma chambre où j’ai lu un moment avant de m’endormir.

 

J’ai retrouvé mes collègues le lendemain matin au salon pour le petit déjeuner avant la première réunion du séminaire. »

 

* * *

 

BLANDINE

 

« Mon père s’occupe d’un centre qui accueille des hommes et des femmes qui apprennent à être des chefs. Il est assisté d’une jeune fille de notre communauté. Il m’a demandé, pour la première fois, de l’accompagner.

 

J'ai accepté avec plaisir car c’était pour moi l’occasion de sortir du village et de voir autre chose.

 

Je l’ai aidé à la préparation des chambres et du salon. Le soir où les invités sont arrivés, Emmanuel m’a demandé de me maquiller et a désiré que je vienne passer la soirée en sa compagnie car il avait besoin de moi pendant la réunion. Il voulait me préparer. Il m’a affirmé qu’il allait faire de moi une très belle et très bonne actrice pour jouer dans une sorte de pièce de théâtre qu’il a écrite afin de former des élèves adultes. Il m’a recommandé de lui faire confiance car il s’agissait, m’a-t-il dit, d’un rôle difficile à jouer tout en ajoutant qu’il ne doutait pas de mes qualités. Lorsque je me suis réveillée le lendemain matin j’étais dans son lit. C’est drôle, je ne me souviens pas de la fin de la soirée. »

 

* * *

 

SIMON

 

« Je suis venu à la Grande Combe sans aucune idée préconçue au sujet du séminaire. Je sais qu’il est d’usage dans les grandes entreprises de soumettre l’encadrement à des sessions de formation destinées à les préparer à l’animation des équipes ou à la conduite de réunions. J’ai déjà entendu des tas de rumeurs plus ou moins extravagantes au sujet de la nature de certains stages. Je n’ignore pas que parmi l’ensemble des consultants, se glissent quelques charlatans et escrocs mais je pense – enfin, j’ai pensé jusqu'à présent – que c’est à l’entreprise cliente de bien choisir et de dépenser son argent à bon escient.

 

Je crois qu’il convient de participer à ce type de session dans un esprit de récréation. Il faut prendre du recul et ne pas trop s’investir personnellement. Ce sont souvent des jeux de rôle et il faut en rester là sans se prendre au sérieux au point de s’insulter ou de se fâcher comme cela se produit parfois. Les consultants jouent souvent l’avocat du diable afin de provoquer des tensions et d’obliger les cadres bien lisses que nous sommes à franchir les limites des bonnes manières.

 

Je suis donc arrivé très décontracté. Le premier contact a été d’une grande banalité. Le site est très agréable et propice à l’oubli du quotidien. Mes collègues m’ont semblé être dans la moyenne des individus rencontrés dans ce genre de situation. On fait connaissance en parlant de sujets assez neutres comme le sport, les vacances, la gastronomie, le travail… Cela permet de passer correctement une première soirée. Celle-ci a été agrémentée d’une visite des lieux tout à fait sympathique. Ce fut une bonne initiative de Jean-Baptiste.

 

Je n’ai pas été surpris de ne pas rencontrer notre animateur dès le premier soir.

 

J’ai regretté qu’il n’y ait qu’une seule femme dans notre groupe en songeant que cela pouvait déséquilibrer les relations. Une femme seule peut faire l’objet d’attentions trop marquées ou bien elle peut être rejetée d’une façon ou d’une autre de la collectivité. Sa présence dans un tel groupe génère souvent une attention un peu appuyée de la part des hommes. Le naturel et la spontanéité cèdent la place à des attitudes quelque peu artificielles. J’ai pensé qu’il eut été plus judicieux de composer un groupe mieux équilibré, moitié-moitié ou homogène. Cette remarque ne m’a pas occupé l’esprit bien longtemps. Je me suis mêlé aux conversations en essayant d’y associer Aïcha, mais sans vouloir paraître trop empressé à son égard. D’une part, elle ne correspond pas à mon type de femme et, d’autre part, je n’avais nullement l’intention de flirter à l’occasion de ce séminaire. Ce genre d’attitude crée un état d’esprit épouvantable au sein de l’équipe. Enfin, j’aime ma femme et je lui suis fidèle. Nous nous faisons confiance mutuellement. »

 

* * *

 

THOMAS

 

« Au début, lorsque mon employeur m’a informé que je devrais participer à un séminaire de management, j’ai pensé que c’était une manière de sacrifier à la mode. Après tout il existe des tas de façons de claquer du fric ! Il y en a, toutefois, de plus agréables ! Le jeu, les femmes… Je me suis dit que les employeurs doivent trouver plaisant de refiler du pognon à des margoulins qui débitent l’art de la guerre à la sauce Coca-Cola pour vous apprendre à être chef alors qu’ils sont devenus conseillers à défaut d’avoir les qualités du dirigeant. Bref ! Vous connaissez la phrase de je ne sais plus qui : « Si tu sais faire, tu fais, si tu ne sais pas, tu enseignes… ou tu conseilles »…

 

C’est pareil !

 

Enfin, moi je suis un militaire ! L’ordre est donné. J’exécute ! Je suis arrivé à la Grande Combe avec un peu de retard. L’heure de l’apéritif était déjà passée.

 

J’ai pris une chaise restée vide autour de la table. Mon voisin s’est présenté. C’était Pierre. Nous avons très vite sympathisé. Nous possédons, je crois, le même tempérament. Nous sommes des hommes d’action ! Sauf que Pierre est tout de même un peu plus intello que moi, mais sa cervelle n’est pas embuée par les prêchis prêchas de notre société de bonnes femmes. Vous trouvez pas, vous, que la société se féminise ? On appelle ça le raffinement, les bonnes manières, le respect de ceci ou de cela. C’est, paraît-il, la société moderne ! Tu parles ! C’est pas nouveau ! Il suffit de jeter un coup d’œil dans le rétroviseur de l’histoire pour comprendre que la décadence de toute société est liée à la féminisation de la pensée, du discours, des comportements. C’est simple ! Pour moi, il y a la société de ceux qui conduisent et celle de ceux qui se font guider. Les actifs et les passifs, quoi ! Non ? Vous semblez contrarié ? C’est pourtant comme çà ! Et puis… On n’a pas choisi nos rôles dans cette histoire ! Si vous n’êtes pas satisfait du résultat, faut vous en prendre à vous-même !

 

Bref ! Je m’attendais à une société raffinée. J’ai pas été déçu, sauf que j’ai apprécié la présence et le rôle de Pierre. J’ai également aimé la personnalité simple et virile de Jean-Baptiste.

 

Je déborde peut-être un peu de la première soirée ? Bon, d’accord ! Nous y reviendrons dans un moment. Après la visite du centre, donc, j’ai bavardé un peu avec Pierre et Jean-Baptiste autour d’un alcool puis dodo ! »

 

* * *

 

MATHIEU

 

« J’ai trouvé assez logique que mon entreprise me demande de participer à une sorte de brainstorming en séminaire afin d’être tout à fait prêt à piloter un gros projet d’équipement en Afrique.

 

Ce type de session n’est pas tout à fait ma tasse de thé mais cela constitue une étape incontournable dans les processus de formation des cadres dirigeants. En outre, la courte durée n’est pas pénalisante.

 

Je suis arrivé en retard. J’ai fait la dernière partie du trajet en compagnie de Thomas. Nous n’avons pas vu passer le temps. Il a évoqué ses souvenirs de militaire et moi je lui ai parlé de l’Afrique. Nous avons bourlingués dans les mêmes régions. Cela crée des liens et donne rapidement un sentiment d’anciens combattants.

 

Je n’ai pas de souvenirs très marqués de ma première soirée au château.

 

Je me rappelle avoir tenté de plaisanter un peu avec ma voisine mais elle m’a fait comprendre qu’elle n’appréciait pas mon humour et s’est arrangée pour ne parler qu’à Luc et Simon.

 

Je me suis donc joint aux conversations de Pierre et Thomas.

 

J’ai senti que, d’ores et déjà, deux groupes distincts se formaient. Cela n’est pas exceptionnel mais j’ai pensé que l’animateur aurait du mal à casser cette structure en cours de formation. Difficile de créer une dynamique de groupe dès lors que se forment, au préalable, des associations spontanées, des affinités ou des oppositions. »

 

* * *

 

« Après ces préliminaires, pouvez-vous me dire ce qui s’est passé au cours de la première journée du séminaire ?

 

Il me semble, Emmanuel, que tu as procédé d’abord à un tour de table puis que tu as demandé aux participants de se livrer à des exercices d’entraînement. Peux-tu-m’en parler ? »

CHAPITRE 2
ENTRAÎNEMENT

 

EMMANUEL

 

« Avant d’accueillir les stagiaires j’ai pour habitude de me recueillir seul, un long moment.

 

Je garde cette attitude de méditation à l’arrivée des participants. Cela les déconcerte et les incite à se concentrer et à entrer, malgré eux, en un état favorable à la réception de ma parole. J’attends sans aucune impatience que le groupe soit devenu totalement calme et silencieux.

 

Le fait que la rencontre ait lieu dans un espace très dépouillé favorise le travail d’apaisement et d’introspection. Pas de photos ou de tableaux suspendus aux murs qui pourraient distraire l’œil et l’esprit. Pas d’outils pédagogiques ou de meubles, rien que les individus et les siéges sur lesquels ils sont assis.

 

Lorsque j’estime que le moment est venu, je prends la parole pour exposer très brièvement la règle du jeu.

 

En fait, le tour de table de présentation auquel chacun est soumis constitue le premier exercice d’entraînement du séminaire. Je laisse chaque stagiaire se présenter comme il le souhaite. Le mode de présentation adopté n’est jamais neutre. C’est une phase de pure communication. Chacun n’informe qu'assez imparfaitement l’autre. L’individu communique sur ce qui lui semble le plus valorisant ou le plus adapté aux circonstances. Il entre rarement dans le domaine personnel. Il se contente de donner son nom et son prénom, son âge, sa profession et, parfois, il indique sa situation matrimoniale. Cela ne va guère plus loin. Pudeur, réserve, méfiance, bonnes manières…

 

Mon rôle est donc, dans une seconde étape, de ré-interroger les présentations individuelles et de forcer, autant que possible, les personnes à aller plus loin dans leur exposé où à s’expliquer sur les raisons qui les contraignent à demeurer dans un champ de communication très superficiel, à ne pas se livrer davantage. Cela provoque presque toujours des réactions, parfois vives, de la part de certains. C’est très intéressant.

 

Je détecte très vite celles et ceux qui se protègent, qui se barricadent derrière un discours impersonnel. Ils viennent au séminaire pour apprendre à mieux travailler en équipe et donc à mieux partager et en même temps ils sont décidés à ne pas se découvrir. Ce sont des tricheurs. Je dois les débusquer, démonter leur stratégie et les amener à jouer franc jeu, à respecter à fond l’engagement pris. C’est un des objectifs importants de la session. On ne peut pas avoir à la fois un pied dedans et un pied dehors, être solidaire du groupe quand tout va bien et s’en extraire aux moments difficiles.

 

J’ai très vite remarqué qu’Aïcha était déterminée à s’enfermer dans une carapace… Pour plusieurs raisons j’imagine, mais celle qui me paraissait la plus vraisemblable est qu’elle était la seule femme.

 

Elle ne peut pas vouloir, à l’égal de ses collègues hommes, prétendre exercer des responsabilités importantes au sein d’une entreprise et dans le même temps exhiber, d’une certaine façon, son statut de femme pour se soustraire aux obligations des membres du groupe auquel elle appartient.

 

Ses réticences à parler d’elle autrement qu’en présentant un banal CV m’ont incité à la pousser dans ses retranchements. Je le répète, il ne s’agit pas là d’une manifestation de sadisme de ma part, mais d’une méthode parfaitement éprouvée pour contraindre les participants à jouer franchement le jeu avec eux-mêmes et avec les autres équipiers. Il ne peut pas y avoir une véritable équipe soudée par un solide esprit de corps si, en son sein, certains ou certaines ne s’engagent qu’en fonction des événements ou des humeurs. Il ne peut pas y avoir d’engagement à géométrie variable !

 

J’ai été particulièrement attentif au comportement d’Aïcha. Elle a vécu ce premier exercice de manière désagréable.

 

Je n’ai pas rencontré de grosses difficultés avec ses collègues. Il est vrai que le groupe était restreint. Cela facilite souvent une expression plus libre. »

 

* * *

 

LUC

 

« À neuf heures, je me suis dirigé vers la salle « A » située au rez-de-chaussée. Personne n’avait encore osé s’introduire dans la pièce. Lorsque nous avons été au complet, l’un d’entre-nous – je crois que c’est Aïcha – a décidé d’entrer après avoir doucement frappé à la porte. Personne n’a répondu. Nous avons poussé la porte et sommes entrés.

 

La pièce était presque vide de tout mobilier. Il n’y avait que des chaises disposées en cercle. Sur l’une d’elles, un homme était assis, immobile, les deux mains posées bien à plat sur ses cuisses jointes. Son regard fixait le sol. Il semblait ne pas nous avoir vus ni entendus. Nous avons hésité un instant puis nous avons avancé et nous nous sommes emparés chacun d’une chaise. L’individu n’avait toujours pas bougé ni prononcé un mot. Nous avons échangé des regards interloqués, ironiques, même, pour certains d’entre-nous. Nous étions décontenancés et n’osions parler. Un silence enveloppait la salle. Je ne savais pas où poser les yeux. Nous étions figés, le regard perdu comme durant la minute de silence que le souvenir d’une tragédie passée nous aurait imposé.

 

J’étais bercé par le souffle de nos respirations. Quelques bruits étouffés de l’activité domestique du château nous parvenaient.

 

Un pied de chaise grinça sur le parquet. Nous avons tourné nos regards désapprobateurs vers l’auteur du bruit intempestif, comme s’il s’était rendu coupable d’un acte inconvenant.

 

Les minutes s’écoulaient. Mon regard s’est porté vers la fenêtre. La brume se déchirait lentement aux branches dénudées. Même les rares oiseaux en cette saison respectaient le silence.

 

À un moment, le parquet a craqué au-dessus de nos têtes. C’était peut-être le personnel chargé de faire le ménage dans les chambres.

 

Dans un coin du plafond, une fine toile d’araignée dansait doucement dans l’air chaud s’élevant d’un des radiateurs.

 

J’ai remarqué l’absence de pendule dans la pièce alors qu’un coup d’horloge venait de retentir au loin. Près de trente minutes s’étaient écoulées et nous étions là, immobiles, muets, épiant un signe, guettant un geste ou un son de celui qui s’obstinait à se taire.

 

Certains pliaient leurs jambes, tantôt la gauche sur la droite et tantôt la droite sur la gauche. D’autres les étiraient devant eux. Il y avait ceux qui gardaient les bras croisés sur la poitrine et les pieds ramenés sous leur chaise. Je sais que la manière dont on occupe l’espace qui nous entoure révèle peu ou prou notre personnalité. Il y a les conquérants, les envahisseurs, les mesurés, les repliés sur eux-mêmes… J’étais convaincu que notre animateur avait commencé à nous jauger. L’un de nous se mit à faire craquer méthodiquement les articulations de ses doigts. Bientôt ce claquement a envahi mon esprit au point de devenir insupportable.

 

L’homme a fini par redresser la tête, découvrant un large front, des yeux bleu, un nez fin et droit, bien dessiné. Il m’a paru doté d’une grande intelligence. Il avait également un air rassurant mais je ne pouvais pas encore dire en quoi il pouvait inspirer intelligence et confiance. Il nous a fixé l’un après l’autre. Son regard allait des pieds à la tête.

 

Il semblait se livrer à un exercice d’hypnose tant son regard était pénétrant. J’ai tenté de m’y soustraire tout en sachant que cette attitude pouvait être interprétée comme un manque de courage ou de franchise. J’ai alors braqué mon regard sur un point situé juste au-dessus ou juste au-dessous du sien, comme les présentateurs à la télévision qui font semblant de regarder les téléspectateurs droit dans les yeux alors qu’ils sont rivés sur le prompteur situé légèrement à côté ou au-dessus de l’objectif de la caméra.

 

Il portait un pull-over rouge à col roulé, un pantalon de velours côtelé bleu nuit et des mocassins en cuir noir. Ses chaussettes me semblèrent être en laine d’Écosse. Il appréciait, à l’évidence, être à l’aise dans ses vêtements. Ses cheveux encore noirs cédaient du terrain à une calvitie qui ne manquerait pas d’être triomphante, pensai-je, satisfait d’échapper ainsi, un court instant, à l’attraction de cet homme qui semblait capter toute notre énergie comme les « trous noirs », ces masses de matière extraordinairement denses, qui piègent la lumière.

 

– Avez-vous bien dormi ?

 

J’ai tressailli.

 

Le timbre de sa voix était d’une tonalité agréable. Une voix d’orateur, profonde et sonore à la fois. Une voix de séducteur.

 

Nous lui avons tous répondus, pressés de rompre cet interminable silence.

 

– Je vous souhaite une aussi bonne journée que fut votre nuit. Mon nom est Cohen, Emmanuel Cohen mais vous ne m’appellerez ni monsieur, ni monsieur Cohen… Mais Emmanuel. D’accord ? Vous-mêmes vous n’énoncerez que votre prénom. Nous allons dès à présent nous tutoyer.

 

“Bien, tout est clair ? Je vous inviterai, tout à l’heure à me poser des questions si vous en avez, mais pour le moment vous allez vous présenter et dire ce que vous attendez de ce séminaire. Faites comme vous voulez. La seule contrainte qui vous est imposée est la durée. Vous disposez chacun de trois minutes, pas davantage, d’accord ? Ensuite je vous demanderai de préciser tel ou tel point de votre présentation. Nous consacrerons à ce tour de table notre première matinée. Il constitue notre premier exercice destiné à faire de chacun de vous un maillon d'une chaîne qui doit être robuste, incassable, qu’elles que soient les tensions qu’elle ne manquera pas de subir. Au terme de votre séjour, vous constituerez un groupe soudé autour de votre directeur. Votre équipe ne sera plus seulement une réunion de brillantes individualités, que vous êtes sûrement, mais un Être vivant qui vous dépasse et auquel vous serez totalement dévoué : l’équipe de direction. Vous existerez en elle, par elle et pour elle.

 

“Bon, ça va ? Pas de question ? Allons-y !”

 

En réalité, il n’attendait pas de nous des questions. Il avait pris la parole, donc la maîtrise de la réunion. C’était son boulot et il le faisait bien.

 

Une nouvelle parenthèse de silence s’est ouverte mais plus brève que la précédente. Emmanuel a jeté un rapide coup d’œil dans son carnet.

 

Il a commencé le tour de table par Pierre qui s’est présenté de façon assez classique. Je me souviens qu’il nous a parlé du Moyen-Orient et de son engagement dans l’armée. Il semblait avoir gardé un bon souvenir de cette période. Il a parlé de l’armée comme d’une école du courage et de la solidarité. Par contre, il a été très discret sur son activité professionnelle qui, me semble-t-il, l’oblige à se déplacer très souvent à l’étranger.

 

Mathieu lui a succédé. Il a travaillé en Afrique si mon souvenir est bon.

 

Quant à Simon, je ne me rappelle plus ce qu’il a dit au cours de sa présentation.

 

Puis ce fut le tour d’Aïcha. Là, je m’en souviens très bien. Elle était visiblement mal à l’aise. Elle a essayé d’en dire le moins possible. Bien mal lui en a pris ! Emmanuel n’a eu de cesse, ensuite, de la traquer jusqu’au moindre détail.

 

C’est moi qui ai clos l’épreuve. Emmanuel a alors repris la parole :

 

– Bon ! nous a-t-il dit avec le doux sourire d’un père patient et attentif qui aurait pris la peine d’écouter quelques banales histoires de ses enfants. Pensez-vous que, désormais, vous vous connaissez ? Voyons par exemple Aïcha… Honneur aux dames n’est-ce-pas ? Nous savons que tu es née à Paris, que tu es célibataire et que tu n’as pas d’enfant. Tu es modérément sportive et plutôt intellectuelle. Je ne sais pas ce qu’en pense Pierre… ou Mathieu… ou Simon… Mais ce que je sais correspond à la description d’un être social standard de niveau moyen supérieur ! Tu t’es présentée comme si tu étais un objet de marketing, très désincarné, soft… Comme s’il s’agissait d’un service ou d’un produit ! Pas d’âge, pas d’émotions, pas de famille, pas de relations, tout est lisse… Désires-tu que nous te regardions comme un produit de beauté par exemple ? J’ose espérer que tu n’es pas un ectoplasme !

 

L’interpellée a tenté de réagir mais Emmanuel ne lui a pas laissé le temps de rétorquer. Je me rappelle parfaitement son propos :

 

– Non, non, Aïcha ! Je te redonnerai la parole tout à l’heure, promis ! Mais pour l’instant nous allons tenter d’en savoir un peu plus sur ton compte. D’accord ?

 

“Tu es parisienne ! Parce que tu es née à Paris ou parce que tu es domiciliée dans la capitale ? Pourquoi est-ce important pour toi de commencer ta présentation en nous disant que tu es parisienne ? Être parisienne est-il un élément fondamental de ton identité ? Te sens-tu parisienne avant d’être femme, avant d’être f