CONTES DIVERS 1883

Guy de Maupassant

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Table des matières

M. JOCASTE

Madame, vous rappelez-vous notre grande querelle, un soir, dans le petit salon japonais, à propos de ce père qui commit un inceste ? Vous rappelez-vous votre indignation, les mots violents que vous me jetiez, toute l'exaltation de votre colère, et vous rappelez-vous tout ce que j'ai dit pour défendre cet homme ? Vous m'avez condamné. J'en appelle.

Personne au monde, prétendiez-vous, personne ne pourrait absoudre l'infamie dont je me faisais l'avocat. Je vais aujourd'hui raconter ce drame en public.

Peut-être se trouvera-t-il quelqu'un, non pour excuser le fait immonde et brutal, mais pour comprendre qu'on ne peut lutter contre certaines fatalités qui semblent des fantaisies horribles de la nature toute-puissante !

On l'avait mariée à seize ans, avec un homme vieux et dur, un homme d'affaires, avide de sa dot. C'était une mignonne créature blonde, gaie et rêveuse en même temps, avec de grands appétits de bonheur idéal. La désillusion lui tomba sur le cœur et le broya. Elle comprit tout d'un coup la vie, l'avenir perdu, le désastre de ses espérances, et un seul désir lui demeura dans l'âme, celui d'avoir un enfant pour occuper son amour.

Elle n'en eut pas.

Deux ans se passèrent. Elle aima. C'était un jeune homme de vingt-trois ans, qui l'adorait à commettre toutes les folies pour elle. Elle résista cependant résolument et longtemps. Il s'appelait Pierre Martel.

Mais, un soir d'hiver, ils se trouvèrent seuls, chez elle. Il était venu prendre une tasse de thé. Puis ils s'étaient assis, tout près du feu, sur un siège bas. Ils ne parlaient guère, harponnés par le désir, les lèvres pleines de cette soif sauvage qui les jette sur d'autres lèvres, les bras frémissants du besoin de s'ouvrir et d'étreindre.

La lampe voilée de dentelles versait une lumière intime dans le salon silencieux. Gênés tous deux, ils prononçaient parfois quelques mots, mais quand les yeux se rencontraient, une secousse soulevait leurs cœurs.

Que peuvent les sentiments appris contre la violence des instincts ? Que peut le préjugé de la pudeur contre l'irrésistible volonté de la nature ?

Leurs doigts, par hasard, se touchèrent. Et cela suffit. La force brutale des sens les jeta l'un à l'autre. Ils s'étreignirent et elle s'abandonna.

Elle fut grosse. De son amant ou de son mari ? Le pouvait-elle savoir ? Mais de l'amant, sans doute.

Alors une épouvante la harcela ; elle se croyait certaine de mourir en couches, et sans cesse elle faisait jurer à celui qui l'avait ainsi possédée de veiller sur l'enfant durant toute sa vie, de ne rien lui refuser, d'être tout pour lui, tout, et même, s'il le fallait, de commettre un crime pour son bonheur.

Cette obsession touchait à la folie ; elle s'exaltait de plus en plus en approchant de sa délivrance. Elle succomba en accouchant d'une fille.

Ce fut pour le jeune homme un désespoir épouvantable, un désespoir si furieux qu'il ne pouvait le cacher. Le mari, peut-être, eut des doutes ; peut-être savait-il que sa fille ne pouvait être née de lui ! Il ferma sa porte à celui qui se croyait le père véritable et lui cacha l'enfant qu'il fit élever en secret.

Et beaucoup d'années s'écoulèrent.

Pierre Martel oublia, comme on oublie tout. Il devint riche, mais il n'aima plus et ne se maria pas. Sa vie était celle de tout le monde, celle d'un homme heureux et tranquille. Aucune nouvelle ne lui venait plus de l'époux qu'il avait trompé, ni de la jeune fille qu'il supposait sienne.

Or, il reçut un matin une lettre d'un indifférent lui apprenant, par hasard, la mort de son ancien rival ; et un trouble vague, une sorte de remords l'envahit. Qu'était devenue cette enfant, son enfant ? Ne pouvait-il rien pour elle ? Il s'informa. Elle avait été recueillie par une tante, et elle était pauvre, pauvre à toucher la misère.

Il voulut la voir et l'aider. Il se fit présenter chez la seule parente de l'orpheline.

Son nom n'éveilla aucun souvenir. Il avait quarante ans et semblait encore un jeune homme. On le reçut sans qu'il osât dire qu'il avait connu la mère, de crainte de faire naître plus tard quelque soupçon.

Or, dès qu'elle entra dans le petit salon où il attendait anxieusement sa venue, il tressaillit d'une surprise qui touchait à l'épouvante. C'était elle ! l'autre ! la morte !

Elle avait le même âge, les mêmes yeux, les mêmes cheveux, la même taille, le même sourire, la même voix. L'illusion si complète l'affolait ; il ne savait plus, il perdait la tête ; tout son amour tumultueux d'autrefois bouillonnait dans le fond de son cœur. Elle aussi était gaie et simple. Tout de suite amis et la main tendue.

Quand il fut rentré chez lui, il s'aperçut que la vieille souffrance s'était rouverte, et il pleura éperdument, la tête enfermée en ses mains, il pleura l'autre, hanté de souvenirs, poursuivi par les mots familiers qu'elle disait, retombé soudain dans un désespoir sans issue.

Et il fréquenta la maison qu'habitait la jeune fille. Il ne pouvait plus se passer d'elle, de sa causerie rieuse, du bruit de sa robe, des intonations de sa parole. Il les confondait maintenant en sa pensée et dans son cœur, la disparue et la vivante, oubliant la distance, le temps passé, la mort, aimant toujours l'autre en celle-ci, aimant celle-ci en souvenir de l'autre, ne cherchant plus à comprendre, à savoir, ne se demandant même plus si elle pouvait être sa fille.

Mais parfois la vue de la gêne où vivait celle qu'il adorait de cette passion double, confuse et incompréhensible pour lui-même, le torturait affreusement.

Que pouvait-il faire ? Offrir de l'argent ? À quel titre ? De quel droit ? Jouer le rôle de tuteur ? Il semblait à peine plus vieux qu'elle : on l'aurait cru son amant. La marier ? Cette pensée, surgie soudain en son âme, l'épouvanta. Puis il s'apaisa. Qui donc voudrait d'elle ? Elle n'avait rien, mais rien.

La tante le regardait venir, voyant bien qu'il aimait cette enfant. Et il attendait. Quoi ? le savait-il ?

Un soir, ils se trouvèrent seuls. Ils causaient doucement, côte à côte, sur le canapé du petit salon. Tout à coup il lui prit la main dans un mouvement paternel. Et il la garda, troublé du cœur et des sens malgré sa volonté, n'osant plus repousser cette main qu'elle lui abandonnait, et se sentant défaillir s'il la gardait. Et brusquement elle se laissa tomber dans ses bras. Car elle l'aimait ardemment, comme sa mère l'avait aimé, comme si elle eût hérité de cette passion fatale.

Éperdu, il posa ses lèvres dans ses cheveux blonds, et comme elle relevait la tête pour s'enfuir, leurs deux bouches se rencontrèrent.

On devient fou en certains moments. Ils le furent.

Quand il se retrouva dans la rue, il se mit à marcher devant lui sans savoir ce qu'il allait faire.

Je me rappelle, madame, votre cri indigné : « Il n'avait plus qu'à se tuer ! »

Je vous ai répondu : « Et elle ? fallait-il qu'il la tuât aussi ? »

Cette enfant l'aimait avec égarement, avec folie, de cette passion fatale et héréditaire qui l'avait abattue, vierge ignorante et éperdue sur la poitrine de cet homme. Elle avait agi ainsi dans cette irrésistible ivresse de l'être entier qui ne sait plus, qui se donne, que l'instinct tumultueux emporte, jette à l'étreinte d'un amant, comme il jette la bête au mâle.

S'il se tuait, que deviendrait-elle ?… Elle mourrait !… Elle mourrait déshonorée, désespérée, abominablement torturée.

Que faire ?

L'abandonner, la doter, la marier ?… Elle mourrait encore ; elle mourrait de chagrin, sans accepter son argent ni un autre époux, puisqu'elle s'était livrée à lui. Il avait brisé sa vie, détruit tout bonheur possible pour elle ; il l'avait condamnée à l'éternelle misère, l'éternel désespoir, aux flammes éternelles, à l'éternelle solitude ou à la mort.

Et puis, il l'aimait aussi, lui ! Il l'aimait avec horreur, maintenant, mais aussi avec emportement. C'était sa fille, soit. Le hasard des fécondations, la loi brutale de la reproduction, un contact d'une seconde avaient fait sa fille de cet être qu'aucun lien légal n'attachait à lui, qu'il chérissait comme il avait chéri sa mère, et même plus, comme si deux passions se fussent accumulées en lui.

Était-elle bien sa fille d'ailleurs ? Et puis, qu'importe ? Qui donc le saurait ?

Et le souvenir ardent lui revenait des serments faits à la mourante. « Il avait promis qu'il donnerait toute sa vie à cette enfant, qu'il commettrait un crime s'il le fallait pour son bonheur. »

Et il l'aimait, se plongeant dans la pensée de son forfait abominable et doux, déchiré de douleur et ravagé de désirs. Qui donc le saurait ?… puisque l'autre était mort, le père !

« Soit ! se dit-il ; ce secret infâme pourra me rompre le cœur. Comme elle ne le saurait soupçonner, j'en porterai seul le poids. »

Il demanda sa main, et l'épousa.

Je ne sais s'il fut heureux, mais j'aurais fait comme lui, madame.

23 janvier 1883

LA TOUX

À Armand Sylvestre

Mon cher confrère et ami,

J'ai un petit conte pour vous, un petit conte anodin. J'espère qu'il vous plaira si j'arrive à le bien dire, aussi bien que celle de qui je le tiens.

La tâche n'est point facile, car mon amie est une femme d'esprit infini et de parole libre. Je n'ai pas les mêmes ressources. Je ne peux, comme elle, donner cette gaieté folle aux choses que je conte ; et, réduit à la nécessité de ne pas employer des mots trop caractéristiques, je me déclare impuissant à trouver, comme vous, les délicats synonymes.

Mon amie, qui est en outre une femme de théâtre de grand talent, ne m'a point autorisé à rendre publique son histoire.

Je m'empresse donc de réserver ses droits d'auteur pour le cas où elle voudrait, un jour ou l'autre, écrire elle-même cette aventure. Elle le ferait mieux que moi, je n'en doute pas. Étant plus experte sur le sujet, elle retrouverait en outre mille détails amusants que je ne peux inventer.

Mais voyez dans quel embarras je tombe. Il me faudrait, dès le premier mot, trouver un terme équivalent, et je le voudrais génial. La Toux n'est pas mon affaire. Pour être compris, j'ai besoin au moins d'un commentaire ou d'une périphrase à la façon de l'abbé Delille :

La toux dont il s'agit ne vient point de la gorge.

Elle dormait (mon amie) aux côtés d'un homme aimé. C'était pendant la nuit, bien entendu.

Cet homme, elle le connaissait peu, ou plutôt depuis peu. Ces choses arrivent quelquefois dans le monde du théâtre principalement. Laissons les bourgeoises s'en étonner. Quant à dormir aux côtés d'un homme qu'importe qu'on le connaisse peu ou beaucoup, cela ne modifie guère la manière d'agir dans le secret du lit. Si j'étais femme je préférerais, je crois, les nouveaux amis. Ils doivent être plus aimables, sous tous les rapports, que les habitués.

On a, dans ce qu'on appelle le monde comme il faut, une manière de voir différente et qui n'est point la mienne. Je le regrette pour les femmes de ce monde ; mais je me demande si la manière de voir modifie sensiblement la manière d'agir ?…

Donc elle dormait aux côtés d'un nouvel ami. C'est là une chose délicate et difficile à l'excès. Avec un vieux compagnon on prend ses aises, on ne se gêne pas, on peut se retourner à sa guise, lancer des coups de pied, envahir les trois quarts du matelas, tirer toute la couverture et se rouler dedans, ronfler, grogner, tousser (je dis tousser faute de mieux) ou éternuer (que pensez-vous d'éternuer comme synonyme ?)

Mais pour en arriver là, il faut au moins six mois d'intimité. Et je parle des gens qui sont d'un naturel familier. Les autres gardent toujours certaines réserves, que j'approuve pour ma part. Mais nous n'avons peut-être pas la même manière de sentir sur cette matière.

Quand il s'agit d'une nouvelle connaissance qu'on peut supposer sentimentale, il faut assurément prendre quelques précautions pour ne point incommoder son voisin de lit, et pour garder un certain prestige, de poésie et une certaine autorité.

Elle dormait. Mais soudain une douleur, intérieure, lancinante, voyageuse, la parcourut. Cela commença dans le creux de l'estomac et se mit à rouler en descendant vers… vers… vers les gorges inférieures avec un bruit discret de tonnerre intestinal.

L'homme, l'ami nouveau, gisait, tranquille, sur le dos, les yeux fermés. Elle le regarda de coin, inquiète, hésitante.

Vous êtes-vous trouvé, confrère, dans une salle de première, avec un rhume dans la poitrine. Toute la salle anxieuse, halète au milieu d'un silence complet ; mais vous n'écoutez plus rien, vous attendez, éperdu, un moment de rumeur pour tousser. Ce sont, tout le long de votre gosier, des chatouillements, des picotements épouvantables. Enfin vous n'y tenez plus. Tant pis pour les voisins. Vous toussez. — Toute la salle crie : « À la porte. »

Elle se trouvait dans le même cas, travaillée, torturée par une envie folle de tousser. (Quand je dis tousser, j'entends bien que vous transposez.)

Il semblait dormir ; il respirait avec calme. Certes il dormait.

Elle se dit : « Je prendrai mes précautions. Je tâcherai de souffler seulement, tout doucement, pour ne pas le réveiller. » Et elle fit comme ceux qui cachent leur bouche sous leur main et s'efforcent de dégager, sans bruit, leur gorge en expectorant de l'air avec adresse.

Soit qu'elle s'y prît mal, soit que la démangeaison fût trop forte, elle toussa.

Aussitôt elle perdit la tête. S'il avait entendu, quelle honte ! Et quel danger ! Oh ! s'il ne dormait hasard ? Comment le savoir ? Elle le regarda fixement, et, à la lueur de la veilleuse, elle crut voir sourire son visage aux yeux fermés. Mais s'il riait, … il ne dormait donc pas, … et, s'il ne dormait pas… ?

Elle tenta avec sa bouche, la vraie, de produire un bruit semblable, pour… dérouter son compagnon.

Cela ne ressemblait guère.

Mais dormait-il ?

Elle se retourna, s'agita, le poussa, pour certitude.

Il ne remua point.

Alors elle se mit à chantonner.

Le monsieur ne bougeait pas.

Perdant la tête, elle l'appela « Ernest ».

Il ne fit pas un mouvement, mais il répondit aussitôt :

« Qu'est-ce que tu veux ? »

Elle eut une palpitation de cœur. Il ne dormait pas ; il n'avait jamais dormi !…

Elle demanda :

« Tu ne dors donc pas ? »

Il murmura avec résignation :

« Tu le vois bien. »

Elle ne savait plus que dire, affolée. Elle reprit enfin.  « Tu n'as rien entendu ? »

Il répondit, toujours immobile :

« Non. »

Elle se sentait venir une envie folle de le gifler, et, s'asseyant dans le lit :

« Cependant il m'a semblé ?…

— Quoi ?

— Qu'on marchait dans la maison. »

Il sourit. Certes, cette fois elle l'avait vu sourire, et il dit :

« Fiche-moi donc la paix, voilà une demi-heure que tu m'embêtes. »

Elle tressaillit.

« Moi ?… C'est un peu fort. Je viens de me réveiller. Alors tu n'as rien entendu ?

— Si.

— Ah ! enfin, tu as entendu quelque chose ! Quoi ?

— On a… toussé ! »

Elle fit un bond et s'écria, exaspérée :

« On a toussé ! Où ça ? Qui est-ce qui a toussé ? Mais, tu es fou ? Réponds donc ? »

Il commençait à s'impatienter.

« Voyons, est-ce fini cette scie-là[1] ? Tu sais bien que c'est toi. »

Cette fois, elle s'indigna, hurlant : « Moi ? — Moi ? — Moi ? — J'ai toussé ? Moi ? J'ai toussé ! Ah ! vous m'insultez, vous m'outragez, vous me méprisez. Eh bien, adieu ! Je ne reste pas auprès d'un homme qui me traite ainsi. »

Et elle fit un mouvement énergique pour sortir du lit.

« Voyons, reste tranquille. C'est moi qui ai toussé. »

Mais elle eut un sursaut de colère nouvelle.

« Comment ? vous avez… toussé dans mon lit !… à mes côtés… pendant que je dormais ? Et vous l'avouez. Mais vous êtes ignoble. Et vous croyez que je reste avec les hommes qui… toussent auprès de moi… Mais pour qui me prenez-vous donc ? »

Et elle se leva sur le lit tout debout, essayant d'enjamber pour s'en aller.

Il la prit tranquillement par les pieds et la fit s'étaler près de lui, et il riait, moqueur et gai :

« Voyons, Rose, tiens-toi tranquille, à la fin. Tu as toussé. Car c'est toi. Je ne me plains pas, je ne me fâche pas ; je suis content même. Mais, recouche-toi, sacrebleu. »

Cette fois, elle lui échappa d'un bond et sauta dans la chambre ; et elle cherchait éperdument ses vêtements, en répétant : « Et vous croyez que je vais rester auprès d'un homme qui permet à une femme de… tousser dans son lit. Mais vous êtes ignoble, mon cher. »

Alors il se leva, et, d'abord, la gifla. Puis, comme elle se débattait, il la cribla de taloches ; et, la prenant ensuite à pleins bras, la jeta à toute volée dans le lit.

Et comme elle restait étendue, inerte et pleurant contre le mur, il se recoucha près d'elle, puis lui tournant le dos à son tour, il toussa…, il toussa par quintes…, avec des silences et des reprises. Parfois, il demandait : « En as-tu assez », et, comme elle ne répondait pas, il recommençait.

Tout à coup, elle se mit à rire, mais à rire comme une folle, criant : « Qu'il est drôle, ah ! qu'il est drôle ! »

Et elle le saisit brusquement dans ses bras, collant sa bouche à la sienne, lui murmurant entre les lèvres : « Je t'aime, mon chat. »

Et ils ne dormirent plus… jusqu'au matin.

Telle est mon histoire, mon cher Silvestre. Pardonnez-moi cette incursion sur votre domaine. Voilà encore un mot impropre. Ce n'est pas « domaine » qu'il faudrait dire. Vous m'amusez si souvent que je n'ai pu résister au désir de me risquer un peu sur vos derrières.

Mais la gloire vous restera de nous avoir ouvert, toute large, cette voie.

28 janvier 1883

AUPRÈS D'UN MORT

Il s'en allait mourant, comme meurent les poitrinaires. Je le voyais chaque jour s'asseoir, vers deux heures, sous les fenêtres de l'hôtel, en face de la mer tranquille, sur un banc de la promenade. Il restait quelque temps immobile dans la chaleur du soleil, contemplant d'un œil morne la Méditerranée. Parfois il jetait un regard sur la haute montagne aux sommets vaporeux, qui enferment Menton ; puis il croisait, d'un mouvement très lent, ses longues jambes si maigres qu'elles semblaient deux os, autour desquels flottait le drap du pantalon, et il ouvrait un livre, toujours le même.

Alors il ne remuait plus, il lisait, il lisait de l'œil et de la pensée ; tout son pauvre corps expirant semblait lire, toute son âme s'enfonçait, se perdait, disparaissait dans ce livre jusqu'à l'heure où l'air rafraîchi le faisait un peu tousser. Alors il se levait et rentrait.

C'était un grand Allemand à barbe blonde, qui déjeunait et dînait dans sa chambre, et ne parlait à personne.

Une vague curiosité m'attira vers lui. Je m'assis un jour à son côté, ayant pris aussi, pour me donner une contenance, un volume des poésies de Musset.

Et je me mis à parcourir Rolla.

Mon voisin me dit tout à coup, en bon français :

« Savez-vous l'allemand, Monsieur ?

— Nullement, Monsieur.

— Je le regrette. Puisque le hasard nous met côte à côte, je vous aurais prêté, je vous aurais fait voir une chose inestimable : ce livre que je tiens là.

— Qu'est-ce donc ?

— C'est un exemplaire de mon maître Schopenhauer, annoté de sa main. Toutes les marges, comme vous le voyez, sont couvertes de son écriture. »

Je pris le livre avec respect et je contemplai ces formes incompréhensibles pour moi, mais qui révélaient l'immortelle pensée du plus grand saccageur de rêves qui ait passé sur la terre.

Et les vers de Musset éclatèrent dans la mémoire :

Dors-tu content, Voltaire, et ton hideux sourire

Voltige-t-il encor sur tes os décharnés ?

Et je comparais involontairement le sarcasme enfantin, le sarcasme religieux de Voltaire à l'irrésistible ironie du philosophe allemand dont l'influence est désormais ineffaçable.

Qu'on proteste ou qu'on se fâche, qu'on s'indigne ou qu'on s'exalte, Schopenhauer a marqué l'humanité du sceau de son dédain et de son désenchantement.

Jouisseur désabusé, il a renversé les croyances, les espoirs, les poésies, les chimères, détruit les aspirations, ravagé la confiance des âmes, tué l'amour, abattu le culte idéal de la femme, crevé les illusions des cœurs, accompli la plus gigantesque besogne de sceptique qui ait jamais été faite. Il a tout traversé de sa moquerie, et tout vidé. Et aujourd'hui même, ceux qui l'exècrent semblent porter, malgré eux, en leurs esprits, des parcelles de sa pensée.

« Vous avez donc connu particulièrement Schopenhauer ? » dis-je à l'Allemand.

Il sourit tristement.

— Jusqu'à sa mort, Monsieur.

Et il me parla de lui, il me raconta l'impression presque surnaturelle que faisait cet être étrange à tous ceux qui l'approchaient.

Il me dit l'entrevue du vieux démolisseur avec un politicien français, républicain doctrinaire, qui voulut voir cet homme et le trouva dans une brasserie tumultueuse, assis au milieu de disciples, sec, ridé, riant d'un inoubliable rire, mordant et déchirant les idées et les croyances d'une seule parole, comme un chien d'un coup de dents déchire les tissus avec lesquels il joue.

Il me répéta le mot de ce Français, s'en allant effaré, épouvanté, et s'écriant :

« J'ai cru passer une heure avec le diable. »

Puis il ajouta :

« Il avait, en effet, Monsieur, un effrayant sourire qui nous fit peur, même après sa mort. C'est une anecdote presque inconnue que je peux vous conter si elle vous intéresse. »

Et il commença, d'une voix fatiguée, que les quintes de toux interrompaient par moments :

— Schopenhauer venait de mourir, et il fut décidé que nous le veillerions tour à tour, deux par deux, jusqu'au matin.

Il était couché dans une grande chambre très simple, vaste et sombre. Deux bougies brûlaient sur la table de nuit.

C'est à minuit que je pris la garde, avec un de nos camarades. Les deux amis que nous remplacions sortirent, et nous vînmes nous asseoir au pied du lit.

La figure n'était point changée. Elle riait. Ce pli que nous connaissions si bien se creusait au coin des lèvres, et il nous semblait qu'il allait ouvrir les yeux, remuer, parler. Sa pensée ou plutôt ses pensées nous enveloppaient ; nous nous sentions plus que jamais dans l'atmosphère de son génie, envahis, possédés par lui. Sa domination nous semblait même plus souveraine maintenant qu'il était mort. Un mystère se mêlait à la puissance de cet incomparable esprit.

Le corps de ces hommes-là disparaît, mais ils restent, eux ; et, dans la nuit qui suit l'arrêt de leur cœur, je vous assure, Monsieur, qu'ils sont effrayants.

Et, tout bas, nous parlions de lui, nous rappelant des paroles, des formules, ces surprenantes maximes qui semblent des lumières jetées, par quelques mots, dans les ténèbres de la Vie inconnue.

« Il me semble qu'il va parler », dit mon camarade. Et nous regardions, avec une inquiétude touchant à la peur, ce visage immobile et riant toujours.

Peu à peu nous nous sentions mal à l'aise, oppressés, défaillants. Je balbutiai :

« Je ne sais pas ce que j'ai, mais je t'assure que je suis malade. »

Et nous nous aperçûmes alors que le cadavre sentait mauvais.

Alors mon compagnon me proposa de passer dans la chambre voisine, en laissant la porte ouverte ; et j'acceptai.

Je pris une des bougies qui brûlaient sur la table de nuit et je laissai la seconde, et nous allâmes nous asseoir à l'autre bout de l'autre pièce, de façon à voir de notre place le lit et le mort, en pleine lumière.

Mais il nous obsédait toujours ; on eût dit que son être immatériel, dégagé, libre, tout-puissant et dominateur, rôdait autour de nous. Et parfois aussi l'odeur infâme du corps décomposé nous arrivait, nous pénétrait, écœurante et vague.

Tout à coup, un frisson nous passa dans les os : un bruit, un petit bruit était venu de la chambre du mort. Nos regards furent aussitôt sur lui, et nous vîmes, oui, Monsieur, nous vîmes parfaitement, l'un et l'autre, quelque chose de blanc courir sur le lit, tomber à terre sur le tapis, et disparaître sous un fauteuil.

Nous fûmes debout avant d'avoir eu le temps de penser à rien, fous d'une terreur stupide, prêts à fuir. Puis nous nous sommes regardés. Nous étions horriblement pâles. Nos cœurs battaient à soulever le drap de nos habits. Je parlai le premier.

« Tu as vu ?…

— Oui, j'ai vu.

— Est-ce qu'il n'est pas mort ?

— Mais puisqu'il entre en putréfaction ?

— Qu'allons-nous faire ? »

Mon compagnon prononça en hésitant :

« Il faut aller voir. »

Je pris notre bougie, et j'entrai le premier, fouillant de l'œil toute la grande pièce aux coins noirs. Rien ne remuait plus ; et je m'approchai du lit. Mais je demeurai saisi de stupeur et d'épouvante : Schopenhauer ne riait plus ! Il grimaçait d'une horrible façon, la bouche serrée, les joues creusées profondément. Je balbutiai :

« Il n'est pas mort ! »

Mais l'odeur épouvantable me montait au nez, me suffoquait. Et je ne remuais plus, le regardant fixement, effaré comme devant une apparition.

Alors mon compagnon, ayant pris l'autre bougie, se pencha. Puis il me toucha le bras sans dire un mot. Je suivis son regard, et j'aperçus à terre, sous le fauteuil à côté du lit, tout blanc sur le sombre tapis, ouvert comme pour mordre, le râtelier de Schopenhauer.

Le travail de la décomposition, desserrant les mâchoires, l'avait fait jaillir de la bouche.

« J'ai eu vraiment peur ce jour-là, Monsieur. »

Et, comme le soleil s'approchait de la mer étincelante, l'Allemand phtisique se leva, me salua, et regagna l'hôtel.

30 janvier 1883

LE PÈRE JUDAS

Tout ce pays était surprenant, marqué d'un caractère de grandeur presque religieuse et de désolation sinistre.

Au milieu d'un vaste cercle de collines nues, où ne poussaient que des ajoncs, et, de place en place, un chêne bizarre tordu par le vent, s'étendait un vaste étang sauvage, d'une eau noire et dormante, où frissonnaient des milliers de roseaux.

Une seule maison sur les bords de ce lac sombre, une petite maison basse habitée par un vieux batelier, le père Joseph, qui vivait du produit de sa pêche. Chaque semaine il portait son poisson dans les villages voisins et revenait avec les simples provisions qu'il lui fallait pour vivre.

Je voulus voir ce solitaire, qui m'offrit d'aller lever ses nasses.

Et j'acceptai.

Sa barque était vieille, vermoulue et grossière. Et lui, osseux et maigre, ramait d'un mouvement monotone et doux qui berçait l'esprit, enveloppé déjà dans la tristesse de l'horizon.

Je me croyais transporté aux premiers temps du monde, au milieu de ce paysage antique, dans ce bateau primitif que gouvernait cet homme d'un autre âge.

Il leva ses filets, et il jetait les poissons à ses pieds avec des gestes de pêcheur biblique. Puis il me voulut promener jusqu'au bout du marécage, et soudain j'aperçus, sur l'autre bord, une ruine, une chaumière éventrée dont le mur portait une croix, une croix énorme et rouge, qu'on aurait dit tracée avec du sang, sous les dernières lueurs du soleil couchant.

Je demandai :

— Qu'est-ce que cela ?

L'homme aussitôt se signa, puis répondit :

— C'est là qu'est mort Judas.

Je ne fus pas surpris, comme si j'avais pu m'attendre à cette étrange réponse.

J'insistai cependant :

— Judas ? Quel Judas ?

Il ajouta :

— Le Juif errant, monsieur.

Je le priai de me dire cette légende.

Mais c'était mieux qu'une légende ; c'était une histoire, et presque récente, car le père Joseph avait connu l'homme.

Jadis cette hutte était occupée par une grande femme, sorte de mendiante, vivant de la charité publique.

De qui tenait-elle cette cabane, le père Joseph ne se le rappelait plus. Or un soir, un vieillard à barbe blanche, un vieillard qui paraissait deux fois centenaire et qui se traînait à peine, demanda, en passant, l'aumône à cette misérable.

Elle répondit :

— Asseyez-vous, le père, tout ce qui est ici est à tout le monde, car ça vient de tout le monde.

Il s'assit sur une pierre devant la porte. Il partagea le pain de la femme, et sa couche de feuilles, et sa maison.

Il ne la quitta plus. Il avait fini ses voyages.

Le père Joseph ajoutait :

— C'est notre Dame la Vierge qui a permis ça, monsieur, vu qu'une femme avait ouvert sa porte à Judas.

Car ce vieux vagabond était le Juif errant.

On ne le sut pas tout de suite dans le pays, mais on s'en douta bientôt parce qu'il marchait toujours, tant il en avait pris l'habitude.

Une autre raison avait fait naître les soupçons. Cette femme qui gardait chez elle cet inconnu passait pour juive, car on ne l'avait jamais vue à l'église.

À dix lieues aux environs on ne l'appelait que « la Juive ».

Quand les petits enfants du pays la voyaient arriver pour mendier, ils criaient :

— Maman, maman, c'est la Juive !

Le vieux et elle se mirent à errer par les pays voisins, la main tendue à toutes les portes, balbutiant des supplications dans le dos de tous les passants. On les vit à toutes les heures du jour, par les sentiers perdus, le long des villages, ou bien mangeant un morceau de pain à l'ombre d'un arbre solitaire, dans la grande chaleur du midi.

Et on commença dans la contrée à nommer le mendiant « le père Judas ».

Or, un jour, il rapporta dans sa besace deux petits cochons vivants qu'on lui avait donnés dans une ferme parce qu'il avait guéri le fermier d'un mal.

Et bientôt il cessa de mendier, tout occupé à guider ses porcs pour les nourrir, les promenant le long de l'étang, sous les chênes isolés, dans les petits vallons voisins. La femme, au contraire, errait sans cesse en quête d'aumônes, mais elle le rejoignait tous les soirs.

Lui non plus n'allait jamais à l'église, et on ne l'avait jamais vu faire le signe de la croix devant les calvaires. Tout cela faisait beaucoup jaser.

Sa compagne, une nuit, fut prise de fièvre et se mit à trembler comme une toile qu'agite le vent. Il alla jusqu'au bourg chercher des médicaments, puis il s'enferma près d'elle, et pendant six jours on ne le vit plus.

Mais le curé, ayant entendu dire que la « Juive » allait trépasser, s'en vint apporter les consolations de sa religion à la mourante, et lui offrir les derniers sacrements. Était-elle juive ? Il ne le savait pas. Il voulait, en tout cas, essayer de sauver son âme.

À peine eut-il heurté la porte, que le père Judas parut sur le seuil, haletant, les yeux allumés, toute sa grande barbe agitée, comme de l'eau qui ruisselle, et il cria, dans une langue inconnue, des mots de blasphème en tendant ses bras maigres pour empêcher le prêtre d'entrer.

Le curé voulut parler, offrir sa bourse et ses soins, mais le vieux l'injuriait toujours, faisant avec les mains le geste de lui jeter des pierres.

Et le prêtre se retira, poursuivi par les malédictions du mendiant.

Le lendemain la compagne du père Judas mourut. Il l'enterra lui-même devant sa porte. C'étaient des gens de si peu qu'on ne s'en occupa pas.

Et on revit l'homme conduisant ses cochons le long de l'étang et sur le flanc des côtes. Souvent aussi il recommençait à mendier pour se nourrir. Mais on ne lui donnait presque plus rien, tant on faisait courir d'histoires sur lui. Et chacun savait aussi de quelle manière il avait reçu le curé.

Il disparut. C'était pendant la semaine sainte. On ne s'en inquiéta guère.

Mais le lundi de Pâques, des garçons et des filles, qui étaient venus en promenade jusqu'à l'étang, entendirent un grand bruit dans la hutte. La porte était fermée ; les garçons l'enfoncèrent et les deux cochons s'enfuirent en sautant comme des boucs. On ne les a jamais revus.

Alors, tout ce monde étant entré, on aperçut par terre quelques vieux linges, le chapeau du mendiant, quelques os, du sang séché et des restes de chair dans les creux d'une tête de mort.

Ses porcs l'avaient dévoré.

Et le père Joseph ajouta :

— C'était arrivé, monsieur, le vendredi saint, à trois heures après midi.

Je demandai :

— Comment le savez-vous ?

Il répondit :

— C'est pas doutable.

Je n'essayai point de lui faire comprendre combien il était naturel que les animaux affamés eussent mangé leur maître, mort subitement dans sa hutte.

Quant à la croix sur le mur, elle était apparue un matin, sans qu'on sût quelle main l'avait tracée de cette couleur étrange.

Depuis lors, on ne douta plus que le Juif errant ne fût mort en ce lieu.

Je le crus moi-même pendant une heure.

28 février 1883

LE CONDAMNÉ À MORT

Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.

En voici un exemple de plus.

Tous les Parisiens, ceux qui rentrent à Paris en cette saison, connaissent ce long chapelet de villes charmantes qui va de Marseille à Gênes. On arrive en ces mignonnes cités en quittant les plages du Nord ; on en part dans les premiers jours d'avril, juste en ce moment ; c'est-à-dire quand elles vont devenir de vrais bouquets, quand toute leur campagne n'est plus qu'un jardin, quand les roses et les orangers fleurissent.

Entre toutes ces résidences, il en est une particulièrement aimée ; mais celle-là est plus qu'une cité, c'est un royaume, un tout petit royaume, il est vrai, un grand-duché de Gérolstein.

Perché sur un rocher fleuri, qui porte sur son dos un paquet de maisons blanches et son palais princier, le minuscule État de Monaco obéit à un souverain plus indépendant que le roi Makoko, plus autoritaire que S. M. Guillaume de Prusse, plus cérémonieux que feu Louis XIV de France.

Sans peur des invasions et des révolutions, il règne en paix, avec étiquette, sur son heureux petit peuple, au milieu des cérémonies d'une cour où l'on fait encore la révérence.

Il a son général et ses quatre-vingts soldats, son évêque, son clergé, son introducteur des ambassadeurs, comme M. Grévy, et toute la série des fonctionnaires à titres magnifiques qu'on doit toujours rencontrer autour des souverains absolus et convaincus de leur majesté.

Ce monarque pourtant n'est point sanguinaire ni vindicatif ; et quand il bannit, car il bannit, la mesure est appliquée avec des ménagements infinis.

En faut-il donner des preuves ?

Un joueur obstiné, dans un jour de déveine, insulta le souverain. Il fut expulsé par décret.

Pendant un mois il rôda autour du Paradis défendu, craignant le glaive de l'archange, sous la forme du sabre d'un gendarme. Un jour enfin il s'enhardit, franchit la frontière, gagne en trente secondes le cœur du pays, pénètre dans le Casino. Mais soudain un fonctionnaire l'arrête : « N'êtes-vous pas banni, monsieur ? — Oui, monsieur, mais je repars par le premier train. — Oh ! en ce ras, fort bien, monsieur, vous pouvez entrer. »

Et chaque semaine il revient ; et chaque fois le morne fonctionnaire lui pose la même question à laquelle il répond de la même façon. La justice peut-elle être plus douce ?

Mais, une des années dernières, un cas fort grave et tout nouveau se produisit dans le royaume.

Un assassinat eut lieu.

Un homme, un Monégasque, pas un de ces étrangers errants qu'on rencontre par légions sur ces côtes, un mari, dans un moment de colère, tua sa femme.

Oh ! il la tua sans raison, sans prétexte acceptable. L'émotion fut unanime dans toute la principauté.

La Cour suprême se réunit pour juger ce cas exceptionnel (jamais un assassinat n'avait eu lieu), et le misérable fut condamné à mort à l'unanimité.

Le souverain indigné ratifia l'arrêt.

Il ne restait plus qu'à exécuter le criminel. Alors une difficulté surgit. Le pays ne possédait ni bourreau ni guillotine.

Que faire ? Sur l'avis du ministre des Affaires étrangères, le prince entama des négociations avec le gouvernement français pour obtenir le prêt d'un coupeur de têtes avec son appareil.

De longues délibérations eurent lieu au ministère à Paris. On répondit enfin en envoyant la note des frais pour déplacement des bois et du praticien. Le tout montant à seize mille francs.

Sa Majesté monégasque songea que l'opération lui coûterait bien cher ; l'assassin ne valait certes pas ce prix. Seize mille francs pour le cou d'un drôle ! Ah ! mais non.

On adressa alors la même demande au gouvernement italien. Un roi, un frère ne se montrerait pas sans doute si exigeant qu'une République.

Le Gouvernement italien envoya un mémoire qui montait à douze mille francs.

Douze mille francs ! Il faudrait prélever un impôt nouveau, un impôt de deux francs par tête d'habitant. Cela suffirait pour amener des troubles inconnus dans l'État.

On songea à faire décapiter le gueux par un simple soldat. Mais le général, consulté, répondit en hésitant que ses hommes n'avaient peut-être pas une pratique suffisante de l'arme blanche pour s'acquitter d'une tâche demandant une grande expérience dans le maniement du sabre.

Alors le prince convoqua de nouveau la Cour suprême et lui soumit ce cas embarrassant.

On délibéra longtemps, sans découvrir aucun moyen pratique. Enfin le premier président proposa de commuer la peine de mort en celle de prison perpétuelle ; et la mesure fut adoptée.

Mais on ne possédait pas de prison. Il fallut en installer une, et un geôlier fut nommé, qui prit livraison du prisonnier.

Pendant six mois tout alla bien. Le captif dormait tout le jour sur une paillasse dans son réduit, et le gardien en faisait autant sur une chaise devant la porte en regardant passer les voyageurs.

Mais le prince est économe, c'est là son moindre défaut, et il se fait rendre compte des plus petites dépenses accomplies dans son État (la liste n'en est pas longue). On lui remit donc la note des frais relatifs à la création de cette fonction nouvelle, à l'entretien de la prison, du prisonnier et du veilleur. Le traitement de ce dernier grevait lourdement le budget du souverain.

Il fit d'abord la grimace ; mais quand il songea que cela pouvait durer toujours (le condamné était jeune), il prévint son ministre de la Justice d'avoir à prendre des mesures pour supprimer cette dépense.

Le ministre consulta le président du tribunal, et tous deux convinrent qu'on supprimerait la charge du geôlier. Le prisonnier, invité à se garder tout seul, ne pourrait manquer de s'évader, ce qui résoudrait la question à la satisfaction de tous.

Le geôlier fut donc rendu à sa famille, et un aide de cuisine du palais resta chargé simplement de porter, matin et soir, la nourriture du coupable. Mais celui-ci ne fit aucune tentative pour reconquérir sa liberté.

Or, un jour, comme on avait négligé de lui fournir ses aliments, on le vit arriver tranquillement pour les réclamer ; et il prit dès lors l'habitude, afin d'éviter une course au cuisinier, de venir aux heures des repas manger avec les gens de service, dont il devint l'ami.

Après le déjeuner, il allait faire un tour, jusqu'à Monte-Carlo. Il entrait parfois au Casino risquer cinq francs sur le tapis vert. Quand il avait gagné il s'offrait un bon dîner dans un hôtel en renom, puis il rentrait dans sa prison dont il fermait avec soin la porte au-dedans.

Il ne découcha pas une seule fois.

La situation devenait difficile non pour le condamné mais pour les juges.

La Cour se réunit de nouveau et il fut décidé qu'on inviterait le criminel à sortir des États de Monaco.

Lorsqu'on lui signifia cet arrêt il répondit simplement :

« Je vous trouve plaisants. Eh bien, qu'est-ce que je deviendrai, moi ? Je n'ai pas de moyens d'existence. Je n'ai plus de famille. Que voulez-vous que je fasse ? J'étais condamné à mort. Vous ne m'avez pas exécuté. Je n'ai rien dit. Je fus ensuite condamné à la prison perpétuelle et remis aux mains d'un geôlier. Vous m'avez enlevé mon gardien. Je n'ai rien dit encore.

« Aujourd'hui vous voulez me chasser du pays. Ah mais non. Je suis prisonnier, votre prisonnier jugé et condamné par vous. J'accomplis ma peine fidèlement, je reste ici. »

La Cour suprême fut atterrée. Le prince eut une colère terrible et ordonna de prendre des mesures.

On se remit à délibérer.

Alors il fut décidé qu'on offrirait au coupable une pension de six cents francs pour aller vivre à l'étranger.

Il accepta.

Il a loué un petit enclos à cinq minutes de l'État de son ancien souverain et il vit heureux sur sa terre, cultivant quelques légumes et méprisant les potentats.

Mais la cour de Monaco, instruite un peu tard par cet exemple, s'est décider à traiter avec le gouvernement français ; maintenant elle nous livre ses condamnés que nous mettons à l'ombre, moyennant une pension modique.

On peut voir, aux archives judiciaires de la Principauté, l'arrêt surprenant qui règle la pension du drôle en l'obligeant à sortir du territoire monégasque.

Certifié vrai, s.g.d.g., pour les menus détails.

10 avril 1883

UNE SURPRISE

Nous avons été élevés, mon frère et moi, par notre oncle l'abbé Loisel, « le curé Loisel », comme nous disions. Nos parents étant morts pendant notre petite enfance, l'abbé nous prit au presbytère et nous garda.

Il desservait depuis dix-huit ans la commune de Join-le-Sault, non loin d'Yvetot. C'était un petit village, planté au beau milieu de ce plateau du pays de Caux, semé de fermes qui dressent çà et là leurs carrés d'arbres dans les champs.

La commune, en dehors des chaumes disséminés par la plaine, ne comptait que six maisons alignées des deux côtés de la grande route, avec l'église à un bout du pays et la mairie neuve à l'autre bout.

Nous avons passé notre enfance, mon frère et moi, à jouer dans le cimetière. Comme il était à l'abri du vent, mon oncle nous y donnait nos leçons, assis tous trois sur la seule tombe de pierre, celle du précédent curé dont la famille, riche, l'avait fait enterrer somptueusement.

L'abbé Loisel, pour exercer notre mémoire, nous faisait apprendre par cœur les noms des morts peints sur les croix de bois noir ; et, afin d'exercer en même temps notre discernement, il nous faisait commencer cette étrange récitation tantôt par un bout du champ funèbre, tantôt par l'autre bout, tantôt par le milieu, indiquant soudain une sépulture déterminée : « Voyons, celle du troisième rang, dont la croix penche à gauche. » Quand se présentait un enterrement, nous avions hâte de connaître ce qu'on peindrait sur le symbole de bois, et nous allions même souvent chez le menuisier pour lire l'épitaphe, avant qu'elle fût placée sur la tombe. Mon oncle demandait : « Savez-vous la nouvelle ? » Nous répondions tous deux ensemble : « Oui, mon oncle », et nous nous mettions aussitôt à bredouiller : « Ici, repose Joséphine, Rosalie, Gertrude Malaudin, veuve de Théodore Magloire Césaire, décédée à l'âge de soixante-deux ans, regrettée de sa famille, bonne fille, bonne épouse et bonne mère. Son âme est au céleste séjour. »

Mon oncle était un grand curé osseux, carré d'idées comme de corps. Son âme elle-même semblait dure et précise, ainsi qu'une réponse de catéchisme. Il nous parlait souvent de Dieu avec une voix tonnante. Il prononçait ce mot violemment comme s'il eût tiré un coup de pistolet. Son Dieu, d'ailleurs, n'était pas « le bon Dieu », mais « Dieu » tout court. Il devait songer à lui comme un maraudeur songe au gendarme, un prisonnier au juge d'instruction.

Il nous éleva rudement, mon frère et moi, nous apprenant à trembler plus qu'à aimer.

Quand nous eûmes l'un quatorze ans et l'autre quinze, il nous mit en pension, à prix réduit, à l'institution ecclésiastique d'Yvetot. C'était un grand bâtiment triste, peuplé de curés et d'élèves presque tous destinés au sacerdoce. Je n'y puis songer encore sans des frissons de tristesse. On sentait la prière là-dedans comme on sent le poisson au marché, un jour de marée. Oh ! le triste collège, avec ses éternelles cérémonies religieuses, la messe froide de chaque matin, les méditations, les récitations d'évangile, les lectures pieuses au repas ! Oh ! le vieux et triste temps passé dans ces murs cloîtrés où l'on n'entendait parler de rien que de Dieu, du Dieu à détonation de mon oncle.

Nous vivions là dans la piété étroite, ruminante et forcée, et aussi dans une saleté vraiment méritante, car, je me rappelle qu'on ne faisait laver les pieds aux enfants que trois fois l'an, la veille des vacances. Quant aux bains, on les ignorait tout aussi complètement que le nom de M. Victor Hugo. Nos maîtres devaient les tenir en grand mépris.

Je sortis de là bachelier, la même année que mon frère, et, munis de quelques sous, nous nous éveillâmes tous les deux un matin dans Paris, employés à dix-huit cents francs dans les administrations publiques, grâce à la protection de Mgr de Rouen.

Pendant quelque temps encore nous demeurâmes bien sages, mon frère et moi, habitant ensemble le petit logement que nous avions loué, pareils à des oiseaux de nuit qu'on tire de leur trou pour les jeter en plein soleil, étourdis, effarés.

Mais peu à peu l'air de Paris, les camarades, les théâtres nous eurent légèrement dégourdis. Des désirs nouveaux, étrangers aux joies célestes, commencèrent à pénétrer en nous, et ma foi, un soir, le même soir, après de longues hésitations, de grandes inquiétudes et des peurs de soldat à la première bataille, nous nous sommes laissé… comment dirai-je… laissé séduire par deux petites voisines, deux amies employées dans le même magasin, et qui habitaient le même logis.

Or, il arriva bientôt qu'un échange eut lieu entre les deux ménages, un partage. Mon frère prit l'appartement des deux fillettes et garda l'une d'elles. Je m'emparai de l'autre, qui vint chez moi. La mienne s'appelait Louise ; elle avait peut-être vingt-deux ans. C'était une bonne fille fraîche, gaie, ronde de partout, très ronde même de quelque part. Elle s'installa chez moi en petite femme qui prend possession d'un homme et de tout ce qui dépend de cet homme. Elle organisa, rangea, fit la cuisine, régla les dépenses avec économie, et me procura, en outre, beaucoup d'agréments nouveaux pour moi.

Mon frère était, de son côté, très content. Nous dînions tous les quatre, un jour chez l'un, un jour chez l'autre, sans un nuage dans l'âme ni un souci au cœur.

De temps en temps je recevais une lettre de mon oncle qui me croyait toujours logé avec mon frère, et qui me donnait des nouvelles du pays, de sa bonne, des morts récentes, de la terre, des récoltes, mêlées à beaucoup de conseils sur les dangers de la vie et les turpitudes du monde.

Ces lettres arrivaient le matin par le courrier de huit heures. Le concierge les glissait sous la porte en donnant un coup de balai dans le mur pour prévenir. Louise se levait, allait ramasser l'enveloppe de papier bleu, et s'asseyait au bord du lit pour me lire les « épîtres du curé Loisel », comme elle disait aussi.

Pendant six mois nous fûmes heureux.

Or, une nuit, vers une heure du matin, un violent coup de sonnette nous fit tressaillir en même temps, car nous ne dormions pas, mais pas du tout à ce moment-là. Louise dit : « Qu'est-ce que ça peut être ? » Je répondis : « Je n'en sais rien. On se trompe sans doute d'étage. » Et nous ne bougions plus, bien que… enfin nous demeurions serrés l'un contre l'autre, l'oreille tendue, très énervés.

Et soudain un second coup de sonnette, puis un troisième, puis un quatrième emplirent de vacarme le petit logement, nous firent nous dresser et nous asseoir en même temps, dans notre lit. On ne se trompait pas ; c'était bien à nous qu'on en voulait. Je passai vite un pantalon, je mis mes savates et courus à la porte du vestibule, craignant un malheur. Mais, avant d'ouvrir, je demandai : « Qui est là ? Que me veut-on ? »

Une voix, une grosse voix, celle de mon oncle, répondit : « C'est moi, Jean, ouvre vite, nom d'un petit bonhomme, je n'ai pas envie de coucher dans l'escalier. »

Je me sentis devenir fou. Mais que faire ? Je courus à la chambre, et, d'une voix haletante, je dis à Louise : « C'est mon oncle, cache-toi. » Puis, je revins, j'ouvris la porte du dehors ; et le curé Loisel faillit me renverser avec sa valise en tapisserie.

Il cria : « Qu'est-ce que tu faisais donc, galopin, pour ne pas m'ouvrir ? »

Je répondis en balbutiant : « Je dormais, mon oncle. »

Il reprit : « Tu dormais, bon, mais ensuite, quand tu m'as parlé, là, derrière la porte. »

Je bégayais : « J'avais laissé ma clef dans la poche de ma culotte. mon oncle. » Puis, pour éviter d'autres explications, je lui sautai au cou, l'embrassant avec violence.

Il s'adoucit, s'expliqua : « Me voici pour quatre jours, garnement. J'ai voulu jeter un coup d'œil sur cet enfer de Paris pour me donner une idée de l'autre. Et il rit d'un rire de tempête, puis reprit :

« Tu vas me loger où tu voudras. Nous retirerons un matelas de ton lit. Mais où est ton frère ? Il dort ? Va donc l'éveiller ? »

Je perdais la tête ; enfin je murmurai : « Jacques n'est pas rentré : ils ont un gros travail supplémentaire, cette nuit, au bureau. »

Mon oncle, sans défiance, se frotta les mains en demandant :

« Alors, ça va, la besogne ? »

Et il se dirigea vers la porte de ma chambre. Je lui sautai presque au collet. « Non… non… par ici, mon oncle. » Une idée m'avait illuminé ; j'ajoutai : « Vous devez avoir faim, après ce voyage, venez donc manger un morceau. »

Il sourit.

« Ça, c'est vrai que j'ai faim. Je casserais bien une petite croûte. » Et je le poussai dans la salle.

On avait justement dîné chez nous, ce jour-là, l'armoire était bien garnie. J'en tirai d'abord un morceau de bœuf en daube que le curé attaqua gaillardement. Je l'excitais à manger, lui versant à boire, lui rappelant des souvenirs de bons repas normands pour activer son appétit.

Quand il eut fini, il repoussa son assiette devant lui en déclarant : « Voilà, c'est fait, j'ai mon compte » mais j'avais mes réserves ; je connaissais le faible du bonhomme, et je rapportai un pâté de volaille, une salade de pommes de terre, un pot de crème et du vin fin qu'on n'avait pas achevé.

Il faillit tomber à la renverse et s'écria : « Nom d'un petit bonhomme, quel garde-manger ! »

Et il reprit son assiette, en se rapprochant de la table. La nuit s'avançait, il mangeait toujours ; et je cherchais un moyen de me tirer d'affaire, sans en découvrir un seul qui me parût pratique.

Enfin, mon oncle se leva. Je me sentais défaillir. Je voulus le retenir encore : « Allons, mon oncle, un verre d'eau-de-vie ; c'est de la vieille ; elle est bonne. » Mais il déclara : « Non, cette fois, j'ai mon compte. Voyons ton logement. »

On ne résistait pas à mon oncle, je le savais ; et des frissons me couraient dans le dos ! Qu'allait-il arriver ? Quelle scène ? Quel scandale ? Quelles violences peut-être ?

Je le suivais avec une envie folle d'ouvrir la fenêtre et de me jeter dans la rue. Je le suivais stupidement sans oser dire un mot pour le retenir ; je le suivais me sentant perdu, prêt à m'évanouir d'angoisse, espérant cependant je ne sais quel hasard.

Il entra dans ma chambre. Une suprême espérance me fit bondir le cœur. La brave fille avait fermé les rideaux du lit ; et pas un chiffon de femme ne traînait. Les robes, les collerettes, les manchettes, les bas fins, les bottines, les gants, la broche, les bagues, tout avait disparu.

Je balbutiai : « Nous n'allons pas nous coucher maintenant, mon oncle, voici le jour. »

Le curé Loisel répondit : « Tu es bon, toi, mais je dormirai fort bien une heure ou deux. »

Et il s'approcha du lit, sa bougie à la main. J'attendais, haletant, éperdu. D'un seul coup, il ouvrit les rideaux !… Il faisait chaud (c'était en juin) ; nous avions retiré toutes les couvertures, et il ne restait que le drap que Louise affolée avait tiré sur sa tête. Pour mieux se cacher sans doute, elle s'était roulée en boule, et on voyait… on voyait… ses contours collés contre la toile.

Je sentis que j'allais tomber à la renverse.

Mon oncle se tourna vers moi riant jusqu'aux oreilles, si bien que je faillis fondre de stupéfaction.

Il s'écria : « Ah ! ah ! mon farceur, tu n'as pas voulu éveiller ton frère. Eh bien, tu vas voir comment je le réveille, moi. »

Et je vis sa main, sa grosse main de paysan qui se levait ; et, pendant qu'il étouffait de rire, elle retomba avec un bruit formidable sur… sur les contours exposés devant lui.

Il y eut un cri terrible dans le lit ; et puis une tempête furieuse sous le drap. Ça remuait, remuait, s'agitait, frétillait. Elle ne pouvait plus se dégager, tout enroulée là-dedans.

Enfin une jambe apparut par un bout, un bras par l'autre, puis la tête, puis toute la poitrine, nue et secouée ; et Louise, furieuse, s'assit en nous regardant avec des yeux brillants comme des lanternes.

Mon oncle, muet, s'éloignait à reculons, la bouche ouverte comme s'il avait vu le diable, et soufflant comme un bœuf.

Je jugeai la situation trop grave pour l'affronter, et je me sauvai follement.

Je ne revins que deux jours plus tard. Louise était partie en laissant la clef au concierge. Je ne l'ai jamais revue.

Quant à mon oncle ? Il m'a déshérité en faveur de mon frère qui, prévenu par ma maîtresse, a juré qu'il s'était séparé de moi à la suite de mes débordements dont il ne pouvait rester témoin.

Je ne me marierai jamais, les femmes sont trop dangereuses.

15 mai 1883

LE PÈRE MILON

Depuis un mois, le large soleil jette aux champs sa flamme cuisante. La vie radieuse éclôt sous cette averse de feu ; la terre est verte à perte de vue. Jusqu'aux bords de l'horizon, le ciel est bleu. Les fermes normandes semées par la plaine semblent, de loin, de petits bois, enfermées dans leur ceinture de hêtres élancés. De près, quand on ouvre la barrière vermoulue, on croit voir un jardin géant, car tous les antiques pommiers, osseux comme les paysans, sont en fleurs. Les vieux troncs noirs, crochus, tortus, alignés par la cour, étalent sous le ciel leurs dômes éclatants, blancs et roses. Le doux parfum de leur épanouissement se mêle aux grasses senteurs des étables ouvertes et aux vapeurs du fumier qui fermente, couvert de poules.

Il est midi. La famille dîne à l'ombre du poirier planté devant la porte : le père, la mère, les quatre enfants, les deux servantes et les trois valets. On ne parle guère. On mange la soupe, puis on découvre le plat de fricot plein de pommes de terre au lard.

De temps en temps, une servante se lève et va remplir au cellier la cruche au cidre.

L'homme, un grand gars de quarante ans, contemple, contre sa maison, une vigne restée nue, et courant, tordue comme un serpent, sous les volets, tout le long du mur. Il dit enfin : « La vigne au père bourgeonne de bonne heure c't'année. P't-être qu'a donnera. »

La femme aussi se retourne et regarde, sans dire un mot.

Cette vigne est plantée juste à la place où le père a été fusillé.

C'était pendant la guerre de 1870. Les Prussiens occupaient tout le pays. Le général Faidherbe, avec l'armée du Nord, leur tenait tête.

Or l'état-major prussien s'était posté dans cette ferme. Le vieux paysan qui la possédait, le père Milon, Pierre, les avait reçus et installés de son mieux.

Depuis un mois l'avant-garde allemande restait en observation dans le village. Les Français demeuraient immobiles, à dix lieues de là ; et cependant, chaque nuit, des uhlans disparaissaient.

Tous les éclaireurs isolés, ceux qu'on envoyait faire des rondes, alors qu'ils partaient à deux ou trois seulement, ne rentraient jamais.

On les ramassait morts, au matin, dans un champ, au bord d'une cour, dans un fossé. Leurs chevaux eux-mêmes gisaient le long des routes, égorgés d'un coup de sabre.

Ces meurtres semblaient accomplis par les mêmes hommes, qu'on ne pouvait découvrir.

Le pays fut terrorisé. On fusilla des paysans sur une simple dénonciation, on emprisonna des femmes ; on voulut obtenir, par la peur, des révélations des enfants. On ne découvrit rien. Mais voilà qu'un matin, on aperçut le père Milon étendu dans son écurie, la figure coupée d'une balafre.

Deux uhlans éventrés furent retrouvés à trois kilomètres de la ferme. Un d'eux tenait encore à la main son arme ensanglantée. Il s'était battu, défendu. Un conseil de guerre ayant été aussitôt constitué, en plein air, devant la ferme, le vieux fut amené.

Il avait soixante-huit ans. Il était petit, maigre, un peu tors, avec de grandes mains pareilles à des pinces de crabe. Ses cheveux ternes, rares et légers comme un duvet de jeune canard, laissaient voir partout la chair du crâne. La peau brune et plissée du cou montrait de grosses veines qui s'enfonçaient sous les mâchoires et reparaissaient aux tempes. Il passait dans la contrée pour avare et difficile en affaires.

On le plaça debout, entre quatre soldats, devant la table de cuisine tirée dehors. Cinq officiers et le colonel s'assirent en face de lui.

Le colonel prit la parole en français.

« Père Milon, depuis que nous sommes ici, nous n'avons eu qu'à nous louer de vous. Vous avez toujours été complaisant et même attentionné pour nous. Mais aujourd'hui une accusation terrible pèse sur vous, et il faut que la lumière se fasse. Comment avez-vous reçu la blessure que vous portez sur la figure ? »

Le paysan ne répondit rien.

Le colonel reprit :

« Votre silence vous condamne, père Milon. Mais je veux que vous me répondiez, entendez-vous ? Savez-vous qui a tué les deux uhlans qu'on a trouvés ce matin près du Calvaire ? »

Le vieux articula nettement :

« C'est mé. »

Le colonel, surpris, se tut une seconde, regardant fixement le prisonnier. Le père Milon demeurait impassible, avec son air abruti de paysan, les yeux baissés comme s'il eût parlé à son curé. Une seule chose pouvait révéler un trouble intérieur, c'est qu'il avalait coup sur coup sa salive, avec un effort visible, comme si sa gorge eût été tout à fait étranglée.

La famille du bonhomme, son fils Jean, sa bru et deux petits enfants se tenaient à dix pas en arrière, effarés et consternés.

Le colonel reprit :

« Savez-vous aussi qui a tué tous les éclaireurs de notre armée qu'on retrouve chaque matin, par la campagne depuis un mois ? »

Le vieux répondit avec la même impassibilité de brute :

« C'est mé.

— C'est vous qui les avez tués tous ?

— Tretous, oui, c'est mé.

— Vous seul ?

— Mé seul.

— Dites-moi comment vous vous y preniez. »

Cette fois l'homme parut ému ; la nécessité de parler longtemps le gênait visiblement. Il balbutia :

« Je sais-ti, mé ? J'ai fait ça comme ça s' trouvait. »

Le colonel reprit :

« Je vous préviens qu'il faudra que vous me disiez tout. Vous ferez donc bien de vous décider immédiatement. Comment avez-vous commencé ? »

L'homme jeta un regard inquiet sur sa famille attentive derrière lui. Il hésita un instant encore, puis, tout à coup, se décida.

« Je r'venais un soir, qu'il était p't-être dix heures, le lend'main que vous étiez ici. Vous, et pi vos soldats, vous m'aviez pris pour pu de chinquante écus de fourrage avec une vaque et deux moutons. Je me dis : tant qu'i me prendront de fois vingt écus, tant que je leur y revaudrai ça. Et pi, j'avais d'autres choses itou su l'cœur, que j' vous dirai. V'là qu' j'en aperçois un d' vos cavaliers qui fumait sa pipe su mon fossé, derrière ma grange. J'allai décrocher ma faux et je r'vins à p'tits pas par derrière, qu'il n'entendit seulement rien. Et j'li coupai la tête d'un coup, d'un seul, comme un épi, qu'il n'a pas seulement dit « ouf ! » Vous n'auriez qu'à chercher au fond d' la mare : vous le trouveriez dans un sac à charbon, avec une pierre de la barrière.

J'avais mon idée. J' pris tous ses effets d'puis les bottes jusqu'au bonnet et je les cachai dans le four à plâtre du bois Martin, derrière la cour. »

Le vieux se tut. Les officiers, interdits, se regardaient. L'interrogatoire recommença ; et voici ce qu'ils apprirent.

Une fois son meurtre accompli, l'homme avait vécu avec cette pensée : « Tuer des Prussiens ! » Il les haïssait d'une haine sournoise et acharnée de paysan cupide et patriote aussi. Il avait son idée comme il disait. Il attendit quelques jours.

On le laissait libre d'aller et de venir, d'entrer et de sortir à sa guise tant il s'était montré humble envers les vainqueurs, soumis et complaisant. Or il voyait, chaque soir, partir les estafettes ; et il sortit, une nuit, ayant entendu le nom du village où se rendaient les cavaliers, et ayant appris, dans la fréquentation des soldats, les quelques mots d'allemand qu'il lui fallait. Il sortit de sa cour, se glissa dans le bois, gagna le four à plâtre, pénétra au fond de la longue galerie et, ayant retrouvé par terre les vêtements du mort, il s'en vêtit.

Alors, il se mit à rôder par les champs, rampant, suivant les talus pour se cacher, écoutant les moindres bruits, inquiet comme un braconnier.

Lorsqu'il crut l'heure arrivée, il se rapprocha de la route et se cacha dans une broussaille. Il attendit encore. Enfin, vers minuit, un galop de cheval sonna sur la terre dure du chemin. L'homme mit l'oreille à terre pour s'assurer qu'un seul cavalier s'approchait, puis il s'apprêta.

Le uhlan arrivait au grand trot, rapportant des dépêches. Il allait, l'œil en éveil, l'oreille tendue. Dès qu'il ne fut plus qu'à dix pas, le père Milon se traîna en travers de la route en gémissant : « Hilfe ! Hilfe ! À l'aide, à l'aide ! » Le cavalier s'arrêta, reconnut un Allemand démonté, le crut blessé, descendit de cheval, s'approcha sans soupçonner rien et, comme il se penchait sur l'inconnu, il reçut au milieu du ventre la longue lame courbée du sabre. Il s'abattit, sans agonie, secoué seulement par quelques frissons suprêmes.

Alors le Normand, radieux d'une joie muette de vieux paysan, se releva, et pour son plaisir, coupa la gorge du cadavre. Puis, il le traîna jusqu'au fossé et l'y jeta.

Le cheval, tranquille, attendait son maître. Le père Milon se mit en selle, et il partit au galop à travers les plaines.

Au bout d'une heure, il aperçut encore deux uhlans côte à côte qui rentraient au quartier. Il alla droit sur eux, criant encore : « Hilfe ! Hilfe ! » Les Prussiens le laissaient venir, reconnaissant l'uniforme, sans méfiance aucune. Et il passa, le vieux, comme un boulet entre les deux, les abattant l'un et l'autre avec son sabre et un revolver.

Puis il égorgea les chevaux, des chevaux allemands ! Puis il rentra doucement au four à plâtre et cacha un cheval au fond de la sombre galerie. Il y quitta son uniforme, reprit ses hardes de gueux et, regagnant son lit, dormit jusqu'au matin.

Pendant quatre jours, il ne sortit pas, attendant la fin de l'enquête ouverte ; mais, le cinquième jour, il repartit, et tua encore deux soldats par le même stratagème. Dès lors, il ne s'arrêta plus. Chaque nuit, il errait, il rôdait à l'aventure, abattant des Prussiens, tantôt ici, tantôt là, galopant par les champs déserts, sous la lune, uhlan perdu, chasseur d'hommes. Puis, sa tâche finie, laissant derrière lui des cadavres couchés le long des routes, le vieux cavalier rentrait cacher au fond du four à plâtre son cheval et son uniforme.

Il allait vers midi, d'un air tranquille, porter de l'avoine et de l'eau à sa monture restée au fond du souterrain, et il la nourrissait à profusion, exigeant d'elle un grand travail.

Mais, la veille, un de ceux qu'il avait attaqués se tenait sur ses gardes et avait coupé d'un coup de sabre la figure du vieux paysan.

Il les avait tués cependant tous les deux ! Il était revenu encore, avait caché le cheval et repris ses humbles habits ; mais en rentrant, une faiblesse l'avait saisi et il s'était traîné jusqu'à l'écurie, ne pouvant plus gagner la maison.

On l'avait trouvé là tout sanglant, sur la paille…

Quand il eut fini son récit, il releva soudain la tête et regarda fièrement les officiers prussiens.

Le colonel, qui tirait sa moustache, lui demanda :

« Vous n'avez plus rien à dire ?

— Non, pu rien ; l' conte est juste : j'en ai tué seize, pas un de pus, pas un de moins.

— Vous savez que vous allez mourir ?

— J' vous ai pas d'mandé de grâce.

— Avez-vous été soldat ?

— Oui. J'ai fait campagne, dans le temps. Et puis, c'est v'ous qu'avez tué mon père, qu'était soldat de l'Empereur premier. Sans compter que vous avez tué mon fils cadet, François, le mois dernier, auprès d'Évreux. Je vous en devais, j'ai payé. Je sommes quittes. »

Les officiers se regardaient.

Le vieux reprit :

« Huit pour mon père, huit pour mon fieu, je sommes quittes. J'ai pas été vous chercher querelle, mé ! J' vous connais point ! J' sais pas seulement d'où qu'vous v'nez. Vous v'là chez mé, que vous y commandez comme si c'était chez vous. Je m'suis vengé su l's autres. J' m'en r'pens point. »

Et, redressant son torse ankylosé, le vieux croisa ses bras dans une pose d'humble héros.

Les Prussiens se parlèrent bas longtemps. Un capitaine, qui avait aussi perdu son fils, le mois dernier, défendait ce gueux magnanime.

Alors le colonel se leva et, s'approchant du père Milon, baissant la voix :

« Écoutez, le vieux, il y a peut-être un moyen de vous sauver la vie, c'est de… »

Mais le bonhomme n'écoutait point, et, les yeux plantés droits sur l'officier vainqueur, tandis que le vent agitait les poils follets de son crâne, il fit une grimace affreuse qui crispa sa maigre face toute coupée par la balafre, et, gonflant sa poitrine, il cracha, de toute sa force, en pleine figure du Prussien.

Le colonel, affolé, leva la main, et l'homme, pour la seconde fois, lui cracha par la figure.

Tous les officiers s'étaient dressés et hurlaient des ordres en même temps.

En moins d'une minute, le bonhomme, toujours impassible, fut collé contre le mur et fusillé alors qu'il envoyait des sourires à Jean, son fils aîné ; à sa bru et aux deux petits, qui regardaient, éperdus.

22 mai 1883

L'AMI JOSEPH

On s'était connu intimement pendant tout l'hiver à Paris.

Après s'être perdus de vue, comme toujours, à la sortie du collège, les deux amis s'étaient retrouvés un soir, dans le monde, déjà vieux et blanchis, l'un garçon, l'autre marié.

M. de Méroul habitait six mois Paris, et six mois son petit château de Tourbeville. Ayant épousé la fille d'un châtelain des environs, il avait vécu d'une vie paisible et bonne dans l'indolence d'un homme qui n'a rien à faire. De tempérament calme et d'esprit rassis, sans audaces d'intelligence, ni révoltes indépendantes, il passait son temps à regretter doucement le passé, à déplorer les mœurs et les institutions d'aujourd'hui, et à répéter à tout moment à sa femme, qui levait les yeux au ciel, et parfois aussi les mains en signe d'assentiment énergique : « Sous quel gouvernement vivons-nous, mon Dieu ? »

Mme de Méroul ressemblait intellectuellement à son mari, comme s'ils eussent été frère et sœur. Elle savait, par tradition, qu'on doit d'abord respecter le Pape et le Roi !

Et elle les aimait et les respectait du fond du cœur, sans les connaître, avec une exaltation poétique, avec un dévouement héréditaire, avec un attendrissement de femme bien née. Elle était bonne jusque dans tous les replis de l'âme. Elle n'avait point eu d'enfants et le regrettait sans cesse.

Lorsque M. de Méroul retrouva dans un bal Joseph Mouradour, son ancien camarade, il éprouva de cette rencontre une joie profonde et naïve, car ils s'étaient beaucoup aimés dans leur jeunesse.

Après les exclamations d'étonnement sur les changements que l'âge avait apportés à leur corps et à leur figure, ils s'étaient informés réciproquement de leurs existences.

Joseph Mouradour, un Méridional, était devenu conseiller dans son pays. D'allures franches, il parlait vivement et sans retenue, disant toute sa pensée avec ignorance des ménagements. Il était républicain ; de cette race de républicains bons garçons qui se font une loi du sans-gêne et qui posent pour l'indépendance de parole allant jusqu'à la brutalité.

Il vint dans la maison de son ami, et y fut tout de suite aimé pour sa cordialité facile, malgré ses opinions avancées. Mme de Méroul s'écriait : « Quel malheur ! un si charmant homme ! »

M. de Méroul disait à son ami, d'un ton pénétré et confidentiel : « Tu ne te doutes pas du mal que vous faites à notre pays. » Il le chérissait cependant, car rien n'est plus solide que les liaisons d'enfance reprises à l'âge mûr. Joseph Mouradour blaguait la femme et le mari, les appelait « mes aimables tortues », et parfois se laissait aller à des déclamations sonores contre les gens arriérés, contre les préjugés et les traditions.

Quand il déversait ainsi le flot de son éloquence démocratique, le ménage, mal à l'aise, se taisait par convenance et savoir-vivre ; puis le mari tâchait de détourner la conversation pour éviter les froissements. On ne voyait Joseph Mouradour que dans l'intimité.

L'été vint. Les Méroul n'avaient pas de plus grande joie que de recevoir leurs amis dans leur propriété de Tourbeville. C'était une joie intime et saine, une joie de braves gens et de propriétaires campagnards. Ils allaient au-devant des invités jusqu'à la gare voisine et les ramenaient dans leur voiture, guettant les compliments sur leur pays, sur la végétation, sur l'état des routes dans le département, sur la propreté des maisons des paysans, sur la grosseur des bestiaux qu'on apercevait dans les champs, sur tout ce qu'on voyait par l'horizon.

Ils faisaient remarquer que leur cheval trottait d'une façon surprenante pour une bête employée une partie de l'année aux travaux des champs ; et ils attendaient avec anxiété l'opinion du nouveau venu sur leur domaine de famille, sensibles au moindre mot, reconnaissants de la moindre intention gracieuse.

Joseph Mouradour fut invité, et il annonça son arrivée.

La femme et le mari étaient venus au train, ravis d'avoir à faire les honneurs de leur logis.

Dès qu'il les aperçut, Joseph Mouradour sauta de son wagon avec une vivacité qui augmenta leur satisfaction. Il leur serrait les mains, les félicitait, les enivrait de compliments.

Tout le long de la route il fut charmant, s'étonna de la hauteur des arbres, de l'épaisseur des récoltes, de la rapidité du cheval.

Quand il mit le pied sur le perron du château, M. de Méroul lui dit avec une certaine solennité amicale :

« Tu es chez toi, maintenant. »

Joseph Mouradour répondit :

« Merci, mon cher, j'y comptais. Moi, d'ailleurs, je ne me gêne pas avec mes amis. Je ne comprends l'hospitalité que comme ça. »

Puis il monta dans sa chambre, pour se vêtir en paysan, disait-il, et il redescendit tout costumé de toile bleue, coiffé d'un chapeau canotier, chaussé de cuir jaune, dans un négligé complet de Parisien en goguette. Il semblait aussi devenu plus commun, plus jovial, plus familier, ayant revêtu avec son costume des champs un laisser-aller et une désinvolture qu'il jugeait de circonstance. Sa tenue nouvelle choqua quelque peu M. et Mme de Méroul qui demeuraient toujours sérieux et dignes, même en leurs terres, comme si la particule qui précédait leur nom les eût forcés à un certain cérémonial jusque dans l'intimité.

Après le déjeuner, on alla visiter les fermes : et le Parisien abrutit les paysans respectueux par le ton camarade de sa parole.

Le soir, le curé dînait à la maison, un vieux gros curé, habitué des dimanches, qu'on avait prié ce jour-là exceptionnellement en l'honneur du nouveau venu.

Joseph, en l'apercevant, fit une grimace, puis il le considéra avec étonnement, comme un être rare, d'une race particulière qu'il n'avait jamais vue de si près. Il eut, dans le cours du repas, des anecdotes libres, permises dans l'intimité, mais qui semblèrent déplacées aux Méroul, en présence d'un ecclésiastique. Il ne disait point : « Monsieur l'abbé », mais : « Monsieur » tout court ; et il embarrassa le prêtre par des considérations philosophiques sur les diverses superstitions établies à la surface du globe. Il disait : « Votre Dieu, Monsieur, est de ceux qu'il faut respecter, mais aussi de ceux qu'il faut discuter. Le mien s'appelle Raison : il a été de tout temps l'ennemi du vôtre… »

Les Méroul, désespérés, s'efforçaient de détourner les idées. Le curé partit de très bonne heure.

Alors le mari prononça doucement :

« Tu as peut-être été un peu loin devant ce prêtre ? »

Mais Joseph aussitôt s'écria :

« Elle est bien bonne, celle-là ! Avec ça que je me gênerais pour un calotin ! Tu sais, d'ailleurs, tu vas me faire le plaisir de ne plus m'imposer ce bonhomme-là pendant les repas. Usez-en, vous autres, autant que vous voudrez, dimanches et jours ouvrables, mais ne le servez pas aux amis, saperlipopette !

— Mais, mon cher, son caractère sacré… »

Joseph Mouradour l'interrompit :

« Oui, je sais, il faut les traiter comme des rosières ! Connu, mon bon ! Quand ces gens-là respecteront mes convictions, je respecterai les leurs ! »

Ce fut tout, ce jour-là.

Lorsque Mme de Méroul entra dans son salon, le lendemain matin, elle aperçut au milieu de sa table trois journaux qui la firent reculer : Le Voltaire, La République française et La Justice.

Aussitôt Joseph Mouradour, toujours en bleu, parut sur le seuil, lisant avec attention L'Intransigeant. Il s'écria :

« Il y a, là-dedans, un fameux article de Rochefort. Ce gaillard-là est surprenant. »

Il en fit la lecture à haute voix, appuyant sur les traits, tellement enthousiasmé, qu'il ne remarqua pas l'entrée de son ami. »

M. de Méroul tenait à la main le Gaulois pour lui, le Clairon pour sa femme.

La prose ardente du maître écrivain qui jeta bas l'empire, déclamée avec violence, chantée dans l'accent du Midi, sonnait par le salon pacifique, secouait les vieux rideaux à plis droits, semblait éclabousser les murs, les grands fauteuils de tapisserie, les meubles graves posés depuis un siècle aux mêmes endroits, d'une grêle de mots bondissants, effrontés, ironiques et saccageurs.

L'homme et la femme, l'un debout, l'autre assise, écoutaient avec stupeur, tellement scandalisés, qu'ils ne faisaient pas un geste.

Mouradour lança le trait final comme on tire un bouquet d'artifice, puis déclara d'un ton triomphant :

« Hein ? C'est salé, cela ? »

Mais soudain il aperçut les deux feuilles qu'apportait son ami et il demeura lui-même perclus d'étonnement. Puis il marcha vers lui, à grands pas, demandant d'un ton furieux :

« Qu'est-ce que tu veux faire de ces papiers-là ? »

M. de Méroul répondit en hésitant :

« Mais… ce sont mes… journaux !

— Tes journaux… Ça, voyons, tu te moques de moi ! Tu vas me faire le plaisir de lire les miens, qui te dégourdiront les idées, et, quant aux tiens… voici ce que j'en fais, moi… »

Et, avant que son hôte interdit eût pu s'en défendre, il avait saisi les deux feuilles et les lançait par la fenêtre. Puis il déposa gravement La Justice entre les mains de Mme de Méroul, remit Le Voltaire au mari, et il s'enfonça dans un fauteuil pour achever L'Intransigeant.

L'homme et la femme, par délicatesse, firent semblant de lire un peu, puis lui rendirent les feuilles républicaines qu'ils touchaient du bout des doigts comme si elles eussent été empoisonnées.

Alors il se remit à rire et déclara :

« Huit jours de cette nourriture-là, et je vous convertis à mes idées. »

Au bout de huit jours, en effet, il gouvernait la maison. Il avait fermé la porte au curé, que Mme de Méroul allait voir en secret ; il avait interdit l'entrée au château du Gaulois et du Clairon, qu'un domestique allait mystérieusement chercher au bureau de poste et qu'on cachait, lorsqu'il entrait, sous les coussins du canapé ; il réglait tout à sa guise, toujours charmant, toujours bonhomme, tyran jovial et tout-puissant.

D'autres amis devaient venir, des gens pieux, et légitimistes. Les châtelains jugèrent une rencontre impossible et, ne sachant que faire, annoncèrent un soir à Joseph Mouradour qu'ils étaient obligés de s'absenter quelques jours pour une petite affaire, et ils le prièrent de rester seul. Il ne s'émut pas et répondit :

« Très bien, cela m'est égal, je vous attendrai ici autant que vous voudrez. Je vous l'ai dit : entre amis pas de gêne. Vous avez raison d'aller à vos affaires, que diable ! Je ne me formaliserai pas pour cela, bien au contraire ; ça me met tout à fait à l'aise avec vous. Allez, mes amis, je vous attends. »

M. et Mme de Méroul partirent le lendemain.

Il les attend.

3 janvier 1883

L'ORPHELIN

Mademoiselle Source avait adopté ce garçon autrefois en des circonstances bien tristes. Elle était âgée alors de trente-six ans et sa difformité (elle avait glissé des genoux de sa bonne dans la cheminée, étant enfant, et toute sa figure, brûlée horriblement, était demeurée affreuse à voir) l'avait décidée à ne se point marier, car elle ne voulait pas être épousée pour son argent.

Une voisine, devenue veuve étant grosse, mourut en couches, ne laissant pas un sou. Mlle Source recueillit le nouveau-né, le mit en nourrice, l'éleva, l'envoya en pension, puis le reprit à l'âge de quatorze ans, afin d'avoir dans sa maison vide quelqu'un qui l'aimât, qui prît soin d'elle, qui lui rendit douce la vieillesse.

Elle habitait une petite propriété de campagne à quatre lieues de Rennes, et elle vivait maintenant sans servante. La dépense ayant augmenté de plus du double depuis l'arrivée de cet orphelin, ses trois mille francs de revenu ne pouvaient plus suffire à nourrir trois personnes.

Elle faisait elle-même le ménage et la cuisine, et elle envoyait aux commissions le petit, qui s'occupait encore à cultiver le jardin. Il était doux, timide, silencieux et caressant. Et elle éprouvait une joie profonde, une joie nouvelle à être embrassée par lui, sans qu'il parût surpris ou effrayé de sa laideur. Il l'appelait tante et la traitait comme une mère.

Le soir, ils s'asseyaient tous deux au coin du feu, et elle lui préparait des douceurs. Elle faisait chauffer du vin et griller une tranche de pain, et c'était une petite dînette charmante avant d'aller se mettre au lit. Souvent elle le prenait sur ses genoux et le couvrait de caresses en lui murmurant des mots tendrement passionnés. Elle l'appelait. « Ma petite fleur, mon chérubin, mon ange adoré, mon divin bijou. » Il se laissait faire doucement, cachant sa tête sur l'épaule de la vieille fille.

Bien qu'il eût maintenant près de quinze ans, il était demeuré frêle et petit, avec un air un peu maladif.

Quelquefois, Mlle Source l'emmenait à la ville voir deux parentes qu'elle avait, cousines éloignées, mariées dans un faubourg, sa seule famille. Les deux femmes lui en voulaient toujours d'avoir adopté cet enfant, à cause de l'héritage ; mais elles la recevaient quand même avec empressement, espérant encore leur part, un tiers sans doute, si on divisait également sa succession.

Elle était heureuse, très heureuse, à toute heure occupée de son enfant. Elle lui acheta des livres pour lui orner l'esprit, et il se mit à lire passionnément.

Le soir, maintenant, il ne montait plus sur ses genoux, pour la câliner comme autrefois ; mais il s'asseyait vivement sur sa petite chaise au coin de la cheminée, et il ouvrait un volume. La lampe posée au bord de la tablette, au-dessus de sa tète, éclairait ses cheveux bouclés et un morceau de la chair du front ; il ne remuait plus, il ne relevait pas les yeux, il ne faisait pas un geste, il lisait, entré, disparu tout entier dans l'aventure du livre.

Elle, assise en face de lui, le contemplait d'un regard ardent et fixe, étonnée de son attention, jalouse, prête à pleurer souvent.

Elle lui disait par instants : « Tu vas te fatiguer, mon trésor ! » espérant qu'il relèverait la tête et viendrait l'embrasser ; mais il ne répondait même pas, il n'avait pas entendu, il n'avait pas compris : il ne savait rien autre chose que ce qu'il voyait dans les pages.

Pendant deux ans il dévora des volumes en nombre incalculable. Son caractère changea.

Plusieurs fois ensuite, il demanda à Mlle Source de l'argent, qu'elle lui donna. Comme il lui en fallait toujours davantage, elle finit par refuser, car elle avait de l'ordre et de l'énergie, et elle savait être raisonnable quand il le fallait.

À force de supplications, il obtint d'elle encore, un soir, une forte somme ; mais comme il l'implorait de nouveau quelques jours plus tard, elle se montra inflexible, et elle ne céda plus en effet.

Il parut en prendre son parti.

Il redevint tranquille, comme autrefois, aimant rester assis pendant des heures entières sans faire un mouvement, les yeux baissés, enfoncé en des songeries. Il ne parlait plus même avec Mlle Source, répondant à peine à ce qu'elle lui disait, par phrases courtes et précises.

Il était gentil pour elle, cependant, et plein de soins ; mais il ne l'embrassait plus jamais.

Le soir, maintenant, quand ils demeuraient face à face des deux côtés de la cheminée, immobiles et silencieux, il lui faisait peur quelquefois. Elle voulait le réveiller, dire quelque chose, n'importe quoi, pour sortir de ce silence effrayant comme les ténèbres d'un bois. Mais il ne paraissait plus l'entendre, et elle frémissait d'une terreur de pauvre femme faible quand elle lui avait parlé cinq ou six fois de suite sans obtenir un mot.

Qu'avait-il ? Que se passait-il en cette tête fermée ? Quand elle était demeurée ainsi deux ou trois heures en face de lui, elle se sentait devenir folle, prête à fuir, à se sauver dans la campagne, pour éviter ce muet et éternel tête-à-tête, et, aussi, un danger vague qu'elle ne soupçonnait pas, mais qu'elle sentait.

Elle pleurait souvent, toute seule. Qu'avait-il ? Qu'elle témoignât un désir, il l'exécutait sans murmurer. Qu'elle eût besoin de quelque chose à la ville, il s'y rendait aussitôt. Elle n'avait pas à se plaindre de lui, non certes ! Cependant…

Une année encore s'écoula, et il lui sembla qu'une nouvelle modification s'était accomplie dans l'esprit mystérieux du jeune homme. Elle s'en aperçut, elle le sentit, elle le devina. Comment ? N'importe ! Elle était sûre de ne s'être point trompée ; mais elle n'aurait pu dire en quoi les pensées inconnues de cet étrange garçon avaient changé.

Il lui semblait qu'il avait été jusque-là comme un homme hésitant qui aurait pris tout à coup une résolution. Cette idée lui vint un soir en rencontrant son regard, un regard fixe, singulier, qu'elle ne connaissait point.

Alors il se mit à la contempler à tout moment, et elle avait envie de se cacher pour éviter cet œil froid, planté sur elle.

Pendant des soirs entiers il la fixait, se détournant seulement quand elle disait, à bout de force :

« Ne me regarde donc pas comme ça, mon enfant ! »

Alors il baissait la tête.

Mais dès qu'elle avait tourné le dos, elle sentait de nouveau son œil sur elle. Où qu'elle allât, il la poursuivait de son regard obstiné.

Parfois, quand elle se promenait dans son petit jardin, elle l'apercevait tout à coup blotti dans un massif comme s'il se fût mis en embuscade ; ou bien lorsqu'elle s'installait devant son logis à raccommoder des bas et qu'il bêchait quelque carré de légumes, il la guettait, tout en travaillant, d'une façon sournoise et continue.

Elle avait beau lui demander :

« Qu'as-tu, mon petit ? Depuis trois ans, tu deviens tout différent. Je ne te reconnais pas. Dis-moi ce que tu as, ce que tu penses, je t'en supplie. »

Il prononçait invariablement, d'un ton calme et fatigué :

« Mais je n'ai rien, ma tante ! »

Et quand elle insistait, le suppliant :

« Eh ! mon enfant, réponds-moi, réponds-moi quand je te parle. Si tu savais quel chagrin tu me fais, tu me répondrais toujours et tu ne me regarderais pas comme ça. As-tu de la peine ? Dis-le-moi, je te consolerai… »

Il s'en allait d'un air las en murmurant :

« Mais je t'assure que je n'ai rien. »

Il n'avait pas beaucoup grandi, ayant toujours l'aspect d'un enfant, bien que les traits de sa figure fussent d'un homme. Ils étaient durs et comme inachevés cependant. Il semblait incomplet, mal venu, ébauché seulement, et inquiétant comme un mystère. C'était un être fermé, impénétrable, en qui semblait se faire sans cesse un travail mental, actif et dangereux.

Mlle Source sentait bien tout cela et elle ne dormait plus d'angoisse. Des terreurs affreuses l'assaillaient, des cauchemars épouvantables. Elle s'enfermait dans sa chambre et barricadait sa porte, torturée par l'épouvante !

De quoi avait-elle peur ?

Elle n'en savait rien.

Peur de tout, de la nuit, des murs, des formes que la lune projette à travers les rideaux des fenêtres, et peur de lui surtout !

Pourquoi ?

Qu'avait-elle à craindre ? Le savait-elle ?…

Elle ne pouvait plus vivre ainsi ! Elle était sûre qu'un malheur la menaçait, un malheur affreux.

Elle partit un matin, en secret, et se rendit à la ville auprès de ses parentes. Elle leur raconta la chose d'une voix haletante. Les deux femmes pensèrent qu'elle devenait folle et tâchèrent de la rassurer.

Elle disait :

« Si vous saviez comme il me regarde du matin au soir Il ne me quitte pas des yeux ! Par moments, j'ai envie de crier au secours, d'appeler les voisins, tant j'ai peur ! Mais qu'est-ce que je leur dirais ? il ne me fait rien que de me regarder. »

Les deux cousines demandaient :

« Est-il quelquefois brutal avec vous ; vous répond-il durement ? »

Elle reprenait :

« Non, jamais ; il fait tout ce que je veux ; il travaille bien, il est rangé maintenant ; mais je n'y tiens plus de peur. Il a quelque chose dans la tête, j'en suis certaine, bien certaine. Je ne veux plus rester toute seule avec lui comme ça dans la campagne. »

Les parentes, effarées, lui représentaient qu'on s'étonnerait, qu'on ne comprendrait pas : et elles lui conseillèrent de taire ses craintes et ses projets sans la dissuader cependant de venir habiter la ville, espérant par là un retour de l'héritage entier.

Elles lui promirent même de l'aider à vendre sa maison et à en trouver une autre auprès d'elles.

Mlle Source rentra dans son logis. Mais elle avait l'esprit tellement bouleversé qu'elle tressaillait au moindre bruit et que ses mains se mettaient à trembler à la plus petite émotion.

Deux fois encore elle retourna s'entendre avec ses parentes, bien résolue maintenant à ne plus rester ainsi dans sa demeure isolée. Elle découvrit enfin dans le faubourg un petit pavillon qui lui convenait et elle l'acheta en secret.

La signature du contrat eut lieu un mardi matin, et Mlle Source occupa le reste de la journée à faire ses préparatifs de déménagement.

Elle reprit, à huit heures du soir, la diligence qui passait à un kilomètre de sa maison ; et elle se fit arrêter à l'endroit où le conducteur avait l'habitude de la déposer. L'homme lui cria en fouettant ses chevaux :

« Bonsoir, mademoiselle Source, bonne nuit ! »

Elle répondit en s'éloignant :

« Bonsoir, père Joseph. »

Le lendemain, à sept heures trente du matin, le facteur qui porte les lettres au village remarque sur le chemin de traverse, non loin de la grand-route, une grande flaque de sang encore frais. Il se dit : « Tiens ! quelque pochard qui aura saigné du nez. » Mais il aperçut dix pas plus loin un mouchoir de poche aussi taché de sang. Il le ramassa. Le linge était fin, et le piéton surpris s'approcha du fossé où il crut voir un objet étrange.

Mlle Source était couchée sur l'herbe du fond, la gorge ouverte d'un coup de couteau.

Une heure après, les gendarmes, le juge d'instruction et beaucoup d'autorités faisaient des suppositions autour du cadavre.

Les deux parentes, appelées en témoignage, virèrent raconter les craintes de la vieille fille, et ses derniers projets.

L'orphelin fut arrêté. Depuis la mort de celle qui l'avait adopté, il pleurait du matin au soir, plongé, du moins en apparence, dans le plus violent des chagrins.

Il prouva qu'il avait passé la soirée, jusqu'à onze heures, dans un café. Dix personnes l'avaient vu, étaient restées jusqu'à son départ.

Or le cocher de la diligence déclara avoir déposé sur la route l'assassinée entre neuf heures et demie et dix heures. Le crime ne pouvait avoir eu lieu que dans le trajet de la grand'route à la maison, au plus tard vers dix heures.

Le prévenu fut acquitté.

Un testament, ancien déjà, déposé chez un notaire de Rennes, le faisait légataire universel ; il hérita.

Les gens du pays, pendant longtemps, le mirent en quarantaine, le soupçonnant toujours. Sa maison, celle de la morte, était regardée comme maudite. On l'évitait dans la rue.

Mais il se montra si bon enfant, si ouvert, si familier qu'on oublia peu à peu l'horrible doute. Il était généreux, prévenant, causant, avec les plus humbles, de tout, tant qu'on voulait.

Le notaire, Me Rameau, fut un des premiers à revenir sur son compte, séduit par sa loquacité souriante. Il déclara un soir, dans un dîner chez le percepteur :

« Un homme qui parle avec tant de facilité et qui est toujours de bonne humeur ne peut pas avoir un pareil crime sur la conscience. »

Touchés par cet argument, les assistants réfléchirent, et ils se rappelèrent en effet les longues conversations de cet homme qui les arrêtait, presque de force, au coin des chemins, pour leur communiquer ses idées, qui les forçait à entrer chez lui quand ils passaient devant son jardin, qui avait le bon mot plus facile que le lieutenant de gendarmerie lui-même, et la gaieté si communicative que, malgré la répugnance qu'il inspirait, on ne pouvait s'empêcher de rire toujours en sa compagnie.

Toutes les portes s'ouvrirent pour lui.

Il est maire de sa commune aujourd'hui.

15 juin 1883

LA SERRE

M. et Mme Lerebour avaient le même âge. Mais monsieur paraissait plus jeune, bien qu'il fût le plus affaibli des deux. Ils vivaient près de Nantes dans une jolie campagne qu'ils avaient créée après fortune faite en vendant des rouenneries.

La maison était entourée d'un beau jardin contenant basse-cour, kiosque chinois et une petite serre tout au bout de la propriété. M. Lerebour était court, rond et jovial, d'une jovialité de boutiquier bon vivant. Sa femme, maigre, volontaire et toujours mécontente, n'était point parvenue à vaincre la bonne humeur de son mari. Elle se teignait les cheveux, lisait parfois des romans qui lui faisaient passer des rêves dans l'âme, bien qu'elle affectât de mépriser ces sortes d'écrits. On la déclarait passionnée, sans qu'elle eût jamais rien fait pour autoriser cette opinion. Mais son époux disait parfois : « Ma femme, c'est une gaillarde ! » avec un certain air entendu qui éveillait des suppositions.

Depuis quelques années cependant elle se montrait agressive avec M. Lerebour toujours irritée et dure, comme si un chagrin secret et inavouable l'eût torturée. Une sorte de mésintelligence en résulta. Ils ne se parlaient plus qu'à peine, et madame, qui s'appelait Palmyre, accablait sans cesse monsieur qui s'appelait Gustave, de compliments désobligeants, d'allusions blessantes, de paroles acerbes, sans raison apparente.

Il courbait le dos, ennuyé mais gai quand même, doué d'un tel fonds de contentement qu'il prenait son parti de ces tracasseries intimes. Il se demandait cependant quelle cause inconnue pouvait aigrir ainsi de plus en plus sa compagne, car il sentait bien que son irritation avait une raison cachée, mais si difficile à pénétrer qu'il y perdait ses efforts.

Il lui demandait souvent : « voyons, ma bonne, dis-moi ce que tu as contre moi ? Je sens que tu me dissimules quelque chose. » Elle répondait invariablement : « Mais je n'ai rien, absolument rien. D'ailleurs si j'avais quelque sujet de mécontentement, ce serait à toi de le deviner. Je n'aime pas les hommes qui ne comprennent rien, qui sont tellement mous et incapables qu'il faut venir à leur aide pour qu'ils saisissent la moindre des choses. » Il murmurait, découragé : « Je vois bien que tu ne veux rien dire. » Et il s'éloignait en cherchant le mystère.

Les nuits surtout devenaient très pénibles pour lui ; car ils partageaient toujours le même lit, comme on fait dans les bons et simples ménages. Il n'était point alors de vexations dont elle n'usât à son égard. Elle choisissait le moment où ils étaient étendus côte à côte pour l'accabler de ses railleries les plus vives. Elle lui reprochait principalement d'engraisser : « Tu tiens toute la place, tant tu deviens gros. Et tu me sues dans le dos comme du lard fondu. Si tu crois que cela m'est agréable ! » Elle le forçait à se relever sous le moindre prétexte, l'envoyant chercher en bas un journal qu'elle avait oublié, ou la bouteille d'eau de fleurs d'oranger qu'il ne trouvait pas, car elle l'avait cachée. Et elle s'écriait d'un ton furieux et sarcastique : « Tu devrais pourtant savoir où on trouve ça, grand nigaud ! » Lorsqu'il avait erré pendant une heure dans la maison endormie et qu'il remontait les mains vides, elle lui disait pour tout remerciement : « Allons, recouche-toi, ça te fera maigrir de te promener un peu, tu deviens flasque comme une éponge. » Elle le réveillait à tout moment en affirmant qu'elle souffrait de crampes d'estomac et exigeait qu'il lui frictionnât le ventre avec de la flanelle imbibée d'eau de Cologne. Il s'efforçait de la guérir désolé de la voir malade ; et il proposait d'aller réveiller Céleste, leur bonne. Alors, elle se fâchait tout à fait, criant :

« Faut-il qu'il soit bête, ce dindon-là. Allons ! c'est fini, je n'ai plus mal, rendors-toi grande chiffe. » Il demandait : « C'est bien sûr que tu ne souffres plus ? » Elle lui jetait durement dans la figure : « Oui, tais-toi, laisse moi dormir ne m'embête pas davantage. Tu es incapable de rien faire, même de frictionner une femme. » Il se désespérait : « Mais… ma chérie… » Elle s'exaspérait : « Pas de mais… Assez, n'est-ce pas. Fiche-moi la paix, maintenant… » Et elle se tournait vers le mur. Or une nuit, elle le secoua si brusquement, qu'il fit un bond de peur et se trouva sur son séant avec une rapidité qui ne lui était pas habituelle.

Il balbutia : « Quoi ?… Qu'y a-t-il ?… » Elle le tenait par le bras et le pinçait à le faire crier. Elle lui souffla dans l'oreille : « J'ai entendu du bruit dans la maison. »

Accoutumé aux fréquentes alertes de Mme Lerebour il ne s'inquiéta pas outre mesure, et demanda tranquillement : « Quel bruit, ma chérie ? » Elle tremblait, comme affolée, et répondit : « Du bruit… mais du bruit… des bruits de pas… Il y a quelqu'un. » Il demeurait incrédule : « Quelqu'un ? Tu crois ? Mais non ; tu dois te tromper. Qui veux-tu que ce soit, d'ailleurs ? » Elle frémissait : « Qui ?… qui ?… Mais des voleurs, imbécile ! » Il se renfonça doucement dans ses draps : « Mais non, ma chérie, il n'y a personne, tu as rêvé, sans doute. » Alors, elle rejeta la couverture et, sautant du lit, exaspérée :

« Mais tu es donc aussi lâche qu'incapable ! Dans tous les cas, je ne me laisserai pas massacrer grâce à ta pusillanimité. » Et saisissant les pinces de la cheminée, elle se porta debout, devant la porte verrouillée, dans une attitude de combat.

Ému par cet exemple de vaillance, honteux peut-être, il se leva à son tour en rechignant, et sans quitter son bonnet de coton, il prit la pelle et se plaça vis-à-vis de sa moitié.

Ils attendirent vingt minutes dans le plus grand silence. Aucun bruit nouveau ne troubla le repos de la maison. Alors, madame, furieuse, regagna son lit en déclarant : « Je suis sûre pourtant qu'il y avait quelqu'un. » Pour éviter quelque querelle, il ne fit aucune allusion pendant le jour à cette panique.

Mais, la nuit suivante, Mme Lerebour réveilla son mari avec plus de violence encore que la veille et, haletante, elle bégayait :

« Gustave, Gustave, on vient d'ouvrir la porte du jardin. » Étonné de cette persistance, il crut sa femme atteinte de somnambulisme et il allait s'efforcer de secouer ce sommeil dangereux quand il lui sembla entendre, en effet, un bruit léger sous les murs de la maison.

Il se leva, courut à la fenêtre, et il vit, oui, il vit une ombre blanche qui traversait vivement une allée.

Il murmura, défaillant : « Il y a quelqu'un ! » Puis il reprit ses sens, s'affermit, et, soulevé tout à coup par une formidable colère de propriétaire dont on a violé la clôture, il prononça : « Attendez, attendez, vous allez voir » Il s'élança vers le secrétaire, l'ouvrit, prit son revolver, et se précipita dans l'escalier. Sa femme éperdue le suivait en criant : « Gustave, Gustave, ne m'abandonne pas, ne me laisse pas seule. Gustave ! Gustave ! » Mais il ne l'écoutait guère ; il tenait déjà la porte du jardin.

Alors elle remonta bien vite se barricader dans la chambre conjugale.

Elle attendit cinq minutes, dix minutes, un quart d'heure. Une terreur folle l'envahissait. Ils l'avaient tué sans doute, saisi, garrotté, étranglé. Elle eût mieux aimé entendre retentir les six coups de revolver, savoir qu'il se battait, qu'il se défendait. Mais ce grand silence, ce silence effrayant de la campagne la bouleversait.

Elle sonna Céleste. Céleste ne vint pas, ne répondit point. Elle sonna de nouveau, défaillante, prête à perdre connaissance. La maison entière demeura muette.

Elle colla contre la vitre son front brûlant, cherchant à pénétrer les ténèbres du dehors. Elle ne distinguait rien que les ombres plus noires des massifs à côté des traces grises des chemins.

La demie de minuit sonna. Son mari était absent depuis quarante-cinq minutes. Elle ne le reverrait plus ! Non ! certainement elle ne le reverrait plus ! Et elle tomba à genoux en sanglotant.

Deux coups légers contre la porte de la chambre la firent se redresser d'un bond. M. Lerebour l'appelait : « Ouvre donc, Palmyre, c'est moi. » Elle s'élança, ouvrit et debout devant lui, les poings sur les hanches, les yeux encore pleins de larmes : « D'où viens-tu, sale bête ! Ah ! tu me laisses comme ça à crever de peur toute seule, ah ! tu ne t'inquiètes pas plus de moi que si je n'existais pas… » Il avait refermé la porte ; et il riait, il riait comme un fou, les deux joues fendues par sa bouche, les mains sur son ventre, les yeux humides.

Mme Lerebour stupéfaite, se tut.

Il bégayait : « C'était… c'était… Céleste qui avait un… un… un rendez-vous dans la serre… Si tu savais ce que… ce que… ce que j'ai vu… » Elle était devenue blême, étouffant d'indignation. « Hein ?… tu dis ?… Céleste ?… chez moi ?… dans ma… ma… ma maison… dans ma…ma… dans ma serre. Et tu n'as pas tué l'homme, un complice ! Tu avais un revolver et tu ne l'as pas tué… Chez moi… chez moi… » Elle s'assit, n'en pouvant plus.

Il battit un entrechat, fit les castagnettes avec ses doigts, claqua de la langue, et, riant toujours : « Si tu savais… si tu savais… » Brusquement, il l'embrassa.

Elle se débarrassa de lui. Et, la voix coupée par la colère : « Je ne veux pas que cette fille reste un jour de plus chez moi, tu entends ? Pas un jour… pas une heure. Quand elle va rentrer nous allons la jeter dehors… »

M. Lerebour avait saisi sa femme par la taille et il lui plantait des rangs de baisers dans le cou, des baisers à bruits, comme jadis. Elle se tut de nouveau, percluse d'étonnement. Mais lui, la tenant à pleins bras, l'entraînait doucement vers le lit…

Vers neuf heures et demie du matin, Céleste, étonnée de ne pas voir encore ses maîtres qui se levaient toujours de bonne heure, vint frapper doucement à leur porte.

Ils étaient couchés, et ils causaient gaiement côte à côte. Elle demeura saisie, et demanda : « Madame, c'est le café au lait. » Mme Lerebour prononça d'une voix très douce : « Apporte-le ici, ma fille, nous sommes un peu fatigués, nous avons très mal dormi. »

À peine la bonne fut-elle sortie que M. Lerebour se remit à rire en chatouillant sa femme et répétant : « Si tu savais ! Oh ! si tu savais ! » Mais elle lui prit les mains : « voyons, reste tranquille, mon chéri, si tu ris tant que ça, tu vas te faire du mal. » Et elle l'embrassa, doucement, sur les yeux.

Mme Lerebour n'a plus d'aigreurs. Par les nuits claires, quelquefois, les deux époux vont, à pas furtifs, le long des massifs et des plates-bandes jusqu'à la petite serre au bout du jardin. Et ils restent là blottis l'un près de l'autre contre le vitrage comme s'ils regardaient au-dedans une chose étrange et pleine d'intérêt.

Ils ont augmenté les gages de Céleste.

M. Lerebour a maigri.

26 juin 1883

AUX EAUX
Journal du Marquis de Roseveyre

12 juin 1880. — À Loëche ! On veut que j'aille passer un mois à Loëche ! Miséricorde ! Un mois dans cette ville qu'on dit être la plus triste, la plus morte, la plus ennuyeuse des villes d'eaux ! Que dis-je, une ville ? C'est un trou, à peine un village ! On me condamne à un mois de bagne, enfin !

13 juin. — J'ai songé toute la nuit à ce voyage qui m'épouvante. Une seule chose me reste à faire, je vais emmener une femme ! Cela pourra me distraire, peut-être ? Et puis j'apprendrai, par cette épreuve, si je suis mûr pour le mariage.

Un mois de tête-à-tête, un mois de vie commune avec quelqu'un, de vie à deux complète, de causerie à toute heure du jour et de la nuit. Diable !

Prendre une femme pour un mois n'est pas si grave, il est vrai, que de la prendre pour la vie ; mais c'est déjà beaucoup plus sérieux que de la prendre pour un soir. Je sais que je pourrai la renvoyer, avec quelques centaines de louis ; mais alors je resterai seul à Loëche, ce qui n'est pas drôle !

Le choix sera difficile. Je ne veux ni une coquette ni une sotte. Il faut que je ne puisse être ni ridicule ni honteux d'elle. Je veux bien qu'on dise : « Le marquis de Roseveyre est en bonne fortune » ; mais je ne veux pas qu'on chuchote : « Ce pauvre marquis de Roseveyre ! » En somme, il faut que je demande à ma compagne passagère toutes les qualités que j'exigerais de ma compagne définitive. La seule différence à faire est celle qui existe entre l'objet neuf et l'objet d'occasion. Baste ! on peut trouver, j'y vais songer !

14 juin. — Berthe !… Voilà mon affaire. Vingt ans, jolie, sortant du Conservatoire, attendant un rôle, future étoile. De la tenue, de la fierté, de l'esprit et de… l'amour. Objet d'occasion pouvant passer pour neuf.

15 juin. — Elle est libre. Sans engagement d'affaires ou de cœur, elle accepte, j'ai commandé moi-même ses robes, pour qu'elle n'ait pas l'air d'une fille.

20 juin. — Bâle. Elle dort. Je vais commencer mes notes de voyage.

Elle est charmante tout à fait. Quand elle est venue au-devant de moi à la gare, je ne la reconnaissais pas, tant elle avait l'air femme du monde. Certes elle a de l'avenir, cette enfant… au théâtre.

Elle me sembla changée de manières, de démarche, d'attitude, de gestes, de sourire, de voix, de tout, irréprochable enfin. Et coiffée ! oh ! coiffée d'une façon divine, d'une façon charmante et simple, en femme qui n'a plus à attirer les yeux, qui n'a plus à plaire à tous, dont le rôle n'est plus de séduire, du premier coup, ceux qui la voient, niais qui veut plaire à un seul, discrètement, uniquement. Et cela se montrait en toute son allure. C'était indiqué si finement et si complètement, la métamorphose m'a paru si absolue et si savante, que je lui offris mon bras comme j'aurais fait à ma femme. Elle le prit avec aisance comme si elle eût été ma femme.

En tête à tête dans le coupé, nous sommes restés d'abord immobiles et muets. Puis elle releva sa voilette et sourit… Rien de plus. Un sourire de bon ton. Oh ! je craignais le baiser, la comédie de la tendresse, l'éternel et banal jeu des filles ; mais non, elle s'est tenue. Elle est forte.

Puis nous avons causé un peu comme des jeunes époux, un peu comme des étrangers. C'était gentil. Elle souriait souvent en me regardant. C'est moi maintenant qui avais envie de l'embrasser. Mais je suis demeuré calme.

À la frontière, un fonctionnaire galonné ouvrit brusquement la portière et me demanda :

— Votre nom, monsieur ?

Je fus surpris. Je répondis :

— Marquis de Roseveyre.

— Vous allez ?

— Aux eaux de Loëche, dans le Valais.

Il écrivait sur un registre. Il reprit :

— Madame est votre femme ?

Que faire ? Que répondre ? je levai les yeux vers elle, en hésitant. Elle était pâle et regardait au loin…

Je sentis que j'allais l'outrager bien gratuitement. Et puis, enfin, j'en faisais ma compagne, pour un mois.

Je prononçai :

— Oui, monsieur. je la vis soudain rougir. J'en fus heureux.

Mais à l'hôtel, ici, en arrivant, le propriétaire lui tendit le registre. Elle me le passa tout aussitôt ; et je compris qu'elle me regardait écrire. C'était notre premier soir d'intimité !… Une fois la page tournée, qui donc le lirait, ce registre ? Je traçai : « Marquis et marquise de Roseveyre, se rendant à Loëche »

21 juin. — Six heures du matin. Bâle. Nous partons pour Berne. J'ai eu la main heureuse, décidément.

21 juin. — Dix heures du soir. Singulière journée. Je suis un peu ému. C'est bête et drôle.

Pendant le trajet, nous avons peu parlé. Elle s'était levée un peu tôt ; elle était fatiguée ; elle sommeillait.

Sitôt à Berne, nous avons voulu contempler ce panorama des Alpes que je ne connaissais point ; et nous voici partis à travers la ville, comme deux jeunes mariés.

Et soudain nous apercevons une plaine démesurée, et là-bas, là-bas, les glaciers. De loin, comme ça, ils ne semblaient pas immenses, et cependant cette vue m'a fait passer un frisson dans les veines. Un radieux soleil couchant tombait sur nous ; la chaleur était terrible. Ils restaient froids et blancs, eux, les monts de glace. La Jungfrau, la Vierge, dominant ses frères, tendait son large flanc de neige, et tous, jusqu'à perte de vue, se dressaient autour d'elle, les géants à tête pâle, les éternels sommets gelés que le jour mourant faisait plus clairs, comme argentés sur l'azur foncé du soir.

Leur foule inerte et colossale donnait l'idée du commencement d'un monde surprenant et nouveau, d'une région escarpée, morte, figée mais attirante comme la mer, pleine d'un pouvoir de séduction mystérieuse. L'air qui avait caressé ces cimes toujours gelées semblait venir à nous par-dessus les campagnes étroites et fleuries, autre que l'air fécondant des plaines. Il avait quelque chose d'âpre et de fort, de stérile, comme une saveur des espaces inaccessibles.

Berthe, éperdue, regardait sans cesse sans pouvoir prononcer un mot.

Tout à coup elle me prit la main et la serra. J'avais moi-même à l'âme cette sorte de fièvre, cette exaltation qui nous saisit devant certains spectacles inattendus. Je pris cette petite main frémissante et je la portai à mes lèvres ; et je la baisai, ma foi, avec amour.

J'en suis resté un peu troublé. Mais par qui ? Par elle, ou par les glaciers ?

24 juin. — Loëche, dix heures du soir.

Tout le voyage a été délicieux. Nous avons passé un demi-jour à Thun, à regarder la rude frontière des montagnes que nous devions franchir le lendemain.

Au soleil levant, nous avons traversé le lac, le plus beau de la Suisse peut-être. Des mulets nous attendaient. Nous nous sommes assis sur leur dos et nous voici partis. Après avoir déjeuné dans une petite ville, nous avons commencé à gravir, entrant lentement dans la gorge qui monte, boisée, toujours dominée par de hautes cimes. De place en place, sur les pentes qui semblent venir du ciel, on distingue des points blancs, des chalets poussés là on ne sait comment. Nous avons franchi des torrents, aperçu parfois, entre deux sommets élancés et couverts de sapins, une immense pyramide de neige qui semblait si proche qu'on aurait juré d'y parvenir en vingt minutes, mais qu'on aurait à peine atteinte en vingt-quatre heures.

Parfois nous traversions des chaos de pierres, des plaines étroites jonchées de rocs éboulés comme si deux montagnes s'étaient heurtées dans cette lice, laissant sur le champ de bataille les débris de leurs membres de granit.

Berthe, exténuée, dormait sur sa bête, ouvrant parfois les yeux pour voir encore. Elle finit par s'assoupir, et je la soutenais d'une main, heureux de ce contact, de sentir à travers sa robe la douce chaleur de son corps. La nuit vint, nous montions toujours. On s'arrêta devant la porte d'une petite auberge perdue dans la montagne.

Nous avons dormi ! Oh ! dormi !

Au jour levant, je courus à la fenêtre, et je poussai un cri. Berthe arriva près de moi et demeura stupéfaite et ravie. Nous avions dormi dans les neiges.

Tout autour de nous, des monts énormes et stériles dont les os gris saillaient sous leur manteau blanc, des monts sans pins, mornes et glacés, s'élevaient si haut qu'ils semblaient inaccessibles.

Une heure après nous êt