Henry James

(1843-1916)

 

 

 

LE TOUR D’ÉCROU

 

 

 

Préface d’Edmond Jaloux.

 

 

 

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Table des matières

 

PRÉFACE

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII

XXIV

 

PRÉFACE

 

Après des années et des années d’attente[1], voici que l’œuvre de Henry JAMES commence de pénétrer en France. S’il n’avait tenu qu’à nous, la chose eût été faite depuis longtemps.

 

Il y a dans tout œuvre littéraire une fraîcheur, un duvet, comme sur la joue des jeunes filles : fraîcheur et duvet ont la même fragilité. Il est à craindre que, pour le lecteur français, les livres de Henry James n’aient pas tout à fait aujourd’hui le même prix qu’il y a vingt ou trente ans. Il en est de même pour George Meredith que l’on nous fait connaître aussi trop tard. Ces deux grands romanciers eussent gagné à être répandus avant la diffusion de l’œuvre de Proust. Celle-ci, en effet, sans leur ressembler, sans avoir été influencée par la leur, est allée plus loin qu’elle dans une certaine voie. Beaucoup, en lisant Meredith et James, auront l’impression de quelque chose de retardataire s’ils les comparent à cette acquisition magistrale que représentent les plus récentes et les plus vives des découvertes de Marcel Proust. Si je parle ainsi, c’est pour mettre en garde les lecteurs contre un risque de déception, et pour les prier justement de ne pas s’arrêter à cette première impression, mais de chercher ce qu’il y a de typique et de prodigieusement fécond dans l’œuvre du psychologue américain. Il faut se représenter aussi que son mérite n’est pas seulement d’être un psychologue, mais encore un artiste très spécial, un artiste en quelque sorte à la mode latine, et qui a découvert et approfondi peu à peu un procédé de narration qui convenait étroitement à sa façon de penser, et à laquelle plus d’un imitateur a depuis lors fréquemment eu recours.

 

Si j’avais à résumer en deux mots l’essence du génie de Henry James, je dirais qu’il y a chez lui un mélange unique de l’esprit d’aventure américaine et de la pudeur puritaine. Si les personnages de Henry James avaient le courage et la force de s’exprimer tout entiers, si les circonstances les autorisaient à le faire, il n’y aurait pour ainsi dire pas de situation de James. La plupart des drames qu’il a imaginés ont pour origine le fait que quelqu’un a un secret à garder, et que quelqu’un a intérêt à le connaître. Mais il ne s’agit pas de roman-feuilleton. Ce secret est bien au contraire d’ordre uniquement mental ; ce secret est un véritable secret, c’est-à-dire une configuration mystérieuse de l’esprit, un détour caché de l’intelligence, un refuge presque inabordable de l’âme. Et l’intérêt de celui qui veut savoir garde également un caractère purement spéculatif. Et ce secret est parfois tout un amour, parfois toute la vie d’un être. Avec les livres de Henry James, il semble que tout se passe dans le silence, sauf au moment où le silence se brise, et avec lui, parfois, la vie de celui qui le garde. Henry James est profondément humain et, dans un sens, d’une humanité plus grande que les romanciers qui sont venus avant lui parce que sa philosophie romanesque repose sur ce fait d’observation que deux cerveaux sont construits d’une manière diamétralement opposée, et que le langage de chacun de nous, le vrai langage intérieur, est essentiellement incommunicable. D’où cette âpre lutte où l’on voit engager des personnages de Henry James vers un but souvent obscur et dans des circonstances qui paraissent anormales. Ils ont tous l’air de penser qu’il y a quelque chose quelque part qui ne veut pas être dit, et ce quelque chose leur semble de plus de prix que tout ce qu’ils possèdent. C’est ainsi que Henry James a été amené à interposer entre son sujet même et son lecteur une série de figures intermédiaires qui ne sont pas tout à fait les héros de son livre, mais qui sont chargées d’en réfracter les images, de telle sorte qu’un roman de lui, pourrait-on dire, est une série de petits romans, isolant et expliquant une figure centrale dont nous ne saurons quelquefois jamais autre chose que ces interprétations diverses, fragmentaires et contradictoires.

 

Il me semble que c’est là le caractère essentiel de la littérature de Henry James. On peut voir aussi en lui le peintre d’une société mondaine et cosmopolite, américaine d’origine, évoluant entre New York, Londres, Paris, Saint-Moritz, Rome et Florence, société absolument différente de la société cosmopolite contemporaine, et dont on peut trouver l’image parallèle dans Cosmopolis ou Une idylle tragique de M. Paul Bourget, ou dans certains romans de Mrs. Edith Wharton. Henry James aimait personnellement cette société dans laquelle il a vécu et qui l’a beaucoup estimé. Elle était aussi esthétique que mondaine, et l’amour de l’Italie et de l’art des primitifs jouait un grand rôle dans ses préférences. À lire Henry James, il semblerait qu’elle ait été traversée par des êtres particulièrement délicats et fragiles, dont la sensibilité et le sens artistique couraient de graves risques dans ce monde brutal qu’est le nôtre. Ce n’est pas seulement dans ces romans-ci que l’on voit des fantômes. Il semble que tous les personnages de Henry James aient quelque chose de spectral. Et je le dis dans les deux sens du mot. Ce sont des projections de l’esprit sur d’autres projections de l’esprit, et il y a dans leurs passions, même les plus ardentes, quelque chose de glacé et d’étrange, parfois même d’inhumain, qui tout d’un coup nous fait souvenir que Henry James, après tout, a été le compatriote d’Edgar Poe. Tout cela compose un art captivant et singulier qui demande à l’intelligence une certaine application et qui l’en récompense par l’intérêt technique qui demeure attaché au récit et par la richesse intérieure de chacun d’eux.

 

Henry James était né en 1843. Son père était un théologien de haute culture. Il vint très jeune en Europe, accompagné de son frère William qui est, comme l’on sait, un des plus grands psychologues du XIXe siècle. Il y fit la plus grande partie de ses études et lui demeura profondément attaché. Et dès lors, dans une partie de son œuvre, il s’acharna à confronter la nouvelle civilisation américaine avec sa vieille sœur européenne. Ce serait là un troisième aspect de son œuvre qui serait à étudier à part. Henry James finit par venir habiter l’Angleterre qu’il aima à tel point qu’en 1914, au moment de la guerre européenne, il voulut se faire naturaliser citoyen anglais. Cette guerre fut d’ailleurs un grand chagrin dans sa vie, car elle lui montrait la fragilité de cette société cultivée et courtoise qu’il avait chérie par-dessus tout, et qu’il chérissait surtout peut-être, parce qu’elle seule autorisait ces drames de conscience et ces aventures intellectuelles qui forment la trame délicate et aérienne de ses romans et de ses contes. Il mourut en 1916, sans voir le triomphe des Alliés.

 

Un des vœux les plus chers d’Henry James était d’être connu en France et d’y être apprécié. Il était souvent venu à Paris ; il avait écrit d’admirables pages sur quelques-uns de nos écrivains. Il avait fréquenté Flaubert, Tourgueneff, les Goncourt, Daudet, Zola, Maupassant. Aucun n’avait eu la curiosité de connaître son œuvre, et Henry James, sans sortir de sa discrétion habituelle, s’est plaint, dans sa correspondance, de cet involontaire dédain où le laissaient des écrivains qu’il pénétrait si bien ; il eut cependant un grand ami en France, M. Paul Bourget, qui, lui, le comprit et l’admira. Nous souhaitons que les lecteurs français, en rendant à Henry James le tribut d’admiration qui lui est dû, permettent la traduction, sinon de toute son œuvre qui est considérable, du moins des meilleurs de ses livres, de ceux qui assurent outre-Manche et outre-mer une place d’élite parmi les écrivains qui, à l’aide d’une forme pure et raffinée, ont essayé, eux aussi, d’arracher à l’âme humaine quelques-uns de ses secrets éternels.

 

Edmond JALOUX

(1929)

 

I

 

Bien que l’histoire nous eût tenus haletants autour du feu, en dehors de la remarque – trop évidente – qu’elle était sinistre, ainsi que le doit être essentiellement toute étrange histoire racontée la nuit de Noël dans une vieille maison, je ne me rappelle aucun commentaire jusqu’à ce que quelqu’un hasardât que c’était, à sa connaissance, le seul cas où pareille épreuve eût été subie par un enfant. Dans le cas en question (je le dis en passant), il s’agissait d’une apparition dans une vieille maison semblable à celle où nous nous trouvions rassemblés, apparition, d’une horrible espèce, à un petit garçon qui couchait dans la chambre de sa mère. Pris de terreur, il la réveillait ; et la mère, avant d’avoir pu dissiper la terreur de l’enfant et le rendormir, se trouvait tout à coup, elle aussi, face à face avec le spectacle qui l’avait bouleversé.

 

Ce fut cette observation qui attira – pas immédiatement, mais un peu plus tard dans la soirée – une certaine réplique de Douglas, laquelle provoqua l’intéressante conséquence sur laquelle j’appelle votre attention. Une autre personne se mit à raconter une histoire assez banale, et je remarquai qu’il ne l’écoutait pas. À ce signe, je compris que lui-même avait quelque chose à dire : il n’y avait qu’à patienter. De fait, il nous fallut attendre deux soirées. Mais ce même soir, avant de nous séparer, il nous révéla ce qui le préoccupait.

 

« Je reconnais bien – pour ce qui est du fantôme de Griffin ou tout ce que vous voudrez que ce soit – que le fait d’apparaître d’abord à un petit garçon d’un âge si tendre ajoute à l’histoire un trait particulier. Mais ce n’est pas, à ma connaissance, la première fois qu’un exemple de ce genre délicieux s’applique à un enfant. Si cet enfant donne un tour de vis de plus à votre émotion, que direz-vous de deux enfants ?

 

– Nous dirons, bien entendu, s’écria quelqu’un, que deux enfants donnent deux tours… et que nous voulons savoir ce qui leur est arrivé. »

 

Je vois encore Douglas ; il s’était levé et, adossé à la cheminée, les mains dans les poches, il regardait son interlocuteur de haut en bas.

 

« Il n’y a jusqu’ici que moi qui l’aie jamais su. C’est par trop horrible. »

 

Naturellement, plusieurs voix s’élevèrent pour déclarer que ceci donnait à la chose un attrait suprême. Notre ami, préparant son triomphe avec un art paisible, regarda son auditoire et poursuivit :

 

« C’est au-delà de tout. Je ne sais rien au monde qui en approche.

 

– Comme effet de terreur ? » demandai-je.

 

Il sembla vouloir dire que ce n’était pas si simple que cela, mais qu’il ne pouvait trouver des termes exacts pour s’exprimer. Il passa sa main sur ses yeux, eut une petite grimace douloureuse :

 

« Comme horreur. Comme horreur – horrible !

 

– Oh ! c’est délicieux ! » s’écria une femme.

 

Il ne parut pas entendre. Il me regardait, mais comme s’il voyait à ma place ce dont il parlait.

 

« Comme un ensemble de hideur, de douleur et d’horreur infernales.

 

– Eh bien, lui dis-je alors, veuillez vous asseoir et commencer. »

 

Il se retourna vers le feu, repoussa une bûche du pied et la contempla un instant. Puis, revenant à nous :

 

« Je ne peux pas commencer. Il faudra que j’envoie en ville. »

 

À ces mots, un grognement général se fit entendre, accompagné de maints reproches. Il laissa passer, puis s’expliqua, toujours de son air préoccupé :

 

« L’histoire est écrite. Elle est dans un tiroir fermé à clef. Elle n’en est pas sortie depuis des années. Mais je pourrais écrire à mon domestique et lui envoyer la clef : il m’enverrait le paquet tel qu’il est. »

 

Il semblait m’adresser cette proposition en particulier, il semblait presque implorer mon aide pour mettre fin à ses hésitations. La couche de glace était brisée qui l’emprisonnait, amoncelée par tant d’hivers. Il avait eu ses raisons pour garder ce long silence. Les autres regrettaient le retard, mais moi, je m’enchantais de ses scrupules mêmes. Je l’adjurai d’écrire par le premier courrier, et de s’entendre avec nous pour convenir d’une prompte lecture. Et je lui demandai si l’expérience en question avait été proprement la sienne. Sa réponse ne se fit pas attendre :

 

« Non, grâce à Dieu !

 

– Et le récit est-il de vous ? Vous avez noté la chose vous-même ?

 

– Je n’ai noté que mon impression. Je l’ai inscrite là – et il se toucha le cœur. – Je ne l’ai jamais perdue.

 

– Alors votre manuscrit ?

 

– L’encre en est vieille et pâlie… l’écriture admirable…

 

De nouveau, il tournait autour du sujet, avant de répondre :

 

– C’est une écriture de femme, d’une femme morte depuis vingt ans. Sur le point de mourir, elle m’envoya les pages en question. »

 

Nous écoutions tous maintenant et, naturellement, il se trouva quelqu’un pour faire le plaisantin, ou, du moins, tirer de ces phrases l’inévitable conséquence. Mais s’il écarta la conséquence sans sourire, il ne montra non plus aucune irritation.

 

« C’était une personne délicieuse, mais de dix ans plus âgée que moi. Elle était l’institutrice de ma sœur, dit-il doucement. Je n’ai jamais rencontré, dans cette situation, de femme plus agréable. Elle était digne d’occuper n’importe laquelle. Il y a longtemps de cela : et l’épisode en question avait eu lieu encore plus longtemps auparavant. J’étais alors à Trinity, et en arrivant pour les vacances, l’été de la seconde année, je la trouvai à la maison. J’y restai beaucoup, cette année-là. L’année fut splendide. Je me souviens de nos tours de jardin et de nos conversations à ses heures de liberté, conversations où elle m’apparaissait si intelligente et si agréable ! Mais oui, ne ricanez pas. Elle me plaisait beaucoup et je suis content, aujourd’hui encore, de penser que je lui plaisais aussi. Si je ne lui avais pas plu, elle ne m’aurait pas raconté l’histoire. Elle ne l’avait jamais racontée à personne. Et ce n’est pas seulement parce qu’elle me le disait que je le croyais… mais je savais qu’elle n’en avait jamais rien dit. J’en étais sûr : ça se voyait. Vous comprendrez pourquoi quand vous m’aurez entendu.

 

– Parce que l’affaire l’avait trop bouleversée ? »

 

Il continua de me regarder fixement.

 

« Vous comprendrez tout de suite, répéta-t-il, oui, vous comprendrez. »

 

À mon tour, je me mis à le regarder fixement.

 

« Je vois ce que c’est. Elle était amoureuse. »

 

Il rit alors pour la première fois.

 

« Ah ! que vous êtes malin ! oui, elle était amoureuse. C’est-à-dire qu’elle l’avait été. Cela sautait aux yeux : elle ne pouvait pas raconter l’histoire sans que cela sautât aux yeux. Je m’en aperçus, et elle s’aperçut que je m’en apercevais. Mais aucun de nous n’en parla. Je me rappelle le temps et le lieu, le bout de la pelouse, l’ombre des grands hêtres, et les longs et chauds après-midi d’été. Ce n’était pas un décor tragique – et cependant… ! »

 

Il s’éloigna du feu et retomba sur son siège.

 

« Vous recevrez le paquet jeudi matin ? lui demandai-je.

 

– Pas avant le second courrier, probablement.

 

– Non. Alors, après dîner…

 

– Je vous retrouverai tous ici ? »

 

Et, de nouveau, son regard se posait sur chacun de nous.

 

« Personne ne s’en va ? »

 

Il prononça ces mots presque sur un ton d’espoir.

 

« Mais tout le monde veut rester !

 

– Moi, je reste…moi, je reste !… s’écrièrent des dames qui avaient annoncé leur départ. Mrs. Griffin, cependant, déclara que quelques éclaircissements lui étaient nécessaires :

 

– De qui était-elle amoureuse ?

 

– L’histoire vous le dira, me risquai-je à répondre.

 

– Oh ! je ne peux pas attendre l’histoire !

 

– Et l’histoire ne le dira pas, repris Douglas. Du moins, d’une façon littérale et vulgaire.

 

– Tant pis, alors ! Car c’est la seule façon dont je comprenne les choses.

 

– Mais vous, Douglas, ne nous le direz-vous pas ? », demanda un autre de nous.

 

Il se leva brusquement.

 

« Oui, demain. Maintenant, il faut que j’aille me coucher. Bonsoir. »

 

Et, saisissant son bougeoir, il nous laissa là, légèrement ahuris.

 

De l’extrémité du grand hall aux boiseries sombres où nous étions réunis, nous entendîmes son pas décroître sur l’escalier ; alors Mrs. Griffin parla :

 

« Eh bien ! si je ne sais pas de qui « elle » était amoureuse, je sais bien de qui « lui » l’était !

 

– Elle était de dix ans plus âgée que lui, observa son mari.

 

– Raison de plus ! À l’âge qu’il avait… Mais c’est vraiment gentil un silence gardé si longtemps !

 

– Quarante ans, nota brièvement Griffin.

 

– Et son explosion finale.

 

– L’explosion, répliquai-je, va faire de la soirée de jeudi quelque chose de formidable. »

 

Tous furent tellement d’accord avec moi que rien ne réussit plus à nous intéresser. Cette histoire de Griffin, toute incomplète qu’elle eût été, avec son allure de prologue destiné à piquer notre curiosité, fut la dernière de la soirée. Nous échangeâmes poignées de main et « poignées de bougeoirs », comme le dit quelqu’un, et nous allâmes nous coucher.

 

Je sus le lendemain qu’une lettre, contenant sa clé, était partie par le premier courrier à l’adresse de l’appartement de Londres. Mais, en dépit – ou peut-être justement à cause – de la diffusion subséquente de ce renseignement, nous laissâmes Douglas absolument tranquille jusqu’après le dîner, en somme jusqu’à l’heure qui s’accordait le mieux au genre d’émotion que nous recherchions. Il devint alors aussi communicatif que nous pouvions le désirer, et alla jusqu’à nous livrer la bonne raison qu’il avait de l’être. Nous recueillîmes sa parole dans le hall, devant le feu, là même où, la veille, s’étaient éveillés nos étonnements ingénus. Il apparut que la narration qu’il avait promis de nous lire avait besoin, pour être comprise, de quelques mots de prologue. Qu’il me soit permis de dire ici nettement, afin de n’avoir plus à y revenir, que cette narration, exactement transcrite par moi beaucoup plus tard, est ce que vous allez lire tout à l’heure. Quand il se sentit près de mourir, le pauvre Douglas me remit ce manuscrit qu’il avait demandé et qui lui était parvenu au bout de trois jours. Il en commença la lecture le lendemain soir, dans ce même cadre déjà décrit. Et sur notre petit cercle, suspendu à ses lèvres, l’effet fut prodigieux.

 

Les dames qui avaient déclaré qu’elles resteraient, ne restèrent pas, naturellement. Dieu merci ! Elles partirent obligées de tenir leurs engagements antérieurs, et enflammées d’une curiosité qui était due, assurèrent-elles, aux détails avec lesquels il nous avait déjà surexcités. Le petit auditoire final n’en fut que plus intime et plus choisi, serré autour du foyer, dans une même attente d’émotion passionnée. Le premier de ces détails intéressants nous avait appris que le récit du manuscrit commençait lorsque l’histoire, en somme, était déjà engagée. Pour la comprendre, il fallait savoir comment sa vieille amie, l’institutrice de sa sœur, y avait été mêlée. La plus jeune fille d’un pauvre pasteur de campagne, elle débutait dans l’enseignement à vingt ans, quand elle se décida, un beau jour, à se rendre en toute hâte à Londres, sur la demande de l’auteur d’une annonce à laquelle elle avait déjà brièvement répondu. Pour se présenter à ce patron en puissance, elle se rendit à une maison de Harley Street qui lui parut vaste et imposante. Et il se trouva qu’un parfait gentleman la reçut, un célibataire à la fleur de l’âge, un type, enfin, tel que jamais, sauf dans un rêve ou un roman d’autrefois, il n’aurait pu en apparaître à une timide et anxieuse enfant, fraîchement échappée de son presbytère du Hampshire. Le type est d’une description facile : car, fort heureusement, c’en est un qui ne disparaît point. L’homme était beau, hardi et séduisant, gentiment familier, plein d’entrain et de bonté. Comme cela ne pouvait manquer, il la frappa par ses manières de galant homme, par sa grande allure, mais ce qui la séduisit le plus et lui inspira le courage qu’elle déploya plus tard, fut sa façon de lui présenter la chose : c’était une grâce à lui faire, une obligation dont il serait heureux de lui conserver une éternelle gratitude. Elle l’estima riche, mais d’une extravagance folle. Il lui apparaissait avec l’auréole de la dernière mode, d’un physique séduisant, d’une prodigalité facile et habituelle, de manières exquises envers les femmes. La vaste maison où il la recevait était remplie des dépouilles de l’étranger, rapportées de ses voyages, et de ses trophées de chasse. Mais c’était à sa maison de campagne – vieille demeure familiale du comté d’Essex – qu’il désirait qu’elle se rendît immédiatement.

 

Il était tuteur d’un petit neveu et d’une petite nièce dont les parents étaient morts aux Indes. Leur père, son frère cadet, avait embrassé la carrière militaire. Il était mort deux ans auparavant.

 

Ces enfants, qui lui tombaient sur les bras par le plus grand hasard, étaient un pesant fardeau pour un homme dans sa situation, sans aucune expérience en la matière et pas pour un sou de patience. Ç’avait été une série d’ennuis, et certainement, de sa part, une suite d’erreurs. Mais les pauvres mioches lui inspiraient une immense pitié et il faisait pour eux tout ce qu’il pouvait. Par exemple, il les avait envoyés dans son autre demeure, la campagne étant évidemment ce qui leur convenait le mieux, et les avait confiés, dès le début, au personnel le plus qualifié, le meilleur qu’il avait pu trouver, allant jusqu’à se séparer, à leur profit, de ses propres serviteurs, et se rendant auprès d’eux aussi souvent que possible voir comment allaient les choses. Le gros ennui était que, pratiquement parlant, ils n’avaient pas d’autre parent que lui, et ses propres affaires lui prenaient tout son temps. Il les avait installés à Bly, dont la sécurité et la salubrité étaient indiscutables, Ils y étaient comme chez eux ; pour diriger leur intérieur (mais seulement au point de vue matériel), il y avait placé une excellente femme, Mrs. Grose, ancienne femme de chambre de sa mère, qui plairait certainement à sa jeune visiteuse. Elle servait de femme de charge et remplissait pour le moment le rôle d’une espèce de gouvernance auprès de la petite fille, à laquelle, fort heureusement, elle était extrêmement attachée, n’ayant pas d’enfants à elle. Le personnel était nombreux ; mais, bien entendu, la jeune personne qu’il enverrait en qualité d’institutrice aurait la haute main sur tout ce monde. Pendant les vacances elle aurait aussi à surveiller le petit garçon, qui était au collège depuis un trimestre – bien que très jeune. Mais qu’y avait-il de mieux à faire, Les vacances étant près de commencer, il devait arriver d’un moment à l’autre.

 

Les enfants avaient eu tout d’abord auprès d’eux une jeune fille qu’ils avaient eu le malheur de perdre. C’était une personne des plus recommandables, – elle avait fait admirablement l’affaire jusqu’à sa mort, dont le grand contretemps, justement, n’avait pas laissé d’autre alternative que de mettre le petit Miles au collège. À partir de ce moment, Mrs Grose avait fait de son mieux pour veiller aux bonnes manières de Flora et ne la laisser manquer de rien. En outre il y avait une cuisinière, une femme de chambre, une fille de ferme, un vieux poney, un vieux palefrenier et un vieux jardinier, tout cela éminemment recommandable.

 

Douglas en était là de son récit, quand on lui posa cette question :

 

« Et de quoi cette première institutrice était-elle morte ? De tant de respectabilité ? »

 

La réponse ne se fit pas attendre.

 

« Cela viendra à son heure. Je ne veux pas anticiper.

 

– Pardonnez-moi. Je croyais que c’était justement ce que vous étiez en train de faire.

 

– À la place du successeur, suggérai-je, j’aurais désiré savoir si la situation entraînait…

 

– Un danger de mort, – Douglas compléta ma pensée – Oui, elle désira le savoir, et elle le sut, en effet, comme vous l’apprendrez demain. En attendant, les choses lui parurent, il est vrai, se présenter sous un jour un peu inquiétant. Elle était jeune, intimidée, inexpérimentée, il s’ouvrait devant elle une perspective de graves devoirs, dans un entourage fort restreint. Elle allait, en somme, au-devant d’une grande solitude. Elle hésita pendant deux jours, elle réfléchit, elle prit conseil. Mais le salaire offert dépassait tout ce qu’elle pouvait espérer, et après une seconde entrevue, elle signa son engagement. »

 

Douglas fit une pause dont je profitai pour lancer cette remarque, au plus grand bénéfice de la société :

 

« La morale de tout ceci est que le beau jeune homme exerçait une séduction irrésistible, à laquelle elle succomba. »

 

Il se leva et, comme la soirée précédente, s’approchant du feu, il repoussa une bûche du pied, et demeura un instant le dos tourné.

 

« Elle ne le vit que deux fois.

 

– Oui, mais c’est justement ce qui fait la beauté de la passion. »

 

M’entendant parler ainsi, Douglas, à mon léger étonnement, se retourna vers moi :

 

« Oui, c’est ce qui en fit la beauté. D’autres, continua-t-il, n’y avaient pas succombé. Il lui déclara franchement les difficultés qu’il éprouvait dans sa recherche ; à plusieurs candidates, les conditions avaient paru impossibles : elles en semblaient effrayées, en quelque sorte ; et encore davantage, quand on apprenait la principale condition.

 

– Qui était ?…

 

– Qu’elle ne devait jamais venir le troubler pour quoi que ce fût, mais jamais, jamais ; ni l’appeler, ni se plaindre, ni lui écrire, mais résoudre soi-même toutes les difficultés qui se présenteraient, recevoir de son notaire l’argent nécessaire, se charger de tout et le laisser tranquille. Elle le lui promit, et elle m’a avoué que lorsque, soulagé et ravi, il tint un instant ses mains dans les siennes, la remerciant de son sacrifice, elle s’était déjà sentie récompensée.

 

– Mais fut-ce là toute sa récompense ? demanda une dame.

 

– Elle ne le revit jamais.

 

– Oh ! » dit la dame. Et notre ami nous ayant quittés immédiatement après, ce fut le dernier mot significatif prononcé sur ce sujet, jusqu’au soir suivant, où, assis dans le meilleur fauteuil, au coin du feu, il ouvrit un mince album à la couverture d’un rouge fané, aux tranches dorées à l’ancienne mode.

 

La lecture prit plus d’une soirée, mais à la première occasion, la même dame posa une autre question :

 

« Quel est votre titre ?

 

– Je n’en ai pas.

 

– Oh bien, j’en ai un, moi », dis-je. Mais Douglas, sans m’entendre, avait commencé de lire, avec une articulation nette et pure, qui rendait comme sensible à l’oreille l’élégance de l’écriture de l’auteur.

 

II

 

Je ne me rappelle tout ce commencement que comme une succession de hauts et de bas, un va-et-vient d’émotions diverses, tantôt bien naturelles et tantôt injustifiées. Après le sursaut d’énergie qui m’avait entraînée, en ville, à accepter sa demande, j’eus deux bien mauvais jours à passer ; tous mes doutes s’étaient réveillés, je me sentais sûre d’avoir pris le mauvais parti. Ce fut dans cet état d’esprit que je passai les longues heures du voyage dans une diligence cahotante et mal suspendue qui m’amena à la halte désignée. J’y devais rencontrer une voiture de la maison où je me rendais, et je trouvai, en effet, vers la fin d’un après-midi de juin, un coupé confortable qui m’attendait. En traversant à une telle heure, par un jour radieux, un pays dont la souriante beauté semblait me souhaiter une amicale bienvenue, toute mon énergie me revint et, au tournant de l’avenue, m’inspira un optimisme ailé qui ne pouvait être que la réaction à un bien profond découragement. Je suppose que j’attendais, ou craignais, quelque chose de si lamentable que le spectacle qui m’accueillait était une exquise surprise. Je me rappelle l’excellente impression que me fit la grande façade claire, toutes fenêtres ouvertes, les deux servantes qui guettaient mon arrivée ; je me rappelle la pelouse et les fleurs éclatantes, le crissement des roues sur le gravier, les cimes des arbres qui se rejoignaient et au-dessus desquelles les corneilles décrivaient de grands cercles, en criant dans le ciel d’or. La grandeur de la scène m’impressionna. C’était tout autre chose que la modeste demeure où j’avais vécu jusqu’ici. Une personne courtoise, tenant une petite fille par la main, apparut, sans tarder, à la porte ; elle me fit une révérence aussi cérémonieuse que si j’eusse été la maîtresse de la maison, ou un hôte de première importance. L’impression qui m’avait été donnée de l’endroit à Harley Street était beaucoup plus modeste : je me rappelle que le propriétaire m’en parut encore plus gentilhomme, et cela me fit penser que les agréments de la situation pourraient être supérieurs à ce qu’il m’avait laissé entendre.

 

Je n’eus aucune déception jusqu’au jour suivant, car je passai des heures triomphantes à faire la connaissance de ma plus jeune élève. Cette petite fille, qui accompagnait Mrs. Grose, me frappa sur-le-champ comme une créature tellement exquise que c’était un véritable bonheur d’avoir à s’occuper d’elle. Jamais je n’avais vu plus bel enfant, et, plus tard, je me demandai comment il se faisait que mon patron ne m’en eût pas parlé.

 

Je dormis peu, cette première nuit : j’étais trop agitée, et cela me frappa, je m’en souviens, m’obséda, s’ajoutant à l’impression causée par la générosité de l’accueil qui m’était offert. Ma grande chambre imposante, – l’une des plus belles de la maison, – son grand lit, qui me paraissait un lit de parade, les lourdes tentures à ramages, les hautes glaces dans lesquelles, pour la première fois, je me voyais de la tête aux pieds, – tout me frappait (de même que l’étrange attrait de ma petite élève), comme étant un ordre de choses naturel ici. Ce fut aussi, dès le premier jour, une chose toute naturelle que mes rapports avec Mrs. Grose : j’y avais réfléchi avec inquiétude pendant mon voyage en diligence. Le seul motif, qui, à première vue, aurait pu renouveler cette inquiétude, était sa joie anormale de mon arrivée. Dès la première demi-heure, je la sentis contente au point qu’elle se tenait positivement sur ses gardes – c’était une forte femme, simple, nette et saine – pour ne pas trop le montrer. Je m’étonnai même un peu, à ce moment, qu’elle préférât s’en cacher, et à la réflexion, évidemment, quelque soupçon aurait pu s’élever en moi à ce sujet et me causer du malaise.

 

Mais c’était un réconfort de penser qu’aucun malaise ne pouvait surgir de cette vision béatifique qu’était l’image radieuse de ma petite fille, vision dont l’angélique beauté était, plus que tout le reste probablement, la cause de cette agitation qui, dès avant le jour, me fit me lever et marcher à travers ma chambre, avec le désir de me pénétrer davantage du décor et de la vue tout entière, de guetter, de ma fenêtre, l’aurore commençante d’un jour d’été, de découvrir les autres parties de la maison que ma vue ne pouvait embrasser, et, tandis que dans l’ombre finissante les oiseaux commençaient à s’appeler, entendre peut-être de nouveau certains sons moins naturels et venant, non du dehors, mais du dedans, et que je me figurais avoir entendu. Un moment, j’avais cru reconnaître, faible et dans l’éloignement, un cri d’enfant ; à un autre, j’avais tressailli presque inconsciemment, comme au bruit d’un pas léger qui se serait fait entendre devant ma porte. Mais de telles imaginations n’étaient pas assez accusées pour n’être pas aisément repoussées, et ce n’est qu’à la lumière – ou plutôt à l’ombre – des événements postérieurs, qu’elles me reviennent à la mémoire.

 

Surveiller, instruire, « former » la petite Flora, c’était là, à n’en pas douter, l’œuvre d’une vie heureuse et utile. Nous avions convenu, après le souper, qu’après la première nuit, elle coucherait, bien entendu, dans ma chambre, son petit lit blanc y étant déjà tout arrangé à cet effet. Je devais me charger d’elle complètement, et elle ne restait une dernière fois auprès de Mrs. Grose que par déférence pour mon dépaysement inévitable et sa timidité naturelle.

 

En dépit de cette timidité, je me sentais sûre d’être vite aimée d’elle. Chose bizarre, l’enfant s’était expliquée franchement et bravement à ce sujet ; elle nous avait laissé, sans aucun signe de malaise, – avec véritablement la douce et profonde sécurité d’un ange de Raphaël, – en discuter, l’admettre et nous y soumettre. Une part de ma sympathie pour Mrs. Grose venait du plaisir que je lui voyais éprouver devant mon admiration et mon émerveillement, tandis que j’étais assise avec mon élève devant un souper de pain et de lait, éclairé de quatre hautes bougies, l’enfant en face de moi sur sa haute chaise, en tablier à bavette. En présence de Flora, naturellement, il y avait bien des choses que nous ne pouvions nous communiquer que par des regards joyeux et significatifs, ou des allusions indirectes et obscures.

 

« Et le petit garçon, lui ressemble-t-il ? est-il aussi très remarquable ? »

 

Il ne convenait pas, ainsi que nous nous l’étions déjà dit, de flatter trop ouvertement les enfants.

 

« Oh ! mademoiselle, des plus remarquables ! Vous trouvez cette petite-là gentille… » et elle se tenait debout, une assiette à la main, regardant avec un sourire rayonnant la petite fille, dont les doux yeux célestes allaient de l’une à l’autre de nous, sans que rien en eux nous portât à cesser nos louanges.

 

« Eh bien ! si, en effet, je trouve…

 

– Vous allez être « emballée » par le petit monsieur.

 

– Il me semble vraiment que je ne suis venue ici que pour cela… pour « m’emballer » sur tout. Je crois cependant reconnaître, ajoutais-je, comme malgré moi, que je m’emballe un peu trop facilement. À Londres, aussi, je me suis emballée ! »

 

Je vois encore le large visage de Mrs. Grose, tandis qu’elle pénétrait le sens de mes paroles.

 

« À Harley Street ?

 

– À Harley Street !

 

– Eh bien ! mademoiselle, vous n’êtes pas la première, et vous ne serez pas la dernière, non plus.

 

– Oh ! répondis-je, en réussissant à rire, je n’ai pas la prétention d’être la seule. En tout cas, mon autre élève, à ce que j’ai compris, arrive demain ?

 

– Pas demain, mademoiselle, vendredi. Il arrivera comme vous, par la diligence, sous la surveillance du conducteur ; on lui enverra la même voiture qu’à vous. »

 

Je hasardai alors la question de savoir s’il ne serait pas convenable, autant que gentil et amical, de me trouver avec sa petite sœur à l’arrivée de la voiture publique. Mrs. Grose accéda si cordialement à cette proposition qu’elle me donna l’impression de prendre, pour ainsi dire, l’engagement réconfortant – il fut toujours fidèlement tenu. Dieu merci ! – d’être de mon avis sur tous les sujets. Qu’elle était donc contente que je fusse là !

 

Ce que j’éprouvai, le jour suivant, ne peut vraiment pas s’appeler une réaction contre l’allégresse de mon arrivée. Ce n’était probablement, au pire, qu’une légère oppression, due à une observation plus précise des circonstances qui m’entouraient, lorsque, pour ainsi dire, j’en fis le tour, je les examinai, je m’en pénétrai. Elles avaient, ces circonstances, une étendue et une masse auxquelles je n’étais pas préparée. En face d’elles, je me sentis tout d’abord vaguement décontenancée, autant qu’assez fière. Les leçons proprement dites souffrirent certainement de mon agitation : je pensai que mon premier devoir était de créer une intimité entre l’enfant et moi, en usant de toutes les séductions en mon pouvoir. Je passai donc la journée dehors avec elle. À sa grande satisfaction, il fut convenu entre nous que ce serait elle, elle seule, qui me ferait visiter la maison. Elle me la fit visiter pas à pas, pièce à pièce, cachette par cachette, m’entretenant de son amusant et délicieux bavardage enfantin, qui eut pour résultat, au bout d’une demi-heure, de faire de nous une paire d’amies. Tout enfant qu’elle était, elle me frappa, pendant notre tournée, par son courage et son assurance. Toute sa façon d’être, dans les chambres vides et dans les sombres corridors, dans les escaliers en vis où j’étais, moi, obligée par moments de m’arrêter, – et jusque sur le sommet d’une vieille tour à mâchicoulis qui me donnait le vertige, – oui, son ramage d’aurore, son penchant à donner des explications plutôt qu’à en demander, toute sa manière d’être, exultante et dominatrice, m’étourdissait et m’entraînait. Je n’ai jamais revu Bly depuis le jour où je le quittai, et, sans doute, paraîtrait-il bien diminué à mes yeux vieillis et blasés. Mais tandis que ma petite conductrice, avec ses cheveux d’or et sa robe d’azur, bondissait devant moi aux tournants des vieux murs, et sautillait le long des corridors, il me semblait voir un château de roman, habité par un lutin aux joues de rose, un lieu auprès duquel pâliraient les contes de fées et les plus belles histoires d’enfants. Tout ceci n’était-il pas un conte, sur lequel je sommeillais et rêvassait ? Non : c’était une grande maison vieille et laide, mais commode, qui avait conservé quelques parties d’une construction plus ancienne, à demi détruite, à demi utilisée. Notre petit groupe m’y apparaissait presque aussi perdu qu’une poignée de passagers sur un grand vaisseau à la dérive. Et c’était moi qui tenais le gouvernail !

 

III

 

Je m’en rendis bien compte quand, deux jours plus tard, nous allâmes, en voiture, à la rencontre du petit monsieur comme disait Mrs. Grose, et d’autant plus qu’un incident survenu le second soir, m’avait profondément déconcertée. Ce premier jour dans son ensemble, comme je l’ai dit, avait été rassurant. Mais je devais voir son ton changer. Le courrier de ce soir-là – qui arriva tard – apportait une lettre pour moi. Elle était écrite par mon patron, mais ne contenait que peu de mots, et en renfermait une autre adressée à lui-même, dont le cachet n’était pas rompu. « Je reconnais ceci comme venant du directeur du collège, et ce directeur est un horrible raseur. Veuillez en prendre connaissance, traitez la question avec lui, et, par-dessus tout, ne m’en parlez pas. Pas un mot. Je pars ! »

 

Il me fallut faire un grand effort pour briser le cachet : un tel effort, que je fus longtemps avant de me décider. Enfin j’emportai la lettre, toujours cachetée, dans ma chambre, et ne l’attaquai que juste avant de me coucher. J’aurais mieux fait d’attendre jusqu’au lendemain, car elle me procura une seconde nuit sans sommeil. N’ayant personne à qui demander avis, je me sentais fort anxieuse, le jour suivant, et, finalement, mon anxiété s’accrut à un tel point, que je me décidai à me confier au moins à Mrs. Grose.

 

« Qu’est-ce que cela veut dire ? Le petit est renvoyé du collège ? »

 

Je fus frappée du regard qu’elle me lança ; puis, visiblement, avec une indifférence rapidement reconquise, elle essaya de se rattraper.

 

« Mais tous les élèves ne sont-ils pas… ?

 

– Renvoyés chez eux ? Oui, mais seulement pour la durée des vacances. Miles, lui, ne devra plus retourner au collège. »

 

Sous mon regard attentif, elle perdit son assurance et rougit.

 

« Ils ne veulent pas le garder ?

 

– Ils s’y refusent absolument. »

 

À ces mots, elle leva sur moi ses yeux, qu’elle avait détournés : je les vis pleins de bonnes larmes.

 

« Qu’a-t-il fait ? »

 

J’hésitai : puis je jugeai que le mieux était de lui communiquer le document. Je le lui tendis, ce qui eut pour effet de lui faire mettre très simplement les mains derrière le dos, sans le prendre. Elle secoua tristement la tête.

 

« Ces choses-là ne sont pas faites pour moi, mademoiselle… »

 

Ma conseillère ne savait pas lire !

 

Je tressaillis de surprise et, atténuant ma faute de mon mieux, je rouvris la lettre pour la lui lire, puis, toute balbutiante d’émotion, je la repliai de nouveau et la remis dans ma poche.

 

« Est-ce vraiment un mauvais garçon ? »

 

Ses yeux étaient toujours pleins de larmes.

 

« Ces messieurs le disent-ils ?

 

– Ils ne donnent aucun détail. Ils expriment simplement leur regret de ce qu’il leur est impossible de le garder. Il n’y a qu’un sens à cela. »

 

Mrs. Grose m’écoutait dans un silence ému ; elle ne se permit pas de me demander quel était ce sens, de sorte que pour donner plus de cohérence à la chose et la rendre plus présente à mon esprit, en lui en faisant part, je continuai :

 

« Parce qu’il ferait du mal aux autres. »

 

À ces mots, avec un de ces brusques sursauts des gens simples, elle s’enflamma subitement :

 

« Mr. Miles ? Lui, faire du mal ? »

 

Il y avait un tel accent de bonne foi dans ses paroles, que bien que je n’eusse pas encore vu l’enfant, je me sentis poussée – et par ma crainte même – à trouver en effet cette pensée absurde. Abondant aussitôt dans le sens de mon amie, je soulignai, sarcastiquement :

 

« Faire du mal à ses pauvres petits camarades innocents !

 

– C’est trop affreux, s’écria Mrs. Grose, de dire de cruautés pareilles ! Mais il a dix ans à peine !

 

– Mais oui. C’est impossible à croire. »

 

Elle me fut évidemment reconnaissante de cette déclaration.

 

« Voyez-le d’abord, mademoiselle, et croyez cela après si vous voulez ! »

 

De nouveau, je me sentis une grande impatience de le voir. Un sentiment de curiosité s’éveillait en moi, qui devait pendant les heures suivantes, croître jusqu’à la souffrance.

 

Mrs. Grose, je m’en aperçus, vit l’impression qu’elle m’avait faite, et insista avec assurance.

 

« Vous pourriez en dire autant alors de la petite demoiselle. Dieu la bénisse ! ajouta-t-elle, regardez-la ! »

 

Je me retournai : à la porte ouverte, Flora, que j’avais installée, dix minutes auparavant, dans la salle d’études, avec une feuille de papier blanc, un crayon et une belle copie de beaux « o » biens ronds à me faire, Flora se présentait à notre vue. Avec ses petites manières enfantines, elle montrait un détachement extraordinaire pour ce qui l’ennuyait. Mais cependant, son regard, plein de ce grand rayonnement lumineux de l’enfance, semblait donner simplement comme explication de sa conduite l’affection qu’elle avait conçue pour moi, et qui l’avait forcée de me suivre. Que fallait-il de plus pour me faire sentir toute la justesse de la comparaison de Mrs. Grose ? Aussi je serrai mon élève dans mes bras, en la couvrant de baisers auxquels je mêlai un sanglot de pénitence. Néanmoins, tout le reste du jour, je guettai l’occasion de joindre ma collègue, d’autant plus que, vers le soir, il me sembla qu’elle cherchait à m’éviter. Je la rattrapai, je m’en souviens, dans l’escalier ; nous descendîmes ensemble, et, arrivée à la dernière marche, je la retins en posant ma main sur son bras.

 

« Je conclus, n’est-ce pas, d’après ce que vous m’avez dit ce matin, que vous ne l’avez jamais vu se mal conduire ? »

 

Elle rejeta la tête en arrière : manifestement, elle avait, à cette heure, pris le parti de se composer une attitude.

 

« Oh ! … jamais vu… ! je ne prétends pas cela ! »

 

De nouveau, je me sentis extrêmement troublée.

 

« Alors, vous l’avez vu ?…

 

– Mais oui, mademoiselle, Dieu merci ! »

 

Après réflexion, je ne protestai point contre cette réponse.

 

« Vous voulez dire qu’un garçon qui, jamais…

 

– Ce n’est pas ce que j’appelle un garçon. » Je la serrai de plus près.

 

« Vous aimez cet entrain des mauvais sujets… »

 

Puis, anticipant sa réponse :

 

« Moi aussi, déclarai-je passionnément, mais pas au point de contaminer…

 

– De contaminer ?

 

Ce grand mot l’égarait : je le lui expliquai.

 

– De corrompre, veux-je dire. »

 

Elle ouvrit de grands yeux quand, à la fin, elle comprit. Et cela la fit rire, d’un rire singulier :

 

« Craignez-vous qu’il vous corrompe vous-même ? »

 

Elle me posa la question avec une belle humeur si hardie que je me mis, pour toute réponse, à rire aussi, un peu niaisement, sans doute, et je cédai à la crainte du ridicule.

 

Mais le lendemain, vers le moment où je devais monter en voiture, je tombai sur elle, dans un autre coin de la maison.

 

« Dites-moi, qu’était-ce que cette jeune femme qui était ici avant moi ?

 

– La dernière institutrice ? elle aussi était jeune et jolie… presque aussi jeune et presque aussi jolie que vous, mademoiselle.

 

– Ah bien ! j’espère alors que sa jeunesse et sa beauté lui auront servi à quelque chose, répondis-je, il m’en souvient, à l’étourdie. Il me semble qu’il nous préfère jeunes et jolies !

 

– Pour cela oui, dit Mrs. Grose. C’était ce qu’il recherchait chez tout le monde. »

 

À peine eut-elle prononcé ces mots qu’elle tenta de les rattraper.

 

« Je veux dire que tel est son goût, – le goût de notre maître. »

 

J’étais saisie.

 

« Mais de qui parliez-vous alors, tout à l’heure ? »

 

Ses yeux demeurèrent sans expression, mais elle rougit.

 

« De lui, donc.

 

– De notre maître ?

 

– De quel autre pourrais-je parler ? »

 

Il était tellement évident que ce ne pouvait être de personne d’autre que, l’instant après, j’avais oublié l’impression que, par mégarde, elle en avait dit plus qu’elle ne voulait. Je demandai seulement ce qui m’intéressait :

 

« Et elle, vit-elle jamais chez le petit…

 

– Quelque chose qui ne fût pas bien ? elle ne me l’a jamais dit. »

 

Je dominai un scrupule pour poursuivre :

 

« Était-elle attentive ? délicate ? »

 

Mrs. Grose feignit de s’appliquer à faire une réponse consciencieuse :

 

« Sur certains points, oui.

 

– Mais pas sur tous ? »

 

Elle réfléchit de nouveau.

 

« Voyons, mademoiselle, elle n’est plus là, je ne veux pas faire de rapports sur elle.

 

– Je comprends parfaitement votre sentiment », me hâtai-je de répliquer. Mais, un moment plus tard, je ne crus pas contredire cette concession en poursuivant :

 

« Elle est morte ici ?

 

– Non. Elle avait quitté. »

 

Je ne sais pourquoi ces brèves réponses de Mrs. Grose me frappaient comme ambiguës.

 

« Elle avait quitté… pour aller mourir ? »

 

Mrs. Grose regardait par la fenêtre, droit devant elle, mais je sentais que, par définition, j’avais le droit de savoir comment étaient traitées les jeunes personnes engagées à Bly.

 

« Vous voulez dire qu’elle est tombée malade, et qu’elle est retournée chez elle ?

 

– Elle n’était pas tombée malade ici, – à la voir. À la fin de l’année, elle partit passer chez elle de courtes vacances, à ce qu’elle dit. Étant donné le temps qu’elle avait passé ici, elle y avait, certes, bien droit. Nous avions alors depuis quelque temps, une jeune bonne qui s’occupait des enfants sous ses ordres ; c’était une brave fille, qui savait bien son affaire, et elle se chargea d’eux pendant son absence. Mais notre jeune institutrice ne revint jamais. Au moment même où je m’attendais à son retour, notre maître m’apprit qu’elle venait de mourir. »

 

Je me remis à rêver là-dessus.

 

« Mais… de quoi ?

 

– Il ne me l’a pas dit. Mais, s’il vous plaît, mademoiselle, dit Mrs. Grose, il faut que je retourne à mon ouvrage. »

 

Et elle me tourna le dos.

 

IV

 

Fort heureusement pour les préoccupations qui me tourmentaient, à juste titre, ce geste impertinent ne pouvait arrêter la croissance de notre estime mutuelle. Après que j’eus ramené le petit Miles à la maison, nous nous rencontrâmes plus intimement que jamais, sur le terrain de ma stupéfaction, de mon émotion ; de l’émotion qui me secouait toute, tellement il me semblait monstrueux qu’on pût mettre en interdit un enfant tel que celui dont je venais de faire la connaissance. Je m’étais mise un peu en retard pour aller le prendre, et il se tenait à la porte de l’auberge où la diligence l’avait déposé, attendant pensivement mon arrivée : je sentis instantanément, à sa vue, que cette même éclatante fraîcheur, ce même véritable parfum de pureté que j’avais, dès le premier moment, respiré auprès de sa sœur, l’environnaient et le pénétraient aussi ; il était incroyablement beau, et Mrs. Grose avait dit vrai : en sa présence, tout sentiment s’abolissait, pour ne plus laisser place qu’à une sorte de tendresse passionnée.

 

Ce qui, sur-le-champ, me prit le cœur, fut quelque chose de divin que je n’ai jamais rencontré au même degré chez aucun autre enfant : un indescriptible petit air de ne rien savoir de ce monde, hors l’amour. On ne pouvait porter une mauvaise réputation avec une grâce plus innocente, et lorsque j’atteignis Bly avec lui, je me sentais absolument confondue – pour ne pas dire outragée – à l’idée du sous-entendu de l’horrible lettre que je tenais sous clé dans un tiroir de la chambre.

 

Aussitôt que je pus, dans le privé, échanger quelques mots avec Mrs. Grose, je lui déclarai que c’était grotesque.

 

Elle me comprit immédiatement.

 

« Vous voulez parler de cette affreuse accusation…

 

– Elle ne tient pas debout. Ma chère dame, regardez-le donc ! »

 

Elle sourit à ma prétention de découvrir son charme.

 

« Je ne fais pas autre chose, je vous assure, mademoiselle ! Qu’allez-vous dire, alors ? ajouta-t-elle immédiatement.

 

– En réponse à cette lettre ? »

 

Mon parti était pris.

 

« Rien du tout.

 

– Et à son oncle ? »

 

Ma réponse fut sèche.

 

« Rien du tout.

 

– Et au petit lui-même ? »

 

Je ne me reconnaissais plus.

 

« Rien du tout. »

 

Elle s’essuya vivement le visage avec son tablier.

 

« Alors, je vous soutiens. Nous irons jusqu’au bout !

 

– Nous irons jusqu’au bout, » répétai-je ardemment, comme un écho. Et je lui tendis la main pour sceller notre contrat. Elle me la retint un moment… puis, de nouveau, le tablier remonta vivement vers son visage.

 

« M’en voudriez-vous, mademoiselle, si je prenais la liberté…

 

– De m’embrasser ? Oh non ! – Et je saisis la bonne créature dans mes bras, et après nous être embrassées comme deux sœurs, je me sentis plus énergique et plus indignée que jamais.

 

Les choses en restèrent là pendant un certain temps. Mais un certain temps si rempli que, pour discerner aujourd’hui la marche des événements, il me faut appeler tout mon art à mon secours. Ce qui me remplit maintenant de stupeur, c’est d’avoir accepté une pareille situation. J’avais entrepris avec ma compagne de tirer la chose au clair, et nous étions décidées à aller jusqu’au bout. Un charme, apparemment, me tenait sous son influence et dissimulait à mes propres yeux les graves et lointaines conséquences de cette tâche. J’étais soulevée par une immense vague de passion et de pitié. Dans mon ignorance, mon aveuglement, – peut-être aussi ma fatuité, – je trouvais tout simple d’assumer la direction d’une éducation de garçon, qui, à tout prendre, n’en était encore qu’à ses débuts. Je suis même incapable de me rappeler aujourd’hui ce que je comptais faire, à la fin des vacances, pour la reprise de ses études. En théorie, il était admis entre nous que je lui donnerais des leçons pendant tout ce bel été, mais je me rends compte, maintenant, que, durant des semaines, ce fut plutôt moi qui pris les leçons. J’appris tout de suite une chose que ne m’avait pas enseignée ma vie modeste et étouffée : j’appris à m’amuser, même à être amusante, et à ne pas songer au lendemain. C’était la première fois, en quelque sorte, que je jouissais de l’espace, de l’air, de la liberté, de toute la musique de l’été et de tout le mystère de la nature. Et puis, il y avait cette considération dont on m’entourait, et la considération est si douce à savourer ! Ah ! c’était un piège, – non pas préparé, mais dangereux, – un piège tendu à mon imagination, à ma délicatesse, peut-être à ma vanité, à tout ce qui était de plus vulnérable en moi. En un mot, je n’étais plus jamais sur mes gardes : je m’abandonnais les yeux fermés.

 

Les petits me donnaient si peu de mal ! Ils étaient d’une douceur si extraordinaire ! Je me demandais, parfois, – mais sans jamais sortir de ma rêverie décousue, – comment le brutal avenir – tout avenir est brutal – les traiterait, les blesserait peut-être. En eux brillait la fleur de la santé et du bonheur. Et cependant, comme s’ils eussent été de petites altesses, des princes du sang autour desquels pour être dans l’ordre, tout doit être enclos, discipliné et arrangé, la seule forme d’existence que mon imagination voyait les années futures leur apporter, était dans un prolongement romantique, et vraiment royal, de leurs jardins et de leur parc. Il se peut, bien entendu, que ce soit surtout au choc qui, subitement, brisa tout, que soit dû le charme de paix profonde qui, rétrospectivement, pare, à mes yeux, cette première période. Elle m’apparaît comme noyée dans le mystère où les choses se préparent et se rassemblent : le changement qui se produisit fut exactement semblable au bondissement d’un fauve.

 

Les premières semaines s’étaient écoulées pendant la saison des longs jours : souvent, à leur plus beau moment, j’avais pu jouir de ce que j’appelais « mon heure à moi », l’heure pendant laquelle, les enfants ayant pris leur thé et ayant été se coucher, je pouvais m’accorder un bref entracte avant de me retirer moi-même. Quelle que fût mon affection pour mon entourage, cette heure était le moment que je préférais. Et ce que je préférais à tout, c’était, quand le jour tombait, – je devrais dire plutôt : quand il s’attardait et que les derniers appels des derniers oiseaux s’échangeait dans les vieux arbres sous le ciel enflammé, – c’était de faire un tour dans les parterres et de jouir, avec un sentiment de propriétaire qui me flattait et m’amusait, de la noblesse et de la beauté de ces lieux. C’était un plaisir de me sentir là, tranquille, ayant une tâche à remplir ; sans doute, c’en était un, aussi, de penser que ma discrétion, mon simple bon sens et, d’une façon générale, la correction et l’élévation de mon caractère faisaient plaisir – si elle y pensait jamais – à la personne au désir de qui j’avais cédé. Ce que je faisais maintenant c’était ce qu’il avait ardemment désiré, ce qu’il m’avait demandé dès le premier abord, et que je fusse capable de le faire me causait une joie plus grande même que je n’avais osé l’espérer. Je m’apparaissais sans doute, à mes propres yeux, comme une jeune femme remarquable, et la pensée que, tôt ou tard, cela se saurait publiquement, m’était d’un grand réconfort. Eh bien oui, il fallait être remarquable pour affronter les événements remarquables qui allaient se présenter.

 

Ce fut, un jour, au beau milieu de mon heure de récréation ; les enfants étaient bordés dans leurs lits, et j’étais sortie faire mon tour. L’une des pensées qui m’accompagnaient dans ces flâneries – je ne rougis nullement de le dire aujourd’hui – était que ce serait charmant, aussi charmant qu’un roman, de rencontrer subitement quelqu’un.

 

Quelqu’un apparaîtrait là, au tournant d’une allée, devant moi, et, avec un sourire, me donnerait son approbation. Je n’en demandais pas davantage : qu’il « sût », seulement ; et la seule façon d’être certaine qu’il sût, serait de le lire sur son beau visage, lumineux et bon.

 

Tout cela était exactement présent à mes yeux – je veux dire l’image que je suscitais – la première fois que se produisit un de ces remarquables événements. C’était à la fin d’un long jour du mois de juin : je m’arrêtais net, au tournant d’un massif, en vue de la maison. Ce qui m’avait clouée au sol, en proie à un bouleversement qu’aucune vision ne suffisait à expliquer, était la sensation que mon imagination, en un éclair, avait pris corps. Il était là ! mais très haut, au-delà de la pelouse, au sommet de la tour où m’avait conduite la petite Flora, le premier matin. Cette tour faisait pendant à une autre tour semblable ; c’étaient deux constructions carrées, à créneaux, sans aucun rapport avec le reste de l’architecture ; pour une raison à moi inconnue, on les dénommait, l’une, l’ancienne, l’autre, la nouvelle tour. Elles flanquaient deux côtés opposés de la maison, et n’étaient probablement que deux aberrations d’architecte, sauvées tout de même un peu, en ce qu’elles n’étaient pas tout à fait isolées, ni d’une élévation trop prétentieuse ; leur fausse antiquité, d’ailleurs, datait de l’époque romantique, déjà devenue du respectable passé. Je les admirais, j’en rêvais même, car elles nous frappaient tous, surtout quand elles surgissaient dans l’ombre, par la proportion démesurée de leurs créneaux. Néanmoins, ce n’était pas à cette hauteur insolite que la figure, si souvent invoquée par moi, semblait le mieux à sa place. Elle produisit en moi, cette figure, dans le clair crépuscule, je m’en souviens, deux vagues d’émotion bien distinctes. En somme, elles ne furent que le sursaut qui suivit ma première, puis ma seconde surprise. La seconde fut la perception violente de l’erreur de la première. L’homme que je voyais n’était pas la personne que j’avais précipitamment cru devoir être là. J’en éprouvai un bouleversement de mes facultés visuelles, tel qu’après tant d’années écoulées je ne puis en trouver l’équivalent. Un homme inconnu, dans un lieu solitaire, constitue, on l’admettra, un objet propre à effrayer une jeune personne élevée dans le sein de sa famille, et la figure qui se dressait devant moi – quelques secondes suffirent à m’en assurer – ressemblait aussi peu à toute autre personne de ma connaissance qu’à celle dont l’image remplissait mon esprit. Je ne l’avais pas vue à Harley Street, je ne l’avais vue nulle part. De plus, le lieu même, de la façon la plus étrange du monde, s’était transformé, en un instant et par le fait de l’apparition, en une solitude absolue. Et pour moi, tout au moins, – pour moi qui m’applique à recomposer mes impressions d’alors avec une réflexion délibérée que je n’y ai encore jamais apportée, – la sensation de ce jour-là me revient tout entière. C’était, – tandis que je m’imprégnais avidement de tout ce que mes sens pouvaient saisir, – c’était comme si tout le reste de la scène eût été frappé de mort. Tandis que j’écris ceci, j’entends de nouveau l’intense silence où s’évanouirent les bruits du soir. Les corneilles ne croassèrent plus dans le ciel d’or, et, pendant une indicible minute, l’heure exquise n’eut plus de voix. Mais il n’y avait point d’autre changement dans la nature, à moins que ce n’en fût un de voir, comme je voyais maintenant, avec une si étrange netteté. L’or demeurait dans le ciel, la transparence dans l’atmosphère, et l’homme qui me regardait par-dessus les créneaux était aussi distinct qu’un portrait dans son cadre. C’est ce qui me fit penser, avec une rapidité extraordinaire, à toutes les personnes qu’il aurait pu être et qu’il n’était pas. Nous nous confrontâmes, à travers l’espace, assez longtemps pour qu’il me fût loisible de me demander intensément qui donc il était, et pour éprouver, devant mon incapacité à me répondre un étonnement d’une croissante intensité.

 

La grande question – du moins l’une des questions qui se pose plus tard à l’égard de certains faits, c’est, je le sais, d’évaluer le temps qu’ils ont duré. Eh bien ! pour le fait en question, il dura – vous pouvez en penser ce que vous voudrez – le temps qu’une douzaine de suppositions (à mon avis, pas meilleures les unes que les autres) se présentassent à mon esprit, pour expliquer l’existence, dans la maison, – et surtout depuis quand ? – d’une personne que je n’y soupçonnais pas. Il dura le temps de me froisser un peu, en songeant que, dans ma situation, une telle ignorance, non plus qu’une telle présence, n’étaient admissibles. Il dura, en tout cas, le temps que ce visiteur (marque étrange de familiarité, il ne portait point de chapeau, je m’en souviens), que ce visiteur pût, de sa place, sembler me fixer, en m’adressant juste la même question, le même regard scrutateur que provoquait sa propre présence. Nous étions trop éloignés l’un de l’autre pour nous parler, mais il vint un moment où, eussions-nous été plus rapprochés, une apostrophe quelconque, rompant le silence, serait certainement résultée de notre façon, mutuelle et sans détour, de nous dévisager. Il se tenait à l’angle le plus éloigné de la maison, très droit, je le remarquai, ses deux mains appuyées au parapet. C’est ainsi que je le vis, comme je vois les lettres que je trace sur cette page. Puis, exactement une minute plus tard, comme pour renforcer le spectacle, il changea lentement de place, et passa – sans me quitter de son regard fixe – au coin opposé de la plate-forme. Oui, je sentis intensément que, pendant ce déplacement, il ne cessa pas de me regarder, et, à cette heure, je vois encore comment, à mesure qu’il marchait, sa main se posait sur les créneaux, les uns après les autres. Arrivé à l’autre angle, il s’arrêta, mais moins longtemps ; et, tout en s’en allant, il continua de me fixer avec insistance. Il s’en alla. Et ce fut tout.

 

V

 

Ce n’était pas que je m’attendisse à ce que les choses en restassent là, car j’étais hors de moi-même aussi bien qu’émue. Y avait-il un secret à Bly ? Un mystère d’Udolphe, ou quelque parent aliéné, ou scandaleux séquestré dans une cachette insoupçonnée ? Je ne saurais dire combien de temps, partagée entre la curiosité et la terreur, je demeurai là où le coup m’avait été porté. Je me rappelle seulement que, lorsque je rentrai dans la maison, la nuit était tout à fait venue. Dans l’intervalle, j’avais certainement été la proie d’une agitation qui m’avait entraînée à mon insu, car j’avais dû faire trois milles, en tournant presque sur place. Je devais plus tard connaître des angoisses tellement pires, que je puis dire que mon inquiétude – elle n’en était, ce jour-là, qu’à son aurore – ne me causait qu’un frisson tout humain. Ce qu’il y avait de plus bizarre dans mon inquiétude – d’ailleurs l’aventure entière l’avait été – me fut révélé quand je rencontrai Mrs. Grose dans le hall. Dans le flot de mes souvenirs, cette image revient : l’impression que je reçus, à mon retour de ce lieu brillamment éclairé, si vaste, avec ses panneaux blancs, ses portraits et son tapis rouge, – et du bon regard étonné de mon amie, qui me dit immédiatement que je lui avais beaucoup manqué. À son contact, je me sentis intimement persuadée que, dans sa simple cordialité, elle avait éprouvé une inquiétude très naturelle, qui s'apaisa à ma vue, et ne savait absolument rien qui eût un rapport quelconque avec l'incident que je tenais là, tout prêt pour elle. Je n'avais pas prévu que sa bonne figure me remettrait d'aplomb, et je mesurai, en quelque sorte, la gravité de ce que j'avais vu, à l'hésitation que j'éprouvais à le raconter. Presque rien, dans toute cette histoire, ne me paraît si singulier que mon double sentiment d'alors : une sensation de vraie peur qui commençait à m'envahir, marchant de pair si je puis dire, avec l'instinct d'épargner ma compagne.

 

En conséquence, là, sur-le-champ, dans ce hall accueillant, et sous son regard, il s'accomplit en moi – pour une raison que j'eusse été alors bien en peine d'exprimer – une révolution intérieure : je donnai un vague prétexte à mon retard, et, invoquant la beauté de la nuit, l'abondante rosée et mes pieds mouillés, je m'en allai aussi vite que possible dans ma chambre.

 

Là, ce fut une autre affaire ; là, pendant bien des jours, ce fut une assez drôle d'affaire. Il me fallait quotidiennement, à certaines heures, – du moins à certains moments, et cela au détriment de mes devoirs les plus élémentaires, – il me fallait aller m'enfermer dans ma chambre, pour y réfléchir. Ce n'était pas tant que mon état nerveux excédât ma force de résistance : mais j'éprouvais une crainte extrême d'en arriver là, car la vérité, qu'il me fallait maintenant contempler sous toutes ses faces, était, simplement et clairement, que je ne pouvais, en aucune façon, identifier le visiteur avec lequel j'étais entrée en rapport d'une façon si inexplicable, et, cependant, à ce qu'il me semblait, si intime. Je m'étais vite rendu compte qu'il ne me serait pas difficile de percer à jour une intrigue domestique, sans même mener d'enquête formelle, sans éveiller de soupçons. Le choc que j'avais subi avait dû aiguiser mes facultés : au bout de trois jours, après avoir simplement observé les choses de plus près, je fus convaincue que les domestiques ne m'avaient ni trompée, ni prise pour but d'une plaisanterie et que, quel que pût être celui dont je savais l'existence, rien n'en était connu autour de moi. Une seule conclusion raisonnable s'imposait : quelqu'un avait pris, ici, une liberté presque monstrueuse.

 

C'était cela que j'allais me répéter dans ma chambre, quand j'y courais irrésistiblement m'y enfermer à clé, un instant. Tous, collectivement, nous avions subi l'invasion d'un intrus. Quelque voyageur sans scrupule, curieux de vieilles bâtisses, avait pénétré ici, inaperçu, était monté jouir de la vue, de l'endroit le plus favorable, et reparti comme il était venu. S'il m'avait dévisagée si froidement et si audacieusement, cela faisait partie de ses mauvaises manières. Après tout, le bon côté de cette affaire était qu'on ne le reverrait jamais.

 

Là était évidemment le bon côté des choses, mais ce ne l'était pas assez pour m'empêcher de reconnaître que ce qui, par-dessus tout, rejetait le reste dans l'ombre, était le charme extrême de ma tâche. Car ma tâche charmante était de vivre avec Miles et Flora, et rien ne pouvait me la faire aimer davantage que de sentir que, plus je m'y donnais, plus j'échappais à mon souci. La séduction de mes petits élèves m'était une joie perpétuelle, et elle suscitait constamment en moi un étonnement nouveau, quand je me ressouvenais de mes vaines craintes du début, du dégoût que m'avait d'abord inspiré ma situation avec ses grises et prosaïques probabilités. Mais il ne devait y avoir ni prose grise, ni meule à tourner. Comment un travail n'aurait-il pas été charmant qui se présentait comme une œuvre de quotidienne beauté ? C'était tout le romanesque de l'enfance, toute la poésie des salles d'études. Je ne veux pas, bien entendu, dire par-là que nous n'étudions que vers et que fiction : je veux dire qu'il n'y a point d'autres termes pour exprimer le genre d'intérêt que m'inspiraient mes compagnons. Comment décrire cela, sinon en disant qu'au lieu de tomber auprès d'eux dans la mortelle monotonie de l'accoutumance – et quel prodige chez une institutrice, j'en appelle à la confrérie ! – je faisais de perpétuelles découvertes. Évidemment, il y avait une direction où mes pas s'arrêtaient : une profonde obscurité continuait de s'étendre sur la région du séjour au collège. Je l'avais déjà dit, j'avais, dès la première heure, reçu la grâce de pouvoir envisager le mystère sans angoisse. Il serait peut-être plus près de la vérité de dire que l'enfant lui-même, sans prononcer une parole, avait tout éclairci.

 

Il avait ramené l'accusation à l'absurde, et mes conclusions pouvaient s'épanouir à l'aise, et aussi son innocence couleur de rose : il n'était que trop délicat et trop loyal pour le vilain petit monde malpropre des collèges – et il l'avait payé cher.

 

J'avais fait l'amère réflexion que de donner la sensation d'une individualité différente des autres, de se montrer d'une qualité supérieure, finit toujours par provoquer une vengeance de la majorité, – qui peut même comprendre des directeurs de collège, s'ils sont stupides et intéressés.

 

Ces enfants possédaient tous deux une douceur – c'était leur seul défaut – qui les rendait – comment pourrais-je dire ? – presque impersonnels, et certainement impossibles à punir. Ils étaient – moralement du moins – comme ces chérubins de l'anecdote, où il n'y avait rien à fouetter. Je me rappelle tout particulièrement avoir eu de Miles l'impression qu'il ne lui était jamais arrivé la plus infinitésimale histoire. Nous n'attendons d'un enfant que peu d'« antécédents », mais il y avait chez ce ravissant petit garçon quelque chose d'extraordinairement sensible, et en même temps d'extraordinairement heureux, qui me frappait, – plus qu'en aucune autre créature de son âge que j'aie jamais rencontrée, – comme renaissant de nouveau chaque matin : non, il n'avait jamais souffert, fût-ce une seconde. C'était pour moi une preuve positive à opposer à l'idée qu'un châtiment réel lui eût jamais été infligé. S'il s'était mal conduit, il aurait été sérieusement « attrapé » – et moi aussi, par contre-coup, – j'aurais retrouvé la trace, j'aurais senti la blessure et le déshonneur ; mais je ne pouvais rien reconstituer du tout, donc c'était un ange. Il ne parlait jamais de son collège, ne citait jamais un maître ou un camarade, et moi, de mon côté, j'étais trop dégoûtée de tout cela pour y faire la moindre allusion.

 

Évidemment, j'étais sous le charme, et le merveilleux de l'affaire est que je savais parfaitement, même à ce moment-là, que je l'étais : mais je m'y abandonnais, c'était un antidote à la souffrance, et j'en avais de plus d'une sorte. Je recevais alors de chez moi des lettres inquiétantes, tout n'y marchait pas bien. Mais auprès de la joie que m'étaient mes enfants, quelle chose m'importait au monde ? C'était la question que je me posais pendant mes hâtives retraites : j'étais éblouie, enivrée de leur beauté.

 

Un certain dimanche, – il faut avancer, tout de même, – la pluie tomba si fort et si longtemps que nous ne pûmes, comme d'habitude, nous rendre processionnellement à l'église. Aussi, comme le jour s'avançait, je convins avec Mrs. Grose, que si le temps s'embellissait, nous irions ensemble à l'office du soir. La pluie cessa heureusement, et je me préparai pour notre promenade, qui, à travers le parc et par la grande route, jusqu'au village, était l'affaire de vingt minutes. Comme je descendais pour rejoindre ma collègue, dans le hall, je me souvins d'une paire de gants qui avaient eu besoin de quelques points et les avaient reçus – avec une publicité peu édifiante peut-être, – tandis que j'étais assise à leur thé avec les enfants. On le servait, le dimanche, par exception, dans ce temple, net et froid, en cuivre et en acajou, qu'était la salle à manger des grandes personnes. C'était là que j'avais laissé tomber mes gants, et j'y retournai les prendre.

 

Quoique le jour fût assez gris, la lumière de l'après-midi n'était pas disparue, et me permit, en passant le seuil, non seulement de reconnaître, sur une chaise, près de la grande fenêtre alors fermée, l'objet que je cherchais, mais de percevoir, de l'autre côté de cette fenêtre, une personne qui regardait droit dans la pièce. Un seul pas dans la chambre me suffit : la vision fut instantanée, tout y était. La personne qui regardait droit dans la pièce était celle qui m'était déjà apparue.

 

Ainsi, il m'apparaissait de nouveau avec, je ne peux pas dire plus de netteté, c'était impossible, mais avec une proximité qui dénotait un progrès dans nos rapports. Devant cette rencontre, je perdis la respiration, je me sentis glacée de la tête aux pieds. Il était le même, il était tout le même, et cette fois encore, je ne le voyais qu'à partir de la taille, car bien que la salle à manger fût au rez-de-chaussée, la fenêtre ne descendait pas jusqu'à la terrasse sur laquelle il se tenait. Son visage était contre la vitre, je le voyais donc bien mieux : l'étrange effet, pourtant, de ce second coup d'œil, fut de me faire surtout sentir combien le premier avait été intense. Il ne resta que quelques secondes, assez pour me convaincre que, lui aussi, m'avait vue et reconnue : pour moi, c'était comme si j'avais passé des années à le regarder, comme si je l'avais toujours connu.

 

Quelque chose, cependant, arriva, qui ne s'était pas produit l'autre fois : son regard, appuyé sur moi à travers la vitre, et du bout de la chambre, était bien aussi profond, aussi fixe qu'alors, mais il me quitta un instant, pendant lequel je pus le suivre, et le voir se poser successivement sur plusieurs objets. Sur-le-champ, le choc d'une certitude foudroyante vint s'ajouter à mon angoisse : ce n'était pas pour moi qu'il était là, il y était venu pour quelqu'un d'autre.

 

Cette conviction – qui me traversa comme un éclair – car c'était bien une conviction, bien que troublée par l'angoisse, produisit en moi le plus singulier effet : une vibration soudaine de courage, de devoir à accomplir, m'ébranla tout entière. Je dis « courage », car, indubitablement, je ne me possédais déjà plus. Je bondis hors de la salle à manger, gagnai la porte d'entrée de la maison et, en un instant, je fus dehors ; longeant la terrasse, en courant aussi vite que je le pouvais, je tournai le coin et embrassai toute la façade d'un coup d'œil. Mais le coup d'œil ne me révéla rien : mon visiteur s'était évanoui.

 

Je m'arrêtai net : dans mon soulagement, je tombai presque par terre. Mais toute la scène me demeurait présente : j'attendais, lui donnant le temps de réapparaître.

 

Du temps, dis-je, mais combien de temps ? Je ne peux vraiment pas, aujourd'hui, évaluer avec exactitude la durée de ces événements. Sans doute, j'avais alors perdu la notion de la mesure : ils n'ont pu durer le temps qu'ils m'ont semblé durer. La terrasse et tout ce qui l'entourait, la pelouse et le jardin, tout ce que je pouvais voir du parc, étaient vides, d'un vide immense. Il y avait des taillis, et de grands arbres, mais je me rappelle ma certitude intérieure bien nette qu'il n'y était poin