Alexandre Dumas

 

 

 

JOSEPH BALSAMO

Mémoires d’un médecin

Tome IV

 

 

(1846 – 1848)

 

 

 

 

 

 

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Table des matières

 

QUATRIÈME PARTIE

 

Chapitre CXXIV Le coffret

Chapitre CXXV Causerie

Chapitre CXXVI Où M. de Sartine commence à croire que Balsamo est sorcier

Chapitre CXXVII L’élixir de vie

Chapitre CXXVIII Lutte

Chapitre CXXIX Amour

Chapitre CXXX Le philtre

Chapitre CXXXI Le sang

Chapitre CXXXII L’homme et Dieu

Chapitre CXXXIII Le jugement

Chapitre CXXXIV L’homme et Dieu

Chapitre CXXXV Où l’on redescend sur la terre

Chapitre CXXXVI La mémoire des rois

Chapitre CXXXVII Les évanouissements d’Andrée

Chapitre CXXXVIII Le docteur Louis

Chapitre CXXXIX Les jeux de mots de M. de Richelieu

Chapitre CXL Retour

Chapitre CXLI Le frère et la sœur

Chapitre CXLII Méprise

Chapitre CXLIII Interrogatoire

Chapitre CXLIV La consultation

Chapitre CXLV La conscience de Gilbert

Chapitre CXLVI Deux douleurs

Chapitre CXLVII La route de Trianon

Chapitre CXLVIII Révélation

Chapitre CXLIX Le petit jardin du docteur Louis

Chapitre CL Le père et le fils

Chapitre CLI Le cas de conscience

Chapitre CLII Les projets de Gilbert

Chapitre CLIII Où Gilbert voit qu’un crime est plus facile à commettre qu’un préjugé à vaincre

Chapitre CLIV Résolution

Chapitre CLV Au 15 décembre

Chapitre CLVI Dernière audience

Chapitre CLVII L’enfant sans père

Chapitre CLVIII L’enlèvement

Chapitre CLIX Le village d’Haramont

Chapitre CLX La famille Pitou

Chapitre CLXI Le départ

Chapitre CLXII Le dernier adieu de Gilbert

Chapitre CLXIII À bord

Chapitre CLXIV Les îles Açores

Épilogue

Bibliographie – Œuvres complètes

 

 

 

 

 

 

QUATRIÈME PARTIE

 

 

 

Chapitre CXXIV
Le coffret


Resté seul, M. de Sartine prit, tourna et retourna le coffret en homme qui sait apprécier la valeur d’une découverte.

 

Puis il allongea la main et ramassa le trousseau de clefs tombé des mains de Lorenza.

 

Il les essaya toutes : aucune n’allait.

 

Il tira trois ou quatre autres trousseaux pareils de son tiroir.

 

Ces trousseaux contenaient des clefs de toutes dimensions : clefs de meubles, clefs de coffrets, bien entendu ; depuis la clef usitée jusqu’à la clef microscopique, on peut dire que M. de Sartine possédait un échantillon de toutes les clefs connues.

 

Il en essaya vingt, cinquante, cent, au coffret : aucune ne fit même un tour. Le magistrat en augura que la serrure était une apparence de serrure, et que, par conséquent, ses clefs étaient des simulacres de clefs.

 

Alors il prit dans le même tiroir un petit ciseau, un petit marteau, et, de sa main blanche enfoncée sous une ample manchette de malines, il fit sauter la serrure, gardienne fidèle du coffret.

 

Aussitôt, une liasse de papiers lui apparut au lieu des machines foudroyantes qu’il redoutait d’y trouver ou des poisons dont l’arôme devait s’exhaler mortellement et priver la France de son magistrat le plus essentiel.

 

Les premiers mots qui sautèrent aux yeux du lieutenant de police furent ceux-ci, tracés par une main dont l’écriture était passablement déguisée :

 

« Maître, il est temps de quitter le nom de Balsamo. »

 

Il n’y avait pas de signature, mais seulement ces trois lettres : L. P. D.

 

– Ah ! ah ! fit-il en retournant les boucles de sa perruque, si je ne connais pas l’écriture, je crois que je connais le nom. Balsamo, voyons, cherchons au B.

 

Il ouvrit alors un de ses vingt-quatre tiroirs et en tira un petit registre sur lequel, par ordre alphabétique, étaient écrits d’une fine écriture pleine d’abréviations trois ou quatre cents noms précédés, suivis et accompagnés d’accolades flamboyantes.

 

– Oh ! oh ! murmura-t-il, en voilà long sur ce Balsamo.

 

Et il lut toute la page avec des signes non équivoques de mécontentement.

 

Puis il replaça le petit registre dans son tiroir pour continuer l’inventaire du coffret.

 

Il n’alla pas bien loin sans être profondément impressionné. Et bientôt il trouva une note pleine de noms et de chiffres.

 

La note lui parut importante : elle était fort usée aux marges, fort chargée de signes faits au crayon. M. de Sartine sonna : un domestique parut.

 

– L’aide de la chancellerie, dit-il, tout de suite. Faites passer des bureaux à travers l’appartement pour économiser le temps.

 

Le valet sortit.

 

Deux minutes après, un commis, la plume à la main, le chapeau sous un bras, un gros registre sous l’autre, des manches de serge noire passées sur ses manches d’habit, se présentait au seuil du cabinet. M. de Sartine l’aperçut dans son meuble à glace et lui tendit le papier par-dessus son épaule.

 

– Déchiffrez-moi cela, dit-il.

 

– Oui, monseigneur, répondit le commis.

 

Ce devineur de charades était un petit homme mince, aux lèvres pincées, aux sourcils froncés par la recherche, à la tête pâle et pointue du haut et du bas, au menton effilé, au front fuyant, aux pommettes saillantes, aux yeux enfoncés et ternes qui s’animaient par instants.

 

M. de Sartine l’appelait la Fouine.

 

– Asseyez-vous, lui dit le magistrat le voyant embarrassé de son calepin, de son codex de chiffres, de sa note et de sa plume.

 

La Fouine s’assit modestement sur un tabouret, rapprocha ses jambes et se mit à écrire sur ses genoux, feuilletant son dictionnaire et sa mémoire avec une physionomie impassible.

 

Au bout de cinq minutes, il avait écrit :

 

§

 

« Ordre d’assembler trois mille frères à Paris.

 

§

 

« Ordre de composer trois cercles et six loges.

 

§

 

« Ordre de composer une garde au grand cophte, et de lui ménager quatre domiciles, dont un dans une maison royale.

 

§

 

« Ordre de mettre cinq cent mille francs à sa disposition pour une police.

 

§

 

« Ordre d’enrôler dans le premier des cercles parisiens toute la fleur de la littérature et de la philosophie.

 

§

 

« Ordre de soudoyer ou de gagner la magistrature et de s’assurer particulièrement du lieutenant de police, par corruption, par violence ou par ruse. »

 

La Fouine s’arrêta là un moment, non point que le pauvre homme réfléchit, il n’en avait garde, c’eût été un crime, mais parce que, sa page étant remplie et l’encre encore fraîche, il fallait attendre pour continuer.

 

M. de Sartine, impatient, lui arracha la feuille des mains et lut.

 

Au dernier paragraphe, une telle expression de frayeur se peignit sur tous ses traits, qu’il pâlit de se voir pâlir dans la glace de son armoire.

 

Il ne rendit pas la feuille au commis, mais il lui en passa une toute blanche.

 

Le commis recommença à écrire, à mesure qu’il déchiffrait ; ce qu’il exécutait, au reste, avec une facilité effrayante pour les faiseurs de chiffres.

 

Cette fois, M. de Sartine lut par-dessus son épaule.

 

Il lut donc :

 

§

 

« Se défaire à Paris du nom de Balsamo, qui commence à être trop connu, pour prendre celui du comte de Fœ… »

 

Le reste du mot était enseveli dans une tache d’encre.

 

Au moment où M. de Sartine cherchait les syllabes absentes qui devaient composer le mot, la sonnette retentit à l’extérieur, et un valet entra annonçant :

 

– M. le comte de Fœnix !

 

M. de Sartine poussa un cri et, au risque de démolir l’édifice harmonieux de sa perruque, il joignit les mains au-dessus de sa tête et se hâta de congédier son commis par une porte dérobée.

 

Puis, reprenant sa place devant son bureau, il dit au valet :

 

– Introduisez !

 

Quelques secondes après, dans sa glace, M. de Sartine aperçut le profil sévère du comte que, déjà, il avait entrevu à la cour le jour de la présentation de madame du Barry.

 

Balsamo entra sans hésitation aucune.

 

M. de Sartine se leva, fit une froide révérence au comte et, croisant une jambe sur l’autre, il s’adossa cérémonieusement à son fauteuil.

 

Au premier coup d’œil, le magistrat avait entrevu la cause et le but de cette visite.

 

Du premier coup d’œil aussi, Balsamo venait d’entrevoir la cassette ouverte et à moitié vidée sur le bureau de M. de Sartine.

 

Son regard, si fugitivement qu’il eût passé sur le coffret, n’échappa point à M. le lieutenant de police.

 

– À quel hasard dois-je l’honneur de votre présence, monsieur le comte ? demanda M. de Sartine.

 

– Monsieur, répondit Balsamo avec un sourire plein d’aménité, j’ai eu l’honneur d’être présenté à tous les souverains de l’Europe, à tous les ministres, à tous les ambassadeurs ; mais je n’ai trouvé personne qui me présentât chez vous. Je viens donc me présenter moi-même.

 

– En vérité, monsieur, répondit le lieutenant de police, vous arrivez à merveille ; car je crois bien que, si vous ne fussiez pas venu de vous-même, j’allais avoir l’honneur de vous mander ici.

 

– Ah ! voyez donc, dit Balsamo, comme cela se rencontre.

 

M. de Sartine s’inclina avec un sourire ironique.

 

– Est-ce que je serais assez heureux, monsieur, continua Balsamo, pour pouvoir vous être utile ?

 

Et ces mots furent prononcés sans qu’une ombre d’émotion ou d’inquiétude rembrunît sa physionomie souriante.

 

– Vous avez beaucoup voyagé, monsieur le comte ? demanda le lieutenant de police.

 

– Beaucoup, monsieur.

 

– Ah !

 

– Vous désirez quelque renseignement géographique, peut-être ? Un homme de votre capacité ne s’occupe pas seulement de la France, il embrasse l’Europe, le monde…

 

– Géographique n’est pas le mot, monsieur le comte, moral serait plus juste.

 

– Ne vous gênez pas, je vous prie ; pour l’un comme pour l’autre, je suis à vos ordres.

 

– Eh bien, monsieur le comte, figurez-vous que je cherche un homme très dangereux, ma foi, un homme qui est tout ensemble athée…

 

– Oh !

 

– Conspirateur.

 

– Oh !

 

– Faussaire.

 

– Oh !

 

– Adultère, faux monnayeur, empirique, charlatan, chef de secte ; un homme dont j’ai l’histoire sur mes registres, dans cette cassette que vous voyez, partout.

 

– Ah ! oui, je comprends, dit Balsamo ; vous avez l’histoire, mais vous n’avez pas l’homme.

 

– Non.

 

– Diable ! ce serait plus important, ce me semble.

 

– Sans doute ; mais vous allez voir comme nous sommes près de le tenir. Certes, Protée n’a pas plus de formes ; Jupiter n’a pas plus de noms que n’en a ce mystérieux voyageur : Acharat en Égypte, Balsamo en Italie, Somini en Sardaigne, marquis d’Anna à Malte, marquis Pellegrini en Corse, enfin comte de…

 

– Comte de… ? ajouta Balsamo.

 

– C’est ce dernier nom, monsieur, que je n’ai pas bien pu lire, mais vous m’aiderez, n’est-ce pas, j’en suis sûr, car il n’est point que vous n’ayez connu cet homme pendant vos voyages et dans chacune des contrées que j’ai citées tout à l’heure.

 

– Renseignez-moi un peu, voyons, dit Balsamo avec tranquillité.

 

– Ah ! je comprends ; vous désirez une sorte de signalement, n’est-ce pas, monsieur le comte ?

 

– Oui, monsieur, s’il vous plaît.

 

– Eh bien, dit M. de Sartine en fixant sur Balsamo un œil qu’il essayait de rendre inquisiteur, c’est un homme de votre âge, de votre taille, de votre tournure ; tantôt grand seigneur semant l’or, tantôt charlatan cherchant les secrets naturels, tantôt affilié sombre de quelque confrérie mystérieuse qui jure dans l’ombre la mort des rois et l’écroulement des trônes.

 

– Oh ! dit Balsamo, c’est bien vague.

 

– Comment, bien vague ?

 

– Si vous saviez combien j’ai vu d’hommes qui ressemblent à ce portrait !

 

– En vérité !

 

– Sans doute ; et vous ferez bien de préciser un peu si vous voulez que je vous aide. D’abord, savez-vous en quel pays il habite de préférence ?

 

– Il les habite tous.

 

– Mais en ce moment, par exemple ?

 

– En ce moment, il est en France.

 

– Et qu’y fait-il, en France ?

 

– Il dirige une immense conspiration.

 

– Ah ! voilà un renseignement, à la bonne heure ; et, si vous savez quelle conspiration il dirige, eh bien, vous tenez un fil au bout duquel, selon toute probabilité, vous trouverez votre homme.

 

– Je le crois comme vous.

 

– Eh bien, si vous le croyez, pourquoi, en ce cas, me demandez-vous conseil ? C’est inutile.

 

– Ah ! c’est que je me consulte encore.

 

– Sur quoi ?

 

– Sur ceci.

 

– Dites.

 

– Le ferai-je arrêter, oui ou non ?

 

– Oui ou non ?

 

– Oui ou non.

 

– Je ne comprends pas le non, monsieur le lieutenant de police ; car enfin, s’il conspire…

 

– Oui ; mais s’il est un peu garanti par quelque nom, par quelque titre ?

 

– Ah ! je comprends. Mais quel nom, quel titre ? Il faudrait me dire cela pour que je vous aidasse dans vos recherches, monsieur.

 

– Eh ! monsieur, je vous l’ai déjà dit, je sais le nom sous lequel il se cache ; mais…

 

– Mais vous ne savez point celui sous lequel il se montre, n’est-ce pas ?

 

– Justement ; sans quoi…

 

– Sans quoi, vous le feriez arrêter ?

 

– Immédiatement.

 

– Eh bien, mon cher monsieur de Sartine, c’est bien heureux, comme vous me le disiez tout à l’heure, que je sois arrivé en ce moment, car je vais vous rendre le service que vous me demandiez.

 

– Vous ?

 

– Oui.

 

– Vous allez me dire son nom ?

 

– Oui.

 

– Le nom sous lequel il se montre ?

 

– Oui.

 

– Vous le connaissez donc ?

 

– Parfaitement.

 

– Et quel est ce nom ? demanda M. de Sartine en expectative de quelque mensonge.

 

– Le comte de Fœnix.

 

– Comment ! le nom sous lequel vous vous êtes fait annoncer ?…

 

– Le nom sous lequel je me suis fait annoncer, oui.

 

– Votre nom ?

 

– Mon nom.

 

– Alors, cet Acharat, ce Somini, ce marquis d’Anna, ce marquis Pellegrini, ce Joseph Balsamo, c’est vous ?

 

– Mais oui, dit simplement Balsamo, c’est moi-même.

 

M. de Sartine prit une minute pour se remettre de l’éblouissement que lui causa cette effrontée franchise.

 

– J’avais deviné, vous voyez, dit-il. Je vous connaissais, je savais que ce Balsamo et ce comte de Fœnix ne faisaient qu’un.

 

– Ah ! vous êtes un grand ministre, dit Balsamo, je l’avoue.

 

– Et vous un grand imprudent, dit le magistrat en se dirigeant vers sa sonnette.

 

– Imprudent ! pourquoi ?

 

– Parce que je vais vous faire arrêter.

 

– Allons donc ! répliqua Balsamo en faisant un pas entre la sonnette et le magistrat, est-ce qu’on m’arrête, moi ?

 

– Pardieu ! que ferez-vous pour m’en empêcher ? Je vous le demande.

 

– Vous me le demandez ?

 

– Oui.

 

– Mon cher lieutenant de police, je vais vous brûler la cervelle.

 

Et Balsamo sortit de sa poche un charmant pistolet monté en vermeil, et qu’on eût cru ciselé par Benvenuto Cellini, qu’il dirigea tranquillement vers le visage de M. de Sartine, qui pâlit et tomba dans un fauteuil.

 

– Là, dit Balsamo en attirant un autre fauteuil près de celui du lieutenant de police, et en s’asseyant ; maintenant, nous voilà assis, nous pouvons causer un peu.

 

Chapitre CXXV
Causerie


M. de Sartine fut un instant à se remettre d’une alarme si chaude. Il avait vu, comme s’il eût voulu regarder dedans, la gueule menaçante du pistolet ; il avait même senti sur son front le froid de son cercle de fer.

 

Enfin, il se remit.

 

– Monsieur, dit-il, j’ai sur vous un avantage ; sachant à quel homme je parlais, je n’avais pas pris les précautions que l’on prend contre les malfaiteurs ordinaires.

 

– Oh ! monsieur, répliqua Balsamo, voilà que vous vous irritez et que les gros mots débordent ; mais vous ne vous apercevez donc pas combien vous êtes injuste ! Je viens pour vous rendre service.

 

M. de Sartine fit un mouvement.

 

– Service, oui, monsieur, reprit Balsamo, et voilà que vous vous méprenez à mes intentions ; voilà que vous me parlez de conspirateurs, juste au moment où je venais vous dénoncer une conspiration.

 

Mais Balsamo avait beau dire, en ce moment-là, M. de Sartine ne prêtait pas grande attention aux paroles de ce dangereux visiteur ; si bien que ce mot de conspiration, qui l’eût réveillé en sursaut en temps ordinaire, put à peine lui faire dresser l’oreille.

 

– Vous comprenez, monsieur, puisque vous savez si bien qui je suis, vous comprenez, dis-je, ma mission en France : envoyé par Sa Majesté le grand Frédéric, c’est-à-dire ambassadeur plus ou moins secret de Sa Majesté prussienne ; or, qui dit ambassadeur dit curieux ; or, en ma qualité de curieux, je n’ignore rien des choses qui se passent, et l’une de celles que je connais le mieux, c’est l’accaparement des grains.

 

Si simplement que Balsamo eût prononcé ces dernières paroles, elles eurent plus de pouvoir sur le lieutenant de police que n’en avaient eu toutes les autres, car elles rendirent M. de Sartine attentif.

 

Il releva lentement la tête.

 

– Qu’est-ce que l’affaire des grains ? dit-il en affectant autant d’assurance que Balsamo lui-même en avait déployé au commencement de l’entretien. Veuillez me renseigner à votre tour, monsieur.

 

– Volontiers, monsieur, dit Balsamo. Voici ce que c’est.

 

– J’écoute.

 

– Oh ! vous n’avez pas besoin de me le dire… Des spéculateurs fort adroits ont persuadé à Sa Majesté le roi de France qu’il devait construire des greniers pour les grains de ses peuples, en cas de disette. On a donc fait des greniers : pendant qu’on y était, on s’est dit qu’il fallait mieux les faire grands ; on n’y a rien épargné, ni la pierre ni le moellon, et on les a faits très grands.

 

– Ensuite ?

 

– Ensuite, il a fallu les remplir ; des greniers vides étaient inutiles ; on les a donc remplis.

 

– Eh bien, monsieur ? fit M. de Sartine ne voyant pas bien clairement encore où voulait en venir Balsamo.

 

– Eh bien, vous devinez que, pour remplir de très grands greniers, il a fallu y mettre une très grande quantité de blé. N’est-ce pas vraisemblable ?

 

– Sans doute.

 

– Je continue. Beaucoup de blé retiré de la circulation, c’est un moyen d’affamer le peuple ; car, notez ceci, toute valeur retirée de la circulation équivaut à un manque de production. Mille sacs de grains au grenier sont mille sacs de moins sur la place. Multipliez ces mille sacs par dix seulement, le blé augmente aussitôt.

 

M. de Sartine fut pris d’une toux d’irritation.

 

Balsamo s’arrêta, et attendit tranquillement que la toux fût calmée.

 

– Donc, continua-t-il quand le lieutenant de police lui en laissa le loisir, voilà le spéculateur au grenier enrichi du surcroît de la valeur ; voyons, est ce clair, cela ?

 

– Parfaitement clair, dit M. de Sartine ; mais, à ce que je vois, monsieur, vous auriez la prétention de me dénoncer une conspiration ou un crime dont Sa Majesté serait l’auteur.

 

– Justement, reprit Balsamo, vous comprenez.

 

– C’est hardi, monsieur, et je suis véritablement curieux de savoir comment le roi prendra votre accusation ; j’ai bien peur que le résultat ne soit précisément le même que je me proposais en feuilletant les papiers de cette cassette avant votre arrivée ; prenez-y garde, monsieur, vous aboutirez toujours à la Bastille.

 

– Ah ! voilà que vous ne me comprenez plus.

 

– Comment cela ?

 

– Mon Dieu, que vous me jugez mal et que vous me faites tort, monsieur, en me prenant pour un sot ! Comment, vous vous figurez que je vais m’aller attaquer au roi, moi, un ambassadeur, un curieux ?… Mais ce que vous dites là serait l’œuvre d’un niais. Écoutez-moi donc jusqu’au bout, je vous prie.

 

M. de Sartine fit un mouvement de tête.

 

– Ceux qui ont découvert cette conspiration contre le peuple français… – pardonnez-moi le temps précieux que je vous prends, monsieur ; mais vous verrez tout à l’heure que ce n’est point du temps perdu – ceux qui ont découvert cette conspiration contre le peuple français sont des économistes, qui, très laborieux, très minutieux, en appliquant leur loupe investigatrice sur ce tripotage, ont remarqué que le roi ne jouait pas seul. Ils savent bien que Sa Majesté tient un registre exact du taux des grains sur les divers marchés ; ils savent bien que Sa Majesté se frotte les mains quand la hausse lui a produit huit ou dix mille écus ; mais ils savent aussi qu’à côté de Sa Majesté est un homme dont la position facilite les marchés, un homme qui, tout naturellement, grâce à certaines fonctions – c’est un fonctionnaire, vous comprenez – surveille les achats, les arrivages, les encaissements, un homme, enfin, qui s’entremet pour le roi ; or, les économistes, les gens à loupe, comme je les appelle, ne s’attaquent pas au roi, attendu que ce ne sont point des imbéciles, mais à l’homme, mon cher monsieur, mais au fonctionnaire, mais à l’agent qui tripote pour Sa Majesté.

 

M. de Sartine essaya de rendre l’équilibre à sa perruque, mais ce fut en vain.

 

– Or, continua Balsamo, j’arrive au fait. De même que vous saviez, vous qui avez une police, que j’étais M. le comte de Fœnix, je sais, moi, que vous êtes M. de Sartine.

 

– Eh bien, après ? dit le magistrat embarrassé. Oui, je suis M. de Sartine. La belle affaire !

 

– Ah ! mais comprenez donc, ce M. de Sartine est précisément l’homme aux carnets, aux tripotages, aux encaissements, celui qui, soit à l’insu du roi, soit à sa connaissance, trafique des estomacs de vingt-sept millions de Français que ses fonctions lui prescrivent de nourrir aux meilleures conditions possibles. Or, figurez-vous un peu l’effet d’une découverte pareille ! Vous êtes peu aimé du peuple : le roi n’est pas un homme tendre ; aussitôt que le cri des affamés demandera votre tête, Sa Majesté, pour écarter tout soupçon de connivence avec vous, s’il y a connivence, ou pour faire justice, s’il n’y a pas complicité, Sa Majesté se hâtera de vous faire accrocher à un gibet pareil à celui d’Enguerrand de Marigny, vous rappelez-vous ?

 

– Imparfaitement, dit M. de Sartine fort pâle, et vous faites preuve de bien mauvais goût, monsieur, ce me semble, en parlant gibet à un homme de ma condition.

 

– Oh ! si je vous en parle, mon cher monsieur, dit Balsamo, c’est qu’il me semble encore le voir, ce pauvre Enguerrand. C’était, je vous jure, un parfait gentilhomme de Normandie, d’une très ancienne famille et d’une très noble maison. Il était chambellan de France, capitaine du Louvre, intendant des finances et des bâtiments ; il était comte de Longueville, qui est comté plus considérable que celui d’Alby qui est le vôtre. Eh bien, monsieur, je l’ai vu accroché au gibet de Montfaucon qu’il avait fait construire ; et, Dieu merci ! ce n’est pas faute de lui avoir répété : « Enguerrand, mon cher Enguerrand, prenez garde ! vous taillez dans les finances avec une largeur que Charles de Valois ne vous pardonnera pas. » Il ne m’écouta point, monsieur, et périt malheureusement. Hélas ! si vous saviez combien j’en ai vu de préfets de police, depuis Ponce-Pilate, qui condamna Jésus-Christ, jusqu’à M. Bertin de Belle-Isle, comte de Bourdeilles, seigneur de Brantôme, votre prédécesseur, qui a établi les lanternes et défendu les bouquets !

 

M. de Sartine se leva, essayant en vain de dissimuler l’agitation à laquelle il était en proie.

 

– Eh bien, dit-il, vous m’accuserez si vous voulez ; que m’importe le témoignage d’un homme comme vous, qui ne tient à rien ?

 

– Prenez garde, monsieur ! dit Balsamo, ce sont souvent ceux qui ont l’air de ne tenir à rien qui tiennent à tout ; et, lorsque j’écrirai dans tous ses détails l’histoire de ces blés accaparés à mon correspondant ou à Frédéric, qui est philosophe, comme vous savez ; lorsque Frédéric se sera empressé d’écrire la chose, commentée de sa main, à M. Arouet de Voltaire ; lorsque celui-ci en aura fait avec sa plume, que vous connaissez de réputation au moins, je l’espère, un petit conte drolatique dans le genre de l’Homme aux quarante écus. Lorsque M. d’Alembert, cet admirable géomètre, aura calculé qu’avec les grains de blé dérobés par vous à la subsistance publique on eût pu nourrir cent millions d’hommes pendant trois ou quatre ans ; lorsque Helvétius aura établi que le prix de ces grains, traduit en écus de six livres et posé en pile, pourrait monter jusqu’à la lune, ou bien, en billets de caisse posés les uns à côté des autres, pourrait s’étendre jusqu’à Saint-Pétersbourg ; lorsque ce calcul aura inspiré un mauvais drame à M. de La Harpe, un entretien du Père de famille à Diderot et une paraphrase terrible de cet entretien avec commentaires à Jean-Jacques Rousseau, de Genève, qui mord aussi pas mal quand il s’y met ; un mémoire à M. Caron de Beaumarchais, à qui Dieu vous préserve de marcher sur le pied ; une petite lettre à M. Grimm, une grosse boutade à M. d’Holbach, un aimable conte moral à M. de Marmontel, qui vous assassinera en vous défendant mal ; lorsqu’on parlera de cela au café de la Régence, au Palais-Royal, chez Audinot, chez les grands danseurs du roi, entretenus, comme vous savez, par M. Nicolet : ah ! monsieur le comte d’Alby, vous serez un lieutenant de police bien autrement malade que ce pauvre Enguerrand de Marigny, dont vous ne voulez pas entendre parler, le fut, élevé sur son gibet, car il se disait innocent, lui, et cela de si bonne foi, que, parole d’honneur, je l’ai cru quand il me l’a affirmé.

 

À ces mots, M. de Sartine, sans prendre garde plus longtemps au décorum, ôta sa perruque et essuya son crâne, tout ruisselant de sueur.

 

– Eh bien, soit, dit-il. mais tout cela n’empêchera rien. Perdez-moi si vous pouvez. Vous avez vos preuves, j’ai les miennes. Gardez votre secret, je garde la cassette.

 

– Eh bien, monsieur, dit Balsamo, voilà encore une profonde erreur dans laquelle je suis étonné de voir tomber un homme de votre force ; cette cassette…

 

– Eh bien, cette cassette ?

 

– Vous ne la garderez pas.

 

– Oh ! s’écria M. de Sartine avec un rire ironique, c’est vrai ; j’oubliais que M. le comte de Fœnix est un gentilhomme de grand chemin qui détrousse les gens à main armée. Je ne voyais plus votre pistolet, parce que vous l’avez remis dans votre poche. Excusez-moi, monsieur l’ambassadeur.

 

– Eh ! mon Dieu ! il ne s’agit pas de pistolet ici, monsieur de Sartine ; vous ne croyez pas, bien certainement, que je vais, de vive force, de haute lutte, vous enlever ce coffret, pour qu’une fois sur l’escalier j’entende votre sonnette tinter et votre voix crier au voleur. Non pas ! lorsque je dis que vous ne garderez pas le coffret, j’entends dire par là que vous allez, de bonne grâce et de votre pleine volonté, me le restituer vous-même.

 

– Moi ? s’écria le magistrat en posant son poing sur l’objet en litige avec tant de force, qu’il faillit le briser.

 

– Oui, vous.

 

– C’est bien, raillez, monsieur ! mais, quant à reprendre ce coffret, je vous le dis, vous ne l’aurez qu’avec ma vie. Et qu’est-ce que je dis, avec ma vie ! ne l’ai-je pas risquée mille fois ? Ne la dois-je pas, jusqu’à la dernière goutte de mon sang, au service de Sa Majesté ? Tuez-moi, vous en êtes le maître ; mais le bruit attirerait des vengeurs, mais j’aurais encore assez de voix pour vous convaincre de tous vos crimes. Ah ! vous rendre ce coffret ! ajouta-t-il avec un rire amer, l’enfer le réclamerait que je ne le rendrais pas !

 

– Aussi n’emploierai-je pas l’intervention des puissances souterraines ; il me suffira de l’intervention de la personne qui fait heurter en ce moment à la porte de votre cour.

 

En effet, trois coups frappés magistralement venaient de retentir.

 

– Et dont le carrosse, continua Balsamo, écoutez, entre en ce moment dans votre cour.

 

– C’est un ami à vous, à ce qu’il paraît, qui me fait l’honneur de me visiter ?

 

– Comme vous dites, un ami à moi.

 

– Et je lui rendrai ce coffret ?

 

– Oui, cher monsieur de Sartine, vous le lui rendrez.

 

Le lieutenant de police n’avait pas achevé un geste de suprême dédain, lorsqu’un valet empressé ouvrit la porte et annonça que madame la comtesse du Barry demandait une audience à monseigneur.

 

M. de Sartine tressaillit et regarda, stupéfait, Balsamo, qui usait de toute sa puissance sur lui-même pour ne pas rire au nez de l’honorable magistrat.

 

En ce moment, derrière le valet, une femme qui ne croyait pas avoir besoin de permission entra, rapide et toute parfumée ; c’était la belle comtesse, dont les jupes ondoyantes frôlèrent avec un doux bruit la porte du cabinet.

 

– Vous, madame, vous ! murmura M. de Sartine, qui, par un reste de terreur, avait saisi dans ses mains et serrait sur sa poitrine le coffret encore ouvert.

 

– Bonjour, Sartine, dit la comtesse avec son gai sourire.

 

Puis, se tournant vers Balsamo :

 

– Bonjour, cher comte, ajouta-t-elle.

 

Et elle tendit sa main à ce dernier, qui s’inclina familièrement sur cette main blanche et posa ses lèvres où s’étaient tant de fois posées les lèvres royales.

 

Dans ce mouvement, Balsamo avait eu le temps de proférer tout bas trois ou quatre paroles que n’avait pu entendre M. de Sartine.

 

– Ah ! justement, s’écria la comtesse, voilà mon coffret.

 

– Votre coffret ! balbutia M. de Sartine.

 

– Sans doute, mon coffret. Tiens, vous l’avez ouvert, vous ne vous gênez pas !

 

– Mais, madame…

 

– Oh ! c’est charmant, j’en avais eu l’idée… On m’avait volé ce coffret ; alors je me suis dis : « Il faut que j’aille chez Sartine, il me le retrouvera. » Vous l’avez retrouvé auparavant, merci.

 

– Et, comme vous le voyez, dit Balsamo, monsieur l’a même ouvert.

 

– Oui, vraiment !… A-t-on imaginé cela ? Mais c’est odieux, Sartine.

 

– Madame, sauf tout le respect que j’ai pour vous, dit le lieutenant de police, j’ai peur que vous ne vous en laissiez imposer.

 

– Imposer, monsieur ! dit Balsamo ; est-ce pour moi, par hasard, que vous dites ce mot ?

 

– Je sais ce que je sais, répliqua M. de Sartine.

 

– Et moi, je ne sais rien, dit tout bas madame du Barry à Balsamo. Voyons, qu’y a-t-il, cher comte ? Vous avez réclamé la promesse que je vous ai faite de vous accorder la première demande que vous me feriez. J’ai de la parole comme un homme ; me voici. Voyons, que voulez-vous de moi ?

 

– Madame, répondit tout haut Balsamo, vous m’avez, il y a peu de jours, confié cette cassette et tout ce qu’elle renferme.

 

– Mais sans doute, dit madame du Barry, répondant par un regard au regard du comte.

 

– Sans doute ! s’écria M. de Sartine ; vous dites sans doute, madame ?

 

– Mais oui, et madame a prononcé ces paroles assez haut pour que vous les ayez entendues.

 

– Une cassette qui renferme dix conspirations peut-être !

 

– Ah ! monsieur de Sartine, vous savez bien que vous n’avez pas de bonheur avec ce mot ; ne le répétez donc pas. Madame vous redemande sa cassette, rendez-la-lui, voilà tout.

 

– Vous me la redemandez, madame ? dit en tremblant de colère M. de Sartine.

 

– Oui, cher magistrat.

 

– Mais, au moins, sachez…

 

Balsamo regarda la comtesse.

 

– Je n’ai rien à savoir que je ne sache, dit madame du Barry ; rendez-moi le coffret ; je ne me suis pas dérangée pour rien, comprenez-vous ?

 

– Au nom du Dieu vivant, au nom de l’intérêt de Sa Majesté, madame…

 

Balsamo fit un geste d’impatience.

 

– Ce coffret, monsieur ! dit brièvement la comtesse, ce coffret, oui ou non ! Réfléchissez avant de dire non.

 

– Comme il vous plaira, madame, dit humblement M. de Sartine.

 

Et il tendit à la comtesse le coffret, dans lequel Balsamo avait déjà fait rentrer tous les papiers épars sur le bureau.

 

Madame du Barry se tourna vers ce dernier avec un charmant sourire.

 

– Comte, dit-elle, voulez-vous me porter ce coffret jusqu’à mon carrosse et m’offrir la main pour que je ne traverse pas seule toutes ces antichambres meublées de si vilains visages ? – Merci, Sartine.

 

Et Balsamo se dirigeait déjà vers la porte avec sa protectrice, quand il vit M. de Sartine se diriger, lui, vers la sonnette.

 

– Madame la comtesse, dit Balsamo en arrêtant son ennemi du regard, soyez assez bonne pour dire à M. de Sartine, qui m’en veut énormément de ce que je lui ai réclamé votre cassette, soyez assez bonne pour lui dire combien vous seriez désespérée s’il m’arrivait quelque malheur par le fait de M. le lieutenant de police, et combien vous lui en sauriez mauvais gré.

 

La comtesse sourit à Balsamo.

 

– Vous entendez ce que dit M. le comte, mon cher Sartine ? Eh bien, c’est la pure vérité ; M. le comte est un excellent ami à moi, et je vous en voudrais mortellement si vous lui déplaisiez en quelque chose que ce fût. Adieu, Sartine.

 

Et, cette fois, la main dans celle de Balsamo, qui emportait le coffret, madame du Barry quitta le cabinet du lieutenant de police.

 

M. de Sartine les vit partir tous deux sans montrer cette fureur que Balsamo s’attendait à voir éclater.

 

– Va ! murmura le magistrat vaincu ; va, tu tiens la cassette ; mais, moi, je tiens la femme !

 

Et, pour se dédommager, il sonna de façon à briser toutes les sonnettes.

 

Chapitre CXXVI
Où M. de Sartine commence à croire que Balsamo est sorcier


Au tintement précipité de la sonnette de M. de Sartine, un huissier accourut.

 

– Eh bien, demanda le magistrat, cette femme ?

 

– Quelle femme, monseigneur ?

 

– Cette femme qui s’est évanouie ici, et que je vous ai confiée ?

 

– Monseigneur, elle se porte à merveille, répliqua l’huissier.

 

– Très bien ; amenez-la-moi.

 

– Où faut-il l’aller chercher, monseigneur ?

 

– Comment ! mais dans cette chambre.

 

– Elle n’y est plus, monseigneur.

 

– Elle n’y est plus ! Où est-elle donc, alors ?

 

– Je n’en sais rien.

 

– Elle est partie ?

 

– Oui.

 

– Toute seule ?

 

– Oui.

 

– Mais elle ne pouvait se soutenir.

 

– Monseigneur, c’est vrai, elle demeura quelques instants évanouie ; mais, cinq minutes après que M. de Fœnix eut été introduit dans le cabinet de monseigneur, elle se réveilla de cet étrange évanouissement auquel ni essences ni sels n’avaient apporté de remède. Alors elle ouvrit les yeux, se leva au milieu de nous tous, et respira d’un air de satisfaction.

 

– Après ?

 

– Après, elle se dirigea vers la porte ; et, comme monseigneur n’avait en rien ordonné qu’on la retînt, elle est partie.

 

– Partie ? s’écria M. de Sartine. Ah ! malheureux que vous êtes ! je vous ferai tous périr à Bicêtre ! Vite, vite, qu’on m’envoie mon premier agent !

 

L’huissier sortit vivement pour obéir à l’ordre qu’il venait de recevoir.

 

– Le misérable est sorcier, murmura l’infortuné magistrat. Je suis lieutenant de police du roi, moi ; il est lieutenant de police du diable, lui.

 

Le lecteur a déjà compris, sans doute, ce que M. de Sartine ne pouvait s’expliquer. Aussitôt après la scène du pistolet, et tandis que le lieutenant de police essayait de se remettre, Balsamo, profitant de ce moment de répit, s’était orienté, et, se tournant successivement vers les quatre points cardinaux, bien sûr de rencontrer Lorenza vers l’un d’eux, il avait ordonné à la jeune femme de se lever, de sortir, et de retourner par le même chemin qu’elle avait déjà pris, c’est-à-dire rue Saint-Claude.

 

Aussitôt cette volonté formulée dans l’esprit de Balsamo, un courant magnétique s’était établi entre lui et la jeune femme, laquelle, obéissant à l’ordre qu’elle recevait par intuition, s’était levée et retirée sans que personne s’opposât à son départ.

 

M. de Sartine, le soir même, se mit au lit et se fit saigner ; la révolution avait été trop forte pour qu’il put la supporter impunément, et un quart d’heure de plus, assura le médecin, il eût succombé à une attaque d’apoplexie.

 

Pendant ce temps, Balsamo avait reconduit la comtesse à son carrosse, et avait essayé de prendre congé d’elle ; mais elle n’était pas femme à le quitter ainsi sans savoir, ou tout au moins sans chercher à savoir le mot de l’étrange événement qui venait de s’accomplir sous ses yeux.

 

Elle pria donc le comte de monter près d’elle ; le comte obéit, et un piqueur emmena Djérid en main.

 

– Vous voyez, comte, si je suis loyale, dit-elle, et si, quand j’ai appelé quelqu’un mon ami, j’ai dit la parole avec la bouche ou avec le cœur. J’allais retourner à Luciennes, où le roi m’a dit qu’il devait venir me voir demain matin ; mais votre lettre est venue et j’ai tout quitté pour vous. Beaucoup se fussent épouvantés de ces mots de conspirations et de conspirateurs que M. de Sartine nous jetait au visage ; mais je vous ai regardé avant que d’agir et j’ai fait selon vos vœux.

 

– Madame, répondit Balsamo, vous avez payé amplement le faible service que j’ai pu vous rendre ; mais avec moi rien n’est perdu ; je sais être reconnaissant, vous vous en apercevrez. Ne croyez pas cependant que je sois un coupable, un conspirateur, comme dit M. de Sartine. Ce cher magistrat avait reçu des mains de quelqu’un qui me trahit ce coffret plein de mes petits secrets chimiques, secrets, madame la comtesse, que je veux vous faire partager, pour que vous conserviez cette immortelle, cette splendide beauté, cette éblouissante jeunesse. Or, voyant les chiffres de mes formules, le cher M. de Sartine a appelé à son aide la chancellerie, laquelle, pour ne pas se laisser prendre en défaut, a interprété mes chiffres à sa manière. Je crois vous l’avoir dit une fois, madame, le métier n’est pas encore affranchi de tous les périls qui l’entouraient au Moyen Âge ; il n’y a que les esprits intelligents et jeunes comme le vôtre qui lui soient favorables. Bref, madame, vous m’avez sauvé d’un embarras ; je vous en témoigne et vous en prouverai ma reconnaissance.

 

– Mais que vous eût-il donc fait si je ne fusse pas venue à votre secours ?

 

– Il m’eût, pour faire pièce au roi Frédéric, que Sa Majesté déteste, renfermé à Vincennes ou à la Bastille. J’en serais sorti, je le sais bien, grâce à mon procédé pour fondre la pierre sous le souffle ; mais j’eusse perdu à cela mon coffret, qui renferme, j’ai eu l’honneur de vous le dire, beaucoup de curieuses et d’impayables formules, arrachées par un heureux hasard de la science aux éternelles ténèbres.

 

– Ah ! comte, vous me rassurez et me charmez tout à la fois. Vous me promettez donc un philtre pour rajeunir ?

 

– Oui.

 

– Et quand me le donnerez-vous ?

 

– Oh ! nous ne sommes pas pressés. Vous me le demanderez dans vingt ans, belle comtesse. Maintenant, je pense que vous n’avez pas envie de redevenir enfant.

 

– Vous êtes un homme charmant, en vérité ; mais une dernière question et je vous laisse, car vous me semblez fort pressé.

 

– Parlez, comtesse.

 

– Vous m’avez dit que quelqu’un vous avait trahi : est-ce un homme ou une femme ?

 

– C’est une femme.

 

– Ah ! ah ! comte : de l’amour !

 

– Hélas ! oui, doublé d’une jalousie qui va jusqu’à la rage, et qui produit les beaux effets que vous avez vus ; voilà une femme qui, n’osant me donner un coup de couteau, parce qu’elle sait qu’on ne me tue pas, a voulu me faire enterrer dans une prison ou me ruiner.

 

– Comment, vous ruiner ?

 

– Elle le croyait du moins.

 

– Comte, je fais arrêter, dit la comtesse en riant. Est-ce donc au vif-argent qui court dans vos veines que vous devez cette immortalité qui fait qu’on vous dénonce au lieu de vous tuer ? Faut-il que je vous descende ici ou que je vous reconduise chez vous ?

 

– Non, madame ; ce serait trop de bonté à vous que de vous déranger pour moi de votre chemin. J’ai là mon cheval Djérid.

 

– Ah ! ce merveilleux animal qui dépasse, dit-on, le vent à la course ?

 

– Je vois qu’il vous plaît, madame.

 

– C’est un magnifique coursier, en effet.

 

– Permettez-moi de vous l’offrir, à cette condition que vous le monterez seule.

 

– Oh ! non, merci ; je ne monte pas à cheval, ou du moins j’y monte fort timidement. Votre intention a donc pour moi tout le mérite du présent. Adieu, cher comte, n’oubliez pas, dans dix ans, mon philtre régénérateur.

 

– J’ai dit vingt ans.

 

– Comte, vous connaissez le proverbe : « J’aime mieux tenir… » Et même, si vous pouvez me le donner dans cinq ans… On ne sait pas ce qui peut arriver.

 

– Quand il vous plaira, comtesse. Ne savez-vous pas que je suis tout à vous ?

 

– Un dernier mot, comte.

 

– J’écoute, madame.

 

– Il faut que je vous aie en bien grande confiance pour vous l’adresser.

 

Balsamo, qui avait déjà mis pied à terre, surmonta son impatience et se rapprocha de la comtesse.

 

– On dit partout, continua madame du Barry, que le roi a du goût pour cette petite Taverney.

 

– Ah ! madame, dit Balsamo, est-ce possible ?

 

– Un goût fort vif, à ce qu’on prétend. Il faut que vous me le disiez : si cela est vrai, comte, ne me ménagez pas ; comte, traitez-moi en amie, je vous en conjure ; comte, dites-moi la vérité.

 

– Madame, répliqua Balsamo, je ferai plus ; je vous garantis, moi, que jamais mademoiselle Andrée ne sera la maîtresse du roi.

 

– Et pourquoi cela, comte ? s’écria madame du Barry.

 

– Parce que je ne le veux pas, dit Balsamo.

 

– Oh ! fit madame du Barry, incrédule.

 

– Vous doutez ?

 

– N’est-ce point permis ?

 

– Ne doutez jamais de la science, madame. Vous m’avez cru quand j’ai dit oui ; quand je dis non, croyez-moi.

 

– Mais enfin vous avez donc des moyens… ?

 

Elle s’arrêta en souriant.

 

– Achevez.

 

– Des moyens capables d’annihiler la volonté du roi ou de combattre ses caprices ?

 

Balsamo sourit.

 

– Je crée des sympathies, dit-il.

 

– Oui, je sais cela.

 

– Vous y croyez même.

 

– J’y crois.

 

– Eh bien, je créerai de même des répugnances, et, au besoin, des impossibilités. Ainsi tranquillisez-vous, comtesse, je veille.

 

Balsamo répandait tous ces lambeaux de phrases avec un égarement que madame du Barry n’eût pas pris, comme elle le prit, pour de la divination, si elle eut connu toute la soif fiévreuse qu’avait Balsamo de retrouver Lorenza au plus vite.

 

– Allons, dit-elle, décidément, comte, vous êtes non seulement mon prophète de bonheur, mais encore mon ange gardien. Comte, faites-y bien attention, je vous défendrai, défendez-moi. Alliance ! alliance !

 

– C’est fait, madame, répliqua Balsamo.

 

Et il baisa encore une fois la main de la comtesse.

 

Puis, refermant la portière du carrosse, que la comtesse avait fait arrêter aux Champs-Élysées, il monta sur son cheval, qui hennit de joie, et disparut bientôt dans l’ombre de la nuit.

 

– À Luciennes ! cria madame du Barry consolée.

 

Balsamo, cette fois, fit entendre un léger sifflement, pressa légèrement les genoux et enleva Djérid, qui partit au galop.

 

Cinq minutes après, il était dans le vestibule de la rue Saint-Claude, regardant Fritz.

 

– Eh bien ? demanda-t-il avec anxiété.

 

– Oui, maître, répondit le domestique, qui avait l’habitude de lire dans son regard.

 

– Elle est rentrée ?

 

– Elle est là-haut.

 

– Dans quelle chambre ?

 

– Dans la chambre aux fourrures.

 

– Dans quel état ?

 

– Oh ! bien fatiguée ; elle courait si rapidement que, moi qui la vis venir de loin, parce que je la guettais, je n’eus pas même le temps de courir au devant d’elle.

 

– En vérité !

 

– Oh ! j’en ai été effrayé ; elle est entrée ici comme une tempête ; elle a monté l’escalier sans prendre haleine, et tout à coup, en entrant dans la chambre, elle est tombée sur la peau du grand lion noir. Vous la trouverez là.

 

Balsamo monta précipitamment et trouva, en effet, Lorenza qui se débattait sans force contre les premières convulsions d’une crise nerveuse. Il y avait trop longtemps que le fluide pesait sur elle et la forçait à des actes violents. Elle souffrait, elle gémissait ; on eût dit qu’une montagne pesait sur sa poitrine, et que, des deux mains, elle tentait de l’écarter.

 

Balsamo la regarda un instant d’un œil étincelant de colère, et, l’enlevant entre ses bras, l’emporta dans sa chambre, dont la porte mystérieuse se referma sur lui.

Chapitre CXXVII
L’élixir de vie


On sait dans quelles dispositions Balsamo venait de rentrer dans la chambre de Lorenza.

 

Il s’apprêtait donc à la réveiller pour lui faire les reproches qui couvaient en sa sourde colère, et il était bien décidé à la punir selon les conseils de cette colère, lorsqu’une triple secousse du plafond l’avertit qu’Althotas avait guetté sa rentrée et voulait lui parler.

 

Cependant Balsamo attendit encore ; il espérait ou s’être trompé, ou que le signal n’était qu’accidentel, lorsque l’impatient vieillard réitéra son appel coup sur coup ; de sorte que Balsamo, craignant sans doute, soit qu’il ne descendît comme cela lui était arrivé quelquefois, soit que Lorenza, réveillée par une influence contraire à la sienne, ne prît connaissance de quelque nouvelle particularité non moins dangereuse pour lui que ses secrets politiques ; de sorte que Balsamo, disons-nous, après avoir, si l’on peut s’exprimer ainsi, chargé Lorenza d’une nouvelle couche de fluide, sortit pour se rendre près d’Althotas.

 

Il était temps qu’il arrivât ; la trappe était déjà à moitié chemin du plafond. Althotas avait quitté son fauteuil roulant et se montrait accroupi sur cette partie mobile du plancher qui s’élevait et descendait.

 

Il vit sortir Balsamo de la chambre de Lorenza.

 

Ainsi accroupi, le vieillard était à la fois terrible et hideux à voir.

 

Sa blanche figure – dans quelques parties de cette figure qui semblaient vivantes encore –  s’était empourprée du feu de la colère ; ses mains, effilées et noueuses comme celles d’un squelette de main humaine, tremblotaient en cliquetant ; ses yeux caves semblaient vaciller dans leur orbite profonde et, dans une langue inconnue même de son élève, il proférait contre lui les invectives les plus violentes.

 

Sorti de son fauteuil pour faire jouer le ressort, il semblait ne vivre et ne se mouvoir qu’à l’aide de ses deux longs bras, grêles et arrondis comme ceux de l’araignée ; et, sortant, comme nous l’avons dit, de sa chambré inaccessible à tous, excepté à Balsamo, il était en train de se transporter dans la chambre inférieure.

 

Pour que ce faible vieillard, si paresseux, eût quitté son fauteuil, intelligente machine qui lui épargnait toute fatigue ; pour qu’il eût consenti à accomplir un de ces actes de la vie vulgaire ; pour qu’il se fût donné le souci et la fatigue d’opérer un pareil changement dans ses habitudes, il fallait qu’une extraordinaire surexcitation l’eût fait sortir de sa vie contemplative et forcé de rentrer dans la vie réelle.

 

Balsamo, surpris en quelque sorte en flagrant délit, s’en montra d’abord étonné, puis inquiet.

 

– Ah ! s’écria Althotas, te voilà, fainéant ! te voilà, lâche, qui abandonnes ton maître !

 

Balsamo, selon son habitude lorsqu’il parlait au vieillard, appela toute sa patience à son aide :

 

– Mais, répliqua-t-il tout doucement, il me semble, mon ami, que vous venez seulement d’appeler.

 

– Ton ami ! s’écria Althotas, ton ami ! vile créature humaine ! Je crois que tu me parles, à moi, la langue de tes semblables. Ami pour toi, je le crois bien. Plus qu’ami, père, père qui t’a nourri, qui t’a élevé, instruit, enrichi. Mais ami pour moi, oh ! non ! car tu m’as délaissé, car tu m’affames, car tu m’assassines.

 

– Voyons, maître ; vous vous troublez la bile, vous vous aigrissez le sang, vous vous rendez malade.

 

– Malade ! dérision ! ai-je été malade jamais, sinon lorsque tu m’as fait participer, malgré moi, à quelques-unes des misères de la sale condition humaine